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05 décembre 2022 à 00:14:49
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Auteur Sujet: GPS parano  (Lu 249 fois)

Hors ligne Marc Heler

  • Plumelette
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GPS parano
« le: 02 août 2022 à 11:42:08 »
La reprise de la nouvelle postée il y a quelques temps. Je l'ai modifiée en tenant compte des remarques dont m'ont fait bénéficier des contributeurs que je remercie. Des changements à la fin essentiellement, pour la rendre plus efficace. Ceux qui reprochaient au personnage d'Annette d’être trop caricatural vont être déçus. Après relecture approfondie, je trouve son comportement cohérent tout au long de l'histoire, même si on ne partage pas sa vision de la femme, de la belle femme plus précisément.


GPS parano



Ma vie était des plus monotones mais c’était ma vie. J’avais ma place dans la société et je répondais au rôle qu’on m’avait assigné avec beaucoup de réussite et de professionnalisme. En toute modestie, j’étais bonne dans ma partie. Alors, malgré la solitude, malgré les répétitions, malgré le manque de reconnaissance, je persistais à y trouver un certain bonheur.
Et puis je l’ai rencontré. Ou plutôt c’est lui qui m’a rencontrée, qui m’a découverte même, et qui m’a révélée. En si peu de temps que je m’en étonne encore, il a fait de moi sa chose, m’a appris à répondre à ses désirs comme il le voulait. Et il ne le savait même pas ! C’était le plus beau et le plus tragique de notre histoire, de mon histoire, puisque lui n’en était qu’un acteur involontaire, même pas un figurant, même pas un spectateur. Il ne repoussait pas mon amour, il ne l’acceptait pas, il en ignorait l’existence alors que je ne cessais d’essayer de lui montrer mes sentiments in-conditionnels.
Tout a commencé quand on m’a monté dans le tableau de bord à la fin de la chaine de montage. C’était une Audi, sport mais pas trop. Un modèle qui convient autant à un vieux beau en quête de jeunes femmes ébahies par sa réussite sociale, qu’à une épouse dynamique, mère de fa-mille et cadre moyen d’une entreprise masculine, qui y trouve la fonctionnalité indispensable à sa vie trop remplie et qui peut quand même rendre leur pareil à ces vieux beaux…
Vous pensez bien que ce type de modèle nécessitait un équipement de tout premier ordre. Pas seulement les « jantes alu », minimum déjà largement dépassé, la climatisation, la direction assistée, l’ABS, les airbags avant et arrière, et tous les systèmes de sécurité, les caméras arrière et l’aide au stationnement, le GPS, la navigation assistée avec redressement de trajectoire, contrôleur de vitesse et de vigilance du conducteur…
Et toute cette électronique était reliée à moi, l’ordinateur de bord !
Je contrôlais tout ! Sentiment de puissance justifié par la responsabilité qui reposait sur mes circuits imprimés, sentiment de réussite car combien d’accidents j’ai fait éviter, combien de bouchons j’ai fait contourner, combien de vies j’ai sauvées ! Sentiment de modestie, personne ne se rendait compte du travail rendu et même pire, tout le monde s’en fichait. Cela ne me rendait pas malheureuse. Il me suffisait qu’on se serve de moi et qu’on remercie Dieu quand j’avais bien fait mon travail. J’avais cette force d’un dieu omnipotent. J’étais une religion monothéiste à moi toute seule.

Sortie de la chaîne de montage, on m’a conduite dans un garage de banlieue bourgeoise, entre les lotissements pavillonnaires et les centres commerciaux, suffisamment éloigné des « zones d’activités » pour ne pas frayer avec l’ordinaire, y laisser les Renault et Peugeot, pour côtoyer au contraire BMW et Mercedes, entre Allemandes en quelque sorte. On ne m’a pas rangée dans le parking avec mes comparses mais j’ai au contraire été exposée dans le hall central entre le kiosque des hôtesses d’accueil et les bureaux des commerciaux. On venait me voir, on faisait le tour de la carrosserie, on flattait mes flancs comme ceux d’une jument. Cela ne me gênait pas d’être traitée comme une vulgaire femelle par ces machos souvent ridicules et en tout cas qui n’avaient pas les moyens de m’avoir. Leur admiration me réjouissait et j’avais même le senti-ment de leur apporter un peu de rêve. Je le devinais en voyant le reflet de leur regard d’enfant sur l’écran du tableau de bord. Même si les vendeurs n’étaient pas toujours à la hauteur, je pouvais ressentir le plaisir des hommes et des femmes qui s’asseyaient dans les sièges baquets, quand leurs mains effleuraient d’abord les boutons de commande, les tournaient, les cliquaient pour de-viner leur utilité : l’autoradio, la climatisation, les phares, le GPS, le limitateur de vitesse. Surtout, je jouissais à chaque fois de leur surprise de m’entendre leur parler pour les avertir qu’une portière était mal fermée, que la caméra de recul était enclenchée, qu’il fallait tourner à gauche, que l’on dépassait la vitesse autorisée… Je les conseillais et je prescrivais sans donner d’ordre mais avec l’assurance de celle qui sait. On m’avait doté d’une voix douce, féminine, maternelle, mais un peu maîtresse domina aussi quand il le fallait. Mes concepteurs avaient bien fait les choses, un joli travail ! Et puis les clients suffisamment aisés demandaient à m’essayer. Un vendeur les accompagnait pendant les quelques minutes de l’essai sur les boulevards, sur l’autoroute en vantant toutes mes qualités. Quand il sentait le client ferré mais pas encore sûr de la dépense qu’il faudrait assurer pour m’avoir, il leur faisait faire quelques virages dans les épingles des routes de montagne de la région. Parfois c’était un client qui inspirait suffisamment de confiance pour le laisser me prendre seul et m’essayer jusqu’au lendemain.

C’est un de ces clients qui devint mon premier propriétaire, un vieux gros monsieur qui habitait une villa sur les hauteurs de la ville pour qui l’argent comptait moins que les belles choses qu’on pouvait acquérir avec. Son garage était presque aussi grand que sa maison pourtant vaste. Deux autres voitures y stationnaient sagement garées, parfaitement lustrées. Je devinais que je n’allais pas m’amuser tous les jours ! Quand on me prenait en main pour la première fois on devait me choisir un nom qu’on utilisait ensuite pour l’assistance vocale. Il m’appela simplement « Audi ». « Audi, trouve le chemin pour aller à 55, avenue des Champs Elysées, Paris » et je cherchais alors le meilleur itinéraire GPS. Mais il n’allait pas aux Champs Elysées. Il se contentait de m’utiliser pour ses petits trajets quotidiens. Mon principal travail consistait à vérifier qu’il avait bien fermé les portières avant de démarrer, qu’il avait bien attaché sa ceinture de sécurité. Je le prévenais parfois « portière arrière gauche mal fermée » et j’empêchais le démarrage du véhicule, même morosité pour la « ceinture de sécurité non bouclée ». J’avais peu de choses à faire mais je veillais à les faire bien, allumer les phares à la nuit tombante, lancer les essuie-glaces dès les premières gouttes de pluie, l’aider à bien faire ses créneaux. Et puis nous rentrions au garage. Je crus au début que j’étais sa préférée car il n’utilisait pas les autres voitures du garage. Je croyais être sa favorite, la seule avec qui il sortait, qu’il exhibait. Mais quand il partait avec une autre voiture, c’était pour toute la journée ou même plusieurs jours. C’était avec la Mercédès qu’il trônait aux Champs-Elysées et avec la Ferrari qu’il se dandinait sur la Côte d’Azur !
Je n’étais pas loin de faire une dépression. La vie valait-elle le coup d’être vécue en valet de pied, pire, en laquais dans sa belle livrée de marque prestigieuse ? Je dois avouer que je fis alors mon travail sans passion et que je perdis le goût de perfection qui m’animait jusque-là. Je négligeais ce qui n’était pas vital, l’allumage automatique des feux ou des essuie-glaces tout en préservant les fonctions de sécurité. Cela dut déplaire à mon propriétaire qui me ramena chez le garagiste qui ne trouva pas la cause du mauvais fonctionnement des servitudes automatiques, et pour cause, il n’y en avait pas. Le vieux gros monsieur préféra me rendre, n’ayant pas l’habitude d’être mal servi.

On m’installa alors dans le salon des voitures d’occasion, encore à l’abri, eu égard à ma marque, mais quand même à l’écart des voitures neuves. Le ballet des visites et des essais reprit de plus belle car mon prix devenait abordable. Mais ce fut surtout la ronde des kékés et des m’as-tu-vu, jeunes et moins jeunes, adolescents attardés, casquettes toujours vissées sur le crâne, lu-nettes noires parfois pour dissimuler leur inconsistance et leur donner un semblant d’épaisseur, capables de rester assis au volant dans le salon de vente sans rien faire d’autre pendant de longues minutes que tripoter les boutons du tableau de bord avec la même avidité que si c’était le corps de leurs petites amies. Je sentais l’agacement du vendeur qui devinait qu’ils n’avaient pas les moyens de m’avoir. Il y en eut même qui lui demandèrent un rabais ! Heureusement il leur expliqua que j’étais une occasion en or : presque neuve, sans défauts, un très faible kilométrage, toute la puissance du moteur et le racé de ma carrosserie intacte. Juste une Belle abandonnée.

Et puis il arriva. « Il », lui ou son couple, je ne sais plus qui désignait mon « il » à ce moment. C’était un jeune couple frais, pas trop jeune, précautionneux, attentifs l’un envers l’autre et envers les autres, moi en l’occurrence. Elle, blonde élancée, regarda délicatement mes formes en promenant les siennes tout autour de ma carrosserie, en apprécia la douceur en l’effleurant avec sa main du bout de ses ongles longs et parfaitement limés, tandis que je sentais ses jambes longues et le haut de ses cuisses à travers les vagues de sa jupe courte et légère quand elle se collait à moi pour me contourner. Lui, à peine plus grand et plus massif qu’elle, ne demanda pas qu’on lui ouvrit mon capot, ne connaissant rien à la mécanique, n’appuya pas de tout son poids et de ses muscles sur mes ailes pour vérifier la profondeur de mes suspensions et de mes amortisseurs comme le faisaient tous les autres lourdauds. Il se contenta de les ressentir en s’installant dans le siège-conducteur profond et ferme. Elle le rejoignit à l’avant et son parfum pourtant délicat envahit immédiatement l’habitacle. Ils écoutèrent religieusement les explications du vendeur, qui dut s’installer sur la banquette arrière, s’étendre longuement sur toutes mes capacités, mes « options » comme il disait, en les limitant à bien moins qu’elles n’étaient en vérité. Et Frédéric fut le seul à comprendre que je ne me bornais pas à ces accessoires et à ces gadgets. Il regarda sa femme avec un sourire de satisfaction et lui parla d’une voix douce et grave qui me ravit.
-   Elle me plait vraiment beaucoup, elle est belle sans être tape à l’œil, à son volant je me sentirai en confiance, qu’en penses-tu ?
-   Tout à fait d’accord avec toi lui répondit Annette avec assurance, c’est la voiture qu’il te faut, elle nous conviendra à merveille pour le quotidien comme pour les voyages.
-   C’est vrai mais elle encore un peu chère, non ? lui demanda Frédéric avec un petit air désabusé.
-   On pourra la financer facilement. Tu as eu ton doctorat quand même ! Tu vas trouver le meilleur emploi du monde et les banquiers vont se battre pour nous avoir dans leur clientèle.
Annette maniait alternativement le « tu » et le « nous » pour valoriser son homme tout en le conditionnant au couple.
-   Tu as raison chérie, mais tu vois, je n’ai pas l’habitude, j’ai l’impression que si je roulais avec cette voiture tout le monde me regarderait, que je ferai preuve d’ostentation.
Frédéric retourna quelques instants dans ses pensées qu’il conclut ainsi :
-   En fait, je me demande si elle n’est pas trop belle pour moi !
-   Et moi, je suis trop belle pour toi ? lui rétorqua Annette du tac au tac, belle et fâchée.

Frédéric ne put évidemment pas répondre, garda la queue entre les jambes et embrassa sa femme pour lui réaffirmer son indéfectible ferveur. Il passa alors du tu au nous.
-   Tu as raison chérie, nous allons l’acheter.

Je devins ainsi l’heureuse « assistante » de ce joli couple, d’Annette et surtout de Frédéric dont je ressentais toute la sensibilité.

Pendant le trajet qui me conduisit dans mon nouveau chez-moi, j’observai Frédéric au volant dont l’humilité naturelle était momentanément battue en brèche par une certaine fierté de conduire une si belle voiture avec une si belle femme à ses côtés. Ses mains se promenaient avec douceur sur les instruments du tableau de bord, presque désolé de devoir serrer fort le volant pour tourner, de lever ou baisser la manette de clignotant, de pousser sur la pédale d’embrayage pour changer de vitesse. Je percevais sa douceur mais aussi sa force contenue. Dans les longues routes rectilignes, sa main droite quittait le volant pour se poser délicatement sur la cuisse d’Annette. Alors Annette posait sa main sur la nuque de Frédéric qui frissonnait de bien-être. Elle rapprochait sa tête de son épaule et je voyais leurs deux visages si proches, elle, toute satin, douce, ambrée, naturelle ; lui mal rasé, mal coiffé, ossu, carré et apparemment si doux aussi.
Ressentait-elle aussi sa délicatesse ?
A l’arrêt à un feu rouge, leurs visages semblèrent fusionner tellement ils se rapprochèrent, leurs lèvres surtout. Je ne comprenais pas ce geste, il me mettait mal à l’aise tout en me donnant envie de le partager.
-   Merci, lui dit Annette, cette voiture sera le commencement de notre nouvelle vie, de ta carrière, de notre famille. J’en avais assez des vaches maigres, même sans manquer de l’important et de l’accessoire, de ne pas pouvoir m’épanouir vraiment, de ne pas être au ni-veau que je mérite, que nous méritons, de me sentir en dessous.
Puis, après une courte pause, elle confirma son jugement :
-   Voilà, « de me sentir en dessous » !
Annette se sentait soulagée autant par le sentiment de s’être élevée que d’avoir pu le dire.
En attendant ils me garèrent le long d’un trottoir comme une vulgaire Fiat et je leur souhaitai « bienvenue à la maison » comme le prévoyait mon programme. Je faillis regretter le luxe de mon premier propriétaire mais je me ravisai en les voyant partir main dans la main en me jetant l’un et l’autre un regard attendri derrière leur dos avant de disparaître dans l’immeuble où ils habitaient.
Le lendemain Frédéric me prit seul en main.
-   “Audi”, c’est un nom de voiture, ça, me dit-il avant même de démarrer, ce n’est pas un nom de personne intelligente. Je vais t’appeler “Hal”. Cela se prononcera Al comme le diminutif d’Alexandra ou d’Alexia, ajouta-t-il avec un sourire satisfait, mais en vérité c’est ce que croiront les ignorants, les cinéphiles sauront, eux, que tu porteras le même nom que l’ordinateur du vaisseau de 2001, Odyssée de l’espace. Même Annette ne le sait pas.
Il fit une pause dans son discours, il regarda dans l’écran du tableau de bord comme s’il me regardait dans les yeux, et poursuivit avec un air satisfait et convenu :
-   Sache que HAL est un acronyme en vérité, dérivé de celui d’IBM dont chaque lettre est remplacée par une lettre antérieure de l’alphabet, H pour I, A pour B et L pour M.
Je ne compris rien de ces explications mais qu’il me les confiât me persuada qu’il me considérait comme une égale, intelligente et sensible. J’en fus émue jusqu’aux larmes et dus passer un coup d’essuie-glace sur le pare-brise que j’avais mouillé intempestivement. Frédéric en fut surpris. J’espérai qu’il avait compris la réaction causée par mes sentiments mais je fus immédiatement déçue par sa réaction qui me remit à ma place :
-   Il faudra que je vérifie le réglage de ces essuie-glaces ! Tu ne vas pas me lâcher maintenant, Hal !
Mais la vie quotidienne me rassura par la satisfaction que Frédéric m’apportait. Il me prenait tous les matins pour rejoindre son travail qui nous conduisait dans des lieux toujours différents. Nous roulions parfois plusieurs heures avant de rejoindre un site où il menait des études. Alors, je le sentais heureux de partir pour aller accomplir les tâches qui le passionnaient, souvent dans des endroits majestueux, en haut de routes de montagnes jusqu’aux cols enneigés parfois, au bord des précipices des falaises océaniques, ou tout simplement dans une campagne chauffée par le soleil d’un midi d’été. Le brouillard, le verglas, les embruns, la torpeur ou la magnificence d’un paysage étaient pourtant nos pires ennemis, qui éprouvaient la conduite de Frédéric que je m’évertuais à rendre plus sûre et plus facile. D’abord en l’aidant à choisir la meilleure station radio, la meilleure musique, des blues épais quand nous traversions les campagnes, des rocks rythmés comme les virages des routes de montagne, du jazz envoûtant pour résister aux bourrasques de vents, une cantate de Bach pour accompagner les accalmies et reposer nos âmes satisfaites d’un travail bien accompli et que nos joies demeurent. Selon son état de fatigue je choisissais l’itinéraire le plus rapide quand Frédéric était en forme, mais je me rabattais souvent sur un itinéraire plus long mais plus simple, plus calme, quand je ressentais son épuisement, évitant chaque fois que possible les précipices, les épingles, les routes défoncées, les banlieues moches, recherchant au contraire beau-té, calme, luxe et volupté.
-   Bon travail aujourd’hui encore, me disait-il de retour à la maison pour me remercier de l’avoir accompagné, avant d’éteindre le contact dans tous les sens du terme.
Il me quittait pour rejoindre Annette, et j’allais somnoler jusqu’à son retour.

Je conduisais Annette moins souvent.
-   Hal, je vais en ville, évite les bouchons, je suis pressée, me lançait-elle en même temps qu’elle démarrait.
Je quittai aussitôt le mode Eco du moteur pour lui donner toute la nervosité dont elle aurait besoin. Annette conduisait en silence généralement, ne pestant même pas contre les automobilistes qui gênaient notre circulation, concentrée sur ses objectifs, le temps, l’efficacité. Pas de gnian-gnian.

Un soir, Frédéric et Annette me rejoignirent ensemble, montèrent dans la voiture tout habillés de luxe, elle en robe satinée, peut-être de soie, descendant jusqu’aux chevilles mais largement fendue à mi-cuisses et au décolleté que je ne lui avais jamais vu si profond, lui engoncé dans une veste noire et une chemise blanche cernée d’un ruban cadeau au col qui aurait dû lui donner un air de sérieux et de convenance indispensables à ses responsabilités mais qui contrastait trop avec son air définitif d’adolescent rêveur. Je les laissais au pied d’un palace d’une grande avenue de la ville, égayée de Noël avant l’heure d’éclairages virevoltants comme des guirlandes le long des fils électriques, tapis rouge, portiers, et même voituriers qui déchargent les invités des nécessités matérielles pour leur permettre de satisfaire à leurs obligations de paraître en public pour s’encanailler avec les autres froufrous de ces dames et frotter les smokings entre messieurs, en vantant l’élégance de leurs compagnes, la réussite de leurs travaux, la générosité de leur patron qui les invitait à cette soirée d’autosatisfaction promotionnelle de l’entreprise qui leur permettrait de se rencontrer pour jubiler ensemble tout en se mesurant chacun aux autres. Annette resplendissait dans ce petit monde et Frédéric ne semblait pas trop dépareiller. Je partageais avec Annette le bonheur de leur couple.
On revint me chercher en fin de soirée et je récupérais Annette et Frédéric devant le palace.
-   Je n’aurais pas cru pouvoir me sentir à l’aise dans ce genre de soirée mais je dois avouer que j’y ai trouvé du plaisir, précisa Frédéric d’un air enjoué. Mon boss était charmant, tu ne trouves pas ?
-   En effet, lui répondit un peu sèchement Annette.
-   Tu n’as pas l’air aussi contente que moi de cette soirée. Pourtant je sais que tu aimes ça, les parures, les VIP, déambuler au milieu d’eux et avoir le sentiment d’en faire partie.
-   Bien sûr que j’aime ça ! répondit-elle encore plus sèchement. J’y suis à ma place tout simple-ment.
-   Alors pourquoi cet air insatisfait ?
-   Tu parlais de ton patron, charmant en effet. Mais sais-tu pourquoi je l’ai trouvé charmant malgré tout son narcissisme… ? questionna Annette en se tournant vers Frédéric pour donner du poids à son interrogation.
-   A cause de sa réussite sociale ? tenta Frédéric.
-   Sa réussite le rend important, pas charmant, répondit Annette avec détermination.
-   Je ne sais pas. Il n’est pas particulièrement beau, il est davantage malin qu’intelligent, il parle bien mais ce n’est pas un très bon orateur. Non, je ne sais pas, avoua Frédéric.
-   Tu veux que je te dise ?
-   Bien sûr !
-   Il sait me regarder.
-   Te regarder ? répondit, surpris, Frédéric.
-   Oui, il sait me regarder, lui.
-   Pas moi ?
-   Toi, tu me regardes avec amour, avec admiration, avec toute la bienveillance du monde.
-   Bien sûr. Tu n’aimes pas que je te regarde comme je te ressens ?
-   Ce n’est pas le problème.
-   Comment te regarde-t-il, lui ?
-   Il me regarde de haut, tu vois.
-   Qu’il te regarde de haut, cela ne m’étonne pas, mais que tu aimes ça, je ne comprends pas, d’ailleurs qui peut aimer cette condescendance ?
-   Ce n’est pas de la condescendance !
-   Et puis comment il peut te regarder de haut, il est petit, pas plus grand que toi ! répondit Frédéric avec un petit air victorieux vengeur.
-   Alors là, tu ne comprends vraiment rien à l’affaire. Il me regarde comme on doit regarder une belle femme.
-   Mais je te regarde comme la belle femme que tu es, et pas seulement.
-   Mais je vais finir, moi, par te voir tout petit tellement tu me regardes d’en bas ! Tous ces hommes qui se retournent à mon passage pour reluquer mon cul, pour vérifier que j’existe bien, tous ceux qui tournent la tête pour ne pas donner l’impression qu’ils regardent mes seins, ceux qui me regardent fixement dans les yeux pour ne pas céder à la tentation ! Qu’est-ce que j’en ai à faire ? Je les méprise.
-   Tu me méprises aussi ? demanda Frédéric avec tristesse.
Annette ne répondit pas. Elle fit celle qui n’avait pas entendu, ni la question ni le désarroi. Elle avait d’autres choses à dire.
-   Ton patron, s’il est patron malgré sa mesquinerie et son esprit étroit, c’est uniquement parce qu’il sait regarder les femmes, les belles femmes. Il pourrait devenir le maître du monde !
Frédéric restait abasourdi par le discours de sa femme. Annette ne le regardait plus, elle se par-lait à elle-même en regardant le vide.
Je n’attendis pas que Frédéric me demandât de les ramener à la maison, ses mains sur le volant tremblaient imperceptiblement, comme sa voix, et je pris la décision de mettre le contact, de dé-marrer et de me diriger vers leur adresse. Ni Annette ni Frédéric ne se rendirent compte de mon initiative et Frédéric poursuivit la conduite. Une fois arrivés, je leur fis grâce du « bienvenue » habituel.
Les jours et les semaines suivants, Frédéric était tout le temps préoccupé par cette affaire. En conduisant, il me parlait d’Annette, de leur couple, de leurs sentiments l’un pour l’autre. Comment la reconquérir ? Qu’est-ce qui l’avait poussée vers lui ? Elle avait quand même engagé sa vie avec lui en l’épousant, en le soutenant pendant ses études, en partageant avec lui son avenir. N’avait-elle pas seulement parié sur sa réussite sociale, puisque apparemment c’est ce qui comptait le plus pour elle ?
-   Tu sais, Hal, c’est son amour qui m’a donné l’envie de réussir mes études, de les pousser le plus loin possible, pas pour lui plaire, mais parce que je me sentais vivant, heureux, prêt à affronter le monde, prêt à la protéger de tout.
Frédéric fit silence, me regarda dans le tableau de bord de ses yeux rabattus, remplis de larmes qui gonflaient ses paumières sans s’écouler parce que ses souvenirs lui rappelaient aussi leur bonheur passé, et donnaient un air de sourire à ses lèvres. Il essuya ses yeux, effaça son sourire et reprit avec certitude et détermination :
-   Je ne pourrai pas vivre avec son mépris, conclut-il.

Je continuais à écouter ses confidences avec inquiétude. Je ne comprenais pas vraiment les rai-sons qui les avaient poussés l’un et l’autre à aller l’un vers l’autre ni les raisons qui les repoussaient l’un de l’autre. Moi, j’avais Frédéric de plus en plus pour moi, à moi. Il continuait à me parler lors de ses longs trajets pour son travail, à me demander de l’aider dans le choix de ses itinéraires et des stations de radio, j’adorais ça et sans qu’il s’en doute je continuai à m’occuper de sa conduite, de sa sécurité et de son confort. Je veillais sur lui.

Il m’était de plus en plus difficile de supporter Annette quand elle prenait la voiture pour elle. Elle ne me parlait pas, je ne savais pas ce qu’elle pensait, comment elle vivait ses relations avec Frédéric. Était-elle aussi froide avec Frédéric qu’avec moi ? En tout cas, je lui rendais bien le malaise qu’elle avait créé. Je limitais mon rôle au strict nécessaire. Je ne lui facilitais pas la vie.
Je détestais de plus en plus qu’elle prenne l’Audi, qu’elle me commande, sentir ses mains sur le volant, sur les commandes, voir son visage, l’entendre me commander, voir son regard m’ignorer alors que j’aurais voulu lui dire comme elle ne méritait pas Frédéric. Je la détestais. Je savais bien que je serais folle de le vouloir pour moi, à moi, mon amour n’était pas de cet ordre-là, il n’était pas égoïste comme un amour d’humain, il était le plus bel amour, lui apporter le bonheur sans le partager avec lui, profiter de son bonheur seulement comme on profite d’un beau coucher de Soleil. Je ne pouvais pas lui apporter autre chose.

Je ne pourrai pas l’avoir, mais elle ne l’aura pas non plus.

Un matin Annette monta dans la voiture avec la délicatesse de l’hypocrisie.
-   Hal, au musée océanographique de Monaco ! Route la plus rapide.
Qu’allait-elle faire à Monaco ? Elle n’avait aucun lien avec les activités de tourisme, encore moins de biologie marine. La finance ? Le business ? Le patron de Frédéric ? Et si elle allait le rejoindre ? Rejoindre son amant, un homme « à sa hauteur » comme elle l’avait si bien expliqué à Frédéric ? J’enrageais à cette idée. Cela me rendrait folle qu’elle continue à lui faire du mal.
Comme d’habitude elle m’avait dicté sèchement sa demande sans égard pour moi. Bien sûr, elle me prenait pour ce que j’étais, une machine, mais quand même !
Alors je choisis l’itinéraire le plus difficile, rempli de virages aériens comme seule la Côte d’Azur en a le secret. Annette assurait, sa conduite au volant était comme elle conduisait sa vie, sure, ferme, adaptée aux circonstances et aux vicissitudes mais toujours orientée vers là où elle avait décidé d’aboutir, rapide, car il ne valait pas le coup de perdre du temps. J’accompagnai sa conduite.
-   Épingle à gauche à 100 mètres, réduisez votre vitesse.
-   Mais elle va la fermer celle-là, répondit-elle à mon instruction ! Je n’en peux plus de l’entendre minauder de sa voix synthétique de robot. « Tournez à droite, ralentissez… » et le pire quand je rentre, « bienvenue à la maison » ! ajouta-t-elle en grimaçant et en parlant comme une demeurée. Mêle-toi de ce qui te regarde !
Son emportement se répercuta sur sa conduite qui devint plus nerveuse qu’énergique et surtout plus rapide, narguant les précipices qui n’obéissaient pas à son désir d’arriver rapidement. Les pneus crissaient à chaque épingle malgré mes recommandations répétées, « Épingle à droite, réduisez votre vitesse ».
Et si elle ne la réduisait pas, je la réduisais pour elle, en douce, la direction assistée se déclenchait alors automatiquement pour faciliter le virage et se désactivait quand elle accélérait à la sortie du virage. Je devinais qu’elle aimait alors sentir la résistance du volant entre ses mains, lui communiquant un sentiment de puissance, qu’elle augmentait en accélérant, qui lui faisait aussi prendre conscience du danger quand sa vitesse était trop grande, qu’elle réduisait alors rapide-ment pour ne pas perdre le contrôle.
Je décidai alors de maintenir l’assistance de la direction quand elle reprendra de la vitesse. Le volant restera trop souple pour qu’elle puisse bien contrôler la direction et elle ne pourra plus con-trôler sa conduite. Après l’épingle suivante Annette réaccéléra et son volant continua à lui paraître doux et élastique, la renforçant dans son impression de pouvoir rouler tout à son aise sur cette route bordée d’abîmes sans voir la mort au bout de chaque virage. Une sorte d’euphorie du volant ! Elle aborda l’épingle suivante à plus vive allure encore et la voiture commença à glisser sur ses pneus arrière. Évidemment Annette freina de toutes ses forces pour essayer d’éviter l’embardée, mais alors que l’avant du véhicule ralentit brusquement, l’arrière poursuivit sa trajectoire sur le côté, emportant toute la voiture vers le ravin. Je vis son regard exprimer un effroi que je n’aurais pas pu imaginer. Elle allait s’écraser dans cette vulgaire route de montagne dans la fleur de l’âge, par inconscience, elle qui avait toujours régenté sa vie et celle de son entourage à son avantage. Le crissement de la gomme rajouta à son angoisse. Elle ne voyait plus la route, la voiture avait commencé à tourner du côté opposé au ravin, mais aperçut dans le rétroviseur le coffre arrière dépassant déjà dans le vide, augmentant sa frayeur et son désarroi. Elle ne sut plus de quel côté tourner le volant qu’elle lâcha, impuissante, et se résigna à l’irrémédiable, s’écraser 50 mètres plus bas.
Je dois reconnaitre que je jubilais de la voir terrorisée, perdue et seule. Je jouissais de cette vengeance. J’allais venger Frédéric, le débarrasser de cette méchante femme, le garder pour moi, le consoler de la perte de sa femme. La remplacer ? Pourquoi me suis-je posé cette dernière question ? Comment remplacer une femme de chair et de sang ? Mes formes aussi élancées et douces fussent-elles ne provoqueraient jamais le désir de Frédéric comme celles d’Annette suscitaient en lui. Que ne suis-je tombée amoureuse d’un petit con fou de mécanique, de vitesse et de prestige que j’aurais pu combler de mes charmes !
Combien de pensées, d’images, de sentiments, de regrets, de peine, de souvenirs, de désirs peuvent se bousculer en une seconde à peine quand notre vie va basculer ?
En l’occurrence c’était la voiture qui allait basculer et un sursaut d’humanité me fit reprendre la main sur la conduite. Je commandai le desserrage des mâchoires des freins sur les disques arrière, enclenchai les 4 roues motrices et j’accélérai de toute sa puissance le moteur. Les roues arrière crissèrent de plus belle, mais cette fois de tourner trop vite sur le bitume, afin que la vitesse d’avancement soit plus grande que celle de dérapage. L’inertie du véhicule s’inversa alors, je tournai les roues avant du côté du précipice et l’arrière cessa de glisser, un dernier petit coup de volant et toute l’Audi reprit sa place sur la route.
Annette arrêta l’Audi dès qu’elle reprit ses esprits. Elle respira à fond, regarda sur le côté le précipice et derrière elle les traces de pneus sur la route. Elle se rappela les secondes précédentes, le dérapage, son impuissance à reprendre la main, sa peur, son découragement et l’acceptation de l’accident qui allait lui faire très mal. Mais elle ne parvint pas à reconstituer la scène qui lui permit d’y échapper, comment elle était parvenue à remettre la voiture dans le droit chemin alors qu’elle se rappelait bien avoir lâché le volant et les pédales. Avait-elle eu un sursaut salvateur plus fort qu’elle ? Mais même si cela avait été le cas, comment aurait-elle su quelles manœuvres réaliser pour y parvenir ? Elle regarda les paumes de ses mains comme pour y trouver une réponse, puis les ramena sur son visage pour y pleurer. Elle les regarda à nouveau, n’y vit aucune rougeur qu’aurait dû provoquer les manœuvres intenses nécessaires au redressement de la voiture. Elle comprit qu’elle n’y était pour rien. Elle regarda encore autour d’elle : pas de rambarde, pas d’arbuste, d’obstacle qui aurait pu l’empêcher de basculer. Elle sortit de la voiture qu’elle inspecta : aucune trace d’impact sur la carrosserie, seulement la gomme brulée des pneus. Personne à l’horizon qui eut pu l’aider d’une manière ou d’une autre. Seulement la route, le précipice et l’Audi.
Elle retourna dans l’habitacle. Le tableau de bord scintillait à peine des quelques voyants rouges allumés : frein à main, portière ouverte, ceinture non bouclée, température… et le petit voyant vert de la conduite assistée !
-   Il semble bien que tu m’aies sauvé la vie, Hal !
Annette souffla longuement et précautionneusement pour retrouver complètement ses esprits et sa maîtrise d’elle-même. Je poussai sur la pédale d’accélérateur pour faire tourner le moteur à l’unisson de sa respiration.
Nous reprîmes la route, moi Gros Jean comme devant, Annette avec un regard attendri que je ne lui connaissais pas. Nous descendîmes sagement les derniers lacets jusqu’à la mer, rejoignant la route embouteillée de touristes qui nous conduisit à Monaco.
Frédéric nous attendait devant l’entrée du musée océanographique. Se femme se jeta dans ses bras qu’il serra pour l’envelopper, la consoler et la protéger. Quel beau couple ils continueront de former !

Ma vie était des plus monotones mais c’était ma vie. J’avais ma place dans la société et je ré-pondais au rôle qu’on m’avait assigné avec beaucoup de réussite et de professionnalisme. En toute modestie, j’étais bonne dans ma partie. Alors, malgré la solitude, malgré les répétitions, malgré le manque de reconnaissance, je persistais à y trouver un certain bonheur…


« Modifié: 02 août 2022 à 17:30:00 par Marc Heler »

 


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