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Auteur Sujet: Le prof à domicile [Nouvelle thriller]  (Lu 2440 fois)

Hors ligne Shendo

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Le prof à domicile [Nouvelle thriller]
« le: 11 Septembre 2025 à 11:24:49 »
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La sempiternelle réunion parents-profs. Je ne sais pas ce qui est le plus déplaisant : entendre les interminables louanges des parents à l’endroit de leur progéniture ou se dire que la semaine n’est même pas finie. J’ai les sixième E demain matin, huit heures. Une rangée de mains qui baillent, des verbes qui deviennent sujet et du passé simple qui s’apparente à la petite et presque jouissive torture matinale.

Mais cette réunion ne s’est pas du tout passée comme prévu. Cette femme m’avait retrouvé.

   C’est ma… vingtième réunion ? Je réfléchis. Quoi qu’il en soit, ce fut celle de trop. En temps normal, et il est important de préciser que le prof tient à sa routine autant qu’à ses fiches passablement âgées, je profite de la fin du cours pour corriger mes copies. J’ai une nette préférence pour la salle 403 : lumière tamisée, large bureau, une belle hauteur sous plafond et surtout, la chaise du CDI. Assis sur cette espèce de duvet moelleux, j’avais pris l’habitude d’afficher mon plus beau rouge en vue de surnoter les trois quarts des élèves.

   Une heure plus tard, la réunion commencerait. On entendrait le ronronnement inhabituel des voitures, toutes garées avec le plus de précautions possibles. Il faut dire que le parking du collège contenait, en ces temps de rassemblements trimestriels, les plus belles, les plus chics, les plus chères des automobiles. Ah ! parents ! Comme je vous comprends.
   Entre deux s que je barrais et trois points d’interrogations que je soulignais sous une réponse dénuée de sens, je croquais dans le sandwich au chocolat dont mon épouse avait pris le soin de choisir la faible teneur en sucres. 90 %. À 100, je deviendrai un homme modèle.

   Oui mais voilà, je sentis le ciel se couvrir, les portes du couloir claquer ; un vent de panique m’effleurer l’oreille, sensibiliser mes sens, à tel point que je dusse me lever pour regarder à travers la fenêtre. Les parents arrivaient. Les mioches tiraient la tronche. Même si certains arboraient un vilain sourire — voilà ceux que je pouvais le moins encadrer. C’est étrange comme l’instinct humain peut être si protecteur en nous envoyant des messages. Mais je n’en fis rien, et rangeai mes copies raturées de rouge dans mon classeur vert pomme.

   Suzanne, la professeur d’anglais, soixante-et-une années pour quarante de fonctionnariat, sortit dans le couloir venteux en même temps que moi. L’automne est bien là ! me dit la petite femme à l’allure de mi-secrétaire, mi-potiche. Son veston écossais m’hérissait le poil, j’avais toujours l’impression qu’il tomberait de son mètre cinquante-quatre mal proportionné. Ses yeux bleu-vert avaient quelque chose de beau, certes, ce fut le seul attrait physique que je pusse lui trouver.

   Suzanne et moi convergions au même confluent : la salle de réunion. Au moment où elle s’apprêtait à évoquer son voyage solitaire en Finlande avec ce petit accent british, la directrice du collège commença son speech. Écharpe rouge enlacée autour du cou, Madame Devisheer prit d’abord le temps de questionner son équipe pédagogique. Tout le monde va bien ? Il fait un peu frisquet, on voit qu’on entre dans la période hivernale ! Et elle rit. Et les autres professeurs rirent. Suzanne, collée à moi, toussait en riant.

   S’ensuivit la petite discussion réflexive d’avant-réunion. Pour ce faire, c’était Sébastien, le prof de maths, qui s’y collât avec pour rengaine : la sortie annuelle. Sébastien aurait pu parler de ses maths, que le système éducatif délaisse depuis bien trop d’années, mais non, Sébastien voulait aborder la sortie annuelle. Retournera-t-on dans les quartiers berlinois ou dans les bicoques espagnoles ?

— Pour les troisième, cette année, comment on fait ? Parce que le budget, bon… Je veux pas faire mon rabat-joie, mais ça risque d’être ricrac.
— C’est intéressant que vous abordiez la question, dit tout sourire la chère dirlo, je crois que nous devrions compartimenter un peu plus… judicieusement, disons, le budget des troisième cette année.
— Compartimenter ? Ça veut dire quoi ?
— Eh bien… Nous aurons tout le loisir d’en parler lors d’une réunion dédiée au budget, mais je crois qu’il faudrait axer les dépenses sur des sorties plus courtes et plus pédagogiques.
 
   Sébastien n’eut pas le temps de déballer le plaidoyer qu’il avait pris le temps d’étayer durant les deux mois de vacances, les parents étaient au portillon.

   C’était une sorte de bal costumé. Tantôt une mère en habits de deuil, tantôt un père qui avait encore les mains dans le cambouis, tantôt une famille chic et faussement décontractée… Nous, les profs, étions parfaitement reconnaissables. Le pantalon date d’une dizaine d’années, la chemise est ouverte de deux boutons pour les hommes, le pull en maille fine est de seconde main pour les femmes, les lunettes sont colorées pour les myopes, et enfin, enfin… Le bijou que l’on triture. Le mien était un fin bracelet argenté. Je crus comprendre que celui de Suzanne était un gros collier perlé ; celui de Sébastien une grosse bague à la physionomie mafieuse. Enfin, nous apprenions à nos dépens que les réunions parents-profs sont des théâtres à ciel ouvert — ou plutôt à classe demi-fermée — dont les acteurs sont nul autre que les familles. Des espèces différentes, qui n’attendent que d’être flattées. Le gamin passe après. S’il a dix-huit de moyenne, c’est grâce à l’éducation positive que mon mari et moi lui transmettons depuis son berceau, flagorne la quadra en mal de sexe. C’est vrai que j’en ai vu de belles passer sous mes yeux. Moi, j’hoche la tête, je frémis de curiosité, je rivalise de questions langoureuses et de réponses fabriquées en papier mâché.

   Cette réunion débutait pourtant sous les meilleurs auspices : madame Devisheer nous rapporta, par un susurrement sans égal, que certains parents étaient bloqués dans les bouchons. Diantre ! faillis-je lui répondre, par cet humour caustique que l’on entretient dans la salle des profs. J’avais alors cinq familles à voir. Je pris la première, une femme obèse et son gamin, Dylan, qui copiait jalousement sa mère. Dylan était dépassé par les événements. Et ce, depuis son entrée au collège. Aujourd’hui en troisième, il ne pouvait prétendre à l’obtention du brevet. Des dires de certains de mes collègues, il ne l’aurait jamais. C’est quoi cette fatalité, chers collègues ? Dylan devrait tout simplement changer de voie et opter pour un métier manuel. Je confiai donc à la mère de Dylan, laquelle se montrait insistante sur la lenteur chronique du rejeton, qu’il y avait toujours des solutions. Primo, la pratique ! Dylan devait lire. Je conseillai donc des nouvelles à portée d’un pubère assez paumé pour jouir de l’évasion fantastique proposée par le Horla de Maupassant (un classique me direz-vous) ou par le côté pathos et socialement évocateur de Germinal. Zola, Dylan avait lu, me dit la mère. Trop compliqué. Je lui concédai. Je fis donc la publicité du Horla aux deux éberlués. Vendu ! Dylan le lirait. Et il m’en ferait un résumé avant les fêtes de Noël. Super, c’est ça le collège privé : la communication, l’expérimentation, l’innovation. L’action.

   Alors que j’aiguillai la mère et le fils vers la sortie, je vis en bout de la modeste file d’attente, de ces parents agglutinés faisant vaguement connaissance, un impair bleu nuit. Sa position m’intriguait. Prostré dans l’ombre du couloir, appuyé sur la salle 403, la mienne. Je traversai le continuel bavardage des familles pour récupérer brièvement mon Thermos. Mes mains enroulaient sa chaleur. Je transpirais un peu. Couvrais-je un rhume ?

   Je reconnus des traits féminins. Pardon, dis-je à ce mannequin statique, d’un ton mielleux qui moi-même m’agace. L’impair bleu nuit se retourna. C’était une femme blonde, une belle et grande femme blonde. Elle ne donnait suite à aucune de mes politesses. Reparti sur les planches de mon petit théâtre, le metteur en scène que j’étais avait pris le soin de noter sur un carnet les noms et le patrimoine sinon financier, au moins culturel de mes invités.

   Mon salaire n’avait rien de reluisant. Si aujourd’hui un professeur diplômé perçoit la somme rondelette de 2 000 euros nets dès son entrée dans une classe de trente-cinq têtes, mon époque n’avait pas connu les mêmes avancées sociales. Ni les profs décapités. Il faut savoir ce que l’on veut. Je caressais par conséquent la lointaine ambition de me déplacer chez les gens pour enseigner la langue de Molière aux projections brouillonnes et funestes des parents. On appelait ça un professeur particulier. J’apprécie l’épithète, mais à l’aube de mes vingts-ans, je me considérais alors comme un prof à domicile.

   Avant de recourir à ma voix caverneuse, je consultai donc mon carnet anthropologique. Les Dillies… Le mari est directeur de banque, la mère est assistante familiale… En italique est notée la remarque suivante : « Père frustré, mère borderline. Gamin discret et attentif. Investissements dans l’immobilier. Revenus : 50k bruts annuels. » Est-ce que le père Dillies était là, ce soir ? Je dépassai ma petite tête et ma mèche rebelle. Monsieur et Madame Dillies ? Ah ! Le mari avait taillé son bouc, la mère avait maquillé ses joues, le fils avait envie de se pendre.

   Je dirais que le rendez-vous s’est bien déroulé. Rien de très exaltant. Le fils Dillies m’a mollement demandé si je pouvais ralentir la cadence, surtout en grammaire. Il ne comprenait pas tout. Mes explications, même si elles avaient le mérite d’être complètes, sont dites comme si chacun des élèves devait naturellement différencier proposition subordonnée d’une coordonnée. Ma foi, mes excuses, cher Thibaut. En contrepartie, les parents ajoutèrent à la sauce, qu’ils avaient pris le soin de préparer dans la voiture, juste avant la réunion, une petite dose de flatterie. Je deviens soudainement compréhensif des difficultés des uns et des autres — surtout de leur prodige. À ces démonstrations socialement puériles, je me montre touché et mets un point final à notre entrevue de courtoisie. Thibaut va l’avoir, son brevet ! leur dis-je droit dans les yeux, poignée de main franche, tout en leur ouvrant la porte et humant le discret mais enivrant parfum de la mère Dillies.

  Encore une de faite. L’impair bleu-nuit s’était rapproché de mon antre. Quelques derniers parents bavardaient. Presque dix-neuf heures : le soleil coucha sa peine. J’aurais bien fait de même, mais mon instinct, celui qui sonnait il y a déjà une heure, me dit de prendre les jambes à mon cou.

   Cette femme se découvrait petit à petit, car l’ombre du couloir fut désormais gagnée par l’affreuse lignée d’ampoules jaunâtres. La porte verte de la 402 affichait toutes sortes de prospectus, d’informations relatives au harcèlement, à ces écrans Ô combien nuisibles… Cette femme en impair bleu-nuit les lisait. Ou du moins faisait mine de les lire. Sa chevelure blonde, qui me semblait alors bouclée, tournoyait ponctuellement, de sorte à ce que je ne parvienne jamais au croisement de son visage.

   Je rameutai le dernier troupeau. Une famille silencieuse. Nous échangeâmes deux, trois mots tout au plus au sujet de leur petit dernier, Sylvain. Qu’il était fragile, ce môme. L’année dernière, ses parents m’avaient appris qu’il souffrait de la mucoviscidose. Je me répandis en sincères condoléances. Et le gamin me regardait, de son air dévolu, de sacristain presque. Je ne peux rien faire pour toi, mon bonhomme. Non pas que je le notais mieux, mais je lui offrais un répit supplémentaire quand il s’agissait de rendre un devoir. Si je savais hausser la voix et me faire respecter de mes élèves, je savais aussi être doux et clément. Bon courage ! assénai-je en guise d’au revoir aux parents larmoyants. J’évitais le pathos en même temps que le regard du gamin.

   Le dernier maillon de la chaîne était donc l’impair bleu-nuit. Lâche que je suis, je me suis contenté de graviter autour. Comme un petit animal curieux et craintif. Mais elle toqua à ma porte, la 403. Il était dix-neuf heures et quart. J’arrondis certainement mais il faut reconnaître que mon coeur battît, fort et par à-coups. On eût dit le sentiment d’un adolescent transit d’amour pour sa bien-aimée, dont il effleure le regard chaque midi. Ou d’un prof à domicile retrouvé après des années d’errance. 

Chapitre I

Nous habitions un terrain de campagne, que mon père souhaitait plus que tout dépurer. Cet homme longiligne, et travailleur à ses heures perdues, détestait sa condition sociale. Ma mère, une bonne femme au regard doux et loyal, tenait ce terme en horreur : « condition sociale ».

   Je ne préciserai pas où nous logions, mais vous qui me lisez, imaginez une suite de terrains verdoyants, nichés dans les Flandres ou les villages de Mauriac. Est né ici un jeune garçon au teint éternellement diaphane. À l’heure où j’écris ces lignes, sur une vieille table en bois ayant appartenu à mon enfance, mes longues mains de pianiste sont nervurées et aussi blanches qu’une soie de vierge.

   Pour vivre, mon père récoltait les pommes de terre et les vendait au marché du village, trois fois par semaine. J’aimais le suivre. Mais l’autre partie de son temps, il s’adonnait à l’écriture. Il suait le labeur sur son petit bureau de travail. Notre masure tremblait quand il n’y arrivait pas. À quoi n’arrivait-il pas ? demandais-je à ma mère, inquiète de ne pas voir son chat et son mari rassemblés dans sa cuisine proprette. À rien, mon chéri, me rassurait-elle d’une caresse futile. C’est un gamin de l’école qui m’apprit le surnom de mon père dans le journal local. « Le saltimbanque ». Plein d’allant, j’ai recherché ce mot dans le dictionnaire — l’une des premières fois que j’employais ce bien drôle d’outil. Je l’ai fermé et ne l’ai rouvert qu’à mes dix-huit ans.

   J’ai quitté ma campagne natale à la majorité. Mon père me tapa dans le dos, m’encourageant sans doute vers une vie plus épanouie que la sienne. Ma mère s’enchantait de me voir prendre les routes de France. Je les savais tous deux malheureux, piégés dans ce marécage mouvant qu’un jour de colère mon père appelât le mariage.

   Après l’obtention difficile et fragile de mon baccalauréat, j’entrepris une licence de lettres modernes. C’était un véritable atout, pour moi, qui me prédestinais au professorat. Je mentirais au lecteur si je lui confiais une quelconque passion pour la transmission, la pédagogie, et tout cet embrouillamini que nous servent à chaque repas ces étudiants qui ne cherchent à s’abreuver que de leurs propres paroles. Ils clament Rimbaud dans les  larges couloirs de cette pédante université catholique. Je ne suis pas pratiquant. Je respectais néanmoins les événements religieux, auxquels les badauds de ma promotion- s’adonnaient avec une grâce ahurissante. Je ne m’entendais avec aucun d’entre eux. Mes résultats reflétaient le niveau de travail que j’accordais à des matières comme le latin ou l’ancien français, deux racines dont j’avais envie de tirer les richesses. Jamais cependant je n’ai excellé. Il m’arrivait de toucher du bout des doigts quelque satisfaction personnelle. Et puis reprenait la danse perpétuelle, où l’autre s’invitait sans autorisation. L’autre, c’est vous, c’est toi, c’est moi. J’usais mon esprit si élastique à comparer les notes, les tics de langage, les formes de phrases, la syntaxe, la méthodologie… Puis, insidieusement, je comparais les vêtements, les sacs, les voitures des uns et les parents des autres. Je payais cette université privée au moyen de faibles économies. Je n’avais pas le sou, il me fallait donc travailler. Mais ne sachant que faire, et il faut que je le confie aujourd’hui, je me suis longtemps reposé sur le pécule de mes parents. Bien que je ne sois pas tout à fait sûr que l’enveloppe qui m’était généreusement envoyée par la poste ait été connue de mon père. Fait est que l’université était payée.

   Les tentacules prétentieuses de ce grand bâtiment historique s’agitaient bruyamment dans les rues estudiantines, desquels je m’inspirais quelquefois pour écrire de petits contes drolatiques. Les sorties nocturnes ne m’attiraient que pour les filles, les femmes éperdues, les paumés à la recherche d’un gourou le temps d’un soir ; tout ce qui était susceptible d’entraîner mon charme incertain.

   Des années plus tard, me revient l’incessante question : as-tu méprisé le monde qui t’entourait ? Je crois que la réponse est oui. Je l’ai méprisé aux dépens de toute moralité, celle que je m’évertuais à m’inculquer de façon très hypocrite. La quarantaine passée, les psys ont pour coutume de parler de bilan. Quel niveau de lucidité faut-il pour se planter un couteau dans le coeur. Et ne pas mourir, pour ressortir soi-disant plus fort que la veille. Si ce soir je ne suis toujours pas mort, c’est parce que personne ne m’a encore tué. Personne n’en aura l’audace, on ne lit que ces drames humains dans les journaux à sensation, on s’entiche à cerner le prétendu coupable derrière notre télévision, sur fond bleu, face au 20h.

   Ce soir, ma main écrit sur le bureau dont tu n’as jamais su t’approprier la sérénité. Père, ici, à la campagne, dans ta campagne, dans ta faible maison, j’écris probablement le livre que tu aurais toujours voulu écrire.

Chapitre II

Je n’étais pas bien grand. Pour un homme, j’entends. Ma mère prenait un malin plaisir à relever la taille colossale du fils du voisin. Un benêt, avec lequel j’avais tout de même passé une partie de mon enfance à déterrer les choux et briser quelques vitres de maisons abandonnées. L’adulte que je suis pardonne la mère maladroite qu’elle fût. J’ai conforté mon mètre soixante-dix par l’intermédiaire de deux talonnettes, fabriquées spécialement par mon père, dans le plus grand secret. D’année en année, il les retouchait pour qu’elles suivent mon évolution.
 
  Mon premier jour dans un collège fut, comme pour beaucoup de collègues, mémorable. Ma fine moustache était peignée, mon pantalon de toile repassé, ma chemise en lin sentait la lavande (ma mère disait que cela faisait propre) et mes chaussures cirées autant que possible. Une semaine avant, je récitais scrupuleusement sous la douche la présentation que je ferais de moi à mes futurs élèves. J’omis le sourire pour me concentrer, conscient néanmoins que d’afficher un visage de gardien de prison serait à coup sûr un point extrêmement négatif.

   Étant affecté dans les quatre coins de la campagne, je rencontrais toutes sortes d’élèves, de collègues et de locaux. Tous me semblaient vétustes, même s’ils étaient fonctionnels et plutôt attrayants au vu de leur ancrage géographique. Je savais que la campagne n’était pas la ville. Et les collègues dans la salle des profs jasaient bien assez sur le sujet pour que nous, fonctionnaires en herbe, fassions le rapprochement. Un rapprochement très dérageant, tant j’avais l’ambition d’enseigner les grands auteurs qui avaient changé ma vie à ces élèves en quête de savoir.

   Je me suis trompé lourdement. Il me fallut à peu près trois ans pour m’en rendre compte. Je ne vivais pas bien de mon métier. Un midi sur deux, je mangeais chez les parents. L’horloge tintait à treize heures. La sécurité de l’emploi ne me faisait pas rêver. Bien qu’elle ait été à l’origine de plusieurs débuts de relations charnelles, ma profession devenait pour moi un fardeau. Les collègues étaient d’un chiant incommensurable, les élèves ne comprenaient rien, les classes ressemblaient à d’affreuses pissotières où la chaleur s’imprégnait des murs en plaquo quand on avait le malheur de subir une canicule. Je vivais à l’intérieur d’une vie qui n’était pas la mienne, qui n’aurait pas dû être mienne,  une vie dépoétisée. Un écrin de verdure sans arbres. Quel malheur, était-ce…


Chapitre III

Le fils unique que je suis a toujours préféré l’exclusivité. Mais le marché du travail est une arène sordide. Les curriculum vitae et lettres de motivation faisaient office de lance et de bouclier. L’éducation nationale n’était certes pas un employeur difficile à contenter. Dans ce pays qu’est la France, un diplôme suffisait. Je passais partout, moi le « bachelier supérieur », comme aimaient à m’appeler le voisin campagnard. Mais il y avait toujours de jeunes professeurs plus titulaires car plus formés aux yeux de la chose publique.

   Pourtant si cruels, les élèves m’appréciaient. Ils étaient pour la plupart issus de la classe moyenne. À vue d’oeil, je savais reconnaître un blondinet exultant les sous de papa d’un gros minet engouffré dans son prédiabète. Je reconnais avoir caricaturé nombre de mes élèves. Mais penser que la cour de récré s’arrête à ces petites frontières blanches dessinées sur macadam, revient à se bercer d’illusions. Les profs se foutaient sur la gueule à longueur de journée. Et quand ils n’avaient pas de prétexte, ils dépliaient un humour noir aussi noir que pouvait l’être les blagues parlant d’incestes et de déficience intellectuelle. J’avoue avoir souri plusieurs fois. Mais je ne me mélangeais que rarement.

   À bord de ma Diesel toussotante, mes trajets se résumaient à alterner entre mon domicile et le collège. Au bout d’un moment, je pris goût à arpenter cette contrée campagnarde, dont je ne connaissais finalement pas grand-chose. Il m’arrivait, à l’heure du midi, de me perdre dans quelque chemin hasardeux. Je contemplais de petites maisonnettes aux couleurs délavées, aux jardins piqués d’arbustes à faire pâlir Versailles, les potagers inondés par l’averse de la veille… Et à côté, lorsque maman n’avait pas de quoi m’accueillir parce qu’elle était trop occupée à arranger le noeud gordien conjugal, je payais la charmante addition de 13,90 € chez Ma vie de campagne, un adorable estaminet tenu par un vieux couple. Malgré mon petit salaire, je pouvais me permettre d’y boire des soupes aux potirons, relevées par un fromage aux ails et fines herbes. J’aimais tremper mon pain dans la soupe. Le couple ne parlait pas. Le seul cuisinier que je vis était un noir fort souriant. J’y ai pris mon repas méridional pendant près de cinq ans. Maman ne me voyait plus. Papa, lui, me demandait combien je gagnais.





« Modifié: 12 Septembre 2025 à 10:09:29 par Shendo »

Hors ligne XB2000

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    • Texte mi-long » Bestia ex machina : La Bête de l'évènement
Re : Le prof à domicile [Nouvelle thriller]
« Réponse #1 le: 12 Septembre 2025 à 00:51:25 »
J'aime bien le ton ironique et mélancolique du narrateur. Ainsi que le cynisme dont il fait preuve pour son travail.
La première partie est une introduction intéressante, la femme blonde et le "danger" qu'elle représente est intriguant.

Le bémol serait plutôt sur les chapitres I, II et III que je trouve s'écartant complètement de l'introduction et oublient la femme blonde.

Entre deux s que je barrais
Je mettrai le s entre guillemets « s » pour que soit plus facile à lire.

un impair bleu nuit
C'est plutôt un imperméable ? Ou c'est une veste avec une seule manche ? ou trois manches ?

je croquais dans le sandwich au chocolat dont mon épouse avait pris le soin de choisir la faible teneur en sucres. 90 %. À 100, je deviendrai un homme modèle.
??? La manière dont c'est écrit on dirait un chocolat à 90 % de sucre, je suppose que c'est plutôt 90 % de cacao ^^
Ou alors j'ai pas compris le sarcasme ?

Une famille silencieuse. Nous échangeâmes deux, trois mots tout au plus au sujet de leur petit dernier, Sylvain. Qu’il était fragile, ce môme. L’année dernière, ses parents m’avaient appris qu’il souffrait de la mucoviscidose. Je me répandis en sincères condoléances. Et le gamin me regardait, de son air dévolu, de sacristain presque.
Euh j'ai peut-être pas compris, il présente ses condoléances aux parents pour l'enfant malade, devant lui bien vivant ?

Hors ligne Shendo

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Re : Le prof à domicile [Nouvelle thriller]
« Réponse #2 le: 12 Septembre 2025 à 10:13:00 »
Bonjour,

Merci de ta lecture et de tes corrections !

C'est un imperméable, oui... Quelle bourde. Je ne sais toujours pas pourquoi j'ai écrit "impair".

Concernant le chocolat, c'est 90 % de cacao, oui ! 90 % de sucres, on défierait toute concurrence...

Le narrateur se "répand en sincères condoléances" par pure ironie. Le gamin est bel et bien vivant. Il est juste... maladroit par cette fausse empathie qui le caractérise si bien dans l'introduction.

Les trois premiers chapitres s'écartent de la femme blonde, l'élément perturbateur, pour faire un zoom sur la vie du narrateur. Je n'ai pas souhaité en faire trop, tu auras remarqué qu'ils sont relativement courts. Tu penses que je devrais néanmoins reparler, ne serait-ce qu'un peu, de la femme blonde dans les trois chapitres ? Le quatrième revient justement sur cette mystérieuse femme.

Hors ligne XB2000

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    • Texte mi-long » Bestia ex machina : La Bête de l'évènement
Re : Le prof à domicile [Nouvelle thriller]
« Réponse #3 le: 12 Septembre 2025 à 15:04:54 »
J'avoue que les 3 petits chapitres m'ont moins intéressé, peut-être que tu pourrais regrouper et condenser tout ça avec l'essentiel des infos que tu veux faire parvenir au lecteur.
Et peut-être surtout le mettre avant.
En fait je ne saurais pas vraiment dire si les 3 chapitres m'ont moins intéressés que le début ou si c'est plutôt une petite frustration d'avoir une monté en tension avec la femme blonde, et puis plus rien, on passe à tout autre chose sans justification apparente.

Le narrateur se "répand en sincères condoléances" par pure ironie. Le gamin est bel et bien vivant. Il est juste... maladroit par cette fausse empathie qui le caractérise si bien dans l'introduction.

ça me dérange quand même, en situation réelle c'est un coup à se prendre une baffe :o Plutôt le formuler qu'il compatit et s'excuse énormément "comme si je présentais déjà des condoléances". En tout cas préciser, que soit il ne présente pas littéralement ses condoléances, soit que si, et dans ce cas mettre la réaction des parents qui s'offusquent. Ce qui souligne la maladresse.
« Modifié: 12 Septembre 2025 à 15:13:17 par XB2000 »

Hors ligne Shendo

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Re : Le prof à domicile [Nouvelle thriller]
« Réponse #4 le: 15 Septembre 2025 à 16:09:28 »
Oui, tu as raison pour l'histoire de condoléances. J'ai fait la modification : "Je me répandis en sincères condoléances. Et me reprit aussitôt, bégayant plus qu’un de mes élèves après trois séances d’orthophoniste : « Ça va aller… Sylvain ». "


Chapitre IV


   Il faut que je vous dise, madame, combien vous avez compté pour moi. Votre carré plongeant, la beauté de vos mains, la longueur de vos jambes, leur élasticité déroutante… Moi, le jeune prof de français, je n’avais rien d’exaltant. Il me fallut bien des mois pour embrasser le voeu pieux de faire de vous mon amante. Moi, le jeune prof de français, à qui vous avez dit un jour : « Ne vous considérez pas comme un simple prof. Vous êtes un professeur de lettres, bon sang ! » Ce « bon sang », cette interjection que vous m’avez lancée en pleine face, sorte de rappel de qui j’étais, de cette fleur dont je m’accordais enfin à épanouir le bourgeon, cela, oui, je m’en rappelle encore.

   Comme je me rappelle de cette délicieuse entrée dans laquelle nous nous tournions autour, comme deux animaux cherchant à oser. C’était chez vous, après le cours hebdomadaire, souvenez-vous. Je préfère ici vous tutoyer. Si vous me lisez, j’espère que de lire ces lignes vous sera moins dérangeant, même si cela m’est personnellement difficile.

   Je disais donc que le souvenir de votre manoir a laissé en moi un sentiment ineffaçable. Je me souviens même du petit et chaleureux quartier duquel votre demeure entretenue d’une main de maître se tenait droite et fière. Légèrement en-dehors, comme pour dire que vous étiez en effet à part, vous-même, de toute cette masse informe, qui composait les autres. Je me souviens de votre jardinier, parfois trop indiscret. Je me souviens aussi de votre mari, banalement absent. Et, bien sûr, je me souviens avec la plus grande des tendresses d’Hélène et Gaspard. Hélène est-elle en faculté de médecine ? Gaspard s’est-il arrogé le droit d’être un bon avocat, comme son paternel ? S’ils n’ont pas emprunté ces routes, je les sais heureux. Car ils vous ont. Vous, la femme dévouée, celle que l’on lit et que l’on voit au travers de ces histoires tragiques, mettant en scène une reine désavouée aux mille talents, restée à la maison pour conjuguer mariage, famille et patrie. Êtes-vous toujours inscrite sur les listes municipales ? Je n’ai pas oublié les élans politiques qui vous ont pris, un jour de décembre, peu de temps avant Noël. Votre mari vous en voulait d’avoir de l’ambition. Et moi, avant de partir (je me souviens avoir achevé le gros chapitre sur Albert Camus avec Gaspard), je vous avais confié ma plus totale admiration, mon plus profond respect pour vos idées sociales en faveur des sans-abris. Je vous ai aimée. Non pas à l’aube, mais au couchant. Une journée était passée. Et pourtant, une année venait de s’achever.
   C’est pour cela, madame, que mon œil amoureux vous a reconnu. On ne peut faire mentir le coeur. Et même si celui-ci me disait de croire en une autre personne, un autre imper bleu-nuit, un fantôme, un vestige, que sais-je… J’ai su que c’était vous, à la réunion parents-profs. J’ai compris que vous étiez là pour avoir des réponses. C’est pour j’ai reculé ma silhouette d’enfant. De peur, madame. Vous m’avez effrayé. Ma vie est désormais rangée dans un tiroir, passé au crible une fois par semaine par ma chère épouse.

  Malgré ce que j’ai fait, je n’ai pas le courage de quitter la France. Encore moins de me suicider. Ni de quitter ma femme. Si vous m’avez lu jusqu’ici, madame, vous aurez compris que je suis revenu à ma fonction de professeur. Un collège privé, près d’une pharmacie et d’un parc. Je jouis d’un parking destiné aux professeurs. Il faut badger. Je ne sais pas pourquoi la vie a continué à me sourire. J’aurais dû sombrer dans les abysses scolaires. Et peut-être même au fin fond d’une geôle. J’aurais été embastillé ! Puis pendu. Mais les oeuvres littéraires m’ont appris que la moral n’est qu’une invention de l’homme. Rien n’est aussi claire et limpide que la réalité. Elle existe, c’est tout.

   Si je vous ai quittée aussi précipitamment, c’est parce que je n’ai pas su être à la hauteur du crime que j’ai commis. A dire vrai, je suis l’auteur de plusieurs méfaits criminels. Les lire ne vous rendront pas la famille que vous aviez jadis. Je vous concède ma plus totale impunité quant au fait que vous ne fêterez plus Noël en famille. Mais vous n’êtes pas la seule que j’ai lésée, madame. Mes excuses coulent de source. Mais comment vous priez de croire qu’elle n’est pas empoisonnée ? Peut-être que ce livre vous prouvera un tant soit peu ma sincérité. Que je n’ai jamais feinte. Si mon œil pétillait, c’est parce qu’il vous dévorait ; si mon coeur battait, c’est parce qu’il vous aimait.

   Mes mains sont blanches mais tachées de sang. Entachées de vous. Et maintenant, je n’ai rien d’autre à faire que d’attendre la police.

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Re : Le prof à domicile [Nouvelle thriller]
« Réponse #5 le: 23 Septembre 2025 à 11:07:22 »
Chapitre V


   Si je me suis mis un jour à dépenser plus d’argent qu’il ne le fallait, c’est grâce à cet étrange travail : professeur particulier. Ce terme ne me convenait pas et ne me convient toujours pas. Aucune particularité à l’horizon, si ce n’est peut-être un goût prononcé pour la lecture, qui a sauvé mon enfance des ennuis de la campagne. Quoi qu’il en soit, je ne suis pas tout à fait sûr que les autres professeurs particuliers mènent un train de vie aussi confortable que le mien. En fait, j’en suis sûr. J’eus la chance de tomber sur plusieurs perles rares.

   A l’âge de vingt-sept ans, tandis que je m’accrochais à la monotonie en carton-pâte du métier de professeur campagnard, je fis la rencontre d’un homme bien aimable. Il s’appelait Georges Dutronc. C’était un riche industriel ayant fait fortune dans la fabrication d’équipements de cuisine en acier inoxydable. Georges Dutronc était un homme rond, un peu aigri, mais pragmatique. Et c’est son pragmatisme, par une soirée  de printemps, qui me valut le droit de travailler pour sa famille. Nous nous sommes rencontrés à la fin d’une réunion parents-profs. M.Dutronc avait eu de chaleureuses recommandations de la part d’une maman, que je connaissais à peine mais qui avait visiblement apprécié la méthode ludique par laquelle j’illustrais une partie de mes cours. En effet, il m’arrivait fréquemment de prendre une passion d’un élève et de la décliner sous plusieurs axes : syntaxique, grammatical, orthographique, lexical… Par exemple, je savais qu’un élève aimait la chasse (une pratique dont j’avais pourtant horreur) : le lendemain, j’avais amené un magazine de chasse. Je l’avais photocopié et donné à mes trente élèves. Quelques rires. Puis, ils s’habituèrent. Et quand vint leur tour d’aborder ce qui les faisait secrètement vibrer, ils affichaient un léger sourire de contentement. Mais je savais qu’en eux émergeait l’irrésistible satisfaction de l’être adolescent. Et au-delà de travailler le français, nous travaillions sinon sa passion, une partie de lui-même.

   Je m’engageais dans ma voiture, quand mon nom retentit : « Monsieur Dumoulin ? Georges Dutronc, le papa d’Alexandre Dutronc. » L’homme avait connaissance des grosses lacunes de son fils en français. Bien que rarement présent, il était conscient que son dossier scolaire se devait d’être exemplaire, s’il voulait un jour reprendre la boîte de papa. Une prédestinée carriériste domptée aux gènes, c’était la mode il y a vingt ans. Georges Dutronc me confia, quelques mois plus tard, que c’est en réalité sa femme qui agitait le chiffon rouge, à la recherche d’un prof à domicile. Elle ne dormait plus depuis qu’elle savait son fils en situation de « quasi illettrisme ». À l’époque, il est vrai que les gamins n’avaient déjà guère un bon niveau, mais tout de même, allons-y doucement…

   A la proposition du père, je réfléchis pendant une semaine. J’avais été saisi par sa demande. Je me souviens m’être confié à la fille que je fréquentais de temps en temps. Laquelle me conseilla de rafler la mise. Stoïcienne qu’elle fût, je pris sa recommandation au pied de la lettre.

   Avoir Georges Dutronc au téléphone relevait de l’exploit. Quand on entendait sa voix, on se précipitait pour dérouler ce que l’on avait à dire, sans quoi on n’était plus sûr d’en avoir le privilège avant l’année suivante. Un peu comme une éclipse. Bref, il fut ravi et m’invita dans son espèce de fermette entièrement rénovée.

   C’était donc mon premier cours « particulier », et malgré mes trois années passées face à une ribambelle de mioches invétérés, mon adrénaline montait d’un cran à mesure que je dévalais la riche campagne des Dutronc. Ils possédaient un haras délibérément clinquant. Ce n’était pas le moderne des grandes métropoles qui régnaient ici, non. Cela sentait Dallas, un genre de campagne raffermi par l’argent judicieusement placé. Même le tas de fumier semblait avoir été investi. Après avoir vadrouillé pendant une vingtaine de minutes, je compris que l’habitat des Dutronc était niché au fin fond d’une cour verdoyante, où se touchaient de grands arbres aux feuilles étincelantes. C’était, je crois, le début de l’automne. Quelle fût ma surprise quand j’aperçus au loin, derrière un mur de brume, la cavalcade de chiens. Ils aboyaient sans arrêt. J’aurais dû mettre des bottes, mes petites chaussures de faux citadin avaient pris la boue. S’imposaient alors à moi les chaleureux moments où nous sortions, mes parents et moi, faire des courses. Je les attendais patiemment, les mains dans les poches, les pieds dans la boue et les yeux tirant vers le ciel gris et affreusement bas.

   Georges Dutronc était absent. Je m’en doutais un peu. Alors, j’avais écrit dans un petit carnet quelque présentation formelle. « Je m’appelle Monsieur Dumoulin, j’ai vingt-sept ans et je serai le professeur d’Alexandre. Vous pouvez compter sur moi ; je ferai progresser Alexandre en quelques semaines seulement. » Je ne crachais jamais sur la modestie. Ç’aurait été une grossière erreur. Les parents aimaient au contraire voir en moi l’incertitude du prof, toujours à l’affût de ce que l’élève pourrait dire en matière de conneries innovantes, qu’on aurait aujourd’hui vite fait de passer pour un raisonnement HPI.

   Mon discours fut vain. La femme de Georges Dutronc, la mère d’Alexandre Dutronc, tenait en elle la douceur agréable d’une mante religieuse. Elle avait les mains couvertes de chocolat et le tablier avait visiblement été éclaboussé par, je le verrai ensuite, le fabuleux artisanat de cette dame tout à fait surprenante.
—Vous êtes… Elle n’eut le temps de finir son souffle.
— Monsieur Dumoulin ! m’exclamais-je pour la première fois, à ma première cliente. Je suis le professeur particulier de votre fils, Alexandre.
— Oui, bien sûr ! rétorqua-t-elle en souriant légèrement. Venez donc, il faut passer la véranda car le salon est en train d’être lavé !
    À quelques mots près, voici nos balbutiements. Les miens, aussi. Je m’apprêtais à découvrir un monde savoureux. Exquis en cela où je pénétrerai par effraction chez les  braves gens sans laisser ni d’empreintes ni culpabilité.

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Re : Le prof à domicile [Nouvelle thriller]
« Réponse #6 le: 25 Septembre 2025 à 22:08:31 »
C'est sympa.
Des choses me choquent, notamment dans les changements de registre.
 je sentis un vent de panique m’effleurer l’oreille  (la panique n'effleure pas! elle te bouscule, te violente) et l'oreille?), sensibiliser mes sens (redondant, à tel point que je dusse me lever pour regarder à travers la fenêtre.
L'imparfait du subj., pourquoi pas, mais aussitôt après tu es dans du familier... A tout prendre: qu'il me fallût passerait mieux.

Hors ligne Shendo

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Re : Le prof à domicile [Nouvelle thriller]
« Réponse #7 le: 03 Octobre 2025 à 16:32:06 »
Merci pour ta lecture.

Quand tu évoques le registre, à quoi fais-tu précisément référence ? Je pense comprendre ce que tu veux dire. C'est à coup sûr l'enjeu de la réécriture. Mais je ne voulais pas d'un narrateur enfermé dans un seul et même type de langage.

Voici le reste.

6.

  Si on m’avait dit un jour que je reviendrais dans la maison de mes parents décédés, j’aurais sans doute crier au blasphème. Cet antre avait pour moi la valeur d’un sarcophage : il n’avait pas vocation à être rouvert. Mais si l’on avait en plus ajouté à ce scénario hypothétique la ligne suivante : tu reviendras chez tes parents décédés pour t’y cacher, j’aurais ri. D’un rire jaune, régulant ma constante angoisse. Qu’y ferais-je ? Sur ce vieux canapé torsadé, mes pieds glacés sur ces tomettes vomissantes, mes doigts cramponnés à ce papier-peint banalement floral ?

   La vie est faite de surprises. Si mon futur éditeur veut bien croire en ma sincérité… Alors, il m’éditera.
   Le premier mois — c’est-à-dire les quatre premiers cours passé à enseigner vertueusement le français et ses complexités parfois élitistes — s’est déroulé sans accro. Alexandre était un benêt, mais un aimable benêt. Une génération pas encore sacrifiée, qui  en revanche sacrifiait son futur au profit de l’insatiable présent ; de cet instant louable durant lequel les secondes des années 2000 planaient au-dessus de nos têtes, penchées ailleurs que sur un écran. Alexandre Dutronc faisait partie de la catégorie « élèves moyens ». Cette étiquette, dont la société aime à saliver les charmants contours en vue de les coller sur ces jeunes fronts, le suivrait toute sa vie. Ensuite, il n’était pas bien beau. Sa condition masculine dépendait entièrement de sa taille anormale pour son âge. Le garçon mesurait 1m83 pour 80 kilos, et avait piteusement soufflé ses treize bougies le weed-end de notre rencontre. Néanmoins, Alexandre Dutronc était doté d’une de ces rares qualités, surtout pour un primate de son âge : la sympathie. Cela peut paraître trivial, tant nous nous sommes complu dans notre fausse sévérité de l’âge, la faisant passer pour de la sagesse. Nous nous sommes dits que le prédateur était la suite logique de la forme que tout adulte raisonnable devrait prendre un jour. Et puis, l’enfant vint. L’enfant a vu, a senti ; il a expérimenté ses premières bavures et ses premiers crachats dans la cour de récré. Ils avaient délibérément fait le choix de ne pas être sympathiques. Petit garçon, je fis de cette aventure-là. Mais Alexandre Dutronc, lui, n’avait pas pris cette voie. Son courage me laissa pantois.

   Un mois suffit à Alexandre pour me poser une question philosophique. Nous étions tous deux assis à la lueur du soleil automnal, quand Alexandre me glissa, très froidement après un exercice grammatical : « Pourquoi il faut être comme les autres pour être aimé ? » Je pourrais prétendre avoir déplié de la manière la plus pédagogique un argumentaire d’universitaire finement rodé, judicieusement sourcé, mais non, le caractère imprévu de la question me fit à la fois rire et pleurer. D’abord, je me suis tus dans le silence du malaise, en esquissant un fin rictus. Et j’ai pensé être grassement payé par son père. Ce que je pensais être une réponse aussi bateau qu’un catamaran en plein océan Indien m’apparaît aujourd’hui comme, peut-être, un possible éclat de lumière chez ce jeune homme au visage assombri. « Euh… Il faut sans doute beaucoup de cran pour savoir être différent ». Or je savais pertinemment que le courage ne suffirait pas à Alexandre Dutronc pour braver les turpitudes de cette jungle humaine,  à qui on prête parfois le nom d’adolescence.

   Malgré les questionnements existentiels du fils Dutronc, les séances s’enchaînaient à une allure confortable. La mère Dutronc n’était jamais loin. On l’entendait pianoter sur ses machines à coudre ou à tisser, je ne sais plus. C’était une femme extrêmement ordinaire, souvent attachée à ses petites activités territoriales. Par exemple, elle investissait le salon de toute son énergie maternelle quand elle avait décidé d’y déplier sa table à repasser. Elle allait et revenait, sans qu’aucune logique ne se dessina. Souvent, d’où ne sait où, elle revenait les mains vides. Entre deux dictées, je posais mon regard le plus délicatement et discrètement possible sur sa silhouette agitée. Et, entre deux exercices, nous entendions les ruminations du fer à repasser, puis de sa repasseuse. Ce n’était pas une femme malheureuse en cela où sa condition sociale lui permettait d’assouvir plus que des besoins primaires. Madame Dutronc sortait quand bon lui semblait. Des tomates bio aux légumineuses chez un petit commerçant local, elle s’adonnait à toutes sortes d’achats,  d’ailleurs portés sur une alimentation saine. Mais je voyais de temps en temps sa mine, semblable à celle d’un crayon de bois, prendre cet aspect grisâtre qu’ont les gens malades. Elle se disait toujours en pleine forme. Elle ne prétendait rien, annonçait son arrivée dans une pièce par le frémissement de son nez, qu’elle frottait à l’aide d’un mouchoir en tissu. La dame Dutronc était une dame invisible. Elle constatait qu’elle avait rangé sa maison avec panache. La fermette fonctionnait lentement, une de ces lenteurs qui nous ravit lorsqu’on a la chance d’y habiter. Moi, je savais que je m’en irai une heure et demi plus tard, après avoir parachevé la leçon hebdomadaire. Je me rentrerais dans mon trois pièces, un taudis sarcastique où les murs, fins et parfaitement blancs, me criaient de partir. De partir où ? Sûrement très loin. Mais avant tout, chez eux, chez les Dutronc à qui je m’étais résolu de penser en mangeant ma soupe aux poireaux.
   Durant nos séances, tandis que j’enrobais quelque explication autour de l’accord du complément d’objet direct, Alexandre, lui, enrobait sa tartine de miel d’une épaisse couche de chocolat à la noisette. Non seulement il ne maigrirait pas, mais il mastiquait ses six tartines avec cette espèce de chronicité dans le mouvement qu’avait sa langue. Elle tournait vaille que vaille dans une bouche démesurée, et grasse. C’est après plusieurs leçons et quelques échanges cordiaux avec la mère Dutronc, que ma présence trouvât une réelle profondeur entre les murs épais de la fermette cloisonnée,  impassible, chaude.

   D’une fois par semaine, nous sommes passés à trois. Alexandre progressait sensiblement. Les rapports mensuels que je détaillais et envoyais aux parents par la poste revêtaient peu à peu le malin plaisir qu’ils n’avaient jamais eu à décacheter le bulletin du fils. Il est vrai que ses notes n’étaient pas réjouissantes dans les autres matières. Mais sa moyenne générale passant de 6,3 à 10,4 en français, nous étions satisfaits.

   Quelquefois, Georges Dutronc rentrait du travail alors que nous terminions notre séance d’apprentissage. Une expression qui convenait fort bien à Alexandre, elle le rassurait. Je saluais le riche homme d’affaires, qui m’avait l’air souvent préoccupé, là-bas, au coin du feu. Il ouvrait le journal en se déchaussant et demandait à sa femme sa larme de whisky. L’alcool le tonifiait, lui donnait cette allure joviale qu’il cherchait avec un peu plus de difficulté, chaque année, à manifester auprès des invités. Il m’appréciait pourtant, me serrait la main avec vigueur et respect. Moi, j’étais reconnu par des gens qui gagnaient beaucoup d’argent. Les contractuels, les élèves, les profs à côté de leurs pompes, les tableaux pleins de craie, les règles jaunes… L’univers auquel je m’étais voué pendant toutes années me paraissait désuet. Mon imaginaire n’imprimait que de petites photos sépias.

   Comme mes anciens voisins de campagne le disaient si fièrement, je gagnais ma croûte. Non, plus une simple croûte. Je mangeais la tartine entière. À la manière d’Alexandre. Il m’arrivait de penser à lui, chez moi, dans mon lit ; à cet adolescent qui n’était en fait qu’un enfant. Et je le remerciais d’exister. Soudain, allongé dans mon lit froid, la main derrière la nuque, le plafond livide me confia : « Il grandira. Il n’aura plus besoin de toi. Et tu devras retourner dans ta classe. »


7.


   Avant que le train de ma vie ne déraille, les prévisions du voyage étaient bonnes, le ciel autrefois morne devenait paisible. Je parvenais à jongler entre mon métier de « prof traditionnel » et celui de prof à domicile. Coup du destin ou non : un riche industriel, accessoirement père de famille, m’employa pour donner des cours à son fiston. Mes finances se portaient bien, tandis que mes amours fragmentaires avaient cessé au profit d’une jeune femme à l’humour truculent et à l’intelligence vive. Médecine était derrière elle depuis trois mois à peine, son cabinet de dermatologie l’attendait déjà. Marie — c’est son joli nom — deviendrait mon amie, ma confidente, mon amour, ma femme, ma béquille. Elle avait le sourire carré, les dents alignés et blanches, le chignon bien fait et les doigts mâtinés de vernis. Son nez long et fin scindait son visage en deux ; une partie de cette aimable toile m’a toujours paru asymétrique de par sa grande bouche sur laquelle j’aimais tant appuyer mes lèvres ; l’autre partie avait quelque chose de très net, presque configurée pour être beau. Ça oui, Marie était belle. Elle aimait ma démarche claudiquante, mon humour noir, mon attrait pour Voyage au bout de la nuit et les documentaires sur l’empire austro-hongrois. Nous étions en somme un petit couple d’intellectuels qui s’adonnaient à d’affreuses discussions sur le sens du travail, le principe de reconnaissance, la servitude volontaire… Je citais La Boétie, elle, Hippocrate. Cela nous animait. Tout du moins nous donnait l’impression d’être animés par quelque chose de plus grand, d’impalpable.

   Marie trouvait cela bien que j’aille donner cours à des marmots ayant du mal à tenir un stylo pendant cinq minutes et lire une phrase sans perdre haleine dès la moindre virgule. Elle me demandait souvent à quoi ressemblait la fermette des Dutronc. Quand elle me voyait partir de notre appartement — c’était théoriquement encore le mien —, elle me souhaitait « bon cours avec ton petit Alexandre ! Et bonjour aux Dutronc ! » Le lundi, mercredi et vendredi soir, lors du dîner, je lui distribuais çà et là quelques charmantes anecdotes sur les habitudes de la famille. Par exemple, la propension de la mère à traîner ses chaussons sur le parquet du salon. Ou encore ce vase horrible, sur lequel étaient dessinées vulgairement de grandes fleurs bleues, que la mère Dutronc avait posé en plein milieu de la table où nous travaillions. Cela ne nous passionnait pas outre-mesure, mais disons que Marie était tout aussi curieuse que moi. Curieuse de savoir comment les autres gens vivotaient. lls possédaient des choses que nous ne possédions pas. Cette dépossession de nos moyens prenait vie, souvent le soir, quand nous descendions un boulevard pourvu d’une soixantaine de maisons, parfois individuelles, parfois mitoyennes. Ce que nous préférions était le salon allumé ou entrevoir le bout d’une véranda. Nous nous mettions alors à imaginer toutes sortes de vies, quelle existence farfelue pouvaient bien vivre ces gens, dont nous nous plaisions encore plus à portraiturer la banalité des traits. À notre manière, nous étions des espions. Ce n’était pas nécessairement d’ordre matériel, mais plutôt ce que je considère être de l’accessoire. L’âme se trouve dans l’accessoire. Prenez la couleur d’un grille-pain ! Celui des Dutronc, par exemple, mon souvenir me dit qu’il était gris… Rien de très extravagant. Mais il émettait une odeur singulière de brûlé. Dès que je pense à la maison des Dutronc, me reviennent par bribes ces effluves particulières. La question n’étant pas si j’apprécie ou non cette odeur, la question étant : de qui émane-t-elle ?

    Très vite, les copies que j’avais à corriger s’amoncelaient. Elles se mélangeaient aux cours minutieux que je préparais pour mon poulain, Alexandre. Je n’ambitionnais nullement d’en faire un poète disparu, encore moins un littérateur d’envergure, mais son air constamment affable, sa réflexion ouverte, son œil vif et son bas du ventre en forme de bouée me poussaient à faire de lui un adulte qui serait alerte aux choses de la vie. Car la littérature permettait, selon moi, d’anesthésier les douleurs vécues. Je savais qu’Alexandre Dutronc subissait des moqueries. Et même des coups. Ses avant-bras présentaient des traces violacées. Je les avais remarquées à la posture qu’il prenait, en se balançant sur cette vilaine chaise en paille, qui grinçait avec une constance agaçante. Je n’ai rien dit ce jour-là. J’aurais sûrement dû toucher deux mots aux parents. Un prof ne se refait pas. Même à domicile.

  Un soir, installés dans un café rempli de monde, Marie me demanda quels étaient mes plans de carrière. Je n’étais nullement carriériste. Je croyais néanmoins avoir jeter mon dévolu sur le métier de professeur, je croyais n’être bon qu’à enseigner le français, incarner le précepteur quotidien de ces mômes distraits en tout. Mais, parlant de croyances, même moi je n’y croyais pas vraiment. Je me mentais éperdument. Alors, je riais et me dépêtrais avec malaise en abordant les siens, ses grands plans de carrière de dermatologue. L’ouverture de son cabinet, un secteur déjà déserté, un métier qui rapporte du pognon ! Elle n’aimait pas parler d’argent. Mais sa pudeur pour le billet vert, le flouze, la capacité à contracter un crédit, avait ses limites. Elle revenait avec une certaine malignité sur mes fameux et inexistants plans de carrière. Marie, lui dis-je, je n’ai rien. Je suis un fonctionnaire de l’éducation nationale. Et parallèlement, je suis professeur particulier. Bon dieu ! j’ai osé lui dire. Professeur particulier. Ce n’est pas stable, ça ! m’asséna-t-elle le poignard de la disgrâce. C’est provisoire, oui Marie. Mais fait est que Georges Dutronc amenait à mon pécule de prof le complément qui m’octroyait le droit de te payer cette pièce de steak à 33,50 €.

   Nous revenions de nos galères culturelles. En manque d’idylles, Marie me faisait parcourir les rues, les ruelles, les plaques de médecins ou de dentistes. Nous nous arrêtions droit, là, au centre de cette petite place, comme deux voyelles dans un monde de consonnes. Parfois je m’agrippais à sa taille, la laissant ensuite divaguer sur mon corps trapu. Il sonnait creux. Je n’entendais rien que la cloche de l’église sonner son glas angoissant. Et nous voyions les passants de tout âge traverser la place de cette petite ville aux prétentions métropolitaines ; comme des bateaux autrefois arrimés à leurs vieilles berges, ils partaient en laissant derrière eux un long fil d’eau, que j’observais toujours avec grande réflexion. Serais-je un jour coincé dans une ville, pis dans un village ? Un de ces petits bourgs où je reviendrais chaque midi, après la classe ? Marie m’attendrait un mercredi midi sur deux. Elle aurait badigeonner son canard laquais d’une grosse et grasse couche de beurre. Bien sûr qu’il ferait bon vivre entre nos quatre murs, épais comme ceux des Dutronc.

   Le soir, être à deux dans mon lit de taille modeste ne m’empêchait pas de perdre mon regard de fou dans ce plafond, qui me paraissait d’un blanc on ne peut plus arrogant. J’insultais sa neutralité, son manque d’audace. Une nuit, une nuit affreusement noire, j’ouvris les yeux en direction de cet interminable plafond et y vis de petites ombres jouer à colin-maillard.
 
8.

   Madame, les quatorze années passées sans vous voir ont été rudes. Quand je prenais les transports en commun, je pensais à vous. Quand je me baignais, je pensais à vous. À dire vrai, je voulais préserver votre souvenir à la manière d’une science exacte. Vous étiez dans ma besace, dans ma sacoche, mon cartable. Quelle que fût ma conscience, quelle qu’ait été ma pseudo-moral, il m’était absolument impossible de vous rayer de ma vie. Tant vous l’aviez transformée. Mais sachez, madame, que nos balades à vélo ne furent pas les premières. Après tout, on ne destine pas aux premières fois la valeur du succès.

   Le jour où tout a changé, madame Dutronc s’adonnait à son potager. J’ai l’impression, en écrivant ces lignes, que l’air de la campagne transperce mes narines. Je sens la bouse des vaches et des chevaux ; il me semble tout proche le bruissement qu’effectuait ce grand et long portail métallique, chargé d’ornements vulgairement gothiques. Il est vrai qu’il ne me plaisait pas. J’avais cependant toujours le même plaisir à le dépasser. Et donc, cet air de campagne gagnait le terrain des Dutronc, jusqu’à cette petite friche somme toute très sympathique, qu’avait aménagé madame Dutronc, jardinière en dilettante. Je l’avais cherchée pendant cinq minutes, en faisant le tour de cette fermette, dont j’appris par le même coup qu’elle était dotée d’une sorte de cage souterraine. J’y avais mis rapidement le nez, mais une forte odeur de purin me dissuada d’avancer.

   Madame Dutronc savonnait le sol de l’arrière-cuisine, un huis clos où les fleurs faisaient chorus : celui de la beauté. Je vis du jaune, du mauve, du bleu ; une attraction pleine de ferveur, de laquelle la femme soutirait sans doute le plaisir amère, et en cela si particulier, d’une passion compensatrice. Son mari promouvant trois-cent-soixante-quatre jours de l’année des équipements destinés à de riches cuisines aux quatre coins du globe, sa veuve endormie occupait les murs conjugaux par une de ces détresses distinguées, arborées par les femmes fortes et opaques. Elle avait par conséquent donner son plaisir aux fleurs, aux plantes, à ce potager bien nourri. Ils lui rendaient bien. Par rapport à Alexandre, je la sentais relativement distante. Relativement parce qu’une mère de son acabit ne saurait être défaillante. Ainsi la mère déposait sur le front lisse de son fils quelque baiser frivole à l’heure sacrée du goûter.

    Ayant pénétré l’arrière-cuisine bariolée de couronnes florales et de pots débordant de terre humide, je m’avançai, avec la crainte de déranger la méditation de madame Dutronc.

— Madame Dutronc ? posai-je ma gamme à la manière d’un pianiste incertain.
La dame répondit favorablement.
— Oh ! Monsieur D…*, je ne vous avais pas vu, ni entendu d’ailleurs ! Vous êtes bien discret. Alexandre est dans sa chambre… Attendez, me dit-elle en enlevant tant bien que mal son gant de jardinage. Je vais l’appeler, ne bougez pas…

   Les grosses boucles d’oreille de Madame Dutronc suscitaient une envie irrépressible chez moi. À ce moment, trop jeune et trop naïf, je ne sus pas cerner l’ampleur du sentiment qui se répandait dans mon coeur avili. Je ne m’observais même pas, je ne gravitais autour d’aucun astre, je me contentais par le plus trivial des résultats olfactifs à suivre une odeur alléchante.

   Je me déplaçai lentement dans le salon. Les deux horloges me dévisageaient. Mes mains étaient moites. Je me vis dans le miroir oblong, situé près de la porte d’entrée, dont l’envergure m’a toujours paru grandiose. Le reflet que j’eus de moi-même me déplut. Le sac à dos bleu, suspendu dans le vide intersidéral de mon incompétence, me sauta aux yeux. Je le déposai par terre, à mes pieds recroquevillés. Je repensai alors à ma mère qui me conseillait de prendre de longues inspirations. J’inspirai avec une constante attention sur les deux horloges, si insolentes qu’elles sonnèrent seize heures. Alexandre avait quinze minutes de retard. Les retardataires m’ont toujours exaspéré, moi qui étais si assidu, du genre à cheval sur ce principe fondamental. Mais je ne pouvais rien dire, rien proclamer, je n’étais personne d’autre que le prof à domicile.

   Madame Dutronc redescendit les marches, une à une, en se tordant les mains qu’elle n’avait pas pris la peine de vernir. Elle s’inventait une histoire, un pieux mensonge. Alexandre était malade, simplement alité. Il était atteint d’une catarrhe, espèce de gros rhume touchant les muqueuses sans coup férir. En ce début d’automne, l’organisme fragile de l’adolescent avait flanché. Madame Dutronc, bonne mère qu’elle fût, me précipita dans la cuisine.
— Je suis vraiment désolée, on aurait dû vous prévenir avant. Enfin, j’aurais dû… Alexandre est très malade. Rien de grave, rien de grave… Mais disons qu’il est un nid à microbes avec cette transition saisonnière… Il est souvent couché à ce moment de l’année…
— Ne vous excusez pas ! insistai-je. Je ne suis pas loin.

   Nous devions annuler le cours, le reporter à une échéance pour l’heure inconnue, mais voilà que madame Dutronc fondit en larmes. L’outrance émotionnelle dans laquelle la dame se trouvait me rendait tout à fait perplexe. Moi qui fuyais les démonstrations de gestes et d’humeurs, je me retrouvais pieds et poings liés dans cette maussade entrée, sentant le pin et le chien mouillé. Que faire face à cette dame meurtrie pour une raison qui m’est inconnue ? De moitié, du moins. Je crus comprendre qu’Alexandre dût rester dans son lit, probablement bordé par sa maman, mais ce que je ne comprenais pas, c’était la componction dont son visage démaquillé était atteint. Le soleil transperçait la vitrine, qui donnait vue sur cet escalier en bois, imposant à la fois par cette matière noble et sa disposition en colimaçon. Nous n’étions pas dans le minimalisme chez les Dutronc. Les meubles étaient larges, nombreux et surchargés d’albums photo.
 
   Madame Dutronc bégayait quelques mots. La pauvre dame n’était pas audible, et moi je regardais ma montre.
 J’étais souvent pressé. Et je le suis encore. Je m’approchai et lui priai de grâce de m’accorder sa confiance. Un élan bien mesquin. J’avais sans doute envie de connaître l’énigme qui se cachait sous ces larmes chaudes et cette tête lourde.
   
   Elle me confia qu’elle n’avait plus de voiture et qu’elle devait se rendre impérativement à la pharmacie voisine, située à un kilomètre de là. Je lui répondis que la mienne était garée en face et que nous pourrions y aller ensemble. Mais à ma réponse, madame Dutronc pleura davantage. Peut-être que pour la faire taire j’ai appuyé mon bras sur le sien. Peut-être qu’il s’agissait d’une énième tentative de fuite. Allons prendre l’air ! Doctement, je lui dis que la marche permettait de remuer les mauvaises idées en leur évitant de prendre racine en nous. Dit comme ça, le précepte est pédant, je le concède. Mais elle m’écouta, car madame Dutronc conférait à mes paroles une portée évangélique, tant elle respectait scrupuleusement la figure professorale. C’est drôle quand on sait que je ne me suis jamais considéré comme tel.

   Nous fîmes le tour du propriétaire en vue d’exorciser bien des maux. Explorant une partie du jardin où les haies étaient taillées symétriquement, je me répétai que je voudrais y habiter. Et j’arrêtai soudain de penser à moi. Madame Dutronc se mouchait, joignait tantôt ses mains comme pour prier Dieu. Son jardin était pourtant édénique. En vérité, même si je m’y efforçais, je ne saisissais pas le mal qui s’emparait d’elle. Je souriais par conséquent. Bêtement, avec couardise certainement. Parce que j’enviais le moment où elle me raconterait ses tourments, je le redoutais aussi.

   Nous remontâmes l’allée centrale, les chênes, les innombrables petits cailloux blancs. Collés contre le rebord d’un cabanon décrépi, deux cycles. Je m’aperçus que madame Dutronc leur démontrait une certaine importance, les pleurs avaient cessé. Tandis que je m’apprêtais à entrer dans la voiture, elle se dirigea tout naturellement vers ces deux entités aux roues crevées et aux freins incertains. Je ne compris pas la nature de son envie, je ne me sentais pas du tout à mon aise. Je n’osai rien dire. Face à mon désarroi, madame Dutronc se mit à sourire. Elle vit en moi un garçon gêné d’avoir deux mains.

— Ça vous dirait d’y aller à vélo ? me dit-elle sur un ton subitement enjoué.
— Madame Dutronc, vous êtes sûre ? Vous savez, ça ne me dérange un seul instant de prendre la voiture. C’est à un kilomètre à peine !
— Je sais bien, reconnaît-elle d’une voix douce. Mais ça me ferait plaisir de prendre le vélo. Avec Georges, nous faisions beaucoup de balades.
   Je m’approchais moi aussi des deux cycles. Leur état m’apparut d’autant plus défaillant. Je m’étonnai des sonnettes parfaitement intactes, comme si quelqu’un les avait remplacées.
— Venez, monsieur D…* ! Je vous assure, les rues sont désertes à cette heure-ci. C’est un village. Et comme vous dites, il n’y a qu’un kilomètre à faire.

   J’acquiesçai timidement et me lança avec la plus grande des prudences vers ce hameau, dont je ne connaissais en somme qu’une seule route : celle menant chez les Dutronc.

   Pendant notre voyage, madame Dutronc sifflotait. L’air était frais, presque doux. Il est vrai que les rues, particulièrement sinueuses, étaient vides de sa populace. Dans le maintien de son guidon, Madame Dutronc détenait une grâce impalpable, d’autant plus impalpable qu’elle suscitait en moi l’envie de caresser ses frêles poignets, enfilés de bracelets à corde finement noués. Elle avait dû les acheter en friperie, certainement une emplette de dernière minute, à la caisse.

   Très étrangement, nous nous arrêtâmes au devant d’un café pittoresque. Une espèce de cahute dont on eût dit que la guerre avait malmené la plus petite des âmes, la plus infime des briques. Mais Madame Dutronc m’apprit qu’il n’en était rien : les propriétaires, un couple nouvellement retraité, avaient fait l’acquisition des murs au mois de mai de l’année dernière. Je questionnai ma guide sur la raison de cette escale, qui aurait dû être moins absconse si Alexandre, son fils, n’était pas terriblement couché sous d’épais draps, la gorge en feu et les paupières plus chaudes qu’un braséro. Madame Dutronc évitait avec une adresse de chat mes questions ;  son pas, emprunt de célérité, s’engageait joyeusement dans cet antre mystique.

   Assis près d’une fenêtre où les gouttes d’eau dévalaient les poussières, nous bûmes un breuvage chaud. À base de caféine pour moi, de chocolat pour elle. Aussi loin que je me souvienne, ce moment — toujours aussi décalé — n’appartenait pas à ma mémoire familiale. Ni à ma mère, ni à quelque tante ou quelque cousine. La présence féminine de cette femme me rassurait, tout en infusant en moi l’impression que cette histoire serait les prémices d’une maladie contagieuse. Un rhume réconfortant, quelque chose de chaud, qui ferait bruire mon palpitant sous la grosse couette. Cela me rappelait qu’Alexandre était seul, mais j’oubliais le jeune garçon aussitôt que l’avènement lumineux des yeux noisette de la mère fût atteint.

   Il n’y avait rien d’amoureux, pas même de sentimental. Le lecteur se fourvoierait s’il pensait cela. Non, Madame Dutronc était une femme respectable ; loin d’elle les mœurs légères. Quand son chocolat arriva sur la table tout aussi poussiéreuse que ces quatre vitraux teintées d’un jaune ancien, la dame d’une cinquantaine d’années se métamorphosa en une petite fille. Une agréable petite fille, dont je n’étais pas bien sûr de vouloir questionner le cœur et les reins.

   Au lieu de cela, je me perdais dans des réponses très approximatives. Madame Dutronc ne parlait pas d’elle. Sa curiosité féline s’approcha tantôt de ma prétendue maison, tantôt de mon boulot de prof, tantôt de mes vagues connaissances sur la langue française. Je m’évertuais de paraître intelligent. C’était un exercice de chaque instant. Mon esprit suait les mille gouttes. Par peur d’apparaître sous les traits de l’imposteur que j’étais. Je soupçonnais mon front de luire, de reluire,  bien qu’aucun soleil, aucun éclat de lumière n’ait pu advenir ce jour-là. La grisaille de l’horizon ne saurait atteindre le bonheur présent dont elle savourait patiemment le goût exquis, si chocolaté, si prudent et fugace.

   Le décolleté de Madame Dutronc était savamment fermé, mais s’ouvrait pourtant à mon regard de jeune fuyard. Il y’avait une certaine intemporalité, un aspect, disons romanesque, qui s’échappait de cette Madame Bovary en puissance. Nous étions assis sur le modeste siège d’un café pur XXIe siècle, et pourtant, pourtant j’eus l’énième impression que nous avions atterri en des terres reculées, un siècle, deux siècles plus loin. Il me semblait être un catéchumène en qui la foi jaillissait spontanément. La fresque bigarrée du café, parcourant son entièreté — jusqu’aux toilettes même — dansait nerveusement en moi. Et je dus faire pipi. Secouer toute ma vessie, énorme, monstrueuse ; elle avait accumulé tant d’urine. Mon audace agissait tel un yoyo vicieux. La trompette de Duke Ellington — que je reconnus avec pêché et orgueil — m’inventa une grâce que je n’avais à recevoir de personne, que je ne recevrai sans doute jamais d’ailleurs. Mais après avoir secoué pareil engin, je me lavais les mains en tapotant mes souliers vernis. Avais-je bu, ce jour-là ? Je ne crois pas ! Mon corps biscornu sympathisait soudainement avec mon esprit ; ces deux belligérants se serrèrent la main. On m’injecta une dose de confiance en intraveineuse. Bon dieu ! que cela fait du bien.
 
 Elle avait repris son parapluie, j’avais repris mon air benoît, limite benêt. Une bruine tombait sur les galets. Elle paya mon café en petite monnaie, sortie d’un gros portefeuille en cuir bordeaux. Que de dire de vous, Madame Dutronc ? Si ce n’est que nous nous sommes rendus à la pharmacie du village ; que nous avons bel et bien pris le traitement dont avait besoin votre petit Alexandre. Si nous avions été réunis autour d’une table chaude, chaleureuse, comme certainement vous savez les dresser, nous aurions peut-être bu du vin au lieu du café et du chocolat. Notre humeur bachique aurait peut-être dérivé sur vos véritables soucis. Non, pour cela, nous n’étions pas encore assez proches. Et rien ne présageait qu’on le soit un jour. Je restais le féal de vos craintes et peurs existentielles pour votre fiston ; celle-là mêmes qui vous rendaient perplexe sur son avenir, parce que vous aviez en effet remarqué son trouble du langage, cette dyslexie latente qui lui valait le surnom de « tortue ». Cette probable dyslexie, votre mari la réfutait. Ses objections vous angoissaient encore plus, elles avaient le don de vous rendre folle. Là, devant votre garde-robe, après vingt-et-une heures, vous rangeriez ce soir cette petite veste qui vous a servi d’alibi. Vous deviez avoir l’air de partir à la pharmacie pour quelque chose de grave, de sérieux ; mais en réalité — et contactez-moi si jamais je me trompe — vous n’aviez qu’une envie : dévorer la vie, le temps d’une heure. Vous bâfrer d’une palette de goûts ; vous délecter d’une palette de couleurs ; et tout ceci vous sortirait enfin de la position démesurée que vous occupiez depuis la naissance d’Alexandre. Cet armada de réflexions maternelles vous usait, mais fatalement vous définissait. J’ignore si cela peut vous rassurer, mais un mois me suffit à vous voir.

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Re : Le prof à domicile [Nouvelle thriller]
« Réponse #8 le: 23 Octobre 2025 à 14:43:23 »
Un chapitre que je souhaite vous partager. Petit saut dans le temps car c'est la dixième. Mais vous n'avez pas besoin d'avoir lu les précédentes péripéties pour comprendre celui-ci.

10. Les vacances

A quelque chose, malheur est bon.

   Puis-je vous appeler désormais selon le prénom que vous ont donné vos aimables parents, Elisabeth ? Je me sens prêt à vous nommer, vous n’y voyez aucun inconvénient ? Certes, je n’ai pas eu le courage nécessaire pour livrer mon patronyme, certes… J’ai honte. Peut-être apprivoiserais-je avec aisance, sinon abnégation, ce sentiment farouche qui peine à me rester entres les mains. Je ne peux, je ne sais l’observer ! J’écris présentement sur le pauvre petit bureau de mon père. Cela fait quelques heures que je suis là — ce temple familial ne me sied guère, mais je crois qu’il me vaudra au moment venu une introspection bien méritée. Je prends, de minute en minute, le temps de graviter autour de toutes sortes d’objets menus, futiles même. Ici, reclus alors que je suis censé assurer une journée de cours dès demain matin, à l’aube, je  me plais à imaginer la vie de ce pot à crayons que ma mère avait acheté dans les rayonnages marginaux et poussiéreux d’une brocante de village. C’est drôle, je me souviens l’avoir accompagnée ce jour-là. Il pleuvait. Et une odeur de frite nous caressait  le nez.

   Et puis, les spectres familiaux, les souvenirs de rires et de pleurs, de larmes et de joie somme toute relative, s’emparent de mon corps, le pétrit, le stimule et le fait avancer comme un géant aux pieds d’argile, dont on ferait bouger les membres à l’aide de cordelettes. Les branches d’un arbuste tapent contre les volets parentaux. Il m’est arrivé d’avoir peur. A cette heure, j’ignore où vous êtes. Vous pensez sûrement à moi, accompagnée des pires sentiments de haine et de vengeance. Vous vous sentez bernée, dupée, trompée. Vous avez raison. Mais dans un sens, vous avez tort. Je n’ai voulu profiter d’aucune faille, d’aucune brèche, pas même celle qu’ont créé vos admirables yeux bleus. Couverts de leur dune dorée, le sable de votre iris endormait mon cœur d’une vertu à qui l’on ne sait dire non. Je l’ai nommée amour, j’ai aimé la nommer ainsi.
   J’ai laissé sur le rebord de votre cuisine un mot — que vous avez probablement lu à l’heure qu’il est. Sachez aussi que j’ai pris le soin de garnir votre armoire à linges de petits posts-it colorés.

   Mais laissez-moi donc tracer encore un peu le chemin qui nous eût rassemblés pour toujours si tant est que nous eûmes résisté à la pression du monde et de ses dogmes.   

   Les jours heureux montraient leur visage de moitié, la brume se dissipait un peu plus de jour en jour. La nouvelle année passée — une soirée où les limbes de l’enfer me semblent être plus proches que jamais —, le régime alimentaire de Marie pérennisé par le trop plein d’huîtres et de foie gras, les cours de français bizarrement emplis de sérénité et d’allant, oui, j’avais envie de dire oui à la vie. Je n’étais toujours pas millionnaire ! Cela, non, ce n’était pas possible, j’avais tiré une croix dessus. Quelle belle utopie. Mais je me suis raisonné : je ne serais pas plus heureux si j’étais riche. Peut-être que je mangerais un peu plus de canard confit, que j’achèterais une nouvelle voiture, plus robuste et légèrement plus clinquante. Peut-être aussi que je déménagerais. Sûrement.

   Nous n’étions pas à plaindre. C’est ce que disent les faux riches, non ? Longtemps, j’ai cru mes parents abondamment riches. Tout est une question de point de vue, et force est de constater que je n’en avais aucun. Nous allions de temps en temps au restaurant. Toujours le même, ceci dit. Mais les gens d’à côté n’y allaient jamais.

   Marie et moi vivions sagement heureux. Elle me racontait tout le plaisir qu’elle eût le jour où elle enlevât un vilain bouton de chair de la peau flétrie d’une de ses octogénaires. Ce sont les plus impies. Je l’écoutais en buvant ma soupe aux vermicelles. J’y trempais un pain mou et sec. Je ne m’autorisais pas à sortir seul. Je n’avais ni ami ni confident. Marie fut la seule, à tout jamais. Quand j’entendais tel sermon de tel psychologue sur le couple, une bâtisse solide à condition que l’on décide à deux de ses fondations — dès le début ! malheureux —, je me susurrais à moi-même que nous avions une belle histoire. Et puis, la semaine recommençait. Je rentrais toujours avant Marie. Ses horaires n’en étaient pas : la dermatologue en puissance qu’elle était pouvait rentrer à 21h. M’a effleuré l’idée qu’elle avait une relation extra-conjugale. En dehors de notre couple ? Marie ? Impossible. Notre seule union lui suffisait, je le voyais dans ses yeux. Même si elle ne tenait pas en respect la profession hybride que j’occupais, elle aimait mon côté paternaliste enrichi, littérateur de saloon, dandy dégingandé dont l’arrogance laisse planer un doute continuel, à savoir : est-il sérieux ? Oui, je suis sérieux Marie. Je n’ai jamais été sérieux.

   J’entends la pluie s’abattre sur le toit parental, il menace de s’effondrer à la minute qui suit. Les tuiles chancelantes font couler les larmes de Dieu. Moi aussi je pleure.

   A cette époque, tout allait beaucoup mieux pour moi, oui. J’avais aidé un jeune pleutre à affronter ses affreuses lacunes en français. Alexandre Dutronc se portait en effet bien mieux que l’année précédente. Il accomplit sa troisième avec la moyenne mémorable de 11,3. C’est un chiffre sans valeur quand on sait que la matière, autrefois enseignée par les Anciens et mêlée de latin avec plus d’outrance qu’un programme de l’Education nationale, est aujourd’hui notée sans vigueur. Je ne le sais que trop bien : je fais partie du jeu. Mais sa bonhomie faciale et gestuelle semblent être revenue ; ces deux caractéristiques, parfois antinomiques à l’âge ingrat de l’adolescence, ont ravi ses deux parents. Oui, même Georges Dutronc s’est dit satisfait par les « immenses progrès » réalisés par son fiston. Quant à Madame Dutronc, elle continue la pâtisserie et le potager. Ce qui n’empêche pas d’adresser à son nourrisson, souvent malade, quelque compliment que seule une mère saurait donner à un malvenu, surtout quand ce dernier provient de son propre ventre. Ses caresses sentent le placenta, mais son regard est ailleurs. Madame Dutronc ne fut guère épargnée par l’âge. Je ne la connaissais pas depuis très longtemps, mais assez, par la concordance des événements, pour la savoir souffler ses quarante-deux bougies. Je la trouvais pâle, affreusement pâle (autant que moi à l’instant où j’écris ces lignes sans doute). Elle naviguait en eaux troubles, dans son propre logis. Son corps de ferme était un peu plus sale qu’en septembre dernier. Je me souviens que les vitres brillaient, qu’aucune miette s’égrenait les parchemins en bois des tables, elles-même fait d’un bois coupé d’une forêt norvégienne. Pendant les vacances d’hiver, il n’y avait que dans leur grosse maison, que la cheminait pour apporter chaleur à ces matins sans sommeil et ces soirs dénués de rêves. Les trois heures hebdomadaires se passèrent avec entrain et fatuité ; toutes les heures nous paraissaient utiles, alors que nous ne voyions que des notions vues la veille et l’avant-veille, etc.

   Le printemps fut la suite logique : tout se portait à merveille. Alexandre me faisait comprendre qu’il avait trouvé une bande d’amis. Je lui souriais gaiment, sympathiquement, peut-être quelquefois nonchalamment comme pour lui signifier que ses péripéties de jeune adolescent étaient connues par moi et ceux qui l’ont précédé. Ainsi va la vie, vitam aeternam, etc.
   Tout a changé le jour où la famille Dutronc a décollé pour les Etats-Unis. Au détour d’une conversation, c’est-à-dire probablement à la fin d’un cours — car Madame Dutronc ne daignait plus engager la moindre discussion avant l’échéance —, la bonne dame m’apprit que les grands-parents de Georges avaient immigré au pays de l’Oncle Sam. C’est peut-être bête à dire — encore plus à écrire — mais je me suis senti trahi. Je pensais que nous entretenions une relation exclusive. Pas forcément intense, non ! Je savais bien que nous ne pouvions vivre ensemble, que nous ne naviguions pas sur le même bateau. Mais je pensais que nous échangerions sur nos voyages mutuels, spirituels aussi. Après tout, c’est Madame Dutonc elle-même qui a atterri dans mes bras  pleins de larmes l’année dernière.

   Comment ? me dis-je ! Comment, quand, avec qui partiriez-vous ? Les Dutronc m’appartenaient. Leur corps de ferme, le bruissement du portail métallique, le grincement des chaises en paille, tout ceci, je le détenais. Ou croyais le détenir. Il n’en était rien. Madame Dutronc m’avait prévenu par un simple SMS, lapidaire, dénué de charme et d’intérêt : « Bonjour, excusez-moi de vous prévenir au dernier moment. Nous embarquons dans peu de temps, en route vers les Etats-Unis ! Nous pourrons reprendre les cours en septembre prochain, si vous êtes encore là. Bonne journée. Madame Dutronc » Si je suis encore là ? Voilà le bel affront que vous me faites ! Je n’attendais rien du mari, Georges Dutronc étant un rustre commercial. Mais alors, la félonie de Madame Dutronc me refroidit sur-le-champ. Et si j’avais mal agi ? Aurais-je dit quelque chose, planté une épine dans cette rose familiale ?

   Alors j’ai achevé par le même sentiment les cours au domicile de l’Education nationale. L’horde d’élèves dans la cours de récré, pour fêter le dernier jour, me laissait perplexe, presque triste. Je n’avais rien à envier à ces jeunes pisse-au-lit, et pourtant je les enviais. Ils auraient de belles vacances, des projets de piscine, de jeux nocturnes, de caresses sur le visage ou de repas télé avec le chien. Ils profiteront de ce cocon dont l’âge atteint en effet deux mois. Deux mois qui leur paraîtrait une éternité. Ils lâcheront de leurs petites mains les Corneille, les Molière, les Racine… Ils ne liront pas, et si quelques brebis galeuses s’adonneraient au plaisir interdit, celles-ci liraient des mangas… C’est déjà ça, mon pauvre. C’est déjà ça.

   Les vacances d’été furent lourdes, pesantes, angoissantes. Je me sentais enfermé dans un corps qui ne semblait plus être le mien, ni vouloir m’appartenir. Je m’efforçais pourtant à sourire, arborer ce vilain rictus qui déplaisait tant à Marie. Parfois nous mangions au bord de mer, d’autres nous marchions dans quelque village de vacances, comme à Fécamp ou Veules-les-Roses. Oh, brave Normandie… Qu’as-tu fait pour qu’il pleuve autant sur ton âme ?

   Marie n’avait eu que deux semaines de vacances. Elle maquillait son visage d’un habile tracé de Rimmel. Elle repartait dans son cabinet, sa grotte bleue.

   L’adage absolument faux disant que les profs ont cette chance de calquer leur emploi du temps sur celui d’un collégien m’horripile au plus haut point. Je l’ai dit : enseigner n’est et ne sera jamais une passion. Bien sûr que j’aime le lyrisme de Rimbaud ! Assurément je me suis pris d’affection pour Emma Bovary ! J’ai aimé les pérégrinations de Lolita (un dilemme cornélien entre le proposer en lecture cursive ou le bannir à tout jamais du moindre enseignement). C’est vrai, j’aime sincèrement la littérature. Mais ce que j’aime pardessus-tout sont ces petits êtres cachés, ces fêlures inavouées car inavouables, cette distinction que l’on fait tous quand on se promène sur le trottoir de l’autre ; cette interrogation d’une vie qui nous traverse et repart comme une vieille comptine que l’on croit entendre dans un boui-boui lointain. Cette amertume d’avoir autant de gens à connaître me gagne quand je suis en vacances. Je ne suis pas le plus courageux pour aborder telle dame ou tel mari ! Cela, non. Il me faudrait bien un rhum supplémentaire pour espérer convaincre mon interlocuteur de ma bienfaisance. En cela ces vacances m’ont mis à rude épreuve.

   La chaleur éreintante du mois d’août me laissa envisager une rentrée froide, gelée même. Je me disais qu’il pleuvrait, et que nous apprendrions tous ensemble l’absurdité de L’Etranger. Je me voyais recevoir les louanges d’un ou deux élèves à la sortie du cours, me disant : « Merci monsieur ! C’était passionnant ! » Mon petit régiment à moi serait sous mes ordres. Placide je serais, juste également !

   Je regardais la télévision, placé sur un meuble à roulette. Je fermais avec l’assiduité d’un mourant les persiennes. Je me calfeutrai dans une petite morte, que personne ne remarquerait. J’ourdissais quelque complot contre moi-même, alors qu’un téléfilm malade de talent s’obstinerait à nous faire croire qu’il est possible d’être constamment heureux malgré la perte de nos deux parents, de sa femme, du chien, du chat et même de la nourrice. Il faudrait être fou pour penser cela. Et c’est ce que nous enseignent ces téléfilms, si toxiques qu’un bordereau d’information devrait paraître en amont, nous informant, à la manière d’un paquet de cigarettes, les dangers d’un tel visionnage.

   Je sentais peu à peu mon cerveau ralentir sous l’effet mercantile des publicités. Il me fallait bouger, peut-être même courir. Mais je détestais cela. Alors il m’arrivait de prendre ma voiture et de faire la vingtaine de kilomètres qui me séparaient du cabinet de Marie. Je m’arrêtais sur une plage de parking, quasiment toujours la même d’ailleurs. Les rues étaient mortes, les gens se baignaient dans la mer en rêvant d’océans. Je tournais, agité, autour du parc. Parfois je rencontrais des centres aérés. Toujours surpris de voir la bouille juvénile des animateurs. Il m’arrivait d’acheter le journal. Les vacances d’été n’avaient rien de censé, elles étaient hors du temps. J’y lisais l’élection d’un Noir à la tête de la première puissance mondiale. Mais ce qui me faisait frémir était cette petite page, une babiole journalière qu’est l’espace destiné à l’astrologie. Gémeaux… Du doigt je tenais en exergue ce signe double. Cette dualité me caractérisait assez bien. J’y lisais quelquefois : « Vous êtes contrarié. Pensez à des exercices de relaxation, la lumière est au bout ! » Quelle lumière ? Et puis quels sont ces exercices de relaxation ? Je n’en savais rien.

   Puis je m’asseyais honteusement sur l’un des innombrables bancs du parc d’à côté de chez Marie. De son cabinet, j’entends. Il y avait de vieilles personnes qui s’enlaçaient. Des jeunes aussi, l’érotisme en moins, le porno en plus. On avait des dames qui arpentaient les longues allées de ce couloir naturel, dont les arbustes avaient été richement parsemées, sûrement par la mairie. Aussi je voyais du coin de l’œil une jeune fleur, dominée par l’efflorescence que lui imposait son âge transitoire. Elle poussait au pied d’un arbre, assise sur l’herbe verbe, ses mains caressaient des brindilles et des parcelles infimes de joie. Je me surpris à me dire qu’elle aurait peut-être besoin de cours. Elle devait être en quatrième. Troisième si son bassin est un indice. Mais alors voilà que sa chère maman vient la chercher, une gaufre sale de chocolat. Tu grossiras ma belle. Demain, tu auras des boutons. Et si j’allais voir sa mère ? Non… Je n’avais aucun courage. J’étais un lâche plein de talent. Mais je parlais latin quand on me demandait d’être concis.

   Quel fardeau ces vacances. Vivement la reprise.

 


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