La LICRA m'a envoyé un courriel, pour participer à nouveau à leur AT sur la haine. Du coup j'ai repris mon texte de l'an dernier et je l'ai retravaillé.
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V2
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V3
La grossophobie [titre provisoire]
« Punaise qu’est-ce que ça caille ce matin ! Je serais bien resté au chaud, plutôt que bosser toute une journée dans cette glacière. »
Même sur la Côte d’Azur, il fait froid en ce début janvier. Et comme bien d’autres personnes le jeune homme qui sort de sa vieille Buick Roadmaster estate, à une mine bien triste en apercevant le garage Mercedes dans lequel il travaille. Il ajuste sa doudoune noire et s’avance vers le bâtiment. Celui-ci semble désert. Le jeune homme ne s’en émeut pas, il est habitué à arriver le premier. A vrai dire, les jours où il n’est pas le premier sont exceptionnels. Il prend la clé pour ouvrir la porte, celle-ci résiste à cause du froid et de l’absence de mouvement durant ces derniers jours. En effet le garage était fermé ces derniers jours en raison des fêtes de fin d’année.
Sitôt entré le jeune homme se dirige vers son casier pour enfiler sa combinaison de travail. Sous les néons blafards qui s’allument, il traversa l’atelier à l’intérieur duquel il ne faisait guère plus chaud. Il pousse la porte du vestiaire. Il se dirige vers son casier, celui sur lequel où se côtoie des autocollants représentant une Renault Safrane et une Cadillac Eldorado. Il ouvre la porte métallique, prend sa blouse et la regarde en espérant intérieurement qu’après les repas de fêtes de fin d’année il pourra encore entrer dedans, car il y a dix jours il avait eu du mal à la fermer. Avec patience il fait glisser le tissu gris le long de ses épaisses cuisses, après avoir enfilé les manches, il entreprend de remonter la fermeture éclair doucement. Il remonte du bas de son ventre vers le haut, avec en point de mire le sommet de son abdomen, l’endroit où le tissu sera le plus tendu, il ralenti, il espère que les dents de chaque côté vont s’unir, la fermeture donne des signes de mécontentement, doucement, il tire davantage, elle obtempère et il parvient à la faire remonter encore. Le tissu se tend au fur et à mesure qu’il referme les deux pans de l’habit. Finalement il parvient à fermer sa combinaison. Il constate que s’il veut ne pas que la fermeture craque il va devoir jeûner ce midi et éviter de s’asseoir pour ne pas contraindre davantage les fibres. « Il n’y a pas à tortiller, il va falloir que je commande une nouvelle blouse. Ça va encore faire des histoires. » se dit le jeune homme en regardant la blouse épouser la forme de sa bedaine rebondie.
Car c’est bien là le souci du jeune homme, il pèse 140 kilos pour 1,80 m à seulement 22 ans. Depuis quatre ans qu’il travaille au garage Mercedes de Mandelieu-la-Napoule, il a pris soixante kilos. Ce qui conduit ses collègues à se moquer de lui chaque jour depuis un peu plus d’un an, lorsqu’il a atteint les 125 kilos. Il aimerait partir, quitter le garage et trouver un autre poste de mécanicien, mais il craint que ce ne soit la même chose ailleurs. Il a aussi peur de ne pas être recruté en raison de son poids. Or sa compagne, a un petit salaire et les loyers sont chers dans la région. Il ne peut pas se permettre de rester au chômage pense-t-il.
Lorsqu’il sort de la petite pièce, il croise Yoan qui arrive de la salle de pause, un café à la main et son sourire arrogant collé au visage.
« Salut Obélix », lance-t-il, comme chaque matin, sans même le regarder vraiment.
Yoan est sec comme une arête de poisson, nerveux, toujours à gigoter. Comme à son habitude il ne dit rien, pourtant il en meure d’envie, mais il n’a jamais eu le courage de dire quoi que ce soit. Cindy sa compagne lui a souvent répété d’arrêter de se laisser faire, de leur répondre, de porter plainte, de démissionner, mais il n’a jamais osé. C’est un jeune homme timide, qui a toujours fait ce qu’on lui dit de faire, qui n’a jamais fait de vague et qui a fini par s’habituer au comportement de ses collègues au grand désarroi de sa copine.
Soudain il entend derrière lui
« Hé, Nico ! J’ai rapporté les croissants pour fêter la nouvelle année. J’ai pris un paquet de dix rien que pour toi !
- Arrête Marc, on n’est même pas sûr qu’après les fêtes il arrive encore à passer sous les voitures.
- Si sous un Hummer, réplique Marc, content de sa blague.
- Une voiture à sa taille, fait l’autre. »
Ils éclatent de rire, comme si c’était normal, comme si c’était drôle. Il avance, le regard fixé devant lui, comme s’il n’avait rien entendu. Il aimerait ne rien entendre, ne rien voir des gestes moqueurs de ses collègues mimant son ventre, un éléphant ou un objet cassant sous son poids. Hélas pour lui, il n’y a que quand il travaille sur une voiture qu’il parvient à se mettre dans une bulle. Nico ne dit rien, mais cela le blesse d’être vu uniquement comme un gros, d’être affublé des clichés de paresse, de mollesse, de laisser-aller, … de ne pas être regardé pour ce qu’il est, c’est-à-dire comme un homme gentil, un homme passionné, un bosseur, doué dans son domaine. Il s’en fiche d’être gros et se sent bien comme ça. Oui, il mange beaucoup, parfois trop, mais il est gourmand et goinfre, et il ne peut s’empêcher de dévorer, de grignoter, c’est plus fort que lui. Il a essayé de faire attention, de perdre un peu de poids, pour ne plus subir les moqueries à répétition des autres mécanos et de leur patron. Mais rien à faire, il s’affame, il perd un ou deux kilos et sa motivation l’abandonne, alors il reprend le poids perdu et même plus. Aussi depuis quelques mois il a décidé d’arrêter de se prendre la tête avec les régimes. Il pourrait faire du sport, mais il déteste ça. Les seules activités physiques qu’il apprécie sont la marche et la natation. Ainsi a-t-il pris l’habitude depuis un mois d’aller nager une heure le vendredi soir et de marcher une heure le dimanche. Même si c’est peu et que ça ne lui fait pas perdre de poids, au moins cela devrait lui permettre de stabiliser son poids.
La secrétaire du garage, qui arrive engoncée dans son manteau, ayant entendu ce que les deux mécanos avaient dit, elle les réprimande, elle est bien la seule à le défendre dans le garage, mais Marc et son collègue reprennent de plus belle, « On avait oublié que t’avais besoin de maman pour te défendre. ». Le jeune homme la remercie, lui dit que ça va et lui conseille d’aller se mettre rapidement au chaud dans son bureau.
Il reprend son chemin vers la vieille Classe S sur laquelle il travaille depuis quelques temps. Mais il ne peut s’empêcher d’entendre Marc dire à Yoan qui passait à côté.
« D’après toi, il va prendre encore combien de kilos cette année, quinze comme chaque année ou plus.
— Il est plutôt régulier, je parie sur quinze et toi ?
— Je dis vingt … »
Nico n’entend pas le reste de leur conversation, mais il le devine.
Cindy et la secrétaire lui ont conseillé à plusieurs reprises d’en parler à son patron, M. Briatore, mais il n’a jamais osé. Il a peur qu’en faisant cela la situation ne se détériore encore. Aussi depuis quelques temps sa compagne le pousse à démissionner et à créer son propre garage. Elle est certaine qu’avec tous les retours positifs des clients de Briatore, ceux-ci n’hésiteraient pas à venir chez lui, en particulier lorsqu’il s’agit d’anciennes, la véritable passion du jeune homme, que son patron et ses collègues dédaignent.
Alors qu’il est penché sous le capot de la berline allemande, il entend siffler derrière lui, comme on voit dans les films des hommes siffler une jolie fille. Cela ne le surprend pas, ses collègues sont assez grégaires. Aussi il ne se retourne pas, préférant travailler. Au même moment, il entend la voix au fort accent italien de M. Briatore.
« Bonjour mademoiselle, que puis-je faire pour une aussi belle jeune femme.
M. Briatore passait rarement au garage, il était bien trop occupé avec ses autres affaires, les divers soins qu’il faisait pour entretenir son corps vieillissant, et les jolies femmes qui défilaient dans sa vie.
— Vous rien, mais l’un de vos mécaniciens, oui.
Nico toujours affairé sur le moteur de la vénérable auto, avait sans se retourner reconnu la voix de la femme qui avait répondu à son patron. C’était la voix de Cindy. Il se demandait bien ce qu’elle faisait ici. Elle n’était venue qu’une seule fois au garage, il y a de cela près de quatre ans. Il n’osait pas se retourner, attendant d’entendre ce qu’elle voulait.
— Je viens d’hériter de la W124 de mon grand-père, seulement elle n’a pas roulé depuis des années et je voulais rapidement voir avec mon compagnon, s’il fallait que je m’en sépare ou s’il pensait qu’elle pouvait de nouveau rouler un jour.
— Et qui est votre compagnon parmi mes mécaniciens ? Demanda d’un air déçu le play-boy italien.
— Nico, répondit-elle simplement.
Au même moment ce dernier relevait la tête, juste à temps pour voir Briatore s’étouffer à moitié avec la gorgée de café qu’il venait d’avaler. Sa figure s’était décomposée en entendant la jeune femme.
— Quoi vous êtes la compagne de ce gros … pardon de Nico.
— Oui. Cela semble vous surprendre ?
— J’ignorais qu’il était en couple … et plus encore avec une jolie femme.
Les mécaniciens étaient aussi surpris que leur patron que Nico ne soit pas célibataire ou en couple avec une obèse. La jeune femme qui n’ignorait rien de ce que subissait son compagnon affichait un sourire de satisfaction, avant d’ajouter.
—Nous sommes même en couple depuis 4 ans.
Ils comprirent alors que malgré la prise de poids du jeune homme Cindy était resté avec lui. Mais ce que Nico avait retenu, c’était que son patron l’avait traité de gros, et avait failli ajouter un terme déplaisant à la suite. Nico qui pensait que M. Briatore trop occupé par ses affaires et ses nombreuses maitresses se fichait de sa prise poids, venait de se rendre compte qu’en réalité celui-ci pensait la même chose de lui que ses collègues. Sans oublier, que son patron qui ne l’avait pas vu, avait ajouté une phrase déplaisante à son propos. Et là, les propos de son patron, qui plus est, devant sa compagne, c’était la goutte qui faisait déborder le vase. Il s’approcha de du groupe, doucement, sans faire de bruits
— Pardonnez ma surprise mademoiselle, mais vous seriez bien mieux, avec un homme plus … pardonnez-moi, mais on dirait un éléphant avec une gazelle.
Et alors que personne ne s’y attendait Nico prend la parole. Sa voix est posée et ferme.
— Je croyais que contrairement aux autres mon poids ne vous importait pas M. Briatore. Je suis gros. Et alors ? Je ne suis pas que gros. Mais je ne suis pas qu’un mec en surpoids. Oui, j’ai en partie choisi d’être gros. Ça vous paraît peut-être bizarre mais je me sens mieux dans ma peau à 140 kilos qu’à 85 kilos. Je me trouve même beau. Ma copine m’aime comme je suis. Je n’aime pas le sport, je suis vite essoufflé, je suis gêné dans certains mouvements. Et alors ? Est-ce que mon travail en a pâti ? Posez-vous la question honnêtement. Ce que je fais de ma vie, de mon corps, ça me regarde. Je sais que j’aurai peut-être des problèmes de santé plus tard. Je l’accepte. Je veux vivre comme je l’entends, pas comme vous pensez que je devrais vivre. Mais vous… Vos blagues, vos sarcasmes, vos surnoms… Je n’en peux plus. C’est méchant. C’est gratuit. C’est injuste. Vous me traitez d’Obélix, d’éléphant, de baleine, de gros porc… à longueur de temps. C’est du harcèlement. Le harcèlement ce n’est pas juste le racisme, l’antisémitisme, la misogynie ou l’homophobie. Il y a aussi la grossophobie. Et elle fait aussi mal. Je vous le dis maintenant parce que je suis quelqu’un de gentil, que je veux continuer à travailler ici mais que ça s’arrête. Par contre si vous continuez, si vous recommencez ne serait-ce qu’une seule fois, je porterai plainte et je partirai. Et avec l’argent des dommages et intérêts que vous me devrez, j’ouvrirai mon garage. Et sans moi je ne vous donne pas longtemps pour fermer boutique. »
Cindy embrasse son compagnon, et sourit fière de lui. Briatore et ses autres employés étaient tous interloqués. Même la vieille radio du garage semblait s’être arrêtée. Nico, lui, respirait enfin. Il avait dit ce qu’il devait dire. Des clients présents, eux aussi, étaient visiblement surpris par les propos de Nico. L’un d’eux s’approche et glisse dans les mains de Nico sa carte professionnelle, il est avocat et sera ravi de le défendre s’il porte plainte. Yoan s’exclame « Vous n’allez quand même pas défendre ce gros lard ! ». Sans un mot, joignant le geste à la parole, Nico se retourne et se dirige vers les vestiaires. Il en ressort une minute plus tard avec son manteau sur le dos « Vous pouvez vider mon casier et appelez votre avocat M. Briatore. Moi j’ai déjà le mien. »
Il quitte le garage, les mains encore un peu tremblantes, suivi de Cindy, qui prend sa main. Malgré son poids il se sent aussi léger qu’une plume, et pour la première fois depuis longtemps il sourit.