Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

14 Janvier 2026 à 20:39:04
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le rat

Auteur Sujet: Le rat  (Lu 394 fois)

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 185
Le rat
« le: 10 Décembre 2025 à 21:58:59 »
  :
 
 

Le rat


La porte de la cave s’ouvrit avec ce grincement en si bémols majeurs propres aux huisseries anciennes. Une dégringolade de marches s’évanouissait dans la pénombre. Je pris la première avec la candide insouciance du gars qui va chercher ses carottes, mais à la deuxième, le souvenir de la mise en garde d’Olivia s’abattit comme une lame de sabre sur le cou de ma désinvolture :
– Vous savez qu’il y a un rat dans votre cave, et un beau ?
Olivia, c’est ma femme de ménage, courageuse comme le sont les femmes de la campagne habituées aux rudesses de la nature, pas le genre de fille à trembler devant un malheureux rat.
Le lecteur doué d’un soupçon d’urbanité comprendra que, n’eût été l’élan de la pesanteur, l’accès à la troisième marche se fût révélé héroïque… quant à la quatrième, je restais le pied suspendu comme si le niveau auquel je m’apprêtais à descendre était constitué d’une mare d’acide. Il en restait dix-huit… qui toutes me rapprochaient de l’enfer. La terreur me gagnait, celle qui saisit le plongeur confronté aux noirceurs abyssales.
Il était là, à l’évidence, et m’attendait tel un calamar géant de dix centimètres, avec ses moustaches tentaculaires, roulé en boule, prêt à bondir pour défendre son territoire, car mon sous-sol, j’en étais sûr, était désormais devenu son territoire.
– Je comprends maintenant pourquoi elles disparaissent si vite, les carottes, avait-elle ajouté, témoignant d’une grande finesse déductive. À mon avis, c’est toute une famille ; c’est toujours comme ça, avec les rats.
Ma fibre sociale n’en fut guère flattée. Je parvins néanmoins à contrôler mon hurlement intérieur pour exprimer un « ah bon » vaguement strangulé qui était censé traduire un parfait contrôle de la situation.
– Va falloir faire quelque chose !
Tu parles, et comment ! Je vais déménager dès ce soir. À la réflexion, la solution me parut un peu hâtive. Il y avait bien celle du dératiseur, mais les pratiques radicalement meurtrières de l’homme de l’art ne correspondaient pas à mon éthique humaniste : un rat mangeur de carottes bio ne méritait tout de même pas la mort. Encore moins sa famille. Entre la fuite de l’habitant terrorisé que j’étais et l’extermination, il devait bien exister une troisième voie.
Le pied en l’air et maîtrisant une frayeur qui n’avait pas envahi toutes mes extrémités, je me mis à réfléchir. Me vint alors une pensée originale, de ces pensées qui marquent un tournant sociétal majeur dans l’histoire humaine : je refuserai la guerre, cette guerre trop facile, fruit de l’éternelle rivalité entre les espèces. Je jetterai entre le rat et moi les bribes d’un pont relationnel précurseur d’une importante avancée civilisatrice. Les rats ne sont-ils pas considérés comme des cobayes intelligents capables de réactions expérimentales élaborées ? Le mien ne devait pas être un imbécile puisqu’il s’était arrogé un droit d’accès à mes carottes bio. Ce raffinement le situait dans une gamme d’individus dignes de considération. J’apprivoiserai ce voisin et je convertirai la peur archaïque entre l’homme et le rat en un moteur collaboratif de bon aloi. Après tout, leur histoire n’est-elle pas celle d’un compagnonnage ancestral, et l’on connaît moult légendes exaltant les vertus de cet animal. Le fabuliste lui-même n’en fait-il pas son héros lorsqu’il le voit en sauveur du lion ? Non, tout bien considéré, le rat mérite un minimum de respect humain.
C’est tout auréolé de cette philosophie que j’organisai une rencontre entre Gérard et moi. Ah oui, il me faut vous confier que je lui avais décerné le prénom de Gérard, soucieux que j’étais d’une approche anthropomorphique de notre future relation. Le soir même, je râpais la dernière carotte de mon compotier, sauvée in extremis par Olivia l’avant-veille, en disposais le produit sur une soucoupe que je plaçais diplomatiquement sur la quatrième marche. J’y ajoutai une tasse remplie d’eau millésimée et j’attendis… Un jour… deux jours. Gérard se faisait désirer. Le troisième jour, pour lui marquer ma déférence, je disposai le tout sur une serviette blanche, vestige de ma communion solennelle. L’aspect religieux de la mise en scène, à moins que ce ne fût l’odeur acide de la carotte en voie de moisissure, je ne sais ; toujours est-il que mon hôte sembla avoir accepté l’offrande... Au matin du quatrième jour, la soucoupe était vide. J’étais loin d’avoir noué le dialogue ; cependant l’opération s’avérait être un franc succès, car Gérard avait escaladé les 18 marches pour se rassasier et, après dégustation, était reparti chez lui. J’étais sur le point de réussir un sommet historique. Allais-je échouer faute de carottes ? La dernière venait de finir râpée dans l’estomac du rat et je n’avais plus rien pour l’appâter, sauf une vieille poire un peu blette qui me restait de la semaine passée. Je répétai mon petit micmac, espérant que la substitution alimentaire ne ferait pas échec à mon projet. Cette fois, je me montrerais vigilant pour ne pas rater l’occasion de la rencontre. Je n’eus pas longtemps à patienter. Le cinquième jour, vers minuit, j’entendis comme un petit crissement derrière la porte de l’escalier. À l’évidence, Gérard était en train de consommer. Délicatement, j’ouvris l’huis qui réitéra sa plainte et je le vis tout affairé à sa dévoration. À peine s’aperçut-il de ma présence, à croire que son appétit l’avait rendu sourd et insensible à tout dérangement, à moins qu’il n’eût nourri pour le genre humain un parfait mépris.

Je toussotai pour affirmer ma présence. Il ne releva pas la tête, esquissant juste un tressaillement d’oreille, une micro-vibration dont les rats ont le secret. Je restai timidement à mon poste d’observation. Olivia avait raison, c’était un beau rat, un aristocrate de rat, revêtu d’une belle robe brune qui semblait frissonner sous le léger courant d’air du lieu. Ses antérieurs posés comme de petites mains sur le bord de la soucoupe, il donnait du museau tant et plus, intégralement dédié à son action nutritive.
– Très honoré de faire votre connaissance, Monsieur Le rat, m’entendis-je déjà proférer.
Le timbre de ma voix devait lui être familier, peut-être même sympathique, car il releva le cou et me fixa de ses deux petits yeux noirs et ronds comme des billes. On eût dit qu’il hésitait, entre la fuite et l’affrontement.
– Scrouit, scrouit, me répondit-il avec un sens inné de la répartie.
Puis, coupant court à la conversation, il me tourna le dos et, avec une souplesse inattendue pour un animal doté de si petites pattes, descendit l’escalier à la vitesse de l’éclair.
À nouveau la soucoupe était débarrassée de son contenu. Sans doute avait-il voulu me remercier, car les rats sont polis et pleins de gratitude pour les humains.    Depuis, j’ai repris confiance en mon sous-sol. Gérard, de son côté, semble considérer que les hostilités étaient officiellement closes et que les lieux peuvent désormais accueillir nos rencontres. Il ne prend même plus la peine de se cacher: il se tient là, d’un naturel désarmant.
Nous partageons les carottes, parfois une poire, et souvent un silence dont je ne saurais dire s’il est teinté de méfiance ou de confiance.,     
Pour tout dire, je nourris depuis quelque temps un soupçon un peu vertigineux :
il n’est pas impossible que ce soit Gérard qui m’apprivoise.
Je le surprends parfois à m’observer, la tête penchée, avec l’air de celui qui évalue un élève encore fragile dans l’apprentissage de la cohabitation inter espèces. Je m'attends à ce qu'un jour, il m’accorde une véritable reconnaissance et m’autorise à circuler librement dans sa cave, Car oui, je dois l’admettre : il y a désormais des jours où je descends chez Gérard — et non plus chez moi.

« Modifié: 11 Décembre 2025 à 11:26:09 par HELLIAN »
cent fois sur le métier...

Hors ligne Choumi

  • Prophète
  • Messages: 734
Re : Le rat
« Réponse #1 le: 11 Décembre 2025 à 07:10:36 »
Bonjour
Hellian mon ami, quel texte réjouissant que tu nous as fait là.
La porte qui s’ouvre avec un grincement en si bémols majeur, alors là fallait oser.
Les quelques fautes dues à ton correcteur n’ont pas terni ma lecture . Ce texte devrait être remboursé par la sécurité sociale tant il draine une ambiance bon enfant
Merci de me distraire en ce petit matin
Amicalement
Michel


Hors ligne Delnatja

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 402
  • Ailleurs et au-delà
Re : Le rat
« Réponse #2 le: 11 Décembre 2025 à 10:00:39 »
Bonjour HELLIAN, comme Choumi j'ai bien aimé ton texte, il nous sort des vicissitudes ordinaires.
Belle journée.
Michèle

Hors ligne Murex

  • Prophète
  • Messages: 870
Re : Le rat
« Réponse #3 le: 11 Décembre 2025 à 10:36:42 »


  Bonjour Hellian, je partage entièrement les avis de Choumi et de Delnatja . Comme on aimerait trouver plus souvent sur ce site des textes aussi réjouissants et aussi bien léchés.
 
  Bon, je vais chercher la petite bête (je n'ose dire un rat) en me permettant quelques modifications qui n'engagent que moi.

 Une faute pour moi évidente : "en si bémol majeur"

  Ensuite :
  "Je toussotai pour signifier mieux ma présence."  Pour affirmer ma présence. Me parait mieux dit.
   "On eût dit qu’il réfléchissait, entre la fuite et l’affrontement."  Qu'il hésitait plutôt que réfléchissait.
   " Gérard, de son côté, semble considérer que les hostilités étaient officiellement closes et que les lieux pouvaient désormais accueillir nos rencontres."
   Pour la concordance des temps, il me semble plus correct d'écrire :  Gérard, de son côté, semble considérer que les hostilités sont officiellement closes et que les lieux peuvent désormais accueillir nos rencontres."
  "J’attends qu’un jour"  Je m'attends à ce qu'un jour.

  Des broutilles... un peu emmerdant le Murex

  Bien à toi




Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 185
Re : Le rat
« Réponse #4 le: 11 Décembre 2025 à 11:44:53 »
Choumi et Delnatja,

Merci de votre passage et de vos appréciations. Je connais votre qualité d'écriture et je mesure d'autant mieux la sincérité de votre propos. Nom d'un rat !
, j'ai l'impression de me la péter un peu, là… mais c'est de votre faute, aussi.



Murex,

Sévère, mais juste ! Je prends tout. À ma décharge, si j'ose dire, il faut savoir que j'écris « oralement », sans relecture… enfin sans relecture autre qu'auditive. Alors évidemment, il y a des trous dans la raquette. Cela dit, je serais bien  présomptueux de prétendre que j'aurais, quoi qu'il en soit, échappé à ta censure… un grand merci pour ta vigilance.
cent fois sur le métier...

Hors ligne Manu

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 532
Re : Le rat
« Réponse #5 le: 11 Décembre 2025 à 13:48:42 »
Bonjour Hellian,

Merci pour ce texte qui laisse un sourire bienveillant sur le visage.

Au fil de la lecture, je pensais que le rat envahirait l'étage, mais tes derniers paragraphes et ta conclusion sont mille fois plus intéressants et jouissifs.

Bravo donc pour ce joli texte.

Hors ligne Mic Ester

  • Troubadour
  • Messages: 350
Re : Le rat
« Réponse #6 le: 11 Décembre 2025 à 18:33:49 »
Bonjour Hellian
Bien plaisant ce texte, un bel humour, grinçant, loufoque. 
J’ai bien aimé la classe du monsieur, son approche du rat, pour finir par l’acceptation bien élégante du rat dans sa maison.
Sans parler de la finesse de l’écriture.
Un régal
Mic

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 4 890
Re : Le rat
« Réponse #7 le: 12 Décembre 2025 à 09:46:56 »
Merci pour le partage de ton texte

C'est une histoire ou un homme, au lieu d'avoir peur d'un rat, décide de le connaître, de l'apprivoiser et de l'apprécier.
D'ailleurs, il le trouve beau et majestueux, et non écoeurant, repoussant et dangereux. Son avis sur l'animal évolue au fil du récit.
À la fin de ton histoire, la cave est devenue la maison du rat, et ton narrateur descend pour pratiquement aller voir un vieil ami ^^
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 185
Re : Le rat
« Réponse #8 le: 12 Décembre 2025 à 12:44:50 »
Manu

O serais-je révélé que cette histoire est une sorte d'hommage à mon père, lequel m'avait raconté, alors que j'étais enfant, que durant la guerre, il avait été emprisonné et, dans sa geôle, avait sympathisé avec un rat, compagnon d'infortune, s'il en est.


Mic Ester,

En fait, nous sommes bien dans la fiction, car, en vérité j'ai une peur phobique des rats et, dois-je l'avouer, des souris également. Cette approche teintée d'humour m'aura peut-être légèrement désenvoûtés. En tout cas, je suis ravi qu'elle ait  pu te plaire.


Cendres

Dans une autre vie, j'habitais à Hamelin, en Allemagne, et j'étais joueur de flûte…








         
cent fois sur le métier...

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.013 secondes avec 17 requêtes.