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16 mai 2021 à 23:23:49
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Auteur Sujet: Les Ardents [Début de roman]  (Lu 123 fois)

Hors ligne Abdenego

  • Tabellion
  • Messages: 32
Les Ardents [Début de roman]
« le: 03 mai 2021 à 16:37:22 »
Bonjour à tous

Je vous propose la lecture de ce début de roman dans le style SF/dystopie. Le titre est provisoire, je ne savais pas quoi mettre.

 J'ai vraiment besoin de conseils sur plusieurs points car je suis une débutante :
- L'utilisation de la première personne "Je" : j'essaie d'alterner pensées et actions du héros en insérant des éléments de compréhension de son univers mais je ne suis pas sûre de le faire de la bonne façon ou que ce soit clair..
- Le vocabulaire utilisé: mon idée est que les gens utilisent une sorte de métalangage (certaines notions obsolètes ont disparu) mais sans que ce soit criant non plus ou trop facile...et là pareil, je ne suis pas sûre de parvenir à créer l'ambiance
- L'intrigue (sachant que l'intrigue de ce début n'est pas l'intrigue principale): est-ce que c'est surfait, est-ce qu'on a envie d'en savoir plus ou juste on a envie de se barrer en courant :D :D ?

En gros, est-ce que ça vaut le coup de continuer ou non?

Merci à tous ceux qui prendront la peine de lire et de commenter!  :oxo:


-----------
[Début]

   
Les écouteurs sur les oreilles depuis maintenant trois heures, je sens ma tête bourdonner dans cet espèce de semi-sommeil désagréable, typique des longs trajets en transport. J'ai quitté mon appartement très tôt ce matin, il était à peine plus de 4h, car je voulais être sûr d'avoir la journée entière au quartier 88. Mais je suis un lève-tôt, j'aime prendre en main les choses et rester allongé dans un lit durant des heures me semble une perte de temps. Depuis tout petit, je suis comme ça, excité à l'idée de faire quelque chose d'utile, d'important, de nécessaire. C’est pour cette raison que j'ai choisi d'être patrouilleur, comme mon père,  le lieutenant Palev Quor. J'ai hérité de sa curiosité pour les choses et les gens, j'aime comprendre à quoi ou à qui j'ai affaire, et c'est mon rôle d'enquêter sur des sujets d'utilité publique. J'ai déjà résolu cinq affaires depuis mon intégration il y a deux ans, ce sont de bonnes statistiques, surtout que c'était des affaires complexes sur lesquelles certains collègues avaient tout simplement abandonné tout espoir de clôture. Je suis fier de cette réussite mais je sais aussi que je n'ai rien de plus que les autres, j'ai peut-être eu plus de chance voilà tout. Parfois, il suffit d'un œil neuf au bon moment et les choses sont remises en perspective. Il faut toujours multiplier les points de vue, c'est la seule méthode efficace pour aller au fond des choses. Enfin, à vingt-deux ans, j'estime quand même bien connaître la technique d'investigation, et si je suis honnête, je le dois surtout à mon père. Après tout, c'est lui qui m'a formé, de longues heures durant, tout en dînant à l'appartement. Il me racontait ses enquêtes, m'exposait les faits et je devais évaluer et rendre mes conclusions. Je me rappelle qu'il avait dit être impressionné par mon mode de réflexion, plutôt rare chez un patrouilleur, mais il ne m'a pas dit clairement pourquoi. J'y ai réfléchi et j'ai observé mes collègues, je les ai écouté faire leurs rapports et j'ai cru saisir une différence : eux se servent beaucoup de la déduction logique, et moi aussi bien sûr, mais je crois que c'est quelque chose d'autre qui me guide à chaque fois, comme un éclair soudain qui fait voir clair avant que tout ne retombe dans l'obscurité. Je crois que j'ai de l'intuition, que je sens les choses avant de pouvoir les formuler. Je flaire l'explication la plus adaptée parmi les différentes interprétations, et cela me donne une longueur d'avance parfois. Papa dirait souvent, mais il exagère toujours.

Aujourd’hui, c'est moi qui ai insisté pour prendre en charge cette enquête. Plusieurs rapports stipulaient en effet que des personnes, à priori consommatrices de soins et toniques, avait vu leurs personnalités modifiées en profondeur suite à leur ingestion. Les seringues de toniques ont des effets très contrôlés et très maîtrisés, cela m'a donc surpris qu'une modification de personnalité puisse être constatée. En outre, que le phénomène se reproduise est particulièrement peu probable, puisque aucune maladie ne vient normalement interférer. Je dois donc vérifier la santé et la personnalité de ces consommateurs et m'assurer de ce qu'ils ont pris, et de comment ils ont réagi. Dans ces quartiers difficiles, comme le 88, certaines factions de contrôle sont débordées et finissent par voir n'importe quoi. Ce n'est pas la première fois que des rapports délirants arrivent sur les bureaux des patrouilleurs. Et puis, quand je parle de rapports...Aucun nom, juste une mention au détour d'un paragraphe, comme si c'était purement décoratif et anecdotique. Néanmoins, le nombre d’occurrences me laisse penser qu'il y a quelque chose à creuser. Peut-être qu'une analyse de l'air suffira à montrer quelque vicissitude à l'origine de cette réaction aux toniques. Bref, rien de passionnant, mais prendre sa mission au sérieux c'est accepter de suivre même les impressions les plus confuses. Et puis, j'avais un peu de temps, car on est dans la période d'archivage de fin de mois, et je suis déjà à jour.

Tout ce trajet m' a engourdi le corps et je déteste cette sensation. J'ai toujours le sentiment d'échapper à quelque chose, d'être dans un monde parallèle, différent, qui n'est plus vraiment la vie. Comme quand on rêve, ou quand on prend un tonique, on se sent bien sur le coup avant de réaliser que le monde réel n'a rien à voir avec tout ça, que c'est un instant volé. Durant cet instant, je m'évade en moi-même, je pense, je trie mes idées, je laisse mon imagination m'envelopper, et je crois que ça me plaît. Ce que je déteste, c'est  l'atterrissage, quand on revient d'un coup au présent. Mais je sais aussi que mes intuitions les plus fulgurantes surviennent toujours dans ces instants volés d'inaction et d'intériorité. Alors je suppose que c'est quand même utile, puisque cela m'aide à mieux contribuer.

Trois heures de tube ! Tout ça pour aller interroger des gars dans un quartier miteux, alors j'espère trouver du concret. En fait, si le quartier 88 a une aussi mauvaise réputation, c'est à cause de l'usine de caoutchouc, immense, qui draine toute l'activité du coin et toute une population d'ouvriers, très largement majoritaire. La Production est sûrement la contribution la plus pénible de toutes, les gens fatiguent vite et tombent malades, alors forcément ils compensent plus qu'ailleurs. J'en sais quelque chose, j'ai justement passé une partie de mon Initiation ici, au mélangeage. C'est sûrement durant cette partie de ma vie que j'ai appris le plaisir d'une petite rêverie, et ...d'un bon tonique ! J'y suis allé tout doux car je n'aime pas l'état second dans lequel j'ai été plongé...Disons  plutôt que j'ai eu peur de l'aimer un peu trop... Et puis, le guérisseur n'avait  rien prescrit, j'avais juste voulu essayer, par curiosité. Ici, au 88, on en trouve facilement. Les guérisseurs sont très conciliants mais les attendus de production sont élevés et tout le monde ne tient pas le coup. Surtout les plus anciens, ceux qui deviennent producteurs à la fin de l'Initiation et qui y font carrière. Je n'ai jamais su quelle partie du Test atteste d'une aptitude à devenir producteur, en dehors de la partie physique, mais je me suis souvent posé la question. Néanmoins, tous les citoyens sont à leur juste place, là où ils sont les plus utiles, donc il doit y avoir des raisons. Toujours est-il que les toniques circulent ici plus qu'ailleurs et que les doses prescrites sont loin d'être toujours respectées. Cela entraîne son lot de problèmes, et les purges régulières des factions n'arrangent rien.

La vibration du tube augmente légèrement, l'arrivée en station est imminente. Subitement, le tube sort du tunnel et le jour réapparaît par les petites fenêtres. Le freinage est brusque, il faut rester assis, et les ceintures magnétiques se déverrouillent automatiquement à l'arrêt complet du tube. Je m'assure d'un coup d’œil de bien avoir en évidence mon badge de patrouilleur avec mon nom, Jal Quor, et ma photo, histoire d'éviter les embrouilles à chaque poste de contrôle. J'attrape en me levant mon blouson et ma sacoche et je quitte le tube pour la station. De nombreux voyageurs se bousculent sur les passerelles et je ne peux m'empêcher de remarquer qu'il y a beaucoup de jeunes de mon âge. Pourtant, il est encore un peu tôt et la journée à l'usine est déjà commencée depuis 6h.  En dehors de l'usine et de l'écolab V, je ne vois pas trop quelle contribution pourrait les mener au 88. Mais peut-être que je me trompe, après tout.

Je sors de la station et lève les yeux vers le ciel bleu. J'aime la brise sur mon visage, cela fait me sentir vivant. Les immeubles alentours ressemblent à tous les immeubles de Cimaterra mais en plus délabrés. Une dizaine d'étages maximum, des toits végétalisés, le traditionnel petit parc de lotissement, des trottoirs larges et des rues silencieuses où se croisent voitures, bus et boards en tous genres. L'abus de toniques dérègle clairement le fonctionnement des secteurs, ça saute aux yeux quand on vient du centre. Ceux qui ne se suicident pas se noient dans la sub* et franchement, c'est pas joli à voir. C'est interdit évidemment, mais au bout d'un moment, tu ne sais même plus ce que cela signifie. Alors les gens font leur contribution mais après, qu'est-ce qu'ils font ? Plus rien à part chercher et consommer du tonique. Tous leurs crédits y passent, alors ensuite plus moyen d'entretenir correctement les structures. Les beaux crépis blancs sont devenus grisâtres, les lampadaires sont cassés, rayés, tordus et sûrement même éteints la nuit. Des ordures jonchent le sol, et sans aucune subtilité, les seringues traînent dans les caniveaux. Enfin, techniquement, c'est là que les rapports ont relevés le plus d'infraction à la Loi et de fameux cas de dépersonnalisation, alors autant commencer ici. Je vais d'ailleurs plutôt démarrer par l'usine, j'y ai gardé quelques contacts et peut-être pourront-ils m'aider.

 Pendant les quelques dix minutes à pied qui me séparent du portique de sécurité, je me plonge dans mes souvenirs. L'Initiation...une période angoissante vraiment ! On est tous en Prod** à ce moment-là, que des jeunes entre 15 et 20 ans, entraînés et en forme, tu penses ! C'est un passage obligé sur Cimaterra, tout le monde coche la case. Moi, ça ne me dérange pas, je trouve que c'est une expérience qui sert tout le monde. Être au plus près de la réalité, voilà qui évite de se prendre pour un génie à 20 ans. Je me rappelle la peur de certains intellos qui craignaient de finir en Production après le Test s'ils contribuaient trop ici, la blague ! Pour des intellos, ils n'avaient sûrement rien compris ni au Test, ni à notre société. Aujourd'hui, tout le monde a un travail assuré, qui correspond à ses compétences, alors pas besoin de s'inquiéter. Le Test est une bonne garantie pour ça, et je crois qu'il y a eu suffisamment de générations et de croissance pour montrer que ce système marche. Je suis curieux mais je ne fais pas partie de ces sceptiques de salon qui trouvent malin de tout critiquer à tort et à travers. Certes, on a tous notre opinion, mais Cimaterra a réussi à donner un sens à chacune de nos vies et c'est déjà pas mal. En plus, si on en a marre et qu'on a terminé sa contribution on peut toujours mourir et accéder à l'Union. Au 88, certains postes sont si éprouvants que les gars se retrouvent perclus de douleur 24h/24. Insupportable. Alors ils consultent et obtiennent sans difficultés le pass suicide, ça se comprend. Personnellement, je ne suis pas si attiré que ça par la mort. Je sais bien ce qu'on en dit, que c'est l'union parfaite dans l'amour et la lumière, mais la lumière de quoi en fait ? Et l'amour ? L'Union, ça me paraît tellement fabuleux que du coup, si j'y pense un peu trop, je me demande en fait pourquoi on vit...Moi, ce qui m'intéresse, c'est de me sentir utile, et tant que ce sentiment existe, la mort n'est pas pour moi.  Quand j'aurai fini ma contribution, je ne dis pas, tout dépendra de mon état de santé et de ma famille. Enfin, si j'en ai une. Pour l'instant, les seules relations que j'ai pu avoir avec des femmes ne m'ont pas apporté grand chose, à part un peu de plaisir et de la compagnie. Alors si c'est ça l'amour...Papa est de mon avis, il place son intérêt et son énergie là où il sait qu'il peut apporter quelque chose. Tiens, voilà justement une pub pour la Délice, un tonique qui simule l'ultime moment où le corps et l'âme ne sont encore qu'un, il paraît que ça vaut le détour. Le spot est pas mal, la fille a vraiment l'air de s'extasier...Apparemment, d'après les experts en EMI***,  un long frisson précède la décorporation et la Délice reproduit ce frisson...le dernier avant le tunnel ! Un long frisson de bien-être et plaisir sensuel, forcément c'est vendeur... Je n'ai pas pas encore essayé ce tonique, il est relativement récent et par ailleurs, j'ai d'autres chats à fouetter. Enfin, si la mort et l'union dans l'amour correspondent à un long frisson, pourquoi pas en effet !...

J'aperçois enfin le portique, avec ses barrières clignotantes, et ses deux vigiles. Ils me regardent avec un drôle d'air, c'est curieux. Je m'approche d'un bon pas et brandis mon badge d'une main ferme :
- Bonjour. Jal Quor, Patrouilleur du Centre, je viens pour l'enquête 316A. Voici l'ordre de mission.
Je tends la puce et le papier (ils sont parfois un peu StoneAge à l'usine) et je vois le vigile de droite s'avancer et scanner le code. Quand il lit l'ordre de mission, je crois discerner un léger tremblement de sa main. Je l'observe plus attentivement. Yeux légèrement roses et fuyants, cheveux gras, fébrilité  notable, et maintenant, sourire forcé. Sûrement un camé aux toniques...Il a l'air tellement mal à l'aise derrière son sourire crispé qu'il pourrait faire un bon candidat pour commencer mon enquête. Comme agent de sécurité, il risque gros s'il est pris la main dans le sac, cela pourrait me donner un bon moyen de pression. Je note mentalement son numéro de matricule et décide de l'interroger à mon retour et si possible seul à seul. Il me contourne et appuie sur un bouton dans son box. La barrière se déverrouille dans un bruit mat.
- C'est bon, entrez, dit-il en fixant mon cou. Voici le plan des bâtiments et les codes d'accès ont été intégrés à votre puce.
Je le remercie avec un sourire courtois qui devient carnassier quand j'entends son long soupir de soulagement dans mon dos. En voilà un qui n'a pas la conscience tranquille, c'est clair. Je me repère facilement sur le plan – les années passées ici sont loin d'être derrière moi, et je me dirige vers le bloc 12, un bâtiment typique avec ses dents de scie et ses cheminées crachant vapeur d'eau et pestilence soufrée. Les marquages au sol sont tellement usés qu'on les distingue à peine, mais l'usine est une vraie antiquité : elle n'a cessé de fonctionner depuis deux siècles maintenant, elle date de l'âm****, autant dire d'un autre âge. J'ai toujours aimé cette idée. Marcher dans les traces de nos anciens, de ceux qui sont morts avant Cimaterra, avant la pandémie et le Grand Traumatisme. Parfois, j'aimerais être une petite souris et traverser le temps pour voir comment c'était avant, comment les gens vivaient, ce qu'ils faisaient. Sur le plan de la sécurité, ça devait être l'enfer. La seule chose que j'en sais, c'est qu'ils avaient peur de la mort. Surprenant, n'est-ce pas ? Rien de pire que d'avoir peur de quelque chose d'aussi naturel, c'est comme avoir peur de ses sourcils, ou bien, de manger...Mais le savoir de l'âm ne nous appartient pas, en tout cas certainement pas aux patrouilleurs pour ce que j'en sais. A mon avis, les seuls qui doivent encore avoir quelques documents sur le sujet, ce sont les Ardents. Mais on est bien ici, certes au 88 peut-être moins qu'ailleurs, mais d'une manière générale les gens sont satisfaits, ont une santé correcte et la certitude de l'Union rend les choses plus simples à gérer. 

J'insère la puce dans le boîtier d'accès et la porte s'ouvre. Être un patrouilleur a des avantages réels, on peut quasiment aller où l'on veut, à condition d'avoir un ordre de mission bien entendu. Je suis entré par la porte 3 car c'est là que travaille Mann Carandal, mon ancien instructeur, enfin, s'il n'est pas mort, mais ce n'est pas son genre. Il veut contribuer lui aussi et il a deux filles qu'il aime assez. J'avais bien sympathisé avec lui pendant mon Initiation, il me trouvait trop curieux pour faire un producteur de valeur, mais il me disait que je pourrais être un chef  correct si je le voulais, car je respectais les gens. Si c'est ça être un chef, respecter les gens, je m'inquiète un peu pour nous tous. Respecter les gens, la base quoi ! Mais peut-être voulait-il simplement dire que justement un chef c'est une base solide, sur laquelle on construit, ça, ça aurait du sens...Je m'équipe avant d'entrer car le bruit ici est assourdissant et j'ajoute des lunettes de sécurité. L'odeur me prend à la gorge, vraiment cela me m'a pas manqué.  Je suis les coursives balisées et j'aperçois le bureau de Mann. Il n'est pas là mais je m'y attendais. Il doit sûrement être sur le terrain, c'est son truc et je crois que c'est aussi pour ça que ses gars l'apprécient. Je franchis quelques portillons grinçants et je le remarque en train de discuter avec un ouvrier, visiblement penaud. Bon, celui-là a du faire une erreur et se fait remonter les bretelles. Je m'avance et quand je suis à trois pas, Mann pivote et m'accueille avec un franc sourire.
- C'est pas possible ?!...Jal !, s'écrie-t-il tout en empoignant énergiquement ma main. Ça fait un bail, dis donc ! Comment te sens-tu ? Sain d'esprit et de corps ?
- Salut Mann, je réponds avec le même sourire. Je suis content de te voir moi aussi. Et oui, j'avais pas mis les pied au 88 depuis deux ans ! ...Rien n'a changé ici, j'ajoute en embrassant les lieux dans un coup d’œil.
- Rien, et certainement pas moi !, renchérit Mann. Qu'est-ce qui t'amènes ici ? Tu es en mission ?
- On ne peut rien te cacher. J'enquête sur...Euh, ça te dérange si on parle dans un endroit disons...plus privé ?, je demande en louchant sur son gars qui me dévisage avec méfiance.
- Bien sûr, viens, on va aller dans mon bureau, on y sera à l'abri des oreilles indiscrètes.
Je le suis et refais mon parcours en sens inverse, jusqu'à son bureau qui ressemble davantage à un aquarium en préfabriqué avec ses murs vitrés et son plafond bas.  A l'intérieur, que du fonctionnel, mais avec un petit bonus de chef : la machine espresso. Je m'installe sur une des deux chaises présentes et Mann s'assoit en face de moi.
- Tu m'en dis plus ?, demande-t-il en me tendant un café.
- Dis-moi, il y a eu beaucoup de purges ces derniers temps ?
- Je le vois froncer les sourcils, l'air préoccupé. Son visage, rougeaud et ridé, est sec voire dur mais l'éclat des yeux le rend sympathique. Il pose ses mains devant lui et tapote nerveusement la table, les yeux fixés sur sa tasse de café.
- Écoute, c'est un drôle de préambule, mais oui, il y a eu beaucoup de purges. Trop. Les gens sont lassés. En colère même.
- En colère ?, je m'étonne. Les purges sont-elles adéquates ou outrancières ?
- Difficile à dire. Les factions de contrôle sont à bout, ça se sent, et parfois, quand je vois que certains de mes gars ne sont pas là le matin, tu vois, le genre de gars sérieux et impliqués, je me pose des questions...
- C'est un élément à considérer, en effet. Je me renseignerai sur les factions en service. En tout cas, ce n'est un secret pour personne qu'il y a des abus de toniques en tous genres dans le coin. Donc les gens doivent s'attendre à des purges, non ?
- Bien sûr, ils s'y attendent. Enfin, ceux qui abusent justement. Quant aux autres...Ils en reviennent tellement malades que j'ai déjà eu deux suicides illégaux. Deux ! Tu te rends compte ?  Les gens sont en colère je te dis ! Et comment je fais, moi ? Avec des absents tous les quatre matins et des nouveaux à former !...
- Ce n'est pas normal, c'est sûr. Sont destinés aux purges uniquement les consommateurs ou distributeurs récidivistes, hors prescription médicale et habilitation. Or, cela doit être attesté par des analyses biologiques. Sans preuve formelle, pas de purge, on n'est pas des monstres.
- Dis-le aux factions alors ! Car ça commence à bien faire.
J'avale mon café cul sec sans répondre, et plonge mon regard dans celui de Mann. Il est temps d'en arriver au point clef. Il soutient mon regard, je crois qu'il a compris que le vrai sujet est tout autre.
- Mann, j'ai besoin que tu fasses appel à toutes tes capacités de discernement. J'ai reçu plusieurs rapports -je dis bien plusieurs, comme quoi des cas de dépersonnalisation aurait été constatés au 88, depuis une quinzaine de jours environ. Des gens qui du jour au lendemain sont complètement différents : comportement, regard, façon de parler... Ça te parle ?

Mann a l'air surpris puis je le vois se concentrer et fermer les yeux pour tenter d'y voir plus clair. Il passe et repasse ses mains dans sa brosse poivre et sel comme si ce geste allait lui apporter des éléments inédits qu'il n'aurait pas remarqués avant. J'en profite pour sortir de ma sacoche un carnet et un enregistreur. S'il a des noms, même vagues, je serai prêt. Je travaille au maximum de mémoire, mais le contexte m'a l'air plus troublé qu'à l'ordinaire et j'aurais sûrement besoin de multiplier les points de vue, y compris de mes propres notes et souvenirs. Au bout d'un moment, Mann rouvre les yeux et se lève, il est soudain plus agité, signe qu'il a sûrement des informations à partager.
- Alors ?, je m'enquiers en me penchant en avant.
- Je ne suis pas sûr, grogne Mann en réajustant son col de bleu. Mais maintenant que tu le dis, il y a ce gars, Volio Berne, qui bosse au bloc 13...Mes gars et les gars du 13 prennent souvent leurs pauses ensemble, il y a une sorte de passage commun entre les bâtiments...Bref, ce gars, il est venu un jour – c'était la semaine dernière,  et je me rappelle que j'ai entendu mes équipiers en parler ensuite, genre « Volio a fait la fête hier soir et il ne s'en est pas remis, pas vrai ? », et « C'plus le même, j'te jure ! ». Évidemment, c'est peu de choses dit comme ça, mais si je t'en parle, c'est qu'après ce jour-là, le Volio Berne n'est jamais revenu. Aux abonnés absents. Aucune nouvelle. Son chef m'en a parlé lundi car il avait besoin de lui pour préparer des formulations d'additifs et il n'avait pas de remplaçant. En gros, ça crée un gros bordel au bloc 13 cette semaine, et je m'attends aux conséquences la semaine prochaine au 12.

Je réfléchis un instant à ce qu'il vient de m'apprendre. Je pense que c'est une piste intéressante. Certes, il y a un risque que ce soit anodin mais cette absence pèse dans la balance, c'est clair. Un gars qui prend un truc et qui change complètement...Si ça se trouve, il ne se souvenait même plus de son nom, alors contribuer...Peut-être que les gars du 12 auront plus de détails que Mann, ça vaut le coup de chercher. J'enchaîne donc en lui demandant l'adresse de ce Volio Berne et les noms de ses équipiers qui ont rapportés ces propos étranges. Je note soigneusement le tout dans mon carnet, d'une écriture rapide et brouillonne, celle que je garde d'ordinaire pour mes penses-bêtes, mais l'heure tourne et je n'ai pas de temps à perdre.
- Mann, dis-je en me levant. Je te remercie pour ton aide. J'espère obtenir quelque chose de sérieux. Et, j'ajoute gravement, je vais tâcher d'en savoir plus sur les dernières purges. Toi, de ton côté, fais ce que tu peux pour apaiser les gens, les rassurer... Ok ?
- Ouais, je vais essayer Jal. Mais, c'est pas gagné et tu le sais bien. Disons que j'espère que personne viendra craquer une allumette par ici, ça finira par mettre le feu aux poudres.
- Justement. C'est cela qu'il faut éviter à tout prix. Les gars du 88 seraient perdants, ça fragiliserait le secteur encore plus, et tout ça pour quoi ? Non, terminé les révoltes, au centre ils n'en veulent plus crois-moi, et ils feront ce qu'il faut pour régler le problème...
Mann pousse un long soupir, me regarde pensivement puis son sourire revient et il me tend la main :
- Prends soin de toi, Jal. Ça m'a fait plaisir.
- Merci Mann, merci pour tout. Et toi aussi, prends soin de toi. Surtout, reste loin de cette sub, ok ?
- T'en fais pas, c'est pas mon truc de toute façon. Mais j'ouvrirai l’œil, et je te dirai si quelque chose me frappe.

Un dernier signe de la main et je l'abandonne pour retrouver l'extérieur. Je respire avec soulagement un air frais et dénué de cette odeur nauséabonde qui caractérise les mélanges. Mann n'a pas changé. Toute cette bienveillance, et ce...souci des autres, de ceux qu'il a en charge et qui de cette charge deviennent comme ses enfants... Ses avertissements ne sont pas à prendre à la légère. Je n'ignorais pas qu'il y avait trop de purges, mais des purges illégitimes, c'est vraiment inquiétant. Cela risque de briser quelque chose, ce lien de confiance entre les gens et la société, ce qui fait qu'on est un nous et pas seulement des individus. Les individus seuls ne font que se briser. Il n'y a qu'à voir : un abus de toniques et tout va de travers. Mann est homme sain, et comme tel, il mérite que je règle cette question. Si ce n'est pas pour les autres, je le ferai pour lui. Pour sa sincérité et son affection, oui, son affection, et sa fidélité aussi. Il aurait pu m'oublier, il aurait pu se méfier de moi. Les patrouilleurs ne sont pas toujours les bienvenus. Mais il m'a accueilli et m'a tendu la main, à moi de lui rendre la pareille, en temps voulu.
Je passe rapidement auprès des ressources humaines récupérer le nom et le planning de l'agent à l'entrée et je me dépêche de sortir. L'agent n'est pas là, il n'y a que son collègue donc ça doit être l'heure de la pause. Tant pis, je reviendrai plus tard. Je vais d'abord faire un saut dans l'appartement de Volio Berne, peut-être qu'il y sera. J'attrape un bus car il habite assez loin de l'usine et quarante minutes plus tard, je sonne chez Mr Berne. Aucune réponse. Je vérifie mais la porte est bien verrouillée. De toute façon, il n'y a rien à voler à Cimaterra. Je prends mon pass dans ma sacoche et après quelques secondes, le système se débloque. Ces serrures magnétiques sont sûres mais elles ne résistent pas à un bon pass, et j'ai fait en sorte d'avoir le meilleur. J'y ai mis une partie de mon crédit d'arrivée lors de mon intégration, mais cela valait le coup. Papa m'a toujours dit qu'une enquête peut se jouer à ce genre de détails, et il faut reconnaître que rater des infos à cause d'une porte fermée, ça donne mauvaise impression. Ici aussi, les peintures sont écaillées et les lumières clignotent, c'est un peu triste je trouve. Il y a dans ce laisser-aller quelque chose qui m'interpelle mais je ne sais pas vraiment quoi. Il me semble que ces traces de délabrement et de misère physique et psychologique atteignent une profondeur en moi dont j'ignorais l'existence. Comme si soudain, je me sentais lié, triste et coupable moi aussi. Pourtant, je ne suis pas le genre pleureuse ni super compatissant, ce serait un défaut dans ma contribution, mais il y a ce je-ne-sais-quoi qui m'affecte, au 88 plus qu'ailleurs. Enfin, j'entre dans l'appartement, et sans surprise, il est vide.


* sub: abréviation de substance, argot pour tonique, les drogues (légales) de Cimaterra
** prod: abréviation de production
*** EMI: expérience de mort imminente
**** âm: arrière-monde
Abdenego

"La vérité doit forcément être plus étrange que la fiction car la fiction n'est qu'une création de l'esprit humain et, par conséquent, est à sa mesure". G.K. Chesterton

Hors ligne Earth son

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Re : Les Ardents [Début de roman]
« Réponse #1 le: 12 mai 2021 à 22:43:36 »
Bonjour Abdenego,

Je n’ai pas encore lu en entier, mais je souhaitais donner mon avis tout de même.
J’ai du mal. L’écriture est bonne, mais le fait d’avoir des termes et des notions inconnus en continu est compliqué. Je ne sais pas si c’est moi, mais il faudrait peut-être distiller les informations plus dans la continuité car je trouve ça dur à lire du coup.
Je reviendrai un peu plus tard pour la suite de ma lecture car l’histoire paraît intéressante de prime abord. Il faut sûrement réussir à rentrer dans ce nouveau monde pour être à l’aise. Pour l’instant, c’est compliqué pour moi.
A +

Hors ligne Abdenego

  • Tabellion
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Re : Les Ardents [Début de roman]
« Réponse #2 le: Hier à 15:21:44 »
Bonjour Earth son! :)

Merci d'avoir entrepris la lecture et de m'avoir donné ta première impression. Je t'avoue que j'aimerais en effet que tu puisses me donner quelques détails supplémentaires sur ce qui t'a gêné.
Notamment les notions compliquées qui te bloquent un peu: est-ce que c'est le vocabulaire (si tu peux me citer les termes ça m'aiderait beaucoup)? Car quand je parle de l'usine par exemple, bon, c'est un milieu que je connais bien, donc je me rends pas forcément compte de ce qui est clair ou pas...
J'ai mis quelques explications de certains mots, mais peut-être pas assez donc si tu en vois d'autres à expliquer, j'aimerais aussi que tu me dises.
J'ai conscience aussi de ne pas avoir inséré beaucoup de descriptions, parce que je trouvais que ça ne collait pas très bien avec le caractère de mon personnage, même si j'essaie de donner quelques éléments par ci par là: tu trouves que c'est insuffisant?

L'histoire se déroule dans le futur, dans une société qui n'est pas forcément la "suite" logique de la nôtre, mais qui est pensée tout de même dans un esprit réaliste.
Cette société sera davantage détaillée dans son fonctionnement dans la suite de l'histoire, je fais exprès de pas trop en dire pour tenter de créer une atmosphère "normale" dans une société différente de la nôtre car elle est ce que le narrateur a toujours connu, mais peut-être que si c'est vraiment bloquant, il faut que je rajoute des trucs. Je voulais justement qu'on s'immerge dans l'histoire, comme si on prenait le train en marche en quelque sorte. On se retrouve dans la peau du héros et on prend les choses à son niveau. Voilà l'intention de départ.

En gros, je suis intéressée par ton avis sur les points de malaise.

Merci et à plus! :)
Abdenego

"La vérité doit forcément être plus étrange que la fiction car la fiction n'est qu'une création de l'esprit humain et, par conséquent, est à sa mesure". G.K. Chesterton

 


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