Beaucoup de belles choses ont été dites sur cette pièce magnifique et inoubliable.
Ce que je trouve formidable avec Edmond Rostand, c'est cette capacité à se permettre des traits d'humour à de nombreux endroits, ainsi :
CYRANO (lui frappant sur l’épaule) :
Toi, tu me plais !. . .
(Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le
suit des yeux, puis, un peu brusquement) :
Hé là, Lise ?
(Lise, en conversation tendre avec le
mousquetaire, tressaille et descend vers Cyrano) :
Ce capitaine. . .
Vous assiège ?
LISE (offensée) :
Oh ! mes yeux, d’une oeillade hautaine,
Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.
CYRANO:Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve
battus.
LISE (suffoquée) :
Mais. . .
CYRANO (nettement) :
Ragueneau me plaît. C’est pourquoi, dame Lise,
Je défends que quelqu’un le ridicoculise.
LISE :
Mais. . .
CYRANO (qui a élevé la voix assez pour être entendu du
galant) :
A bon entendeur. . .
(Il salue le mousquetaire, et va se mettre en
observation, à la porte du fond, après avoir regardé
l’horloge.)
Et pour nous autres modestes littérateurs, cette réplique à méditer :
DE GUICHE :
Votre verve amusa mon oncle Richelieu,
Hier. Je veux vous servir auprès de lui.
LE BRET (ébloui) :
Grand Dieu !
DE GUICHE :
Vous avez bien rimé cinq actes, j’imagine ?
LE BRET (à l’oreille de Cyrano) :
Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !
DE GUICHE :
Portez-les-lui.
CYRANO (tenté et un peu charmé) :
Vraiment. . .
DE GUICHE :
Il est des plus experts.
Il vous corrigera seulement quelques vers. . .
CYRANO (dont le visage s’est immédiatement rembruni) :
Impossible, Monsieur ; mon sang se coagule
En pensant qu’on y peut changer une virgule.
DE GUICHE :
Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher,
Il le paye très cher.
CYRANO :
Il le paye moins cher
Que moi, lorsque j’ai fait un vers, et que je l’aime,
Je me le paye, en me le chantant à moi-même !
DE GUICHE :
Vous êtes fier.
CYRANO:Vraiment, vous l’avez remarqué ?
LE BRET:Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
La fortune et la gloire. . .
CYRANO:Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous il le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?. . .
Non, merci. D’une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et, donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S’aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : "Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François ?"...
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Aimer mieux faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais...chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’oeil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre,—ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !