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16 mai 2021 à 11:34:15
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Auteur Sujet: The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)  (Lu 33936 fois)

Hors ligne EllieVia

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Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #165 le: 11 mars 2021 à 00:34:21 »

 
SO3 - Du Temps de Wistram, Partie 1
Deuxième Partie
Traduit par EllieVia
***


La première chose que Ceria remarqua lorsqu’elle pénétra dans l’enceinte des gigantesques murs de Wistram, c’est que le château était bel et bien gigantesque. D’ailleurs, le mot gigantesque était en lui-même trop petit pour Wistram. Il se serait perdu dans le hall d’entrée, et c’était déjà un endroit suffisamment grand pour accueillir aisément tout un village.
 
“Ça n’avait pas l’air si grand que ça vu de l’extérieur.”
 
“Ça doit être de la magie ! Une espèce de magie spatiale ou… ou nous avons été téléportés !”
 
Pisces contempla le hall gigantesque tandis que Ceria avisait les lumières flottant haut, haut au-dessus de leurs têtes. De nombreux étages surplombaient les élèves qui se rassemblaient au centre de l’immense pièce, et Ceria pouvoir apercevoir des gens sur les passerelles connectant les différents étages au-dessus de leurs têtes.
 
“Chancre. C’est de la pierre, là-haut ! Ils ont bâti des ponts à l’intérieur d’une pièce ! Cet endroit doit être énorme !”
 
“En effet. Wistram est bien plus vaste que ce qu’il apparaît vu de l’extérieur. Les mages ont bâti jusque haut dans les airs et dans les profondeurs de l’île. Il vous faudra du temps pour cesser de vous perdre, et même alors, vous feriez bien de vous cantonner aux zones principales.”
 
Ceria et Pisces se retournèrent, et virent un homme haut de taille qui les regardait de toute sa hauteur. Il n’était vêtu que d’un t-shirt, probablement parce que sa moitié inférieure n’avait pas besoin de vêtements. C’était un Centaure, et il fit un grand sourire devant leurs mines étonnées.
 
“C’est toujours la même chose. Les nouveaux élèves lèvent la tête et ne nous remarquent même pas. Nous pourrions vous voler tout ce que vous possédez et vous seriez encore en train de contempler les lieux. Non pas que ce serait très gentil de vous accueillir comme ça après le voyage que vous avez eu, n’est-ce pas ?”
 
“Vous avez vu le Serpent de Mer ?”, s’exclama Pisces d’un air excité, et le Centaure éclata de rire.
 
“Toute l’académie l’a vu. Nous avons fait des paris pour savoir si Amerys arriverait à temps pour vous sauver. Mais vous vous en êtes tous sortis, ce dont je suis heureux. Je m’appelle Calvaron, jeune mage. Je suis un étudiant à part entière de Wistram, et c’est moi qui vais vous faire visiter les lieux.”
 
Le mage Centaure serra la main de Ceria et Pisces d’une poigne de fer, puis haussa la voix.
 
“Futurs étudiants, par ici ! Votre groupe va me suivre pour aller poser vos affaires. Dépêchez-vous, les Humains ! Le prochain groupe va bientôt arriver !”
 
Les têtes se tournèrent. Ceria fut ravie de voir que Charles et son groupe d’amis hésitèrent visiblement à suivre lorsqu’ils s’aperçurent que leur guide était un Centaure, mais Calvaron ignora leurs regards. Il se mit à trotter en direction de l’un des larges couloirs en parlant d’une voix forte.
 
“Félicitations d’avoir survécu à votre voyage ! Peu de gens ont la chance de faire la rencontre d’un Serpent de Mer et d’en ressortir vivant. Mais vous verrez que la vie à Wistram est tout aussi excitante - si vous restez, je veux dire. Nous allons vous garder un mois, puis l’examen déterminera si vous pouvez rester ou partir. À moins que vous ne puissiez payer votre séjour, je veux dire. J’espère voir au moins quelques-uns d’entre vous après cela.”
 
Ceria dut presser le pas pour rester derrière le Centaure. Il marchait vite, et elle vit que le visage de Pisces était rouge, tant il devait faire d’efforts pour jongler avec ses affaires tout en soutenant la cadence. Il avait posé son sac en entrant, et il essayait de le remettre sur son dos en courant à moitié derrière eux.
 
“Excusez-moi, Calvaron, est-ce que vous pourriez ralentir ?”
 
“Comment ? Oh, excuse-moi.”
 
Calvaron jeta un regard par-dessus son épaule et vit que les Humains peinaient à tenir le rythme. Il s’arrêta et Pisces jeta un regard reconnaissant à Ceria lorsqu’il parvint enfin à remettre son sac sur ses épaules.
 
“J’oublie à quel point vous êtes lents. Mais si vous ne parvenez pas à tenir le rythme à Wistram, autant vous en aller tout de suite. Là encore, d’autres mages peuvent avoir des avis différents. Allez, les lambins ! On y est presque !”, beugla-t-il à l’attention des quelques élèves à la traîne, puis il les conduisit dans une grande pièce. Ceria se figea à l’instant où elle y pénétra et Pisces lui rentra dedans. Elle regarda fixement le visage gravé d’un Golem haut de deux mètres.
 
C’était forcément un Golem. Ceria ne connaissait qu’un seul type de monstre ayant une peau de pierre, et aucune Gargouille n’était sculptée en forme de belle femme vêtue d’habits. Puis le Golem avança, et Ceria poussa une exclamation étouffée en voyant sa robe onduler au rythme de ses mouvements, comme si la roche était véritablement du tissu.
 
“Salutations, jeune mage. Je suppose que tu es l’une des nouvelles élèves ?”
 
“Je… je…”
 
“C’est bien ça, Cognita.”, intervint Calvaron tandis que le reste des Humains entraient dans la pièce en arborant des expressions similaires. Cognita, la gigantesque Golem, salua chacun d’un gracieux hochement de tête jusqu’à ce que tout le monde fût entré, puis elle prit la parole. Sa voix était plus profonde qu’une voix ordinaire, et possédait un poids qui capta même l’attention de Charles et Timor qui l’écoutèrent avec une profonde concentration.
 
“Je suis Cognita. Je suis un Golem Sculpté, ou plutôt, une Cariatide Sageroche construite pour superviser Wistram et ses mages. Mes pairs et moi-même entretenons et préservons ce bâtiment et serons à votre service pendant toute la durée de votre séjour. Dans quelques instants, vous serez menés à vos chambres, mais avant cela, je dois vous énoncer les règles de Wistram.”
 
Elle baissa le regard d’émeraude empreint de sérieux pour le plonger tour à tour dans les yeux de chaque élève.
 
“Premièrement. Vous ne devez jamais vous aventurer dans les étages les plus hauts ou les plus bas du château non accompagnés et même alors, seulement pour une excellente raison. Les dangers sont nombreux à Wistram, car nombreuses sont les anciennes magies, les sortilèges et les créatures appelées ici à ne jamais avoir été détruites. De plus, les enchantements qui maintiennent cette citadelle intacte peuvent parfois s’effilocher. Deuxièmement. Certains Golems ont été faits comme moi, mais la plupart sont dépourvus de toute forme d’intelligence et se contentent d’obéir aux ordres. Ne les attaquez pas ni ne leur faites obstacles d’une quelconque manière que ce soit ou ils pourraient réagir de manière imprévisible. Troisièmement. Quiconque souhaite pratiquer des magies de zone doit tout d’abord me consulter ou consulter un mage expérimenté. Des résultats imprévisibles peuvent survenir si un sort affecte une large zone de l’académie à la fois. Est-ce que c’est compris ?”
 
Elle contempla les élèves puis hocha la tête.
 
“C’est tout. Suivez-moi, et je vous guiderai à vos chambres et vous donnerai vos clefs.”
 
Elle passa la porte et Calvaron indiqua à tout le monde de la suivre. Ceria, Pisces, et Calvaron se glissèrent à l’arrière du groupe d’élèves qui faisaient la queue pour sortir de la pièce.
 
“Je suis surprise qu’elle ne nous ait pas donné d’autres règles. Comme, disons, ne tuez pas d’autres élèves ou ne volez pas.”, murmura Ceria à Pisces. Calvaron éclata de rire en l’entendant.
 
“Ce sont aussi des règles de Wistram, mais Cognita a été créé à une ère différente. Elle ne se soucie de vous que si vous étudiez la magie, et elle ne vous dit ces règles que pour vous éviter de mourir par accident. Nous vous dirons le reste des règles plus tard.”
 
“Calvaron. Est-ce que tu comptes emmener ces élèves au réfectoire maintenant ou plus tard ?”
 
Cognita s’était arrêtée devant une porte. Calvaron acquiesça.
 
“Posez vos affaires et prenez un moment pour vous détendre. Dans quinze minutes, je vous emmènerai tous au réfectoire pour manger.”
 
La procession reprit sa marche, et Cognita mena chacun des élèves devant une porte où elle leur remit une clef, ou une pierre, ou se contenta parfois de murmurer quelque chose à leur oreille. Ceria était perplexe, mais il ne resta bientôt plus que Pisces et elle.
 
“Cette chambre sera la tienne, Ceria Springwalker. Voici la clef du verrou. Il peut être crocheté, donc fais attention.”
 
Cognita tendit à Ceria une clef de fer. Puis elle se tourna vers Pisces;
 
“La porte de ta chambre est ensorcelée. Dis ton nom dans la serrure et elle s’ouvrira pour toi seul. Fais attention à ne pas enfermer un compagnon à l’intérieur.”
 
Elle se détourna, et s’en alla. Médusée, Ceria regarda Pisces qui s’avança vers sa porte et lui parla. La porte s’ouvrit à la volée et Pisces regarda à l’intérieur en cillant.
 
“Pourquoi est-ce que les verrous sont différents ? Et pourquoi est-ce que les chambres sont différentes ?”
 
Ceria s’aperçut que sa chambre était vaste et spacieuse, munie d’un vieux lit à baldaquin, d’un miroir et d’une commode. Pisces avait une chambre beaucoup plus petite, mais pour une raison inconnue, elle était munie d’un balcon qui s’étendait à l’extérieur. Ceria et lui se tournèrent vers Calvaron qui se contenta de hausser les épaules.
 
“Beaucoup de gens ont travaillé pour bâtir Wistram, et chaque personne avait son propre style. Certaines portes ont des verrous, tandis que d’autres utilisent de la magie ou une pierre comme clef. Tu as eu de la chance, Pisces ; c’est plutôt sympa d’avoir un balcon. J’imagine que tu pourrais échanger la tienne si tu voulais.”
 
“Je pense que mon logement va me plaire. Ah, est-ce que tu as parlé de nourriture disponible ?”
 
Calvaron éclata de rire pendant que Ceria jetait ses affaires sur le lit et tournait la clef dans la serrure.
 
“En effet, il y a à manger. Laissez-moi rassembler le reste de votre groupe et nous mangerons. Personne ne peut apprendre la magie le ventre vide, pas vrai ?”




***



Ceria et Pisces levèrent les yeux en arrivant dans la grande salle de Wistram, se tordant le cou pour apercevoir le plafond.
 
“Est-ce que ces lampes de mages sont permanentes, ou est-ce qu’il ne s’agit que d’enchantements temporaires ?”
 
Calvaron leva les yeux. Il était assis à une table avec les deux mages, croquant son repas principalement constitué de carottes, mais qui contenait tout de même pas mal de bœuf. Il enfourna un morceau de carotte dans sa bouche et répondit d’un air pensif.
 
“Je n’ai jamais vraiment demandé. J’imagine que c’est comme un grand nombre des lumières du château. On peut les allumer et les éteindre, mais l’enchantement demeure. Bon, et il y a aussi les globes de lumières que la plupart des mages jettent en l’air quand il fait trop sombre et laissent sur place pendant quelques heures.”
 
“Ou quelques jours.”
 
Ceria se retourna. En face d’eux se trouvait une femme à la peau sombre vêtue d’une armure. Ce qui la différenciait du reste des gens, c’était que sa tête et ladite armure n’étaient pas rattachées. Elle se nourrissait de pudding sa tête qu’elle avait posée sur la table. Calvaron avait l’air parfaitement à l’aise avec ça, mais ni Pisces, ni Ceria n’avait jamais vu de Dullahan en chair et en os par le passé. Elle s’appelait Béatrice, et c’était à peu près la troisième phrase qu’elle avait décrochée depuis le début du repas à par “Salut” et “Ravie de vous rencontrer.”
 
Ceria observa le reste de la vaste pièce où elle était assise en coupant son steak. La grande salle était remplie de longues tables - et de plus petites. Comme dans la majeure partie du château, tous les meubles étaient apparemment utilisés, et c’est ainsi qu’elle s’était retrouvée assise avec Pisces et Calvaron à une table basse sur des canapés, plutôt que sur l’une des chaises placées devant les longues tables où la plupart des élèves mangeaient.
 
C’était probablement parce que la table basse permettait à Calvaron de poser les genoux par terre en mangeant. Ceria n’arrivait tout de même toujours pas à se concentrer sur son repas. Les orbes flottantes de lumières multicolores, les tables où s’entassaient toutes sortes de plats - et surtout les groupes en train de papoter, bavarder, et rire, constituer de toutes sortes d’espèces à chaque table, tout l’écrasait. Elle était entourée de mages, et toutes les deux secondes, Ceria voyait quelqu’un jeter un sort ou illustrer un argument par un enchantement.
 
“Arrête de fixer les gens, Springwalker. Cette assiette ne va pas se manger toute seule et si tu veux du rab, il va falloir que tu manges vite.”
 
Ceria cligna des yeux en se tournant vers Calvaron, puis réalisa que son steak refroidissait. Elle ajouta un peu de beurre, le regarda fondre, puis se mit à dévorer sa viande.
 
Pisces était déjà en train de manger comme s’il était affamée. Ni lui, ni Ceria n’avait les meilleurs manières à tables, mais Calvaron et Béatrice ne parurent pas le remarquer.
 
“D’où vient toute la nourriture ? Pas de la magie, sûrement.”
 
“Hah ! Tu crois qu’elle apparaît juste de nulle part ?”
 
Calvaron avait l’air extrêmement amusé. Il pointa le doigt sur le côté, en direction de la longue table où se tenait le buffet où ils étaient tous allés chercher leur repas.
 
“Les Golems et les [Chefs] font la majeure partie de la cuisine. Wistram embauche les meilleurs, et ce que nous ne mangeons pas est conservé pour un autre jour.”
 
“Ça doit être pratique d’avoir un tas de golems pour faire la plupart des travaux manuels et bosser ici. Je ne sais pas comment vous faites pour vous entretenir aussi facilement avec eux, cependant.”
 
Calvaron haussa les épaules. Il était passé juste devant les deux énormes Golems de Pierre qui les avaient croisés en marchant d’un pas pesant alors que Ceria et le reste des élèves s’en était tenus le plus éloignés possible.
 
“On s’habitue relativement vite quand on reste ici. Béatrice détestait toutes les armures enchantées qui se baladaient dans le coin, au début. Pendant deux ans, elle n’arrêtait pas de les appeler en croyant que c’étaient d’autres Dullahans.”
 
Il éclata de rire et Béatrice arrêta de se nourrir suffisamment longtemps pour froncer les sourcils. Pisces regarda autour de lui.
 
“J’apprécie le fait que nous soyons nourris immédiatement après notre arrivée, mais vous êtes certains qu’il n’y a pas de discours de bienvenue ? Pas de présentation ?”
 
“Tu en veux une ?”
 
Calvaron attendit que Pisces secoue la tête.
 
“La plupart des mages ne se soucient pas des nouveaux élèves. Il n’y a que les Expansionnistes et les Revivalistes qui s’intéressent au fait de garder un système en place, même si toutes les factions contribuent d’ordinaire d’une manière ou d’une autre.”
 
“Les Expansionnistes ? Les Revivalistes ?”
 
Pisces et Ceria échangèrent un regard .Calvaron hocha la tête.
 
“Vous en entendrez davantage parler bien assez tôt. Mais Wistram n’est pas un endroit vraiment uni. Ce que vous apprendrez rapidement, c’est qu’il y a des factions, ici. Les mages décident soit de se regrouper, soit de rester solitaires, selon leurs personnalités.”
 
Ceria en fut surprise.
 
“Alors, il n’y a pas de cérémonie formelle où nous choisissons où nous voulons aller ? Je croyais que nous serions assignés à un groupe ou… à une faction, ce genre de choses.”
 
Calvaron pouffa de rire dans son plat et même la tête de Béatrice se fendit d’un sourire.
 
“Ne sois pas bête. Qui serait assez stupide pour annoncer son camp publiquement ? Sans parler du fait qu’on ne peut pas se contenter de mettre les gens dans des groupes comme ça.”
 
Il pouffa et pointa les nouveaux élèves du doigt.
 
“Si tu es maline, tu choisiras avec sagesse et ne diras à personne si tu rejoins une faction. Attention, le mot circulera bien assez vite, mais au moins, comme ça, tu as une chance. Et j’espère que tu vendras ta loyauté avec sagesse. Un mage doit être fort pour survivre seul à Wistram, mais c’est mieux que de devenir esclave.”
 
Il pointa un petit groupe de mages assis seuls au bout de la salle du doigt. Leurs robes étaient clairement magiques, et l’un d’entre eux haussait la voix en pointant du doigt une illustration qu’il avait faite apparaître dans les airs.
 
“Vous voyez ces types ? Ce sont des Isolationnistes. Ils aimeraient bien qu’on arrête d’accueillir de nouveaux mages à Wistram, et que les mages aspirants se fraient un chemin jusqu’ici. Cela trierait ceux qui ne sont pas sérieux, certes, mais imaginez les pertes économiques !”
 
Béatrice fronça les sourcils.
 
“C’est stupide. Ça gaspille de l’argent.”
 
Calvaron leva les yeux au ciel.
 
“Béatrice est une Revivaliste. Elle appartient à la faction qui pense que nous devrions ouvrir grand nos portes et inaugurer une nouvelle ère de la magie, comme lors des siècles précédents.”
 
“Et toi ? Tu appartiens à quel groupe ?”
 
Le Centaure sourit.
 
“Je ne suis d’aucune faction, du moins pour le moment. Je rejoindrai probablement une faction ou une autre, mais je ne suis pas encore assez important pour qu’ils commencent à me mettre la pression. Et toi, Pisces ? Tu préférerais être Isolationniste ou Revivaliste, si tu en avais l’occasion ?”
 
Pisces hocha la tête en réfléchissant.
 
“Eh bien, je reste encore peu informé sur toutes les nuances de cette discussion, mais j’imagine que je me positionnerais en tant que…”
 
Ceria lui donna un coup de pied sous la table. Il glapit et elle le fusilla du regard. Calvaron éclata de nouveau de rire.
 
“Tu apprends vite, pas vrai ?”
 
Elle était en train de se dire qu’elle allait demander à Calvaron davantage d’informations sur les différentes factions de Wistram lorsqu’elle entendit un bruit. Elle tourna la tête et regarda fixement l’une des entrées de la grande salle. Un jeune homme à la robe en désordre entra en trombe dans la grande salle en hurlant.
 
Des goules ! Elles envahissent les couloirs ouest !”
 
Pendant un instant, un silence choqué s’installa, puis tous les nouveaux élèves se mirent à hurler. Le jeune homme se précipita dans la salle, puis Ceria les vit.
 
Des goules. Elles jaillirent du corridor, leurs corps morts bondissant en avant avec une force et une agilité incroyables. Leurs yeux brûlaient d’une lumière impie.
 
Elle ne s’arrêta même pas pour réfléchir. Ceria se leva et pointa son doigt sur les Goules. Sans baguette, elle ne pouvait pas jeter de magie très puissante, mais elle avait perfectionné ce sort jusqu’à ce qu’il soit aussi mortel qu’une flèche.
 
“[Aiguille de Pierre] !”
 
Un morceau de pierre déchiqueté jaillit de ses doigts et cueillit une Goule en pleine poitrine. Elle trébucha, mais poursuivit sa course. Le cœur de Ceria se serra. Les Goules étaient bien plus dangereuses que les Zombies, et elles approchaient tellement vite ! Elles seraient sur les nouveaux élèves avant qu’ils ne puissent s’enfuir.
 
“Arrêtez de crier. [Lance de Glace].”
 
Quelqu’un avait parlé dans le dos de Ceria. Elle tourna la tête juste à temps pour voir un énorme bloc de glace sculpté en forme de pointe passer devant elle. Le souffle lui souleva les cheveux et Ceria se retourna et vit que la Goule qu’elle avait touchée et trois autres avaient été réduites en bouillie par le sort.
 
“[Faucille Silencieuse] !”
 
Un autre mage de l’autre côté de la salle pointa le doigt sans même se lever. Une des goules fut coupée en petits morceaux par des faux transparentes et une autre perdit ses jambes.
 
“[Canon de Terre] !”
 
“[Flèche Invisible] !”
 
“[Sol Glissant].”
 
Tout autour de Ceria, des mages pointèrent le doigt ou agitèrent leurs baguettes ou utilisèrent leurs bâtons pour jeter des sorts. Les Goules se désintégrèrent pratiquement devant la masse des sorts combinées jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un sol complètement ruiné tandis que les sorts de glace et de feu produisaient de la vapeur et que des substances collantes et glissantes se mélangeaient au sol ou commençaient à se dissiper.
 
Calvaron éclata de rire en faisant se rasseoir Ceria.
 
“Joli sort, la nouvelle. Mais laisse les mages plus vieux s’occuper du combat, d’accord ? On peut se débrouiller.”
 
“C’est normal ? Les Goules ?”
 
Pisces pointa du doigt les restes des Goules - une unique mains et quelques taches sur le sol de pierre. Un Golem était déjà penché sur les dégâts avec une serpillière et un seau à la main.
 
La Centaure et la Dullahan haussèrent tous deux les épaules.
 
“C’est inhabituel que les monstres arrivent jusqu’au réfectoire, mais les accidents, ça arrive. Je me demande comment les morts-vivants sont arrivés jusqu’ici ? Un sort de téléportation qui a mal tourné ?”
 
“Des cadavres ?”
 
Béatrice se gratta la tête. C’était plutôt un massage étant donné qu’elle pouvait gratter tous les endroits facilement. Elle pointa du doigt le mage affolé qui était entré en courant dans la salle.
 
“Probablement une expérience avec quelques cadavres. Trop de magie. Ça a dû les ranimer.”
 
“Ça doit être ça. Je demanderai plus tard. Bref, dans tous les cas, gardez bien ça en tête, vous deux. Si vous voulez rester à Wistram, vous devez être parés à tout. Les Serpents de Mer sont le cadet de vos soucis ici. Est-ce que vous pensez pouvoir gérer ?”
 
Il regarda Ceria et Pisces droit dans les yeux. Elle hésita, mais finit par acquiescer avec conviction.
 
“Je reste.”
 
Pisces hocha la tête. Il avala une énorme bouchée et s’essuya la bouche avec une serviette.
 
“Moi aussi !”
 
“C’est ce qu’ils disent tous.”
 
Calvaron et Béatrice rirent, même si elle se contenta de pouffer. Puis son expression redevint sérieuse.
 
“Malheureusement, j’ai de mauvaises nouvelles à vous annoncer, vous deux. Cette année, il y a presque deux fois plus d’aspirant que d’habitude. J’ai bien peur qu’à moins que vous ne soyez au-dessus du Niveau 20 ou que nous n’ayez une espèce de nouveau sort ou un talent, il va être difficile de réussir l’examen.”
 
Il marqua une pause pendant que les deux nouveaux élèves échangeaient un regard consterné.
 
“Enfin, à moins que vous n’ayez un mentor pour vous sponsoriser.”
 
“Un mentor ?”
 
“Un mage de haut niveau.”, traduisit Béatrice. Calvaron hocha la tête en croquant dans une autre carotte.
 
“Quelqu’un qui se portera garant de vos capacités. Cela vous permettrait de faire sauter l’examen.”
 
Ceria regarda Calvaron d’un air méfiant.
 
“J’imagine que tu ne voudras pas… ?”
 
“Désolé, je n’ai pas l’influence nécessaire pour aider qui que ce soit. Nous sommes tous des mages novices, ici. Seuls l’un des professeurs ou des mages les plus vieux peuvent faire ça, et ils n’interfèrent d’ordinaire pas avec l’examen. De plus, une bonne partie de ceux à qui on a donné des enseignements cette année ne sont pas ravis. »
 
“Comme Illphres. Elle est en colère.”
 
“Qui ?”
 
“La mage qui a jeté le sort de [Lance de Glace]. C’est elle, là-bas.”
 
Ceria se retourna et vit une femme d’âge mûr vêtue d’une robe assise à la même table que le groupe que Calvaron avait identifié comme était les Isolationnistes. Elle fronçait les sourcils pendant qu’un autre mage parlait. Calvaron baissa la voix.
 
“Elle va vous apprendre un peu de magie élémentaire. Mais, ah, elle a… un tempérament. Elle reste l’une des meilleures [Cryomanciennes] de l’académie, en revanche.”
 
“Est-ce qu’une [Cryomancienne] est identique à une [Mage de Glace] ?”
 
“Deux noms différents. Parfois avec des spécialisations différentes, mais ce sont souvent les mêmes.”
 
“Oh.”
 
Ceria ne pouvait détacher son regard d’Illphres. Elle avait jeté un sort d’Échelon 4 - [Lance de Glace] - en quelques secondes, sans même utiliser de baguette ! La magie de glace n’était pas la spécialité de Ceria, mais elle restait impressionnée par le sort.
 
Mais apparemment, tout le monde ne partageait pas son opinion. Réagissant aux paroles de l’un des mages, Illphres dit quelque chose d’un air énervé, ce qui lui valut un sarcasme et un geste dédaigneux de la main de la part du mage bavard. Ceria vit Illphres lever la main puis le mage qui parlait se retrouva soulevé de terre par une explosion de neige.
 
Il s’envola, et se fracassa dans une autre table. Ceria grimaça en voyant le mage s’écraser sur les assiettes et les verres et envoyer valser les gens qui étaient assis devant. Une femme essuya calmement la nourriture de son visage, et le cœur de Ceria rata un battement lorsqu’elle reconnut Amerys, la mage qui avait tué le Serpent de Mer.
 
Amerys regarda Illphres à l’autre bout de la pièce et leva un doigt. Ceria se baissa vivement et l’éclair explosa contre le mur de glace qu’Illphres venait de dresser, envoyant des fragments de glaces dans les airs semblables à de la grêle.
 
De nouveaux cris s’élevèrent lorsque les Isolationniste bondirent sur leurs pieds. Amerys eut un sourire narquois et les mages autour d’elle se mirent à lancer des sorts. Ceria regarda le combat se déclencher entre les mages de la salle et d’autres les rejoignirent. Elle entendait des cris, aussi, de la part d’autres groupes de mages qui se contentaient de se défendre ou de rester hors de portée du conflit.
 
“À couvert !”
 
“Merde ! C’est encore Amerys et Illphres !”
 
“Attention ! Tu as failli renverser mon assiette !”
 
“Que quelqu’un lève un bouclier magique avant que ces élèves ne se fassent tuer !”
 
Calvaron pouffa de rire et Béatrice leva une barrière magique qui intercepta un éclair. Il jeta un regard à Ceria et Pisces qui regardaient fixement la guerre magique qui venait de se déclencher entre les mages.
 
“Ne vous inquiétez pas. Il est rare qu’il y ait des morts. Ils sont juste en désaccord ; je doute qu’ils aient seulement réalisé que vous arriviez aujourd’hui. Ne les dérangez juste pas lorsqu’ils travaillent, ne vagabondez pas dans les zones reculées de l’île, demandez de l’aide, ne choisissez pas tout de suite votre camp, et ne vous retrouvez jamais dans les pattes des Golems.”
 
Il marqua une pause et se gratta la tête pendant que l’un des mages jetait un jet de bulles violettes de sa baguette qui immobilisa toute une table d’élèves.
 
“Autres choses qu’ils devraient savoir, Béatrice ?”
 
Elle haussa les épaules.
 
“Ne mourrez pas. Et bienvenue à Wistram.”
 



Hors ligne Maroti

  • Calligraphe
  • Messages: 114
  • Traducteur de The Wanderin Inn par Piratebea
Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #166 le: 15 mars 2021 à 01:39:30 »
2.46 Partie 1
Traduit par Maroti

Je m’assois sur le sol et j’éclate de rire. De manière hystérique. Je n’aurai jamais pensé être hystérique un jour, mais je suppose qu’il y a un début à tout.

Récapitulons. Je suis assise sur le sol au centre d’une caverne remplie de trésors magiques. Le sol est fait de marbre lisse ; des lumières magiques sont en train d’éclairer la pièce. De précieux trésors sont éparpillés au sol, délaissés, et un Dragon allongé sur une moitié de la caverne me regarde avec incertitude.

Pour faire court, tout se passait comme je l’avais imaginé. Je pense que j’ai la larme à l’œil, mais je n’arrive pas à m’arrêter de ricaner comme une demeurée pour les essuyer.

Erin va bien. Bien sûr qu’elle va bien. Pourquoi est-ce qu’elle n’irait pas bien. J’ai couru jusqu’ici, désespéré, et elle allait bien durant tout ce temps. Elle était joyeusement en train de discuter avec Octavia dans l’image que Teriarch m’avait montrée, et elles semblaient passer un bon moment. Octavia semblait s’amuser, au moins.

Elle avait rencontré Octavia. À Celum. Je ne savais pas comment elle était arrivée là, mais Toren avait dû la tirer aussi loin. Je ne sais pas comment.

Cela n’avait pas d’importance. Vraiment pas. Maintenant que je savais qu’elle allait bien, c’était comme si un nuage s’était levé de mon esprit. Je peux penser clairement, juste assez pour réaliser à quel point j’avais été stupide.

‘Hic Sunt Dracones'. Des dragons reposent ici. Enfin, un dragon dans ce cas. Teriarch. Il me regarde avec une expression perplexe sur son immense visage. Cela me donne envie de rire de plus belle.

Comment est-ce que j’en suis arrivé là ?

« Humaine. »

Sa voix grave est impossible à ignorer, mais il doit la lever pour parler au-dessus de mon rire. Teriarch fronce les sourcils en me regardant.

« Non. Ryoka Griffin, c’est cela ? Es-tu bien portante ? »

« Je… Je vais bien. »

Je ne vais pas bien. Le rire veut se changer en larme, et j’ai envie de vomir.

J’ai encore foutu le bordel dans ma vie, pas vrai ? Tout comme le dernier monde, je suppose qu’il est impossible de se changer même avec une seconde chance.

Je suis un peu fatigué. Mais quand je lève la tête, même la tristesse de mon cœur s’allégea.

Après tout, je suis en train de regarder un Dragon.

Un Dragon.

Il vit dans sa cave, luisant comme de l’or vivant. Ses écailles sont brillantes, et elles reflètent la lumière sur les murs au moindre mouvement. Il est un Dragon. Teriarch est un Dragon.

Ils sont réels

Il éclaircit délicatement sa gorge, et je m’essuie le visage. Bien, bien, je vais bien. Je ne peux pas gâcher ce moment. Enfin, pas continuer de la gâcher.

« Désolé. Je, heu, suis désolé pour ça.

Il agite une griffe dans ma direction.

« Cela n’a pas d’importance. Je suis soulagé de te voir aussi… Décomplexé. J’ai cru comprendre que tu étais bien inquiète pour ton amie. »

Est-ce que c’est une manière polie de me dire qu’il est content que je ne sois pas folle ? Pendant une seconde, je suis tenté de lui faire croire que j’ai un problème mental. Je me demande comment il gérerait ça ?

Il me soignerait probablement. Est-ce que tu peux soigner les blessures mentales avec de la magie ? Qu’est-ce qui se passerait si tu étais né avec un problème chimique dans ton cerveau, par exemple ? Est-ce qu’un sort de [Reconstitution] serait inutile ?

Teriarch continue de m’observer alors que la quasi-scientifique en moi se pose ces questions, je m’éclaircis aussi la gorge.

« Je suis désolé pour ça. Les derniers jours ont été difficiles. »

« Je vois. Mes condoléances. »

Il tousse. Je tape le marbre du bout de mon pied.

Oh mon dieu. Je suis là, en train de parler à un Dragon, et j’ai du mal à faire la conversation. Tout comme lui !

Souviens-toi, il est une personne normale. Souviens-toi de ça. Il est juste un Dragon, un être immortel, pas un mammifère, pas quelqu’un qui a grandit confiné par les normes de la société ou les standards moraux, bon sang, nous ne sommes même pas du même genre…

« Oui, ça a été difficile. »

Quelqu’un me lance quelque chose. Mais Teriarch ne fait que hocher la tête et lever les yeux vers le plafond.

« J’ai remarqué que ces pestes te suivaient. Elles ont l’habitude de gâcher la journée de quelqu’un tant que cela les intéresse. »

« Des pestes ? Tu veux dire les Fées de Givres ? »

« Oui. J’étais fort intrigué. Comment peux-tu les voir ? Leur magie est habituellement impénétrable même pour les plus accomplis des mages, à moins qu’ils ne savent ce qu’ils doivent chercher. »

Hum. C’est une très bonne question. Je comptais creuser la question, mais je n’ai jamais trouvé le temps. J’hésite.

« Je ne sais vraiment pas. »

« Ah. D’accord. Je vois. »

Il me lance un regard dédaigneux. Et quand un Dragon le fait, tu te sens vraiment minuscule*. Il se gratte la mâchoire. Il était intéressé quand je lui posais des énigmes, mais je suppose qu’il pense que je suis toujours une idiote.


*Sérieusement. Il a la taille d’un avion de ligne. Pas un 747… Plutôt comme un airbus A380. Bordel, qu’est-ce qui se passerait s’il atterrissait sur un avion ? Il pouvait probablement détruire des avions en les poussant du ciel.

Je serre les dents, et maîtrise mon ton. D’accord, Dragon ou non, je n’aime pas être sous-estimé.

« J’allais dire que je n’en étais pas certaine, mais je pense que cela est lié au fait que je viens d’un autre monde. Quelque chose dans la balance chimique de mon cerveau, ou ce que je mangeais couplé au fait que je viens d’une autre planète, cela peut m’aider à percer leur illusion. Cela pourrait être l’un de ces facteurs. »

Le Dragon s’arrête et me regarde.

« Oui, bien sûr. Ah… Certes, ton origine peut être une raison, mais la magie des fées prend en compte plusieurs mondes. Il doit y avoir une autre raison ; leur magie est généralement brisée par une satisfaisante règle. »

« Une idée de ce que cela peut-être ? »

« Pas en tant que tel. Mais je dois te féliciter sur ton opinion considérée. Il est rare que je rencontre un Humain aussi… Réfléchis. »

« Tu veux dire que c’est plaisant de rencontrer quelqu’un qui n’est pas un idiot. Et ce n’était pas une ‘opinion considérée’. C’est une conclusion logique qui prend plus d’effort à dire qu’à trouver. »

Je lèche mes lèvres dans le silence qui suit. Merde. Je viens de le refaire.

Mais au lieu de m’avaler en une bouchée, Teriarch me regarde et hoche la tête.

« Cela est vrai. Je dois m’excuser. Il est rare que je rencontre un mortel qui est digne de mon temps. Bien sûr, la différence entre nos niveaux de compréhension est si grande que ce genre de maladresse se doit d’arriver. »

Est-ce qu’un Dragon vient de s’excuser ? Certes, c’était une demi-excuse, mais… Je réfléchirai à cela plus tard. Pour l’instant la partie intelligente de mon cerveau qui semblait s’être endormie venait de se réveiller pour taper mon lobe central. J’ai peut-être merdé en venant ici, et avec les énigmes, mais j’ai une opportunité, pas vrai ?

Après tout, je parle à un Dragon. Et j’ai soudainement des questions. Des millions de questions.

Je tousse délicatement. Teriarch me regarde, fronçant les sourcils comme s’il essayait de savoir ce qu’il allait faire de moi. Je devais faire en sorte qu’il m’ait à la bonne, ou du moins, essayer d’obtenir quelques réponses.

« Teriarch. »

Il baisse les yeux vers moi. J’hésite, avant de lui faire une rapide révérence. Le visage du Dragon ne change pas d’expression.

« Qu’y a-t-il ? »

« Merci de m’avoir aidé à localiser mon ami, même si tu es celui qui a gagné notre jeu d’énigmes. »

« Cela n’a pas d’importance. »

Le Dragon fait un mouvement dédaigneux de la griffe, un geste presque humain. Il semble presque embarrassé, mais il lève la tête.

« Ah, oui, j’ai gagné, n’est-ce pas ? Et il est désormais temps que je clame mon prix. Dis-moi, Humaine. Comment es-tu parvenu à éviter mes scrutations pendant tout ce temps ? »

Il baisse la tête et me regarde avec impatience, et je fais un pas en arrière de manière involontaire. J’avais presque oublié que je lui avais promis cela. C’est presque inconséquent, mais…

« Mon nom. Tu n’utilisais pas mon vrai nom quand tu essayais de me scruter. »

« Comment ? »

Il fronce les sourcils en me regardant.

« Cela ne devrait pas être le cas. Je t’ai questionné sous un sortilège de vérité. Cela aurait dû être impossible de mentir sur ton nom. »

« Oui, mais mon nom… Mon véritable nom est Ryoka Griffin. Je ne t’ai pas menti. Mais ‘Ryoka’ est une traduction. J’ai été nommé dans un langage différent. »

A ma grande surprise, Teriarch semble surpris par cette révélation. Il commence à grommeler en levant la tête.

« C’est tout ? Cela n’est véritablement pas… Une technicité mineure comme cela ne fait pas partie… Un design de sort inférieur. J’aurai dû utiliser… Un autre langage ? Mais maintenant tous les gens parlent… Ah. Bien sûr. Tu viens d’un autre monde, après tout. J’aurai dû prendre cela en compte lors de mes calculs. »

Maintenant que j’y pense… Teriarch ne semble même pas troubler d’apprendre que je viens d’un autre monde.

« Tu savais qui j’étais avant de venir, n’est-ce pas ? Lady Magnolia te l’a dit. »

« En effet. »

Teriarch est toujours en train de froncer les sourcils en regardant en l’air. Il se murmure, et cette fois je ne comprends pas du tout ses mots. Ses yeux semblent briller d’une lumière qui n’est pas là, et je sens les poils de ma nuque se hérisser. Est-ce qu’il essaye de changer le sort ? Ou de me scruter ?

« Comment est-ce que tu la connais ? »

« Cela ne te concerne pas. »

Teriarch me regarde ma manière dédaigneuse. Je trésaille légèrement. Je déteste quand les gens me disent ce genre de chose.

« Oh vraiment ? Je dirais que me scruter sans permission est une violation de ma vie privée. Et Magnolia qui envoie des [Assassins] après moi et interfère constamment dans ma vie ? Cela semble me concerner. »

Une pause. Le Dragon me regarde. Et je sens un peu de trépidation alors que je réalise sur qui je viens de m’énerver. Mais sa voix est calme et silencieuse, sans la moindre trace de colère.

« Elle te parlera en temps et en heure. Si tu as des questions, je suggère que tu en parles avec elle. Il m’arrive d’aider occasionnellement, mais ses affaires sont les siennes. Je ne divulguerai pas ses secrets. »

Il détourne les yeux et je respire de nouveau. D’accord, il en gentil, en quelque sorte. Mais… Il reste toujours un Dragon.

Il regarde de nouveau l’image miroitante flottant dans l’air et je réalise qu’Erin et Octavia sont toujours en train de flotter. C’est… Légèrement perturbant de penser au fait qu’il puisse observer n’importe qui quand il le veut. Big Brother n’est rien comparé à un Dragon magique.

Mais Erin ne va pas aux toilettes ou fait quelque chose de privée. Elle est toujours dans la boutique d’Octavia, en un seul morceau et avec tous ses membres. Je regarde ma main droite. Bordel, elle n’est même pas blessée.

Elle semble être heureuse. Je ne sais pas ce qui s’est produit, mais il semblerait qu’Octavia compte se faire quelques pièces d’or et qu’Erin en train de regarder les étagères en touchant à tout. Bon sang, est-ce qu’Octavia est en train d’essayer d’arnaquer Erin ? Elle parle vite, contrairement à Erin. Si elle essaye de l’arnaquer je vais lui botter son cul ficelé.

Teriarch indique l’image.

« Je vais te téléporter à ton amie, après t’avoir effacé la mémoire, bien sûr. »

« Quoi ? Tu vas m’effacer la mémoire ? »

Le Dragon à capté la totalité de mon attention. Il se gratte le côté de la tête et me répond de manière nonchalant.

« Bien sûr. Je ne peux pas avoir quelqu’un se souvenir de notre rencontre. Ne crains rien ; je suis parfaitement capable d’effacer qu’une partie de tes souvenirs. Tu te retrouveras devant la boutique de ton amie avec le vague souvenir d’avoir fait le chemin pour t’y rendre. »

Cela ne semble pas bon. Sauf pour le voyage gratuit. Mais le reste ? Non.

Pense. J’ouvre mes mains en grand pour supplier. Je dois le convaincre de ne pas faire ça.

« Oh puissant Teriarch… »

Je m’arrête. Nah, je ne peux pas faire ça.

« … Écoute, n’efface pas ma mémoire. Je ne dirais rien de ce que j’ai vu. »

Il lève un sourcil dans ma direction. Et oui, les Dragons ont des sourcils. C’est plus comme une protubérance osseuse dans leurs têtes, mais cela donne le même effet.

« J’ai déjà entendu cette phrase d’innombrable fois. Et cela se termine toujours par moi répandant la mort et le feu sur les armées venant me terrasser. »

Il me regarde avec des yeux qui rendraient un basilic fier.

« Pourquoi devrais-je te faire confiance ? »

« De plus, je suis déjà parvenu à trouver qui tu étais. Si je voulais exposer ton secret je l’aurais déjà fait. Et qu’est-ce qui te fait dire que je ne me suis pas laissé des messages disant que j’ai effacé ma mémoire ? »

Note à moi-même : Faire ça la prochaine fois. Au moins Klbkch le sait.

Mais Teriarch ne semble pas être impressionné.

« Dans ce cas, je vais simplement te contrôler avec un sort et te faire effacer toutes les notes que tu t’es laissé et tuer toutes les personnes à qui tu as divulgué mon existence, avant de te trancher la gorge. Est-ce que cela semble plus adéquat ? »

Je croise les bras.

« Ça ne marchera pas. Même si tu arrives à supprimer tous mes plans de secours, les fées me le diront de nouveau. »

Le Dragon s’arrête. Il regarde vers l’entrée de sa cave, presque avec incertitude.

« Elles ne le feront pas. Elles ne choisissent pas de camp. »

« Mais elle sont agaçantes. »

Et je parie qu’elle adorerait faire ça, si cela passait dans leurs petites têtes. Mais l’argument semble marcher. Teriarch fronce les sourcils.

« Je pourrais simplement lancer un sort qui te forcera à ne jamais divulguer mes secrets. Où t’empêcher de parler. Ce que je suis en train de considérer à l’instant. »

Aha. Il ne faut pas chercher le Dragon, Ryoka.

La ferme, Ryoka. Je hausse les épaules dans sa direction.

« Tu peux le faire. Mais cela me semble être une solution particulièrement brusque et simpliste pour un Dragon. »

Il s’arrête.

« Pourquoi cela ? »

« Eh bien, n’es-tu pas un Dragon ? Une créature de légende et de mythe avec une intelligence et une sagesse dépassant le plus grand des mortels ? »

« Mm. Cela est vrai. »

Teriarch sourit. Voyons voir. Les Dragons sont orgueilleux, et aiment bien être flattés, autant continuer.

« Pourquoi tu ne voudrais pas que le monde connaisse ta nature ? J’ai entendu parler des Dragons qui avaient donné conseil au roi-philosophe d’un âge perdu. Pourquoi ne pas répandre la vérité jusqu’au confins du monde ? »

Il fronce les sourcils.

« Cela à tendance à attirer des aventuriers bruyants avec des épées tournant autour de ma cave. Et, éventuellement, des armées, donc cela n’est pas une bonne idée. »

« Alors, une poignée de personnes uniquement ? Lady Magnolia connaît ton existence. N’est-ce pas bénéfique d’avoir une poignée d’être avec qui discuter, des gens qui peuvent t’aider ? »

« Peut-être… Mais je n’ai nullement besoin d’aide. »

« Je viens de livrer une lettre de ta part. »

« Lentement, et cela m’a fortement coûté. Tu as dû revenir pour me demander les directions. »

Teriarch souffle et le vent secoue mes cheveux. Sentir son haleine est comme mettre sa tête à côté d’une fournaise à charbon et d’inhaler.

« S’il avait été adressé à une autre personne, je n’aurais pas eu de problème à utiliser la magie pour transmettre mon message. De plus, je peux voler. »

Il ouvre ses ailes, et je regarde l’épaisse membrane connectant ses ailes. Intéressant. Elles sont définitivement proportionnelles à sa masse, mais il doit y’avoir une forme de magie l’aidant ou sinon il ne décollera jamais du sol à la force de ses muscles. Je hausse les épaules et regarde de nouveau vers l’image d’Erin et Octavia.

Qu’est-ce qu’elles sont en train de faire ? Et jette des trucs dans une… Casserole ? Oui, elle a une casserole mise sur le feu et elle verse une potion dedans, et plusieurs carottes. Octavia semble être en train de s’étouffer. Qu’est-ce qu’elles sont en train de faire ?

Concentre-toi sur le Dragon agacé.

« D’accord. Alors si c’est le cas, qu’est-ce qui se passera si tu dois envoyer une autre lettre à Az’kerash ? Et mes capacités ne sont pas limitées à la course. Je connais plusieurs énigmes qui t’ont intrigué. »

Il grogne et change sa position de manière inconfortable sur le sol de marbre.

« Tu n’es nullement un puit de connaissance. Où est-ce que tu prétends connaître tous les secrets de ton monde ? »

« Pas tous, mais j’en connais beaucoup. »

« Oh, vraiment ? »

Le scepticisme dans sa voix me fait froncer les sourcils.

« J’ai une excellente mémoire et j’étais considéré une excellente élève dans mon monde. Je connais plus de choses sur les mathématiques, la biologie et le fonctionnement du monde que la majorité des gens de mon âge. »

Cela est la vérité, même si la partie ‘d’excellente élève’ est un peu poussée. Mais Teriarch semble déterminer à être obstiné. Il roule ses yeux vers le plafond avant de faire sortir sa langue comme un serpent avant de trouver quelque chose à dire.

« Ah, mais Reinhart a acquis plusieurs enfants comme toi. Ils viennent tous de ton monde ; qu’est-ce qui m’arrête de les questionner ? »

Cette fois je ricane bruyamment. Teriarch semble plus surpris que courroucer.

« Qu’y a-t-il ? »

« Tu penses que tu peux obtenir de bonnes informations de la part de lycéen ? S’ils savent le dixième de ce que je sais, je mangerai une des servantes de Magnolia. »

Là ! Je le vois de nouveau sourire.

« Tu es fière. »

« Pourquoi ne devrais-je pas l’être ? »

Il me sourit en attendant mon ton provocateur.

« La fierté est quelque chose que toutes personnes pensantes ont. Mais elle peut être la vérité ou une illusion ? La tienne se brisera-t-elle si je la teste ? »

Il agita une aile de manière dédaigneuse.

« Dans tous les cas, ton savoir peut-être utile, mais quel sera son intérêt ? Je ne suis pas un Elfe ou un Gnome qui est constamment intrigué par de nouvelles découvertes. Je connais les secrets de la magie et de la véritable nature de ce monde. Je connais les noms des anciens secrets et des trésors ensevelis depuis des millénaires. Les tempêtes et les flammes sont sous mon commandement. Que puisses-tu m’offrir que je ne possède pas ? »

« Des pastilles pour l’haleine ? »

Le Dragon écarquille les yeux. Je lui fais un grand sourire légèrement dérangé. Je ne peux pas m’en empêcher. Il est compétitif et je dois le faire tomber de son piédestal.

« Tu es peut-être un grand et puissant Dragon, mais j’ai vu des choses aussi incroyables que toi. Dis-moi, a quelle vitesse peux-tu voler ? Est-ce que tu peux passer le mur du son ? Jusqu’à quelle altitude ? Est-ce que tu peux voler jusqu’à la lune ? Les Humains ont déjà fait cela ; si nous pouvons le faire, est-ce que cela ne nous rend pas supérieures d’une certaine manière ? »

Je lui fais un sourire, mais à ma grande surprise, Teriarch me rend mon sourire. Ce qui fait que je n’ai plus du tout envie de sourire.

« Je n’ai jamais volé jusqu’à la lune, mais je peux briser l’air. Et vous n’êtes pas la seule espèce à atteindre de telles hauteurs. Les Gnomes et les Elfes ont mis le pied sur les lunes jumelles dans le ciel. »

« Pardon ? »

Impossible. Mais Teriarch me fait de nouveau un regard suffisant. C’est impossible, mais après tout… Nous l’avions fait, pas vrai ? Si tu avais les bonnes connaissances et les sorts…

« Alors je suppose que cela veut dire que les Humains, les Elfes et les Gnomes sont supérieurs aux dragons sur certains point, pas vrai ? »

Cette fois le regard de Teriarch est accompagné d’un battement d’aile. L’air me fait tituber. Je reprends mes appuis et je le vois sourire.

« Mes excuses. Mais je crois que cette conversation commence à tourner en rond. Je ne m’engage pas dans d’inutiles débats qui n’ont pas de but. »

« Chochotte. »

« Est-ce que tu viens de dire quelque chose ? »

Je regarde Teriarch et vois qu’il montre un tout petit peu les dents.

« Rien du tout. »

« En effet. Et notre… Débat provient d’un seul point. Tu ne souhaites pas que j’efface ta mémoire. Je souhaite le faire. Et je suis cela avec l’autorité de décider. »

C’est la vérité, pas vrai ? Je me mords la lèvre, mais je ne peux rien lui dire là-dessus. Je soupire à la place.

« Tu as raison là-dessus. »

Teriarch s’arrête alors qu’il se redresse, me toisant.

« C’est tout ? Pas de plaidoirie ? Pas de supplication ? »

« Ce n’est pas mon truc. Je ne peux pas t’arrêter si c’est vraiment ce que tu veux. Je pense simplement que c’est dommage, c’est tout. »

« Tous les êtres veulent connaître tout ce qu’il y a à savoir. Tu ne perdra pas grand-chose, Ryoka Griffin. Une poignée d’instants. »

Il parle un mot et je sens mes os trembler. Je le regarde. Il baisse les yeux pour croiser mon regard, comme un dieu ancien. Et parce que je ne peux laisser personne avoir le dernier mot, je parle.

« Pas grand-chose ? Vraiment ? Quelques instants valent bien plus que cela. Un instant est suffisant pour mourir. Les quelques peuvent devenir… Un tout. Plus que ça. ’ Voir le monde en un grain de sable, un ciel en une fleur des champs, retenir l’infini dans la paume des mains et l’éternité dans une heure.’ »

Je vois le Dragon écarquillé les yeux. Oui, je n’arrive pas à m’y faire. C’est un Dragon. Donc je continue de parler. Un peu de vérité avant l’oubli.

« Aujourd’hui j’ai rencontré un Dragon. Toi. Et c’était incroyable. Indescriptible. Je ne suis pas un poète, et je n’arrive pas à trouver les mots pour décrire la magnitude de ce que je viens d’apercevoir. Je pense que c’est simplement dommage que je vais oublier quelque chose d’aussi intemporel que cela. En vérité, j’ai du mal à croire qu’il existe un sort qui pourra effacer ce type de rencontre de mon esprit. Donc si tu vas le faire, fais-le. Fais-le, si tu peux vraiment me retirer ce moment sans me changer. »

Je lève les yeux et le regarde, essayant de mémoriser le moindre détail de son visage, chaque seconde. Mais Teriarch hésite.

« Est-ce que ses mots étaient les tiens, Humaine ? »

« Non. Un poète les à écrit. Un poète Humain. »

« Je vois. Mais ce que tu viens de dire à mon sujet… Me-trouves-tu vraiment aussi magnifique ? »

« Oui. Est-ce que ce monde ne possède pas d’histoire sur les Dragons ? C’est le cas du mien. Tu… Ton peuple est l’une des images les plus iconiques de mon monde. Quand ils pensent à la fantasy… Aux épées, aux sortilèges et à l’aventure, ils pensent aux Dragons. »

Ces deux yeux m’observent. Je tremble. Pourquoi est-ce que j’ai l’impression qu’il regarde dans mon âme ? Peut-être que c’est la différence d’âge entre nous.

Mais je ne suis pas en train de mentir. Pour une fois, je dis la vérité. Les compliments et de la flatterie sont mélangés, oui, mais c’est la vérité. Je peux me rappeler lire sur les dragons quand j’étais petite. Je peux me rappeler l’admiration que j’éprouvais en les imaginant. Et la réalité ne m’a pas déçue.

« J’ai grandi en lisant des histoires de dragons protégeant leurs trésors, ou affronter des chevaliers. Un dragon. Est-il terrifiant ? Oui. Dangereux ? Oui, mais pour tous les Humains de mon monde, quand nous rêvons de magie, nous pensons à vous. »

« Vraiment ? Réellement ? »

C’est comme s’il était soudainement pendu à mes lèvres. Et je réalise quelque chose : peut-être qu’il a envie de savoir qu’il a de l’importance, tout comme moi.

Je hoche la tête. Mon cœur bat la chamade.

« Nous vous connaissons, même au travers des histoires. Souviens-toi de cela, Teriarch. »

Pendant une seconde, j’ai l’impression qu’il va quand même lancer le sort. Mais le Dragon ne le fait pas. Il ferme les yeux.

« Des mythes. Des légendes. C’est ce que ma race est devenue. Mais si je te laisse la mémoire… »

« Si tu le fais, je ne le dirai à personne. Je le promets. »

Un autre regard. Plus long cette fois. Puis Teriarch se tourne vers l’image d’Octavia et Erin flottant et réalise que quelque chose est en train de se produire. Les deux sont en train de courir en cercle et j’étais certaine qu’on avait pu entendre leur cri s’il y avait eu de l’audio. Un épais nuage violet est en train de se déverser de la casserole. Et quelque chose est en train de fondre à travers la casserole alors qu’Octavia lance une potion blanche et que quelque chose explose en nuage de fumée blanche.

Une potion neutralisante. Au moins cette [Alchimiste] connaît les plus basiques des mesures de protections. Elles auraient dû mélanger les carottes avec un agent froid, même de la glace aurait été suffisante, avant d’ajouter les Cornes de Corusdeer. Bien sûr, elles ont besoin de quelque chose de plus épais. De la farine, peut-être. »

Teriarch murmure quelque chose alors qu’il manipule l’image et la rapproche de moi. Je regarde la casserole.

« Est-ce que tu as observé ce qu’elles faisaient ? »

« Bien sûr. Nous Dragons sommes capable de faire cela. Cela est trivial comparé à volé et cracher du feu. »

Il sourit, et soudainement, Teriarch semble… Fatigué. Je lève les yeux et sens qu’il est soudainement ancien. Ou qu’il agit comme quelque chose d’ancien.

« Je vais t’envoyer chez tes amis. Avec la mémoire intacte. »

« Vraiment ? »

Je n’arrive pas à le croire. Je n’aurai pas changé d’avis avec mes faibles arguments. Mais Teriarch hoche la tête. Il semble tellement vieux. Est-ce que c’était quelque chose que j’ai dit ?

« Je vais te renvoyer. Ne bouge pas, et tout se passera bien. Je vais vérifier l’altitude cette fois. »

Il sourit. Et quelque chose à son sujet m’agace un peu. Il est d’abord intimidant, puis épuisé. Je veux… J’ai l’envie de dire quelque chose. Et je me tiens au centre d’une cave rempli de trésors.

Je me tourne et regarde les milliers de trésors. Un véritable trésor de Dragon. Et le Dragon en personne, murmurant d’une voix grave. Cela ne peut pas se finir comme ça. Je dois faire quelque chose. Je…

J’ai une idée folle, du niveau d’Erin. Je regarde Teriarch.

« Ahem. Avant que je parte, est-ce que je peux, heu, t’intéresser dans un marché ? »

Il ouvre un œil et fronce les sourcils.

« Je me concentre. Les sorts de téléportation ne sont pas faciles même pour moi. Quel est ton marché ? »

Comment est-ce qu’Erin le présenterait ? Je vais faire de mon mieux.

« Est-ce tu serais… Intéressé de donner un artefact magique au… Heu… FSG ? »

« Le FSG ? »

« Le Fond de Secours pour Gnolls. »

C’est tellement débile. C’est parfait. Erin dirait exactement ça ! Teriarch me lance un regard sans émotion. »

« Laisse-moi t’expliquer. Je, heu, suis en train d’essayer d’aider une tribu Gnolle. »

Hors ligne Maroti

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Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #167 le: 15 mars 2021 à 01:50:52 »
2.46 Partie 2
Traduit par Maroti

J’essaye de l’expliquer du mieux que je peux la situation dans laquelle Erin et moi sommes. La tribu du Krshia, la tribu des Crocs d’Argent, et comment ils ont perdu leurs livres de sorts qu’ils avaient essayé d’amener pour présenter aux autres tribus. Teriarch hoche la tête.

« Je connais cette tradition Gnolle. Elle est utile, bien sûr, ils avaient l’habitude de se rencontrer une fois tous les cent ans, puis tous les cinquante ans. Puis cela devint vingt, mais je suppose que les tribus doivent rester connectées de nos jours. »

Il prend une inspiration ; il ne semble pas apprécier les traditions, je suppose.

« Mais pourquoi cela devrait m’intéresser ? »

« … Tu as beaucoup d’artefacts magique. Est-ce que tu pourrais considérer en donner un à la tribu des Crocs d’Argent ? Un livre de sort, par exemple ? »

Il me regarde. Oui. C’est une idée à la Erin. Mais elle pouvait le vendre de manière plausible. Do…

« Pourquoi est-ce que je considérerais quelque chose d’aussi… Ridicule ? Pourquoi est-ce que je donnerais quelque chose gratuitement ? »

« Ah, mais ça ne sera pas gratuitement. »

« Continue. »

Oui, continue, Ryoka. Dis-lui pourquoi ce n’est pas gratuit*.

*La ferme, moi.

« Alors, considérons les bénéfiques. Une tribu Gnolle te sera endettée. Il sera clair qu’ils te devront à toi, le grand [Archimage] Teriarch, une dette. »

« Une tribu Gnolle m’apportera peu de chose. »

« Oui… Mais ton nom sera vénéré parmi leur tribu. Tu auras un peu d’immortalité parmi eux. Enfin, un peu plus. Tu seras le guide de leur tribu. »

« Hmm. Intriguant. »

Teriarch semble apprécier l’idée d’être honoré. Puis il fronce les sourcils.

« Mais pourquoi un livre de sort ? Je ne savais pas que les Gnolls étaient intéressées dans la magie des mages. Leurs chamans ont une bonne connaissance de la magie shamanique. »

« Je… Je pense que c’est une expérience. »

Un autre froncement de sourcil.

« Une expérience ? »

Teriarch semble très confus alors que je lui explique la rancœur entre les Gnolls et Wistram.

« Pourquoi seraient-ils incapables d’apprendre de la magie ? Les mages de Wistram ne sont pas des imbéciles, du moins, ils ne l’étaient pas il y a deux cents ans. Pourquoi est-ce qu’ils renverraient l’apprenti qui leur a été envoyé ? »

Je regarde Teriarch. Est-ce qu’il vient de dire que… ?

« Attends… Tu veux dire que les Gnolls peuvent apprendre la magie ? Mais les mages pensent que ce n’était pas possible. »

Le Dragon secoue la tête, exaspéré.

« Bien sûr que les Gnolls peuvent apprendre la magie. Certaines races ont une facilité, mais ils ne sont pas dénués de talents magiques ou sont incapables de réfléchir comme les Antiniums. Pourquoi est-ce que Wistram… ? C’est étrange, très étrange. »

Oh woah. Encore un secret pour Krshia. Mon cœur bat la chamade.

« Cela serait un grand don pour la tribu des Crocs d’Argent. Donc si tu leur donnais des livres de sort, disons… Cinquante et… »

«Cinquante livres de sort ? »

Teriarch se redresse et me regarde.

« Non. Absolument pas. »

« Pourquoi ? »

J’ouvre mes mains, légèrement outré. Je regarde autour de la caverne et je pointe une bibliothèque du doigt.

« Ici ! Ne sont-ils pas tous des livres magiques ? Tu as au moins trois bibliothèques dans ce coin. Cinquante livres de sorts, voir juste dix serait… »

« Non. Cela n’est pas envisageable. »

« Pourquoi pas ? »

« Car ils m’appartiennent. »

Le ton de Teriarch est aussi sec que le regard qu’il me lance. Sa queue bouge et s’enroule autour de la bibliothèque que j’ai pointée du doigt, comme s’il avait peur que je m’en empare et que je cours avec.

« Oh allez. Ne sois pas avare. »

« Cela m’appartient. Je ne donnerai pas la collection que j’ai accumulée pour rien. »

Super. La seule chose que les histoires avaient bon était que les dragons étaient avides et possessifs. Je soupire et passe la main dans mes cheveux.

« Alors… Et si tu copiais un livre de sort ? Est-ce que tu peux le faire ? Avec de la magie, je veux dire. »

« Bien sûr que je peux copier un livre de sort. Je peux en écrire autant que je veux. Mais le processus demande plusieurs ingrédients coûteux et du temps que je ne gâcherai pas. »

Teriarch secoue la tête dans ma direction. Mais je continue.

« Un livre de sort. Juste un ? »

Je pense que Krshia en à au moins besoin d’un, probablement dix. Je pourrais en acheter un autre avec l’argent que je toucherai, selon Ceria, mais si je peux en avoir un autre…

« J’ai de nombreux en ma possession, certains sont utiles même pour le plus incapable des lanceurs de sorts. Mais je ne me séparerais pas d’eux. »

« Pourquoi pas ? Tu n’en as pas besoin. Et tu as clairement plus de trésors dont tu as besoin. Pourquoi ne pas les donner ? »

« Car ils m’appartiennent. »

La même réponse. Les yeux de Teriarch brillent. Sa tête s’abaisse vers moi et je tremble alors qu’il me regarde avec ses yeux héliotrope. De l’avarice. D’accord, donc il est un vieil homme qui aime collectionner les choses. Capiche.

« Les Gnolls ont besoin d’un livre de sort, Teriarch. N'as-tu pas quelques livres… Inférieurs dont tu peux te séparer ? »

« Aucun de mes livres de ma collection sont inférieurs. »

« Bon sang. Donc ils ont tous des sorts de haut-échelons ? »

Teriarch semble confus.

« Haut Échelon... ? Oh, votre petit système d’organisation de la magie. Non ; au contraire. Nombres de mes livres contiennent des sorts de bas niveau. Mais ils sont de meilleures qualités en termes de contenu et d’accessibilité pour ceux qui les étudie. »

Je ne comprends qu’une partie de ce qu’il dit. Teriarch remarque mon incompréhension et soupire.

« Je suppose que les Gnolls en savent aussi peu que toi. En vérité, le cadeau des Crocs d’Argent aurait déjà été problématique. S’ils ont véritablement acheté plus de quarante livres de sorts, j’imagine qu’il devait y avoir une certaine redondance pour les sorts les plus communs. Cependant, s’ils étaient assez fragiles pour être détruits en un simple sort, ils devaient plutôt être des références personnelles plutôt que de véritable tome d’instruction. »

Si mes oreilles pouvaient se dresser comme celle de Mrsha…

« Des tomes ? Tu veux dire différents types de livres de sorts ? »

Teriarch me lance un regard et j’essaye de faire l’innocente. De jouer l’idiote. Enfin peut-être pas l’idiote, mais l’étudiante naïve. Il semble apprécier le son de sa voix.

« Bien sûr. N’as-tu pas entendu… Certes, tu n’es pas une mage. Tous les livres de sorts ne sont pas forcément des répertoires de sorts. Certains sont écrit de manière à apprendre la magie à ceux qui ont des difficultés. Laisse-moi te faire une démonstration. »

Il se tourne et s’abaisse au niveau de la bibliothèque que sa queue entoure. Je ne sais pas comment il arrive à lire les petites lettres de là ou il se tient, mais un livre lévite de la bibliothèque et vole vers moi.

Il est immense. J’ai presque un mouvement de recul alors qu’un tome faisant à moitié ma taille et aussi large que moi flotte devant mon visage. Il donne l’impression d’être l’ancêtre de tous les livres, et la couverture est recouverte de lanière de cuir rouge cerné d’or et de ce qui semble être des pierres précieuses fondues qui forme des mots que je n’arrive pas à lire.

« Admire. Une première édition du tome de Rihal. Vieux de trois cents ans et en parfaite condition. »

« Comment est-ce que je lève ce truc ? Est-ce que les gens de Rihal étaient des géants ? »

« Non. C’est un tome magique. Un enfant peut le soulever. »

Le livre tombe soudainement. Je l’attrape et perds mon équilibre quand je découvre que l’immense livre pèse moins qu’un caillou. Il tient da ma main, et je le regarde bouche bée. Teriarch sourit, et le livre recommence à flotter.

« Cela est un véritable livre de magie. C’est un moyen d’apprendre, et non une simple liste. Observe. »

Il ouvre le livre, et je me retrouve à regarder à une page recouverte d’étranges symboles qui semblent bouger ou… Ou qui ont plus de deux ou trois dimensions malgré le fait qu’ils soient écrits.

Cela ressemble au livre de sort de Ceria, au moins dans le fait que c’est de la magie qui est écrite. Mais contrairement à ses sorts, ces symboles ont l’air différents. Ils couvrent la page, et j’ai la distincte impression qu’ils sont connectés. Je passe les pages, notant une certaine continuité parmi les étranges symboles.

Il n’y a rien que je ne puisse pas traduire en anglais ou dans un autre langage que je connais, mais le peu de magie que Ceria m’a enseigné me permet de dire que je peux toujours lire… Quelque chose. Est-ce un sort sur le livre ? Non. C’est… Cela ne ressemble pas à un sort que Ceria m’a montré. À la place, les non-mots luisant de magie semblent presque être…

Bien sûr, le feu est primitif. Bien sûr. Pourquoi. Pourquoi n’ai-je pas compris cela ? Si la chaleur et le froid sont une dualité, alors le feu représente la chaleur tout comme la glace représente le froid. La science dirait que le feu est complexe, mais dans sa nature, le feu est simple. Il dévore.

Et donc, contrairement au sort de [Lumière], j’ai besoin d’offrir une source au feu pour lancer un sort de flamme. La lumière est tellement éthérée qu’elle peut être facilement modelée par la magie ; mais le feu demande du carburant. Donc concentre ton mana sur un doigt, et embrase-le. Laisse ton esprit être l’étincelle et continue de le nourrir, laisse le grandir et grandir…


Des explications.

Je cligne des yeux. Et regarde la flamme brillante dansant au bout de mon doigt. Je prends une inspiration, surprise, et elle s’éteint. De la fumée s’évapore au-dessus de mon doigt.

Teriarch rit. Je le regarde, incrédule.

« Le livre vient de m’expliquer comment lancer le sort… Je l’ai appris en un instant ! »

Je sais désormais comment lancer ce sort ! Non, plus que ça ! Je sais comment la magie de feu marche, du moins au niveau le plus basique. Le sort que j’ai lancé n’est même pas un sort, juste de la théorie appliquée. Si je l’utilisais pour un véritable sort…

Teriarch regarde ma stupéfaction avec suffisance.

« L’art de l’apprentissage magique a été perdu pour beaucoup. Je suspecte que les écoles magiques formalisées comme Wistram et celles des nations ayant duré plusieurs siècles, Terandria par exemple, ont des méthodes comparables. Mais ce livre était une cristallisation des six cents ans de connaissance de L’imperium de Rihal. C’est un livre que les apprentis et novices étudierons, bien sûr. »

Je suis à moitié en train de l’écouter. C’était magique. C’était de la magie. Et ce n’était qu’un sort. J’avais presque laissé tomber l’apprentissage de la magie comme Ceria le faisait car cela semblait dépendant sur les niveaux, mais cela… C’était comme apprendre de la science, ou des math. C’était logique. Cela avait du sens.

« Tu l’as appris rapidement. Certains élèves prennent plusieurs essais avant d’apprendre le plus simple des tours de passe-passe. Mais, après tout, ton espèce à toujours eut une affinité avec le feu. »

Un manuel d’apprentissage. Non pas des notes ou une collection de sorts, mais un livre d’apprentissage pour lancer des sorts*.

*Je le veux. Est-ce que je peux donner autres choses aux Gnolls ? Ou est-ce que je peux le copier sur mon Iphone… Bon sang, ça ne va pas marcher. Je dois le lire en premier. Je dois l’avoir. D’une quelconque manière.

« Eh bien. Je dirais que ce livre de sort serait un excellent cadeau pour la tribu des Crocs d’Argent. Pourquoi ne p… »

« Je t’ai déjà répondu et je te réponds encore : non. »

Je serre les dents. J’ai besoin de ce livre.

« Est-ce que tu accepteras un échange ? Savoir pour savoir ? Ou autre chose ? »

« Tu n’as rien à m’offrir. »

Le livre flotte de nouveau vers la librairie alors que Teriarch sourit de nouveau. Il voulait juste montrer sa collection. Mais j’ai… Je mets la main dans ma poche avec réluctance. L’heure de jouer une carte.

« Accepterais-tu ceci ? »

Teriarch cligne des yeux en regardant mon Iphone.

« Qu’est-ce que cela ? Un morceau de métal ? Non… Il contient de l’énergie. »

J’appuie sur le bouton d’allumage de mon Iphone et l’écran s’allume ? Plutôt que d’avoir un mouvement de surprise comme je l’espérais, Teriarch regarde l’Iphone et écoute mon explication.

« Ah. Un objet contenant des informations. J’ai déjà vu des versions magiques de cet objet. Ils étaient toujours trop petits pour moi quand les Gnomes les faisait. »

« Celle-là est unique, et encore plus rare car seuls les gens de mon monde peuvent l’avoir. »

« Hmmm. Mais elle ne contient pas de magie.

« Oui. Et alors ? C’est plus rare que ton livre de sort. »

« Hmf. Ce n’est qu’une petite chose de métal. »

Comment est-ce qu’un Dragon peut-être aussi intelligent et aussi dédaigneux à la fois ? C’est encore de l’arrogance. Je garde le contrôle de ma voix.

« Il peut faire bien plus que de la lumière. Il peut jouer de la musique. »

Les yeux de Teriarch s’écarquillent quand j’appuie sur le bouton ‘aléatoire’ et je commence à jouer de la musique. Non pas à cause de la capacité à jouer de la musique.

« Je n’ai jamais entendu cette mélodie. »

Mon Iphone est en train de jouer ‘Les 5 secrets de Beethoven’, une musique que j’ai trouvé sur une chaine Youtube et à laquelle j’ai été accro il y a quelques années. C’est une version remasterisé contenant des éléments des quatre mouvements de la 5eme Symphonie de Beethoven. C’est une mélodie complexe utilisant les instruments d’une manière que même un Dragon ne pouvait connaître.

Je souris. La musique est l’une des rares choses dans laquelle mon monde est meilleur. Le génie est du génie, qu’importe l’origine. Je me demande ce que les fées penseraient de cette mélodie.

« As-tu d’autres chansons sur cet objet ? »

« Des milliers. »

« Je vois. Alors cela est pratique ? Je crois que je vais l’étudier. »

« Attends. Quoi ? »

Avant que je puisse réagir, Teriarch tend ses griffes vers moi. Elles sont terriblement rapides pour quelque chose d’aussi gigantesque. Il prend un morceau de mon Iphone. Je hurle alors que l’écran s’éteint et que la musique se coupe subitement.

« Salaud ! Qu’est-ce que tu… »

Teriarch m’ignore. Il tape l’Iphone dans mes mains avec sa griffe. Il est aussitôt réparé. Puis le Dragon tousse.

« Ahem. [Réparation]. »

Il recommence. Je suis certaine qu’il n’a pas besoin de prononcer le sort pour les utiliser. Est-ce que cela veut dire que ce n’est pas nécessaire ou que la magie draconique marche différent de celle des autres espèces ?

Je suis toujours choqué. Je touche mon Iphone, et il s’allume sans problèmes. Bordel, il est sur la même chanson ! Mais je réalise que Teriarch tient toujours le morceau qu’il a arraché. Il le jette en l’air et prononce un autre mot.

« [Reconstruction]. »

Le morceau de silicone arraché s’envole, et un Iphone retombe. Teriarch le fait léviter devant moi, et je regarde le second Iphone fonctionnel.

« Cela a prit bien plus d’énergie que ce dont à quoi je m’attendais. Mais comme tu peux le voir, un objet sans magie peut facilement être répliqué. Donc il n’est pas aussi précieux que tu le penses. »

L’iphone lévite de nouveau et Teriarch l’inspecte.

« Je vais devoir utiliser ma forme Humaine pour l’étudier. Ah, cela voudra peut-être l’effort. »

Rends-moi-ça ! »

Je hurle sur le Dragon, pour la première fois essaye de sauter pour lui arracher des griffes. Il l’éloigne et me regarde avec curiosité.

« Arrête de hurler, jeune Griffin. Ton objet est toujours intact, n’est-ce pas ? Je garderai cette copie. »

« Tu ne peux pas faire ça ! C’est du vol ! Ce n’est pas légal ! »

« Pourquoi pas ? Cela ne t’a coûté ni ton temps, ni ta possession. Je l’ai simplement copié. »

« Mais… Tu… »

Il parle par-dessus mes balbutiements.

« De plus, il n’y a aucune loi contre ce genre de chose. Je suis dans le droit. »

Restes calme Ryoka. Résiste à la tentation de frapper le D…

Je donne un coup de pied dans la jambe de Teriarch. Pivot, balancé sur un pied, side kick. J’ai l’impression d’avoir frappé un mur. Le Dragon fronce les sourcils en me regardant.

« Arrête ça. »

Je lève les yeux vers lui. D’accord, la violence ne va pas marcher. Je vais pour la réponse rationnelle à la place.

« Tu ne peux pas me prendre mon Iphone sans rien me donner en retour. C’est du vol. »

« Comme je viens de le dire, je n’ai rien volé. Tu as toujours ce que tu avais avant ton arrivé ici. »

« Mais tu m’as volé des informations ! Des idées ! De la propriété intellectuelle ! Le vol reste du vol même si tu utilises de la magie pour restaurer ce qui a été pris. Où est-ce que les Dragons sont au-dessus de la moralité de nous, les êtres inférieurs ? »

Il fronce les sourcils en me regardant. Mais je peux voir que j’ai touché un sujet sensible. Il me lance un regard en coin, et son ton s’adoucit.

« Cette petite chose ne peut pas avoir tant de donnée dessus. Surement… »

« Il possède 32 gigabytes de donnée ! Tu pourrais sauvegarder plus de cent mille livres* dessus ! »

*Est-ce que j’ai raison ? Si tu assumes que chaque livre… Oh et puis merde, j’ai raison ! »

Teriarch cligne des yeux, puis regarde mon Iphone.

« Autant ? Mais les Gnomes ne pouvaient… Ahem. »

Il tousse.

« J’admets que cet objet est intéressant. Donc je vais peut-être te payer quelques centaines de pièces d’or. Est-ce que cela te convient ? »

Je le fusille du regard.

« Donne-moi ce livre et nous sommes quittes. »

« Quoi ? Mais c’est une édi… »

« Tu as copié mon Iphone. Tu t’es emparé de ma possession en premier, donc si tu veux la garder, tu me donneras le livre. »

Peut-être que c’est le ton de ma voix, mais Teriarch s’énerve. Il me toise, grognant. Son haleine chaude est comme une fournaise sur mon visage.

« C’est ma magie qui vient de le récréer, petite. N’essaye pas de négocier a… »

« Es-tu un voleur, ‘oh grand Dragon’ ? Es-tu une brute et un voyou qui vole au gens qui ne peuvent pas résister ? »

« Je n’ai jamais dit que… »

« Tais-toi ! »

Je tremble. Je pointe le tome du doigt.

« Donne-moi ça. Donne-le-moi et je m’assurerai que la tribu des Crocs d’argent honorera ton nom, et tu peux avoir un Iphone valant plus que la moitié de ta collection de livres poussiéreux. Mais refuse et je m’en vais avec deux Iphone. »

« Je ne crains pas des menaces d’extorsion, gamine. Je pourrais effacer ta mémoire, tu sais. Ou te réduire en cendre. »

Teriarch ouvre la bouche et je vois une lueur au fond de sa gorge. J’essaye de ne pas avaler ma salive quand je croise son regard.

« Tu pourrais. Mais toi et moi saurons alors que tu es un voleur. Pour le restant de l’éternité. »

Pendant deux longues minutes nous ne détournons pas le regard. Je sens la sueur couler dans mon dos et j’ai les yeux qui pique, mais je n’ose pas cligner des yeux. Puis, il détourne le regard.

« Hah. »

Il ricane. L’intensité de la confrontation disparaît d’un coup. Je regarde le Dragon ricaner, puis commence à rire de vive voix ; un son qui fait vibrer ses écailles.

« Tu es vraiment une Humaine intéressante. Je comprends pourquoi Reinhart est fasciné par toi. »

Je reprends lentement ma respiration. Et je me retrouve à m’asseoir. Teriarch me voit et ricane de plus belle.

« Encore plus d’intensité et tu te serais fait dessus comme tu l’as déjà fait il y a bien longtemps. Ou était-ce sa servante ? Ah, cela n’a pas d’importance. »

Il continue de rire. Moi ? j’essaye de ne pas redevenir un bordel incohérent. Je regarde l’image d’Octavia et d’Erin pour reprendre mes esprits. Oh ? Maintenant elles essayent d’éteindre un feu. Un feu noir qui semble cracher des glaires de magma dans son magasin. Et maintenant une potion vient de bouillir et d’exploser. Bien, bien.

« L’arrogance et la témérité de… Mais c’est pour cela que… Cela fait combien de temps ? À part Reinhart, bien sûr. Mais même elle n’oserait pas… Sauf cette fois… »

Il murmure et je prends mon courage à deux mains en le regardant.

« Alors ? »

Cela le fait revenir sur terre. Teriarch me regarde pendant un long moment, puis soupire.

« Accepterais-tu dix mille pièces d’or ? Vingt mille pièces d’or ? »

Vingt mi… Non, attends, les Gnolls avaient dépensé plus de cinquante mille pièces d’or, pas vrai ? Je regarde Teriarch, je pourrais peut-être faire grimper le prix, mais…

Nah, je veux ce livre de sort.

« Le livre, Teriarch. C’est ça ou rien. »

« Je… Hrgh. Fort bien. »

Teriarch semble vaciller, puis il prend une décision. Il fait léviter le livre hors de la bibliothèque et le dépose dans mes bras.

« Tiens. Prends-le. Nous avons un marché. Et je vais garder cela. »

Il garde l’Iphone dans ses griffes tel un trésor et je souris, de manière presque enfantine. Je l’ai fait !

Puis je réalise quelque chose.

« Comment est-ce que je vais le porter ? »

« Utilise le sac. »

Teriarch me répond de manière sèche en examinant délicatement l’Iphone. Il est en train de le renifler, et même de le lécher du bout de sa langue. Il me faut une seconde pour comprendre qu’il fait référence au sac qu’il m’a donné avec les pièces d'or. Je l’ouvre, et il s’ouvre en grand ou le tome rapetisse, parce qu’il est soudainement dans le sac.

« Un sac sans fond. »

« Oui, bien sûr. Pensais-tu vraiment que toutes les pièces d’or allaient miraculeusement dans un sac ? »

« Mais il ne vaut pas une fo… »

Je me mords la langue juste à temps. A cheval donné on ne regarde pas la bouche. Dans tous les cas Teriarch est trop occupé à observer sa dernière acquisition.

Huh. C’est incroyable comment il a réussi à récréer un second Iphone. Attends. S’il peut le faire, est-ce qu’il…

« Teriarch, est-ce que tu peux considérer dupliquer l’Iphone ? Pour mon amie ? »

« Qu’est-ce qui se passerait si nous pouvions nous appeler ? Bon sang, si je pouvais avoir plus de copie.

Teriarch s’arrête en m’entendant. Il me toise du regard, avant de tourner l’intégralité de son corps. Il abaisse sa tête au niveau de mon corps et prononce un mot.

« Non »

J’ai l’impression que mes tympans ont failli sortir de ma tête.

***

D’accord, les Dragons peuvent se séparer d’une fraction de leur trésorerie, avec beaucoup de réluctances, mais ils détestent l’idée que leur possession puisse être copiée. C’est ce que Teriarch m’expliqua une fois que mes oreilles aient terminé de sonner.

Il était temps de partir. Teriarch est en train de regarder le sac contenant le sort, et il semble de mauvaise humeur. Je pourrais croire qu’il soit fatigué, mais je pense que c’est parce qu’il vient de se séparer de son livre. Au moins il va me téléporter.

« Tiens-toi dans le cercle. Voilà. Ne bouge pas. »

Je me tiens immobile, même si je veux bouger et crier de joie. Je l’ai fait ! Je l’ai vraiment… Il y a tellement de choses que je veux dire et faire que j’ai du mal à me contrôler.

Il y a plein d’autre chose que je veux demander à Teriarch. Mais il semble assez agacé comme ça alors que je l’entends murmurer sur l’absence de coordonnées exacte et ne pas mettre ma forme corporelle à travers un mur. Beurk. Je pense au désartibulement d’Harry Potter et mes mouvements encore nerveux.

Teriarch fronce les sourcils en me regardant.

« Le sort est presque complet. Je te conseillerai de mieux te préparer, mais tu as clairement les capacités suffisantes si tu es parvenu à survivre jusqu’ici. Qu’est-il arrivé à tes doigts ? »

Il le remarque que maintenant ? Je regarde ma main droite.

« Je les ai perdus lors de la livraison.

« Ah. »

Le Dragon se fige et regarda ma main, à moitié en train de lancer le sort. Je hausse les épaules, essayant d’ignorer la sensation au creux de mon estomac.

« C’était ma faute. J’ai fait un pacte avec les fées. Pour sauver une vie, j’ai abandonné ça et une tribu de Gnolls donnèrent leurs vies. »

« Je vois. Je suis désolé. »

Teriarch hésite. Il ouvre sa massive mâchoire plusieurs fois avant de fermer la bouche, comme s’il voulait dire quelque chose. Il regarde quelque chose, mais il reste silencieux. Je souris à moitié.

« Tu sais, j’étais prête à donner mon bras pour aider mon amie, Erin. Je ne savais ce que j’allais devoir donner pour obtenir ton aide. »

Le Dragon secoue la tête, complètement confus.

« Un bras ? Qu’est-ce que je ferais avec un bras. »

« Je ne sais pas. Je pensais juste… Les fées m’ont toujours demandé un sacrifice en échange, quelque chose de précieux. Cela ne m’est jamais venu à l’esprit de demander ou… D’échanger. »

Teriarch ricane et agite une griffe devant mon visage. Pourquoi est-ce qu’un Dragon à des mimiques aussi humaines ? Peut-être qu’il les a appris en les observant ? Ou peut-être que… Ce sont les Humains qui ont appris ? »

« Tu passes trop de temps avec ces pestes. Leurs sens du devoir et leurs obligations… En effet, le prix d’une intervention est bien différent de toi ou moi. Je te conseille de d’éviter de demander de l’aide à moins que cela soit absolument nécessaire. »

Voilà pourquoi je ne devrais pas partir. Je lève les yeux vers Teriarch.

« Vraiment ? Elles sont vraiment si différentes que ça ? Je pensais que vous étiez proche car vous êtes immortels ? »

Le Dragon mord à l’hameçon. Il pouffe dans ma direction, et cette fois la fumée me fait tousser.

« Ah. Mes excuses. Mais ta comparaison est aussi humoristique qu’insultante. Je suis un Dragon, pas un être de la nature. Nous sommes immortels, cela est vrai, mais nos rôles sont grandement différents, tout comme nos compétences. Je suppose que tu sais que les fées ne sont pas de ce plan de l’existence ? »

« C’est le cas. »

« Elles voyagent entre les mondes, et elles ont une perception différente. Dans certains lieux, d’après ce que l’on me dit, la volonté du monde et le destin peuvent conspirer contre les interférences et punir ceux qui oseraient réaliser une telle folie. De la même manière, les Dieux gardent leurs domaines jalousement. Même les fées ne tenteraient pas la colère de tels êtres facilement. Donc, leurs règles et respectés et renforcées parmi leur peuple. »

Oh. Cela a du sens. J’essaye de faire mon regard d’étudiant engagé à Teriarch. Je ne suis pas doué, car je ne prêtais pas vraiment attention en classe si je connaissais le matériel, mais si Teriarch était mon professeur, et bien j’irai à tous ses cours.

« Leurs superstitions et lois internent sont faites pour protéger, mais peuvent parfois devenir redondantes. Dans ce monde, par exemple. Les Dieux sont morts. Ils ont plus d’autorité ici, d’où leur contrôle sur la météo. Dans tous les cas, je suspecte que les fées n’aiment pas l’attachement et les dettes, ce qui est pourquoi elles refusent d’aider. De plus, elles aiment les traditions, et demande un cadeau contre de l’aide. »

Un cadeau ? Est-ce que c’étaient mes doigts ? Ou… Non, c’était un échange. Mais leur donner un cadeau ? Un Iphone ?

« Mais assez parler des fées. Ne t’approche pas d’elles, ou pas, mais apporte mon cadeau aux Gnolls. Dis-leur que… C’est pour leur futur. »

Je regarde Teriarch. Il a de nouveau l’air fatigué. Il touche le cercle de téléportation à mes pieds et les symboles brillent.

« Je te souhaite bonne chance Ryoka Griffin, pour les égnimes et pour l’objet. Cela fait bien longtemps que je ne m’étais pas autant amusé au contact d’un mortel. »

Oh, c’est vraiment terminé. Je regarde ses deux magnifiques yeux et je sens un poids dans mon cœur.

« Est-ce que je dois vraiment partir ? Déjà ? »

« J’en ai bien peur. Je ne garde pas longtemps mes visiteurs. Et cet endroit est trop dangereux pour ce genre de visite occasionnel. »

Je cligne des yeux. Teriarch me regarde. Il a raison, bien sûr, mais je ne suis pas d’accord. Je braverai tous les périls pour pouvoir le revoir. Mais est-ce que je peux revenir ? Est-ce que j’ai la permission de revenir ? Est-ce que j’aurai cette chance ?

« Est-ce que tu penses avoir besoin d’une Coursière dans le futur ? Pour une autre livraison, peut-être ? »

Il rit doucement ; le vent faire bouger mes cheveux alors qu’il regarde sa caverne, vaste pour moi mais presque inadéquat pour lui.

« Je ne reçois pas les lettres comme toi, Humaine. Si Reinhart souhaite me parler, elle utilisera de la magie. Non ; j’en ai terminé avec toi. Réjouis-toi, Ryoka Griffin. Tu as vu un Dragon et survécus. »

Il me sourit, exposant des rangées de dents qui me font demander ce qui pourrait affronter un être de son espèce. Pas une armée, pas un tank… Bordel, même un Tyrannosaurus Rex se roulerait en boule à la vue de ces dents. Mais il semble bien plus gentil que lors de notre première rencontre.

« Pars. Et ne dit rien de cette rencontre. Hmm. Tu le feras peut-être. Mais j’ai envie de croire… Oui, j’ai envie de croire que je peux te faire confiance. »

« Je jure de ne rien dire. Tu es un… Mage que j’ai rencontré. Je garderais ma promesse, Teriarch. »

« Peut-être que tu le feras. »

Il baisse la tête et prononce un dernier mot alors que la lumière comme à luire à mes pieds.

« Huma… Ryoka. Même si cela était de la flatterie, je suis heureux de savoir que ton peuple continue de raconter des histoires de mon espèce. »

Je le regarde dans les yeux, la magie m’enveloppe. Est-ce que je dois partir ? J’ai l’impression d’être en sécurité ici. En sécurité et…

« Chaque mot était sincère. »

Un dernier sourire. J’ai vu un Dragon sourire.

« Adieu, Ryoka Griffin. Nous nous ne reverrons pas. »

Non. Mais je disparais avant de pouvoir répondre. La dernière chose que je vois est le sourire de Teriarch. Et puis…

***

Octavia jette une potion sur Erin. Elle était vide donc Erin n’avait qu’à esquiver une bouteille vide. Mais l’autre fille était la recherche d’autre munitions, et Erin avait déjà esquivé une chaise et des poids.

« Dehors ! »

« Je suis désolé ! Je ne savais pas que ça allait faire ça ! »

Erin dansa et évita alors qu’Octavia s’empara d’une bûche pour s’en servir de batte. La Tissée était en train d’essayer de frapper Erin alors qu’elles tournèrent autour du comptoir quand elle entendit un bruit de courant d’air.

Les deux jeunes femmes se retournèrent pour voir Ryoka apparaître à une vingtaine de centimètres du sol. La fille était figée sur place pendant une seconde jusqu’à ce que la magie l’entourant se dissipe. Puis Ryoka cligna des yeux, essaya de faire un pas, se cogna contre une poutre et tomba au sol.

« Mer… »

Elle atterrit au sol et s’agenouilla pour amortir sa chute. Elle ne trébucha pas. Erin et Octavia la regardèrent, impressionnées, avant de se rappeler d’être choqué.

« Ryoka ? »

« Comment est-ce que… »

Ryoka se leva lentement. Sa tête tournait, et elle avait légèrement envie de vomir. Elle regarda le magasin en pagaille, avec de la fumée dans l’air et des milliers d’horrible chose s’ajoutant au miasme suffocant. Elle regarda Erin, qui semblait gênée et avait les yeux écarquillés et Octavia, folle de rage. Elle hocha la tête et pointa la casserole utilisée plus tôt du doigt. Le liquide était toujours en train de buller dans le métal fondu.

« Hum, essaye de rafraîchir les carottes avec quelque chose avant d’ajouter les bois de Corusdeer. Et utilise aussi de la farine. »

Les deux filles se regardèrent, puis regardèrent Ryoka. Erin leva la main.

« Quel type de farine ? »

Hors ligne EllieVia

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Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #168 le: 17 mars 2021 à 16:21:23 »
 
2.47 - Première Partie
 Traduit par EllieVia

Ryoka savait que son sens de la normalité avait changé. Ses réactions face à des choses telles que les monstres et la magie avaient été tempérées par ses expériences en ce monde, et elle pouvait à présent regarder des Gobelins et des sortilèges sans sourciller.
 
Et bien sûr, Erin et Octavia étaient toutes deux de jeunes femmes indépendantes qui avaient autant d’expérience, voire plus, que Ryoka. Mais il était tout de même légèrement inquiétant qu’Octavia soit la seule des deux à réagir normalement.
 
“Comment est-ce que tu… est-ce que c’était un sort de téléportation ?”
 
“Tu penses à quel type de farine, Ryoka ? La farine de gland, ou celle de blé ? Oh, et d’ailleurs, comment as-tu fait ça ?”
 
Ryoka avait envie de vomir. Elle avait la sensation que quelqu’un avait jeté un batteur électrique dans ses entrailles. Elle se souvenait que cela avait été pareil la dernière fois, même si à ce stade elle s’était retrouvée au-dessus des toits de Celum. Elle s’était davantage souciée de ne pas glisser du toit sur lequel elle avait atterri plutôt que de vomir.
 
L’odeur ne l’aidait pas. Octavia l’observait fixement, choquée, mais Erin s’était, à sa manière, adaptée à la situation en une fraction de seconde. Sa résilience mentale avait quelque chose d’admirable.
 
“C’était un sort, donc ? Oh, attends… tu as l’air sur le point de vomir. Tiens !”
 
Elle tendit un grand pot vide à Ryoka. On aurait dit le contenant d’élimination des déchets des réactions alchimiques ratées. La fille élancée repoussa le pot et prit quelques grandes inspirations.
 
“Je vais bien, Erin. Laisse-moi juste une minute. Je vais prendre l’air.”
 
Elle sortit en titubant de l’échoppe. Erin hésita, puis la suivit. Ryoka dut contourner deux chaises renversées et esquiver deux flaques de potions. Le magasin d’Octavia avait été saccagé. Que s’était-il donc passé ?
 
Oh, c’est vrai. Erin.
 
Il fallut un moment à Ryoka pour retrouver son sens interne de l’équilibre. Sa tête lui tournait encore un peu, mais lorsqu’elle se sentit prête à expliquer les choses sans vomir, elle leva la tête.
 
Erin était debout à côté d’elle et contemplait le ciel gris couvert de nuages. L’air d’hiver agitait sauvagement ses mèches de cheveux, mais elle ne paraissait pas le remarquer.
 
Elle souriait. Cela surprit tellement Ryoka qu’elle continua de la regarder fixement pendant quelques instants. Malgré le fait qu’elle se soit retrouvée catapultée dans une ville inconnue, et tout ce qu’elle avait présumablement vécu, Erin souriait toujours.
 
Ryoka toucha son propre visage. Elle ne souriait pas. Elle souriait rarement.
 
Erin lui décocha un petit sourire joyeux. Elle était clairement heureuse. Puis elle jeta ses bras autour de Ryoka.
 
“Hey !”
 
“Je suis tellement contente que tu m’aies trouvée ! J’étais tellement inquiète… mais tu es juste apparue comme ça, de nulle part ! Comment as-tu fait ça ? C’était de la magie ?”
 
“Non… enfin, un peu, si. J’étais avec un mage. J’ai rencontré un mage pendant une livraison, tu te souviens ? Teriarch ?”
 
“Tu parles du mage grincheux ? Il t’a téléportée ?”
 
Ryoka hésita.
 
“Oui. Il m’a aidée à te trouver et à te rejoindre. J’étais… inquiète. Mais on dirait que tout allait bien. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?”
 
“Je n’en sais rien ! Je faisais la sieste et Toren tirait mon chariot, et puis… paf ! Je me suis retrouvée au milieu de nulle part, entourée d’ours et de loups ! Enfin, juste un seul ours.”
 
Ryoka écouta les explications embrouillées d’Erin sur ce qu’il s’était passé. Elle secoua la tête.
 
“Tu as repoussé une meute de loups ? Et fait peur à un ours ?”
 
“Hum. Oui ?”
 
Ryoka aurait voulu ne pas la croire, ou du moins croire qu’Erin exagérait ou se vantait, mais il lui suffit de croiser son regard pour comprendre qu’elle disait la vérité. Cela faisait presque passer l’aventure de Ryoka pour banale.
 
Presque. Le Dragon et les énigmes éclipsaient tout de même le fait de combattre des loups à mains nues. Elle avait encore l’impression d’avoir vécu un rêve, alors même que cela ne faisait que quelques minutes qu’elle avait vécu les faits. Elle avait parlé à un Dragon. Un Dragon. Ils existaient bel et bien. Il existait bel et bien.
 
Ryoka soupira. Elle était de retour dans le monde réel. Elle devait se concentrer. Elle remarqua qu’Erin ne l’avait toujours pas relâchée et fronça les sourcils.
 
“Okay. Ça suffit. Lâche-moi.”
 
Elle se dégagea de l’étreinte d’Erin et cette dernière lui adressa un sourire éclatant.
 
“Je suis juste tellement heureuse que tu sois là ! Tu ne vas pas y croire quand je vais te dire qui je viens de rencontrer ! Cette fille, là - celle qui est énervée - elle s’appelle Octavia et c’est une [Alchimiste] ! Tu y crois, ça ? Et elle a plein de potions cools !”
 
“Je te crois. Je la connais, en fait.”
 
Ryoka se retourna vers l’échoppe. Octavia avait laissé les filles quelques instants pour essayer d’éponger un peu de potion par terre.
 
“Qu’est-ce qu’il s’est passé, bon sang ? J’ai vaguement vu ce que vous faisiez lorsque Teriarch vous a scrutées…”
 
“Whoa ! Il peut scruter les gens ?”
 
“... Mais je n’ai pas bien vu. Erin, qu’est-ce que tu fais ?”
 
“Viens, je vais te montrer !”
 
Erin entraîna Ryoka à sa suite et elles retournèrent dans l’échoppe. À l’instant où elles y pénétrèrent, les sinus de Ryoka furent de nouveau agressés par l’odeur nauséabonde qui se dégageait de la pièce. Son nez était déjà en train de s’engourdir.
 
“Non ! Non !  Dehors ! ”, hurla Octavia lorsqu’elle vit Erin entrer. À la grande surprise de Ryoka, elle pointa la serpillière sur Erin comme s’il s’était agi d’une lance pour essayer de forcer l’ [Aubergiste] à garder ses distances.
 
“Hey ! Attention, Octavia ! Je vais t’aider à nettoyer ! Aïe !”
 
Ryoka attrapa la serpillière et regarda fixement la fille de tissu cousu. Octavia avait l’air normale, si l’on exceptait l’allure Frankeinsteinesque que lui conféraient les coutures sur ses épaules et sur son cou. Elle apparaissait également curieusement à cran. Elle pointa Erin du doigt.
 
“Ryoka, tu connais cette fille ?”
 
“Salut, Octavia. Qu’est-ce qu’il se passe ?”
 
La fille à la peau sombre agita les mains et essaya de pousser Erin hors de son magasin.
 
“Fais quelque chose ! Cette imbécile folle furieuse va finir par toutes nous tuer  !”
 
“Oh, pitié ! Ce n’était qu’un… que deux accidents !”, protesta Erin, mais Octavia était de toute évidence bouleversée. Elle fusilla Erin du regard, les poings serrés.
 
“Tu as fondu un trou dans ma cuisine ! Et ensuite, tu as failli nous empoisonner toutes les deux !”
 
“Qu’est-ce qu’il s’est passé ?”
 
Ryoka s’interposa entre les deux filles. Elles tentèrent toutes deux de lui expliquer en même temps, en ponctuant leurs phrases de grands moulinets de bras et d’accusations.
 
“Je voulais juste faire quelques trucs magiques ! Comme à manger, ou une potion ! J’ai même donné une sacrée quantité d’or à Octavia pour qu’elle me file un coup de main !”
 
“Je croyais que tu voulais juste faire quelques expériences ! Je ne savais pas que tu étais aussi tarée !”
 
Octavia pointa un doigt tremblant en direction de la zone où l’odeur était la plus prégnante. Ryoka aperçut ce qui semblait être l’épicentre d’un désastre localisé ; un chaudron avait à moitié fondu, et un résidu violet épais s’était accroché à toutes les surfaces environnantes. L’[Alchimiste] se tourna vers Ryoka d’un air implorant.
 
“S’il te plaît, éloigne-là de mes ingrédients et de mes potions ! Elle n’arrête pas de les mélanger sans se soucier du danger !”
 
Les deux filles se tournèrent pour dévisager Erin, qui parut blessée.
 
“C’est pourtant bien comme ça que ça fonctionne, l’alchimie, pas vrai ? Il faut expérimenter pour…”
 
Non !
 
Octavia tira sur ses dreadlocks. Ryoka ne pouvait qu’être d’accord avec elle sur ce point.
 
“Erin, tu ne peux pas te contenter de mélanger des ingrédients et de potions comme ça. Si l’alchimie ressemble de près ou de loin à la science, il faut que tu documentes ton travail. Et tous ces trucs sont magiques. Il te faut des dispositifs de sécurité.”
 
“Quoi, sérieux ?”
 
“C’est ce que je t’ai dit !  Mais tu as créé un nuage empoisonné et fait fondre...”
 
“Octavia, ferme-là une seconde.”
 
Les deux filles se turent et regardèrent fixement Ryoka. Elle avait vaguement le sentiment d’être une institutrice en train de gérer deux morveuses. Mais Ryoka ne pouvait s’empêcher de sourire. Erin était saine et sauve, et elle avait même réussi à énerver Octavia. Et Ryoka avait un sac plein d’argent et un grimoire. Il fallait bien que quelque chose se passe mal à ce moment-là, non ?
 
“On va reprendre depuis le début. Octavia, je viens de terminer une livraison et je suis venue ici pour retrouver Erin.”
 
“Mais comment… je ne connais personne qui ne soit capable de jeter un sort de [Téléportation] qui sorte de nulle part comme ça. Est-ce qu’il y avait un cercle magique ? Personne ne peut juste claquer des doigts et… attends… cette livraison dans les Hautes Passes…”
 
“Secret professionnel, Octavia. Je ne peux rien te révéler.”
 
La tissée parut déçue. Mais elle écarquilla alors les yeux.
 
“Est-ce que c’est celui qui a fait la potion ? Est-ce que tu as une autre…”
 
Ryoka soupira.
 
“Ferme-là. S’il te plaît. Octavia, je te présente Erin. Une amie à moi. C’est une [Aubergiste] qui vient de Liscor, et qui est loin de chez elle.”
 
“Salut.”
 
“Et Erin, voici Octavia, une [Alchimiste] dont la langue trop pendue finira par lui jouer des tours. Elle essaie d’escroquer tous ceux qui la croisent, donc n’accepte aucun de ses marchés.”
 
“C’est…”
 
“À présent, expliquez-moi comment vous vous êtes rencontrées. Et ce qu’il s’est passé. Depuis le début.”
 
Les deux filles échangèrent un regard. Puis elles reprirent la parole pour lui raconter dans l’ordre ce qu’il s’était passé, et Ryoka put enfin suivre leurs péripéties.
 
Voici ce qu’il s’était passé : Erin, en arrivant dans cette ville, avait une jarre pleine d’abeilles et deux jarres de miel. Elle avait également émis le souhait de se débarrasser des jarres sus-citées, et était par conséquent partie chercher une [Alchimiste] à qui les vendre. Octavia, étant connue comme une [Alchimiste] très entreprenante (et agaçante) avait été plus que ravie de prendre la marchandise d’Erin, et son argent aussi, si possible.
 
Le rebondissement intéressant de cette histoire, c’est qu’Erin avait été plus que partante pour donner tout cela à Octavia, à la condition qu’elle l’aide à faire ses propres expériences. Octavia avait accepté avec joie, mais il s’était avéré que le style d’expérimentation d’Erin était complètement fou, et c’était un euphémisme.
 
“Elle a jeté deux potions dans la mixture. Juste comme ça.”
 
Octavia pointa un doigt tremblant là où s’était échappée la fumée empoisonnée. Elle avait été neutralisée par une espèce de poudre blanche, mais Ryoka et Erin se tenaient tout de même loin de la zone.
 
“Et c’était après qu’elle eut fait fondre mon meilleur chaudron en essayant de faire de la soupe avec des cornes de Corus en poudre !”
 
Erin haussa les épaules d’un air impuissant.
 
“Je pensais pouvoir créer quelque chose de bon et de chaud, tu vois ? Quelque chose de magique.”
 
“Je t’ai dit que ça ne pouvait pas marcher. Les cornes de Corus sont tellement chaudes qu’elles peuvent presque tout faire fondre. Les mettre sur le feu, c’est chercher à faire fondre sa cheminée. Et dans une soupe ? Tu pourrais faire fondre ton propre estomac !”
 
“Mais Ryoka a dit…”
 
“Erin, Octavia a raison sur ce point.”
 
“Quoi ?”
 
Erin regarda Ryoka qui secouait la tête. Cette dernière était mal à l’aise avec la description que lui avait faite Octavia des expérimentations d’Erin. Erin aurait facilement pu faire sauter tout le magasin d’Octavia ou se tuer en essayant ses propres mixtures.
 
“Je sais que tu es enthousiaste, mais tu devrais vraiment réfléchir à ce que tu veux faire avant d’expérimenter. Donne-toi un objectif, fais une hypothèse, et ensuite seulement, essaie de faire ton mélange d’ingrédients, d’accord ? Et vérifie les étapes avec Octavia avant.”
 
“Aw.”
 
Erin s’affaissa légèrement. Octavia eut l’air soulagée.
 
“Bien. À présent, j’imagine que tu vas payer pour réparer les dégâts. Je t’enverrai la facture - tu peux y aller, et…”
 
“Quoi ? Je ne vais pas partir maintenant. Je n’ai pas encore testé la moitié des trucs que je voulais essayer !”
 
L’[Alchimiste] se figea.
 
“Quoi ? Tu n’es pas sérieuse.”
 
Erin parut indignée. Elle attrapa sa bourse et la fit tinter devant les yeux d’Octavia.
 
“Je t’ai payée pour expérimenter, non ? D’accord, il y a eu des ratés, mais je peux encore essayer des trucs ! Tu as promis !”
 
Octavia s’étouffa à moitié et essaya de protester, mais Erin était déjà en train de chercher d’autres ingrédients et d’autres potions à mélanger et assembler.
 
Apparemment, ce marché-là s’était retournée contre la tissée de manière spectaculaire. Un tic agita les lèvres de Ryoka. Elle vit Erin inspecter une étagère de potions de mana. Octavia, outrée, tendit la main pour lui attraper l’épaule, mais Ryoka l’intercepta.
 
“N’essaie pas de l’arrêter. Erin se bat mieux que moi ; je l’ai vue tuer des zombies avec une poêle. Elle peut vaincre un Gnoll à mains nues.”
 
Tout cela était vrai, mais Erin rougit et Octavia hésita.
 
“Mais… enfin, je comprends bien qu’un marché est un marché, mais soyons raisonnable, Ryoka. Tu ne peux pas t’attendre à ce que je respecte ma part du marché maintenant, si ? Et les dégâts, et le coût de mes réactifs perdus ? Certes, je l’ai un peu compté dans le prix, mais je devrais être indemnisée pour les dégâts de mon laboratoire et mon traumatisme, vraiment. Tu ne peux pas vraiment justifier le fait de laisser Erin continuer comme si de rien n’était après tout ce qu’elle a fait, pas vrai ? Disons qu’on est quittes et j’ajouterai une… non, deux potions gratos, d’accord ?”
 
Ryoka vit le regard d’Erin les balayer pendant qu’Octavia la cajolait en plaidoyant. Elle haussa un sourcil.
 
“Combien t’a payée Erin, exactement, pour que tu la laisses utiliser ton laboratoire ?”
 
La tissée hésita.
 
“Hum…”
 
“Si c’est plus de dix pièces d’or, elle pourrait probablement payer toute cette étagère de potions. Je sais qu’elles ne sont pas de haute qualité. Et combien coûtent les carottes ? Quelques cornes de Corus ?”
 
“Eh bien… je veux dire… on ne peut pas réduire le coût des ingrédients de base à leur simple valeur pécuniaire, Ryoka ! Tu le sais bien. Toi et moi… nous sommes des femmes d’affaires. Tu sais qu’il y a le coût du transport, et les coûts d’obtention pour les aventuriers et en hiver, les prix montent à une vitesse ahurissante…”
 
Ryoka regarda Octavia droit dans les yeux jusqu’à ce qu’elle se taise. Elle se tourna vers Erin.
 
“Vas-y, Erin. Déchaîne-toi.”
 
Erin leur adressa un sourire solaire. Elle avait déjà une poignée de carottes dans une main et une autre corne de Corus. Octavia pâlit.
 
Arrête ! As-tu la moindre idée du prix de ces c…. non, pas celle-là ! C’est un ingrédient rare ! Je n’en ai qu… Ryoka, fais quelque chose ! Ryoka !




***




C’était vraiment amusant, l’alchimie. Erin ne voulait pas devenir [Alchimiste], et Ryoka lui avait dit qu’elle ne devrait pas accepter d’autre classe, de toute façon, mais elle adorait la sensation que lui procurait le fait de faire des expériences avec tout ce que possédait Octavia.
 
Certes, elle avait failli s’empoisonner à cause de cet affreux nuage, mais c’était une erreur. Ryoka était là, à présent, donc Erin faisait les choses pas à pas. Elle ne mettait même plus de potions dans sa mixture, à présent ; elle faisait quelque chose qu’elle avait toujours voulu essayer. Elle créait de la nourriture magique.
 
Lentement, Erin mélangea ce qu’il restait de poudre de corne de Corus dans la grande marmite de soupe qui bouillonnait sur le feu. Cette fois-ci, la poudre se dissout sans que toute la mixture ne chauffe à blanc et ne fasse fondre la marmite, et Erin considéra que c’était bon signe.
 
“Mmh. Ça sent bon, pas vrai, Ryoka ?”
 
“Mmh.”
 
La réponse provenait du bureau à quelques pas de là. Ryoka avait posé la tête sur le bureau, assise sur l’un des tabourets d’Octavia. Elle avait écarté tout le matériel d’alchimie pour pouvoir s’étaler sur la surface lisse.
 
Elle avait l’air fatiguée. Mais elle tenait compagnie à Erin pendant que cette dernière travaillait, et Erin était contente qu’elle soit là. Elle avait été surprise de voir Ryoka tomber du ciel. Est-ce que c’était de la magie ? Elle n’avait pas vraiment raconté ce qu’il s‘était passé à Erin, mais cela ne la dérangeait pas. Ryoka l’avait trouvée !
 
Avec précautions, Erin ajouta quelques feuilles de thym séché dans la soupe. Cela ne faisait pas partie de sa formule magique ; c’était juste pour le goût.
 
Octavia était partie sangloter quelque part, ou du moins c’était ce qu’Erin supposait. Elle s’était mise très en colère parce qu’Erin ne faisait pas assez attention, mais c’était bien à cela que servait l’[Instinct de Survie], pas vrai ? De plus, Erin n’avait rien détruit de plus après ces deux premières tentatives. Elle avait juste utilisé beaucoup d’affaires d’Octavia, voilà tout.
 
Et apparemment, cela en avait valu la peine. Erin prit une grande inspiration et inhala l’odeur de sa nouvelle soupe. La suggestion de Ryoka avait fonctionné.
 
“Voyons voir. Des carottes froides et de la gélatine, beaucoup de farine de blé, et moins de corne de Corus. Et j’ai lavé la corne, cette fois-ci !”
 
Erin n’était pas certaine que les ingrédients d’Octavia soient comestibles, mais la corne en poudre avait été lavée, et à présent, elle cuisait. Tout allait bien, n’est-ce pas ?
 
Ryoka ouvrit un œil et contempla la soupe bouillonnante.
 
“Pourquoi as-tu ajouté les herbes ? Ça ne risque pas de tout faire foirer ?”
 
“Non… je ne crois pas. Tu vois, si c’était une potion, il faudrait tout mettre tant que c’est chaud et je ne pourrais pas assaisonner. Mais ce n’est qu’un ingrédient normal, donc Octavia a dit que ça allait sans doute bien se passer.”
 
“Ah. Il n’y a pas de catalyseur, hein ?”
 
“Hum. Oui ? C’est juste de la nourriture, donc je ne fais pas vraiment de l’alchimie à proprement parler.”
 
“Ça m’a l’air bon. C’est normal que ça bouillonne comme ça ?”
 
Erin se tourna vers la marmite et poussa une exclamation. Les cornes de Corus avaient rendu la soupe extrêmement chaude. Mais la farine et l’épaisseur de la mixture diluaient la chaleur : elle se contentait de cuire à gros bouillons plutôt que de faire fondre la marmite. Elle remua la soupe, souffla dessus et ajouta de la farine et de l’eau sous les yeux de Ryoka.
 
“C’est un peu irréel de te voir ici, Erin.”
 
“Oui, je n’arrive pas à croire qu’il se soit déjà passé tout ça. Bizarre, pas vrai ? Je n’aurais jamais cru que je pourrais visiter une ville Humaine si facilement.”
 
“Moi non plus. Tu sais qu’il y a plus de cent milles d’ici à Liscor ?”
 
Quoi ?
 
“Tu as fait le trajet en une journée. Même si tu dormais, Toren devait être en forme pour courir si loin et si vite. Et tu dis que tu as dormi tout du long ?”
 
Erin se gratta la joue, mal à l’aise.
 
“Je, euh, je n’avais pas beaucoup dormi la nuit précédente, d’accord ? J’ai peut-être dormi longtemps.”
 
Ryoka soupira. Erin décida de se retourner et de regarder si sa soupe était redevenue plus maîtrisable.
 
“Ça va, Ryoka ? Tu n’as pas l’air en forme.”
 
Elle vit les deux épaules de l’Asiatique comateuse tressaillir.
 
“Je suis un peu fatiguée. La journée a été longue.”
 
“Je suis d’accord.”
 
Erin attrapa un bâtonnet et le leva dans les airs. Elle regarda d’un air méfiant la couche rose étalée à son extrémité, puis frissonna et le plongea dans la soupe, priant pour qu’elle n’en gâche pas le goût.
 
Octavia avait une façon intéressante de tester ses potions. Elle avait ce… truc. On aurait dit un morceau de peau sur un bâtonnet, pour dire la vérité. C’était dégueulasse, mais la baguette provenait d’une fiole avec des runes magiques dessus. D’après Octavia, elle imitait la peau humaine et d’autres fonctions physiologiques. Et elle était réactive, donc on pouvait voir ce qu’il arrivait à la peau ou à l’estomac si on les plongeait dans la potion. Si quoi que ce soit se mettait à brûler, à noircir, ou se mettait à mourir, c’était qu’il y avait un problème.
 
Les bâtonnets étaient chers, et Erin avait fait brûler les quatre derniers tests qu’elle avait utilisés dans sa soupe. Quelque chose dans la mixture faisait qu’elle était littéralement trop chaude pour être consommable, même lorsqu’Erin avait sorti la marmite du feu. Mais à présent, elle pensait avoir réussi.
 
“Oh, hey, regarde, Ryoka ! Cette fois-ci, elle ne brûle pas !”
 
Ryoka leva la tête à contrecœur et observa le test charnu dégoulinant qu’Erin avait sorti de la soupe.
 
“C’est dégoûtant. Rappelle-moi pourquoi tu voulais utiliser le laboratoire d’Octavia, Erin ?”
 
Erin hésita. Elle remua encore un peu la soupe puis la sortit du feu. Elle prit la parole en remplissant un bol de sa mixture d’un orange-jaune vif. Des morceaux de thym flottaient dedans, et la [Cuisine Avancée] d’Erin lui soufflait que le goût n’était probablement pas affreux. Mais le véritable test allait commencer lorsqu’elle verrait comment elle affectait quelqu’un.
 
“Je voulais faire quelque chose de magique .Quelque chose… d’utile. Quelque chose que personne ne peut voler et que je sois la seule à pouvoir faire, tu vois ? Peut-être même quelque chose qui puisse aider les gens - pas juste les nourrir. Comme la boisson de fleurs de fées.”
 
Elle tendit le bol à Ryoka.
 
“Tiens. Je crois que c’est bon. Tu veux tester ?”
 
Ryoka regarda fixement le bol de liquide fumant puis leva les yeux sur Erin.
 
“Pourquoi est-ce que tu ne l’essaies pas ? Ce n’est pas plutôt à toi de la goûter, comme tu en es la créatrice ?”
 
Erin hésita.
 
“Parce que… je n’ai pas envie.”
 
“Alors, pourquoi devrais-je essayer ce truc ?”
 
“Aw, s’il te plaît. C’est probablement inoffensif. Le test de chair n’a pas réagi.”
 
“Je ne trouve pas ça rassurant. Je pourrais tout de même m’intoxiquer ou faire une horrible réaction.”
 
“Mon [Instinct de Survie] ne se déclenche pas. Ce qui veut dire que c’est bon, je crois. Et Octavia a dit que les cornes de Corus ne sont pas toxiques. Juste… brûlantes.”
 
Ryoka regarda la soupe comme s’il s’était agi d’une bombe à retardement en train d’entamer lentement son décompte.
 
“Non.”
 
“Aw, allez, Ryoka, je te mets au défi de la manger.”
 
Erin poussa le bol sur la table. Ryoka le repoussa.
 
“J’ai dit non.”
 
“Je te mets doublement au défi.”
 
“Non.”
 
“Je te mets triplement au défi.”
 
“Erin…”
 
“Je te mets triplement doublement sacrément au défi.”
 
“Arrête.”
 
“Je te mets quadruplement sacr…”
 
“D’accord, très bien. Ferme-là. Je vais la goûter.”
 
Ryoka attrapa le bol et hésita en examinant la soupe. Elle plongea un doigt dans la soupe avec précautions puis leva les yeux sur Erin.
 
“Si je meurs…”
 
“Tu ne vas pas mourir. Goûte, c’est tout !”
 
Ryoka se tourna et pointa un mur du doigt.
 
“Les potions de soin sont là-bas.”
 
“Je sais.”
 
“Et la potion de neutralisation d’Octavia est ici. Elle annule la plupart des potions.”
 
“Ryoka, tout va bien se passer ! Goûte !”
 
Ryoka examina la potion, la renifla, soupira, puis en avala de mauvaise grâce une petite gorgée. Elle grimaça aussitôt.
 
“C’est brûlant !”
 
Elle se lécha les lèvres, réfléchit un instant, puis en avala un peu plus.
 
“C’est… plutôt bon, en fait.”
 
“Vraiment ?”
 
Erin lui décocha un sourire radieux. Ryoka hocha la tête en avalant le reste du bol.
 
“Pfiou. C’est chaud. Et ça...reste… chaud. Erin ? Qu’est-ce qu’il se passe ?”
 
Ryoka se tâta précautionneusement l’estomac et Erin essaya de lui expliquer.
 
“Les cornes de Corus brûlent longtemps. Je me suis dit… tu sais, comme c’est magique, je pourrais la mettre dans un plat pour réchauffer les gens. Parce que… il fait si froid.”
 
Ryoka réfléchit. Elle se tâta l’estomac puis haussa les épaules.
 
“Ce n’est pas douloureux. Et on dirait que la chaleur se répand. J’ai l’impression que je pourrais me balader dehors toute nue sans problème. Mais ce n’est pas désagréable...”
 
“S’il te plaît, ne te mets pas à poil.”
 
Les deux filles éclatèrent de rire. Puis Ryoka se tut. Elle contempla la marmite de soupe puis se tourna vers son amie.
 
“Erin. Est-ce que tu sais ce qu’il s’est passé ? Pourquoi as-tu disparu aussi soudainement ? Où est parti Toren ?”
 
Elle avait bien une idée, mais Erin ne voulait pas la dire à voix haute. Elle hocha lentement la tête et son sourire disparut.
 
“Je crois qu’il a fait quelque chose. Je crois que c’est lui qui m’a abandonnée au milieu de nulle part.”
 
Ryoka hocha la tête. Elle laissa quelques instants à Erin pour regarder le feu, puis elle posa sa deuxième question.
 
“... Tu vas faire quoi ?”
 
Erin haussa les épaules. Elle se sentait bizarre lorsqu’elle songeait à ce qu‘avait fait Toren. C’était une trahison. Elle ne savait ni pourquoi, ni comment… elle ne l’en avait même pas cru capable. Mais lorsqu’elle pensait à son squelette qui l’aurait délibérément abandonnée pour qu’elle se perde ou qu’elle meurt, son cœur se serrait. Elle répondit à voix basse.
 
“Il faudra peut-être que je le tue. Ou bien… s’il se contente de désobéir aux ordres, Pisces pourra peut-être le réparer ? Il faut que je demande à Pisces. Mais s’il est dangereux, je vais devoir m’occuper de lui d’une manière ou d’une autre.”
 
“Est-ce que c’est seulement possible ? Il a l’air immortel et il est dangereux.”
 
“Il n’est pas si fort que ça. Je veux dire, il est un peu plus fort qu’avant, mais si on le met en pièces on peut l’empêcher de se reformer.”
 
Ryoka hocha lentement la tête. Erin sourit, l’amertume se mélangeant à la tristesse.
 
“J’aurai peut-être besoin d’aide, en revanche.”
 
“C’est pour ça que je suis là, pas vrai ? Je vais te filer un coup de main.”
 
Doucement, comme si son visage ne savait pas trop comment ça marchait, Ryoka sourit. Erin lui rendit son sourire.
 
“Tu veux qu’on montre la soupe à Octavia ?”
 
“J’imagine que oui. Je vais la chercher. Elle boude à l’étage.”
 
Erin versa de la soupe dans un autre bol et Ryoka alla chercher Octavia. L’expression de l’[Alchimiste] n’était pas très chaleureuse lorsque Ryoka finit par la convaincre de descendre voir la création d’Erin, mais sa curiosité naturelle prit le dessus et quelques minutes plus tard, elle essayait elle-même la soupe.
 
“C’est chaud, en effet, même lorsqu’on la sort du feu. Regarde - j’ai ajouté de la neige et la température n’a même pas changé. Le goût est plus aqueux, cela dit.”
 
Octavia tapota son corps puis retira l’un de ses bras et en étudia le tissu. Elle le rattacha sous le regard abasourdi d’Erin puis haussa les épaules.
 
“On dirait que l’effet se répand à partir de l’estomac. Cela n’a pas affecté mon bras lorsqu’il était en mode tissu, mais l’effet a repris lorsque je l’ai recousu. J’ai chaud de partout.”
 
“Toi… mais que…”
 
“J’ai chaud. Un peu trop, même. Si j’étais dehors, ce serait parfait. Et… attends, je me demande si l’effet protège vraiment du froid ou s’il ne donne qu’une sensation de chaleur ?”, commenta Ryoka en allant chercher un peu plus de neige à l’extérieur. Elle fit fondre la neige qu’elle tenait en quelques secondes, et sourit.
 
“Je parie que je pourrais courir pieds nus tant que ça dure.”
 
“Je peux carrément vendre ça.”
 
Les yeux d’Octavia brillaient. Elle se tourna vers Erin.
 
“Enfin, c’est quand même très chaud quand on l’avale. Il faudra peut-être que tu ajustes ta recette.”
 
Ryoka acquiesça. Puis elle eut une idée et fronça les sourcils.
 
“Bon sang, Erin. Est-ce que ça va être aussi brûlant à la sortie qu’à l’entrée ?”
 
“Beûrk. J’espère que non. Mais ça te réchauffe, pas vrai ?”
 
Erin écarta le tour de magie du bras d’Octavia quelques instants pour se réjouir de son propre succès. Elle but une petite gorgée de soupe et sentit la chaleur se répande. Oui, elle avait réussi !
 
“Comment as-tu su que ça allait marcher ?”
 
Octavia dévisageait Erin d’un air curieux. Erin haussa les épaules.
 
“J’ai juste cette… compétence. Elle s’appelle [Mets Prodigieux] et elle marche un peu comme [Cuisine Avancée]. J’ai une espèce d’instinct qui me guide pour faire des plats magiques. Je crois.”
 
Ryoka se gratta la tête.
 
“Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi la soupe fonctionne comme ça. Qu’est-ce qui crée cet effet dans les cornes ?”
 
“Sais pas. C’est magique.”
 
Octavia s’éclaircit la gorge.
 
“Les cornes de Corus sont utilisées comme un carburant alternatif par les [Forgerons], les [Chefs]... quiconque a besoin d’un feu vraiment très chaud. Elles brûlent longtemps et tellement chaud qu’il faut les couper pour pouvoir vraiment les utiliser. Une corne peut coûter jusqu’à douze pièces d’argent, voire le double en cas de pénurie - tu veux savoir combien tu en as utilisé ?”
 
Elle regarda Erin d’un œil noir mais cette dernière soutint son regard.
 
“Tu veux savoir combien je t’ai payée ?”
 
“C’est à peine suffisant pour…”
 
Octavia hésita. Apparemment, même elle avait du mal à mentir droit dans les yeux.
 
“La soupe complémentera très bien mon stock. Écris-moi juste la recette et j’améliorerai la mixture. Je peux probablement la vendre pour…”
 
“Attends, c’est la soupe d’Erin. Pas la tienne.”
 
“Oh, elle peut l’avoir. Je n’en ai pas besoin pour le moment ; je sais comment la faire. Mais je ne partagerai pas la recette.”
 
Quoi ?
 
Octavia bougea à la vitesse de l’avarice. Elle se planta devant Erin et lui jeta un regard noir. Ryoka tendit la main vers son épaule, mais cette fois-ci, Octavia la repoussa.
 
“Ça ne faisait pas partie de notre accord ! Je t’ai laissée faire tes expériences ici… je mérite de connaître la recette !”
 
Erin regarda l’alchimiste en clignant des yeux.
 
“Non, ça ne faisait pas partie de notre accord, en effet.”
 
“Exacte… hein ?”
 
“Ça ne faisait pas partie de notre accord. Je voulais juste expérimenter ; je n’ai jamais dit que je te donnerais les recettes.”
 
“Oui… mais… inutile de se précipiter maintenant, Erin. Nous pouvons passer un marché…”
 
“Demain, peut-être. Ryoka a dit qu’il fallait qu’on aille faire d’autres trucs, maintenant. Je reviendrai donc demain, Octavia ! JE veux essayer de faire plein d’autres trucs la prochaine fois.”
 
“Attends, tu…’
 
Ryoka claqua la porte au nez d’Octavia en souriant. Erin sourit aussi et elles descendirent la rue. Ryoka avait déjà quitté ses chaussures et les avait placées dans son sac de Coursière, et elle marchait pieds nus avec précautions sur les pavés gelés. Elle sourit.
 
“Ça marche vraiment bien, ton truc. Toutefois, j’avoue que je suis surprise, Erin. Je ne m’attendais pas à ce que tu sois si malpolie avec Octavia. Elle est insistante, mais c’était surprenant.”
 
Pour tout dire, Erin se sentait coupable. Elle grimaça d’un air mécontent.
 
“Oui, je me suis rendu compte qu’elle essayait de m’avoir assez vite. Je ne voulais pas être méchante, mais elle ne me laisse juste rien faire si je ne fais pas mon truc, tu vois ce que je veux dire ?”
 
“Ça me va, en tout cas. Ça marche bien sur elle.”
 
Ryoka enfonça un pied dans une congère, le retira et le secoua pour en faire tomber la neige. Cette fois-ci, son sourire s’étala sur son visage comme celui du Chat du Cheshire. Erin l’avait rarement vue aussi heureuse.
 
“C’est vraiment incroyable, bordel. Je peux courir grâce à ta soupe, Erin !”
 
“Tu peux bien courir sans, non ? Je t’ai déjà vue courir dans la neige…”
 
“Pas comme ça.”
 
Ryoka agita la main et secoua la tête.
 
“Courir avec ces chaussures ? Je suis lente, là-dedans. Je cours plus vite pieds nus ; c’est vraiment utile, ton truc. Moi, j’achèterai tout ton stock de soupe même si personne d’autre n’en veut.”
 
“Je crois que beaucoup de gens mangeront de ma soupe ! N’est-pas incroyable que personne ne l’ait créée avant ?”
 
“Oui. Incroyable. Ou… impossible.”
 
“Qu’est-ce que tu veux dire ?”
 
Ryoka guida Erin dans la rue, s’attirant de nombreux regards étant donné qu’elle marchait dehors vêtue uniquement d’un t-shirt et d’un short, sans chaussures, un jour d’hiver.
 
“J’aimerais bien savoir si Octavia pourrait reproduire ta soupe, même avec une recette. Il est possible qu’elle en soit incapable, ou du moins pas aussi aisément que toi. Tu as une compétence, pas vrai ? Il est possible que ton [Mets Prodigieux] te permette de faire de la nourriture magique sans avoir besoin de catalyseur ou de sortilège.”
 
“Vraiment ? Ce serait tellement cool !”
 
Erin hâta le pas, peinant à suivre les grandes foulées de Ryoka. Cette dernière le remarqua et ralentit le rythme, menant Erin au cœur de la ville.
 
“Où va-t-on, d’ailleurs ?”
 
Jetant un regard aux panneaux à la croisée de deux rues, Ryoka tourna à droite. Elle ralentit de nouveau pour marcher à côté d’Erin, haussant la voix pour couvrir le bruit d’une charrette en approche.
 
“Pour commencer. Il faut qu’on envoie un message à Liscor pour dire à tout le monde que tu es saine et sauve. Olesm, Selys, Klbkch… même Halrac s’inquiétait pour toi, tu sais. Mrsha n’a pas arrêté d’essayer de me suivre quand je suis partie.”
 
Elles se déplacèrent toutes deux vers le bord de la chaussée pour éviter la charrette qui passait à côté. Ryoka, en particulier, garda ses pieds hors de son chemin. Le conducteur de la charrette regarda fixement Ryoka en passant, manquant de peu renverser un piéton qui poussa un juron.
 
“Tu ne t’es jamais demandé comment les villes faisaient pour communiquer à part avec les Coursiers et les caravanes ?”
 
“Non ?”
 
Erin s’était dit que les Coursiers étaient l’unique moyen de communication. Ryoka secoua la tête et expliqua.
 
“Il y a un sort - [Message]. On peut envoyer, disons, l’équivalent d’e-mails magiques aux gens. Pas de longs messages, et je crois qu’il y a un coût de mana qui varie avec la distance et peut-être même l’atmosphère, mais…”
 
“Oh ! Tu veux dire, comme Twitter ? Un Twitter magique ?”
 
“Oui, un truc dans le genre.”
 
Ryoka soupira.
 
“C’est vraiment cher, par contre. On ne va donc envoyer qu’un seul message pour toi. Réfléchis à ce que tu veux dire ; sois concise. Dans tous les cas, ça coûte quelques pièces d’or.”
 
“C’est beaucoup pour un seul sort !”
 
Erin était outrée, mais Ryoka était résignée.
 
“C’est un seul sort, mais il n’y a pas beaucoup de gens qui se portent volontaires pour jouer au téléphone toute la journée. De plus, tous les [Mages] n’apprennent pas le sort. Ceria m’a dit qu’il n’était d’ailleurs pas facile à jeter. Il faut être au moins Niveau 15, un truc dans le genre. Voilà, on y est. C’est dans la même rue que la Guilde des Coursiers.”
 
Erin admirait tellement la vue qu’elle faillit manquer le bâtiment que Ryoka lui montrait. Cette dernière avait l’air de considérer que tout ceci était normal, mais c’était la première ville où était allée Erin à part Liscor, et même alors, elle n’avait jamais vraiment exploré toutes les ruelles et bâtiments là-bas non plus.
 
Les gens ici avaient l’air tellement normaux que c’en était presque douloureux. Certes, ils portaient des vêtements plus rustiques, avec beaucoup moins de couleurs et de logos que ce à quoi Erin était habituée, mais ils étaient tous Humains. Certes, certains conducteurs de chariots injuriaient les piétons et quelques personnes étaient armées d’épées, mais n’était-ce pas la même chose que les gens qui s’énervaient en voiture et les gens qui ramenaient des pistolets de chez eux ?
 
Les gens restaient des gens. Et bien qu’Erin fût heureuse d’avoir des amis Drakéides, Gnolls et Antiniums, elle se sentait toujours un peu seule à Liscor. Mais ici, tout le monde était Humain.
 
Cela la fit sourire. Et comme elle souriait, l’expérience d’Erin dans les rues de Celum fut bien différente de celle de Ryoka.
 
La Coursière fendait les foules, impatiente, et attendait souvent Erin, les sourcils constamment à moitié froncés. Mais Erin souriait et disait “bonjour” ou “excusez-moi” aux gens lorsqu’elle passait à côté d’eaux. Et pour chaque personne qui la regardait d’un air outré ou qui se contentait de l’ignorer, deux autres lui souriaient ou répondaient, surpris.

« Modifié: 18 mars 2021 à 19:17:53 par EllieVia »

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Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #169 le: 17 mars 2021 à 16:25:20 »

 
2.47 - Deuxième Partie
 Traduit par EllieVia

Erin se démarquait, dans la foule. Ryoka le remarqua en attendant Erin près d’un grand bâtiment avec le symbole d’une baguette ailée peinte sur un panneau. Elle vit que cela ne posait aucun problème à Erin de faire coucou à un aventurier ou à un garde en train de marcher dans la rue. Les autres citoyens gardaient leurs distances avec les gens armés à moins de les connaître, mais Erin était dénuée de peur. Et les guerriers, surpris, lui répondaient d’ordinaire d’un geste de la main ou d’un sourire maladroit.
 
Erin ne remarqua que le regard étrange que lui jeta Ryoka avant d’ouvrir la porte. Elle pénétra à l’intérieur, et le changement de température la fit hoqueter.
 
“Il fait tellement chaud !”
 
En effet, on aurait presque dit qu’elles venaient de changer de climat. Et pourtant, il n’y avait pas de cheminée dans la pièce immense qui leur faisait face. Un grand escalier courait le long d’un mur. Ryoka jeta un œil au chambranle de la porte.
 
“Des runes chauffantes ou un truc du genre. Ça a l’air cher.”
 
Elle laissa Erin avancer dans la pièce. Ni Ryoka, ni Erin n’avait jamais posé les pieds dans un bâtiment de ce genre, et elles admiraient toutes deux les lieux avec surprise, voire admiration.
 
Ce bâtiment, qui n’était pas une Guilde de Mages, était pour le moins luxueux. Le plancher, lisse et constitué d’un bois riche, brillait à la lumière des lampes flottantes magiques qui illuminaient la pièce d’une lumière claire et constante. Au-dessus du hall d’entrée au rez-de-chaussée se tenait un deuxième étage où plusieurs réceptionniste s’affairaient à s’occuper de la file de clients.  La queue n’était pas trop importante, mais ceux qui patientaient semblaient tous riches, ou employés par de riches maisons. Les deux aventuriers patientant seuls dans leur propre file d’attente représentaient l’unique exception à la règle.
 
Ryoka mena Erin à cette file d’attente-là. Erin admira, fascinée, les morceaux de papiers sur lesquels écrivaient les gens au comptoir. Une fois qu’une pile avait été constituée, on les envoyait à l’étage.
 
“Oh. Je comprends. Ils écrivent les messages pour les envoyer !”
 
“On dirait qu’ils préparent des carnets de commandes et que les mages n’arrivent que plus tard dans le processus. Il faudra peut-être un petit moment avant que notre message ne soit envoyé.”
 
L’aventurier qui les précédait venait de finir de poser sa commande, et l’homme au comptoir fit signe à Erin et Ryoka d’avancer.
 
“Vous êtes aventurières ? Cette queue est réservée aux aventuriers et aux coursiers.”, leur déclara-t-il brusquement. Puis il remarqua les pieds nus de Ryoka et fronça brièvement les sourcils.
 
“Je suis Coursière de Ville. Voici mon sceau.”
 
Ryoka plongea la main dans sa besace et en tira un sceau scintillant sur lequel se mélangeaient l’argent et un métal bleu. Erin était fascinée par la façon dont les couleurs se mêlaient et brillaient, mais l’homme n’y accorda qu’un bref regard. Il hocha la tête et le lui rendit.
 
“Est-ce que vous avez un message à envoyer où à récupérer ? Le mage qui s’en occupe n’a pas reçu de messages entrants pour votre guilde.”
 
“Un message à envoyer.”
 
L’homme attrapa un nouveau morceau de papier et trempa sa plume dans l’encrier.
 
“Nom ?”
 
“C’est elle qui va envoyer le premier message.”
 
Ryoka montra Erin d’un geste. Erin sourit.
 
“Salut…”
 
“Nom ?”
 
La réponse abrupte lui donna l’impression d’être dans un aéroport.
 
“Erin Solstice.”
 
“Destination ?”
 
“Hum. Liscor ?”
 
L’homme griffonna sur son morceau de papier, sa plume se déplaçant si vite qu’Erin avait du mal à al suivre des yeux. Il écrivait plus vite que la plupart des gens ne pouvaient taper sur un clavier, et son écriture - loin d’être tachée d’encre ou illisible - était presque douloureusement droite et facile à lire.
 
“Et qui sont les destinataires de votre message ? Je vous prie de donner plusieurs noms si cela est possible.”
 
“D’accord. Selys Shivertail ou Krshia Silverfang. Selys est une Drakéide et Krshia est une Gnolle. Ou, et Klbkch ! Vous pouvez l’ajouter, lui aussi. C’est un Antinium.”
 
À ces mots, la plume marqua une pause. Erin vit du coin de l’œil Ryoka se couvrir les yeux d’une main et tous ceux qui l’avaient entendue se retourner vers elle. Elle rougit.
 
“Bah quoi, c’est vrai.”
 
L’homme au comptoir se remit rapidement de ses émotions.
 
“Très bien. Et le contenu de votre message ? Je vous prie de consulter les prix pour les messages les plus longs.”
 
Il pointa un panneau au-dessus de sa tête. Erin déglutit en voyant à quel point les prix pouvaient monter.
 
“D’accord. Hum… cela ne fait pas partie du message. Je réfléchis juste. Euh, écrivez ceci : “Salut tout le monde, c’est Erin. Je vais bien…”
 
Ryoka interrompit Erin, une expression peinée sur le visage.
 
“Annulez ça.  Écrivez plutôt : “C’est Ryoka. Je suis avec Erin à Celum. Nous allons bien, et nous essayerons de rentrer rapidement.””
 
L’homme écrivit rapidement leur message puis barra les mots qu’Erin avait dit. Il leur tendit le morceau de papier.
 
“Est-ce que tout cela vous paraît correct ? Oui ? Alors, cela fera…”
 
Erin se décomposa, mais Ryoka plongea simplement la main dans sa bourse et posa plusieurs pièces d’or sur le comptoir. L’homme les ramassa, puis, pour une raison inconnue, sortit une loupe pour examiner chacune des pièces.
 
“Que fait-il ?”
 
“Il vérifie qu’elles soient authentiques.”
 
“Oh.”
 
Quand il eut terminé, Ryoka récupéra quelques pièces d’argent.
 
“Un mage enverra votre message dans la journée. S’il y a une réponse, nous la garderons une semaine avant d’en disposer. Merci.”
 
C’était tout. Erin se tourna pour partir, mais Ryoka hésita.
 
“ ...Attendez. Je vais en envoyer un autre.”
 
L’homme leva les yeux.
 
“Très bien. Votre nom ?”
 
“Ryoka Griffin. Le message est également à destination de Liscor, mais l’unique destinataire est Krshia Silverfang.”
 
Erin vit le réceptionniste écrire ces informations sur un nouveau morceau de papier et regarda le reste de la pièce. C’était beaucoup plus fastidieux que d’utiliser un téléphone, mais elle se rendait compte également d’à quel point c’était utile. Pas étonnant que de nombreuses personnes à l’allure de marchands envoyaient des messages. On pouvait recevoir de cette manière de bons conseils sur le marché des autres villes. Ou savoir quel type de monstre horrible s’apprêtait à vous y manger tout cru.
 
“Et le contenu du message ?”
 
Erin se retourna et vit Ryoka prendre une grande inspiration. Elle sembla réfléchir un instant avant de hocher la tête et de prendre la parole.
 
“Envoyez ceci : “Krshia Silverfang, c’est Ryoka. J’ai ce que vous voulez. Dites aux autres d’attendre mon retour.””
 
Le réceptionniste leva les yeux.
 
“Ce sera tout ?”
 
“Oui.”
 
Erin remarqua alors quelque chose, lorsque l’homme montra à Ryoka le morceau de papier. Il avait eu l’air de s’ennuyer lorsqu’elle lui avait parlé, mais il avait eu l’air nettement plus intéressé lorsque Ryoka avait dicté son message cryptique. Ce qui avait d’ailleurs également été le cas de la femme assise au comptoir à côté d’eaux… ainsi que celui de l’homme derrière le comptoir. Ils détournèrent toutefois le regard lorsqu’Erin les fixa.
 
Ryoka paya le deuxième message puis elles se dirigèrent vers la sortie. Erin raconta à voix basse ce qu’elle avait vu à Ryoka mais cette dernière ne fit que hausser les épaules.
 
“Inutile de parler à voix basse, Erin. Je parie qu’il y a des sorts pour enregistrer nos moindres paroles. Et je parie que plusieurs personnes liront ce message ou le feront passer avant que qui que ce soit ne le lise à Liscor.”
 
“Vraiment ? Comment tu le sais ?”
 
Ryoka eut un sourire en coin.
 
“Parce que la connaissance, c’est le pouvoir, ou l’argent. Les sorts de [Message] n’ont pas l’air d’être si bien encryptés magiquement que ça pour commencer, mais le fait que ce soient des secrétaires qui gèrent le courrier signifie que de nombreux secrets sont sans doute vendus ou gardés. La plupart des gens l’ignorent sans doute, mais je parie que tous ces [Réceptionnistes] lisent les messages avant de les envoyer.”
 
Elle n’avait pas pris la peine de chuchoter. Un homme riche et gras en train de se dandiner vers la sortie jeta un regard frappé d’horreur à Ryoka, et Erin grimaça devant les regards noirs que lancèrent les réceptionnistes à Ryoka.
 
“Tu en es sûre ?”
 
“C’est la nature Humaine. Mais je n’ai rien dit qu’ils ne soient en mesure d’utiliser ; tant que nos amis savent que nous allons bien, c’est parfait.”
 
Elles étaient à présent sorties du bâtiment. Le rupin avait fait demi-tour et courait à moitié vers le comptoir pour confronter l’une des secrétaires qui était dans tous ses états. Au cas où, toutefois, Erin baissa la voix.
 
“C’était quoi, ce message à Krshia ? Tu as quoi ? Une livraison ?”
 
Ryoka ne tourna pas la tête, mais elle donna un coup de coude à Erin. Pas trop fort.
 
“C’est privé. N’en parlons pas ; je suis sûre que les sorts peuvent s’étendre en-dehors des bâtiments, et puis, il y a les Compétences.”
 
Erin resta donc inquiète pendant deux rues entières, jusqu’à ce que Ryoka s’arrête pour la rassurer.
 
“Ne t’inquiète pas ; les Coursiers ont l’habitude de transporter toutes sortes de secrets. Je doute qui quiconque se mêle trop de mes affaires, je préfère juste être prudente.”
 
“Tu réfléchis vraiment différemment de moi, Ryoka. J’essaie juste de ne pas me faire bouffer par un monstre et de faire de bonnes choses à manger.”
 
“Chacun ses talents. Ne t’inquiète de rien. Pour l’instant, il faut qu’on te trouve un moyen de rentrer à Liscor.”
 
Erin fit la moue et elles poursuivirent leur route dans la neige. Ryoka ne paraissait toujours pas ressentir le froid alors qu’elle ne portait presque rien et qu’il s’était remis à neiger. Elle donnait froid à Erin.
 
“Je ne sais pas comment on va pouvoir faire ça, Ryoka. J’ai laissé mon traineau hors de la ville, mais il n’y a personne pour le tirer. À moins que tu… ?”
 
“Non. J’imagine que nous pourrions acheter un cheval et que je pourrais courir avec toi, mais c’est risqué.”
 
“Risqué ? Pourquoi ?”
 
Ryoka eut l’air excédée.
 
“Les routes ne sont pas sûres, Erin. Les routes principales, ça va, mais il y a toujours le risque de tomber sur un monstre ou des bandits. Je peux distancer la plupart des monstres et je possède plusieurs objets utiles, mais même à cheval, tu représenterais une cible facile.”
 
Ryoka donna un coup de pied dans un tas de neige en fronçant les sourcils, sans se soucier des regards des piétons.
 
“Ça va être compliqué de te ramener chez toi rapidement et en toute sécurité. Les gens voyagent d’ordinaire en caravane, mais elles sont lentes. On pourrait embaucher des aventuriers pour te protéger, mais ce serait très cher.”
 
“Des aventuriers ? Ce n’est pas un peu exagéré ? Écoute, Ryoka, je ne sais pas monter, mais pourquoi ne pas simplement rentrer toutes les deux ? Tu connais les arts martiaux et j’ai quelques compétences. Si on achète quelques trucs chez Octavia, on pourra probablement s’occuper de la plupart des monstres, non ?”
 
La jeune fille réfléchit à la suggestion d’Erin.
 
“J’ai déjà acheté des potions et des sacs chez elle. J’imagine que c’est une bonne idée, mais… bon sang. Je ne sais pas s’il y a des monstres dangereux ou des bandits dans le coin. La Guilde des Coursiers le saura, j’imagine.”
 
“Oh, tu as besoin d’aller les voir ? Si tu veux, je peux attendre…”
 
Ryoka secoua la tête.
 
“J’y passerai plus tard. Je veux te ramener à Liscor avant de prendre de nouvelles requêtes. Mais je peux aller demander des informations. Okay. Disons qu’on y va toutes les deux. Il nous faudra quand même des provisions, d’autres potions et des sacs de chez Octavia, un putain de cheval… je me demande si on peut en louer un…”
 
Erin gargouilla.
 
“Est-ce qu’on peut en discuter en allant dîner ? Je n’ai rien mangé depuis des lustres.”
 
Ryoka non plus, en fait. Et lorsqu’Erin le lui rappela, les deux filles se rendirent compte qu’elles étaient affamées.
 
“Nous n’atteindrons pas d’autre ville avant la nuit, j’imagine.”
 
Erin acquiesça. Elle était fatiguée ; ce que disait Ryoka allait demander beaucoup d’efforts et elle ne voulait pas en faire là tout de suite.
 
“Il faudra que j’aille embêter… voir Octavia demain, dans tous les cas. Je veux faire d’autres expériences avant de partir. Et il est tard. Pourquoi n’irions-nous pas chercher une auberge ?”
 
“Une [Aubergiste] qui dort à l’auberge ?”
 
L’idée parut amuser Ryoka. Elle guida Erin dans une autre rue, et elles cherchèrent une auberge.
 
“Ça va être super. Tu sais, j’ai vraiment eu peur en me réveillant, mais à présent, je vois plutôt ça comme des vacances.”
 
“Tu vois toujours beaucoup trop le bon côté des choses.”, grommela Ryoka en poussant la porte d’une auberge. Erin la suivit à l’intérieur et sentit une vague de chaleur émanant du feu rugissant dans la cheminée la frapper en même temps que le brouhaha des voix et le fracas du métal contre de la terre cuite. Elle sentit une odeur de viande grillée et brûlée. Elle était dans une auberge.
 
C’était étrange. Bien que ce soit son métier, Erin n’était allée que dans deux auberges en ce monde avant cela, et l’une d’elle lui appartenait. Et ceci, clairement, n’était pas son auberge.
 
Déjà, elle était beaucoup plus délabrée que l’auberge toute neuve d’Erin pourvue de ses fenêtre en verre. Cette auberge n’était pourvue que de volets, pas de vitres, et Erin remarqua immédiatement des taches et de la terre par terre. Il y avait un peu plus de bazar que chez elle et un peu plus de saleté, mais tout cela était compensé par la clientèle.
 
Dans le sens où elle était existante, ici, plutôt qu’absente. La pièce n’était pas vraiment bondée, mais il y avait environ quatorze personnes à l’intérieur, sans compter le personnel. Deux jeunes femmes faisaient le tour de la pièce, servant à manger et à boire aux tables où des hommes et des femmes à l’air épuisé prenaient leurs repas. À l’autre bout de la pièce, un groupe de cinq aventuriers bruyants riaient et buvaient à grands bruits.
 
Oui, l’auberge n’était pas impressionnante, mais elle donnait l’impression à Erin qu’il y ferait bon manger et dormir. Ce n’était peut-être pas son foyer, mais elle était clairement tenue par quelqu’un qui en prenait soin, et cela valait son respect.
 
Ryoka balaya rapidement l’auberge du regard et se tourna pour partir.
 
“Viens, Erin, on y va.”
 
“Quoi ? Mais pourquoi ?”
 
Avant que Ryoka n’ait eu le temps de répondre, l’[Aubergiste], une femme dans la trentaine, se précipita hors de la cuisine. En repérant deux clientes potentielles, elle se précipita en avant avec un grand sourire sur le visage. Son tablier était légèrement effiloché, mais elle avait l’air gentille - bien que stressée. Elle ralentit en reconnaissant Ryoka, puis sourit.
 
“Si ce n’est pas une Coursière de Ville ! Miss Griffin, c’est bien ça ? Je vous en prie, entrez !”
 
Ryoka prit l’air peiné lorsque la femme s’approcha. Erin sourit et le sourire de la femme s’élargit en retour.
 
“Bienvenue au Lièvre en Folie ! Asseyez-vous, je vous prie.  Je m’appelle Agnès ; et je vous connais, Miss Ryoka Griffin. Vous êtes venue dans mon auberge pendant vos débuts. Vous vous souvenez ?”
 
Erin avait déjà remarqué ceci. Lorsque Ryoka ne voulait rien dire ou ne pas parler à quelqu’un, son visage se refermait à l’extrême et elle changeait sa posture pour se placer un peu en retrait. Elle le faisait en ce moment même, alors que la femme avait l’air très gentille.
 
“Désolée. Je ne m’en souviens pas. Je vous en prie, excusez-nous ; nous jetions simplement un œil.”
 
“Oh. Je vois. Mais si vous voulez rester, nous avons des plats tout prêts et déjà chauds.”
 
“Ça m’a l’air parfait !”
 
Erin sourit à Agnès qui lui rendit son sourire.
 
“Oh, et qui êtes-vous ?”
 
“Je m’appelle Erin. Enchantée de faire votre…”
 
“Un instant, je vous prie, Miss Agnès.”
 
Ryoka entraîna Erin plus loin avant qu’elle ne puisse se présenter. Erin la fusilla du regard ; Ryoka avait été très malpolie, mais elle-même paraissait agacée.
 
“Nous n’allons pas dormir ici, Erin. Nous pouvons nous permettre de dormir dans un bien meilleur établissement.”
 
“Quoi ? Mais elle est gentille. Et ça n’a pas l’air d’être une si mauvaise auberge…”
 
“J’ai connu de bonnes auberges, et celle-ci n’en fait pas partie. Ça sentait le brûlé, et il y a un groupe insupportable là-bas, et ce n’est pas bondé alors que c’est l’heure du dîner. Il y a de meilleurs endroits où manger quand on a de quoi se les payer. Allons en trouver un.”
 
Elle n’avait pas tort, mais Erin avait du mal à le reconnaître. Ryoka retourna vers Agnès, dont le sourire s’était légèrement affaissé. Elle avait déjà l’air résignée avant même que Ryoka n’ait pris la parole.
 
“Je suis désolée, Miss Agnès, mais il faut vraiment qu’on y aille.”
 
“Je comprends. Mais si vous voulez vous arrêter un moment, un jour…”
 
La femme avait l’air déçue et un peu blessée. Cela finit de décider Erin.
 
“Nah, viens, on reste.”, interrompit-elle Ryoka. Cette dernière se retourna pour la fusiller du regard en silence, mais Erin l’ignora. Elle sourit à Agnès, qui lui retourna un sourire de surprise beaucoup plus authentique.
 
“J’aimerais savoir ce que vous avez à nous proposer. Et nous aimerions rester dormir aussi, pas vrai, Ryoka ?”
 
Ryoka avait l’air exaspérée, mais elle lâcha l’affaire.
 
“J’imagine que oui. Une table pour deux, Miss Agnès. Loin de ces deux-là, s’il vous plaît.”
 
Elle indiqua d’un signe de tête les aventuriers qui renversaient leur boisson par terre en avalant de grandes lampées. Agnès leur adressa un sourire lumineux et les guida à une table de l’autre côté de la pièce, en discutant avec Erin avec enthousiasme.
 
“Oh, merci. Vous savez, c’est vraiment dur depuis que mon pauvre mari est tombé malade. Il est alité depuis deux semaines, avec une terrible fièvre, et j’essaie de faire tourner la boutique, mais je n’ai tout simplement pas ses niveaux. J’étais [Couturière] de métier avant de devenir [Aubergiste] à ses côtés…”
 
“Vraiment ? C’est tellement bizarre. Vous savez, je suis [Aubergiste] aussi, Agnès.”
 
‘Quelqu’un d’aussi jeune que vous ? Quel accomplissement ! Pas étonnant que vous soyez amie avec Miss Griffin, Miss… Erin, c’est bien ça ?”
 
“Je t’en prie, appelle-moi Erin. Oui, j’ai une auberge à Liscor, mais je suis, euh, en voyage pour le moment…”
 
Le temps qu’Erin s’asseye à une table avec Ryoka et qu’elles commandent du bœuf aux pommes de terre, le plat du jour, elle s’était complètement investie dans les ennuis d’Agnès. Elle avait même rencontré les deux serveuses, Maran et Safry, et elles étaient toutes deux joyeuses et accueillantes, bien que fatiguées. Agnès avait discuté joyeusement avec Erin avant de retourner cuisiner à la cuisine, une scène si familière pour Erin qu’elle se sentit immédiatement très proche de la femme.
 
Ryoka était assise, les bras croisés, et fronçait les sourcils. Elle avait refusé de prendre part aux conversations. À présent, elle attendait son plat, clairement agacée par le choix d’Erin de rester ici.
 
“Aw, allez, Ryoka. Agnès est sympa ! Tu ne crois pas ?”
 
“Ça va, il y a pire.”
 
C’était bien son problème. Ryoka devenait grincheuse quand les choses ne se déroulaient pas à sa façon. Erin était toutefois déterminée à rester de bonne humeur.
 
“Agnès a dit qu’elle te connaît depuis que tu es arrivée ici, Ryoka. Tu ne te souviens vraiment pas d’elle ?”
 
Ryoka haussa les épaules, mal à l’aise.
 
“C’est une [Aubergiste], Erin. Sans vouloir t’offenser, je dors dans un sacré nombre d’auberges, avec mon boulot.”
 
“Tu te souviens de moi, pourtant.”
 
“Tu as tendance à sortir du lot, Erin. Ici…”
 
Ryoka ne termina pas sa phrase. Elle haussa les épaules, l’air sombrement résigné.
 
“Mangeons. On pourra discuter pendant le dîner.”
 
“Ooh ! Je crois que j’aperçois nos assiettes.”
 
Erin se tourna sur son siège et sourit lorsque Safry sortit de la cuisine, tenant en équilibre deux assiettes et deux verres - de l’eau bouillie et du lait. Ryoka soupira.
 
“N’espère pas trop te régaler. Les plats ne sont pas toujours aussi bons qu’à ton auberge, ici.”
 
“Tu es si pessimiste, Ryoka ! Enfin, ça ne peut pas être si mauvais, si ?”
 
“Pitié, dis-moi que tu ne viens pas de dire ça.”



***


C’était en tout point le repas auquel s’était attendu Ryoka, et, clairement, ce n’était pas celui qu’Erin avait imaginé. Elle vit le visage d’Erin réagir ostensiblement à la vue de la viande légèrement brûlée et aux pommes de terre ternes que Safry posa devant elles. Ryoka tâta sa viande du bout de sa fourchette, en se demandant si elle allait réussir à en ôter le gras ou si elle devrait tout simplement commander une autre assiette et prendre les meilleurs morceaux des deux.
 
Safry s’excusa envers Erin en posant les verres. Elle s’entendait déjà très bien avec Erin, ce que Ryoka n’arrivait pas à croire.
 
“Désolée. Agnès n’a pas de Compétences. Tu es sûre de ne pas vouloir boire quelque chose de plus fort ? Ça aide à faire passer le reste.”
 
“Non, c’est bon. Merci, Safry !”
 
Erin sourit à la jeune femme, puis baissa de nouveau les yeux pour contempler son assiette. Ryoka soupira.
 
“Tu vois ce que je veux dire ?”
 
“C’est peut-être bon !”
 
Erin prit un air optimiste, piqua un morceau de viande et le mit dans sa bouche. Ryoka regarda Erin mâcher, essayer d’avaler, puis se retrouver contrainte de mâcher davantage. Son visage se décomposa.
 
“Aw.”
 
Leur viande avait beaucoup trop de gras et de morceaux tendineux. Ryoka piquait sa fourchette dans ses pommes de terre ; elles manquaient de cuisson et étaient aussi fades que des… eh bien, de mauvaises pommes de terre.
 
“On dirait que c’était le mari qui possédait tous les talents culinaires du ménage. Ça, ou alors l’auberge gagne la majeure partie de ses bénéfices en vendant de l’alcool.”
 
“Ryoka ! Ne sois pas malpolie !”
 
Erin avala sa bouchée dans un effort visible. Elle avait l’air vraiment déçue, mais elle essaya de manger un autre morceau de pomme de terre.
 
“D’accord, ce n’est pas bon… mais peut-être qu’Agnès ne connaît tout simplement aucune recette ?”
 
“Je pense plutôt qu’elle n’a jamais eu à s’entraîner avant maintenant.”
 
Ryoka soupira. Elle avait commencé à comprendre l’avantage que conféraient les niveaux, tout comme les désavantages qu’ils créaient.
 
“Son mari… j’imagine qu’il avait toutes les Compétences culinaires. Agnès n’en a pas, et elle n’a donc jamais pris la peine d’apprendre à cuisiner comme elle n’en avait pas besoin tant qu’il était dans les parages. Après tout, quel intérêt ? Quelqu’un qui possède [Cuisine Élémentaire] peut faire tout ce qu’il faut, ce qui signifie qu’à moins de vivre dans une tribu Gnolle où tout le monde se partage les tâches, les gens n’apprennent pas beaucoup de choses à moins qu’elles ne fassent partie de leur boulot.”
 
Ryoka mordit dans une pomme de terre et grimaça.
 
“Ou c’est peut-être juste elle qui est comme ça. On peut toujours trouver une autre auberge, Erin.”
 
“Non, on reste ici. Agnès est gentille.”
 
Erin arborait son expression butée. Ryoka détestait cette expression ; cela signifiait qu’Erin était déterminée à ce que l’on fasse les choses à sa façon. Elle soupira et mâcha la pomme de terre avant de la faire descendre avec une gorgée d’eau. La nourriture restait de la nourriture, après tout.
 
Pourquoi était-elle si mécontente, après tout ? Ce n’était qu’un repas. Après tout ce qu’il s’était passé aujourd’hui, elle pouvait bien manger un mauvais repas et dormir dans un lit plein de bosses. C’était seulement que… Ryoka s’était un peu trop habituée à la cuisine d’Erin, voilà tout.
 
Les deux jeunes filles supportèrent encore deux bouchées avant qu’Erin ne pose sa fourchette d’un air affligé.
 
“C’est vraiment mauvais.”
 
“Je te l’avais dit. On peut s’en aller…”
 
“Non, j’ai dit qu’on restait. Mais je vais aller dire un mot à Agnès.”
 
“Quoi ? Erin. Tu ne peux pas…”
 
Trop tard. Erin s’était levée et était déjà en train de se diriger vers la cuisine. Ryoka grinça des dents. Si Erin les mettait encore dans le pétrin, elle allait… elle allait…
 
Faire quoi, exactement ? Les souvenirs de Ryoka remontèrent à la surface et elle se vit défier un Dragon à un jeu d’énigmes. Comparé à ceci, en quoi se faire jeter à la porte par une [Aubergiste] en colère pouvait-il être bien terrible ?
 
Erin était partie depuis un petit moment, et Ryoka se demandait nonchalamment si elle pouvait trouver un moyen de sortir le grimoire de Teriarch et le lire sous la table. Sachant qu’il faisait pratiquement la taille de ladite table, elle doutait de pouvoir s’en sortir. Les aventuriers étaient toujours en train de rire et de l’agacer de l’autre côté de la pièce, et elle s’apprêtait à commander un verre d’alcool et à boire pour mettre fin à ses misères jusqu’au lendemain lorsque quelqu’un l’appela.
 
“Ryoka ? C’est toi ?”
 
La voix familière fit sursauter Ryoka. Elle se tourna vers l’entrée. Une jeune femme imposante à l’allure familière se tenait dans l’encadrement de la porte.
 
“Garia ?”
 
Garia Strongheart entra dans l’auberge, un large sourire accroché aux lèvres.
 
“Ryoka !”
 
Cela faisait longtemps qu’elles ne s’étaient pas vues, ou Ryoka se serait souvenue de faire attention à la force écrasante de Garia. Elle entendit ses os craquer sous l’étreinte de la jeune fille, mais Ryoka n’y prêta pas attention. Elle sourit même à Garia lorsque cette dernière s’assit à côté d’elle.
 
“Garia, ça faisait longtemps. Comment vas-tu ?”
 
“Oh, tu sais comment c’est. Je fais des livraisons, rien de spécial. Mais toi… ça fait des semaines que je ne t’ai pas vue, Ryoka ! Je ne savais même pas que tu étais en ville - personne, à la Guilde, n’a dit que tu étais là. Que s’est-il passé ? Est-ce que tu étais partie faire une livraison vraiment spéciale ? Je croyais que tu descendais juste à Liscor pour quelques temps !”
 
Ryoka réalisa avec un pincement au cœur qu’elle n’avait pas dit à Garia ce qu’elle s’apprêtait à faire. Elle secoua la tête.
 
“C’est une longue histoire. Je ne fais pas de livraisons en ce moment ; je suis avec une amie, en fait.”
 
“Une amie ? Toi ?”
 
Le visage candide de Garia était un poil trop choqué au goût de Ryoka, mais elle s’installa et Ryoka agita la main pour appeler l’une des serveuse - comment s’appelait-elle, déjà ? - et elles se mirent bientôt à papoter.
 
“Il y a eu du nouveau ? Où est Fals ?”
 
“Oh, il est en livraison. Rien de neuf - à moins que… tu as su pour Persua ?”
 
Ryoka grimaça.
 
“Dis-moi qu’elle est morte.”
 
“Non… en fait…”
 
Garia s’interrompit et renifla l’air. Ryoka leva les yeux, elle aussi.
 
Quelque chose avait changé. L’odeur de l’auberge, tout comme le fond sonore, avaient depuis longtemps cessé d’envoyer des messages d’alerte au cerveau de Ryoka. Mais quelque chose avait changé. L’odeur de viande légèrement brûlée avait changé, et quelque chose de nouveau et d’odorant flottait dans les airs. Le fumet leur mit l’eau à la bouche, et provenait de la cuisine.
 
“C’est quoi, cette odeur ? Oh, est-ce que Jerom est de nouveau sur pieds ? C’est un bon cuisinier, même si ce n’est pas vraiment le cas de Miss Agnès, qui tient l’auberge en ce moment.”
 
Garia prit un air coupable et chercha l’aubergiste des yeux en discutant avec Ryoka.
 
“Je ne m’attendais vraiment pas à te voir ici. Je reste tout le temps là parce que ce n’est pas très cher et qu’Agnès est vraiment gentille, mais les plats ne sont vraiment pas très bons. Tu peux probablement te permettre mieux, Ryoka.”
 
“Sans blague ?”
 
Pourquoi fallait-il que Garia et Erin considèrent que le fait que l’[Aubergiste] soit gentille suffisait à rendre l’auberge acceptable ? Mais Ryoka était encore troublée par la nouvelle odeur. Ses yeux s’étrécirent en voyant l’une des serveuse sortir de la cuisine en apportant un burger à l’allure familière. La serveuse l’offrit à un client et Ryoka grogna.
 
“Elle ne peut pas être sérieuse.”
 
“Qui ? Est-ce que quelqu’un a fait quelque chose ?”
 
Erin. Bordel. Elle et ses idées stupides. Mais Ryoka regarda tout de même d’autres assiettes sortir de la cuisine et Maran et Safry peiner à garder le rythme.
 
“Voici un, euh, hamburger, Miss Ryoka. [Aubergiste] Erin a dit que vous alliez vouloir en prendre un.”
 
Ryoka contempla le burger, son bun toasté et son steak épais et bien grillé. C’était un burger maison avec tous ses assortiments ; apparemment, Erin avait même fait une mayonnaise qu’elle avait mise sur les frites.
 
Comment diable pouvait-elle cuisiner si vite ? C’était sans doute sa compétence de [Cuisine Avancée], mais elle restait tout de même bien trop rapide pour que ce soit humainement acceptable. Ryoka gargouilla lorsqu’elle contempla le merveilleux burger, bien loin de l’assiette qu’elle avait repoussée.
 
“Est-ce que c’est… qu’est-ce que c’est, Ryoka ?”
 
Garia regardait le burger d’un air affamé, et même Safry avait l’air de vouloir en prendre un bout. Ryoka grogna et prit l’assiette.
 
“Dis à Erin d’en faire un autre pour Garia. Et si elle fait encore à manger…”
 
“Oh, c’est le cas. Vive comme l’éclair, celle-là. Elle a [Cuisine Avancée]. N’est-ce pas incroyable ?”
 
“[Cuisine Avancée] ? C’est très impressionnant. Ryoka, tu connais la nouvelle cuisinière ?”
 
“C’est mon amie. Elle a décidé de filer un coup de main à ton aubergiste. C’est une [Aubergiste], elle aussi.”, grommela Ryoka entre deux bouchées de burger pendant que Garia la pressait de questions. La viande juteuse la rasséréna, et Garia faillit se décrocher littéralement la mâchoire lorsqu’elle reçut le sien et le goûta.
 
“C’est délicieux ! Et c’est quoi, ça ? Qu’a dit la serveuse ? Des frites ? Oh ! C’est de la pomme de terre ! Ton amie est incroyable, Ryoka !”
 
Elles dévorèrent toutes deux leur repas et Ryoka vit l’ambiance de la pièce changer. Les dîneurs ne s’étaient pas précipités sur leurs repas, mais à présent, tout le monde, de l’ouvrier fatigué aux aventuriers, avaient trouvé un estomac séparé pour manger les plats de bien meilleure qualité d’Erin. Les plats sortaient à toute allure de la cuisine et, en accord avec la loi du commerce, l’ambiance chaleureuse et les bonnes odeurs attirèrent d’autres clients.
 
“Et voilà qu’elle discute avec les clients, à présent. Merveilleux.”
 
Ryoka essaya de capter l’attention d’Erin, mais cette dernière avait de nouveau quitté la cuisine et discutait avec animation avec les gens, suivie d’Agnès qui lui jetait des regards admiratifs.
 
Garia mâchonnait son deuxième burger, mais elle s’arrêta pour dévisager Erin.
 
“Elle a l’air tellement… tellement normale. Rien à voir avec toi, Ryoka. Comment l’as-tu rencontrée ?”
 
Devait-elle lui dire la vérité ou pas ? Ryoka était en train de se demander si elle allait répondre à la question de Garia lorsqu’elle remarqua qu’il y avait du grabuge à l’autre bout de la pièce.
 
Les aventuriers n’étaient clairement pas un groupe de rang Or comme Halrac et la Chasse aux Griffons, mais ils se vantaient de toute évidence bien assez pour deux groupes de leur taille. Ils riaient, racontaient des blagues grossières et dérangeaient globalement tout le monde depuis que Ryoka était entrée. Ils étaient de plus en plus saouls. Elle les détestait déjà, mais apparemment, même l’équipe entièrement masculine avait apprécié la cuisine d’Erin.
 
Malheureusement, cela n’avait fait que les exciter encore plus. Ryoka vit l’un d’eux attraper Safry par le bras lorsqu’elle vint remplir leurs chopes. Elle essaya de se dégager, mais alors l’un d’entre eux empoigna sa poitrine pendant qu’un autre lui tâtait les jambes.
 
Elle savait que c’était commun à une époque où les poursuites judiciaires et les règles sur le harcèlement sexuel n’existaient pas, mais en voyant cela, le sang de Ryoka ne fit qu’un tour. Safry finit par se dégager, de toute évidence bouleversée, mais les hommes ne firent que rire encore plus fort. Ryoka gronda et essaya de se lever.
 
“Ryoka. Ne commence pas de bagarre, s’il te plaît.”
 
Garia avait vu la même scène que Ryoka, mais elle avait davantage l’air mal à l’aise qu’en colère. Elle essaya de forcer Ryoka à se rasseoir mais cette dernière regardait les aventuriers d’un air mauvais. Ils étaient cinq et deux d’entre eux étaient encore en armure. Ryoka brûlait d’envie de chercher la bagarre, surtout avec le type qui avait donné une fessée à Safry lorsqu’elle était partie.
 
Elle avait deux options. Faire quelque chose, ou ne rien faire. La majeure partie de l’esprit de Ryoka lui disait de se lever et d’aller défoncer la gueule des aventuriers, mais l’autre partie et Garia lui disaient que c’était une mauvaise idée.
 
“Arrête, Ryoka ! Tu vas nous mettre dans le pétrin et tu pourrais te faire blesser !”
 
C’était vrai. Ce n’était pas son combat, et les hommes s’étaient contentés de traiter Safry comme un objet. C’était tout. Parfaitement normal. Ryoka serra le poing, puis sentit les doigts manquants sur sa main.
 
Elle baissa les yeux. Il y avait des moignons à cet endroit. Elle oubliait parfois, à présent, qu’elle avait perdu ses doigts. Garia ne l’avait même pas encore remarqué ; Ryoka avait gardé sa main droite sous la table. Elle avait perdu ses doigts en se surestimant. Une malédiction, peut-être, mais le Gobelin qui les lui avait arrachés l’avait prise par surprise. Et ce n’était qu’un Gobelin. Il suffisait d’une seconde, d’une erreur…
 
Elle contempla sa main. Puis l’homme. Lentement, Ryoka se réadossa à sa chaise. Le moment était passé.
 
Bouillante de colère, Ryoka se rassit. Les aventuriers ne l’avaient même pas remarquée. Elle les observait à présent, et voyait à quel point Maran et Safry ne voulaient clairement pas s’approcher de leur table. Mais, trop vite, leurs chopes se vidèrent, et ce fut Maran qui les approcha cette fois-ci pour leur servir une autre boisson.
 
Cette fois-ci, il y eut davantage de blagues et de mains se baladant là où elles n’avaient rien à faire. Garia serra le bras de Ryoka d’une main assez forte pour la faire tenir en place. Maran rougit lorsque l’un des hommes essaya de tirer sa blouse vers le bas.
 
Là encore, Ryoka lutta pour se dégager, mais cette fois-ci, Erin avait vu la scène alors qu’elle discutait avec Agnès et un homme plus âgé à une table. L’instant suivant, elle était dressée devant Maran, et repoussait les mains de l’homme. Ryoka entendit sa voix résonner dans l’auberge.
 
“Ne recommencez pas, je vous prie.”
 
Le silence s’abattit sur toute la pièce. La bouche de Garia s’arrondit en un “o” d’horreur parfait, et Ryoka vit des hommes et des femmes marquer une pause pour dévisager les aventuriers. Les cinq hommes s’étaient immobilisés. Agnès paraissait horrifiée. Erin était calme.
 
“Hey maîtresse, ce n’était pas méchant. Nous étions juste amicaux !”
 
Ryoka entendit ces mots ivres, qui résonnaient avec d’autres phrases qu’avaient dites des hommes et des femmes pendant des fêtes et qu’elle avait appris à mépriser. Elle serra les dents, mais Erin était toujours calme. Elle adressa un large sourire aux aventuriers.
 
“Je vous prie de ne pas toucher Maran. Elle essaie juste de faire son boulot, d’accord ?”
 
“Sinon quoi ? Nous avons payé en bon argent pour nous asseoir ici. Vous ne savez donc pas qui nous sommes ? Nous sommes les Épées Brillantes de Celum !”, s’exclama l’un des hommes d’un air fier, comme s’il s’attendait à des applaudissements. Erin ne cilla même pas.
 
“Ouais, mais vous restez des invités. Et c’est mon… l’auberge d’Agnès. Mais c’est moi qui m’en occupe ce soir. Si vous ne vous calmez pas, je vous virerai à coup de pieds aux fesses.”
 
Cette fois-ci, tous les aventuriers se figèrent, et Ryoka entendit les gens s’éloigner lentement d’Erin. Mais elle ne cligna même pas des yeux lorsque les hommes, pourtant de grande taille, la dévisagèrent. Puis l’un d’eux éclata de rire, un rire forcé qui paraissait trop jovial pour être honnête.
 
“Très bien. Nous ne la toucherons plus. Je vous le promets, bonne maîtresse.”
 
“Super !”
 
Erin sourit et se détourna pour partir. C’est le moment que choisit l’homme pour tendre la main et lui claquer les fesses.
 
Tout le monde se tut. Ryoka renversa sa chaise, mais Erin réagit au quart de tour. Elle se tourna et regarda l’aventurier qui souriait droit dans les yeux. Il la narguait d’un air goguenard.
 
Le poing qui s’écrasa sur son nez l’envoya bouler au fond de sa chaise. Il s’écrasa au sol et ses copains regardèrent fixement Erin, sous le choc. Toute l’auberge s’était immobilisée ; le sourire de Ryoka aurait pu servir de remède à la dépression.
 
Puis l’un des hommes rugit et se leva de la table. Il tendit la main vers Erin, mais elle saisit une chope sur la table et l’écrasa sur son visage. Il tituba en arrière et elle leva une chaise qu’elle lui assena en pleine poitrine.
 
Une rixe de taverne. Erin donna un coup de pied qui retourna la table puis cogna l’un des hommes suffisamment fort pour qu’il s’étale par terre. Ryoka regarda les clients partir en courant, puis entendit une voix.
 
Garia était assise sur sa chaise et regardait fixement Erin qui affrontait les cinq hommes à la fois avec grand succès. Elle dévisagea Ryoka, le teint pâle.
 
“C’est elle, ton amie, Ryoka ? Elle est encore plus folle que toi !”
 
“Je sais. Elle est géniale, hein ?”
 
Ryoka sourit. Puis elle se tourna, fit voltiger une table et donna un coup de pied dans le dos d’un type. Il tomba sur son pote et Ryoka réussit à assener un coup de pied fouetté au type qui avait claqué les fesses d’Erin. Elle vit Erin donner un coup de pied à l’un des aventuriers à terre et sourit en voyant une assiette de pommes de terre et de viande presque intacte.
 
Elle venait de parvenir à l’écraser sur le visage d’un mec lorsque quelqu’un d’autre essaya de l’attraper. Mais Ryoka le cogna avec des petits coups rapides et il la manqua de son poing maladroit. C’était le chaos, c’était le bazar, mais Ryoka était beaucoup plus entraînée qu’une bande de crétins armés d’épée et complètement ivres. Et Erin assurait ses arrières.
 
Entre les appels de la garde et les cris, Ryoka sentit son sang pulser dans ses veines tandis qu’elle cognait du pied et du poing et esquivait les coups. Le meilleur moment de la bagarre fut lorsque Garia saisit l’un des types et le jeta contre un mur suffisamment fort pour qu’il en perde la totalité de son dîner. Et c’était avant que l’un des clients habituels décide de les rejoindre et d’aider Erin en étalant l’un des aventuriers au sol d’un coup de poing.
 
Ça allait être une bonne soirée, finalement.



Hors ligne Maroti

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  • Traducteur de The Wanderin Inn par Piratebea
Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #170 le: 21 mars 2021 à 22:45:38 »
2.48
Partie 1
Traduit par Maroti

Loks s’appuya contre un immense Loup Carnassier et contempla un rêve. C’était un rêve que chaque Gobelins faisait une fois dans sa vie. C’était un souhait, une vision pour les mauvaises nuits quand les ventres étaient gonflés par la faim et ou que les Gobelins gisaient, blessés, et se vidant de leur sang au sol en essayant de dormir.

Ils rêvaient de villes en flamme.

Dans le rêve de Loks, les grands murs des villes Humaines et Drakéides tombaient en ruine. Le feu rasait leur ville, et les cris des monstres sans merci résonnaient dans la nuit noire. Pour une fois, ceux qui l’avaient chassé, chassé son peuple, étaient piégés comme des rats par le fer et le feu.

La fumée fit cligner Loks des yeux. Mais la vision en face d’elle resta intacte. Ce n’était pas un rêve.

C’était un cauchemar.

Les Humains fuyaient alors que les Gobelins s’engouffraient dans la ville. Loks les regarda dévaliser les maisons. Les Humains survivants fuirent alors que les Gobelins s’approchèrent. Ceux qui prirent la fuite furent permis de garder leur vie, ses ordres étaient clairs. Mais ceux qui levèrent une épée ou une arme périssaient. C’était aussi simple que cela.

Chaque Gobelins de la petite troupe de Loks était en train de sourire. C’était, après tout, ce dont ils rêvaient quand ils avaient été petits et pourchassés par des Humains, ou au bord de la mort après un coup d’épée d’un aventurier qui venait de brûler leur demeure. Mais Loks n’arrivait pas à sourire.

Tout ça n’allait pas.

Le seul autre Gobelin qui ne souriait pas était Garen Rougecroc. Il chevaucha, laissant son massif Loup Carnassier venir à son niveau. La monture de Loks s’éloigna du plus grand loup, Mais Garen descendit pour que Loks et lui soient au même niveau. Il se tint à ses côtés en regardant le paysage enflammé.

Lui aussi n’était pas content. Il avait dit que son approche était faible et molle, mais la victoire qu’elle avait décrochée. Il aurait préféré brûler l’intégralité de la ville, mais Loks était sa supérieure. Maintenant, il se tenait les bras croisés et s’adressa à elle alors qu’il regarda leur tribu envahir les rues.

« Ils ne nous pardonnerons jamais pour cela. Même ce que tu as fait n’est pas suffisant. »

Loks hocha la tête. Elle regarda les ruines en feu et les corps gisant au sol. Si peu des siens, mais bien trop.

Et il y avait d’innombrable mort. Des Humains gisaient là où ils étaient tombés, recouverts de flèches. Des Gobelins les entouraient ; mais les Humains gisaient en morceau là où les élites de Garen les avaient regroupés avant de les tailler en pièces.

Dans tous les cas, il y avait trop de morts ici. Trop, pour si peu.

Quand est-ce qu’elle avait pensé comme ça ? Loks ne le savait pas. Mais c’était différent, de penser aux choses en termes de perte et de gain plutôt que de vie et de mort.

Il y avait encore une grande partie de Loks qui se fichait de voir tous les Humains mourir. Mais le reste d’elle, la partie d’elle qui avait appris, savait que cela allait compliquer la vie de ses tribus. De plus, cela voulait dire que les Humains allaient envoyer des armées contre elle et non contre le véritable ennemi.

Loks plissa les yeux alors qu’il vit un groupe de Gobelins se séparer du reste pour rentrer dans ce qui semblait être une forge. Bien. Elle espérait qu’ils n’allaient pas essayer de voler l’enclume ; ils en avaient déjà une.

Ses Gobelins n’étaient pas en train de voler de manière chaotique ; ils étaient en train d’essayer de trouver ce qu’elle voulait, courant dans les flammes. Plusieurs Hobs plus audacieux que les autres entrèrent dans les bâtiments en flamme, sortant brûlée, mais avec un précieux butin.

Plus de cris. Loks pouvait entendre des mots depuis sa position. Elle vit un homme juré alors qu’un Hobgobelin avant de perdre sa main. Puis il hurla.

La famille qu’il était en train d’essayer de protéger s’enfuit alors que le Hobgobelin termina l’Humain blessé. Elle vit l’un des enfants trainés derrière. Si lent. Les enfants Gobelins courraient vite, car ils se faisaient piétiner ou tuer en traînant. Mais cet enfant tomba.

Le Hobgobelin ignora l’enfant alors que la mère s’en empara et recommença à courir. Ils n’étaient pas une menace ; ils faisaient simplement partie du troupeau terrifié qui essayait de fuir les Gobelins.

Des milliers d’Humain étaient en train de fuir, mais d’innombrables autres étaient morts. La ville venait de disparaître pour devenir un tas de cendre dénué de sens. Des armées allaient peut-être bientôt la reprendre, mais ce que Garen avait dit était vrai, donc des aventuriers de rang-Or allaient les accompagner. Mais Loks et ses Gobelins n’allaient pas être là.

Garen s’agita aux côtés de Loks. Il avait reçu plusieurs profondes entailles lors du combat, mais même la plus tranchante des épées ne parvenait pas à entièrement tailler sa peau épaisse. Il était véritablement l’équivalent d’un aventurier de rang or. Loks l’enviait, même quand elle réalisait qu’elle ne serait jamais Garen. Sa force se trouvait autre part.

Et maintenant le feu venait d’engloutir le reste de la ville. Les Gobelins s’éloignèrent du pire de l’incendie alors qu’ils terminèrent leur pillage. Loks regarda le feu devenir incontrôlable. Il n’allait pas dévorer les pierres, mais tous les Humains qui auraient put se cacher allait mourir.

Peut-être que, si elle était à l’auberge d’Erin, cela ne serait jamais arrivé. Mais Loks n’avait plus le droit d’y rentrer. Elle avait été chassée.

Les raisons avaient du sens, mais c’était quand même désagréable. Elle avait vu la petite Gnolle et l’Humaine colérique qu’Erin avait pointé et vit un reflet. Elle avait regardé l’enfant qu’Erin avait appelé Mrsha et vit quelque chose de familier dans ses yeux. Elle s’était vue. Cela l’avait rendu confuse. Loks souhaitait avoir eut une dernière chance de s’asseoir et…

Mais c’était trop tard. Bien trop tard. Et cela avait appris à Loks une importante leçon. Les Gobelins étaient seuls. À la fin, il n’y avait personne d’autre qu’eux-mêmes pour les aider.

Quelqu’un bougea à la gauche de Loks. Elle mit la main sur son arbalète, mais ce n’était rien d’inquiétant. Son escorte d’Hob et Garen s’écartèrent pour laisser passer l’un des plus petits Gobelins. Loks le regarda alors qu’il parla à Garen et lui donna quelque chose.

Garen s’approcha de Loks et lui offrit une pièce de métal et de bois. Loks la regarde. C’était rapide. Mais ils avaient le bois et le métal et avec cet équipement Humain, leur [Bricoleur] allaient pouvoir faire du bon travail.

« Ils disent qu’ils ont trouvé de nombreuses pièces dans la ville. Assez pour des centaines. »

La première arbalète brilla à la lumière des flammes alors que Loks la leva et observa l’arme mortelle. Garen la regarda d’un air désapprobateur ; il préférait se battre de manière proche et personnel. Il voyait cela comme une béquille, mais Loks voyait autre chose dans l’arbalète rudimentaire.

Les Gobelins étaient faibles. Tout le monde le savait. Les Gobelins le savaient. Pour survivre, ils devaient submerger, tendre des pièges, tricher. S’ils ne pouvaient pas être fort, alors ils allaient construire leur force.

« Et ensuite ? Attaquons-nous Liscor ? »

Garen sourit, montrant des dents ensanglantées. Il était prêt à se battre, tout comme ses guerriers. Mais Loks le surprit lui et les autres Gobelins en secouant la tête.

« Non. Au nord. »

Les trois mots furent difficiles et gênants sur sa langue. Mais elle les avait bien prononcés. Garen plissa les yeux et essaya de protester, mais Loks lui lança un regard.

La guerre était proche. Et les tribus de Loks n’étaient pas prête. Pas encore. Elle regarda au nord. Il y avait de plus grandes tribus, et plus de villes Humaines, et des lieux parsemé d’endroits qu’elle n’avait jamais vus.

Ce Seigneur des Gobelins avait une armée d’horrible chose. Une armée capable d’écraser sa tribu en quelques instants. Ils n’allaient pas le provoquer.

Pas encore.

La tribu de Loks se rassembla dans l’heure et l’intégralité du groupe se dirigea vers le nrod pour rejoindre le reste des tribus rassemblées. Loks chevaucha à la tête de son armée, ralentissant pour que les Hobs puissent tenir le rythme.

Alors que Loks chevaucha son loup, elle se souvint d’une petite Gobeline assise dans une auberge, jouant aux échecs. Elle souhaita, au plus profond de son cœur et avec des mots qu’elle n’oserait jamais prononcer, qu’elle puisse revenir là-bas.

Mais elle est plus vieille désormais. Elle ne pouvait pas revenir en arrière. Ses objectifs n’étaient plus ce qu’ils avaient été.

Devenir plus fort. Apprendre la vérité. Survivre.

Derrière elle, Esthelm continua de brûler.

***

« Je devrais vous arrêter pour ça. Toutes les deux. »

Ryoka regarda le [Garde] moustachu qui s’adressait à elle et Erin et si demandait ce qui allait se passer si elle lui mettait un coup de poing dans la tronche. Elle allait probablement se faire poignarder.

C’était une mauvaise idée. Mais elle était encore prête à partir après le combat dans le bar. Ryoka le savait. Elle croisa les mains derrière son dos, ne frappa personne, et laissa Erin parler.

« Mais ce n’était pas notre faute, Moust… Wesle. »

Erin pointa les aventuriers gémissants du doigt, seulement la moitié d’entre eux étaient conscient, et agita ses bras tandis que le garde se frotta le visage avant de soupirer.

Il était tard. Le soleil s’était déjà couché, mais les rues étaient éclairées par de nombreux brasiers, et les torches que les membres de la Garde tenaient. Ils étaient nombreux pour un petit combat de bar ; plus d’une dizaine de [Garde] étaient dans la rue, principalement regroupée autour des quatre aventuriers de rang-Bronze et de l’aventurier de rang-Argent.

C’était probablement parce qu’ils étaient nerveux en pensant à l’aventurier de rang-Argent. Mais s’ils s’inquiétaient à cause de cela, ils auraient mieux fait de surveiller Erin. Ryoka l’avait vu s’occuper de l’aventurier de rang-Argent et mettre de sacrer coup de poing aux aventuriers de rang-Bronze sans avoir la moindre égratignure.

Le combat n’avait pas vraiment été équitable. L’intégralité de l’auberge avait pris le côté des filles après que Ryoka et Garia soient intervenus. Résultat, les aventuriers donnaient l’impression de s’être fait rouler dessus par plusieurs tonneaux.

La plupart des clients étaient de nouveau à l’intérieur, buvant et fêtant leur victoire. Seule Agnes se tenait dehors avec Erin et Ryoka, visiblement inquiète. Ryoka n’arrivait pas à deviner ce qui allait se passer.

La Garde de Celum était bien différente de celle de Liscor. Premièrement, ils prenaient beaucoup plus de temps à intervenir. Ils s’étaient montrés une fois que les aventuriers furent jetés dehors comme des malpropres, et tous au même moment. Erin lui avait décrite comment des Gardes Vétérans comme Klbkch ou Relc intervenait, et ils intervenaient en moins de cinq minutes pour arrêter d’une bagarre avec une main dans le dos.

Ce n’était pas le cas ici. Et apparemment il était rare que la Garde soit appelée pour des cas ou des citoyens avaient affronté les aventuriers. Erin devait convaincre Wesle qu’elles avaient été celles qui avaient mit une raclée aux aventuriers, ce qui donnait naissance à cette étrange situation.

« Mademoiselle Erin, Mademoiselle Griffin. Vous ne pouvez pas commencer de bagarre dans cette ville. »

« Mais ils étaient des andouilles. Y’en a un qui m’a mis la main aux fesses ! »

Erin fusilla Wesle du regard. Il semblait vouloir s’arracher la moustache.

« Je comprends. Mais ce n’est pas une raison de commencer une bagarre. »

Ryoka plissa les yeux, mais Erin redoubla son regard.

« Donc est-ce que ça veut dire que tout va bien si je te met la main aux fesses ? Ou si un gars te le faisait ? »

Il s’arrêta.

« Ce n’est pas… Je n’ai pas dit que tu étais dans le mal, mais… »

« Je lui ai dit de ne pas le faire. Et il l’a fait quand même. Qu’est-ce que j’aurai dû faire ? »

« Ce n’est pas si terrible, n’est-ce pas ? »

Le regard lourd de sens que Ryoka et Erin lui donnèrent fut suivi par plusieurs femmes présente dans la Garde. Mais Wesle eut l’intelligence de se rendre compte que continuer sur cette longueur n’allait lui attirer que des ennuis et leva les mains pour se rendre.

« D’accord, d’accord. Je comprends que tu avais une bonne raison. Mais était-ce une raison de les frapper à ce point ? »

Derrière lui, l’un des [Garde] essayait de réveiller l’un des aventuriers. Mais l’homme ne se réveilla pas, probablement pour le mieux, car son visage ressemblait plus à une prune bien mûr.

« J’sais pas. Ils ont essayé de me frapper. J’ai juste mieux frappé en retour. C’était une bagarre. Est-ce que tu dirais la même chose s’ils m’avaient frappé ? C’est quoi le problème ? »

« Je… Qu’importe. »

Derrière lui, l’une des gardes féminins leva son pouce en direction d’Erin. Elle sourit et lui fit un signe de la main alors que Wesle semblait résigné. »

« Donc est-ce que tu vas nous arrêter ? »

Wesle hésita, avant de secouer la tête.

« C’était bien une bagarre, mais Mademoiselle Agnes ne s’est plainte que du comportement des aventuriers, et non du votre. De plus, il y a des lois empêchant les aventuriers d’attaquer des civils. Ils auront de gros problèmes si nous découvrons qu’ils ont commencé, mais tu dis que c’est toi qui a attaqué la première ? »

Erin hocha la tête.

« Mais l’un d’entre eux a dégainé son épée. »

« Pendant deux secondes. Puis Ryoka lui a mis un coup de pied et il l’a lâché. »

Wesle se concentra sur Ryoka et la regarda de manière suspicieuse. Elle ne baissa pas les yeux.

« Tu es une Coursière de ville, c’est ça ? Je t’ai vu entrer plusieurs fois dans l’enceinte de la ville. Tu sais que ta Guilde interdit les combats avec les aventuriers, pas vrai ? »

Ryoka haussa les épaules.

« J’en ai entendu parler. Je défendais une amie. »

Il y avait probablement une règle interdisant les combats contre les aventuriers, mais Ryoka doutait que quelqu’un l’efforçait dans la guilde. Ils allaient probablement fêter le fait que des aventuriers s’étaient fait tabasser. Et elle et Wesle le savait.

Il jeta ses mains en l’air.

« D’accord. Mais je vous préviens : ne recommencez pas. »

« Si quelqu’un me met la main aux fesses, je recommence ! »

« Je pense que personne n’essayera après ce qu’il s’est passé aujourd’hui. »

Ryoka s’agita légèrement. Ses pieds commençaient à être froid à cause des pavés gelés. Wesle la regarda de nouveau.

« Avez-vous besoin de chaussures, hum, Mademoiselle Ryoka ? Nous avons plusieurs [cordonniers] de qualité qui sont ouverts même à cette heure tardive. »

« Quoi ? Non je vais bien. »

Elle avait presque oublié qu’elle était dehors en short et t-shirt sans chaussure. Ryoka sourit devant la réaction de Wesle.

« Elle a bu de la soupe magique que j’ai faite. C’est pour cela qu’elle est dehors dans le froid. »

Le [Garde] regarda Erin, mais elle semblait honnête donc il hocha la tête comme s’il avait compris.

« Alors… Cela conclut nos affaires ici. Nous allons enfermer ces aventuriers pour la nuit et déposer plainte à leur guilde suite à cet accident. »

« Aw. Tu es sûr de vouloir partir ? Pourquoi ne pas d’abord prendre un verre à la taverne ? Et de la nourriture. C’est moi qui cuisine et tout le monde adore ! Est-ce que tu as déjà goûté un hamburger ? »

Ryoka regarda Wesla lors qu’il hésita, déchiré par l’idée de prendre un verre et quelque chose à manger. L’abandon potentiel de son poste pour une poignée de minutes ne se réalisa pas car un Coursier de Rue arriva en trompe, manquant de marcher sur l’un des aventuriers se faisant tirer par les [Gardes]

« Message urgent pour tous les [Gardes] de la ville ! »

Wesle fronça les sourcils alors que lui et deux autres membres de la Garde écoutèrent le jeune homme. Il était à peine plus vieux qu’un ado ; Ryoka le reconnaissait vaguement comme l’un des visages de la Guilde locale. Elle regarda l’expression de Wesle changé, et puis l’homme leva les voix et s’adressa au reste de la Garde.

Les deux autres [Gardes] partirent en courant, et la Garde s’agita soudainement. Le Coursier de Rue s’engouffra dans une autre allée alors que Wesle commença à marcher avec le reste de la Garde.

« Attends ! Qu’est-ce qui se passe ? »

Erin attrapa l’épaule de Wesla alors qu’il s’apprêtait à partir. Il hésita, partagé, avant de s’arrêter alors que les autres s’engouffrèrent dans les rues au pas de course.

« Nous venons de recevoir un [Message]. Une armée Gobeline vient d’attaquer Esthelm et de la raser ! Tous les membres de la Garde vont sur les murs et nous levons aussi la milice au cas ou. Je te conseille de rester à l’intérieur jusqu’à ce que nous soyons sûrs que l’armée Gobeline soit partie. »

« Quoi ? Des Gobelins ? Qu’est-ce qui se passe ? »

Ryoka attrapa Wesle. Il cligna des yeux alors qu’elle le tire vers elle, concentrée sur chacun de ses mots.

« Qu’est-ce que le message disait ? »

Il cligna des yeux, mais l’intensité de son regard le fit parler.

« Le rapport est confus. Apparemment une armée Gobeline a attaqué Esthelm dans la soirée. Ils ont ouvert les portes et ont commencé à massacrer la ville. Puis une autre armée Gobeline est apparue pour engager l’autre armée. De nombreux citoyens se sont échappés dans la confusion, mais la ville est perdue. »

Un poignard de peur et de panique se planta dans l’estomac de Ryoka, qui lâcha Wesle.

Des Gobelins. L’image du Seigneur des Gobelins, de l’armée qui avait détruit la tribu des Lances de Pierre passa dans son esprit. Pourquoi est-ce que les Gobelins étaient autant au nord ? Est-ce que c’était la même armée ? Et puis, elle continua de s’inquiéter. Qu’est-ce qui était arrivé à Mrsha ? Comment avait-il passé Liscor ? Est-ce qu’ils avaient contourné la ville ?

« Toutes les villes voisines sont en train de lever une armée pour reprendre la ville, mais cela pourra nous prendre des semaines. Et si c’est un raid de la part de ce Seigneur des Gobelins, alors son armée est bien plus grande que ce que nous pensions. »

Wesle était en train de parler de manière anxieuse à Erin. Elle semblait inquiète, mais c’était probablement parce qu’elle s’inquiétait pour son amie Gobeline, Loks. Ryoka ne s’inquiétait pas pour une Gobeline. Elle était en train d’imaginer ce qui se passerait si les Gobelins arrivaient au nord.

Ils avaient des centaines de Hobgobelins. Et des Gobelins morts qui servaient de bombes. Et leur leader, le Seigneur des Gobelins, celui avec les pupilles vides…

Ses yeux. Ryoka trembla en repensant au Nécromancien. Pas Pisces ; le véritable Seigneur de la mort, Az’kerash. Il avait le même type d’yeux.

Elle se demanda ce que cela voulait dire. Derrière elle, Ryoka entendit Erin éternuer et Wesle partir. L’air nocturne était froid, et le ciel était recouvert de sombres nuages. Avec l’absence des gardes et de leurs torches, les rues furent soudainement recouverte d’ombres, la seule lumière venant de celle qui passait la fenêtre. Ryoka trembla, l’effet de la soupe magique venait de commencer à se dissiper.

C’était une nuit d’hiver froid et sombre. Et elle avait l’impression que la nuit allait continuer de s’assombrir.

Et allait devenir plus dangereuse.

***

Venitra était dans son élément, entouré de ténèbres. Elle avait pris vie dans les ténèbres, et dans le château d’Az’kerash, le célèbre nécromancien d’Irzril, la lumière du jour était un lointain souvenir.

La femme morte-vivante faite d’os n’avait pas quitté le château depuis l’impardonnable accident qui s’était déroulé il y a une semaine de cela. L’étrange Humaine avait disparu si rapidement que même elle, Kerash et Bea n’étaient pas parvenus à la capturer. Et parce qu’ils avaient pour ordre de ne pas quitter l’enceinte du château, ils avaient ramassé les Drakéides et Gnolls morts pour les ramener à leur maître.

Maintenant Venitra attendait que son glorieux créateur termine son projet, craignant à moitié ce qu’il allait dire en apprenant son échec. L’autre moitié étant occupé par l’exaltation à l’idée de recevoir de nouveau ses ordres après tout ce temps.

Le pire cauchemar de Venitra de ne pas être à la hauteur. Le décevoir était impensable ; car elle trahirait aussi l’effort qu’il avait fourni pour la créer.

Venitra n’était pas comme Kerash ou Bea. Elle avait été personnellement désignée par Az’kerash ; elle avait pris vie à partir de rien dans son esprit parfait, non pas réanimé depuis un cadavre ou auto-créer comme les deux autres. Elle était unique même parmi les servants d’A’kerash, car elle servait leur maître et recevait ses ordres en personne.

Et maintenant elle allait être témoin de l’une de ses plus grandes créations à ce jour. Venitra regarda l’immense créature de chair et d’os terminant de se former au-dessus d’elle. Cela ne ressemblait plus à l’horrible mélange que Ryoka avait entraperçu ; maintenant la création avait atteint sa véritable configuration, c’était une créature d’une grâce cauchemardesque.

Elle flottait en l’air plusieurs tonnes de chair blanche. Deux énormes orbites béantes abritant une flame verte alors que la création commença à prendre vie. Des… membres immense luttèrent pour se dresser, des appendices de chair qui allaient projeter la créature.

Et sa tête… Une lance d’os en sortait, à moitié enfoncée dans le crâne du mort-vivant, entouré de tendon. Venitra connaissait les os et les muscles, donc elle savait à quoi cette partie allait servir. L’idée lui coupa le souffle, malgré son absence de poumon.

En face d’elle, l’homme ancien qu’elle aimait abaissa sa main. La chose morte-vivante flotta vers le bas, attendant un ordre. Il la regarda pendant plusieurs secondes, puis hocha la tête avant de se tourner vers Venitra.

Il était en train de sourire. Ses rides et ses cheveux gris ne firent rien pour atténuer l’admiration qu’elle ressentait. Ses yeux noirs et ses pupilles blanches la firent frissonner alors qu’il concentra son regard sur elle. Mais elle se baignait principalement de son sourire.

« N’est-ce pas magnifique, Venitra ? Avec cela, mon armée est presque achevée. Même les Villes Emmurées trembleront en voyant cette créature sur le champ de bataille. »

« Cela est magnifique, maître. »

Venitra prononça ces mots avec sincérité et Az’kerash hocha la tête. Il regarda sa création avec fierté, et se concentra de nouveau sur Venitra.

« Je vais avoir besoin de plus de corps, bien sûr. J’ai utilisé l’intégralité de nos réserves limitées pour créer cette créature. Nous allons devoir récupérer autant de corps que possible, mais envoyer un groupe dans l’océan sans être repéré sera difficile. »

« Maître, si vous avez besoin de plus de corps, je me porte volontaire pour… »

L’homme que peu connaissait sous le nom de Perril Chandler agita une main alors qu’elle s’inclina.

« Ne sois pas ridicule, Venitra. Tu couleras au fond de l’océan sans enchantement. Non, je pense que je vais envoyer Bea. Sa peste me permettra de moissonner des troupeaux de baleines sans endommager leur corps. »

Il regarda la monstruosité avec ce qui aurait pu passer pour de la tendresse.

« Oui, nous allons avoir besoin de six autres pour compléter notre armée. Quatorze seraient idéals, mais cela demanderait de moissonner bien plus que ce que le temps nous permet. Dans tous les cas, je testerai les capacités de ma création sous peu. Pour l’instant, fidèle servante, dit moi ce qu’il s’est passé alors que j’étais à l’œuvre. »

C’était sa seule faiblesse, si Venitra aurait admis qu’il avait une faiblesse. Quand il était concentré sur la création d’un nouveau mort-vivant, l’esprit de son maître était presque entièrement concentré sur sa création, ne se laissant pas distraire par le reste. Il pouvait toujours répondre aux questions les plus simples et se défendre si besoin, mais il serait forcé de détourner son attention sur le problème. Le résultat était qu’il… Restait très simple.

Elle s’inclina plus bas, s’attendant au pire.

« Mon maître. Lors de votre sommeil, vos servants ont commis un impardonnable pêché. »

« Vraiment ? »

Az’kerash leva un sourcil. Il regarda la femme faite d’os avec scepticisme.

« Je n’aime pas ce genre de manière théâtrale. En quoi avez-vous échoué ? »

« Nous avons permis une intrue d’entrée dans vos quartiers personnels. Une jeune femme. »

« Vraiment ? Et elle vous a tous passé ? »

« Elle n’était pas seule. Un groupe de puissant guerriers Drakéides et Gnolls la suivait. Ils sont tous morts, mais elle m’a échappé et à forcer son chemin jusqu’à vous. »

« L’ai-je tué ? »

Perril Chandler semblant s’ennuyer alors qu’il regarda sa servante agenouillée. Venitra hésita, craignant ce qu’elle allait dire au-dessus de tout.

« Non. Vous l’avez laissé partir. »

Le [Nécromancien] se figea.

« Vraiment ? »

Venitra regarda le sol, misérable.

« Votre immense sagesse vous a sûrement permit de voir quelque chose que j’ignorais. Elle clamait être une messagère… »

« Je m’en souviens maintenant. Oui… Je lui ai parlé. »

Az’kerash mit ses doigts sur sa tempe et ferma les yeux. Puis il les ouvrit, le regard perçant.

« Je m’en souviens. Oui, elle était une messagère. Elle a livré un cadeau de Teriarch. »

« Le Dragon ? »

Venitra leva la tête, désormais inquiète. Mais Peril lui fit un sourire.

« Cela n’a pas d’importance. Il m’a offert un anneau pour célébrer ma 200ème année d’existence. Il sera peut-être pratique, mais c’est tout. »

La nouvelle affligea autant Venitra que son échec. Elle ouvrit les bras.

« Nous aurions dû vous préparer des cadeaux, maître. Les Elus vont immédiatement… »

« Non. »

Perril Chandler leva une main, ses sourcils venaient de se froncer sans qu’il ne le réalise. Il regarda Venitra, soudainement inquiet.

« L’avez-vous tué ? La messagère ? Je l’ai laissé s’échapper car j’étais concentré, mais elle n’aurait jamais dû avoir le droit de vivre. Est-elle morte ? »

« Non, maître. Nous… »

« Elle s’est enfuite ? Avec la connaissance de ce lieu ? »

Le visage d’Az’kerash se déforma soudainement sous les traits de la furie. Venitra s’agenouilla de peur alors qu’il fit les cent pas devant elle, ses robes magiques se désintégrant en ombre à l’endroit ou elles touchaient le sol.

« Elle pourrait annuler une dizaine d’années de préparation ! Si elle force notre main… »

La main du mage s’illumina d’une lueur sombre et violette. Venitra craint le pire, mais Az’kerash s’arrêta. La colère disparue aussi vite qu’elle était venue.

« Non… Il est trop tard pour qu’elle puisse utiliser cette information. Je vais scruter les chefs des diverses villes. S’ils ne bougent pas vers notre location, cela veut dire que nous sommes en sécurité. »

Il rit avant de tirer sur une de ses boucles de cheveux.

« Quelle maladresse. Mais j’étais tellement confiant. Qu’un mortel puisse outrepasser ma forêt d’illusion, et échapper aussi facilement à mes gardes… »

Peril secoua la tête.

« L’arrogance est ma faiblesse, même aujourd’hui. Bien sûr que Teriarch enverrai un Coursier pour réaliser sa mission. Et ce vieil imbécile insisterait pour me faire livrer un présent, même si nous étions ennemis mortels. »

Lentement, il se tourna vers son servant agenouillé, et s’approcha de Venitra. La femme morte-vivante frissonna quand il la toucha.

« Je me suis égaré, Venitra. Je crains que je dois te demander de corriger mes erreurs. »

« Cela est mon but, maître. »

Az’kerash hocha lentement la tête, étudiant Venitra.

« Prends l’une de mes Elus et trouve cette Coursière, cette humaine. Te souviens-tu de son visage ? Oui, bien sûr. Traque-là ; suis sa trace. Pour cela Ijvani ou Oom sont les plus appropriés pour t’accompagner. »

Venitra hocha la tête et bondit sur ses pieds. Elle était déjà en train de préparer son voyage et les variables, de son point de départ jusqu’à la meilleure manière de tuer l’humaine qui les avait trouvé. De manière lente et douloureuse, bien sûr, mais qui allait aussi leur permettre de cacher le corps.

« Venitra. »

Son maître l’arrêta avec un mot. Il l’étudia et secoua la tête.

« Je n’ai pas besoin de te dire l’importance de cette mission, mais je vais tout de même le faire. Cette Coursière ne doit pas dire ce qu’elle sait, mais si elle n’a rien dit… Les Courriers étaient fameux pour ne pas prendre de côté, du moins lors de ma jeunesse. Elle peut être soudoyée. »

Il ferma les yeux, pensif. Venitra attendit ses ordres même lorsqu’elle voulait arracher la tête de l’Humaine de ses propres mains.

« Dans tous les cas, je te demanderais de prendre cette décision. Je regarderai au travers de temps yeux si besoin, mais si je suis préoccupé ou que mes sorts sont bloqués, tu dois décider si tu seras capable de la tuer ou si le coût est trop élevé. Je te fais confiance, Venitra. Sache-le. »

Venitra haussa la tête. Elle était presque tremblante devant la confiance de son maître. Elle s’éloigna vers la porte alors qu’Az’kerash l’observa, tapant du pied en courant une fois dans le couloir.

« Tellement impatiente. Mais au moins elle possède des artefacts qui l’aideront à se dissimuler. »

Perril Chandler soupira et serra les dents, se réprimandant une fois seul. Mais il mit ses récriminations de côté et considéra les ramifications de cette nouvelle.

Il serait prêt en cas de guerre. Cette dernière était proche, mais il pouvait commencer. Si cela n’était pas le cas… Alors il allait avoir plus de temps. Cette armée qui pouvait être levée contre lui ne l’inquiétait pas plus que cela.

« Teriarch. »

Le Dragon. Son présent était parfaitement aligné avec son personnage et ce qu’Az’kerash savait sur les Dragons. Et pourtant, la messagère avait échappé à ses élites morte-vivantes. Juste pour une livraison ? Et Peril se souvenait vaguement que deux armées avaient combattues aux abords de sa forêt. Et puis ils étaient partie combattre le Seigneur des Gobelins.

Est-ce que tout cela n’était qu’une coïncidence ? Peut-être ; des choses plus étranges étaient arrivées par pure chance. Mais si cela ne l’était pas ?

« Si cela n’est pas une coïncidence et qu’il me l’a amené…. Teriarch. Es-tu enfin en train de choisir ton camp ? Et lequel ? »

Az’kerash se tint dans sa pièce sombre, ignorant la bête flottant à ses côtés. Ses yeux mortels regardèrent les ténèbres et il considéra d’envoyer un message à son apprenti. Mais il serait plus intéressant de le laisser se débrouiller pendant quelque temps.

Et pourtant, Teriarch était le véritable souci. Plus que les Colonies. S’il agissait…

Le Nécromancien se tint dans son château, envoyant deux de ses sbires à la recherche d’une Humaine. Il resta debout et regarda les ténèbres.

Pensif.

Hors ligne Maroti

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Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #171 le: 21 mars 2021 à 23:12:34 »
2.48
Partie 2
Traduit par Maroti

Les ténèbres de la cave étaient illuminées par une lumière presque unique à ce monde. L’écran de LED de l’Iphone copié de Teriarch faisait mal aux yeux de Teriarch, mais il avait déjà appris à changer la luminosité. Et il était trop fasciné par la petite chose pour s’inquiéter d’un peu de douleur.

« Hmm. Hm. Et qu’est-ce que ce bouton fait ? »

Le vieil homme que Teriarch utilisait pour se déguiser toucha impatiemment l’écran de l’Iphone. Il toucha la flèche marqué ‘Aléatoire’ et de la musique commença à jouer.

La forme Humaine de Teriarch leva un sourcil curieux alors qu’un rythme effréné s’échappa de l’Iphone.

« You change your mind like a girl changes clothes… »

Teriarch écouta la chanson en silence pendant cinq minutes. La griffe commença à taper le marbre en rythme vers la fin. Puis, il arrêta la prochaine chanson avant qu’ l’Iphone puisse la jouer.

« Fascinant. Et quelle est cette chanson ? C’est un plaisir de voir que quelqu’un connaît le mot ‘bohémien, mais est-ce qu’une [Reine] a vraiment chanté cette chanson ? Peut-être que je devrais demander des clarifications à l’Humaine… »

Il s’apprêtait à jouer la prochaine chanson quand Teriarch leva les yeux et fronça les sourcils.

« Par la barbe de Tamaroth ! Qu’est-ce qui se passe maintenant ? »

Il n’attendit pas. Il se montra désagréable dès que le papillon rose se matérialisa autour de son visage. Il fusilla l’image magique du regard.

« Reinhart. Je suis occupé. »

La voix terriblement joyeuse qui résonna dans l’oreille de Teriarch n’avait pas la moindre trace de culpabilité.

« Je m’en excuse, Teriarch. Mais vois-tu, j’ai eut un petit incident et j’ai besoin de ton aide. »

« Comment cela ? Qu’est-ce qu’il te… Oh. »

Teriarch s’arrêta, regardant l’image de la chambre privée de Magnolia alors qu’elle lui montra quelque chose. Il fronça les sourcils.

« C’est un problème. Tu vas bien, n’est-ce pas ? Tu n’es pas blessée ? Ils recouvrent leurs lames de poison, si je me souviens bien. »

Le ton de Magnolia était patient quand elle lui répondit.

« Oui Teriarch, je vais bien. »

« As-tu respiré autour d’eux ? Ce que je veux dire, c’est que nombre d’entre eux utilisent du poison qui reste dans l’air, un poison qui peut être sans couleur et sans… »

« J’ai respiré autour d’eux, mais je suis certaine que cela n’affectera pas ma santé. Je vais bien, sauf si je m’effondre soudainement, vieil homme. Mais j’ai besoin que tu vérifie si ma demeure est en sécurité. »

Le regarde plat que Teriarch lui donna n’impressionna pas Magnolia. Il continua de la regarda, mais vu que cela ne marchait clairement pas il se racla la gorge et lui répondit d’un ton acerbe.

« Premièrement, je ne suis pas un simple détecteur de magie que tu peux appeler comme bon te semble petite. Je suis un Dragon, et je dois être traité comme telle. De plus, as-tu oublié les plus simples des politesses pour quelqu’un de ta stature, et encore plus de ta Classe ? Nous avons de nombreuse chose qui doivent être discutés dans une véritable conversation. En vérité, je viens d’avoir une étrange rencontre dernièrement et… »

«Teriarch. »

Cette fois le stress dans la voix de Magnolia eut un impact. Teriarch hésita, se préparant à continuer, avant de s’arrêter.

« Fort bien. Laisse-moi voir. »

Il murmura quelques mots et frappa sa queue au sol. Des symboles magiques et des éclats lumineux apparurent rapidement dans sa vision. Teriarch observa l’étourdissant spectacle comme si cela était normal, et hocha la tête.

« Il n’y a rien d’inhabituel sur tes enchantements. De plus, il y en a un juste derrière ta porte… »

« Je suis au courant. Merci, Teriarch. Nous allons peut-être avoir besoin de discuter plus tard. »

« Pourquoi attendre ? J’ai trouvé cette merveilleuse pe… »

L’image se dissipa en coupa la parole au Dragon. Il regarda l’air vide, indigné. Pendant plusieurs secondes Reinhart considéra le fait qu’il pouvait téléporter Magnolia Reinhart dans sa cave, mais il abandonna après se souvenir de la distance et des sorts de protection la protégeant.

Sa mauvaise humeur fut de courte durée. Il retourna à son observation de l’Iphone, fasciné. Il se murmura, sa queue faisant des aller-retour.

« Hmm. Où en étais-je ? Ah oui. ‘Jouer’. »

***

Magnolia ferma le sort avec un mouvement de baguette magique et la jeta dans la petite boite d’ivoire qui servait à la tenir. Puis elle s’assit sur le resplendissant sofa et soupira bruyamment.

« Hmf. Lui parler est toujours un exercice de patience. Ressa, est-ce que tu penses que je pourrais me distraire avec une de ces fascinantes ‘tablettes’ pendant notre discussion ? »

Se tenant aux côtés de Lady Magnolia, Ressa la [Servante] inclina gracieusement sa tête en parlant d’un ton distingué.

« Je n’oserais pas questionner votre jugement, madame. Mais si cela est votre souhait, je peux immédiatement prendre l’une de ses tablettes à l’un de ses jeunes hommes et femmes. »

« Mm, peut-être plus tard. Pour l’instant, laissons rentrer notre jeune [Assassin]. »

Magnolia se redressa sur le sofa et se para de la plus amicale de ses expressions alors que Ressa ouvrit la porte. Deux Golems argentés laissèrent partir Theofore l’[Assassin] alors que Ressa l’escorta dans la pièce.

L’homme aux vêtements sombres était ligoté, et il avait un hématome sur l’une de ses joues. Il avait aussi l’expression de quelqu’un qui était convaincu qu’il allait mourir, et voulait juste éviter de hurler de douleur avant que cela soit fait. Il regarda Lady Magnolia comme si elle était une bourrelle avec une hache rouillée, ne s’approcha pas de Magnolia alors que Ressa lui tapa plusieurs fois dans le dos pour qu’il avance.

« Oh laisse le garçon se tenir là-bas s’il veut, Ressa. Je peux parler fort et il a de bonnes oreilles. »

Lady Magnolia regarda Ressa retourner vers elle et fit un sourire joyeux à Theofore. Ses yeux partirent vers la servante, puis vers la fenêtre, puis vers elle en un rapide mouvement. Elle s’empara d’une tasse de thé et la sirota avant de s’exprimer.

« Peux-tu essayer d’être un peu plus difficile à lire ? Theofore, laisse moi te parler en toute honnêteté avant que tu ne fasses quelque chose d’imprudent et fatal. Je ne t’ai pas amené ici pour te tuer. Cela serait inutile ; et je ne suis pas ici pour t’interroger, je connais l’existence des protections magiques de ta Guilde t’empêchant de parler. Je suis simplement ici pour te poser quelques questions, et puis te laisser partir. Garde cela en tête, et sait que si tu essayes de me tuer Ressa va te rendre extrêmement mort, et cette conversation recommencera si tu essayes de t’enfuir, mais sans mon humeur guillerette. Sommes-nous clair ? »

Theofore regarda Lady Magnolia et se lécha la lèvre.

« Qu’est… Qu’est-ce que cela veut dire, Lady Magnolia ? »

Magnolia fronça les sourcils, puis regarda sa servante.

« Ressa, la prochaine fois qu’il pose une question stupide, pourras-tu ordonner à un Golem de lui arracher un bras et de le frapper avec ? A moins que tu souhaites t’en charger ? »

Ressa hocha la tête, et Theofore trembla de nouveau. Il ferma la bouche.

Magnolia hocha la tête et tapa sa tasse de thé d’un doigt délicat.

« Mon intention est d’envoyer un message à ta Guilde, mais le messager n’a pas besoin d’avoir tous ses membres. En vérité, je trouve qu’une tête décapitée est un message suffisamment clair. »

« Et quel serait ce message ? »

Magnolia pencha légèrement sa tête sur le côté, et Theofore tressaillit. Mais elle n’ordonna pas à Ressa de lui arracher les membres. À la place, elle pointa simplement un coin de la pièce avec son petit doigt.

« Premièrement, explique-moi ceci, d’accord ? »

Theofore se tourna. Il devint pâle comme un linge. Gisant dans un coin de la pièce était une pile de lambeaux noirs. Du moins, c’est ce que cela semblait être au premier abord, jusqu’au moment où vous vous rendiez compte qu’ils étaient les restes de deux [Assassins]. Qui avaient été éliminés avec extrême préjudice et étaient encore en train de fumer.

« Je ne savais pas que mon contrat avec la Guilde des Assassins avait expiré. Oh, et je trouve cela étrange que tu ne les as pas repérés quand ils sont arrivés. Les [Assassins] ne sont-ils pas supposés être capables de tout repérer dans une pièce ? Je suppose que tu étais… Préoccupés. »

Theofore ne répondit pas immédiatement. Il était toujours en train de regarder ce qui restait de ses comparses. Magnolia se racla légèrement la gorge et il sursauta avant de la regarder.

« Lady Reinhart. Je n’ai pas la moindre idée de pourquoi ces deux ont essayé de vous tuer. S’il vous plaît, laissez-moi vous assurer que je n’avais pas la moindre connaissance de… »

Il s’arrêta lorsque Lady Magnolia leva un doigt de sa tasse de thé. Elle secoua légèrement la tête.

« Les [Assassins] n’en avaient pas après moi. Ils visaient les jeunes hommes et femmes sous ma protection. Est-ce que tu en sais quelque chose ? »

Le visage de Theofore était celui d’une personne essayant d’être le plus honnête et franc possible. Il ouvrit les mains.

« Je n’en savais rien, madame. Je ne suis pas haut placé dans les rangs de la Guilde. »

Lady Magnolia soupira avant de légèrement froncer les sourcils.

« Non, tu ne l’es pas, n’est-ce pas ? Mais pour l’instant, j’ai deux [Assassins] morts dans ma demeure, un groupe de jeunes hommes et femmes terrifiés, et un mystère. Je déteste les mystères. Donc je vais éclaircir la situation avec ta Guilde : Je demande une réponse immédiate. Je renverrai tous les [Assassins] que ta Guilde m’a fourni, et je considérerais chacun d’entre vous s’approchant de moi, ou de mes demeures, servants et alliés en tant qu’ennemis, avec les conséquences que cela a, tant que ta Guilde ne m’aura pas dévoilé la raison de cette attaque. »

Léchant ses lèvres, Theofore regarda les [Assassins] au fond de la pièce avant de répondre précautionneusement à Magnolia.

« Je peux vous assurer, Lady Reinhart, que la Guilde ne cherche pas à rentrer en guerre avec l’une des Cinq Familles… »

« J’en suis certaine. Mais à moins que je reçoive une réponse satisfaisante, c’est moi qui vais rentrer en guerre avec eux. »

Ce que Theofore aurait voulu utiliser en cet instant était un mouchoir pour pouvoir essuyer la transpiration perlant sur son front et dans son dos. N’ayant pas cela, il utilisa une manche sombre. »

« J’espère que vous ne prendrez pas de décision hâtive, Lady Reinhart. Je suis certain que ma Guilde ne souhaite pas vous être hostile une seconde fois. Je peux vous assurer… »

Un bref mouvement de la main lui coupa la parole. Lady Magnolia se leva, et Theofore tressaillit de nouveau. Elle le regarde froidement.

« Assez. Tu as ton message. Retourne à ta Guilde. Ressa, jette-moi le jeune Theofore dehors, s’il te plaît. »

Ressa suivit son ordre. Theofore n’eut qu’une seconde pour crier. Magnolia s’arrêta dans le silence de la pièce. »

« Je crois que tu viens de le lancer par la fenêtre, ma chère Ressa. La porte aurait suffi. »

« Vous n’avez pas spécifié, madame. Et il est en vie. »

« C’est vrai. Oh, et il est déjà en train de courir. Les jeunes sont rapides de nos jours, tu ne trouves pas ? »

Lady Magnolia soupira alors que Ressa ferma la fenêtre. Elle se frotta la tempe et prit une grande gorgée de sa boisson sucrée.

« Des [Assassins] ? Dans ma demeure ? Qui connaissait l’existence des enfants venant d’un autre monde ? Comment, Ressa ? »

La [Servante] se contenta de hausser les épaules en regardant par la fenêtre, suivant la progression de Theofore. Magnolia se marmonna en servant une autre tasse de thé.

« Est-ce encore un coup de Cercle des Ronces ? S’il te plaît dit moi que ce n’est pas le cas. Ma grand-mère à passé toute sa vie à régler ce problème et nous ne pouvons pas nous permettre de l’avoir maintenant. Au moins nous savons que ce n’est pas une manigance de Lord Tyrion. »

Ressa redressa légèrement ses épaules.

« Nous ne pouvons pas en être certains. Il a peut-être mis la main sur une potion lui permettant de refaire pousser son cerveau. »

Magnolia rit.

« Même avec deux cerveaux, le sens de l’honneur de Tyrion ne lui permettrait pas d’employer des assassins. Non, c’est autre chose et je n’aime pas cela. Et c’est arrivé au pire des moments, comme si quelqu’un savait ce qui allait se passer. »

« Peut-être que cela était le cas. »

« Tu n’aides pas. »

Ressa haussa les épaules.

« J’aime penser au pire des scénarios. »

« Et c’est l’un d’entre eux. Nous avons deux crises majeures sur les bras, Ressa. Ce maudit groupe d’Antinium s’approche de Liscor à l’instant même. Des représentants d’au moins trois Colonies sont présents et nous n’avons aucun moyen de les espionner. Du moins pas en personne. Teriarch semble être capable de les observer visuellement, mais il sera incapable de les scruter. Je ne peux pas faire confiance aux [Assassins] pour les espionner, et ils viennent de manger mes deux meilleurs [Scouts]. »

« Nous avons des agents dans Liscor. »

« Mais aucun qui puisse les suivre. »

Magnolia vida sa tasse de thé en fronçant les sourcils.

« C’est un problème. Le second est le même. Les Antinium sont sur le point de révéler l’existence du donjon, maintenant ou dans quelques jours. C’est le pire moment, Ressa. Savons-nous quand les compagnies de rang-Or vont ouvrir les portes ? »

Ressa hocha la tête. Elle avait un sourire que Magnolia n’avait pas.

« Maintenant, si je ne me trompe pas. »

La tasse de Lady Magnolia passa à travers la fenêtre du manoir. Theofore ne savait pas que c’était une tasse de thé, mais cela le poussa à courir encore plus vite. Il sauta par-dessus les murs de la demeure avant que la tasse ne touche le sol.

***

« Est-ce qu’on doit le faire maintenant ? »

Halrac fronça les sourcils ; c’était essentiellement son expression normale, mais le froncement de sourcils d’aujourd’hui était spécial et prononcé.

« L’entrée est devant nous. Pourquoi est-ce que tu te dégonfles ? »

La mage-Tissée hésita. Elle fit un mouvement de ses cheveux noir et regarda la massive porte double devant eux.

« Je suis nerveuse. Tu entends les histoires de ce qui arrive aux premiers groupes entrant dans un donjon non exploré. J’aimerais bien garder mon tissu attaché à mon corps, c’est tout. »

Halrac fronça de nouveau les sourcils et ouvrit la bouche, mais cette fois Ulrien lui donna un coup de coude. Le grand homme abaissa sa claymore et regarda Typhenous. Le vieux [Mage] semblait confiant, mais tous les membres de la Chasse aux Griffons avaient appris à travailler ensemble. Un aventurier qui n’était pas confiant ralentissait le groupe, donc ils devaient en discuter avant d’entrer.

Ils se tenaient au pied d’une immense rampe descendant dans les profondeurs. Plus de soixante mètres de rampe en terre avait mené à un immense mur de pierre et à une immense porte double. Elles semblaient être faites de bronze, mais des inscriptions d’or avaient été sculpté dans le métal. Les reliefs ressemblaient à deux dragons crachant du feu.

Ou… Des Drakéides. Des Drakéides lançant de la magie. Halrac regarda les inscriptions, méfiant.

Telle était l’entrée du donjon sous Liscor. Le véritable donjon, selon les Antiniums. Ils avaient terminé de creuser ce matin, et un Antinium nommé Klbkch avait mené la Chasse aux Griffons jusqu’à ce lieu.

L’Antinium se tenait avec une escorte de Soldats Antiniums, regardant calmement la Chasse aux Griffons. Halrac n’aimait pas la présence Antinium et serra les dents à chaque fois qu’il les voyait. Ulrien était clairement inconfortable, mais il réussissait à ne pas être trop dérangé par les Antiniums. Il avait dû payer une sacrée somme pour qu’ils creusent, mais maintenant la Casse aux Griffons étaient les premiers à l’entrée du donjon.

Tous leurs efforts, toutes les longues journées de discussions avec les Croisés et les autres groupes d’aventuriers pour traiter avec les Antiniums et être les premiers à rentrer dans le donjon avait mené à cette situation. Pendant un instant il avait vraiment eu l’impression qu’Halrac et les autres avaient été au centre des potins de Liscor et qu’ils avaient donnée des pots-de-vin et fait les gros bras pour en arriver là. Halrac avait encore un goût désagréable dans la bouche pour avoir fait affaire avec les Antiniums et cette irritable Capitaine de la Garde.

Mais cela avait payé. La Chasse aux Griffons était là, et les Croisés et les autres aventuriers avaient dû laisser tomber la chance d’être les premiers à entrer dans le donjon. Mais ils étaient en train de vaciller au dernier moment, du moins Revi.

« C’est juste que… Est-ce qu’on ne peut pas avoir les Croisés ? Ou une autre compagnie de rang-Argent ? Si nous formions une alliance avant d’avancer, on serait mieux préparé, pas vrai ? »

Revi regarda le groupe de manière incertaine. En termes d’ancienneté, elle était de loin la plus inexpérience des aventuriers de rang-Or, et aussi la plus jeune.

Cette fois, ce fut Typhenous qui discuta avec Revi. Il prenait habituellement son côté, mais le mage était en train de regarder les images des Drakéides lançant des sorts et étaient clairement impatient de rentrer dans le donjon.

« Tu crois qu’il y a de la force dans le nombre, Revi, mais regarde ce qui est arrivé au dernier groupe d’aventurier qui ont essayé cela. Ce n’est pas la peine, à moins que tu veuilles perdre deux semaines à discuter stratégie avec une autre équipe. »

La Tissée ne semblait pas convaincue.

« Nous pouvons envoyer une équipe partir en repérage. »

« Pour mourir, donc. »

Les visages d’Ulrien et Halrac montrèrent qu’ils y avaient pensé. Revi leva ses mains de manière défensive.

« Je ne voulais pas le dire comme ça… »

« Non. »

Il était commun pour certains aventuriers de rang-Argent et Or d’envoyer des aventuriers inexpériences pour affaiblir les monstres et s’occuper des pièges. En tant que [Scout], Halrac avait été de ce côté plusieurs fois dans sa vie, et Ulrien partageait son avis. Il s’apprêtait à le dire à Revi quand Ulrien l’interrompit, mettant la main sur l’épaule d’Halrac.

« Pas de sacrifice. Personne ne part en premier. Nous entrons, nous nous occupons des monstres et des pièges que nous trouvons. Nous avons l’équipement et l’expérience. »

« Mais nous pouvons attendre et voir si… »

« Non. »

Halrac n’en pouvait plus. Il lui coupa sèchement la parole, ignorant le soupir d’Ulrien. Il regarda Revi.

« Si les Croisés ou une autre compagnie de rang-Or rentre avant nous, ils seront potentiellement capables de nettoyer une grande partie du donjon. Chaque seconde perdue ici est une fortune en artefact qui glisse entre nos doigts. »

Il pointa l’Antinium du doigt. Klbkch regarda Halrac de manière intéressée alors que le [Scout] leva la voix.

« Est-ce que tu penses qu’ils vont nous attendre ? Non. Ils ont une armée prête à rentrée à l’instant ou ces portes s’ouvrent et toutes les autres compagnies d’aventuriers du continent vont vouloir rentrer et vider l’endroit. Tu te souviens du Donjon prêt de Port Fondateur ? Ils sont toujours en train d’en explorer des parties, mais les premiers aventuriers qui y sont rentrés sont désormais des Aventuriers Légendaires. C’est pour ça que nous sommes là. »

Typhenous hocha la tête.

« Le temps joue contre nous, Revi. Si un aventurier légendaire arrive ici, il ou elle sera peut-être capable de nettoyer le donjon par eux-mêmes… Et si c’est une compagnie entière… J’ai entendu dire que des [Mages] de Wistram arrive pour explorer le donjon. L’instant présent est notre meilleure chance. »

Revi semblait incertaine, mais Ulrien posa une main sur son épaule. Le Capitaine, habituellement taciturne, lui adressa la parole de manière rassurante.

« Tu resteras constamment derrière nous. Tu as tes invocations et tu ne prendras pas de risques. »

Il hocha la tête en direction d’Halrac et de Typhenous. Les deux aventuriers hochèrent la tête en retour.

« Nous ne sommes pas de rang-Argent. Nous entrons, et battons en retraite dès que nous tombons sur quelque chose de dangereux. Si quelque chose nous suit, nous le contenons. Nous avons installé assez de pièges pour tuer cinq Griffons. »

« D’accord. D’accord… »

Revi prit plusieurs grandes bouffées d’air. Puis elle hocha la tête en regardant Ulrien. Il lâcha son épaule et s’éloigna. Elle ferma les poings et regarda Ulrien, qui regarda le reste de son équipe.

« Vous êtes prêt ? »

Halrac avait déjà encoché une flèche. Il était prêt pour ce qui allait se passer une fois que son équipe approcherait la porte. Mais il jeta un dernier regard aux Antiniums dans son dos.

C’était étrange. Ils avaient coopéré avec la Chasse aux Griffons pour localiser le donjon, et ils avaient creusé une grande quantité de terre en un rien de temps. Selon les Antiniums, ils avaient trouvé plus d’une entrée vers le donjon ; une dans des parties effondrées d’une ruine, et ce qui aurait put être une entrée secrète. Mais c’était l’entrée principale, épargnée par le temps…

C’était suspicieux. Comment avait-il repéré le donjon ? Et pourquoi y’avait il une si grande escorte attendant autour du donjon ?

Il n’y avait pas un ou deux Soldat Antiniums aux côtés de l’Antinium nommé Klbkch. Halrac avait compté cinquante des massives brutes se tenant derrière leur chef. Il n’avait jamais vu autant de guerrier en dehors d’un champ de bataille.

Halrac savait ce qu’autant de soldats pouvaient accomplir. Ils n’allaient peut-être pas être capables de renverser la Chasse aux Griffons dans un combat, mais ils étaient capables de tuer plusieurs Wyvernes ou Griffons dans un combat. Pourquoi est-ce qu’ils étaient aussi nombreux ?

Cinquante Soldats Antiniums. Et leur supposé Prognugator. Halrac ajouta lentement son carquois et commença à compter ses flèches magiques. Il rangea les flèches normales dans le carquois magique et en dégaina une qui laissait s’échapper quelques étincelles électriques.

Ulrien regarda Halrac. Les deux aventuriers avaient suffisamment de vécu pour pouvoir se comprendre sans un mot. Le Capitaine de la Chasse aux Griffons regarda Revi et Typhenous.

« Nous entrons. Revi, je veux que tu sortes ta plus puissante invocation au premier signe de danger. Typhenous, reste en retrait et utilise tes meilleurs sorts ; ne te retiens pas. »

Les deux aventuriers réagirent à son avertissement, se redressant et se préparant. Halrac regarda Ulrien. Le grand homme s’avança vers la porte double et fit craquer ses doigts.

« Elle est peut-être rouillée. Je vais essayer de l’ouvrir avant de devoir utiliser les cordes. »

Il attrapa les poignées de portes. Halrac vit les muscles des bras d’Ulrien se tendre, puis il entendit les portes grgoner et quelque chose se briser.

De la rouille tomba des portes qui bougèrent d’une fraction alors qu’Ulrien grogna, puis les aventuriers reculèrent.

« Je peux les ouvrir. Préparez-vous. »

Halrac fit deux pas en arrière. Revi et Typhenous avaient déjà reculé d’une dizaine de pas, au cas où quelque chose en sortait. Halrac encocha la flèche et fit un hochement de tête à Ulrien.

Ce dernier attrapa les poignées de portes. Le cœur d’Halrac battait plus rapidement que d’habitude, mais il était prêt. Il avait affronté des Griffons avec rien d’autre qu’une dague. Il allait ouvrir ces portes et en ressortir meilleur. Plus fort.

Urien commença à compter en se préparant à ouvrir la porte. Sa voix était calme et résonna dans la cave.

« Cinq… Quatre… Trois… Deux… »

Son pouls ralenti. Le monde ralenti. Halrac vit Ulrien se préparer, et il banda son arc.

« Un. »

Les portes s’ouvrirent. Ulrien ne les ouvrit pas lentement ; il les ouvrit violemment et fit un bond en arrière, dégainant sa claymore et se préparant. Les yeux d’Halrac percèrent les ténèbres, apercevant un couloir fait de pierre noire. Mais rien d’autre.

Il n’y avait pas de monstres. Pas de pièges visibles, et vu la manière dont Typhenous se relaxa, pas de magie.

Ils étaient en sécurité. Et le donjon était ouvert.

Halrac resta sur ses gardes pendant une autre seconde, avant de légèrement se détendre. Ulrien baissa son épée, et Revi et Typhenous s’approchèrent. Ils se regardèrent et sourirent. La tension n’avait pas disparu, mais le pire était passé.

Halrac s’était attendu à ce qu’il arrive quelque chose après l’ouverture des portes. Il s’était attendu à un monstre ou un sort d’avertissement ou… Quelque chose. Mais ce n’était pas le cas. Il hocha la tête en direction d’Ulrien et s’avança vers la porte. En tant que [Scout], il allait passer le premier. Il sentit son pied entrer dans le donjon. Ulrien ressentit quelque chose de particulier pendant une seconde, puis cela disparu, comme un mauvais souvenir.

Il se tourna vers Typhenous, se préparant à lui demander si quelque chose de magique venait d’être activé. Puis il le sentit.

Le danger.

***

Zel Shivertail se tenait devant un juré d’imbéciles. Techniquement, ils étaient ses semblables, mais il ne respectait aucun d’entre eux.

Ils étaient les dirigeants des cités-états des Drakéides, les Seigneurs des Murailles qui régnaient sur les Villes Emmurées, et même des Capitaines renommés. Il les détestait.

Ils ne comprenaient pas. Ils se tenaient ou s’asseyaient sur de longues chaises moelleuses que les Drakéides appréciaient pour juger son témoignage. Le Seigneur des Murailles Ilvriss se tenait à ses côtés, mais pas avec Zel. Il avait son propre cercle d’autorité et d’amis dans la pièce.

Zel avait une poignée d’alliés précieux et de nombreux ennemis. Mais ils devaient entendre son message. Il regarda la pièce et leva la voix.

« Comme je l’ai déjà dit, le Seigneur des Gobelins est une véritable menace. Si nous l’ignorons, il deviendra un Roi Gobelin, ce n’est qu’une histoire de temps. »

Une Seigneuresse des Murailles leva la voix. Sa queue s’agita de manière irritée alors qu’elle se leva pour s’adresser à Zel.

« C’est ce que vous avez dit, Zel Shivertail. Et nous allons créer une armée de coalition pour s’occuper de cette menace Gobeline quand le temps viendra. Mais je ne vois pas de raison pour que nos villes forment la grande alliance que vous suggérez. Nous sommes et avons toujours été indépendantes de l’une de l’autre ; les Drakéides ne se tiennent pas la main comme des Humains. »

Plusieurs autres leaders ricanèrent à ces mots. Ils se turent quand Zel les regarda. Tous ces puissants Drakéides, et ils se comportaient comme des nouveaux nés dans un parc.

« Je ne suggère pas que nous nous allions uniquement à cause de ce Seigneur des Gobelins. Mais quand est-il des Antiniums ? Sont-ils une menace insignifiante ? Et Flos ? Allez-vous ignorer son retour ou allez vous suivre mes conseils et agir avant qu’il ne soit trop tard ? »

« Nous vous entendons dire les mêmes mots chaque année, Zel Shivertail. Flos s’est peut-être éveillé, mais tous les rapports clament qu’il n’a pratiquement pas d’armée, encore moins une force suffisante pour menacer nos terres. »

Cela venait d’un Captaine de la Garde. Zel serra les dents et sa queue fouetta le sol de pierre. Comment quelqu’un qui passait son temps à défendre une position statique pouvait comprendre le danger que représentait une personne qui bougeait ses troupes comme Flos ?

« Ses forces sont peut-être faibles pour l’instant, mais donnons lui le temps et il deviendra aussi fort qu’avant. »

Une autre voix dédaigneuse.

« L’Empereur des Sables l’écrasera. Le Roi de la Destruction se trouve à un continent de ça, Zel Shivertail. Il n’est pas une menace. »

« C’est ce que vous avez dit la dernière fois, jusqu’à ce que ses bateaux arrivent sur nos côtes ! »

Zel leva la voix, mais cela ne changea rien. Il se contrôla, avec effort.

« Alors les Antinium. Ils deviennent plus fort alors que nous nous battons sans raison. Que faisons-nous à leur sujet ? »

« Ils seront détruits s’ils osent attaquer une troisième fois. Nous avons construit nos armées et nos villes, et nous savons comment les combattre. Ils peuvent devenir plus fort, mais nous grandissons plus vite qu’eux. »

L’arrogance. Zel ferma les yeux, et leva de nouveau la voix.

« Vous êtes aveugle en plus d’être stupide si vous pensez pouvoir battre les Antinium sur le long terme. Je vous le dis, ils sont prêts pour la guerre. Si vous mettiez de côté votre maudite fierté et consi… »

« Silence, Zel Shivertail. »

Cette fois la censure fut accompagnée par un claquement de queue. Zel leva les yeux et vit que l’un des dirigeants des Villes Emmurées venait de parler. La Matriarche Serpentine de Zeres baissa les yeux vers lui avec un air désapprobateur et glacial, les pierres précieuses autour de son cou et sa queue s’agitant alors qu’elle prit la parole.

« Cette assemblée a entendu votre voix depuis que vous êtes un héros de la dernière Guerre Antinium. Mais votre comportement est irrespectueux envers ceux rassemblé ici. De plus, votre défaite face à un simple Seigneur des Gobelins remet en question vos compétences. Ce conflit avec l’estimé Seigneur des Murailles Ilvriss… »

« Vous voulez dire l’imbécile qui a perdu une bataille ! »

Cela vint d’un dirigeant moins puissant d’une ville. Zel vit les yeux de la Matriarche s’illuminer et sut que c’était le début d’une autre rancœur entre deux villes venait de naître. Il regarda, impuissant, l’assemblée faite pour s’unir contre des menaces communes tombées dans un chaos d’insultes et de cris. Comme toujours.

« Silence. Un Seigneur des Murailles est l’équivalent de tous les autres dirigeants d’une ville et sera traité avec… »

« Cette guerre n’est pas terminée ! Zel Shivertail à gagné cette bataille, et a risqué sa queue pour défendre une tribu Gnoll et affronter une menace commune. Si vous voulez une résolution à ce conflit, nous discuterons des termes… »

« Des termes ! Hah ! Vous avez perdu votre grande armée ! Nous pouvons déjà en remettre un sur le champ de bataille. Restez à votre place ! »

Zel regarda, impuissant. Il devait y’avoir quelqu’un de raisonnable pour l’ajouter. Mais il ne vit que des Drakéides trop complaisant pour être sensés. Une dernière fois. Il devait essayer une dernière fois, comme il l’avait fait des centaines de fois.

Le Général de la Ligne, le fameux Brise-marée prit une grande inspiration. Il était un héros du peuple, mais ignorer dans cette pièce. Mais il pouvait toujours crier. Il prit une grande inspiration, et puis écarquilla les yeux.

Quelqu’un dans la pièce hurla. Les deux Capitaines de la Garde jurèrent et mirent la main à leurs armes, et les gardes aux portes se précipitèrent dans la pièce, armes aux clairs. Zel se tourna et regarda au nord. La sensation venait du nord. C’était un sentiment de terreur et de danger, mais cela venait de loin, de très, très loin. Il n’avait jamais rien ressentit avec son [Instinct de Survie].

« Qu’est-ce qu’il vient de se passer ? Qu’est-ce que c’était ? »

Les Drakéides sans [Instinct de Survie] semblaient confus et demandèrent des explications alors que Zel croisa le regard d’Ilvriss. Le Seigneur des Murailles n’avait pas d’[Instinct de Survie], mais il comprenait ce que cela voulait dire.

« Un danger ? »

« Quelque chose. Quelque chose qui se trouve loin d’ici. Quelque chose de très dangereux. Un monstre, peut-être. Ou autre chose. »

« Quoi d’autre ? »

Zel n’avait pas de réponse. Il regarda au nord. Quelque chose dans les terres Humaines ? Qu’est-ce qui pouvait être assez dangereux pour l’affecter d’aussi loin ? Il avait entendu parler des marins être prévenu d’éruption volcanique et des gens prévoyant des tremblements de terre, mais ce n’était pas la même chose. Ces avertissements étaient tranchants et urgents. Cela semblait plus profond, plus silencieux, mais tout aussi inquiétant.

Il ferma ses griffes et regarda la pièce. L’ordre, ou plutôt, le chaos qui ressemblait à de l’ordre était déjà en train de se reformer. Il doutait pouvoir utiliser cela pour persuader les autres dirigeants de lui donner des soldats, et encore moins de s’allier. Il était en train de perdre son temps.

Zel tourna son attention vers le nord. Tout ce qu’il allait recevoir ici était de la censure et des moqueries. Mais au nord…

« Par les Ancêtres, qu’est-ce qu’il se passe ? »

***

Niers était patiemment assis sur une petite chaise sur sa table de guerre dans sa tente. Il regarda le jus de fruit frais qu’il s’était servi, mais qu’il n’avait pas encore bu. C’était un exercice de patience, une récompense pour un travail bien fait.

En vérité, il y avait quelque chose d’ironique sur le fait qu’il attendait ce qui était, en réalité, une goutte de jus frais comparé à son immense fortune personnelle. Niers était une personne facile à nourrir même s’il mangeait le plus coûteux des plats, mais il se rattrapait en dépensant son argent autre part, et de manière spectaculaire.

Pour l’instant, il attendait. Il n’attendait pas que quelque chose se passe, mais il attendait la nouvelle pour savoir si quelque chose venait de se passer. Il avait patiemment attendu durant la journée, mais maintenant il semblait que sa patience allait être récompensé.

Quelqu’un tapa le tissu de la porte de sa tente. Niers leva sa tête et sa voix.

« Entrez. »

La porte s’ouvrit et deux soldats laissèrent entrer dans sa tente un Courrier tenait plusieurs messages. Niers toucha les sceaux offerts et prit la pile de parchemins.

Aucun d’entre eux n’était particulièrement long ; la plupart n’étaient que des morceaux de textes plutôt qu’un véritable document. Le Courrier ne les regarda même pas en partant, même si Niers savait qu’il devait être rongé par la curiosité. Il les avait peut-être lues, même si Niers savait que les Guilde des Coursiers avaient un règlement très strict envers les Courriers.

Cela n’avait pas d’importance. Il serait impressionné si quelqu’un pouvait comprendre ce que Niers allait comprendre à partir de ces bouts de texte. La plupart n’en prendraient même pas la peine. Il aimait s’envoyer des messages à lui-même ou d’envoyer des missives codées sans aucune valeur à des amis, simplement pour agacer les personnes qui l’espionnaient.

Cela faisait que les informations importantes étaient bien plus faciles à obtenir. Niers regarda les bons de parchemins et essayer de les ordonner. Chacun d’entre eux avait un message écrit de manière simple et lisible. Il utilisait le service de message des mages pour recevoir ces petites communications ; il n’avait même pas pris la peine de payer le supplément qui rendait supposément les messages plus sécurisés. Ce n’était qu’une perte de monnaie et cela attirait l’attention.

Il n’y avait rien de spécial à propos de ces messages. Ils n’étaient que des mises à jour, le genre de chose que tous les leaders pouvaient recevoir. La seule différence était la provenance de ces messages.

Le plus long morceau de papier était assez petit pour que Niers le tienne tout seul. Il plia la pièce de papier et la posa sur la table, à côté de la carte d’Izril qu’il avait acheté. Nier recula et regarda la missive. Le message était court et clair :

’Donjon ouvert à Liscor. [Instinct de Survie] enclenché sur la ville’

Donc. Un nouveau donjon venait de s’ouvrir. Niers hocha la tête. Il n’y avait rien d’étrange sur cela. Mais ce qui était étrange fut le message suivant :

’[Instinct de Survie] activé en Galles.’

Alors pourquoi quelqu’un se soucierait de l’activation de l’[Instinct de Survie] de quelqu’un ? Ils se déclenchaient tout le temps ; quand les gens s’apprêtait à marcher sur un parquet moisi, quand un cheval venait de perdre le contrôle d’un wagon, ou qu’un monstre était dans les environs… Cela arrivait souvent.

Mais chaque message était venu en même temps, et avait été transmis selon la requête de Niers. Il posa le premier message et alla au suivant.

’[Instinct de Survie] activé. Zeres.’

D’autre [Messages], avec le même contenu. [Instinct de Survie] rapporté à travers des villes du continent, au même moment. Niers nota l’emplacement après chaque rapport, et traça lentement un cercle au compas autour de la carte. Il regarda au point d’origine.

« Environs le même diamètre qu’avant. Celui-ci est plus grand. »

Il s’éloigna de la carte et s’assit sur son petit tabouret en soupirant.

« Donc ils en ont trouvé un autre, n’est-ce pas ? »

Ce n’était qu’une question de temps. Niers sourit brièvement ; il adorait avoir raison. Mais qu’est-ce que cela allait changer ?

Tout ? Peut-être, s’ils trouvaient des trésors au sein du donjon. Peut-être d autres puzzles ? Peu probable. Cela voulait simplement dire que les ruines étaient anciennes, et possiblement gardées par des gardiens légendaires avec les récompenses les accompagnant. Il se demanda si la ville allait survivre à l’afflux d’aventuriers recherchant des trésors et aux monstres qui allaient être attiré par le donjon.

Mais est-ce que cela avait de l’importance pour lui ? Niers se posa la question. Il poussa les pièces de parchemins et abandonna la carte pendant un instant. il marcha jusqu’à la grande table, et regarda quelque chose qui luisait dans son champ de vision.

C’était une lettre, ouverte. Niers avait déjà lut le contenu de la lettre, mais il la regarda de nouveau. Il ne pouvait pas s’en empêcher.

L’enveloppe était en elle-même une œuvre d’art. Elle sentait la lavande, et les coins luisaient d’or. Niers la regarda, et la regarda de nouveau. Puis il regarda l’échiquier se tenait près de la carte.

Les pièces se tenaient silencieusement dans l’air humide de la tente. Niers soupira et se concentra sur sa boisson. Il regarda les bords gouttant du verre et en vida la moitié d’un coup. Il fronça les sourcils et se concentra sur l’échiquier.

Les pièces ne bougeaient pas. Cela faisait deux jours qu’elles n’avaient pas bougé. Cela dérangeait Niers, même si cela n’aurait pas dû être le cas. Il savait que l’autre joueur avait une vie et des devoirs. Mais après avoir complété ses dernières batailles, Niers avait eu hâte de jouer plusieurs parties. À la place, les pièces avaient arrêté de bouger, et même s’il avait attendu avec espoir, elles n’avaient pas bougé depuis.

Elles n’étaient jamais restées silencieuses aussi longtemps. Niers ne savait pas ce que cela voulait dire. Catastrophe ? Où est-ce que le joueur mystérieux s’était laissé de leur jeu ? Probablement pas. Était-il blessé ? En danger ? Où était-il ?

Il secoua la tête. Mais Niers était désormais irrité, et même sa boisson fraîche ne pouvait pas l’aider. Un donjon à Liscor. De l’aventure. Un défi. Il ne pouvait pas aller là-bas. Cette maudite lettre qu’il n’aurait jamais dû ouvrir, insinuant, alléchant. Et le jeu, la seule chose qu’il voulait, était silencieux.

Niers s’approcha de l’échiquier. Il se frotta la barbe et regarda les pièces.

« Qui es-tu ? Quelle est la pièce manquante du puzzle ? »

Les pièces restèrent silencieuses. Il n’était pas dans une bonne position dans cette partie ; il avait fait une erreur et son adversaire l’avait joyeusement puni pour ça. Mais cela avait été un plaisir, car il ou elle était son égal. Son supérieur.

« Peux-tu m’aider ? Puis-je t’aider ? Puis-je te faire confiance ? Si nous travaillons ensemble… »

Niers s’arrêta et secoua la tête. Des spéculations. C’était tout ce qu’il avait. S’il recommençait à jouer, il allait être certain d’une chose.

S’il retournait. S’il était en train de mourir ? Il pouvait trouver qui était don adversaire. S’il s’y rendait…

Mais il avait des responsabilités. Niers regarda de nouveau la carte, puis la lettre, puis l’échiquier.

Il regarda les pièces silencieuses, puis recommença. Carte. Lettre. Échiquier. Et pour une fois, le petit [Stratégiste] n’était pas certain de ce qu’il devait faire.

***

Erin éternua. Une fois, puis une seconde fois. Elle essuya son nez avec sa manche et savait exactement ce qu’elle devait faire.

« Je vais chercher quelque chose à manger. Tu viens, Ryoka ? »

L’autre fille leva la tête en entendant Erin, mais elle ne répondit pas aussitôt. Erin haussa les épaules et entra de nouveau dans l’auberge d’Agnes.

Des gens l’accueillirent à l’intérieur et elle fut immédiatement bombardée avec des demandes de nourriture. Erin sourit et parla, mais elle n’alla pas aussitôt en cuisine, même si Agnès le supposa sans trop de subtilité. Elle voulait parler à Ryoka, mais l’autre fille alla à une table en silence, un air lointain sur le visage.

Peut-être qu’elle était encore en colère à la nouvelle des Gobelins ? Erin ne savait pas quoi en penser. Elle espérait que Loks et sa petite tribu étaient en sécurité ; ils étaient à Liscor, c’est ça ? Elle espérait qu’ils allaient faire profil bas.

Elle ne se sentait pas de son assiette et en colère pour une quelconque raison. Peut-être qu’elle se sentait coupable d’avoir tabassé les aventuriers ? Non. Peut-être. Un tout petit peu.

Puis la sensation disparue. Erin fronça les sourcils et se frotta de nouveau le nez sur sa manche. Heureusement qu’elle était sortie du froid. Cela lui embrouillait l’esprit.

Ryoka était en train de secouer la tête quand Ryoka s’approcha d’elle. La grande fille avec qui elle était venu était aux toilettes, et Erin était légèrement soulagée ; elle avait semblé terrifiée quand Erin s’était présenté après la bagarre.

« Quelque chose ne va pas, Ryoka ? Ryoka ? »

L’autre fille regarda Erin, le regard dans le vide.

« On est foutue, Erin. Cette nouvelle… On est dans la mouise maintenant. »

Erin fronça les sourcils.

« Vraiment ? Je veux dire, comment est-ce que tu le sais ? »

Ryoka secoua la tête. Elle posa les mains sur la table et les ferma en poing. Le regard d’Erin fut attiré par ses doigts manquant. Ryoka les étudia, et regarda Erin.

« S’il y a des troupes de guerres Gobeline en campagne, te ramener à Liscor vient de devenir cent fois plus difficile. Je ne peux pas te protéger d’eux, et ils sont possiblement des milliers. Il y aura bientôt une guerre, et si c’est le cas, même Celum n’est pas protégé. Liscor est peut-être dans la même situation. »

Erin se gratta la tête. Cela semblait être une mauvaise situation.

« D’accord. Mais qu’est-ce qu’on peut y faire ? Je veux dire, nous ne pouvons rien faire à l’instant, pas vrai ? Donc reste zen Ryoka. La journée a été longue. »

« Nous ne pouvons pas rester sans rien faire, Erin ! Nous devons réfléchir. Nous sommes toutes les deux en danger ; tu es en danger ! »

« Je sais. Mais tu as besoin de te détendre, Ryoka. Nous avons besoin de nous détendre. D’accord ? Nous sommes en sécurité ici, pour l’instant. Nous nous inquiéterons de tout ça après une bonne nuit de sommeil et pas après une bagarre. »

Lentement, Ryoka regarda Erin et hocha la tête. Elle semblait surprise, mais Erin se concentra de sourire.

« Super. Je vais nous faire à manger. »

La fille asiatique fit un demi-sourire à Erin. Puis ses yeux allèrent vers la porte.

« D’accord. Mais prépare-toi à cuisiner pendant un petit bout de temps ; je crois qu’une foule arrive. »

Erin vit les gens rentrer dans l’auberge, attirée par le bruit, la chaleur, la foule et la récente bagarre. Elle sourit et se redressa, ouvrant la porte à une couple surpris.

« Bienvenue à l’Auberge Itinérante ! Entrez, prenez un siège ; ne faites pas attention aux corps. Est-ce que je peux vous servir à boire ? »

L’homme se tenant devant elle regarda Erin, confus. Il regarda la femme à ses côtés, puis Erin. »

« Je pensais que c’était Le Lièvre en Folie ? Est-ce que nous nous sommes trompé d’auberge ? Où est-ce qu’elle a été vendue ? »

Erin cligna les yeux. Puis se souvint qu’elle n’était pas à Liscor, et que ce n’était pas son auberge. Elle rougit légèrement.

« Oh. Oups. »

Elle regarda l’homme et la femme. Ils lui rendirent son regard. Erin ouvrit lentement la porte.

« Je suis, heu, en train d’aider. Entrez si vous avez faim. Nous avons des hamburgers ! »

Après un moment d’hésitation, les deux entrèrent. Erin ferma la porte, et laissa la chaleur de l’auberge se déverser sur elle.

Dans cette nuit froide, elle se sentit vivante. Heureuse, même. Elle était loin de chez elle, et perdue, mais pas perdue. Ryoka était avec elle, et elle avait trouvé quelque chose de spécial avec Octavia, même si l’autre fille était un peu une andouille.

Les Gobelins étaient une mauvaise nouvelle, et Toren avait disparu, mais Erin gardait espoir. Elle avait connu pire. Elle allait traverser cette crise. Avec Ryoka. Ensemble.

Erin se tint dans l’auberge et inspira. Lentement. L’odeur de bière renversée et de cuisson envahit ses sens, mêlée à la désagréable odeur de la transpiration et du vomi. Elle arrêta de prendre de grandes inspirations. Mais elle se sentait bien.

Ce n’était pas la bonne ville, ce n’était même pas la bonne auberge. Mais elle était là, et Ryoka était là. Et donc, pendant un court instant, elle était à la maison.

À l’intérieur de l’auberge, Erin éternua à nouveau.

Fin du Livre 2.


Note des traducteurs: Et voilà! Un second Livre de bouclé, Ellie et moi allons prendre quelques semaines de repos pour passer un coup de pinceau sur les deux premiers livres et organiser la suite. Nous vous tiendrons au courant!  Merci de continuer de suivre cette traduction!
« Modifié: 22 mars 2021 à 20:14:34 par Maroti »

Hors ligne EllieVia

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Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #172 le: 02 avril 2021 à 15:04:03 »
Note des traducteurs : Bonjour à tous ! Il y a de grands changements en perspective de notre côté pour la traduction, et nous ne pourrons malheureusement pas poster de nouveaux chapitres avant que tout ne soit réglé. Sachez cependant que nous travaillons dur pour vous proposer une meilleure expérience de lecture, sur un support davantage adapté à l'œuvre de Pirateaba ! L'Auberge Vagabonde reviendra donc  très bientôt, en mieux, et on vous tient  bien sûr au courant :). Sur ce, prenez soin de vous, et à très vite !

Hors ligne EllieVia

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Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #173 le: 17 avril 2021 à 19:55:52 »

Note d'EllieVia : Bonjour à tous ! Petit topo rapide : nous sommes toujours en train de chercher à mettre en place un meilleur support pour l'Auberge Vagabonde, toutefois, comme toujours, ce genre de choses prennent du temps. Comme c'est en quelque sorte purement administratif, nous ne pouvons pas faire grand-chose pour accélérer tout ça. On vous poste donc le premier chapitre du tome 3, histoire de briser un peu cette attente ! Cela ne change rien au plan, c'est purement pour que vous ayez quelque chose à lire, et aussi parce que traduire sans poster, c'est un peu triste^^. Pour le moment, nous allons prendre un rythme d'un chapitre par semaine en attendant de pouvoir implémenter un nouveau support. J'espère que le chapitre vous plaira !
Dans tous les cas, prenez soin de vous et à la semaine prochaine, on vous tient au courant :)



3.00 E
 Traduit par EllieVia

Je ne rêve pas de voir. Mais je rêve bel et bien d’aventures. Je pense que c’est le cas de tous les garçons, et je n’ai jamais oublié ce rêve en grandissant.

Et pourtant, c’est une chose de s’imaginer être transporté dans une autre dimension ou dans un autre monde, mais c’est une chose bien différente de l’être vraiment. Après réflexion, je crois que j’aurais préféré pouvoir manger ma quiche avant de partir, mais on ne peut pas tout avoir.


Jour 1


Lorsque je me suis retrouvé dans un autre monde, je m’en suis immédiatement rendu compte, pour plusieurs raisons. Premièrement : je suis à peu près sûr que les cafétérias ne sont pas recouvertes d’herbe, ni d’arbres. Deuxièmement, les sensations étaient tout simplement différentes.

Je fus immédiatement frappé par le parfum de l’air qui m’entourait. Vous pensiez peut-être que j’allais plutôt remarquer la chaleur du soleil sur ma peau, mais ce fut le changement brutal des odeurs de la brise qui me frappa immédiatement. On aurait dit… honnêtement, on aurait dit que j’avais vécu dans une ville polluée comme New York - non, disons plutôt dans une ville très polluée comme Hong Kong ou Beijing - pendant des mois et que je m’étais soudain retrouvé à un endroit où l’air était pur et frais.

La qualité de l’air est une chose que je remarque. Là où elle est mauvaise, par exemple dans des aéroports, l’air est stérile et sent le renfermé. C’est encore pire dans les avions. Dans des lieux pollués,  cela prend le pas sur tout le reste ; on finit par s’y habituer, mais la pollution se trouve alors dans nos poumons et rend la respiration plus pénible que nécessaire.

La différence entre un air pur et un air pollué est tangible, même pour les gens qui n’y prêtent pas particulièrement attention. Mais la différence entre l’air de la cafétéria parfaitement entretenue où je me trouvais et l’endroit où je viens d’atterrir ?

Elle est inimaginable.

Je regarde autour de moi, ma quiche au bacon toujours dans une main, ma canne dans l’autre. Je sens bien que je devrais paniquer, mais honnêtement, je n’ai pas envie de me mettre à courir partout. Je suis incapable de savoir ce qu’il se trouve autour de moi à part le fait que je suis à présent debout dur de l’herbe, et que je n’ai vraiment pas envie de rentrer dans un arbre, s’il y en a autour de moi.

Si vous ne l’aviez pas encore deviné, je suis aveugle. Pas aveugle au sens de la loi, car la définition comprend de nombreuses variations. Je veux dire que je ne vois rien. Pas de ténèbres, pas de distinction entre la lumière et le noir - rien. Cela me convient très bien, mais la plupart des gens que j’ai rencontrés en font tout un plat.

D’habitude, je m’en sors très bien où que j’aille. J’ai d’excellents amis, mes parents sont surprotecteurs, et je peux toujours demander où me rendre où un coup de main si je suis vraiment coincé.

C’est-à-dire comme maintenant. Le seul problème, c’est que j’ai la nette impression d’être seul. Ma meilleure amie, Zoé, n’est pas assise à la table en face de moi, et j’entends des oiseaux chanter.

Je balaie prudemment le sol autour de moi avec ma canne, et m’interrompt en sentant de la terre et de l’herbe à l’extrémité. Ce n’est de toute évidence pas du carrelage. Soit quelqu’un est en train de me faire une blague extraordinaire, ou…

“Ohé ? Zoé ? Il y a quelqu’un ?”

Pas de réponse. On dirait un cauchemar, comme ceux que je faisais enfant, où j’étais perdu dans un bâtiment gigantesque, sans canne, et sans personne pour m’aider. Sauf qu’alors, je ne cessais d’imaginer que quelque chose essayait de m’attraper et qu’il faisait sombre.

“Ohé ?”

Il y a clairement de la lumière, ici. Je sens le soleil sur ma peau, et je suis à peu près certain que l’aube s’est levée depuis peu, à en juger par l’herbe couverte de rosée. Je sais qu’elle est couverte de rosée parce que je me suis assis par terre.

Certaines personnes paniquent lorsqu’elles sont confrontées à une situation inattendue. Si j’étais un autre, je me mettrais peut-être à courir de partout en hurlant, ou à paniquer. Mais la cécité m’a vite appris que rentrer dans des objets en courant est une mauvaise idée. De plus, j’ai encore ma quiche à la main.

Je la pose sur mes genoux et réfléchis. Bon, je suis ailleurs. Pas dans le centre commercial. J’aurais pu croire à une blague, mais Zoé n’est pas suffisamment cruelle pour faire ça, et ce n’est pas comme si j’avais eu une absence ou m’étais laissé distraire. J’ai simplement fait un pas avant de me retrouver…

Ici.

“Est-ce une forêt ? Ou une clairière ? Un chemin de randonnée ?”

Je touche délicatement l’herbe du bout des doigts. Yep. On dirait de la rosée matinale. L’herbe est longue, et n’a pas été coupée... encore un signe ? Je ne suis pas assis sur la pelouse de quelqu’un. Je finis alors par trouver une fleur.

Elle est douce sous mes doigts. Les pétales collent presque à ma peau, et j’ai un mouvement de recul en réalisant que la fleur est mouillée. Quel genre de fleur est-ce donc ? Est-ce qu’un oiseau ou autre chose y aurait fait caca dessus ?

“...Non. C’est du nectar.”

L’odeur, sucrée et très particulière, ne ressemble en rien à ce que j’ai pu sentir dans mon monde. J’étais déjà arrivé à la conclusion que j’étais dans un autre monde, mais cette fois-ci, j’en suis plutôt sûr.

La fleur dégage un parfum sucré et épicé, mais également sombre, si cela vous parle. Sombre, c’est ainsi que j’imagine que les gens voient l’ombre - non pas que je l’aie déjà vue moi-même. Mais j’arrive à me représenter l’ombre - une chose humide, aussi vaste que l’océan, qui rampe et aspire tous les rayons du soleil. C’est ce qui se rapproche le plus du parfum de cette fleur.

Je n’ai jamais rien senti de tel, et j’ai bonne mémoire. J’ai visité des serres gigantesques, et même des jardins floraux dans tous les pays où je suis allé - le parc de Keukenhof aux Pays-Bas est mon préféré - et je n’ai jamais croisé ce parfum, tellement unique.

Je tends précautionneusement la main et ramasse la fleur. Je culpabilise un peu, mais il faut que je la touche, que je la respire. Je suis conscient qu’elle est peut-être empoisonnée, mais je n’en ai cure. Je la hume de nouveau, et cette fois-ci, je réalise que le cœur de la fleur est bel et bien recouvert d’un nectar collant.

Oserais-je y goûter ? Non, c’est probablement trop risqué. Mais cela renforce mon hypothèse. Je suis ailleurs, et il m’est arrivé quelque chose… d’étrange.

“De la magie ? Une téléportation ? Une espèce d’hallucination hyper réaliste ?”

Cela ne peut être réel. Et pourtant, une partie de moi me murmure ‘si, ça l’est’. Si, ça l’est.

C’est réel. Tu es dans un autre monde.

Et cela me fait sourire. Même si le rideau tombe l’instant suivant ou qu’il s’avère que l’on m’a piégé. Pendant un bref instant, j’y crois.

L’air a une odeur différente. Plus propre. Plus sucrée, même. D’ailleurs, même la lumière du soleil me paraît… étrange. J’aurais juré qu’il faisait plutôt chaud à San Francisco - suffisamment chaud pour que Zoé et moi nous rendions au centre commercial pour nous rafraîchir. Mais j’ai l’impression de vivre ici un matin frais d’automne.

Une brise agite mes cheveux. Je sens l’odeur de l’herbe et le parfum des fleurs d’un autre monde que je n’avais jamais vu. Et j’entends un oiseau gazouiller au loin. Au moins, ce son-là me paraît normal.

C’est une si belle journée. Je pourrais me lever et marcher vers l’incertitude, mais l’herbe est douce, ici. Je suis peut-être assis au bord d’une falaise, je ne le saurai jamais. Mais je suis bien, ici.

Combien de temps suis-je resté assis ici, ma quiche sur les genoux, à écouter le vent et les oiseaux ? Une heure, peut-être. Assis par terre, j’ai écouté les sons qui m’entouraient, renforçant de plus en plus ma conviction d’être ailleurs. À un endroit spécial.

C’est alors que j’ai entendu la voix. Distante d’abord, elle a fini par se rapprocher, accompagnée des bruits de craquements de branches. Quelque chose pleure, et j’entends un bruit sourd quelque part derrière moi à gauche.

Je commence un peu à m’inquiéter. D’accord, pénétrer dans un autre monde est une expérience éprouvante, mais jusqu’alors, je restais calme en essayant de voir cela comme une espèce de Voie 9 ¾. Mais personne n’a envie de tomber sur un monstre.

Ou un ours. Forêt + grosse bestiole = ours, dans ma tête. Mais cet ours a une voix. Et il est bouleversé.

J’entends la chose s’arrêter dans mon dos, avant d’entendre un bruit ressemblant à des sanglots. Cela me rassure, mais je sens alors pratiquement les vibrations de quelque chose en train de frapper quelque chose d‘autre. Probablement un arbre, comme toutes les branches bruissent sous l’impact.

Est-ce qu’il s’agit d’une personne ? J’écoute intensément. Contrairement à une croyance populaire, être aveugle ne m’a pas conféré de sens surnaturels. J’utilise juste ce que je possède avec davantage d’efficacité. Je sais différencier les sons… oui, quelqu’un pleure. Sa voix est grave, c’est pour cette raison qu’elle avait une sonorité étrange. Et elle sanglote.

J’ai déjà un peu d’empathie pour la personne et son chagrin, même si je n’apprécie pas vraiment les bruits de coups. Si la personne est en train de frapper cet arbre, alors c’est bel et bien lui que j’entends se fendre sous les assauts.

Mais je n’ai pas le choix. Je me lève et hausse la voix.

“Ohé ? Il y a quelqu’un, là-bas ? Tout va bien ?”

Les pleurs s’interrompent immédiatement. J’entends la personne reprendre son souffle. Je l’appelle de nouveau, en me tournant dans la direction d’où provenait le son.

“Je crois que je me suis perdu. Désolé, mais est-ce que vous pourriez m’aider ?”

“T’aider ? J’arrive !”

C’est bel et bien quelqu’un ! Je n’aurais jamais cru que voir quelqu’un s’avérerait être le meilleur moment de ma journée. Mais il s’agit non seulement d’une personne, mais apparemment d’une personne de sexe féminin. Ou du moins, j’en ai l’impression. Mais elle a une voix très grave, non pas que cela me déplaise. Sa voix est apaisante.

Juste après avoir parlé, la mystérieuse inconnue se met à courir dans ma direction. Je l’entends s’écraser contre les branches tandis qu’elle se précipite droit sur moi.

“Je suis là ! Quel est le prob… oh !”

Elle se rapproche, et ses pas font trembler légèrement le sol. Je reste en position et essaie de la sentir de mon mieux.

Elle est lourde. C’est certain. Et grande ; voilà mon impression générale. Et elle sent. Pas exactement mauvais, mais son odeur n’est pas vraiment...normale. J’imagine que je ne pourrai pas mieux la décrire. Elle transpire un peu, c’est sûr, mais ce n’est pas déplaisant.

Puis elle reprend la parole, et j’entends l’inquiétude teinter sa voix. Cette dernière est grave, mais douce, et elle a une excellente prononciation ; c’est rare d’entendre quelqu’un articuler aussi bien.

“Je suis là. Tu es perdu, étranger ? T’es-tu blessé les yeux ? Tu les gardes fermés.”

“Quoi  ? Non. Je suis…”

Je lève légèrement ma canne et je la sens avoir un mouvement de recul. Elle recule d’un pas. Est-ce qu’elle pensait que j’allais la frapper ? Je baisse la canne et lève une main.

“Désolé. Je suis aveugle. C’est ma canne blanche.”

“Tu ne peux rien voir ?”

Sa voix paraît choquée. Elle ne reconnaît pas non plus ma canne. C’est un symbole plutôt universel… suis-je vraiment dans un autre monde ?

“Rien du tout. Je ne peux pas te voir, mais je peux t’entendre.”

Une brève inspiration. J’ai l’impression que la personne debout devant moi est gigantesque ; ou du moins, ses poumons.

“Tu ne peux pas voir mon visage ?”

“Non. Il y a un problème ?”

Un silence. Puis…

“Non. Aucun problème.”

Je souris. Je ne suis pas sûre de sourire dans sa direction, mais ça aide. Toujours.

“Tant mieux. Je t’ai entendue et je ne voulais pas t’interrompre, mais j’ai quelques ennuis. Je m’appelle Laken Godart.”

Je lui tends la main, et je la sens hésiter. Mais une main finit par engloutir la mienne.

Une grande main. Mais elle serre tellement délicatement la mienne que je ne sens presque rien.

“Je m’appelle Durene. Comment êtes-vous arrivés ici, Monsieur Laken ?”

M. Laken ? Que c’est étrange. Est-ce que je connais un pays qui utiliserait ce genre de titre ? Je souris avec tristesse.

“Je ne sais pas vraiment comment je suis arrivé ici. J’étais dans un centre commercial, et j’ai dû me tromper d’allée ? Il s’est passé quelque chose, en tout cas, parce que je me suis soudain retrouvé ici.”

“Un centre commercial ? Je n’ai jamais entendu parler de ça en ville. Désolée.”

Je hausse les sourcils. Soit c’est une actrice talentueuse et il s’agit de la meilleure simulation de tous les temps, soit elle est sérieuse.

“Est-ce que tu peux me dire où je me trouve ?”

Je crois qu’elle acquiesce. J’ai entendu dire que les gens font beaucoup ça, même si je n’ai fini par comprendre le geste que lorsque quelqu’un m’a montré exactement ce qu’il faisait avec sa tête.

“Vous êtes près du village de Rivechamp. Dans la forêt, plus exactement.”

Rivechamp ? Au moins, j’avais raison pour la forêt.

“Est-ce qu’on est près d’une ville ? J’étais à San Francisco il y a quelques instants et je ne sais absolument pas comment j’ai atterri là.”

Encore une pause.

“Je suis désolée, mais je ne sais pas où ça se trouve. C’est une grande ville ?”

“Très grande. Comment s’appelle la plus grande ville du coin ?”

“Bells, je pense. C’est à plus de quarante kilomètres d’ici, en revanche.”

“... est-ce que c’est en Amérique ?”

“En Amérique ?”



Ce n’est probablement qu’un rêve. Ou une dépression nerveuse, même si le psychiatre que ma mère a embauché a dit que mon bilan de santé était correct ces dernières années. Il y a sans doute beaucoup de raisons qui expliqueraient cela, mais ce que je voudrais vraiment, un tout petit peu, c’est que tout ceci soit réel.

“Désolé, Durene, je vais prendre un risque, là, mais… est-ce que tu pourrais me dire quelle année nous sommes ? Et dans quelle nation je me trouve ?”

“Une nation ? L’année ? Je… je ne suis pas trop les années. Je crois qu’on est à peu près autour de 22 après T.P. ? Et, hum, nous ne sommes pas une nation. Personne d’autre que le chef du village ne dirige Rivechamp.”

“Oh mon dieu. Je suis dans un autre monde.”

“Quoi ?”

“C’est obligé. Durene, est-ce que je te semble… étrange ?”

Elle marque une pause. Je la sens se rapprocher lentement. Je n’en suis pas sûr, mais je crois qu’elle me dévisage.

“Eh bien… tu t’habilles un peu bizarrement. Tes vêtements sont inhabituels. Il y a un étrange symbole avec un triangle sur ton haut. Il est… coloré.”

Je souris légèrement. Ma cécité implique que mon sens de la mode est un peu biaisé. Je sais que je porte un short et un t-shirt, apparemment frappé du logo de l’œil des Illuminati. Zoé m’a dit qu’il m’allait bien, mais j’ai quelques raisons de douter de ses goûts en matière de mode.

“Est-ce que tu as déjà vu quelque chose de ce genre auparavant ?”

“Rien d’aussi vibrant. Es-tu un noble ? Un marchand de tissus ?”

“Non. Je suis juste aveugle. Et je crois… oui, je crois que je suis bien loin de chez moi.”

“Oh. Je suis désolée.”

Je hausse les épaules.

“Ce n’est pas de ta faute. Je crois. Et si c’est le cas, alors j’adorerais avoir une explication ?”

“Quoi  ? Non ! Je ne ferais jamais…”

Elle est si vite embarrassée. Je me sens un peu coupable, du coup.

“Je suis désolé. C’était une blague.”

“Oh.”

Que dire ? D’ordinaire, ma conversation est relativement agréable. Ou du moins, je peux toujours trouver un sujet de conversation, même s’il n’est pas bien accueilli.

“Je t’ai entendu pleurer. Est-ce que tout va bien de ton côté ?”

“Moi ?”

J’ai entendu parler des rougissements, aussi. D’après les descriptions des gens et la fois où j’avais touché quelqu’un en train de rougir, j’imagine de la chaleur emplir leur visage. C’est certainement comme ça que je le ressens, et je pense que Durene est en train de subir la même sensation.

“Ce… ce n’était rien. J’étais juste contrariée, voilà tout. Je ne pensais pas qu’il y avait quelqu’un dans le coin.”

Sa voix est rauque d’émotion. Je marque une pause, mais pourquoi ne pas poursuivre cette conversation ? Je n’ai rien à gagner à me retenir de poser mes questions. Je l’ai appris il y a bien longtemps.

“Pas de problème si tu ne veux pas en parler. Mais si tu veux discuter…”

“Non.”

Je hoche la tête. Mais je la sens hésiter. J’attends donc.

“Quelqu’un m’a jeté une insulte. C’est tout.”

“Ah.”

Tellement d’années, tellement de sentiments peuvent se trouver derrière un simple mot. Je me tourne dans sa direction globale, et je sais qu’elle me regarde. Puis j’entends quelque chose de drôle.

Un grondement. Des gargouillis. Un gigantesque estomac. Et je me souviens que j’ai quelque chose dans la main. Je souris en sentant Durene s’agiter et, présumablement, rougir.

“Durene, est-ce que cela te dirait de partager cette quiche avec moi ?”

“Tu en es sûr ?”

“Pourquoi pas ? Asseyons-nous pour discuter. Tu m’as l’air très gentille.”

Je m’assieds par terre. Au bout d’un moment, je sens quelqu’un s’asseoir à côté de moi. Je n’ai pas de fourchette, mais je n’ai aucun mal à sortir la quiche de sa boîte en métal et de la briser en deux. Je donne le plus gros morceau à Durene malgré ses protestations et nous mangeons en papotant.

Voilà comment j’ai rencontré Durene, et découvert un nouveau monde. Comme je l’ai dit, j’aurais aimé pouvoir manger ma quiche avant. Elle était tiède, à ce stade, mais au moins, j’étais en bonne compagnie.



Jour 2



Lorsque je me suis réveillé, j’ai encore une fois confirmé le fait que j’étais dans un autre monde. Je n’ai pas paniqué.

Durene fut vaguement surprise de me voir debout en train d’explorer sa maison en silence. Elle vit dans une maison relativement spacieuse à côté d’un ruisseau. Je ne l’imagine pas encore dans son ensemble, mais mon exploration et ses descriptions du bâtiment me donnent l’impression qu’il s’agit d’une maison de bois et de pierre brute, mais soigneusement colmatée de manière à empêcher les éléments naturels d’y pénétrer. Le sol de pierre n’est qu’à peine rugueux sous mes pieds nus, et l’unique fenêtre n’est pas vitrée.

Pour faire court, il s’agit d’une maison médiévale, et d’après ce que m’a dit Durene pendant notre discussion de plusieurs heures la veille, il s’agit d’un monde médiéval. Où la magie existe. Et où la technologie reste relativement rudimentaire. Elle était impressionnée par ma canne en fibre de carbone ; elle a poussé des exclamations en voyant le matériau, comme s’il était parfaitement alien en ce monde, ce qui était sans doute le cas, en un sens.

Je suis à présent assis à table, avec le sentiment d’être une demi-portion dans la chaise où Durene m’a assis. Elle s’active dans la cuisine. Je sens quelque chose en train de cuire, et on dirait qu’elle prépare des œufs. L’odeur du pain chaud remplit déjà mes narines.

“Voilà, Monsieur Laken. Désolée, c’est un peu brûlé.”

“Ça m’a l’air délicieux. Et appelle-moi Laken.”

J’entends et sens une grande assiette être posée devant moi. En explorant avec délicatesse mon assiette du bout de ma fourchette, je trouve les œufs - à peine coulants - et le pain grillé. Oui, il croustille, mais c’est vraiment bon, et je le lui dis.

“Merci de me laisser dormir ici. Je crois que j’ai pris le seul lit que tu avais. Je m’en excuse.”

“Oh, non ! Ce n’est rien. Et j’aime dormir dehors.”

“Jolie menteuse.”

Eh bien. Je crois que c’est bien la première fois que j’ai tellement pris une personne de court qu’elle s’est tue aussi vite. Je l’entends bouger, s’éclaircir la gorge, puis elle finit par me demander :

“Tu n’es pas inquiet ?”

Je hausse un sourcil. Je ne sais pas du tout si ça rend bien, mais mes amis m’ont assuré que si, et j’ai adoré l’idée après avoir lu une histoire dans laquelle le personnage principal usait de cette expression avec grand succès.

“À quel sujet ?”

“Eh bien, tu disais que tu étais perdu. Seul. Dans un autre… un autre monde ? Comment peux-tu être si calme ?”

Cela me fait sourire. J’ai peut-être l’air calme, mais j’ai passé un bon moment la nuit dernière pendant que Durene ronflait dehors à paniquer et à essayer d’affirmer que je n’étais pas en train d’halluciner. Mon bras est encore sensible tant je l’ai pincé.

“Quel intérêt aurais-je à paniquer ? Je suis surtout excité, en fait. Je suis dans un autre monde, où la magie existe. Il n’y a pas de magie d’où je viens.”

“Mais tu m’as dit que vous aviez tellement de choses étranges. Comme ces “voitures” et ces “centres commerciaux”. Ça a l’air incroyable.”

“Je suis surpris que tu me croies, pour être honnête. Si j’entendais quelqu’un parler de mon monde, je penserais qu’il est fou.”

“Mais lorsque tu en parles, cela paraît si réel. Et ton bâton qui se plie…”

Encore une invention miraculeuse d’après ses standards. Je crois que c’est d’ailleurs ça qui a convaincu Durene que je venais d’un autre monde. Ça, et mon iPhone. Je crois que Siri a fait peur à Durene.

Oui, apparemment, je n’ai pas internet, et comme je n’ai rien pour le recharger, j’ai éteint Siri pour économiser la batterie. Mais avoir un iPhone, même avec une batterie faible, s’avère incroyablement utile dans une situation de survie, dans laquelle je suis.

Ça, et avoir une amie. Je souris à Durene.

“Je ne crois pas que mon monde ait quoi que ce soit de spécial. Mais je suis, en revanche, vraiment heureux que tu m’aies trouvé, Durene. Je me suis rendu compte que je peux faire confiance à la plupart des inconnus.”

Encore une pause. Un autre rougissement hypothétique.

“Vraiment ? Mais tu ne vois même pas… et tu m’as juste fait confiance pour t’aider. Je pourrais être…”

Elle marque une pause.

“Quelqu’un de malintentionné.”

“Mais ce n’est pas le cas. Et j’ai un bon instinct en ce qui concerne les gens, ou du moins, j’aime à le croire. Tu m’as l’air d’être une personne très gentille, Durene.”

“Je… merci. Mais tu ne peux pas voir...’

Je lui adresse un sourire ironique.

“Je remarque tout de même quelques détails. Par exemple, je sais que tu es plus grande que moi. Et plus forte. Et tu as des cals sur les mains, ta table a une fissure ici - et tu as un grand appétit.”

C’est difficile de ne pas remarquer les bruits qu’elle fait en dévorant son assiette, pour être honnête. Durene s’agite sur sa chaise de bois en la faisant craquer.

“Je suis désolée.”

“Quoi ? Pourquoi es-tu désolée ?”

“Hum…”

“J’ai vraiment aimé les œufs et les toasts. C’est toi qui les as faits ?”

Cette fois-ci, je crois qu’elle acquiesce, parce qu’il y a un petit silence avant qu’elle ne prenne la parole.

“Oh ! Oui ! Je mange beaucoup. J’ai donc un grand jardin et je, euh, j’élève des poulets, des cochons et d’autres animaux. Mais je ne sais pas très bien cuisiner parce que je n’ai aucune Compétence.”

“Tu es dure avec toi-même. J’ai beaucoup aimé ce petit déjeuner.”

Un silence. Puis…

“Merci. Mais il faut que j’achète beaucoup de nourriture, de toute façon. Les villageois me vendent beaucoup de choses que je ne peux pas faire moi-même.”

“Tu vis donc dans un village ? Combien y a-t-il d’habitants ?”

Si cela vous paraît étrange que nous n’en ayons pas parlé hier, eh bien, il y a beaucoup d’explications et de confirmations à donner lorsqu’on pense avoir atterri dans un autre monde. D’autant plus lorsqu’il faut convaincre une jeune femme effrayée que l’on n’a pas piégé une personne dans son iPhone.

Est-ce qu’elle est jeune ? Durene a l’air d’être un peu plus jeune que moi. Bien sûr, je suis terriblement mauvais pour estimer les âges et elle peut donc être soit de mon âge, soit encore adolescente. Les filles grandissent plus vite que les garçons, après tout.

Bref, revenons à la conversation. Durene vit apparemment dans un petit village d’une soixantaine d’âmes, et la plupart d’entre elles habitent près les unes des autres. Elles vivent dans une zone charmante de terres cultivables irriguées par une rivière, d’où le nom du village, Rivechamp. Les gens d’ici pratiquent l’agriculture et l’élevage - ils ont un forgeron, et une personne dévouée qui va en ville pour vendre leurs marchandises, la personne la plus compétente en commerce.

Les gens de ce village vivent ensemble au sein de grandes familles. Les enfants partent souvent apprendre un métier dans d’autres villes en grandissant, ou gèrent l’entreprise familiale. Il est rare de rencontrer une nouvelle personne en un mois, et encore moins un groupe de gens, mis à part les aventuriers ou les Coursiers occasionnels.

Oh, oui, ce monde possède des aventuriers et le service postal le plus étrange que je puisse imaginer. Mais ce que je remarque le plus, dans les explications de Durene, c’est une étrange… absence de détails. Principalement en ce qui la concerne.

Durene ne vit pas dans le village. D’après ce qu’elle m’a dit, les seuls autres personnes à vivre seules sont les célibataires, ou les veufs et veuves. Mais Durene est bien trop jeune pour correspondre au moindre de ces critères, et elle me dit qu’elle n’a jamais rencontré d’aventuriers, alors que tous les enfants les adorent.

Je sens qu’il y a anguille sous roche.  Et je sens Durene, aussi. Son odeur m’a toujours l’air… anormale. Si je rencontrais d’autres personnes, j’arriverais peut-être à comprendre ce qu’elle a de si différent, mais en attendant, je maintiens le flot de la conversation et lui parle un peu de là d’où je viens.

C’est moi, Laken Godart, fils aveugle de deux parents relativement bien nantis, une avocate, et un homme d'affaires. J’ai voyagé à davantage d’endroits que Durene n’en connaît, et je suis aveugle. C’est une description assez élémentaire, mais la clef, pour se vendre, c’est d’embellir les choses.

Et bien trop vite, je me rends compte que le copieux petit déjeuner de Durene m’a affecté d’une toute autre manière. Je m’éclaircis poliment la gorge.

“Euh, Durene ? Est-ce que tu pourrais encore une fois m’aider à aller aux toilettes ?”

Oui, c’est embarrassant de demander à quelqu’un que je viens de rencontrer de m’aider, mais j’ai l’habitude. Je ne veux pas me retrouver dans les toilettes des filles, n’est-ce pas ? Mais encore une fois, elles ont été plutôt compréhensives les deux fois où cela s’est produit par accident.

Dans tous les cas, cela reste toujours plus simple de demander de l’aide, surtout lorsqu’il y a un risque de se tromper de porte. Et Durene est ravie de m’aider.

“Pas de problème. Par ici… oups ! Attends, laisse-moi juste pousser ça… la porte est ici.”

Elle est très prévenante. D’habitude, les gens ont beaucoup de mal à me diriger, mais elle a très vite trouvé comment faire. Elle me laisse lui prendre le bras - je sens ses muscles onduler à chacun de ses mouvements - et elle avance à un rythme raisonnablement rapide.

Ce n’est pas comme si j’avais du mal à me déplacer, et je sens si elle entame une pente ou si elle contourne quelque chose. C’est naturel, pour moi, et dès que j’ai expliqué cela à Durene, elle a vite compris comment faire.

Ses toilettes, sèches, sont à l’extérieur, loin du ruisseau. Elle doit m’attendre à une distance respectueuse, mais je ne prends pas longtemps. Il n’y a qu’un seul problème.

“Est-ce que tu aurais du papier toilette ? Euh, quelque chose pour m’essuyer ?”

“Je vais te chercher des feuilles !”

“Des feuilles ? Ohé ? Durene ?”

Apparemment, le papier toilette est un luxe tellement rare que Durene n’en a jamais entendu parler. Mais les feuilles qu’elle me tend font parfaitement l’affaire, et mes fesses ne se plaignent pas trop.

Les toilettes sèches sont définitivement sèches, c’est-à-dire que je sais qu’il n’y a pas d’eau sous moi lorsque je jette les feuilles. Mais elles sentent bon : Durene y a placé des herbes parfumées pour chasser les odeurs. Je lui en parle en sortant.

“Ta maison sent vraiment bon, Durene. Je t’envie.”

“Elle n’a rien de spécial. Vraiment pas. Elle est… rustique.”

“Je ne pense pas. Mais, euh, est-ce que je peux me laver quelque part ? Est-ce que tu as du savon ?”

“Du savon ?”

Transmettre l’idée élémentaire de l’hygiène à Durene me prend un bon moment. C’est ce qui m’inquiète le plus, en ce moment. Mais elle me fait bouillir de l’eau et lorsque je suis certain qu’elle n’est plus bouillante, je l’utilise pour me laver.

“Il faut vraiment que tu te laves les mains, Durene. Dans mon monde, un nombre incalculable de gens sont morts par le passé parce qu’ils ne se lavaient pas assez.”

Sérieusement ?

Je suis époustouflé, flatté, et touché de voir à quel point Durene accepte tout ce que je dis sans le remettre en doute. Je lui raconte la Peste Noire, et quelques minutes plus tard elle me jure qu’elle achètera du savon la prochaine fois que quelqu’un ira en ville.

Et il est déjà l’heure du déjeuner. J’ai faim, c’est certain, et Durene me fait faire le tour du jardin et me laisse toucher les plantes en train de pousser et les pommes de terre qu’elle arrache.

Mais nous nous heurtons alors à un problème. Durene va dans la cuisine pour les préparer et je reste dehors, à écouter. Mais vingt minutes plus tard, je réalise que quelque chose ne va pas. Je l’entends essayer de faire le moins de bruit possible, mais les bruits de casserole et l’odeur de brûlé ne peuvent pas vraiment être dissimulées.

“Tout va bien ? Durene ?”

“Je… je suis désolée.”

Sa voix est pleine de larmes lorsqu’elle sort pour me dire qu’elle a fait brûler les pommes de terre. Je ne comprends pas pourquoi, mais s’il y avait eu une alarme incendie dans sa maison, elle serait en train de hurler. Elle ne me laisse même pas inspecter le plat brûlé ; apparemment, il est tellement carbonisé qu’elle l’a donné aux cochons, dehors.

“Je ne sais pas cuire les pommes de terre. Je suis désolée. D’ordinaire, je les mange crues.”

“Allons, allons, on ne peut pas tolérer ça. Laisse-moi t’aider.”

“M’aider ? Mais tu…”

“Je suis aveugle, mais je sais cuisiner. Allez, viens !”

Je tends la main et lui touche le bras. C’est un gros bras, et elle recule instantanément. Mais je la rassure et la guide vers la cuisine.

C’est étrange de cuisiner en donnant principalement des instructions à quelqu’un. Étrange, mais amusant. Juste pour moi au début, mais Durent finit par se laisser aller.

Nous préparons des patates sautées. La recette n’est pas difficile, mais je dois d’abord montrer à Durene comment couper correctement. Je l’entends se couper deux fois avant de comprendre qu’elle tient mal son couteau.

“Comme ça, tu vois ? Si tu coupes des feuilles, comme ce romarin… fais-le comme ça.”

Durene a un hoquet de stupeur, mais je place le couteau contre mes phalanges et le fait courir sur la planche à découper, hachant lentement les herbes en petits tronçons.

“Simple comme bonjour. Ne t’inquiète pas ; même sans voir, il est impossible de se couper comme ça, tu vois ?”

“Je vois, oui ! C’est incroyable !”

“Non. Vraiment pas. Bon, remettons-nous au travail sur le reste de ces pommes de terre, d’accord ?”

“D’accord. Les pommes de terre coupées sont… ici. On les met à bouillir ?”

“Oui. L’eau bout ? Et tu as ajouté le sel ? Mets-les dedans. Elles y resteront environ quatre minutes, d’accord ? Bon, et maintenant, où est la poêle ?”

“J’y ai mis l’huile.”

“À présent, les pommes de terre. Le côté plat contre la poêle. Ça a l’air bon, pas vrai ?”

L’huile crépitant dans la poêle réveille mon estomac. Je souris et entends Durene faire glisser maladroitement les pommes de terre dans la poêle.

“Est-ce qu’elles sont bien dorées et croustillantes ? D’accord, alors on va baisser le feu. Et maintenant… un peu de beurre. Un tout petit peu… et le romarin… l’odeur n’est-elle pas tout simplement délicieuse ?”

“Si ! Si !”

C’est un succès. Nous nous mettons à table et Durene dévore son assiette comme si c’était le meilleur plat qu’elle ait jamais mangé. Apparemment, c’est le cas.

“Je n’ai jamais rien cuisiné de tel. Est-ce que tu as une Compétence ? C’est obligé !”

“Je ne dirais pas une compétence. J’ai juste appris auprès d’un grand chef cuistot.”

Merci Gordon Ramsay. Je ne peux peut-être pas le voir cuisiner, mais j’adore les chefs qui me racontent exactement ce qu’ils sont en train de faire.

“Est-ce que tu es un [Chef] ? C’est ta classe ?”

C’est une bien étrange façon de voir les choses. Je hausse les épaules, un peu embarrassé.

“Je voulais devenir chef, puis critique culinaire professionnel quand j’étais plus jeune. J’ai abandonné l’idée lorsque j’ai appris qu’un autre aveugle était déjà devenu Masterchef. Et, il faut bien le dire, je ne suis pas si doué que ça pour la cuisine.”

“Mais c’est…”

“Cela n’arrive vraiment pas à la cheville de ce qu’un chef professionnel peut cuisiner, crois-moi. Et tu as fait le plus difficile.”

“Mais tu sais tellement de choses, pourtant.”

J’ai envie de me recroqueviller un peu, tant je suis embarrassé.

“J’ai juste étudié un grand nombre de métiers, c’est tout. Chef, critique culinaire… à un moment, je voulais devenir joueur de billard professionnel, mais ce n’est pas possible, en fait. J’ai voulu essayer tout ce qui n’était pas ennuyeux, donc j’ai essayé beaucoup de choses.”

“C’est incroyable. C’est tellement mieux que moi.”

Je crois qu’elle me dévisage. Je sens sa proximité. Sa voix aussi est beaucoup plus intense… elle a l’air fascinée. Je ne peux m’empêcher de sourire.

“Tu serais surprise de voir tout ce que tu peux apprendre en t’appliquant. Oublie la cuisine - j’ai déjà démonté et remonté un vieil ordinateur à la main. C’est… disons, un appareil compliqué.”

“Je ne le connaîtrais pas, alors. Je… je n’ai que la classe de [Fermière].”

Voilà encore ce mot. Une classe ? Je fronce les sourcils.

“Une classe ? Tu veux dire, un métier ? On t’a imposé un métier ?”

“Non. Je suis juste une [Fermière]. Niveau 6. N’y a-t-il donc pas de classes dans ton monde ?”

“Oh, wow.”

Est-ce que c’est si évident que ça ? Est-ce que je ne l’avais pas remarqué avant parce que je suis aveugle ? Mais Durene m’assure qu’elle n’a pas sa classe ou son niveau en train de flotter au-dessus de sa tête comme dans un MMORPG. Et même alors, je suis sidéré, parce que je me rends compte à présent que je suis dans un jeu vidéo. Ou dans quelque chose qui y ressemble.

“Tu veux dire que tu as joué à des jeux avec le destin des gens ?”

“Non ! Ce n’était qu’un jeu. Mais ça ressemble exactement à ce que tu me décris de ton monde.”

“Oh.”

Nous nous asseyons côte à côte, dans son jardin, et discutons. À ce stade, Durene et moi sommes suffisamment à l’aise pour nous asseoir plus près l’un de l’autre, et oui, elle est grande. Je ne suis pourtant pas petit, apparemment, je fais environ 1m84, ou 6’1’’ pour les gens qui utilisent l’affreux système de mesure américain, mais Durene fait au moins une tête de plus que moi. Possiblement plus ; elle se penche vers moi pour parler.

Et elle est énorme. Et elle en est consciente : elle me traite encore plus comme si j’étais de verre que les gens qui savent juste que je suis aveugle. Je lui en suis reconnaissant dans tous les cas ; on dirait un peu qu’une géante me tient compagnie.

Hmm. Une géante ?

Un dernier détail : la peau de Durene est plus rêche que la normale. L’intérieur de sa paume est relativement lisse, bien que calleuse, mais les rares fois où ma peau a rencontré la sienne, je l’ai trouvée étonnamment rugueuse voire même crevassée par endroits.

Étrange. Mais elle sait écouter, et nous restons assis ensemble jusque tard dans la nuit. Je lui raconte des histoires, et elle me parle de ce monde. De la magie, des aventuriers et un système de jeu.

Le dîner, ce soir, est composé de champignons marinés, là encore grâce à mon marathon de visionnage de vidéos de Ramsay. Heureusement que je me souviens de nombreux plats végétariens ; Durene aime la viande, mais apparemment, c’est une mets luxueux rare pour elle, malgré les cochons qu’elle m’a présentés plus tôt dans la journée.

Nous n’avons pas de vinaigre, mais le jardin de Durene est bien fourni, et tout est d’une qualité si bonne que nous avons à peine besoin d’assaisonner pour que ce soit bon. Nous complétons le repas avec de l’eau fraiche du ruisseau, et Durene mange quatre fois plus que moi. Heureusement que nous avons cuisiné des quantités suffisantes.

Parfois, j’aimerais pouvoir voir. Je n’ai aucune idée de la sensation que ce serait, et d’ordinaire, je n’en ai cure. Mais quand je passe une mauvaise journée ou que je suis frustré et que j’aimerais que les choses soient plus simples, j’aimerais voir.

Mais à présent, je veux juste voir son visage. Bien que Durene soit apparemment complexée par son apparence.

Je me demande pourquoi. Je me demande pourquoi en me couchant dans son lit et en l’écoutant ronfler dehors.

Au moins, je sais qu’elle n‘est pas une Trolle. Ceux du Hobbit se transforment en pierre au matin, n’est-ce pas ? Peut-être que les gens deviennent juste vraiment grands dans ce monde.

Peut-être. Mais elle reste une bonne personne, dans tous les cas.



Hors ligne EllieVia

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Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #174 le: 17 avril 2021 à 19:57:14 »

3.00 E - Deuxième Partie
 Traduit par EllieVia



Jour 3



Apparemment, l’une des obsessions de Durene, c’est le poisson. Je la comprends : elle ne peut pas attraper beaucoup de gibier et elle vend la plupart de ses cochons au lieu de les manger. Le poulet occasionnel n’est mangé qu’à la mort de l’un d’entre eux, et d’après ce que j’ai pu observer, elle a du mal à cuisiner même les plats les plus élémentaires.

Mais le poisson ? C’est difficile de rater le poisson, et Durene possède une canne à pêche rudimentaire avec laquelle elle essaie d’attraper des poissons presque chaque jour. Apparemment, elle n’a pas beaucoup de succès et je comprends rapidement pourquoi.

“Il te faut un appât qui se tortille. Les vers, c’est bien. Et tu bouges trop ta ligne. Laisse le poisson mordre avant de le tirer de l’eau. Tu vois ? La clef, c’est d’être patiente.”

C’est incroyable. Mais personne ne l’avait jamais enseigné à Durene, et elle me regarde pêcher avec une concentration intense. Je suis…

Je suis heureux de lui enseigner des choses, et suprêmement agacé que personne ne lui ait jamais expliqué quelque chose d’aussi simple. Peut-être que les gens de son village ne savent pas pêcher ?

Ou y a-t-il une autre raison pour laquelle elle vit seule ?

J’ai la moitié de ma réponse en arrachant le deuxième petit poisson du ruisseau, au ravissement de Durene. J’entends des voix, des rires ; les bruits de plusieurs enfants. Puis j’entends leurs voix.

“Hé, le Monstre ! Sors de ton trou, le Monstre !”

À côté de moi, sur l’herbe, Durene se fige. Je marque une pause, la chope en terre cuite rustique que Durene m’a donnée à moitié pleine à la main, m’interrompant alors que je prenais de l’eau dans le ruisseau.

“Où est-elle ? Hé, le Monstre !”

J’entends des rires gais, des bruits de course et des cris de joie qui contrastent fort avec les mots et le ton des voix d’enfants. Il ne leur faut pas longtemps pour nous trouver.

“Le Monstre ! Le Monstre ! Le M… qui c’est, ça ?”

Je tourne la tête et les bruits de course s’interrompent. J’ai compté… six enfants ? Tous très jeunes, probablement aux alentours de dix ans. Majoritairement des garçons, même s’il y a une fille avec eux. Ils s’arrêtent d’un air hésitant.

“C’est Laken. Il ne vient pas de la région.”, tente d’expliquer Durene. Je souris et me présente, mais dès l’instant où les enfants se rendent compte que je suis aveugle, leur respect disparaît.

“Il est aveugle !”

“Un monstre ! Le Monstre a trouvé un copain !”

“Les monstres !”

Est-ce qu’il y a quelque chose dans l’eau, ici ? Ou est-ce que c’est juste eux ? Je fronce les sourcils dans leur direction.

“Ce n’est pas un mot que vous devriez utiliser en vous adressant à Durene.”

“Mais c’est un monstre !”, proteste l’un des garçons. Puis j’entends un glapissement et la fille prend la parole.

“Je crois qu’il ne le sait pas. Il ne peut pas la voir !”

“C’est vrai !”

D’autres exclamations s’ensuivent.

“Vous devriez fuir, Monsieur ! Durene va vous manger le cœur !”

“Non, ce n’est pas vrai !”

“Aah ! Fuyez ! Le Monstre est devenu fou !”

Durene se lève, et je sens son désarroi. Puis je l’entends pousser un cri. Quelqu’un lui a jeté une pierre ! Je l’entends retomber dans le ruisseau.

“Bouffe de la terre, le Monstre !”

D’accord, des boules de boue. Une autre s’envole. Durene ne fait rien pour se défendre, je me lève donc. La tasse d’eau est encore dans mes mains. Je suis un instant tenté de la jeter, mais… ce ne serait pas correct. Les enfants se taisent. Que devrais-je leur dire ?

“Ravi de faire votre connaissance. Santé, mes potes.”

Je lève la chope dans leur direction puis bois. Honnêtement, mon eau a un léger goût d’argile. Je regarde les enfants, ou plutôt je vise leur direction globale.

“Maintenant, dégagez.”

Un silence. Mon visage reste impassible. Je n’ai jamais regardé qui que ce soit droit dans les yeux, pour la bonne raison que je pourrais mal viser, et que je peux à peine garder les yeux ouverts pour soutenir un regard dans tous les cas. Mes yeux s’embuent vite, même si je ne peux pas voir.

Mais je sais très bien rester immobile et calme. Ce qui n’est pas le cas des enfants. Au bout de quelques secondes de plus, je les entends s’en aller.

Je me rassieds à côté de Durene. Elle tremble.

“Ça va ?”

Je garde un ton léger en tendant la main vers la canne à pêche. Je ne la trouve pas, mais Durene la presse alors silencieusement dans mes mains.

“Est-ce que tu sais ce que je voulais dire quand j’ai dit ‘santé’ ? C’est une expression venue d’une autre culture. Cela signifie, eh bien, c’est quelque chose que l’on dit avant de boire, ou à une fête.”

“Vraiment ?”

Sa voix tremble, mais elle est curieuse. Je hoche la tête et souris.

“J’ai rencontré un Australien, un jour, qui arrivait à prononcer ce mot comme s’il s’était agi d’une menace. Il l’a dit à un groupe de soldats qui nous embêtaient et… eh bien, ce n’est pas toujours poli. Tout est dans la nuance, tu vois ?”

Un nouveau silence. J’entends Durene déglutir.

“Je… je suis désolée. Ce qu’ils ont dit…”

“... ne me concerne pas. Ces petits crisses étaient insupportables, de toute façon. On ne peut même plus les traiter de morveux. Est-ce qu’ils te harcèlent souvent ?”

C’est bien de connaître plusieurs cultures. Ça aide quand on veut ajouter des insultes à son répertoire. Durene éclate d’un rire tremblant, puis se tait de nouveau.

“De temps en temps. Je veux dire, ils viennent de temps en temps mais ils ne font rien de plus que de jeter des trucs.”

“Comme des pierres ?”

Je n’ai que le silence pour toute réponse. Je m’éclaircis la gorge.

“C’étaient de misérables petits monstres ; ne les écoute pas. Et dans tous les cas, ce ne sont que des gamins, non ? Tu ne peux pas les chasser ?”

“Je ne peux pas faire ça ! Je pourrais blesser quelqu’un, et alors là…”

Elle a l’air sincèrement choquée. Et effrayée. Est-ce qu’elle s’inquiète du stéréotype de la foule de fermiers armés de fourches ? Mais il faut bien que le cliché vienne de quelque part. Elle a peut-être raison de rester passive.

“Je suis désolé de t’avoir causé des ennuis. Mais je ne pouvais pas les laisser te harceler comme ça.”

“Ce n’est pas grave. Je crois. Non, ce n’est pas grave. Mais je suis surprise que tu n’aies pas été plus en colère que ça quand ils t’ont traité de monstre. Tu n’en es pas un, toi.”

Là encore, son ton suggère… quoi ? Une dépression ? Une terrible estime de soi, dans tous les cas. Mais je n’ai pas encore réuni tous les indices, même si je sais à peu près ce qu’il se passe. Quant à moi… je hausse les épaules.

“J’étais beaucoup plus en colère que ça, avant. Mais je suis devenu beaucoup plus calme à présent ; je ne m’emporte plus vraiment. On m’a déjà insulté, moi aussi.”

“Vraiment ?”

Je souris de nouveau, mais cette fois-ci, il s’agit plutôt d’un rictus.

“Tout le monde se fait insulter. Je suis juste une cible plus facile comme je ne vois rien venir. Là encore, je comprends. Quand on est petit, tout ce qui est bizarre représente une cible. Tout ce qui est différent, ou effrayant… c’est plus simple de lancer des insultes que d’apprendre à connaître la personne. Cela ne signifie pas que je pense que ces gosses avaient raison de faire ce qu’ils ont fait, bien sûr. La prochaine fois que l’un d’entre eux t’insulte, frappe-le. Ou insultes-le toi aussi.”

“Je suis incapable de frapper qui que ce soit ! Et je suis nulle en insultes.”

“Quoi ? Les insultes, c’est très facile. Vas-y, essaie. Insulte-moi.”

“Je… je ne sais pas. Comment est-ce que je pourrais les appeler ?”

“Bouton mûr ? Pitoyable tête à claques ? Champignon pleutre ? Les insultes, ça peut être tout ce que tu veux.”

Le rire qui surgit de Durene ressemble davantage à un aboiement amusé, mais il est sincère. Elle rit de bon cœur.

“Tu sais quoi ? On va faire griller ces poissons et je vais t’enseigner quelques-unes des insultes les plus piquantes que je connaisse, d’accord ? Il faudra peut-être que tu te bouche les oreilles, cela dit ; certaines feraient rougir un marin.”

Elle éclate d’un rire ravi et je souris de nouveau. C’est un jour meilleur, malgré l’intervention des enfants. Et le poisson n’est même pas brûlé, cette fois-ci.




Jour 5



Chaque jour, je me retrouve à passer presque tout mon temps avec Durene. Elle est ouverte d’esprit et il est facile de discuter avec elle ; elle préfère écouter que parler, mais elle parvient à m’expliquer ce monde étrange en le fragmentant en des morceaux faciles à comprendre.

Elle est en train de me donner une leçon d’histoire au sujet d’une espèce d’Alexandre le Grand lorsque j’entends un cri. Je suis prêt à recevoir les enfants, cette fois-ci, mais à ma grande surprise, celui qui court à notre rencontre est seul.

“Durene ! Le chariot a perdu une roue ! Viens le soulever, c’est ‘Pa qui l’a dit !”

“Comment ? Le chariot ? J’arrive !”

Durene bondit sur ses pieds avec une agilité incroyable, puis hésite.

“Il faut que j’aille aider, Laken. Ça va aller ? Je peux t’y emmener…”

“Ne t’inquiète pas pour moi. Va. Je m’en sortirai jusqu’à ton retour.”

Là encore, être aveugle ne signifie pas que je sois en sucre. Je laisse Durene partir en courant avec le gosse et réfléchis à ce que je vais faire. Vingt minutes plus tard, Durene arrive en trombe pour me chercher au cottage.

Je suis en train de pêcher.

“Durene, tu es rentrée. Tout va bien ?”

Elle sent un peu le foin et une odeur animale. Et elle a aussi cette odeur musquée que je suppose être celle de sa sueur. Je l’entends sauter par-dessus le ruisseau d’un bond.

“Tout va bien. J’ai aidé Monsieur Prost à réparer son chariot ; voilà tout. L’essieu de la roue s’était cassé, il avait donc demandé à Finnon de venir me chercher.”

“Huh. Ils t’appellent toujours quand ils ont besoin d’aide ? J’ai l’impression qu’ils auraient eu besoin de beaucoup de gens pour déplacer un chariot en panne.”

Elle s’agite à côté de moi. Elle est mal à l’aise ? Il est étonnamment facile de savoir quand quelqu’un me cache quelque chose, même si je ne peux pas voir leur expression.

“Oh… ce n’était pas très difficile. J’ai juste dû aider à le soulever un peu, voilà tout.”

Elle n’a même pas l’air essoufflée. Mais elle a fait l’aller-retour en moins de dix minutes et aidé un paysan à remplacer sa roue ?

Étrange. Étrange, étrange, étrange, étrange…

“Tu fais souvent des réparations, alors ? C’est plutôt serviable de ta part.”

“Eh bien, je n’ai pas de classe. Mais s’ils ont besoin d’aide pour, disons, monter une grange…”

“Je comprends. Alors, il y avait beaucoup de dégâts ?”

“Ils vont devoir la réparer plus tard, mais on dirait que ce n’est que l’essieu qui s’est cassé. Je leur ai juste ramené le chariot chez eux pour qu’ils puissent laisser la vieille Evera se reposer. C’est leur cheval de trait, et elle se fatigue vite.”

D’accord, elle a donc tiré un chariot qui était peut-être rempli de foin sur une distance non spécifiée. Hmm.

C’est peut-être simplement sa classe. Durene a dit qu’elle était une [Fermière] de niveau 6, mais elle a déjà acquis [Force Majeure]. Apparemment,  cela la rend bien plus forte que la normale ; lorsque je lui ai demandé une démonstration, elle m’a soulevé d’une main comme si j’avais été une plume.

Mais sa peau ? Et les choses que les enfants ont racontées ? Qu’est-ce que cela sign…

Bah. Depuis quand suis-je devenu détective ? La réponse est : jamais, parce que j’arrive à peine à résoudre une énigme de Sherlock Holmes, sans parler de résoudre ces maudits casse-têtes en fil de fer. Et Durene mérite au moins mon respect, si ce n’est celui des autres.

Elle me le dira quand elle sera prête.


Jour 6


“Il me faut une classe.”

Voilà ce que j’ai déclaré à Durene à son réveil. Je me lève avant elle ; non pas que nous soyons du genre à nous lever tard. Nous sommes tous deux du matin, en fait, bien que j’aie tendance à être tout aussi fonctionnel la nuit que le jour, pour une raison évidente.

Mais j’aime entendre les oiseaux chanter et sentir les rayons du soleil sur mon visage. J’aime bien me détendre seul pendant une heure ou deux le matin. Comme me l’a un jour dit Zoé, je suis l’aveugle le plus zen qu’elle connaisse, c’est-à-dire que je suis le seul aveugle qu’elle connaisse. Elle connaît une aveugle - Teresa, mais nous ne nous entendons pas bien.

Je déteste Teresa.

Durene reste silencieuse un long moment après que je lui ai dit cela. Nous avons préparé des crêpes épaisses, ce matin, et y avons ajouté des baies sauvages, mais elle vient d’arrêter de les manger.

“Pourquoi ?”

“N’est-ce pas ce que font les gens dans ce monde ? Tu m’as dit que tu ne connaissais personne qui soit dépourvu de classe.”

“C’est vrai. Mais…”

J’attends, mais elle ne termine pas sa phrase. Je lui explique mon raisonnement en essayant de comprendre ce qui la gêne.

“J’y ai bien réfléchi, et il va me falloir une classe pour survivre dans ce monde. Je ne peux pas me contenter de vivre à tes crochets à jamais.”

“Mais une classe… ça veut dire que tu vas aller chercher du boulot, pas vrai ? Tu vas… partir.”

Oh. Oh. Je me sens crétin.

“Je ne veux pas être un fardeau pour toi, Durene. Je te fais déjà dormir dehors et à présent, tu dois nourrir deux personnes au lieu d’une.”

“Ça ne me pose aucun problème !”

Durene s’agite et fait bouger la table. Elle s’excuse, puis son ton devient suppliant.

“Je dors très bien dans l’herbe ! Vraiment ! Et tu manges beaucoup moins que moi. Ça ne me gêne pas que tu restes ! Je… j’aime bien que tu sois là.”

Que dire ? Que faire ? Qu’importe, il faut que ce soit quelque chose qui ne brise pas son cœur fragile.

“Tu sais que j’ai une maison, Durene, et une famille. Ils s’inquiètent probablement terriblement pour moi. Je veux retourner à leurs côtés.”

Je la sens presque s’affaisser à l’autre bout de la table. Je m’éclaircis la gorge et reprends la parole.

Mais j’aime beaucoup vivre ici avec toi. Si tu es sûre que je ne suis pas un fardeau pour toi, j’adorerais rester ici. J’ai juste mentionné cette histoire de classe parce que je trouve ça fascinant, tout simplement.”

“Tu vas rester ici ? Tu en es sûr ?”

Son enthousiasme, son ton plein d’espoir ne sont pas pathétiques. Ils me brisent le cœur. Qui a donc pu abandonner cette fille ? Je hoche la tête.

“Je doute qu’il y ait beaucoup de travail pour un aveugle dans ton monde, de toute façon. À moins que je ne puisse apprendre la magie ? J’adorerais apprendre.”

“Je ne sais pas. J’ai entendu parler des grimoires, mais je ne sais pas si les mages peuvent apprendre autrement.”

Je grimace, vaguement outragé en mangeant une autre crêpe. Même dans ce monde, l’absence de livres en braille m’handicape ? Et je doute fort qu’il existe des livres audio.

“Eh bien, une idée en moins. J’imagine qu’il faudra que j’y réfléchisse cette nuit.”

Puis j’ai une autre idée. J’en parle à Durene en l’aidant à faire la vaisselle des assiettes en terre cuite. Elle n’utilise pas de savon, mais l’eau chaude fonctionne plutôt bien. Elle supporte bien mieux la chaleur que moi, en revanche. Mais ses mains sont moins habiles, et nous travaillons donc tous deux lentement mais sûrement.

“Pourquoi ne me ferais-tu pas faire le tour du village ?”

Durene manque presque de lâcher la tasse qu’elle tient dans les mains. Je la repousse dans le seau d’eau juste à temps ; l’eau m’éclabousse de la tête aux pieds.

“Qu’est-ce qu’il y a ? Je ne me suis pas présenté, et je suis sûr qu’ils sont curieux à mon sujet.”

“Je… je ne voudrais pas t’embêter avec ça.”

“Ne t’inquiète pas. J’aime bien rencontrer des gens. De plus, il va bien falloir que je les rencontre un jour ou l’autre, pas vrai ?”

“J’imagine, oui.”



Jour 8


Il me faut encore deux jours pour parvenir à convaincre Durene de m’amener au village. Elle résiste, refuse d’en parler… pas tant par réticence d’y aller elle, que de peur que les villageois ne me traitent mal, je pense.

Et comment me traitent les villageois ?

Avec gentillesse.

Oh, ils savaient qu’un étranger était chez Durene, mais personne n’était venu. Je crois qu’ils étaient plus craintifs que curieux, et Durene elle-même leur avait peut-être dit de garder leurs distances. Ce n’est pas comme si nous étions toujours ensemble ; elle s’est rendue plusieurs fois au village avant que je n’y vienne moi-même, et j’imagine que j’étais l’objet de nombreuses rumeurs.

Lorsque Durene m’emmène enfin au village, j’entends quelques murmures, mais Prost, le [Fermier] que Durene a aidé quelques jours plus tôt,  est le premier à me serrer la main.

“Tu as une bonne poigne, fiston. Tu ferais un bon fermier.”

“Ah, mais je passerais mon temps à essayer de traire le taureau, et cela ne se finirait bien pour personne, n’est-ce pas ?”

Une plaisanterie, un rire, et je passe d’inconnu effrayant à quelqu’un d’abordable, voire sympathique. Une mère donne une claque à son fils pour m’avoir insulté, et je me présente bientôt comme un voyageur venu de loin, dont un sort a dévié la trajectoire et que Durene a beaucoup aidé.

Cette petite fiction est approuvée par tous les villageois, mais un peu plus tard, Prost me prend à part pendant que Durene aide un fermier à soulever quelques tonneaux.

“Je n’ai pas grand-chose à dire au sujet de Durene - elle aide bien quand il y a besoin, mais elle est un peu…”

“Elle m’a tout l’air d’une jeune femme gentille et parfaitement normale. Vous n’êtes pas d’accord ?”

Je le fais taire instantanément. Je ne veux pas savoir. Pas par lui. Pas de la part de quelqu’un qui ne soit pas Durene qui aurait choisi de m’en parler. La conversation s’arrête là, et la gêne s’installe un instant jusqu’à ce que je pose des questions sur les cultures du coin. Apparemment, ces fermiers ont une grande variété de semences, et ils sont fascinés lorsque je leur parle de serres et de rotation des cultures. Quelques [Fermiers] de haut niveau possèdent des Compétences qui imitent ces effets, et je me retrouve bientôt à donner des conseils vagues sur des techniques d’agriculture dont je me souviens à moitié. Dommage que je ne puisse leur donner une moissonneuse-batteuse.

Durene restait près de moi, inquiète, au début, mais elle finit par se relaxer avec le temps. Le reste des villageois la traitent… bien, j’imagine. Ils lui offrent un énorme verre de lait, et elle les aide à traîner un arbre gigantesque qui était tombé. Mais…

Nous quittons les villageois quelques heures plus tard, avec pour ma part des invitations à dîner ou à discuter chez plusieurs personnes quand je le voudrai. Je peux raconter des histoires sur les lieux où je me suis rendu, si j’omets de parler de choses qu’ils ne comprendraient pas, et dans ce petit village, je suis l’équivalent d’une célébrité, ou d’une nouveauté.

Les villageois m’aiment bien. Je crois que je peux l’affirmer sans peur de me tromper. Ils pensent que je suis gentil, charmant, et, d’accord, fou à lier. Mais la femme du Fermier Prost, Yesel, m’a donné un panier plein de bonnes choses à ramener chez Durene - ou plutôt, elle l’a donné à Durene, et j’ai rencontré beaucoup de gens aujourd’hui. D’une manière générale, cette sortie a été un succès.

Je me demande juste pourquoi ils apprécient si peu Durene. À moins que ce ne soit pas de l’animosité ? Elle les a clairement connus toute sa vie. Mais il y a un mur entre eux, et qu’importe à quel point les villageois sont gentils avec elle, et qu’importe à quel point elle essaie d’être la plus serviable et docile possible, ils gardent tout de même leurs distances avec elle. Je l’entends dans leurs voix et le constate par leurs actions.

Je les hais pour cela, juste un peu.


Jour 11


Je me suis réveillé en sachant quelle classe j’allais avoir. J’étais si nerveux pendant le petit-déjeuner que j’ai failli poser ma main sur la poêle à frire tant j’étais distrait. J’ai annoncé la nouvelle à Durene alors que nous mangions nos œufs brouillés au fromage.; nous ne savons ni l’un ni l’autre faire d’omelette.

“Je crois que je vais devenir [Empereur]. Est-ce que tu sais s’il faut que je le déclare ? Ou est-ce qu’il suffit de faire quelque chose qui t’accorde la classe ?”

Durene s’étouffe sur ses œufs et je dois l’écouter bafouiller un moment avant qu’elle ne soit capable de sortir une phrase cohérente.

“C’est impossible ! Laken ! Qu’est-ce que tu racontes ?”

“Je vais devenir [Empereur]. Ça m’a tout l’air d’être la classe la plus simple que je puisse prendre, et peut-être que j’obtiendrai des compétences utiles.”

Honnêtement, cela a été la première classe qui me soit apparue comme une option viable. Mais Durene m’a répondu immédiatement que c’était impossible. Je lui ai répondu qu’elle avait tort.

“Tu peux devenir [Impératrice], Durene. Tu en es capable, et moi aussi.”

“Ce n’est pas possible. Pour faire ça… il faut un royaume, et un palais et un cheval blanc et… et…”

Elle ne termine pas sa phrase, tant elle se sent incapable de décrire ma folie. Je ne peux m’empêcher de sourire.

“Mais bien sûr que si, c’est possible, Durene. J’ai entendu parler d’un homme, un homme ordinaire, qui est devenu Empereur. Tout seul, alors qu’il était pauvre et n’avait ni château, ni cheval.”

“Vraiment ? Qui donc ?”

Sa voix contient autant de scepticisme que de curiosité et d’enthousiasme. Elle adore entendre les histoires de mon monde. Celle-ci me fait sourire lorsque je la lui décris.

“Il était connu sous le nom d’Empereur Norton 1er d’Amérique. C’est un homme qui a existé et qui est devenu Empereur juste en s’autoproclamant Empereur. J’ai toujours adoré cette histoire.”

“Un empereur ? Mais tu as dit que personne ne régnait sur l’Amérique. Qu’il n’y avait qu’un type avec la classe de [Président].”

Mes explications sur le fonctionnement de mon monde ont peut-être été un peu embrouillées. Je secoue la tête.

“C’est vrai. Mais Norton n’avait que faire des règles. Un jour, il s’est déclaré Empereur. Et il a vécu jusqu’à sa mort en agissant comme tel.”

C’est une histoire incroyable, à laquelle j’ai du mal à rendre justice. Comment expliquer à Durene le conte de Joshua Norton, un homme d'affaires raté qui s’est un jour levé et s’est mis à envoyer des lettres à tous les journaux de San Francisco en se proclamant Empereur des États-Unis ?

Eh bien, à peu près comme ça, en fait.

“Il a fait ses proclamations et envoyé des ordres à l’armée - ordres qui ne furent jamais suivis - et il a même créé sa propre monnaie. Je sais que ça paraît ridicule, Durene, et je parie que tu souris, mais voilà le plus fort : ça a marché ! Les gens l’ont laissé se balader en se proclamant Empereur, et avec le temps, ils se sont mis à le traiter en tant que tel.”

“Impossible.”

“Si, je t’assure. Pas tous, bien sûr, mais il a fini par créer sa propre monnaie et est devenu connu dans toute la ville. Les gens de San Francisco ont accepté sa monnaie, et il dînait dans les meilleurs restaurants et se rendait au théâtre voir les pièces les plus célèbres où ils lui réservaient un siège. Lorsqu’il est mort, plus de trente mille personnes se sont rendues à ses funérailles.”

Durene écoute en silence, parfaitement concentrée sur l’histoire. Je ne peux qu’’imaginer la scène. Son histoire avait capturé mon cœur.

“Certains disent qu’il était fou. Et c’était peut-être le cas, sans doute, même. Mais il a aussi osé rêver. Et c’est quelque chose que j’ai toujours admiré chez lui.”

Il a osé rêver. Il y a pire comme souvenir à laisser de sa vie. Et contrairement aux riches hommes d’affaires et aux stars célèbres et aux politiques de l’époque, Norton 1er a tout de même marqué l’histoire comme le premier et unique Empereur des États-Unis. Cela peut paraître drôle pour la plupart des gens, mais je crois que c’est lui qui a eu le dernier mot, finalement.

“Si un homme peut se déclarer Empereur, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas l’imiter; Les rois sont peut-être nés pour régner, mais les premiers rois n’étaient que des hommes avec une armée qui se sont forgé des couronnes. Je n’ai peut-être ni armé, ni couronne, mais ça vaut le coup d’essayer.”

“Peut-être.”

Elle a beau être impressionnée par l’histoire, j’entends le doute suinter dans chaque mot de Durene. Mais je me contente de sourire.

“Je suis dans un autre monde, Durene, et d’après ce que tu m’as raconté, les classes règnent en maître ici. Pourquoi ne pas prendre la meilleure ? C’est pourquoi je te demande d’être témoin.”

Je me lève d’un air théâtral, priant pour ne rien renverser par accident lorsque je me mets à gesticuler avec exagération.

“Note bien mes paroles, qu’elles puissent être transmises pour la postérité. Note qu’à compter de ce jour, moi, Laken Godart, me déclare Empereur de l’Inapparent, seigneur souverain et gouverneur de tout ce qui se trouve sous ma supervision. Mais je ne suis pas seulement un Empereur ; je me déclare également Protecteur de la Maison de Durene.”

Pendant un instant, je maintiens ma pose, puis j’entends Durene pouffer. Avec sa voix grave, le son est incroyable. Je souris et me rassieds.

“Tu ne peux pas faire ça ! Et si quelqu’un t’entendait ?”

“Eh bien en ce cas, je leur demanderai de faire preuve du respect qui m’est dû. Et je leur demanderai de payer leurs impôts. Tu me dois une dîme, je pense. Ton [Empereur] exige tes meilleures crêpes.”

Pouffant comme une gamine, Durene m’en fait passer une. Je la mange d’un air triomphant, et lui raconte d’autres blagues qui la font rire.

Et c’est très bien. Son rire vaut bien cette folle tentative. Mais en dormant, cette nuit, je ne peux m’empêcher de penser que ça pourrait être une bonne chose que je sois [Empereur]. Je ferai de ce monde un monde meilleur, ou du moins, j’essaierais.

J’aimerais entendre bien davantage le rire de Durene, et faire en sorte qu’elle n’ait plus jamais à s’endormir en pleurant.

Dans mon cœur, en laissant le sommeil me gagner, je crois vraiment que j’en serais capable. Je le crois. C’est ce que j’ai appris à faire. Je crois que je pourrais devenir davantage que ce que les gens attendent de moi.

Mes yeux se ferment. J’expire. Puis j’entends une voix dans ma tête.


[Classe d’Empereur Obtenue !]

[Empereur Niveau 1 !]

[Compétence - Aura de l’Empereur Obtenue !]


Das war ja einfach !




Jour 12


Durene est complètement paniquée ; je suis calme.

À peu près calme. Je panique, mais plutôt en bien. Durene est juste en train de péter un câble.

Je cligne des yeux lorsqu’elle passe en trombe devant moi et manque de peu me cogner la jambe. Elle parle d’une voix forte et tendue.

“C’est impossible ! Tu n’as pas de beaux habits ! Comment peux-tu être un… un… [Empereur] ? Ça n’a aucun sens !”

Je ne sais pas. Et pourtant, je sais. Je me redresse. Je ne sais pas comment fonctionne cette nouvelle Compétence que j’ai reçue, mais je me sens un peu… différent. Un peu plus affirmé. J’avais raison. J’ai rêvé, et j’avais raison.

“Durene. Un [Empereur] se définit-il par ses habits ? Un roi reste roi même vêtu de loques, après tout. Cela peut paraître bête, mais en ce monde, les gens deviennent ce qu’ils pensent être, je crois. Tu n’es pas devenue [Cuisinière] parce que tu ne crois pas pouvoir en devenir une. Mais moi ? Je pense que je peux faire tout ce que je veux. Et je crois que toi aussi.”

Elle s’arrête de marcher. Je la sens se tourner vers moi.

“Je… je dois sortir. Je dois… sortir.”

Elle arrache pratiquement la porte de ses gonds pour s’enfuir. Je m’assieds sur une chaise et réfléchis, tentant de comprendre ce que tout cela signifie. Quelque chose. Que peut faire un [Empereur] ? Que peuvent faire mes compétences ? Est-ce qu’elles sont pratiques, au moins ? Comment vais-je faire pour rentrer à la maison ?

Je veux rentrer un jour. Même si Durene est ici, je…

Je dois retrouver ma famille.

Lorsque la porte s’ouvre de nouveau, Durene entre en silence, mais elle est calme, à présent. Elle évite le sujet de ma classe et je suis son exemple, au moins un moment.

“Tu as une très jolie maison, Durene. Mais j’adorerais visiter une ville un jour, voire une cité.”

Elle hésite.

“Je… moi aussi, j’ai envie. Mais c’est compliqué…”

Je ne lui demande pas pourquoi. Je me contente de hocher la tête.

“Tu as dit qu’il y avait d’autres continents dans ce monde, remplis d’espèces différentes.”

“... Oui.”

“Où sommes-nous ? Sur quel continent nous trouvons-nous ?”

“Izril. Nous sommes en Izril.”

“Huh. Ça me dirait presque quelque chose.”



Hors ligne EllieVia

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Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #175 le: 28 avril 2021 à 14:45:50 »
3.01 E
 Traduit par EllieVia



Jour 13
 
Je suis [Empereur]. C’est un fait.
 
Mais je ne sais pas ce que cela signifie. Après une journée entière de conjectures et d’inquiétude, Durene n’a plus de réponses à me donner. Je suis pour ma part juste heureux de découvrir ce qui m’attend.
 
J’imagine que c’est à cause de ma classe que Durene panique autant. À mon sens, ce n’est qu’un titre qui n’a pas beaucoup de signification ; quelque chose qui s’est produit parce que j’ai essayé une idée novatrice. Mais aux yeux de Durene, cette classe m’accorde automatiquement un titre de royauté.
 
Non… un [Empereur] n’est-il pas d’un rang encore plus élevé qu’un [Roi] ? Un roi peut régner en vertu de sa lignée, mais un empereur pourrait en théorie régner sur plusieurs pays, et par conséquent sur des rois.
 
Huh.
 
Wow.
 
J’imagine que c’est énorme, mais là encore, je ne suis que Niveau 1, et je n’ai qu’une compétence bizarre. Quand j’en ai parlé à Durene, elle a dit qu’elle ne voyait pas d’aura autour de moi, mais les Compétences ne marchent pas forcément tout le temps. Certaines, comme sa compétence de [Force Majeure] sont essentiellement des changements passifs, mais certaines doivent être utilisées consciemment.
 
À ce que j’ai compris, il n’y a pas de mot ou de formule qui permette d’activer l’[Aura de l’Empereur]. Croyez-moi, j’ai essayé en ayant probablement eu l’air très stupide. Quel que soit son effet, cette compétence, tout comme ma classe, reste un mystère qui devra attendre.
 
Je soupire en marchant prudemment sur le sentier de terre dans la forêt près de la maison de Durene. Cela fait longtemps que je n’ai pas été seul, et pour être honnête, j’avais besoin d’une pause. Ma charmante hôtesse s’est inquiétée pour moi toute la journée, et elle ne voulait même pas me laisser sortir seul.
 
Elle n’avait aucune chance de remporter cette bataille. Son inquiétude est touchante, mais je ne suis pas tétraplégique ; j’ai besoin de me dégourdit les jambes et je déteste être chaperonné tout le temps. Le sentier de terre est relativement facile à suivre, et j’ai peu de chances de me perdre. Durene m’a montré la route, et je l’ai mémorisée.
 
“Quelle pagaille.”
 
Vraiment. Je me suis habitué à vivre dans ce monde grâce à Durene, mais à présent, j’ai un tas de questions qui tournent sous mon crâne. Comment vais-je pouvoir rentrer ? Est-ce que c’est seulement possible ?
 
Duren est convaincue que ce qui m’est arrivé est lié à la magie. Je suis plutôt d’accord avec elle, mais si n’importe quel sort peut me téléporter d’un monde à un autre, je suis prêt à manger mon chapeau. Non, il s’est passé quelque chose d’énorme, quelque chose qui m’a traîné ici, et il faut que je découvre ce que c’est.
 
Et je ne pourrai pas le découvrir à Rivechamp. J’ai besoin de voir le reste du monde. Un type aveugle et seul se baladant dans un monde plein de monstres et de magie.
 
J’en mourrais. Mais dans le cas d’un [Empereur], c’est différent, non ? Quelle peut être la différence entre un aveugle et un [Empereur] aveugle ?
 
Cela fait probablement toute la différence. Parce que l’un d’eux est un [Empereur].
 
Norton 1er d’Amérique. Est-ce que vous savez pourquoi j’ai adoré cette histoire ? Parce qu’il était Empereur des États-Unis dans sa tête, et rien ne pouvait le lui enlever.
 
C’est parfois vraiment nul d’être aveugle. Pour moi, c’est naturel, mais il y a des jours où j’en suis frustré. Frustré, parce que les autres peuvent accomplir sans efforts certaines choses qui m’en demandent énormément. Je n’attraperai jamais une balle, ne conduirai jamais, ne peindrai jamais. Je ne peux pas expérimenter certaines choses dont les gens parlent.
 
C’est un peu injuste. Et quand j’étais jeune, je détestais la manière dont j’étais traité. Parfois, oui, parfois, j’avais l’impression d’être inférieur, parce que certains pensaient que je l’étais. Oh, regardez, un gamin aveugle. Lui[/i] ne peut pas apprécier ceci, ou faire cela. Il est différent. Pas pareil.
 
Mais je suis aveugle. J’ai une valeur qui m’est propre, qu’importe que les gens veuillent bien la reconnaître.
 
Je m’arrête. Je suis là, au milieu d’une forêt que je ne peux pas voir. Dans un monde totalement différent du mien. Certains pourraient dire qu’il n’est pas si différent que cela pour quelqu’un qui ne peut pas le voir, mais je sens la différence à chacun de mes pas. Je sens le même sentiment d’émerveillement en entendant le chant d’un nouvel oiseau, ou lorsque je touche les mains de Durene et sais alors qu’elle est différente.
 
Je suis un [Empereur]. Personne ne pourra me l’enlever. J’ai peut-être obtenu cette classe facilement - en me contentant de me déclarer en tant que tel. Mais je le crois, et même alors. J’y ai cru. Lorsqu’on est aveugle, parfois, le monde est incertain. Je dois avoir confiance, le matin au réveil, lorsque je me déplace dans mon appartement, en le fait que tout est resté à la même place que la veille.
 
Je fais confiance aux choses que je touche du bout de ma canne, tout comme une personne voyante fait confiance à ses yeux. Mais je suis préparé pour les fois où je rate une branche ou quelque chose avec ma canne et fonce droit dans un arbuste. Je suis prêt, en somme, à tomber d’une falaise un jour parce que je ne peux jamais être sûr à 100% que quelque chose se trouve devant moi. Mais je dois croire que je vais poser le pied sur la terre ferme.
 
Et je crois donc ceci : je suis [Empereur]. Je devrais commencer à agir en tant que tel au lieu de me demander ce que cela signifie.
 
Que devrais-je faire, alors ? Que ferait un Empereur ? Je réfléchis un instant en poursuivant ma promenade en forêt.
 
“Je suis un [Empereur]. Ergo, tout ce que je veux faire sont des choses qu’un [Empereur] ferait. Il n’y a pas de mauvais choix.”
 
Mais y a-t-il des choix encore meilleurs ? Je me souviens avoir étudié l’histoire de Charlemagne. C’était un impérialiste ; d’après mes souvenirs, il était plus ou moins impliqué personnellement dans des guerres de conquête. Et pourtant, il a également instauré d’énormes réformes à travers son empire.
 
Norton aussi, ou du moins en théorie. Il voulait abolir le Congrès pour sécuriser son empire, et d’après les rumeurs, il s’était dressé devant une foule en colère pour protéger des immigrants chinois pendant les émeutes raciales. Qu’importe si cela est historiquement véridique ou non, les devoirs d’un [Empereur] sont envers son empire et ceux qu’il dirige. Il les garde en sécurité, les protège ; les améliore.
 
J’aimerais faire la même chose pour Durene. Elle est mon unique sujette, que puis-je faire pour elle ? Je marche en réfléchissant, et ne m’arrête qu’en remarquant que Durene essaie de me filer dans la forêt de manière peu subtile. Elle ne sait vraiment pas se cacher. Mais elle est attentionnée, et c’est la raison pour laquelle je l’aime.
 
Je l’aime vraiment beaucoup. J’aimerais juste qu’elle me raconte tout.



Jour 14



Que ferait un bon [Empereur] ? Que ferait n’importe quelle personne sensée en se retrouvant dans un autre monde, sans parler d’un monde de jeu ? Aujourd’hui, j’ai posé un nombre incalculable de questions à Durene au sujet de Rivechamp et du monde. Je lui en avais déjà posé beaucoup, mais aujourd’hui, je les ai toutes compilées dans ma tête.
 
“Tu n’as donc jamais voyagé plus de quelques kilomètres hors du village ?”
 
“Non. Jamais.”
 
Durene et moi sommes assis ensemble et sirotons une tisane de menthe maison. Elle est plutôt forte, comme nous avons fait infuser de véritables feuilles de menthe. Dommage que nous ne puissions pas y ajouter de miel ou de sucre, mais Durene n’a ni l’un ni l’autre.
 
Elle n’est pas riche. Ceci, au moins, est évident, bien qu’il me faille tourner autour du pot lorsque nous en parlons.
 
“Donc comme ça, tu gagnes quelques pièces en vendant tes récoltes et tes animaux de temps en temps. Mais tu n’es jamais allée en ville avec le chariot de marchandises ?”
 
“Non.”
 
Elle s’agite sur sa chaise et boit sa tisane. Elle est mal à l’aise. Je soupire.
 
“Tu sais, Durene. Je m’en fiche vraiment si tu es un peu différente des autres. Tu es une jeune femme très gentille ; qu’importe qui tu es, je ne te jugerai pas.”
 
Un silence. Puis, elle prend la parole, et sa voix grave tremble.
 
“Est-ce que tu… ? Est-ce que quelqu’un… ?”
 
“Non. Mais je suis suffisamment intelligent pour savoir que tu me caches quelque chose. Mais je ne te demanderai pas de quoi il s’agit tant que tu ne seras pas prête. J’espère que tu sais que tu peux me faire confiance, cela dit.”
 
“Je sais. Je sais ! C’est juste…”
 
On dirait qu’elle est au bord des larmes. Je tends la main et touche sa tasse à la place de ses doigts. Durene rit en voyant ma grimace et je trouve sa gigantesque main.
 
“Prends ton temps. Je ne vais partir nulle part. À présent, dis-moi. C’est comment, de vivre ici ? Est-ce que tu croises des monstres de temps en temps ?”
 
“Eh bien…”
 
Les monstres. Je ne peux même pas en imaginer un. D’après Durene, ils ne sont pas si terribles dans le coin. Les Gobelins sont le seul véritable problème, et le village envoie immédiatement des aventuriers s’en charger s’ils en repèrent dans le coin.
 
Mais… oui, selon où l’on vit dans ce monde, on peut être exposé à des degrés de danger extrêmement différents. Parfois, dans mon monde, on peut avoir des ours, ou des agresseurs, ou la guerre à craindre, mais jamais des petites créatures vertes avec des dents acérées comme des couteaux.
 
Bon dieu, elles me donnent la chair de poule.
 
“Quand les Gobelins viennent, c’est toujours embêtant. Tout le monde doit donner de l’argent pour mettre une récompense pour les tuer, mais les aventuriers mettent toujours quelques semaines à arriver, et je ne sais pas ce que nous ferions si un Cheftain Gobelin pointait son nez.”
 
Les Gobelins représentent apparemment une plus grande menace dans la partie septentrionale d’Izril qu’au sud. C’est une question de densité des populations, j’imagine. Les humains occupent davantage le nord que le sud, qui appartient aux Drakéides et aux Gnolls et à des créatures qu’ils appellent Antiniums. Les monstres apparaissent donc plutôt au nord comme il y a davantage à manger. Étrange ; je me serais attendu à ce qu’ils soient plus nombreux là où il y avait moins d’Humains, mais apparemment, ces monstres ne sont pas nos proies, mais nos prédateurs.
 
Rivechamp n’est pas si loin au nord - le village reste suffisamment éloigné des Hautes Passes, une immense chaîne de montagne similaire à l’Himalaya qui sépare le continent en deux. Apparemment, la grande ville la plus proche est Invrisil ; la cité des aventuriers, ainsi nommée car c’est là que l’on trouve la plus grande population d’aventuriers, actifs et retraités, du continent.
 
“Ils ont des compagnies Or là-bas. On peut même y trouver des Aventuriers Légendaires de passage, parfois ! Et ils disent que les marchés sont remplis d’objets magiques et de choses merveilleuses, comme des morceaux de monstres et des gemmes et artefacts rares.”
 
La voix de Durene est émerveillée lorsqu’elle décrit la ville. Je dois bien avouer que l’image me transporte moi aussi. Bien sûr, Rivechamp ne peut pas se permettre d’embaucher ce genre d’élite.
 
Tous les villageois, Durene comprise, sont franchement pauvres. Durene, en particulier, est très pauvre, mais les villageois ne roulent pas sur l’or non plus. Ils gagnent quelques pièces d’or chaque année lorsque le temps le permet et que les récoltes sont bonnes. Au mieux. Lorsque les temps sont durs, ils mangent leur gagne-pain, ou ils meurent de faim.
 
“Les gens économisent leur argent. Monsieur Prost économise tout son argent, par exemple ; il n’en dépense que lorsqu’il doit acheter de nouveaux outils ou réparer son chariot. Il va devoir acheter un nouveau cheval de trait sous peu ; je les aide, mais Evera - la jument - est vieille. Et ils veulent se mettre à l’élevage de cochons, mais c’est un investissement, et ils préféreraient garder de quoi réparer la maison…”
 
“Est-ce qu’il y a des gens riches dans ton village ? Le [Forgeron] ?”
 
“Pas vraiment. Il n’a pas tant de niveaux que ça tu sais, il reste encore un [Fermier], aussi. Il y a un autre [Forgeron] en ville qui a plus de niveaux. De temps en temps, des gens d’autres villages vienne lui faire une commande, mais jamais quoi que ce soit qui ne vale plus de quelques pièces d’argent.”
 
“On dirait que ton village ne se débrouille pas trop mal.”
 
“Certaines années, oui. L’année dernière s’est bien passée, mais l’année d’avant, on a eu faim. Si les récoltes sont mauvaises, ou si l’hiver arrive trop tôt, ça peut être très dur. Les villageois font de leur mieux, mais parfois, il y a quand même des ennuis. Et depuis qu’ils m’ont accueillie…”
 
Elle s’interrompt. Je crois comprendre le problème. Durene est énorme. Elle n’est pas forcément grosse : elle ne me laisse pas la toucher, mais je sais qu’elle peut se déplacer à une vitesse étonnante, elle est plus rapide que moi. Elle n’est donc probablement pas grosse, mais elle est grande. Elle mange environ quatre fois plus que moi à chaque repas, minimum.
 
“J’essaie d’aider au maximum. Mais je ne peux que tirer et soulever des trucs. Je n’ai aucune Compétences.”
 
“Tu as dit que tu étais une [Fermière] de Niveau 6, c’est bien ça ?”
 
“Oui. Je ne suis pas d’un niveau trop faible pour mon âge - il y a quelques personnes qui atteignent le Niveau 15, mais je n’ai pas fait d’apprentissage et j’ai appris toute seule, donc j’ai gagné des niveaux plus lentement.”
 
“Et ton père ? Ta mère ? Que faisaient-ils quand tu étais petite ?”
 
Durene hésite. J’attends en silence, la tasse vide de tisane de menthe à la main, profitant des derniers vestiges de chaleur. Puis elle marmonne.
 
“Maman est morte quand j’avais quatre ans. Je n’ai jamais rencontré mon père. Il est mort lui aussi.”



Jour 16



Je crois que Durene est encore déprimée après notre dernière conversation. Nous ne parlons pas beaucoup - c’est-à-dire, pas sur des sujets importants. Je passe la majeure partie de mon temps à aider Durene à finir ses récoltes. La plupart de ses plantes ont fini de grandir, et nous ramassons plusieurs courges aujourd’hui.
 
Elle veut se préparer pour l’hiver, même si je n’ai pas l’impression qu’il soit si proche que ça. Là encore, je ne connais pas ce monde, le temps peut donc changer beaucoup plus vite ici.
 
Je sens aussi que Durene est en proie à une lutte intérieure, probablement pour savoir si elle doit me parler de son passé. On dirait que c’est sur le bout de sa langue parfois, lorsqu’elle s’interrompt pendant une conversation.
 
Mais pas encore. J’attends. J’ai appris la patience, et pendant ce temps, je peux lui transmettre quelques connaissances.
 
“Tu vois, ton cœur envoie du sang au reste de ton corps. De ta tête jusqu’à tes pieds. Tu pourrais donc perdre un bras ou une jambe si tu t’assurais de stopper l’hémorragie, mais ton cœur est essentiel.”
 
Durene se gratte la tête.
 
“Mais il ne se fatigue pas, le cœur ? Je me fatigue en marchant tous les jours. Comment un cœur pourrait-il continuer de battre sans s’arrêter ?”
 
Je souris.
 
“C’est le muscle le plus puissant de notre corps. Et si, il se fatigue. Il arrive que les gens aient des arrêts cardiaques - des moments où le cœur s’arrête - lorsqu’ils vieillissent. Il y a une raison pour laquelle nous ne sommes pas immortels ; nos corps s’affaiblissent au fur et à mesure que les organes lâchent.”
 
“Oh. C’est logique.”
 
“Je ne sais pas quelle est l’espérance de vie dans ce monde, mais les plus vieilles personnes de mon monde ont environ une centaine d’années. Rarement davantage.”
 
“Cent ? C’est énorme ! Le vieux Schnel est mort à 62 ans, et il était vieux.”
 
“Eh bien, certaines choses affectent la durée de vie. Parfois, c’est juste le hasard, ou ton corps, mais ce qu’on mange, notre mode de vie… tout cela peut avoir une influence sur ta santé. Comme la nourriture. Tu te souviens de ce que je te disais au sujet des repas équilibrés ?”
 
“Hum…”
 
C’est amusant d’enseigner à Durene les bases de la biologie, de la science, et cætera. Je n’ai pas vraiment l’impression que les maths soient importantes et elle parle très bien - elle ne sait pas écrire, toutefois, et je ne peux pas l’aider avec ça.
 
Personne ne lui a jamais rien appris. Mais moi, je vais lui enseigner. Toutes ces connaissances ne sont pas forcément pragmatiques, mais j’espère qu’une partie pourra l’aider. Durene absorbe mes leçons comme une éponge pendant que nous ramassons les légumes et cuisinons. L’aider à grandir me rend heureux. C’est ce qu’un [Empereur] ferait. Ce que je ferai.


Jour 17


Encore des récoltes. Apparemment, le reste des villageois font aussi les dernières récoltes de la saison. Ils pourront peut-être obtenir un rendement de plus de leurs champs, mais peut-être pas. Nous stockons une grande partie des marchandises de Durene dans la cave.
 
… Je n’avais aucune idée que sa maison possédait une cave, mais elle a cave à légumes relativement spacieuse dehors ! C’est l’une des choses qui m’épate ; je n’aurais jamais deviné qu’il y avait une trappe juste là.



Jour 19



J’ai gagné des niveaux la nuit dernière ! Je suis à présent un [Empereur] de Niveau 2. Qu’est-ce qui a initié le changement ? Durene n’en a aucune idée, mais je crois le savoir. Elle est ma sujette. Lui enseigner des choses, prendre soin de ce petit cottage que j’ai proclamé comme étant ma propriété revient à améliorer mon empire, dans sa totalité, d’ailleurs. Tout est une histoire de perception. Peut-être y a-t-il une limite à la quantité d’exp que je peux obtenir ainsi, mais pour le moment, je prends ce que je peux.
 
Aucune idée de ce à quoi va me servir ce nouveau niveau, toutefois. Je n’ai pas reçu de compétence et je n’ai toujours pas compris comment fonctionnait mon [Aura de l’Empereur].
 
Hmm…




Jour 20



Je me réveille en entendant un son des plus étranges. Des bruits de pas ; ceux de Durene. Des crissements.
 
Bon, les bruits de pas, d’ordinaire, je les distingue bien. Je peux différencier les gens selon leur façon de marcher. Leurs rythmes sont différents, et bien sûr, le poids fait également varier les bruits. Ceux de Durene sont très distincts.
 
Mais sur quoi est-elle en train de marcher ? Impossible que ce soit ce à quoi je pense.
 
“De la neige ?”
 
C’est bien de la neige ! Apparemment, le monde entier a décidé de changer pendant mon sommeil. Durene me dit que les Esprits de l’Hiver doivent avoir apporté de la neige dans la région, et je me dis qu’elle n’a peut-être pas compris comment fonctionnait la météo.
 
Mais non… apparemment, en ce monde, d’étranges lumières dansantes, les Esprits de l’Hiver, peuvent manipuler la météo. Apparemment, ils sont aussi un peu dangereux, d’après Durene. Ils te jettent de la neige dessus si tu les embêtes ou te joue des tours.
 
Cela semble un peu insensé, mais une chose importante est claire : c’est l’hiver. Et bon sang, qu’il fait froid !
 
J’aide Durene à allumer un feu dans la cheminée du cottage. Elle a dû courir aller chercher du bois pour le feu tôt ce matin.
 
“D’ordinaire, je fais un tas à l’intérieur, mais j’ai complètement oublié cette année. Le bois est un peu mouillé, mais je pense qu’il devrait prendre.”
 
Durene ponctue sa phrase d’un éternuement. Elle a l’air gelée. Et une dose désagréable de froid a profité de l’absence d’un bon feu dans la cheminée pour s’insinuer dans la maison. J’ai dit plus tôt que sa maison était confortable, mais il est évident que Durene serait bien mieux dans une meilleure maison, peut-être une de celles du village, par exemple.
 
C’est frustrant. Voilà ce que c’est. J’aide à préparer une soupe épaisse tandis que Durene déblaie la neige, rapporte du bois pour le feu, et ainsi de suite, puis nous partageons un repas copieux. Mais je ne peux m’empêcher de penser que je suis un fardeau à présent que la neige rend le fait de m’orienter dehors pratiquement impossible.
 
Le feu prend du temps à s’allumer, mais les flammes nous réchauffent vite. Durene est sûre de pouvoir couper suffisamment de bois pour l’hiver et elle a bon espoir que nous aurons suffisamment à manger - elle dit que la récolte a été bonne, mais la situation est trop précaire à mon goût. Il n’y a pas de supermarchés ici.
 
Au moins, nous avons des vêtements chauds. Les villageois nous ont envoyé des vêtements par l’intermédiaire de la femme de Prost, Yesel. Elle est venue vers midi, avec des manteaux et d’autres vêtements pour moi. Heureusement, d’ailleurs - je commençais à me lasser de ne porter qu’un seul ensemble.
 
L’étiquette exige que nous lui offrions quelque chose à manger et un peu de notre tisane de menthe à présent merveilleusement chaude. Je discute avec Yesel ; elle est ravie de papoter avec moi et de laisser Durene nous écouter. C’est bien gentil, mais je sens bien la façon dont elle parle à Durene. Et les indices qu’elle essaie de me glisser.
 
“Nous serions ravis de vous accueillir chez nous pour quelques jours. Au moins en attendant que le premier froid s’en aille. Je suis sûre que les enfants pourront se partager une chambre.”
 
Elle n’est même pas vraiment en train d’essayer d’être subtile. Elle me dit tout net qu’elle veut que je rentre avec elle au village. Et Durene est de toute évidence mécontente, mais elle ne veut pas protester.
 
Je sirote calmement ma tisane. Quelle est la meilleure réponse à donner dans ce cas précis ? Eh bien, de toute évidence : non.
 
“Mes excuses, Madame Yesel, mais Durene m’a si bien accueilli ici - nous venons juste d’installer le deuxième couchage. J’aimerais beaucoup me joindre à vous pour dîner un de ces jours, mais pour le moment, je préfère rester ici. Je n’aimerais pas prendre la route dans mon état, vous savez.”
 
“Oh, oui. Je suis bien installée ici, Madame Yesel. Et je peux trouver tout ce dont Laken a besoin ici…”
 
“Mais bien sûr, Durene.”, l’interrompt poliment Yesel. J’ai le sentiment qu’elle n’est pas vraiment en train de sourire, mais son ton paraît amical et elle se penche pour me toucher la main. Je sursaute et elle la retire. Je déteste quand les gens me touchent sans me prévenir.
 
“Je vous prie de m’excuser. Mais je suis sûre que nous pourrions demander à Durene de tirer le chariot si vous ne souhaitez pas marcher. Le voyage ne prendrait pas plus de quelques minutes.”
 
Tellement polie. Tellement amicale. Je sens les regards invisibles qu’elle lance à Durene. Ma peau est parcourue d’un frisson, mais je lui souris.
 
“Qu’importe, je n’ai vraiment pas envie de vous priver de l’une de vos chambres. Il est important que les enfants aient beaucoup d’espace, et je ne voudrais pas que vous manquiez de place par ma faute.”
 
Elle hésite, à présent. Je sais pertinemment que mon visage est parfaitement impassible ; mais elle n’est pas vraiment sûre de savoir si je suis juste obtus ou si je suis en train de refuser son offre. Elle tente donc une autre approche.
 
“Eh bien… les Beetrs seraient également ravis de vous avoir à dîner. Et une de leurs chambres s’est tristement libérée après la mort de leur fille l’été passé. Vous pourriez aller chez eux. Qu’en pensez-vous ?”
 
“Mm… eh bien…”
 
“Il y aurait tellement plus d’espace qu’ici. Je sais que Durene a fait de son mieux, mais n’est-ce pas un peu trop petit pour deux personnes, ici ?”
 
“Je… je pourrais dormir dehors ! Ou dans la cave à légumes. Ça me va très bien que…”
 
“J’apprécie plutôt cette proximité, à vrai dire.”
 
Cette fois-ci, c’est à mon tour d’interrompre Durene. Je souris d’un air placide, même si ma colère monte graduellement. Je sens la réaction de Yesel à l’autre bout de la table.
 
“Je pense que je suis très bien ici, vraiment, Madame Yesel. Durene est une excellente hôtesse. Elle m’a aidée de manière incommensurable, et je suis persuadée qu’elle continuera.”
 
Durene reste silencieuse, possiblement embarrassée, et Yesel reste coite. Puis elle s’adresse directement à Durene.
 
“Durene ? Pourquoi n’irais-tu pas nous chercher un peu plus de bois pour le feu ? Je suis sûre que Monsieur Laken est frigorifié.”
 
Je me mords la lèvre en entendant Durene se lever sans un mot pour exécuter les ordres de Yesel. Monsieur Laken va très bien, merci. Et Durene ne devrait pas avoir à obéir aux ordres de qui que ce soit dans sa propre maison.
 
Mais comme Yesel nous a apporté un cadeau et comme je ne connais pas tous les détails de la situation - ou du moins pas encore -, je me contente d’écouter. Yesel se penche pour me parler pendant que j’entends Durene s’activer dehors.
 
“Durene est une bonne petite, Monsieur Laken. La plupart du temps. Mais nous l’avons placée ici afin qu’elle ne nous cause pas d’ennuis si… vous a-t-elle expliqué ce qu’elle est ?”
 
“Non. Je pense qu’elle m’en parlera quand elle se sentira à l’aise.”
 
“Oui, mais… je ne crois pas que vous compreniez vraiment l’ampleur du problème.”
 
Je hausse un sourcil.
 
“Un problème ? Je n’ai eu aucun problème avec Durene, Madame Yesel. À moins que vous ne soyez persuadée du contraire ?”
 
“Non...”, répond-elle en pensant clairement le contraire. Je l’entends déglutir, puis elle reprend la parole.
 
“Mais certains d’entre nous, au village… Durene a été bien bonne de vous accueillir, mais vous - surtout une personne dans votre état - ne devriez pas être enfermé avec elle tout l’hiver. Ce serait mieux pour tout le monde que vous restiez au village. Nous serions ravis de vous accueillir.”
 
Et je détesterais probablement vivre chez eux. J’écoute Durene soulever quelque chose en poussant un grognement, puis secoue la tête.
 
“Je n’ai aucun problème avec Durene, Madame Yesel. Je vais rester ici.”
 
La voix de la femme se teinte à présent de frustration.
 
“Je ne pense vraiment pas que ce soit sage. Durene est…”
 
“... est Durene. Je pense que c’est ce que vous vouliez dire, Madame Yesel. Je vous prie de ne rien me révéler d’autre. Je préfère laisser les gens garder leurs secrets.”
 
“Mais… !”
 
Cela a assez duré. Je me lève.
 
“Bonne journée, Madame Yesel. Merci pour les vêtements.”
 
Elle n’a pas grand-chose d’autre à répondre après ça. Je la chasse pratiquement de la maison, et Durene, couverte de neige et médusée, a à peine le temps de lui dire au revoir.
 
D’accord, c’était peut-être malpoli de chasser cette femme aussi vite, mais elle était incroyablement malpolie. Je sais que Durene a un secret, mais pourquoi ne lui font-ils pas confiance pour m’accueillir ? J’ai dormi sous son toit pendant deux semaines à présent sans qu’il n’y ait eu de souci.
 
Après le départ de Yesel, le cottage de Durene devient chaud et douillet. Je suis parfaitement satisfait, et le soulagement de Durene que je reste ici est presque pathétique. Elle ne cesse de papoter nerveusement de tout sauf de la signification de la conversation qui vient de se dérouler.
 
Je comprends plus tard le problème. Je n’ai pas de problème avec Durene, qu’importe son identité. Mais Yesel et le reste des villageois n’aiment pas le fait que je me fiche de qui est Durene.
 
Ils n’aiment pas ça du tout.




Jour 22





Je viens de commencer à m’acclimater au froid glacial de l’hiver. Il m’est impossible de vraiment m’orienter dehors sans Durene, mais je peux tout de même me balader dans la neige. Bien sûr, je suis obligé de m’emmitoufler comme une saucisse, mais ce n’est pas grave.
 
Et ce n’est pas comme si nous manquions de choses à faire à l’intérieur. Il reste encore beaucoup de choses que Durene n’a jamais apprises - que ce soit parce que ce monde ne possède pas de système d’éducation ou parce que personne ne les lui a enseignées à elle spécifiquement, et j’aime parler avec elle.
 
Mais parfois, nous avons besoin de sortir, ne serait-ce que pour soulager quelques besoins vitaux. Les toilettes sèches de Durene ont beau avoir été bien construites, elles me gèlent toutes mes parties à chaque fois que j’essaie de faire ma petite affaire. Ce qui ralentit tout le processus, mais elle m’attend patiemment pendant que j’essaie d’accélérer les fonctions naturelles de mon organisme.
 
C’est alors que j’entends les rires, et les voix pleines de méchanceté. Les enfants - ceux du villages - dévalent le chemin menant au cottage de Durene à toutes jambes pendant que je suis assis sur les toilettes.
 
“Hé, le Monstre ! Sors de ton trou, le Monstre !”
 
“Elle est là ! Tire-lui dessus !”
 
J’ai l’impression d’écouter un film, sauf que je suis assis dans un cinéma glacé et que je n’ai pas de popcorn. Et tout cela est réel, et mon cœur se met immédiatement à battre plus fort lorsque j’entends la voix de Durene.
 
“Aïe ! Arrêtez !”
 
Qu’est-ce qu’il se passe ? J’entends des bruits de coups étouffés, comme de la neige qui tombe sur…
 
Des boules de neige. Ces petits cons lui jettent des boules de neige ! À ce que j’entends, Durene ne fait rien, elle essaie juste de se protéger. Mais les enfants poussent des cris de joie.
 
“Tirez-lui dessus ! C’est une [Sorcière] !”
 
“Elle a piégé l’aveugle ! Tuons le Monstre !”
 
“Ce n’est pas vrai ! Je… aïe !
 
Ils rient de plus belle, et j’entends d’autres boules de neige s’envoler. Je remets mon pantalon en toute hâte, en essayant de trouver quoi faire au cas où la situation dégénère.
 
Ces espèces de petits… il y a une différence entre s’amuser et être des petits démons vicieux. Il faut que je fasse quelque chose. Mais quoi ?
 
Pendant un instant, je m’inquiète des conséquences et des répercussions. Durene entretient une relation qui lui est propre avec les villageois. Qui suis-je pour intervenir ?
 
Qui suis-je ?
 
Un [Empereur].
 
Oh.
 
Bien sûr.
 
Comment ais-je pu l’oublier ? Cette maison est mon empire ; Durene est ma sujette. Et ces petits morveux insupportables sont en train de la harceler. Il est de mon devoir de la sortir de là.
 
Je n’ouvre pas la porte des toilettes d’un coup de pied, mais je la pousse avec davantage de force qu’à l’accoutumée. Honnêtement, je n’aimerais pas casser la porte, même si je suis en colère. Personne n’a envie que du vent et des particules de glace ne viennent souffler droit sur ses parties génitales pendant un moment intime.
 
Les rires s’évanouissent dès que je pose un pied dans la neige. Je me tourne en direction des gamins.
 
“Hey. Vous. Arrêtez ça tout de suite.”
 
Ce ne sont pas vraiment des mots provocateurs, mais je suis mortellement sérieux. Et ce ne sont que des gamins. J’entends des piétinements gênés, puis des voix.
 
“Qu’est-ce qu’on doit… ?”
 
“Il ne sait rien ! Il est aveugle !”
 
“Oui ! Il faut qu’on chasse le Monstre !”
 
Je pointe le doigt dans leur direction.
 
“Je n’aime pas le harcèlement. Laissez Durene tranquille. Si je vous reprends à lui jeter de la neige dessus,  il y aura des conséquences.”
 
Je crois un bref instant que cela va marcher. Puis l’un des enfants éclate d’un rire incertain. Il se moque de moi.
 
“Tu ne peux rien nous faire ! Tu ne vois rien !”
 
“Ouais ! Il préfère le Monstre aux vraies gens !”
 
“Tirez-lui dessus !”
 
Un objet passe à toute vitesse devant mon visage et j’ai un mouvement de recul. Merde. D’un seul coup, toute l’animosité du gang d’enfants s’est retournée contre moi. Une boule de neige remplie de glace explose contre mon manteau et je me demande ce que je fais, maintenant.
 
Arrêtez !
 
Quelque chose d’immense s’interpose entre les enfants et moi. Je sens Durene devant moi, comme un bouclier protecteur.
 
“Regardez ! Le Monstre nous empêche de l’avoir !”
 
“Tirez-lui dessus !”
 
“Jetez-leur ça ! Bouffe des pommes de pin, le Monstre !”
 
Quelque chose rebondit sur Durene qui pousse un glapissement. C’est à ce moment-là que je perds patience.
 
Ça suffit.
 
J’écarte Durene et le mot jaillit comme un cri. Mais ce n’est pas vraiment un cri. C’est… quelque chose d’autre.”
 
La rage brûlant dans ma poitrine s’enflamme, et se lie au mot. Il explose hors de moi, et je le sens me quitter comme s’il s’était agi de quelque chose de tangible.
 
Que s’est-il passé ? Qu’est-ce que je viens de faire ?
 
J’entends des cris, puis le bruit de quelqu’un qui vomit. Puis j’entends des bruits de pas, puis de course, la confusion, des cris…
 
Puis le silence.
 
“Durene ? Qu’est-ce qu’il se passe ?”
 
Je tends la main et touche un dos épais couvert de tissu. Je sens la peau glacée de Durene frissonner, puis elle prend ma main entre ses paumes calleuses.
 
“Laken ? Je… je ne sais pas. Tu viens de faire quelque chose. Les gamins… ils se sont tous enfuis !”
 
“J’ai fait ça, moi ?”
 
Forcément. Et c’est sans doute mon…
 
“[Aura de l’Empereur]. Durene, raconte-moi ce qu’il s’est passé.”
 
Nous restons plantés dans la neige et Durene me raconte les événements qui viennent de se dérouler. D’après elle, c’est comme si j’avais soudain crié et que quelque chose avait frappé les enfants. Elle avait senti une présence - et soudain, la peur. Mais ce que j’avais fait n’était pas dirigé contre elle, et elle ne l’avait donc ressenti que brièvement.
 
La réaction des enfants avait de toute évidence été plus violente. Ils avaient pris leurs jambes à leur cou. Je ne sais pas exactement ce que j’ai fait, mais j’ai quelques idées.
 
“J’étais en colère. Vraiment énervé. J’ai dû utiliser ma colère pour leur faire peur. L’aura… je pourrai peut-être l’utiliser de différentes façons.”
 
Je me souviens encore de la sensation. C’était quelque chose de physique ; comme si j’avais envoyé une partie de moi dans le monde. C’était à la fois incroyable et terrifiant. Je n’avais jamais rien ressenti de tel, mais je suis content.
 
Oui. Je suis content de l’avoir fait. Et Durene aussi. À sa manière !
 
“Tu n’aurais pas dû faire ça. Vraiment ! On va avoir des ennuis…”
 
“S’il doit y avoir des ennuis, ce seront nous qui les créerons. Ces enfants n’avaient pas le droit de te harceler.”
 
“Mais ils étaient juste…”
 
“C’étaient des imbéciles intolérants. Je ne laisserai plus personne agir de la sorte. Ce temps est révolu.”
 
Comment ? Et je songe, pendant que Durene et moi allons nous sécher, que la seule chose que je sais, c’est que j’ai pesé chacun de mes mots. Comment vais-je empêcher ces gosses de continuer à harceler Durene, sans réutiliser cette compétence ?
 
Une barrière ? Trop compliqué, et ils se contenteraient de grimper par-dessus ou de la contourner. Un piège à ours ? Probablement pas.
 
“J’imagine que nous pourrions nous contenter de les plonger tête la première dans la neige s’ils reviennent. Je leur tiens les jambes, toi, tu creuses le trou.”
 
Durene glousse nerveusement, et je souris et lui raconte d’autres bêtises pour la faire rire. Mais je ne peux m’empêcher d’avoir le sentiment d’avoir enclenché quelque chose.
 
Et j’ai raison. Moins de trente minutes plus tard, j’entends quelqu’un approcher. Durene se crispe et me dit que Prost viens nous voir. Nous l’invitons à entrer, et il entre tout de suite dans le vif du sujet.
 
“Les gosses ont dit que vous aviez fait quelque chose, Monsieur Laken. Ils n’étaient pas blessés, juste bougrement terrifiés. Mais nous aimerions savoir ce qu’il s’est passé.”
 
“Oh, voyez-vous, Monsieur Prost. Je les ai entendu jeter des boules de neige et des pommes de pin sur Durene et je leur en ai touché un mot. On ne peut pas laisser des enfants courir de partout en attaquant des gens, n’est-ce pas ?”
 
“Non, j’imagine. Tout de même, c’était une sacrée réaction pour un si petit incident, n’est-ce pas ? Je suis sûr que les enfants ne pensaient pas à mal. Ils taquinent Durene, mais ce n’est pas méchant.”
 
Je garde un ton léger et amical, comme le calme avant la tempête.
 
“Je suis sûr que vous avez raison, Monsieur Prost. Je suis certain qu’ils ne pensaient pas à mal en lui jetant des boules de neige. Ou en l’insultant.”
 
Il s’agite, et j’entends Durene déglutir.
 
“Monsieur Laken, vous m’avez l’air d’un jeune homme très gentil. Mais il y a quelque chose que vous ignorez au sujet de Durene.”
 
“C’est ce que m’ont déjà dit vos enfants, votre femme et vous-même. Je croyais avoir clairement exprimé le fait que cela ne m’intéresse pas.”
 
“Tout de même, monsieur. Durene n’est pas comme vous et moi.”
 
“Monsieur Prost... !”
 
Je sens presque Durene se recroqueviller. Et je suis à présent encore plus en colère qu’avec les enfants.
 
“Cessez. Oui, je parle à vous, Monsieur Prost. Durene a été extrêmement bienveillante depuis mon arrivée. Vos enfants, en revanche, l’ont attaquée, avant de s’en prendre à moi.”
 
“Je suis au courant, monsieur, et je vais m’assurer qu’ils retiennent bien la leçon. Ils ne pourront plus marcher droit, vous avez ma parole. Mais Durene…”
 
“Quel est votre problème avec Durene ?”
 
Je craque. Je ne peux plus m’en empêcher.
 
“Durene n’est pas comme vous et moi. J’ai compris. Mais en quoi est-ce que c’est important ? C’est une amie. Mon amie. Si elle a un secret, elle me le dira en personne. Je pense qu’il est temps pour vous de vous en aller, à présent.”
 
Prost hésite, mais il ne se lève pas.
 
“Vous pensez peut-être que Durene ne pose pas de problème, mais vous ne la voyez pas comme nous. Durene, tu es une bien bonne fille, mais…”
 
Je me lève.
 
“Il suffit. Je pense que vous devriez vous en aller, Monsieur Prost. Tout de suite.”
 
L’homme se lève. Il est en colère, à présent.
 
“Vous ne comprenez pas la situation, Monsieur Laken. Durene est le problème de notre village, et nous n’avions aucun mal à la gérer avant votre arrivée.”
 
“Je…”
 
J’avais presque oublié que Durene était avec nous. Elle tente de prendre la parole d’une voix de - grosse - souris.
 
“Je ne fais rien de mal ! Je veux simplement aider Laken !”
 
L’homme lui répond d’un ton inflexible.
 
“Tu n’as rien à faire avec les gens de notre espèce. Tu es serviable - mais nous te laissons loin du village pour une bonne raison. Tu te souviens de ton père ? Si d’autres membres de son espèce se pointaient, ou si tu perdais le contrôle… tu n’es pas comme nous, Durene. Et Monsieur Laken n’est pas au courant !”
 
“Il m’aime bien ! Il s’en fiche ! En quoi est-ce une si mauvaise chose ?”
 
Pour une fois, Durene se défend. Je ne réponds pas et la laisse hausser le ton. Mais Prost se met alors à hurler.
 
“Je t’interdis de me parler sur ce ton ! As-tu oublié qui t’a recueillie, qui t’a nourrie ? Nous avons risqué notre peau pour toi !”
 
“Vous ne vous êtes occupés de moi que parce que ma mère vous l’avait demandé ! Et vous me donniez vos restes ! Je devais dormir à l’étable avec le reste des animaux ! Je n’ai jamais… je n’ai jamais mangé avec vous ! Et maintenant, vous essayez de me retirer le seul ami que j’ai !”
 
Elle dit enfin ce qu’elle a sur le cœur. La voix de Durene est chargée d’émotions, et j’entends ses mains serrer la table et en faire craquer le bois. Un craquement résonne, et je sens la table devant moi se briser.
 
Prost renverse sa chaise en arrière et recule en direction de la porte. Durene s’est levée - sans faire mine d’aller vers lui - mais je me lève avant que qui que ce soit ne puisse passer à l’action.
 
“Il suffit. Prost, vous devez partir, à présent. Je reste avec Durene, et rien de ce que vous pouvez me dire ne pourra changer cela.”
 
“Mais vous ne comprenez pas !”
 
On dirait presque que Prost est en train de s’arracher les cheveux - s’il en a - tant il est frustré. Mais il a aussi peur de Durene, c’est évident.
 
Durene prend la parole d’une voix glaciale.
 
“Si Laken en a décidé ainsi, il reste ici. Je m’occuperai de lui ici. À présent, vous devez partir, Monsieur Prost. Ceci est ma maison, et vous n’y êtes plus le bienvenu.”
 
Elle avance, et j’entends l’homme se précipiter dehors. Je suis Durene à l’extérieur, et entends la voix de Prost. Il est déjà loin, mais il crie pour se faire entendre.
 
“Mais savez-vous seulement ce qu’elle est ? Une bête ! Un monstre !”
 
Le sang pulse dans mes veines. Je lance un regard furibond dans sa direction.
 
Je m’en fous. Allez-vous-en et cessez de nous importuner !”
 
“Tu ne sais rien, garçon ! Elle se joue de toi en faisant mine d’être amicale, mais son espèce est indigne de confiance ! C’est un monstre. Elle n’est pas Humaine, c’est une…”
 
“Une Trolle !”
 
Ce n’est pas Prost qui a prononcé le mot. C’est Durene. qui a crié. Mon cœur manque un battement, puis je l’entends crier.
 
“Une Trolle ! Voilà, je l’ai dit ! Une Trolle, une Trolle, une Trolle !”
 
Sa voix est immense. Immense et grave, et si forte que je jurerais que de la neige tombe des arbres. Elle hurle sur Prost, le laissant sans voix.
 
“Pourquoi ne pouvais-tu pas me laisser avoir ça ? Pourquoi a-t-il fallu que tu le lui dises ? En quoi était-ce mal que je…”
 
Durene est en train de pleurer, elle sanglote en criant le plus fort qu’elle peut. Elle invective Prost, le maudis. J’entends un impact et sens qu’elle est tombée à genoux. Dans le silence qui suit, j’écoute et entends des crissements lointains dans la neige.
 
“Il s’enfuit.”
 
Quel lâche. Mon cœur bat beaucoup trop vite, et je sens quelque chose l’enserrer. Je suis furieux, mais Durene est plus mal en point que moi.
 
J’avance lentement vers elle en tendant la main. Je la touche - et sa peau rugueuse glisse sous mes doigts. Elle ne bouge pas : elle se contente de sangloter sous ma caresse.
 
Un bras. Un gros bras, qui tend à l’extrême les coutures de son vêtement maladroitement cousu. Puis, son épaule, deux fois plus large que la mienne. Ses muscles sont aussi denses que la pierre, et sa peau ressemble à une peau d’éléphant.
 
Puis son cou, sa tête. On dirait celle d’une Humaine, mais proportionnelle par rapport à son corps. Son nez est… large, et elle a des sourcils. Et des cheveux. Plus longs et plus rêches que ceux d’une Humaine, mais pas tant que ça.
 
Voilà son secret. Voilà ce dont elle avait peur. Son terrible et insignifiant secret. Mais elle a menti une fois, et, en touchant son visage, je sens la vérité. Je la vois toute entière.
 
Je lui murmure ces mots dans la neige en touchant ses larmes du bout des doigts.
 
“Demie-Trolle.”


[Empereur Niveau 4 !]
 
[Compétence - Trésor Royal obtenue !]

 


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