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Le Monde de L'Écriture » Salon littéraire » Salle de lecture » Romans, nouvelles » (auteur) Emmanuel Carrère

Auteur Sujet: (auteur) Emmanuel Carrère  (Lu 947 fois)

Hors ligne Meilhac

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(auteur) Emmanuel Carrère
« le: 05 janvier 2022 à 15:06:42 »
Emmanuel Carrère, Limonov, P.O.L., 2011.

L'auteur : Auteur connu, qui a écrit il y a pas mal d'années Je suis vivant et vous êtes morts (un essai sur Philip K. Dick), puis des romans un peu fantastiques/inquiétants (La Classe de neige, La Moustache), puis des choses qui sont plutôt des récits où s'entremêlent l'histoire des personnages et l'histoire du rapport de l'auteur à ce qu'il raconte (L'Adversaire (chroniqué https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=37704.msg594950#msg594950 sur le forum), D'autres vies que la mienne et dernièrement Yoga) (perso j'ai lu la classe de neige et l'adversaire il y a quelques années, et quelques lignes de la moustache et de d'autres vies que la mienne)

Le genre : l’histoire d’un mec, et un peu aussi du rapport de l’auteur à ce mec.

L’histoire : ce livre raconte l’histoire d’Edouard Limonov, un baroudeur-aventurier russe qui a grandi sous Khrouchtchev et Brejnev, a vécu en France et aux Etats-Unis, a fait la guerre en ex-Yougoslavie, a fait de la prison.

Mon avis : Ça se lit hyper bien. Le style est franc et direct, sans chichis. Et la personne dont il est question est ce qu’un intervieweur appellerait un « bon client » : sa vie est franchement aventureuse. Limonov, c’est vraiment un gars qui a décidé qu’entre sa naissance et sa mort il se passerait quelque chose, et qui subordonne sa vie à cette volonté qu’il se passe quelque chose. Il prend des risques. Il fait des conneries. Il a un côté dur. Si vivre en héros c’est agir sans trop penser aux causes et, surtout, sans trop penser aux conséquences de ses actes, alors la vie de Limonov a quelque chose d’héroïque. Donc tout ça se lit facilement, comme un roman d’aventures, avec en plus un côté « histoire contemporaine de la Russie et de l’Europe », puisque Carrère emmène le lecteur des années Brejnev aux années Poutine, de la Russie au Kazakhstan, en passant par Paris et les Etats-Unis – bref y a de l’action.
C’est aussi un livre qui a un côté presque « inspirant » comme on dit. Le fait qu’il raconte l’histoire d’un aventurier qui prend des risques et n’en a rien à foutre de que les autres pensent de lui, ça en fait un livre sur le courage et l’intérêt d’en avoir.
Par ailleurs il y a des passages drôles. C’est un peu un humour à la Houellebecq, qui découle de l’aptitude de l’auteur à relever des choses cocasses ou un peu ridicules. Ça marcherait encore mieux si ce genre d’humour venait au milieu de narrations ultra-laconiques à la Houellebecq justement, mais c’est sympa de sourire voire de rire plusieurs fois dans ce livre.
Il y a certains passages qui ont déjà un peu vieilli. Par exemple quand il dit que ça paraît lunaire et à peine croyable en France, pour un vieux type d’extrême droite, de susciter l’intérêt de jeunes punks. Ou quand il évoque les bienfaits de la méditation. Ces passages-là, du fait de l’extension ces dernières années du domaine de l’extrême-droit, d’une part, et du domaine de la méditation, d’autre part, seraient probablement écrits un peu différemment aujourd’hui.
Les passages où l’auteur explicite son rapport à son personnage sont intéressants et font de chouettes respirations ou contrepoints au récit. Il y a d’ailleurs des moments où on aurait envie de dire à l’auteur, « vas-y, choisis ton camp : si tu veux parler de Limonov, arrête de ramener ta fraise pour un oui ou pour un non ; si tu veux parler de ton rapport à Limonov, fais le davantage, fais le mieux, fais le à fond ». Carrère a une fesse dans le pur roman et une fesse dans l’autofiction genre « mon rapport à Limonov ». On devine que ce qui intéresse Carrère dans Limonov c’est le fait que cet aventurier ait fait tout ce qu’un bourgeois français né dans les années 50 (Carrère) n’a pas envie, pas besoin, et pas les ressources pour faire : prendre de gros risques, vivre comme un clochard, aller en prison, faire la guerre. Mais on le devine seulement puisque Carrère ne va pas complètement au bout de l’élucidation de son rapport à Limonov.
Du coup les quelques moments où Carrère donne son avis sur Limonov (en le défendant par ci, en pointant son immoralité ou sa méchanceté par là) ont un côté un chouïa agaçant : on a envie de dire à Carrère, « Emmanuel je suis assez grand pour me faire un avis tout seul sur ton héros ; si toi tu as envie de parler de toi, fais le carrément, fais le à fond, va jusqu’au bout ; dans le cas contraire, laisse moi avec ton héros, je m’en débrouillerai, t’inquiète ».
A la fin du livre, Carrère se complique un peu la vie. Au lieu de nous laisser sur une impression forte et intense et poétique et émouvante (s’il avait arrêté son dernier roman au dernier mot du dernier chapitre), il tient à faire un épilogue, et son épilogue (comme à peu près tous les épilogues d’ailleurs) est un peu poussif, comme s’il fallait absolument synthétiser, expliquer, coiffer, la vie de son héros qui n’en a nullement besoin. (Ça ne m’étonnerait pas que ça soit l’éditeur qui ait réclamé un épilogue d’ailleurs). Ces quelques pages en trop font penser à la phrase de Stravinsky qui disait qu’« il y a beaucoup de morceaux de musique qui finissent trop tard ».
Un livre qui se lit vite et bien et transporte le lecteur. Pas pour autant le genre de livre qu’on a envie de relire toute sa vie ou dont on regrette que la fin approche (quant à moi j’étais suffisamment dans le livre pour n’avoir pas envie de sauter des  passages, mais pas assez envoûté pour vouloir que ça dure – à la fin j’ai lu de plus en plus vite, comme un polar, un peu pour connaître la fin, un peu aussi pour en finir). Un livre dont le style simple et direct donne envie d’avoir le talent et le courage d’écrire comme son auteur : de manière simple et directe.
Et un livre qui donne envie de jeter un œil (voire de lire) Yoga son dernier livre.



extrait de Limonov :

"Condamné à cinq ans de relégation dans le Grand Nord, près d'Arkhangelsk, le rouquin se retrouve à pelleter du fumier dans un petit village. Terre glacée, paysage abstrait à force de froid, d'espace et de blancheur, rugueuse amitié des villageois : l'expérience lui inspire des poèmes qui, parvenant à Leningrad par des chemins détournés, deviennent des objets de culte pour tous les plus ou moins dissidents de l'Union. On ne parle que de Brodsky à la librairie 41 et, pour le compétitif Edouard, c'est énervant. Il n'a déjà pas apprécié la vague d'enthousiasme qui a soulevé le pays deux ans plus tôt, quand est paru Ivan Denissovitch. Mais bon, Soljenitsyne pourrait être son père, alos que Brodsky n'a que trois ans de plus que lui. Ils devraient boxer dans la même catégorie, et on est loin du compte".
« Modifié: 21 janvier 2022 à 10:52:43 par Meilhac »

Hors ligne Mascha

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Re : (auteur) Emmanuel Carrère
« Réponse #1 le: 04 février 2022 à 15:33:56 »
 Je n'ai lu que L'Adversaire d'Emmanuel Carrère (je ne peux m'empêcher de prononcer Carrière dans ma tête chaque fois que je vois son nom. Rien à voir avec l'homme en tant que tel, c'est mon cerveau qui déconne :-¬?), mais j'avais diablement aimé ce récit.

Voici la critique que j'en avais faite sur Goodreads suite à ma lecture :

La littérature postmoderne se distingue des autres courants par une tendance à mélanger différents genres, un style d’écriture enchevêtré et des personnages à l’identité fragmentée. L’Adversaire (2000) d’Emmanuel Carrère, un récit consacré à l’Affaire Romand, réussit l'exploit de présenter toutes ces caractéristiques au sein d’un même texte. Ainsi, l'auteur prend le parti de raconter un récit hétérogène en mélangeant les genres (le récit journalistique, le roman, la biographie, l’autobiographie et l’épistolaire) aussi bien que les registres (tragédie, pathétisme...), les temporalités aussi bien que les points de vue, la vérité aussi bien que la fiction. Une forme particulière qui correspond bien à son propos : le mensonge, la monstruosité, le travail d'écriture, l'identité...

Il faut dire que j'ai lu ce livre attentivement, en prenant des notes en marge des pages, relevant ses particularités, tant le contenu est riche, beaucoup plus que ce qu'il semble de prime abord. C'est un récit à lire le crayon à la main.

L’Adversaire a marqué un tournant dans la littérature de l’Hexagone, ouvrant la voie aux récits postmodernes de non-fiction à la française, jusqu’alors peu présents dans ce pays, en en posant les bases : un récit de fait divers qui oscille entre le subjectif et l'objectif, entre le réel et la fiction, entre les réflexions de l'écrivain sur son processus d'écriture et les interrogations sur la société. Le paysage médiatique français s’est aujourd’hui ouvert à d’autres auteurs œuvrant dans ce genre, et ce, grâce à ce livre.

Un petit extrait que j'aime bien :
« Il me fallait un point de vue. [...] C'est pourquoi la suggestion que vous me faites dans votre dernière lettre, plaisantant à demi, d'adopter celui de vos chiens successifs, m'a à la fois amusé et convaincu que vous étiez conscient de cette difficulté. Difficulté qui est la vôtre évidemment bien plus que la mienne, et qui est l'enjeu du travail psychique et spirituel dans lequel vous êtes engagé : ce défaut d'accès à vous-même, ce blanc qui n'a cessé de grandir à la place de celui qui en vous doit dire « je ». Ce n'est évidemment pas moi qui vais dire « je » pour votre compte, mais alors il me reste, à propos de vous, à dire « je » pour moi-même. À dire, en mon nom propre et sans me réfugier derrière un témoin plus ou moins imaginaire ou un patchwork d'informations se voulant objectives, ce qui dans votre histoire me parle et résonne dans la mienne. Or je ne peux pas. Les phrases se dérobent, le « je » sonne faux » (p. 155-156).

Hors ligne Aléa

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Re : (auteur) Emmanuel Carrère
« Réponse #2 le: 16 février 2022 à 05:24:30 »
quel melon Carrère, insupportable de branlette sur son égo (Yoga, et de mensonge auprès de son ex femme à qui il avait signé un contrat de ne plus utiliser sa femme dans ses romans...qu'il n'a pas respecté, et s'est vachement embelli/héroisé dans son roman sous couvert 'd'honnêteté')
Sinon ça se lit bien ouaip, il écrit bien évidemment, sa petite tendance à ajouter sans arrêt des citations pour étaler sa culture passe tellement toute seule que ça rend ça tellement sympathique (y'a pas d'ironie)
Le style c'est comme le dribble. Quand je regarde Léo Messi, j'apprends à écrire.
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Hors ligne Meilhac

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Re : Re : (auteur) Emmanuel Carrère
« Réponse #3 le: 15 mars 2022 à 20:24:32 »
sa petite tendance à ajouter sans arrêt des citations pour étaler sa culture passe tellement toute seule que ça rend ça tellement sympathique (y'a pas d'ironie)

j'avais pas remarqué qu'il ajoutait sans arrêt des citations

le "pour étaler sa culture" je te le laisse Aléa. si j'étais ton meilleur pote je te dirais "arrête tes conneries, tu vaux mieux que faire des procès d'intention aux gens", mais vu qu'on ne se connait pas trop je dis rien  :D

et pareil pour le début de ton message. si la première chose qu'on pense d'un écrivain c'est basé sur des considérations sur sa psychologie, c'est triste pour soi (on s'autolimite grave). ^^




Hors ligne Aléa

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Re : (auteur) Emmanuel Carrère
« Réponse #4 le: 15 mars 2022 à 22:12:42 »
j'ai lu plusieurs de ses livres, ça me limite pas (c'est toi qui fait du procès d'intention du coup), par contre ça transpire de ses livres et son écriture, c'est tout
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Re : Re : (auteur) Emmanuel Carrère
« Réponse #5 le: 15 mars 2022 à 22:26:33 »
j'ai lu plusieurs de ses livres, ça me limite pas (c'est toi qui fait du procès d'intention du coup), par contre ça transpire de ses livres et son écriture, c'est tout

un procès d'intention, c'est quand on attribue une intention à quelqu'un un peu au pif, sans pouvoir le montrer (comme quand tu dis, un peu au pif et sans pouvoir le montrer, que ça serait pour étaler sa culture que carrère ajoute sans arrêt des citations) 8)

moi je ne t'ai attribué aucune intention ^^

bon perso je ne suis pas fan de carrère, mais je m'en fous de s'il se la pète ou pas

Hors ligne Aléa

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Re : (auteur) Emmanuel Carrère
« Réponse #6 le: 15 mars 2022 à 22:52:49 »
ok
Le style c'est comme le dribble. Quand je regarde Léo Messi, j'apprends à écrire.
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