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07 décembre 2022 à 18:00:20
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Le Monde de L'Écriture » Sous le soleil des topics » Discussions » L'orchestre du bar » Robert Wyatt - Rock Bottom

Auteur Sujet: Robert Wyatt - Rock Bottom  (Lu 171 fois)

Hors ligne Safrande

  • Aède
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Robert Wyatt - Rock Bottom
« le: 11 novembre 2022 à 01:18:03 »
J'aimerais vous parler de Rock Bottom, une musique difficile à décrire - peut-être la plus belle expérience musicale que je connaisse.

Robert au début il joue avec Soft Machine je crois, mais il a fait des choses avant, puis il fonde Soft Machine en tant que batteur et chanteur (trop bizarre déjà), c'est chez eux que je l'ai découvert, dans l'album Volume two, avec sa voix étrange, de haute-contre bien aiguë, et son jeu de batterie somme toute virtuose. Il a composé un morceau entier de vingt minute (Moon in june) dans l'album Third de Soft Machine (ils se font pas chier pour les titres), et quand j'ai découvert ça j'suis tombé amoureux : atmosphère indescriptible, morceau de bravoure jubilatoire et bizarre, sorte de pot-pourri de plein de truc qui s’enchaînent avec beaucoup d'évidence, de fulgurance, des passages émouvant, un chant innocent (accompagné par de l'orgue) un peu faux qu'on aime ou qu'on déteste, mais bien attachant - bon à 10 minutes le morceau vire en jazz bouillie et ça devient moins intéressant.

Tout va bien dans la vie de Robert, c'est un jeune homme fougueux, jusqu'à un moment, assez tragique, où il tombe d'un quatrième étage, ce qui lui paralyse les jambes à vie. Après ça il compose un album solo, Rock Bottom, qui vous vous en doutez, porte la marque de cet accident, avec la pudeur qui caractérise le bonhomme.

Périlleux de décrire cette musique, en tout cas on peut dire qu'il y a quelque chose d'absolument marin et léger ; y'a une faune aquatique qui grouille tout le long, des coquillages qui claquent, des sons produit par on ne sait quelle pieuvre. Les arrangements et le son sont subtiles (album produit par Nike Mason), irréels, et ne portent pas la marque d'une époque spécifique - même le vieux synthé sonne étonnamment moderne, c'est trop bizarre, comme si tout dans cet album été voué à ne choisir aucunes époques, aucuns lieux, aucunes ambiances connus. Y'a beaucoup de piano, des cuivres, du violon, de la guitare électrique au son moelleux - l'album en entier est un rêve pour les oreilles, tout est doux, et en même temps assez fort pour qu'on soit pris dans les émotions qui le traverse. Et par-dessus tout ça : la voix à nue de Wyatt, complètement dépouillée, d'une sincérité magnifique, d'une bizarrerie troublante. L'album (qui ressemble à un chagrin d'enfant, chagrin le plus authentique, le plus touchant qui soit, mais d'enfant, c'est-à-dire léger quand même, sans pathos, drôle parfois) est une espèce d'histoire car tout s’enchaîne, les pistes sont liées entre elles (difficile d'en isoler une sans qu'elle appelle les autres) et on fait le voyage d'une traite, de 40 minutes.
J'vais essayer de vous faire pistes par pistes pour être moins vague dans mon propos et ma description.

La première c'est Sea Song, je crois le "tube" de l'album, sorte de balade, où le ton est tout de suite donné : c'est une plage de cocotiers mélancolique (on n'est pas encore sous l'eau), à cause du piano qui donne plein de mystère. Y'a un break instrumental où le synthé joue avec le piano de façon étrange (on dirait que le piano est mal élevé, et que le synthé délire, plane dans son coin avec des sons d'extra-terrestres), puis on retrouve le refrain, tout en contraste dans ses accords, en demi-teinte, puis ça débouche sur l'outro : un chœur synthétique assez tragique, qui bientôt tend vers la lumière, et la musique entière devient une espèce d'extase, où la voix de Wyatt s'envole en "aaaaa" - il prend sa voix comme un instrument et fait des "solos" avec. Outro ensoleillé et délicieusement planant.

Deuxième morceau, A Last Straw, on va dans l'eau. Y'a un piano qui joue une nappe répétitive et enveloppante (c'est un lit pour les oreilles), comme l'eau quand elle a des menus remous et qu'on est dedans. Sur ce morceau aussi Wyatt fait un "solo", plus marqué cette fois ci, moins comme la plainte de Sea Song, mais vraiment comme on pourrait faire un solo de guitare - il utilise "woua woua" comme si une pédale wah wah était branchée sur sa voix. L'outro c'est un solo de guitare magnifiquement réverbéré, un coucher de soleil aquatique, c'est tellement beau, puis le piano finit tout seul, égrène tranquillement ses notes une à une, en montant d'abord, jusqu'au plus aiguë, puis lentement descendant, jusqu'au plus grave, et là paf :

Troisième morceau, Little Red Riding Hood Hit The Road, qui démarre vite : les cuivres rugissent, on dirait un troupeau de cuivres en plein galop, y'en a des millier surement (mais c'est comme une nappe là encore, lointaine on dirait, comme une rumeur), atmosphère surréaliste, le synthé derrière gonfle dans l'espace, le piano esquisse la mélodie, puis entre la voix : toujours un peu triste, paumée, trop aiguë ; mélodie émouvante, pessimiste - j'ai oublié de le mentionné mais les mélodies sont fortes, et restent gravées dans la tête. Le morceau s'éteint doucement avec une voix bien british qui dit un monologue, puis la basse tente un solo, et les cuivres résonnent et s'éteignent.

Après toute cette agitation, il y a le moment le plus déchirant de l'album, Alifib. Le morceau est rythmé par une boucle de la voix de Wyatt qui chuchote "Ali-fib, Ali-fib", et donne tout de suite une ambiance dépouillée. L'intro est un long solo de guitare, comme un recroquevillement, au son très doux, introspectif, un enroulement sur soi dans un coin ; à un moment on dirait même que ça ronronne. Puis la voix chante une mélodie dépouillée, déchirante, mais jamais de pathos : c'est un chagrin d'enfant, pudique, retenu, innocent, profond, c'est magnifique, impossible à décrire, bouleversant à chaque fois.

Après vient le cauchemar, Alife, moment peut-être difficile d'accès pour les oreilles inhabitée : sur un piano qui scande un motif obsessionnel et répétitif et des percussions sauvages se posent toutes sortes de dissonances venues de partout, et la voix de Wyatt ne chante même plus, elle semble perdue, dépassée, puis devient sombre, inquiétante - elle semble tourner obsessionnellement autour d'un sujet, le creuser, l'assombrir. Morceau intense, inconfortable, fort et hypnotique. Le saxophone à la fin devient fou, et une femme autoritaire, en répondant au monologue de Wyatt par une espèce de sentence, referme le bad trip.

Puis le dernier morceau, Little Red Robin Hood Hit The Road, arrive sans prévenir avec la voix de Wyatt, tout est tendu, paroxystique, tragique, presque épique, et vient un solo de guitare solaire, bouleversant, court, puis une phrase est répété par Wyatt obsessionnellement, comme en transe, tout se déchaîne autour de lui, batterie, guitare, et là paf : fondu qui découle sur une ligne continue de violoncelles et de cuivres, solennelle comme lors d'une cérémonie un peu patriotique, mais émouvante, crépusculaire, par-dessus laquelle une voix grave et british vient réciter un texte de façon un peu absurde, avec derrière un violon qui s'amuse et se balade joyeusement, des petites dissonance émerges d'on ne sait où, et tout cet univers magique, onirique, marin, se referme soudain sur un petit rire malicieux et enfantin de Wyatt, comme s'il nous avait montré son monde foisonnant, d'une grande richesse, d'une grande vitalité, et qu'il nous le fermait au nez, lui repartant dedans...

Au final ça donne une expérience musicale unique, sans pareille, ça ne ressemble à rien, ça n'a pas d'avant ni d'après, ça nous fait accéder, j'ose le dire, à un degré supérieur de sensibilité - on se sent bouleversé tout du long, fragile, plaintif, vulnérable. Je crois que ce n'est pas une musique remarquable tout de suite, parce que les choses que je décris grossièrement sont en réalité plus fines, plus subtiles, peut-être moins évidentes au premier abord - quand on entend pour la première fois l'album il faut s'adapter à son climat exotique. C'est un merveilleux voyage que je vous souhaite de pouvoir goûter, car après il vous suit toute la vie, et on ne s'en lasse jamais, et toujours il nous réconforte !

Je serais ravi de pouvoir en discuter avec quelqu'un...
« Modifié: 12 novembre 2022 à 16:12:23 par Safrande »
Il regardait le verre non à sa portée d'une façon de reproche.

Hors ligne Alan Tréard

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Re : Robert Wyatt - Rock Bottom
« Réponse #1 le: 17 novembre 2022 à 22:07:35 »
Bonjour Safrande,


Je ne me souviens pas avoir écouté Robert Wyatt, auparavant, même s'il est possible que j'en aie déjà entendu parler sans que ça me soit resté en mémoire.

Un mélange entre jazz et psychédélique, ça donne un quelque chose de très élégant, pointilleux, et pourtant très expressif. Une super voix qui me rappelle celle de Graham Nash, très aérienne. C'est une bonne découverte pour moi, un album expérimental, presque mystique.

Je ne sais pas où tu vas chercher tes sources d'inspiration, mais quelque chose me dit que tu sais trouver de véritables prouesses musicales !


Au plaisir de lire à nouveau ces savoureuses critiques que tu t'emploies à produire.

À bientôt. :)
« Modifié: 18 novembre 2022 à 01:08:30 par Alan Tréard »
Mon carnet de bord avec un projet de fantasy.

Hors ligne Safrande

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Re : Robert Wyatt - Rock Bottom
« Réponse #2 le: 22 novembre 2022 à 19:22:56 »
Coucou Alan, trop content que tu passes par ici, comme tu peux le voir c'est calme ; si j'ai pu faire découvrir et aimer cet album à une personne j'suis refait !

J'suis pas sûr que j'adhère totalement à l'étiquette "jazz" ou même "psychédélique", ça me parait réducteur et au final même pas très évocateur - il y a des pointes de jazz dans certaines harmonies (Sea Song), mais y'a surtout tellement d'autres choses inqualifiables ; et psyché m'évoque plus quelque chose de nébuleux, du genre les premier Pink Floyd, une musique de transe/de défonce à la Can ou Miles Davis (70's), or là on a une expérience claire et nette, un voyage d'émotion plus que de délire, dans le même esprit que Dark Side Of The Moon, en plus intimiste, plus névrosé, plus enfantin, dans un monde tout aussi unique et génial.
Tu trouves ça mystique ? C'est marrant comme ce qu'on perçoit d'un objet diffère selon la sensibilité ou le vécu de celui qui le regarde. Pour moi cette musique est dénuée de tout mysticisme, et malgré son côté onirique je la trouve absolument terrestre, directe, sans ombre ni sens caché  :D
Expérimental je suis d'accord : mais de l'expérimentation au service de l'expressivité, et non de la pure expérimentation - j'ai l'impression qu'elle n'est jamais gratuite dans cet album, qu'elle sert toujours à approfondir une ambiance, à surprendre l'auditeur, à le marquer : je me souviendrai toujours de ce "galop" de cuivre dans Little Red, de cette boucle de voix chuchoté dans Alifib, ou de ce sax terrifiant, comme l'annonce d'un chaos, comme si tout se désarticulait, dans Alife. Je crois que c'est parce que derrière l'expérimentation il y a une vraie force mélodique (puis une voix qui la magnifie cette force mélodique), une vraie intention qui servent de fil rouge à l'émotion et qui toujours guide un peu l'esprit, dans ce monde marin exotique.
Élégant j'suis d'accord, avec tous les foutus adjectif dont j'ai barbouillé ma critique je l'ai oublié celui-là, oublié de souligner qu'effectivement c'est d'une grande élégance - mais pas dédaigneuse  ;D
De toute façon j'suis vraiment pas objectif avec Rock Bottom, je lui refuse une définition, j'adhère à 100% à son esthétique que je trouve à peu près parfaite, d'une justesse certaine à chaque seconde, y'a pas une faute de goût - ou alors si pour chipoter, la voix un peu trop appuyée à 2min53 dans Little Red, et la même remarque à 3min52 sur Alifib, c'est tout. L'œuvre me touche tellement, et si fort à chaque fois, ça va chercher tant de choses impossibles à dire, subtiles à exprimer, rares à ressentir - c'est vraiment une musique puissante, qui nous rappelle à quel point elle peut aller au delà des mots bien plus loin, bien plus profond en tout cas dans l'émotion brute ou primaire, à côté de laquelle le plaisir de l'intelligence, du raisonnement, de la logique, semble peu de chose.

Pour tout dire c'est un album connu et encensé par beaucoup de monde, considéré comme un des plus grand disque pop/rock machin etc. - blabla habituel un poil inutile. Beaucoup de monde s'accorde à dire en tout cas que c'est une musique d'une sensibilité exquise, et là-dessus j'ai pas grand-chose à dire - c'est en tout cas une expérience musicale incomparable.
J'ai découvert ça à 20 ans je crois (j'en ai 27, et je découvre l'album à chaque écoute - au moins une fois par mois), et au début ça m'avait paru une musique discrète, qui ne se laisse pas facilement entrevoir, même un peu bizarre, repoussante à cause du passage d'Alife, mais quand même bien agréable et planante au moins. Puis à force d'écoute et d'adaptation l'œuvre s'est dévoilée, petit à petit - il n'y a pas eu un déclic à proprement parlé, c'est un plaisir, une jouissance qui s'est construit avec le temps, mais qui du coup a quelque chose de durable maintenant, d'immuable : je pourrais l'écouter tous les jours que j'y prendrais le même plaisir.

Pour ce qui est de trouver des prouesses musicales j'en sais rien, je sais seulement que je suis très sensible à la musique et donc très exigeant, et que j'ai passé au moins 10 ans enfermé dans ma chambre (t'inquiètes j'étais pas séquestré, c'est juste l'adolescence, et mes débuts d'adulte) à écouter des trucs toutes la journée devant les jeux vidéo, qui ne servaient qu'à m'occuper les mains, l'esprit étant en entier dans la musique - j'ai commencé par être un gros métalleux, puis métalleux extrême, puis j'ai découvert Tool (c'est ce groupe qui m'a ouvert toutes les musiques, c'est grâce à eux que j'ai compris la force musicale, la force mélodique, l'émotion en musique – que j'ai ensuite jamais cessé de chercher ailleurs, et souvent découvert : la force en musique n'est pas une question de genre (il y en a aussi bien dans Gone Away de Brightest Diamon, que dans Allez Ali Baba Blacksheep Have You Any Bull Shit de Gong, que dans le quintette en fa mineur de César Franck), mais de sincérité ou d'intensité qu'on met dans la musique, ou plein d'autre truc au final, mais je crois que c'est important, la sincérité et l'intensité), puis c'est parti pour le rock, et jusqu'au 70's (le choc Miles Davis de cette période, puis l'effervescence de la musique en général à cette période), puis le jazz plus "classique" en commençant par Miles, puis Coltrane (puis la période borderline de Coltrane à la fin de sa vie), puis on tombe dans la musique "classique" avec Clair de Lune de Debussy qui m'ouvre les portes (bon ok c'est cliché, mais je me souviens bien m'être dit : Ce gars il a des choses à dire) : puis amour inconditionnel pour Beethoven et Bach, découverte des romantiques, puis vingtième siècle avec Ravel, Stravinsky, Bartok, Pärt, Ligeti, etc etc - puis musique trad iranienne, chinoise, surtout indienne, etc. Ca fait drôle de se refaire le parcours - à la base j'avais juste les cheveux long et j'écoutais 1er degré Cannibal Corpse, enfin...

Désolé j'ai été bavard ; merci pour le compliment en tout cas, ça fait plaisir !

À la prochaine  ;D
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Hors ligne Alan Tréard

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Re : Robert Wyatt - Rock Bottom
« Réponse #3 le: 22 novembre 2022 à 22:10:09 »
C'est un parcours très sympathique, auréolé de découvertes passionnantes.

Je te remercie chaleureusement de nous faire découvrir tes plus belles trouvailles, car c'est une excellente occasion pour moi de m'émouvoir, de satisfaire ma curiosité ou de m'émerveiller de ces mélodies entraînantes. À une prochaine fois. :)
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