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Auteur Sujet: La Marge (André Pieyre de Mandiargues)  (Lu 520 fois)

Hors ligne Michael Sherwood

  • Calliopéen
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La Marge (André Pieyre de Mandiargues)
« le: 28 février 2022 à 17:24:29 »
A vrai dire je ne sais pas pourquoi la lecture de ce livre m'avait frappé à ce point, à l'époque, je pense vers 1975-76, un livre emprunté à la bibliothèque, donc je ne l'avais pas dans mes propres livres.

Sans doute à cause de son caractère érotique, mais pas seulement, plus peut-être à cause du drame humain individuel exposé qui se déroulait jusqu'à sa conclusion, à la manière d'un drame antique.

Le souvenir de l'histoire m'était resté, mais j'avais oublié le titre et l'auteur, et j'ai passé une journée entière sur google à chercher pour enfin le retrouver !!!

Bon, je l'ai relu. Avec curiosité. Avec avidité. Une certaine manière de renouer avec mon état d'esprit de l'époque ! J'avais oublié quantité de détails, presque tout en fait, sauf que ça se passait sur la Rambla de Barcelone, qu'il y avait le monument de Colon (Christophe Colomb) et que le héros de l’histoire fréquentait les cafés et les prostituées. Ce sont ces quelques éléments qui m'ont permis de retrouver le livre !




Critique de : La Marge, André Pieyre de Mandiargues, prix Goncourt 1967

Au commencement, c'est l'histoire d'un mari volage qui profite d'une mission de 3 jours comme représentant en spiritueux au nord de l'Espagne, proposée par son cousin, pour se donner du bon temps en visitant les quartiers chauds de Barcelone.

Mais cela tourne brusquement au drame intime d'un homme qui, apprenant le décès de Sergine, sa femme, reçoit un coup mortel au cœur, et qui pendant 3 jours fait tout pour circonscrire sa douleur en suivant le programme qu'il s'était auparavant fixé.

A cela s'ajoute un sentiment de culpabilité, puisqu'il a indirectement contribué à sa mort, en n'insistant pas pour qu'elle l'accompagne, se ménageant ainsi sa petite escapade sexuelle. Il continue à vivre dans l'ombre de celle-ci et c'est elle qu'il suit et qui le guide dans sa visite du musée de Barcelone !

Le récit, mené dans un style quasi hypnotique, à la syntaxe précieuse, décalée, nous réserve d'autres surprises : le héros, Sigismond, se révèle comme un être relativement fruste, moins cultivé que sa femme, à l'hygiène douteuse, bourré de petites manies et rituels, assez efféminé (on le prend pour un pédé, « mariquita »), avec une tendance pédophile héritée de son père.

En descendant de sa chambre d'hôtel, on parcourt avec lui sur trois jours, trois fois le même cercle autour de la Rambla de Barcelone, mais avec suffisamment de variations pour soutenir l'intérêt, à la manière des écrits de Robbe-Grillet.

Sous-jacent à cela toute une symbolique sexuelle complexe se met en place : le sexe masculin représenté par le monument de Colon dont il achète une représentation qui scellera la lettre du malheur, et l’œuf, symbole féminin, instrument d'un spectacle érotique auquel il assiste le premier soir et qu'il reprendra avec une jeune prostituée de rencontre, dont il la nourrira, mais qui représente également la bulle temporelle dans laquelle il s'est enfermé.

On peut s'étonner du comportement du personnage : pourquoi ne retourne-t-il pas immédiatement en France sur le lieu du drame ? Pourquoi, alors qu'il possède une voiture, ne s'éloigne-t-il jamais de Barcelone, pour aller à Sitges le dimanche par exemple ? Et pourquoi malgré la multiplication des choix qui s'offrent à lui au cours de ses péripatétiques pérégrinations dans les rues et les bars retourne-t-il trois fois auprès de la même petite prostituée ?

La scène de la fin, le suicide de Sigismond, avec ses artificielles envolées mystiques n'est pas ce que le lecteur attend, même s'il s'y prépare : c'est un truc de romancier pour mettre fin rapide à son récit, mais comment pouvait-il l'achever autrement ?

La fin ne déroge pas d'ailleurs avec la faiblesse de caractère du héros : incapable de faire face, il s'est placé en marge de la réalité pendant 3 jours puis préfère mettre fin à sa vie plutôt qu'affronter la douleur de sa solitude.

En définitive, ce livre est un chef d’œuvre précieux, unique, qu'on aurait aimé avoir écrit soi-même !



Voici 2 extraits où vous pourrez goûter la syntaxe particulière et parfois difficile de André Pieyre de Mandiargues :

Passage descriptif :

"Devant la Bodega Apolo, Sigismund un instant s’arrête pour consulter aux lumières le plan de Barcelone. Puis, ayant décidé de regagner l’hôtel par un nouveau chemin, il traverse le boulevard où nulle voiture ne menace, tourne le dos à Conde de Asalto, descend, vers la mer, sur le trottoir de gauche. Sauf un grand cinéma où le spectacle va se terminer, si les portes sont ouvertes mais si la caisse est close et la réclame éteinte, la plupart des maisons, par là, semblent en construction ou bien en destruction, et le mauvais éclairage fait que le pied difficilement évite les gravats et la chaux. Pour cette raison, peut-être, aucun piéton ne s’aperçoit. Une odeur de plâtre pèse, que plus loin des souffles salins allégeront et que remplacera le graillon de l’huile qui a servi à trop de fritures, quand de la solitude on sera sorti pour rentrer dans la promiscuité de l’habitation populaire. Sigismond vient de prendre, à gauche, la calle Arco del Teatro."

Autre passage, où se manifeste l’attirance du héros pour les très jeunes filles :

"A gauche (depuis le Robador le demi-tour est complet), il prend la calle de San Geronimo, qui est à peu près exempte de galanterie et qui, pour cette raison peut-être, n’a point de passage. Seule une fillette saute à la corde dans le noir, en face d’une boulangerie dont la vitrine expose de beaux pains anthropomorphes. Sigismond devant le magasin s’arrête, sans déranger la gamine qui d’un bout de corde l’effleure. En cette panaderia, tout près du Robador, se dit-il, et a portée de lasso de l’équivoque enfant, des flûtes priapique ou de vulvaires brioches ne seraient pas messéantes. N’a-t-il pas vu ailleurs, entre divers comestibles, la parfaite imitation d’un sein de femme, qui semblait un ex-voto en cire et qui n’était qu’un fromage de Galice ? Il se détourne et regarde, autant que faire se peut dans l’ombre, la sauteuse qui le regarde aussi et ne se trouble pas et conserve son rythme. Le visage, à chaque instant encadré par le mobile arceau de la corde, est ce qu’il y a de plus visible : cheveux courts et quasiment crépus, grands, sombres yeux, petit nez, lèvres minces entrouvertes sur de menues dents à faire croire que la fillette sourit à son observateur. Joue-t-elle à qui cédera le premier ? C’est lui, en tout cas, qui sera le vaincu, après plusieurs minutes de vis-à-vis pendant lesquelles il aura lutté contre le désir de mettre les mains sur ces hanches bondissantes, encore plus garçonnières que celles de Sergine.

Qu’elle ait ri quand il a pris, oui, la fuite, il jurerait l’avoir entendu, quoiqu’il soit probable qu’il se trompe."



It's not because you're paranoid that they aren't after you.

 


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