Sonnez les Matines
S'il me restait un minimum de lucidité, je serais capable de dire que nous n'aurions jamais dû en arriver là, mais bon … à la suggestion : « Calmez-vous, laissez-nous entrer sans faire d'histoires », j'ai répondu :
- allez-vous faire foutre !
Avant, j'avais tout pour être heureux. La vie était paisible dans la zone résidentielle de mon petit bourg, d'autant qu'avec la position surélevée de ma maison, une vue dominante sur le village d'en bas et privilégiée sur les belles collines avoisinantes me procurait sans cesse un infini plaisir. Comme ces merveilles de la nature, tout était en rondeurs, policés. La vie roulait sur un parterre de fleurs, leurs odeurs envoûtantes enrichissaient mon refuge paradisiaque.
Et puis un rien, un grain de blé bouleversa tout cela : je ne sais pourquoi, tout d'un coup, mon voisin en contrebas s'est mis à aimer les œufs à la coque et c'est ainsi que tout a commencé.
Des ergots. Des ergots tordus qui s'approchent de mon visage. Ergot got got codec.
Moi, le fringant pacifiste qui donnait des leçons à tous ceux qui ne voulaient pas les entendre :
faites l'amour, pas la guerre ; moi, le père de cinq enfants (avec un slogan pareil, il ne fallait pas s'attendre à autre chose.) qui, dans ma jeunesse, ai refusé d'aller faire mon service militaire au profit d'un service civil, j'ai acheté une 22 long rifle toutes options ; moi qui disais à ces mêmes enfants : ramenez à la maison ce que vous voulez, sauf des militaires et des policiers, je viens de passer trois mois à m’entraîner au stand de tir de la ville d'à côté en côtoyant Riri, l'ancien para avec une grosse cicatrice sur le crâne et en buvant des bières (au stand, il y a toujours un bar plus achalandé qu'autorisé.) avec Jean-Mi, renvoyé de la police pour excès de conformité aux ordres hiérarchiques.
Faut-il que l'être humain soit si fragile pour qu'à la moindre contrariété, il se noie dans de telles bassesses ?
Ou, au contraire :
Faut-il que l'être humain soit imprégné d'une force supérieure lui permettant de se noyer dans de telles bassesses pour qu'à la fin de l'histoire, il puisse atteindre son objectif suprême ?
En ayant les yeux globuleux du coq bien en face de moi, c'est, vous l'aurez compris (puisque c'est moi qui juge), la deuxième option que je retins, ce matin-là, aux aurores.
Le coq … Le poulailler … Le coq … Le coq … C'est devenu une obsession. J'ai cherché partout des explications rationnelles, mais personne ne comprend rien au coq.
Déjà, personne ne comprend son cri, tout le monde dit que c'est un chant et chacun y va de son interprétation. En allemand, c'est Kikeriki ; en italien, Chicchirichi ; Cocorococo, en portugais ; et, bien sûr, en anglais, c'est le pompon, on trouve cock-a-doodle-doo. Alors que je suis allé vérifier dans tous ces pays-là, le coq semble bien faire universellement Cocorico !
Des faucilles, des petites, des grandes. Plein de faucilles, plein de dangereux terroristes.
Personne ne sait pourquoi, tous les matins, entre quatre et cinq heures, aux premières lueurs du jour, le seul coq, tout beau, tout neuf, le seul coq de la zone résidentielle où je vis se met à chanter à tue-tête. J'ai consulté, des plumes, des plumes qui volent, des plumes qui volent mon amour-propre, oui, j'ai cherché à savoir alors j'ai vu des spécialistes de toute sorte. Personne ne sait vraiment pourquoi ? Ces gens-là ont bien émis des explications, mais qui ne m'ont pas convaincu du tout ( même si ce n'est pas elles qui m'empêchent de dormir, le coq, le coq, je croque, je Glock)
Un vétérinaire m'a expliqué que le coq chante à l'aurore pour dissuader d'éventuels prédateurs, alors que c'est la nuit que ceux-ci sont les plus virulents. C'est incohérent, complètement incompréhensible, c'est comme si cet animal ne présentait aucune jugeote, alors que je le vois, là, dans l’œil de ma lunette et qu'il me parle avec ses yeux plein d'arrogance et de malice. Je vois bien qu'il se moque de moi. Non, le coq n'est pas fou. Non, il ne chante pas pour éloigner un quelconque pillard qui est allé se coucher, il y a maintenant deux bonnes heures. Je sais que le coq est malin comme un singe, il n'y a qu'à le regarder, maintenant, se retourner et me montrer ses fesses en faisant semblant de picorer un grain de la veille.
Un barbillon. Un barbillon alors que je ne me rase plus la barbe depuis que je suis entré en dépression.
Un spécialiste du comportement animal a voulu me convaincre que le coq chante pour asseoir sa domination sur les autres mâles. Ce serait donc à qui chantera le premier, comme ce fut (ou c'est encore) à qui pissera le plus loin. Avec un rythme circadien pareil, dans deux siècles, le coq d'Arthur chantera à une heure trente-sept, parce que la veille, le coq de Jeanne avait chanté à une heure trente-huit. Décidément, si cela est vrai, le monde est foutu, on ne s'en sortira pas. Je déprime, mais l'instant d'après, je me rends compte que ce n'est que des balivernes de faux-experts : mon coq est tout seul dans le quartier ! C'est un quartier résidentiel, il ne devrait d'ailleurs pas être là. Les résidences doivent être interdites à tous les animaux, sauf les rats qui sont des humains comme les autres. Oui, il ne devrait pas être là et il n'y a pas d'autres mâles à des kilomètres carrés de bitume à la ronde. Alors ? Alors, quoi ?
Une crête. Une crête vertigineuse. Je suis en équilibre sur cette crête. J'ai envie de sauter, de rejoindre le monde des songes.
Un psychiatre m'a dit que le chant du coq lui permet de signaler sa présence aux poules – dès qu'on parle de cul, il y a un psychiatre pas loin – et je devrais le croire sur parole, mais, bordel, les poules dorment à un mètre de lui, dans le même poulailler ! En hurlant au vent comme un dératé, le coq espère faire son affaire ? Et bien, Messieurs, je vous invite à chanter très fort à quatre heures du matin dans le lit conjugal :
c'est le fameux mât d'un fameux trois-mâts, hissez haut, Santiano. Vous me direz si Madame est en disposition pour faire des galipettes. Et si, par bonheur, vous réussissez votre coup le lundi, dites-moi si, le mardi, votre chanson matinale n 'a pas été reçu avec des noms d'oiseaux. Non, vraiment, tout cela ne correspond à rien de tangible. Je le sais, moi, ce que fait ce salaud de coq résidentiel : il chante pour m'emmerder.
Je le vise et je vois bien qu'il a toujours son regard vicieux. Il déglutit pour chauffer sa voix, il va chanter, c'est sûr. Au moment où je tire, il se baisse pour ramasser un grain d'orge. Lorsqu'il se relève, il me regarde et je l'entends très nettement hurler :
- Cocorico, ta mère !
Fou de rage, je recharge mon arme...
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Comme dans Bip-Bip et le coyote, je n'ai jamais réussi à atteindre ma cible en plumes. C'est certainement dû au fait que, dès l'arrivée impromptue de la basse-cour, je me suis m'y à rêver de coq au vin et, comme je n'avais pas le coq sous la main, je me suis retourné sur le vin. J'ai commencé à boire dès les premières lueurs du soleil. Toutes les premières lueurs de tous les matins. Du vin, du vin et puis, assez rapidement, toutes sortes d'autres alcools plus consistants.
Avec la main qui tremble, j'ai également acquis un joli trémolo au niveau des cordes vocales. C'est cela qui m'a définitivement perdu. Comme je n'étais pas en capacité de le supprimer, je me suis mis à répondre au coq. Au début, c'était des « Ta gueule ! » que j'envoyais un peu n'importe comment, sans en comprendre vraiment l'importance. Et surtout, ces cris étaient très sporadiques, si bien que mes voisins proches ne faisaient que me regarder un peu de travers en se demandant si je n'avais pas contracté le syndrome de La Tourette. Mais ensuite, j'ai commencé à écouter les respirations du gallinacé, ses silences. J'ai pris le poulpe de la situation, comme une pieuvre, j'avançais lentement mes tentacules pour quelques fois lui crier : « Alors, presque endormi, Connard ! » et lui se remettait au travail :
- Cocorico!
Peut-être craignait-il qu'une de ces poules monte la petite colline qui nous séparait ? Va savoir, il est complètement cinglé alors que je suis totalement sain d'esprit.
Là où cela a vraiment dérapé, c'est quand je me suis mis à le comprendre : entrer dans une culture, c'est s'identifier. J'ai pensé que, moi aussi, je réclamerais si je n'avais que des grains de blé ou d'orge à ingurgiter, si je devais, par courtoisie, laisser les seuls vers de terre stupides qui s'aventureraient dans mon monde se faire avaler par mes nombreuses femmes. Je me suis dit également que si j'avais une cour, même basse, je ne voudrais pas que n'importe quel malotru abîme une de mes pouliches. Oui, le moment où les autres habitants ont commencé à lancer cette fichue pétition contre moi, c'est quand je me suis mis à lui répondre en coq !
Un matin, il était cinq heures moins une et c'est moi qui ai réveillé toute la communauté. J'ai ramassé ma plus belle voix au fin fond de la bouteille que j'avais dans la main et j'ai hurlé en anglais pour faire plus chic :
- cock-a-doodle-doo !
Et depuis, je ne me suis plus jamais arrêté... Je hurle à n'importe quel moment du jour et de la nuit, et l'autre imbécile me répond toujours … Je fais des blagues en coq, je traite mon ennemi de coquet ce qui a le don de l'irriter. Et là, c'est parti pour une heure de caquetage halluciné. Remarquez, je n'ai rien contre les coquets, ni contre toutes les formes de sexualité. Tout est dans la nature. En réalité, je n'ai rien contre la transgenralité en ruralité, bien au contraire. La pieuvre : je suis un fervent partisan des poules transgenres !
- Tous ensemble, tous ensemble ! Éradiquons les coqs de la surface de la Terre ! Vive les poules transgenres ! Tous ensemble, tous ensemble !
Bon, bien sûr, je le dis en coq et je ne vous le traduis pas parce que c'est imbuvable... Et puis, de toute façon, c'est un miracle que j'arrive encore à écrire ces quelques lignes en français (mon testament, en quelque sorte) parce que je ne le parle pratiquement plus.
- Monsieur Renard ? Dernière sommation ! Dans cinq minutes, nous pénétrerons de force dans la maison.
Et j'entends mes voisins, amassés derrière un muret, suggérer à la police :
- Mais tuez-le ! Tuez-le, il est dangereux !
Et effectivement, comme je n'ai pas réussi à zigouiller l'horrible macho du poulailler, que celui-ci m'a mené au point où j'en suis et qu'il faut une chute à cette histoire qui n'a que trop duré : faute de coq, je vais tirer sur des poulets !