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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le pays de la dissimulation

Auteur Sujet: Le pays de la dissimulation  (Lu 245 fois)

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Le pays de la dissimulation
« le: 15 Décembre 2025 à 10:29:14 »
                                                             Le pays de la dissimulation


Je n’ai jamais piloté une voiture, être collé sur le bitume sans jamais pouvoir prendre de la hauteur, ne voir que les murs grisâtres des maisons, longer les talus, souffrir le cul des camions où on doit s’engouffrer, être prisonnier des embouteillages dans les villes, devoir se confronter aux chauffards, ivrognes, toxicomanes qui prennent le volant sans se soucier de la vie d’autrui,

non, je ne connais qu’un cockpit, celui du B29 et son manche à balai que je manipule dans tous les sens pour rêver que je franchis le mur du son, ou seulement volé en piqué, en vrille, en tonneau, en chandelle ou descendre silencieusement en feuille morte, planer quand plus rien ne m’est demandé et que je survole les cités, les villages, les plaines, les pays dont les régimes ne m’aiment pas, je suis libéré de la férule des hommes, je partage mes préoccupations avec les oiseaux, ceux qui hantent les sommets et les nuages que je laisse en dessous de moi comme un tapis qui recouvre les malversations politiques, les assoiffés de pouvoir, les combinards de l’économie, sous la calotte nuageuse ils s’entrégorgent pour de vrai comme de mauvais acteurs, je n’entends plus leurs jurons, leurs promesses, leurs prophéties de catastrophes qui sèment la peur, leurs théories arrogantes,

je n’entends que le vrombissement de mon appareil volant, dans mon casque j’envoie des musiques pas encore déchiffrées par les hommes du dessous, des sons qui diffractent un bonheur décomplexé, et je m’arcboute sur le manche à balai, le manœuvrant dans toutes les directions, inventant des points cardinaux encore inexplorés,

je ne vous dis pas que je m’appelle Léon Blondel, mes initiales sont celles de Little Boy, Little Boy c’est le nom du passager qui m’accompagne dans la soute, dans le ventre, les intestins de mon appareil volant, il ne faut pas le brusquer sinon il est capable des colères les plus destructrices, je le traite avec douceur, surtout que je devrai me séparer de lui quand la couche de nuages crèvera son voile pour me désigner le pays nouveau qui flotte sur la mer, l’île du soleil levant, égrenée en myriade d’atolls que l’océan Pacifique contourne par une profusion de petites ruelles d’eau et de vagues,

océan Pacifique, un nom qui me gêne, c’est là que je dois lâcher Little Boy, sur l’île la plus importante où grouillent des centaines de milliers d’habitants, Little Boy, tu pèses lourd mon gamin, quinze mille tonnes de TNT et nous volons à plus de mille cinq cents mètres d’altitude, il faut que je te lâche au bon endroit, il y a un fleuve brillant comme un papier d’aluminium au soleil, un pont le traverse, il forme un T avec ses tabliers perpendiculaires, on ne peut pas se tromper, à côté il y a l’hôpital Shima, là mon garçon je te lâcherai, tes fusibles sont branchés, tu vas donner de la distraction aux malades, mais aussi aux bien portants, je suis un peu triste de me séparer de toi, cela fait plus de trois ans qu’on te bichonne dans les usines, il paraît qu’une fois arrivé au terme de ta chute il faut se sauver très vite, car tu envoies un gaz incandescent de plus de quatre mille degrés sur plusieurs kilomètres à la ronde, je ne te savais pas dérangé des intestins à ce point,

évidemment les malades de l’hôpital ne pourront pas s’enfuir, ni les habitants de la ville, les vieillards, les enfants, et même ceux dans la force de l’âge, les officiers, les soldats, les femmes souriantes avec leur bébé qui seront brûlées par les incendies et les projections de débris que tu occasionneras en pétant si fort, un vent à huit cents kilomètres heure qui se propagera dans les rues et les habitations, avec une poussière mortelle qui retombera comme une pluie noire et grasse, une tempête de feu alimentée par le mouvement intense d’un air irrespirable, on dit que les gens qui humeront tes gaz s’ils ne meurent pas tout de suite, seront atteints d’une envie de boire inextinguible, de l’eau de l’eau, et le fleuve ne pourra pas les assouvir car il sera empoisonné et tari, les brûlures formeront des lambeaux de chair qui pendront sur le corps des rescapés, des larves grouillant dans leurs plaies, aucune eau, même la plus limpide se saurait calmer une douleur si atroce, certains agonisants s’appliquent des tranches de concombre sur leurs brûlures, mais durant des décennies aucun remède ne pourra soigner les générations qui auront été contaminées par les éclats de Little Boy sur l’archipel nippon, les victimes s’enliseront dans un silence honteux, beaucoup avouant qu’elles vivent avec Little Boy dans leur corps,

aujourd’hui je me demande si je dois appuyer sur le bouton qui ouvre la soute du B29, quelle sera la suite de mon histoire si je me sépare de toi Little Boy, je m’appelle Léon Blondel, et mes initiales me grillent la peau comme celles qu’on imprime au fer rouge sur le dos du bétail, tu voudrais sauter hein Little Boy, on t’a éduqué pour ça, le grand saut, c’est le jour du grand saut dans le vide sauf que le vide est peuplé de millions d’âmes, je pourrais encore te retenir par la tignasse, et toi battant tes jambes fuselées pareilles à un cône d’acier, une ogive bourrée d’uranium, je ne suis pas fautif, les événements t’ont conduit jusqu’à moi, l’empereur au sol y est pour beaucoup, mais quand même Little Boy ta tignasse me reste dans les mains, et comme un suppositoire tu glisses vite pour anéantir le monde, et après vite je fais un virage serré à cent cinquante-cinq degrés pour rejoindre aussitôt ma base sur les îles Mariannes, assister au debriefing et boire un verre de rhum au club avec les officiers,


Nous marchons sur des graviers blancs, nos pas sont religieux, ils relient les morts aux esprits, Vivianne bondit sur les pierres de gué menant à l’île au-milieu du lac, il n’y a pas d’eau tu me dis, je te réponds que les graviers forment des vagues et des courants, il n’y a plus d’eau depuis longtemps, il y a seulement des rochers, ils abritent l’esprit des morts, les roches lisses et arrondies, les roches magmatiques rugueuses et brutes représentent les montagnes, je veux te mettre mon bras autour du cou mais tu es surprise de frayeur par un kakashi, un épouvantail qui fait fuir les oiseaux et les bêtes nuisibles, chevreuils, sangliers, tu te réfugies sous un cerisier, mais il n’est plus en fleurs, ses branches raides et griffues se tendent vers le ciel,

les azalées sont rabougries dans les massifs de fleurs qui n’ont plus que le massif pour nom, une terre noirâtre que tu piétines de tes menus pieds charmants Vivianne, le ginkgo au-dessus de toi peine à renouveler à chaque printemps son feuillage caduc, qui s’effrite en poussières bien avant l’automne, il aurait la vertu d’améliorer la mémoire, mais ici les gens n’ont que faire de s’encombrer d’elle, tu me demandes pourquoi alors que moi je voudrais retenir ta main si douce dans la mienne, il y a des grenouilles et des salamandres qui sautent sur les pierres en poussant des piaulements désespérés, elles cherchent de l’eau, quant aux tortues, elles se confondent avec la terre craquelée, on ne les a pas vu bouger depuis des lustres, tes yeux sont occupés à admirer la perspective du jardin dont les lignes sont trompeuses, derrières les montagnes miniatures il y a des buissons et des palissades de bambou qui cachent un lointain qu’on ne peut s’imaginer, Vivianne je t’annonces que nous sommes au pays de la dissimulation, tu fronces les sourcils, tu lèves la tête vers le ciel avec une respiration tellement rauque que j’aimerais t’embrasser pour t’infuser de l’air pur,

un cerf passe entre deux saules pleureurs, ses bois sont si branlants sur sa tête qu’ils manquent de tomber à chacun de ses bonds, le moutonnement de la cime des arbres est taillé pour donner l’illusion de vieux arbres à l’état naturel, le mot « vieux » ici revêt un sens profondément sacré, l’hiver on tend des béquilles aux troncs inclinés par le poids de la neige, je t’offre mon bras Vivianne, pour traverser des rivières fictives, ton visage a la couleur blême de la lune, la lanterne sculptée sur le chemin y creuse des ombres incertaines et quand la pluie tombe elle est noire puisque c’est la nuit maintenant, non c’est une pluie de cendres et de poussières radioactives, murmure Louis Blondel parvenant à enlacer la jeune femme dans le jardin zen où tout est symbolique, la réalité est contaminée par la mort, 


C’est une époque où tout est blanc dans le milieu de la santé, blouse, masque, bonnet, sabots, mur, plafond, couloir, chambre, chariot, sur la blouse blanche les salissures, les taches, les traces des plaies ouvertes, les organes sanguinolents imprimant leur marque sur les flancs des personnels hospitaliers, ce beau blanc inspirant pureté et confiance et professionnalisme des agents médicaux qui se penchent sur votre maladie pour trouver la solution qui vous rendra la force de vivre, et que dire des ouvriers dans les abattoirs qui égorgent les bêtes sans les étourdir, leur tablier blanc maculé du rouge de leur cruauté, sauf que là pour Vivianne aucun écoulement de sang ou suintement de pus, œdèmes, abcès, ne peut souiller la blouse blanche des spécialistes, Vivianne marche sur le carrelage blanc du couloir et s’arrête devant la porte du service neurologique, l’interne, la blouse blanche ouverte sur son thorax cravaté, indique à Vivianne le siège où elle s’assied sans dire un mot,
Alors madame ?
après un long silence Vivianne commence d’une voix affreusement neutre, j’aime les jardins, il me prenait par le cou, il s’appelle Léon Blondel, il pilotait des avions pendant la guerre,
Oui et alors ? C’est normal en temps de guerre,
oui mais celui-là c’était un gros avion, je ne sais pas s’il a lui-même appuyé sur le bouton,
silence, l’interne fait tourbillonner son stylo bille entre ses doigts sans rien écrire,
j’ai des cauchemars docteur, sous les graviers blancs du jardin je vois des milliers de gens se tordre de douleur, j’entends leurs cris, ils réclament de l’eau, leur peau se décolle de leur squelette, les orbites sont vidées de leurs yeux, les bébés qui naissent sont sans bras ou avec deux têtes, Louis Blondel est amoureux de moi, vous comprenez docteur, il me parle tendrement et je ne peux pas le repousser, il me dit que Little Boy était le seul moyen pour arrêter la guerre, il se sent humilié de s’appeler Léon Blondel, à cause des initiales, vous comprenez docteur,
nouveau silence, des bruits d’eau gloussent dans la tuyauterie, l’interne regarde Vivianne avec un air bonasse, il dit doucement,
Continuez, continuez,
sur son carnet il a griffonné des barbouillages, Vivianne continue à répéter les même images avec l’incompréhension du mal qui la ronge, jusqu’au moment où le médecin l’interrompt et lui propose un prochain rendez-vous,
D’ici là vous pourrez encore travailler un peu sur vous-même, il lui dit,
Vivianne sort un billet de cent francs qu’elle dépose sur le bureau, elle reboutonne le haut de son manteau, un froid glacial se répand en elle, elle cherche la porte blanche entre les murs blancs, l’interne vient à son secours en la lui ouvrant avec le même sourire bonasse qu’il affichait pendant l’entretien,
je ne suis pas folle vous savez, Louis Blondel m’a raconté qu’un des officiers dans l’avion se serait écrié « Mon Dieu, qu’avons-nous fait ? » en voyant l’ampleur du champignon de fumée en dessous de lui,
Vivianne sort de l’hôpital, une neige fine recouvre le parking, les branches crochues des arbres, tout est blanc, silencieux, se dessinent sur la mince étendue neigeuse les pas de Vivianne qui avance prudemment pour ne pas déranger les morts blottis sous le linceul blanc qui les enveloppe christiquement.


« Modifié: 15 Décembre 2025 à 10:31:30 par LOF »
Lof

Hors ligne EmyMarty

  • Tabellion
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Re : Le pays de la dissimulation
« Réponse #1 le: 15 Décembre 2025 à 13:38:51 »
Merci pour ton texte à la fois ironique et véridique. J ai apprécié son côté un peu décalé et le fait de se retrouver dans le cerveau de celui qui lâche la bombe.
Quand une atrocité si grande est commise, on peut se demander légitimement comment un cerveau humain normalement constitué peut décemment en venir à la conclusion que son action est bonne ou pas si mauvaise que ça.

Peux- tu expliquer pourquoi tu n as pas mis de points ?
Il y a juste trois mots dans le texte que je trouve un peu insolites dans le contexte que tu leur donnes ; arcbouter, piauler et christiquement.
Il y a aussi une phrase que je ne comprends pas.  Pourquoi dit il je ne m appelle pas Léon Blondel ?

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 185
Re : Le pays de la dissimulation
« Réponse #2 le: 15 Décembre 2025 à 16:04:58 »
 Bonjour Lof,


 Un très beau texte que tu nous balances, là, fatiguant, angoissant, étouffant… mais quelle densité, quelle intensité !
Le flux narratif  continu renforce l’angoisse, mais peut décourager certains lecteurs.
Ce texte dit quelque chose de rare mais de profondément vrai : la culpabilité ne disparaît pas, elle migre.Elle passe des pilotes aux amants, des faits aux rêves, de l’histoire aux corps.

Un texte très fort, exigeant, non consensuel, moralement inconfortable — et c’est précisément sa valeur. Ce n’est pas un texte “aimable”, mais un texte nécessaire.



 


 
« Modifié: 15 Décembre 2025 à 16:06:48 par HELLIAN »
cent fois sur le métier...

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 4 890
Re : Le pays de la dissimulation
« Réponse #3 le: 15 Décembre 2025 à 19:23:02 »
Merci pour ton texte nous parlant du bombardement de Hiroshima. Je ne suis pas historienne, mais je crois que dans les bombardiers ils étaient plusieurs à l'époque. Je crois 3 ou 4 personnes.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne LOF

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 106
  • Frappé par le vent
Re : Le pays de la dissimulation
« Réponse #4 le: 20 Décembre 2025 à 12:12:50 »
 Merci beaucoup pour vos commentaires.
 HELLIAN ; c'est exactement ça que j'ai voulu exprimer. Tu as vu juste.
 CENDRES ; mon écriture n'est pas hyperréaliste, il ne faut pas prendre tout au pied de la lettre. Il y a beaucoup
 d'ambigüités, de contradictions, tout se passe dans la tête des personnages, le doute, l'illusion, le faux, le vrai. Mais tes remarques Cendres sont toujours intéressantes.
 EMYMARTY ; je ne mets pas de points, car c'est un flux de pensées, il me semble quand même que sans point  c'est lisible, c'est l'essentiel. Léon Blondel dit exactement " je ne vous dis pas que je m'appelle Léon Blondel", ce qui  ne veut pas dire qu'il ne s'appelle pas Léon Blondel. Mais la honte le dévore.
 
« Modifié: 20 Décembre 2025 à 12:17:53 par LOF »
Lof

 


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