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Le Monde de L'Écriture » Salon littéraire » Salle de lecture » Théâtre et poésie » [Poésie] Les Soliloques du Pauvre (Jehan-Rictus)

Auteur Sujet: [Poésie] Les Soliloques du Pauvre (Jehan-Rictus)  (Lu 4543 fois)

Hors ligne Eveil

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[Poésie] Les Soliloques du Pauvre (Jehan-Rictus)
« le: 01 octobre 2016 à 16:56:09 »



"Faire  enfin dire quelque chose
à Quelqu'un qui serait le Pauvre,
ce bon pauvre dont tout le monde
parle et qui se tait toujours.

Voilà ce que j'ai tenté."


J.R.



J'ai eu la chance de dégoter une vieille et superbe édition du livre avec des dessins de Steinlen (comme sur l'image ci-dessus) et j'étais heureux comme un petit enfant, et ça sentait le vieux mais le vieux qui sent bon vous voyez. Et des pages toutes jaunes et des illustrations ça et là en noir et blanc, des images pleines de la détresse humaine que Jehan-Rictus s'était fait un devoir d'exprimer - comme le testament de ceux qui n'ont rien et qui en crèvent. De l'argot, partout, du langage populaire du Pantin de la Belle Epoque (1897), et de la misère, de la faim, des petites caresses mendiées sur les tétons chauds des grues qu'étaient pour le narrateur comme des mamans qui le réconfortaient quand ça faisait trop faim, trop triste ou trop froid. Gabriel Randon de Saint-Amand de son vrai nom, se révolte contre une société qui laisse l'Homme pourrir sur place, errer devant les façades bourgeoises des beaux quartiers, scruter la lumière douce et bienveillante d'une chambre qui guérit un peu les nuits d'Hiver, sans jamais lui prendre la main. La Sans-Remords, la Sans-Mamelle, la Grande en Noir est en réalité beaucoup plus accueillante pour le pauvre que le coeur humain. Et s'y abandonner tout à fait comme si on se lovait entre les bras de sa maman qui revient et qui sourit et qui fait toute la tendresse du monde. Espérer jusqu'au Printemps prochain parce que la lumière aime autant les riches que les pauvres et qu'elle est pour tout le monde même pour ceux qu'ont tellement faim de l'estomac et du coeur qu'ils voudraient bien la manger s'ils pouvaient. Mais c'est pas possible et le temps passe et l'Espoir c'est une chose bien fragile et quand on en manque le rêve alors commence, le rêve c'est quand on a épuisé toute l'espoir du corps et que le dehors veut plus en donner parce que c'est un radin, alors on est obligé de se le fabriquer soi-même et des fois ça tient pas la route, on n'y croit pas, parce que c'est instable. Et parfois, parfois, il tient debout, tout seul, la braise grandit, l'incendie renaît, et dans le feu du brasier d'Hiver assez de lumière dans le ventre pour se jouer de la misère humaine.



"                            V

Comment qu’ ça s’ fait qu’ les taciturnes,
Les fout-la-faim, les gars comm’ moi,
Les membr’s du « Brasero nocturne »,
Gn’en a pus d’un su’ l’ pavé d’ bois ;

Ceuss’ qu’ont du poil et d’ la fierté,
Les inconnus... que tout l’ mond’ frôle,
Souffrent c’ qu’y souffr’nt sans rouspéter
Et pass’nt en couchant les épaules ?

C’est-y que quand le ventre est vide
On n’ peut rien autr’ que s’ résigner,
Comm’ le bétail au front stupide
Qui sent d’avanc’ qu’y s’ra saigné ?

Comment qu’ ça s’ fait qu’ la viande est lâche
Et qu’on n’ tent’rait pas un coup d’ chien
Et qu’ moins on peut... moins qu’on s’ maintient,
Pus on s’ cramponne et pus qu’on tâche ?

(Car c’est pas drôl’ d’êt’ sans coucher
Pour la raison qu’on est fauché,
Ou d’ pas s’ connaître eun’ tit’ maîtresse
À caus’ qu’on est dans la détresse !)

(L’ droit au baiser existe trop
Pour les rupins qu’ est débauchés,
Pour les barbes, pour les michets ;
Le sans-pognon..., lui, bais’... la peau !)

(Pourtant, vrai, on sait c’ qu’est la Vie
Qui s’ traduit par l’ mêm’ boniment
Qu’ dans la galette ou l’ sentiment
On vous fait jamais qu’ des vach’ries !)

Donc, comment qu’ ça s’ fait qu’on fait rien,
Qu’on a cor’ la forc’ de poursuivre
Et qu’ malgré tout, ben, on s’ laiss’ vivre
À la j’ m’en-fous, à la p’têt’-bien ?

Oh ! C’est qu’ chacun a sa chimère
Et qu’ pus il est bas l’ purotain,
Pus qu’y marin’ dans les misères,
Pus que son gniasse est incertain,

Et qu’ moins y sait où donner d’ l’aile,
Comme en plein jour l’oiseau du soir,
Pus qu’y se r’suc’ dans la cervelle
Deux grains d’ mensonge et un d’espoir !

Espoir de quoi ? Dam’ ! ça dépend :
Gn’en a qu’espèr’nt en eun’ Justice,
D’aut’s en la Gloir’ (ça, c’est un vice...
Leur faut dans l’ fign’ trois plum’s de paon !).

Mais l’ pus grand nombr’... l’est comm’ mézigue,
Y rêv’ d’un coin qui s’rait quéqu’ part,
N’importe, y n’ sait, où, pour sa part,
Y verrait flancher sa fatigue :

Un endroit ousque, sans charger,
Ça r’ssemblerait à d’ la vraie Vie,
À d’ l’Amour et à du manger,
Mais pas comm’ dans les théories.

Un soir d’été, deux brins d’ persil,
Eun’ tit’ bicoque à la campagne
Et quéqu’ chose à s’ mett’ dans l’ fusil
(C’est pas des châteaux en Espagne !)

Car y vient eune heure à la fin
Où qu’ chacun veut vivre en artisse :
L’ rupin... à caus’ des rhumatisses
Et l’ pauvr’ pour bouffer à sa faim.

Voui ! D’ la guimauv’, du sirop d’ gomme
Pour chacun en particulier ;
Mais v’là l’ chiendent, v’là l’ singulier,
On vourait ça pour tous les hommes !"


(pour mieux voir comment les images s'articulent au texte : http://image.noelshack.com/fichiers/2016/39/1475333668-20161001-164526.jpg)
« Modifié: 01 octobre 2016 à 17:58:01 par Eveil »
"Ne m'attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche"

pip

  • Invité
Re : [Poésie] Les Soliloques du Pauvre (Jehan-Rictus)
« Réponse #1 le: 04 octobre 2016 à 18:11:15 »
Merci pour le partage de ce texte j'aime beaucoup cette langue, argotique et pourtant élégante. Ça me fait penser à la langue des enfants chez Dickens, aux comptines populaires, ça sonne clair et triste à la fois.

Hors ligne Loup-Taciturne

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  • serviteur de Saturne
Re : [Poésie] Les Soliloques du Pauvre (Jehan-Rictus)
« Réponse #2 le: 17 avril 2018 à 16:31:14 »
Citer
Et parfois, parfois, il tient debout, tout seul, la braise grandit, l'incendie renaît, et dans le feu du brasier d'Hiver assez de lumière dans le ventre pour se jouer de la misère humaine.
Magnifiquement dit !

J'ai découvert ces poèmes grâce à au Prince Noir du rap français : Virus. Une grande claque !
Un bel exemple du rôle de passeur joué par ces poètes populaires, ou plutôt du bas peuple. Virtuoses du contre-langage. Contre-sorciers combattant le sort des urbanités maraboutées sur un plan symbolique.
L'effet miroir est saisissant.
C'est aussi une parole de l'intérieur de la (contre-)culture "populaire", tant sur le bas-fond que sur la forme, avec une mise en valeur d'un langage propre et digne. Ce n'est pas misérabiliste, ce n'est pas populiste. Dans la misère sociale, il y a de la place pour la démission, l'insoumission, l'introspection, la connaissance, la lucidité, de celui qu'ils disent ignorant : le pauvre, le bien conscient sous-classé, déclassé. Son savoir est empiriquement sociologique.
Chef d’œuvre.

Morceau L'hiver : https://www.youtube.com/watch?v=jxLUe7kZLis&index=27&list=PLP1aN3sZ8UYCadFBW5GvIPGJuUvgwIrU3

Tous les morceaux (Espoir (premier post), Prière (très puissant), Songe-Mensonge notamment,  s'enchaînent dans une atmosphère musicale lancinante, comme une plongée psychique, comme une catharsis terrifiante et délicieuse.

Extraits :
Citer
Et pis contemplons les Artisses,
Peint’s, poèt’s ou écrivains,
Car ceuss qui font des sujets trisses
Nag’nt dans la gloire et les bons vins !

Pour euss, les Pauvr’s, c’est eun’ bath chose,
Un filon, eun’ mine à boulots ;
Ça s’ met en dram’s, en vers, en prose,
Et ça fait fair’ de chouett’s tableaux !

Oui, j’ai r’marqué, mais j’ai p’têt’ tort,
Qu’ les ceuss qui s’ font « nos interprètes »
En geignant su’ not’ triste sort
S’arr’tir’nt tous après fortun’ faite !

Ainsi, t’nez, en littérature
Nous avons not’ Victor Hugo
Qui a tiré des mendigots
D’ quoi caser sa progéniture !


Citer
Soit ! — Mais, moi, j’ vas sortir d’ mon antre
Avec le Cœur et l’Estomac
Pleins d’ soupirs… et d’ fumée d’ tabac.
(Gn’a pas d’ quoi fair’ la dans’ du ventre !)
(...)
J’en ai soupé de n’ pas briffer
Et d’êt’ de ceuss’ assez… pantoufles
Pour infuser dans la mistoufle
Quand… gn’a des moyens d’ s’arrbiffer.
(...)
Eh donc ! tout seul, j’ lèv’ mon drapeau ;
Va falloir tâcher d’êt’ sincère
En disant l’ vrai coup d’ la Misère,
Au moins, j’aurai payé d’ ma peau !

Et souffrant pis qu’ les malheureux
Parc’ que pus sensible et nerveux
Je peux pas m’ faire à supporter
Mes douleurs et ma Pauvreté.
(...)
Oh ! ça n’ s’ra pas comm’ les vidés
Qui, bien nourris, parl’nt de nos loques,
Ah ! faut qu’ j’écriv’ mes « Soliloques » ;
Moi aussi, j’en ai des Idées !

Je veux pus êt’ des Écrasés,
D’ la Mufflerie contemporaine ;
J’ vas dir’ les maux, les pleurs, les haines
D’ ceuss’ qui s’appell’nt « Civilisés » !
(...)
Et qu’on m’ tue ou qu’ j’aille en prison,
J’ m’en fous, j’ n’ connais pus d’ contraintes :
J’ suis l’Homme Modern’, qui pouss’ sa plainte,
Et vous savez ben qu’ j’ai raison !

L'Hiver (Texte original)
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.

https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Hiver_(Jehan-Rictus)

Bonne (re)découverte !
« Modifié: 17 avril 2018 à 16:35:29 par Loup-Taciturne »
« Suis-je moi ?
Suis-je là-bas, suis-je là ?
Dans tout "toi", il y a moi
Je suis toi. Point d'exil
Si je suis toi. Point d'exil
Si tu es mon moi. Et point
Si la mer et le désert sont
La chanson du voyageur au voyageur
Je ne reviendrai pas comme je suis parti
Ne reviendrai pas, même furtivement »

Hors ligne Eveil

  • Calame Supersonique
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    • la galerie du petit prince
Re : [Poésie] Les Soliloques du Pauvre (Jehan-Rictus)
« Réponse #3 le: 17 avril 2018 à 19:18:29 »
Il y a aussi Jean-Claude Dreyfus qui lit Rictus, ça commence à 8min10 pour les pressés, ça m'a beaucoup ému.

https://www.franceculture.fr/emissions/je-deballe-ma-bibliotheque/jean-claude-dreyfus-nous-lit-25
"Ne m'attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche"

Hors ligne Bon Vent

  • Buvard
  • Messages: 1
Re : [Poésie] Les Soliloques du Pauvre (Jehan-Rictus)
« Réponse #4 le: 23 janvier 2022 à 17:32:05 »
La musique à consonnances électroniques porte les vers intemporels de Jehan Rictus. Ces mots d’un autre siècle conservent tout leur sens sur les nappes entêtantes, les ambiances rugueuses et les beats puissants inspirés de la trap moderne et de l’abstract hip-hop.

Les portraits rarement teintés d’espoir de cet enfant maltraité devenu adulte, sont soutenus, enveloppés, contenus puis recrachés par des créations musicales toute aussi sombres que ses vers.

https://cielamouche.bandcamp.com/releases

 


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