Pour se déplacer commodément sur la terre ferme, Naïa la Sirène s’était offert un fauteuil roulant.
Dans les premiers temps de leur union, lorsque Titouan venait la cueillir sur l’estran pour la porter jusqu’à la petite maison « les pieds dans l’eau », édifiée au début du siècle précédent, par un aïeul qui fit Terre-neuve et passa maintes fois le Cap Horn, elle vibrait de toutes ses écailles. Sans atteindre la même félicité, elle ne détestait pas qu’il la prit dans ses bras pour l’asseoir dans sa petite auto. En revanche, elle était gênée qu’il dût la transporter comme un fardeau pour les déplacements mineurs de la vie courante. Pour citer une anecdote : elle avait mal vécu la tête ahurie de la clientèle, lorsque Titouan, pressé de boire une Guiness au « Doris », la transbahuta sans dissimuler sa queue avec la sortie de bain prévue à cet effet. Le siège roulant lui offrait à la fois l’autonomie et la discrétion. Pliable, il se rangeait aisément sur le siège arrière de la Clio. En outre il permettait le cas échéant de se garer sur les places de parking réservés aux handicapés. C'était du moins ce que se disait Titouan.
Tout avait commencé lors de la Solitaire du Figaro, pendant l’étape Lézardrieux-La Rochelle. Naïa effectuait son pélerinage annuel dans les vestiges de la ville d’Ys, au large de la Baie de Douarnenez, entre l’ile de Sein et la presqu’île de Crozon. Selon la tradition, Dahut, la fille du Roi Gradlon, s’y serait métamorphosée en Sirène lors d’un tsunami qui engloutit la somptueuse cité. Naïa se plaisait à imaginer qu’elle en était une lointaine héritière.
Comme ses soeurs, qu’on appelle aussi des "Marie-Morgane" à la Pointe de Bretagne, Naïa, bien que dotée de poumons, pouvait rester plus d’une heure sous l’eau. Après s’être longuement promenée entre les ruines enfouies sous une forêt de laminaires, elle éprouva le besoin de refaire surface. Le hasard fit qu’elle surgit à proximité du voilier de Titouan.
Le jeune skipper devait ce prénom au vainqueur du premier Vendée-Globe, Titouan Lamazou, qui avait franchit la ligne d’arrivée le jour même de sa naissance, et dont sa maman était une fidèle supportrice. Une vingtaine d'année plus tard il était devenu skipper professionnel et participait à Solitaire du Figaro.
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Par le travers de la Presqu’île de Crozon, il filait sous spi, bâbord-amures, dans un petit Nordet de force 3, lorsqu’il entendit des vocalises. Amateur de musique classique, il reconnut une voix de soprano colorature. Il regarda dans toutes les directions pour voir d’où elle pouvait venir. Il n’y avait nul bateau à proximité. Au delà d’un mille, il apercevait seulement les voiles de trois de ses concurrents. La distance et l’orientation du vent rendaient impossible que les vocalises en provinssent. Peu à peu la voix se fit plus intense, comme si elle surgissait de son propre bateau. Ou plutôt de la surface des flots. Il mit sa main droite en visière pour scruter les alentours et vit sortir le torse nu d’une superbe baigneuse qui lui faisait signe d’approcher. Sans s’arrêter de vocaliser elle se lança dans un exercice de natation synchronisée à faire pâlir d’envie les meilleures émules de Muriel Hermine.
A l’occasion d’une figure, le navigateur sidéré découvrit qu’elle était dotée d’une queue de poisson. Irrésistiblement attiré, il plongea pour la rejoindre. Allait-il connaître le sort funeste des marins attirés par le chant des Sirènes ?
Titouan n’eût pas le temps de mesurer les conséquences de son acte. A peine s’était-il immergé que Naïa, qui n’avait pas cessé de vocaliser, venait se blottir dans ses bras. Comme tout un chacun, à l’heure de la baignade, le navigateur avait vécu de joyeuses et plus ou moins chastes étreintes. Il savait donc ce mélange délicieux de fraîcheur et de volupté. Avec une Sirène, le plaisir était centuplé. Si tant est qu’il y survécut, Titouan se souviendrait longtemps de cette indicible ivresse sucrée-salée.
Lorsqu’il reprit ses esprits, il prit enfin conscience du péril de la situation dans laquelle il s’était fourré. Sous gouvernail automatique, l'esquif avait suivi son cap et se trouvait déjà à un bon demi-mille. Le marin savait qu’au bout de trente minutes d’immersion il était probable qu’il décédât d’hypothermie. Dans une épreuve antérieure de la Solitaire du Figaro, le skipper Alain Gautier était tombé en mer d’Irlande en essayant de dégager une algue qui s’était fichue dans son gouvernail. Il n’avait dû sa survie qu’au passage miraculeux d’un autre concurrent sur les lieux de l’accident.
A chaque fois que le mouvement de la houle le mettait à la crête d’une vague, Titouan scrutait désespérément l’horizon. Mais n’y discernait nulle voile, nulle silhouette de chalutier ou de courrier des Iles. Naïa ressentait confusément son angoisse, mais ne pouvait rien entreprendre pour le sortir de ce mauvais pas. Consciente d’en être à l’origine, elle n’avait plus le coeur à vocaliser.
A l’instant où le navigateur, livide et grelottant, s’apprêtait à sombrer doucement jusqu’aux vestiges de la ville d’Ys, il entendit, déchirant le grand silence de la mer d’Iroise, le vrombissement salvateur d’un hélicoptère.
Au CHU de Brest
— Comment allez-vous Monsieur Le Goff ?
— Bien. Merci. Mais... comment suis-je arrivé ici ?
— Vous ne vous souvenez de rien ?
— Si, je suis tombé de mon bateau. J’ai eu de plus en plus froid et j’ai perdu connaissance.
— Et vous auriez dû couler car vous n’aviez pas de brassière. Heureusement pour vous un hélicoptère est arrivé juste à temps et vous avez été hélitreuillé dans une civière flottante.
— Où suis-je exactement ?
— Au CHU de Brest. Votre température corporelle était descendue à 27°. Nous avons mis tout en œuvre pour qu’elle retrouve lentement son niveau normal.
— Je ne remercierai jamais assez mes sauveteurs. Comment ont-ils pu me localiser ?
— Votre voilier désemparé a attiré l’attention d’un chalutier d’Audierne qui l’a pris en remorque et alerté les secours. L’hélicoptère a remonté à basse altitude ce qu’il pensait être sa route et comme la mer était calme, il a réussi à vous repérer.
— De là haut, ça ne devait pas être évident.
— C'est le moins qu'on puisse dire. Vous devez disposer d’un ange-gardien de haut-niveau.
— Comme Alain Gautier.
— A ceci près que le vôtre n’a pas emprunté la voie maritime, mais est directement descendu du Ciel.
— Et quand pourrai-je sortir ?
— Dès que nous aurons procédé aux examens. Sans doute en fin de matinée, Attendez-vous à être harponné par les journalistes, s’amusa l’Interne en prenant congé.
Si Titouan était encore en vie, il le devait aussi à Naïa. Quand sa température atteignit le seuil critique, incapable d’esquisser le moindre mouvement, la Sirène le maintint à la surface. Lorsque descendit la civière-flottante, elle s’immergea pour soutenir discrètement le navigateur et faciliter la tâche du plongeur-sauveteur.
Rassurée sur le sort du bipède qui lui avait fait découvrir une ivresse inattendue, elle adopta la position la plus hydrodynamique possible pour cingler à grands coups de queue vers sa crique favorite, sur la côte Sud-Est de l’île d’Ouessant.
Elle y retrouvait de temps en temps ses sœurs et ses cousines, lointaines descendantes d’un mariage contre nature entre un pêcheur de l’île et une Marie-Morgane. Du premier elles avaient hérité les jambes, de la seconde l’aptitude à rester longuement en apnée.
Naïa faisait partie de la lignée. Mais une mutation génétique l’avait gratifiée de la queue de son aïeule et de son adaptation à la vie aquatique. De son aïeul, elle avait néanmoins conservé l’usage de la parole et les capacités inhérentes. A l’instant même où l’Interne du CHU de Brest papotait avec Titouan, elle découvrait donc dans le « Ouest-France » (que lui avait passé Océane, sa cousine préférée) la narration de l’hélitreuillage d’icelui. Elle y découvrit aussi que son amant de vingt minutes gagnait sa vie en sillonnant les océans, aussi vite que possible, sur des voiliers de haut de gamme.
Cette facette du personnage était loin de lui déplaire et elle n’eut qu’un désir, renouer au plus vite.
La com' a ses raisons
Le matin même, Titouan avait quitté le CHU par une porte dérobée pour éviter l’embuscade tendue par les journalistes et rejoignit Audierne en taxi. Il y retrouva son voilier à bord duquel s’affairaient deux membres de l’équipe.
— Salut Titouan, tu as voulu imiter Alain Gautier où c’était juste parce que tu ne pouvais résister au chant des Sirènes ? plaisanta Bébert, le petit rigolo de la bande.
— Il n’y avait qu’une Sirène, mais nul homme digne de ce nom ne pouvait résister à son chant. Sinon, les voiles ?
— Elles ont pas mal fasseyé, mais à part le Spi, elles n’ont pas trop souffert. Sinon tout est OK. La directrice de communication du sponsor souhaite que tu lui téléphones au plus vite.
— Je vais l’appeler en Face-Time avec l’ordinateur de bord.
Titouan s’y attendait, le sponsor voulait mettre à profit sa « fortune de mer » pour qu’on cause de l’esquif qui portait le nom de son entreprise. Il avait prévu une conférence de presse à 18 heures près d’icelui. S’il avait gagné l’étape (on peut toujours rêver), notre navigateur aurait pris plaisir à l’exercice. Mais devenir le héros du jour parce qu’il était tombé du bateau lui semblait un peu glauque. Mais la com’ a ses raisons que la raison ignore, comme disait Pascal, le penseur de l’équipe.
Aux deux correspondants locaux de la Presse régionale, Ouest-France et Le Télégramme, ne s’était joint qu’un chroniqueur d’une revue nautique, en vacances dans le coin. Le cockpit du voilier était donc suffisant pour accueillir la conférence de presse. Quelques phrases suffirent à Titouan pour narrer sa fortune de mer.
— Je suis tombé à l’eau. Le bateau a poursuivi sa route sous gouvernail automatique. Heureusement un chalutier d’Audierne a donné l’alerte. Ce qui fait que j’ai été récupéré par un hélico de la Marine Nationale. Que je ne remercierai jamais assez.
— Nous savons tout ça. Comment un marin tel que vous a-t-il pu tomber à l’eau par « temps de curé » ?
— C’est déjà arrivé à bien meilleur que moi.
— Alain Gautier voulait libérer une algue dans son gouvernail. Etiez-vous dans la même situation.
— Non.
— Expliquez-nous alors ce qui s’est passé.
Titouan ne savait pas mentir. Non qu’il fut spécialement vertueux ni qu’il craignit que son nez ne s’allongeât, mais parce que les rares fois où il s’était essayé à ce petit jeu, il avait toujours fini par s’emberlificoter dans la suite de ses propos.
— Vous voulez vraiment savoir la vérité ?
Les journalistes ravis opinèrent du chef.
— Bon, ben, je me jette à l’eau, fit Titouan avec un clin d’oeil complice. J’ai entendu chanter une Sirène.
— Vous voulez dire un signal d’alarme.
— Non, une vraie Sirène, une femme avec une queue de poisson.
— Laissez-moi deviner. Son chant était si mélodieux qu’elle vous a ensorcelé et que vous vous êtes jeté à l’eau pour la rejoindre.
— C’est exactement ce qui s’est passé. J’étais comme hypnotisé et ce n’est que lorsque j’ai commencé à cailler et que j’ai vu mon bateau se barrer que j’ai repris mes esprits.
— Vous plaisantez, j’espère.
— Jamais avec les choses sérieuses.
— En principe, votre Sirène aurait dû vous entraîner dans les abysses.
— Elle ne l’a pas fait. Au contraire, elle m’a maintenu en surface lorsque le froid m’a paralysé.
Décidément, ce Titouan Le Goff était un sacré pince sans rire.
— J’espère que vous avez conclu, s’enquit, égrillard, le chroniqueur de la revue nautique.
— Désolé, mais je n’aime pas parler de ma vie privée.
Les équipiers qui suivaient la conférence dans les passavants se joignirent à la jubilation générale.
— Il me semble que tout est dit. Pascal, tu as prévu des rafraichissements ?
— J’ai tout ce qui faut dans la cabine.
— En ce cas Messieurs buvons un coup à la santé de mes sauveteurs.
— Et à celle des Sirènes, ajouta le correspondant du Télégramme.
Cap sur la Vallée des Fous
Puissions-nous ici mettre un terme à une vilaine rumeur qui s’est installée chez les humains depuis la Nuit des Temps ! Loin de se repaître de la chair des marins ensorcelés par leur chant, les Sirènes sont exclusivement végétariennes et trouvent dans les algues une nourriture aussi variée que saine et abondante. Il est plaisant de constater au passage que ces créatures mal-aimées se révèlent ainsi comme des précurseuses de la mode « Vegan » , en vigueur chez les Occidentaux du vingt et unième siècle.
Sur la minuscule plage où elle avait ses habitudes, Naïa picorait donc quelque fucus, quelque laitue de mer ou autre carragheen, cette petite algue rouge qui avait ses faveurs. Il convenait en effet de prendre des forces avant de s’élancer cap au Sud.
Quelque temps auparavant, notre Sirène préférée avait utilisé le smartphone de sa cousine Océane pour en savoir plus sur ce Titouan Le Goff dont elle venait de découvrir le nom sur Ouest-France. Elle y avait appris qu’entre deux compétitions, le navigateur sévissait en Baie de Concarneau, au Centre d'entraînement national pour la course au large, mieux connu dans le milieu sous le sobriquet de « Vallée des fous », et qu’il était domicilié dans un hameau de bord de mer à quelques milles plus à l’Ouest. Que risquait-elle à s’aventurer dans ces eaux, sinon de rencontrer à nouveau cet étrange bipède qui lui avait permis de prendre son envol et de tutoyer les étoiles ?
Elle refit donc, en sens inverse, le trajet qu’elle avait accompli la veille, puis continua en direction du Raz de Sein. Les Sirènes ne bénéficient pas du même hydronynamisme que les dauphins, ces surdoués océaniques qui peuvent atteindre 60km/h. Mais leur célérité est comparable à celle des bicyclettes. Soit environ 20 km/h en rythme de croisière, ce qui correspond à un peu plus de 10 noeuds. Elle passa la Pointe du Raz dans la soirée, en empruntant le passage du Trouziard et rechargea ses batteries dans la crique de Feunteun Aod.
Dans le même temps, Titouan, après avoir sacrifié aux obligations de com s'apprêtait à appareiller.
— Comment tu les a bluffés les journalistes. J'en rigole encore.
— Super. En ce cas, il n’y a aucune raison de s’éterniser ici. D’autant que la brise thermique est au Noroît et que nous pouvons être à la Vallée des Fous avant la nuit.
Sans atteindre la dangerosité de la Côte d’Azur, la Bretagne-Sud est néanmoins considérée comme inhospitalière, à la belle saison, par le petit peuple des Sirènes. Ce n’est donc pas sans appréhension que Naïa doubla la Pointe de Penmarc’h.
Elle nageait à belle allure à quelques encablures d’un pays de longues plages et de dunes basses. Plus elle progressait vers l’Est, plus il apparaissait verdoyant. Naïa qui, chérissait les falaises de granit de son Iroise natale, était un peu décontenancée par ce littoral sans relief. L’eau y était cependant moins froide qu’entre le Cap de la Chèvre et l’Ile d’Ouessant. Sur l’estran sablonneux, nombreux étaient les humains qui faisaient trempette. Notre Sirène préférée, qui progressait à cent mètres des plages, croisa même quelques baigneurs assez hardis pour affronter le « large ».
A Loctudy, le fameux crawleur Alain Béchennec se souvient encore de cette superbe nageuse à longue chevelure, qui lui avait demandé si elle était encore loin de la Vallée des Fous. Devant son incompréhension elle avait précisé : « de la Baie de Concarneau ».
— Ca dépend, lui avait-il demandé. En voiture ou à la nage ?
Elle s’était contentée de remercier, de prendre sa respiration et de repartir à fleur d’eau, les bras le long du corps, à une vitesse impressionnante.
— Elle avait forcément des palmes, avait commenté l'épouse du nageur, qui préférait barboter prudemment là où elle avait pied.
— Vu l’aspect des remous, je pense qu’il s’agissait même d’un monopalme.
— Sa Vallée des Fous, c’est peut-être une crique où se retrouvent les aliénés amateurs de bain de mer.
— Je n’y avais pas pensé, mais c’est probable, pouffa le nageur.
Devant Sainte-Marine, Naïa s’enquit auprès d’une nageuse au visage buriné d'ancienne flibustière et au style académique. Personne n’aurait été surpris d’apprendre qu’elle avait failli participer, en 1968, aux Jeux Olympiques de Mexico.
Quelques kilomètres plus loin, c’est à un vieux de loup de mer, qui laissait dériver son canot en plastique en attendant sereinement qu’un lieue ou un merlan consentit à s’agriffer à sa ligne, qu’elle choisit de s’adresser.
— La Baie de Concarneau ? Vous n’en êtes pas très loin. Ici, nous sommes à la pointe de Mousterlin.
— Mousterlin ? Ce n’est pas ce hameau où habite Titouan Le Goff ?
— En effet, nous sommes presque voisins. Il était absent depuis trois bonnes semaines, mais il a dû rentrer cette nuit. En effet, ce matin, j’ai vu sa bagnole devant sa maison.
— Merci Monsieur, rayonna la sirène. Et bonne pêche.
Notre héroïne venait d’atteindre son but ! Hélas, si les ailes de géant de l’albatros l’empêchent de marcher, la queue de Sirène de Naïa lui interdisait de débarquer pour sonner à la porte de son bipède préféré. Pour l’instant, la meilleure stratégie était d’espérer qu’il vint musarder sur le môle. Elle avait constaté qu’aux beaux jours, dans les havres bordant la mer d’Iroise, les humains choisissaient plutôt le soir pour s’adonner à ce genre d’activité. Elle s’arma de patience et consacra la fin du jour à lambiner entre deux eaux, grappillant, de-ci, de-là, quelques algues, afin de remettre à niveau son stock de calories.
Dans la lumière rasante, qui rosissait la Pointe de Mousterlin, elle reconnut la silhouette de son amant de l’avant-veille. Frissonnant de plaisir, elle nagea vers le môle en émettant une de ses plus belles vocalises. Titouan se figea, la main au dessus des yeux, afin d’essayer de la discerner dans le contre-jour. Vingt secondes plus tard, il plongeait sans prendre le temps de se dévêtir.
Quelques jours plus tard, nonobstant leurs différences, la Sirène et le navigateur se mirent en ménage. Mais, d'un commun accord, décidèrent de faire chambre à part. Lui, dans une mansarde de la maison de ses aïeux, où il s’était aménagé une tanière au sortir de l’enfance. Elle, dans l’Océan Atlantique, entre la Pointe de Mousterlin et l’Île aux Moutons. C’est d’ailleurs dans cette gigantesque chambrette qu’ils se retrouvaient pour sacrifier aux délices du déduit. Mais à proximité du rivage, afin que le jeune homme puisse répondre sans délai au signal du marchand de sable.
Leur quotidien s’organisa comme celui d’un couple lambda. Dans la journée, il allait au boulot. C’est à dire à l’entraînement, à l’entretien du matériel ou aux diverses conférences. Cependant, elle flânait dans les forêts de laminaires, perfectionnait son art de la natation synchronisée et vocalisait hors de portée des oreilles indiscrètes. A son retour, il venait la cueillir sur la plage et l’emportait comme une jeune mariée. Puis il l'installait délicatement dans un fauteuil, devant le poste de télévision. Elle était sans doute une des seules Sirènes au monde à profiter de cette géniale invention.
C’est dans ces instants d’intimité qu’elle découvrit que son amoureux était omnivore. Végan par nature, plus que par conviction, elle n’eut aucun scrupule à le fournir en moules de roche, en araignée de mer, en homard et en tout autre coquillage ou crustacé, dont il était friand et qu’il lui était facile de récolter au cours de ses plongées.
Le week-end, lorsqu’il n’y avait pas de régate, Titouan asseyait Naïa dans sa Clio rouge pour lui faire visiter l’arrière pays. Mais, dans un souci de discrétion, elle ne quittait pas la voiture. Ce qui réduisait considérablement son plaisir. Jusqu’au jour où, sur le quai de Pont-Aven elle vit un jeune homme aux bras de bodybuildeur évoluer en fauteuil roulant.
— C’est ça qu'il me faut, dit-elle à Titouan.
— Pas de problème, je vais t’en offrir un.
— C’est très gentil, mais j’aimerais me l’offrir moi-même.
— Mais, Naïa, tu n’as pas d’argent.
— Je puis payer en langoustes.
— Dans le monde des humains, c’est plus compliqué que ça. Mais si tu as des scrupules, je puis te prêter l’argent nécessaire à cet achat et tu me rembourseras en langoustes.
— Tu te moques de moi.
— Pas du tout, c’est un marché gagnant-gagnant. Tu auras ton fauteuil tout de suite et j’adore la langouste.
Depuis l’hélitreuillage de Titouan, et sans qu’on pût y voir une relation de cause à effet, l’anticyclone des Açores avait décidé de prendre durablement ses quartiers sur le proche-Atlantique. Et Dieu sait si le gaillard s’y entend pour repousser au loin les dépressions estivales. La Bretagne jouissait donc d’une saison touristique à faire pâlir d’envie la Costa del Sol. L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours. Et dépassait même certains soirs, lorsque le soleil avait particulièrement soigné le job, les 19° Celsius. C’est peu dire que cette douceur arrangeait les affaires de nos tourtereaux, dont on sait qu’ils ne pouvaient se connaître bibliquement qu’au sein de l’Océan.
Il n’est pas exceptionnel que certaines personnes du beau sexe, au moment suprême, éprouvent le besoin de moduler quelque semblant de roucoulade. Tout, l’été, entre chien et loup, les vacanciers qui avaient jeté leur dévolu sur les campings de Mousterlin purent donc entendre des vocalises dignes de Mado Robin, de La Callas ou de Patricia Petitbon. Dans les premières semaines, les mélomanes n’y retrouvaient pas leurs petits. Mais fin juillet, les plus affûtés reconnurent un extrait des Pêcheurs de Perles de Georges Bizet : « Je crois entendre encore… »
Naïa l’avait découvert à la télévision lors de la rediffusion du film « Mon petit doigt m’a dit. » avec Catherine Frot et André Dussolier. Dans un passage où les deux comédiens roulent en Cabriolet, ils expriment en effet leur joie de vivre, en chantant à tue-tête ce fameux « Air de Nadir ». Les jours qui suivirent elle ne put s’empêcher de le fredonner en sourdine. Le seul remède à cette addiction bien connue était de lui substituer une autre mélodie. Elle trouva son bonheur sur You Tube et les campeurs purent entendre désormais un air différent à chaque début de nuit.
Debut Septembre, Titouan qui venait de rentrer de la Vallée des Fous, s’apprêtait à cueillir sa bien-aimée au ras des flots, lorsque retentirent les premières mesures de « Loguivy de la mer ». Il porta son smartphone à l’oreille :
— Allo ?
— Titouan Le Goff ?
— Lui-même
— Bonsoir Titouan. Quentin Barnabé, de Voiles et Voiliers. J’ai eu le plaisir de vous interviewer à Audierne.
— Je me rappelle. Bonsoir.
— Un de mes bons amis passe actuellement quelques jours à Mousterlin. C’est un agent artistique spécialisé dans le Lyrique. Tous les soirs, il peut entendre des vocalises dignes des plus grandes de nos divas. Il s’est renseigné auprès des Hôtels et même des Campings. Aucune chanteuse lyrique n’est signalée en ce moment dans les parages.
— Et ?
— J’ai repensé à votre histoire de Sirène. Sur le coup, comme mes collègues des quotidiens régionnaux, j’ai cru à une galéjade. Mais à présent je vous soupçonne de nous avoir dit la vérité.
— Et ?
— Je parie que cette Sirène vous a suivi jusqu’à Mousterlin et que c’est elle qui vocalise tous les soirs. J’en ai parlé à mon ami et il serait très heureux s’il pouvait vous rencontrer.
— Pourquoi pas ?
— Merci Titouan. Je lui fais la commission. Tel que je le connais, il devrait vous appeler dans les minutes qui suivent.
..................
— Titouan Le Goff ?
— Lui-même.
— Gilbert Dumortier. Mon ami Quentin Barnabé, de Voiles et Voiliers a dû vous faire part de mon projet concernant votre compagne.
— En effet.
— J’aimerais la rencontrer pour en parler de vive voix.
— Laissez-moi votre numéro. Je vous rappellerai dans l’heure.
— Ok. C’est le 06…
Vingt minutes plus tard, l’agent artistique avait Naïa la Sirène au bout du fil.
— …
— Titouan m’a fait part de votre projet. Je suis désolée de vous décevoir, mais c’est impossible.
— Vous faites sans doute allusion à votre… différence. Elle vous interdit, sans doute, de jouer dans les opéras, mais pour les concerts, elle n’est nullement rédhibitoire et peut même devenir un atout.
— Il ne s’agit pas de ça.
— Peut-être redoutez-vous les contraintes de la vie d’artiste ? On peut vous aménager un emploi du temps très soft.
— Je vous remercie, mais le problème est sans solution. Il se trouve tout simplement qu’à terre, je chante comme une vieille casserole.
— Allons bon… Peut-être est-ce simplement dû à un blocage psychologique ? Quelques séances devraient pouvoir en venir à bout.
— Je ne pense pas. Le phénomène est d’un autre ordre. Je l’ai constaté depuis l’enfance. Il se produit même quand je suis seule sur la plage ou sur un rocher. Hors de l’eau salée, je perds ma voix.
— C’est en effet très ennuyeux. Mais il doit y avoir une explication physiologique. Voulez-vous que je vous prenne rendez-vous avec un spécialiste ?
— Surtout pas. Je suis désolée mais je dois décliner votre proposition. Merci d’avoir pensé à moi. Bonne soirée.
— C’est vraiment dommage. Bonne soirée à vous aussi.
En 2003, L’Empire du milieu était devenu le troisième pays à lancer un homme dans l'espace par ses propres moyens. Poursuivant sa grande marche en avant, il se lança quelques années plus tard dans la course au large. Mais manquant cruellement de voileux compétents, il faisait appel à des équipages occidentaux. C’est ainsi qu’au lendemain de l’échange téléphonique avec Gilbert Dumortier, Titouan se vit proposer de participer en qualité de régleur sur le voilier Chinois pour la prochaine Volvo Océan Race. Bien moins connue que le Vendée-Globe, cette régate autour du monde se court tous les trois ans en équipage et sur des monocoques.
— Et ça dure combien de temps s’enquit Naïa ?
— Du 4 octobre au 27 juin.
— Si longtemps ?
— C’est une course autour du monde en 9 étapes et des régates organisées à chaque port de départ et d’arrivée.
— Et pourquoi sur un bateau chinois ?
— Parce qu’ils n’ont pas encore de marins au niveau.
— Tu seras donc neuf mois sans voir Mousterlin.
— C’est pour ça que je voulais t’en parler avant de donner ma réponse.
— J’imagine que tu m’en voudras toujours de t’avoir incité à refuser une telle offre.
— Un peu quand même.
— Alors, fais comme tu le sens.
— Avant le départ, nous serons une semaine sur place pour prendre en main le bateau.
Naïa s’y attendait depuis le premier jour. Mais pas pour une telle durée.
— Monsieur Gilbert Dumortier ?
— Naïa je suppose, j’ai reconnu votre voix.
— Bonjour Monsieur. Lors de votre passage à Mousterlin, vous m’avez fait une proposition.
— Et vous avez réfléchi…
— Je vous ai menti. A terre, ma voix n’est nullement altérée.
— J’en étais sûr. Il me suffisait pour cela de vous entendre parler.
— En revanche, si je puis chanter à terre, il me faut impérativement retrouver la mer pour dormir.
— Peut-être dans un jaccuzzi ?
— Non, je souffrirais de claustrophobie.
— En ce cas il nous suffit d’organiser votre planning en conséquence. Il y justement un concours à Marseille dans quinze jours. Voulez-vous que je vous y inscrive ?
— Cela me permettra de découvrir la Méditerranée.
— Pour vous éviter les correspondances, je vais vous réserver un vol au départ de Brest. Je vous tiens au courant. A bientôt Naïa.
— A bientôt Monsieur Dumortier.
NDA : Le grand sentimental que je suis aurait préféré une Happy End en bonne et due forme. Mais il a dû s'incliner devant la forte personnalité de ses personnages.