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04 décembre 2022 à 23:36:37
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Auteur Sujet: Jeune dame Camille, ribambelle de ritournelles  (Lu 305 fois)

Hors ligne Vilmon

  • Aède
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Jeune dame Camille, ribambelle de ritournelles
« le: 29 juillet 2022 à 20:50:38 »
Au lendemain de leur promenade à cheval et de leur échauffourée avec des mercenaires, le jeune sir Volière leur annonce qu’il lui partir.  Il doit les quitter pour rendre visiter un domaine où l’on soupçonne un méfait financier.  Avant d’embarquer dans son carrosse, il fait une génuflexion à ses majestés installées aux remparts.  Puis, il se tourne vers le chevalier Rocambourg, le salue dignement, et s’approche de Camille, lui prend la main et lui fait un baise-main tout à fait chevaleresque, au goût de la jeune dame.

– J’espère vous revoir un jour, jeune sir Volière, dit-elle en rougissant.
– J’y compte bien, chère jeune dame.  On ne peut s’ennuyer en votre compagnie, affirme-t-il malicieusement.
– C’était toute une aventure, s’exclame-t-elle en portant ses mains sur son cœur.
– Oui, toute une aventure, lui confirme-t-il.

Il les salue tous encore de la main, se retourne, s’emmêle dans son épée, perd pied devant la marche du carrosse et s’y cramponne à temps.  Le jeune sir y prend place et, de la fenêtre, envoie à nouveau la main.  Le cocher fouette les chevaux, le carrosse avance d’un coup brusque, projetant le jeune sir au fond de son banc.  L’équipée fait le tour de la cour intérieure, puis se dirige vers la herse et le pont-levis.  La jeune dame les regarde s’éloigner pendant un moment et pousse un long soupir.

***

Après ce départ, Camille sent son cœur qui bat tristement.  Ce jeune homme a touché quelques cordes sensibles à la harpe de son âme.  Seule, elle se promène dans les jardins du château de Luzzio, passant son ombrelle refermée devant elle pour éviter les obstacles, elle se remémore les frasques qui les ont menées à découvrir le commanditaire de l'insurrection.  Elle se surprend à rêvasser de lui voler un doux baiser, sentant ses joues tournées au rouge pour de si tendres espoirs.  Comme il est chevaleresque, songe-t-elle.  À sa manière, se précise-t-elle, en le comparant à son chevalier Rocambourg.  Une envolée de martinets survole les jardins en poussant de nombreux petits sifflements.  Du regard, Camille suit cette nuée de petites flammes.  Son don, depuis son ascension lors du sacrifice de sa vue, lui permet d'apercevoir la vie au lieu du plan matériel.  Tournant sur elle-même pour les suivre, elle les appelle en sifflant.  L'envolée se retourne dans une multitude de directions et converge vers elle.  Elle rit en les voyant tourbillonner autour dans un concert de gazouillis.  L'envolée la quitte, fait un grand cercle au-dessus du jardin et revient à nouveau vers elle.  Les bras levés, elle tourne avec les martinets.

La mélodie d'un instrument de musique attire son attention.  Elle s'arrête et se concentre sur sa provenance.  Là, derrière cette roseraie, songe-t-elle.  Elle s'approche lentement, à tatillon.  Arrivée près des roses, elle se lève sur la pointe des pieds, s'appuyant légèrement sur son ombrelle, tentant de regarder au-dessus du bosquet.  Elle y voit une silhouette de flammes, un homme assis, épanché sur un objet qu'elle ne reconnaît pas.  C'est bien de lui que provient la mélodie.  Intriguée, elle contourne la roseraie et s'approche de l'homme, ouvrant et portant son ombrelle à l'épaule.  Celui-ci est si dévoué à l'instrument, qu'il ne semble pas remarquer sa présence.

– Bonjour, s'annonce-t-elle, avec enthousiasme.
– Bonjour, lui réplique-t-il, sans lui porter attention.

Camille s'approche un peu plus de lui et observe ses couleurs qui forment de belles combinaisons et d'harmonies.  Elle écoute la mélodie, remarque qu'il répète souvent la même séquence avec quelques petites variations.  Elle y voit une certaine impatience, un peu de déception, comme s'il cherchait à trouver la suite parfaite d'enchaînement.

– C'est joli, affirme-t-elle, la tête légèrement tournée vers lui, les yeux fermés, tournant son ombrelle sur son épaule.
– Non, pas du tout, rétorque l'autre, vexé.  Je n'y arrive pas et pourtant c'est là, dans ma tête, s'exaspère-t-il.  Ces doigts sont gourds, ce luth est belliqueux, je dois y imposer par force mon inspiration, déclare-t-il en rageant.  C'est tragique, c'est sans espoir, termine-t-il dans un soupir, laissant tomber sa main sur sa cuisse.
– Est-ce si souffrant d'en jouer? s'inquiète Camille, attristé qu'il se soit arrêté.
– Souffrant?  Vous avez le mot juste, poursuit-il.  Je souffre abominablement de ne pas pouvoir lui faire jouer les notes que j'aimerais entendre, ajoute-t-il, déçu, tournant son regard vers elle pour la première fois.  Oh!  Pardon, s'exclame-t-il en se levant d'un trait, surpris.  Quel manque de galanterie de ma part, vous laissez ainsi, debout, sans vous portez attention, s'excuse-t-il en l'invitant à prendre place, d'un geste gracieux de la main.
– C'est bien aimable, lui réplique-t-elle en le saluant poliment en s'assoyant, fermant son ombrelle et le déposant près d'elle.

L'homme l'observe en silence pendant qu'elle place sa robe jaune à rubans bleus autour d'elle, la lissant nerveusement sous son regard scrutateur.  Elle tente de l'ignorer en plaçant avec délicatesse le tissu, charmée d'être le centre de son attention.  D'un geste prompt, il prend son instrument en main et gratte une simple mélodie qu'il répète sous différentes octaves.  Camille lève le regard vers lui, il a cessé de l'observer et regarde par intervalle son instrument, les jardins et son visage.  Il répète le même cycle quelques fois tout en jouant.  Camille écoute les douces notes provenant de l'instrument.  Il se met à fredonner une autre mélodie, complétant avec harmonie la musique.  Camille est enchantée, elle ferme les yeux et tourne son visage vers le soleil.  Puis il chante, délicatement.

– D'une main, il saisit la rose, de l'autre il brandit son épée.
La rose est pour la demoiselle, le tranchant pour fendre la bête.
Ô chevalier, ô chevalier, pour qui vous vous battez?
Qu'est-ce que la gloire?  Pour qui la victoire?  Pourquoi mourir ainsi?
La rose est pour la demoiselle, mais ses épines empoisonnées.
Le tranchant pour fendre la bête, d'un trait lui ouvre ses viscères.
Ô chevalier, ô chevalier, pour qui vous vous battez?
Qu'est-ce que la gloire?  Pour qui la victoire?  Pourquoi mourir ainsi?
De ces épines empoisonnées, la belle se révèle en monstre.
Du trait lui ouvrant les viscères, s'y révèle une demoiselle.
Ô chevalier, ô chevalier, pour qui vous vous battez?
Qu'est-ce que la gloire?  Pour qui la victoire?  Pourquoi mourir ainsi?
Il terrasse le monstre, sauvant des viscères la demoiselle.

Il termine en grattant lentement les dernières notes.  Camille ramène ses mains près de son cœur, toute souriante.

– Comme c'est charmant, lui déclare-t-elle.  J'aime votre interprétation de La rose et la bête.  C'est une de mes aventures préférées, lui confie-t-elle.
– Vous connaissez cette légende du chevalier Azurinotto? l'interroge-t-il, surpris.  Je crois que c'est la plus méconnue de toutes ces aventures, ajoute-t-il en reprenant la mélodie.
– C'est bien dommage.  Elle raconte qu'il faut se méfier des apparences.  Autant celles que l'on perçoit chez les autres que celles en nous.
– Vous êtes différentes, affirme-t-il, songeur.
– Est-ce mal? le questionne-t-elle en baissant la tête, les mains croisées sur son ventre.
– Je croyais que vous étiez une jolie jeune dame quelconque.  Mais je découvre une charmante jeune femme avec une profondeur, ajoute-t-il en la scrutant de nouveau, poursuivant sa mélodie.  Qui êtes-vous, délectable intrigante?
– Vous me flattez, lui réplique-t-elle, sentant ses joues rougir.
– C'est bien normal, lui déclare-t-il en riant, satisfait de voir le rouge sur son visage.  Je suis troubadour, annonce-t-il, avec des notes en saccade et en lui chantant une comptine.

« Ménestrel, ménestrel
Chantez pour lui, dansez pour elle
Ménestrel, ménestrel
Ribambelle de ritournelles
Troubadour, troubadour
Contez bravoure, parlez velours
Troubadour, troubadour
Chanson de geste et d’amour »

– On m'appelle le voleur de cœurs, le flatteur des dames, le collecteur de médisances, le moulin d'éloges, le banquet des secrets, le marchand de velours, le conteur de splendeur, Jacob Jacoby, pour vous servir, termine-t-il avec révérence et le bras en grandes arabesques.
– Oh!  Un troubadour, s'exclame-t-elle.  Je ne savais pas qu'il y en avait encore.  Sans vous offenser, ajoute-t-elle rapidement.  Je suis…
– Non, non, insiste-t-il, levant sa main.  Laissez-moi deviner.  Vous êtes une nouvelle dame d'honneur de la reine.
– Pas du tout.
– Une fille d'un riche bourgeois attendant que son père soit reçu par le chambellan.
– Vous n'y êtes pas.
– Une princesse endormie que l’on réveille d’un baiser.
– Vraiment pas, lui affirme-t-elle en riant et en rougissant.
– Alors, une jolie fée des bois éperdue d’amour pour un chevalier.
– Que vous êtes amusant.
– Une paysanne transformée par sa fée marraine.
– Vous, vous égarez.  Laissez-moi me présenter, le supplie-t-elle.
– Non, non, non, laissez-moi le temps, je trouverai, affirme-t-il, songeur, il gratte une nouvelle mélodie.
– Quel est cet instrument sur lequel vous jouer si bien?
– À votre tour de me flatter.  Vous n'avez jamais vu de luth?  Eh, bien laissez-moi vous présenter l'un à l'autre, déclare-t-il après le signe négatif de Camille, prenant son instrument.  Sir luth, voici jeune intrigante.  Chère intrigante, voici sir luth, lui présente-t-il à deux mains.  Voyez ici, ce qu'on appelle la coque, son ventre d’où rugit la musique, en lui indiquant la caisse de la main, en la tapotant.  Le manche, son long cou d’aristocrate, se terminé là, par sa tête, nez en l’air, où des chevilles tendent les chœurs, lui montre-t-il en y glissant ses doigts, sous les rires amusés de Camille.  Lorsque je pince une corde, comme ceci, sa vibration s'accentue avec la coque en passant par ces petits trous, qu'on appelle la table d'harmonie.  Je peux varier les tonalités en pressant une corde sur le manche, comme ceci, lui démontre-t-il.  Avec de la pratique, vous arrivez à jouer de belles mélodies, termine-t-il en grattant les cordes.

Camille ne perçoit pas les objets avec son don, mais elle distingue leur ombre lorsqu'ils sont devant les couleurs de la vie.  Elle devine la forme de l'instrument.  Jacob reprend un nouveau chant.

« Un bateau prolonge la terre
Il berce sur la mer
Un homme l’attend sur le quai
Il tient à s’en aller

Part pour la guerre
Part pour la mort
Il ne reviendra pas
Vivant de guerre
Vivant de mort
Son jour vient pas à pas

Avec lui, il a son épée
La lam' bien aiguisée
Maintenant, debout sur le pont
Tous deux vont vers le front

Créant la guerre
Créant la mort
Partout ils détruiront
Voulant la guerre
Voulant la mort
Auront ce qu’ils voudront

Plus de dix ans qu’il est parti
Aucun ne l’a revu
Plus de vingt ans qu’il est parti
Il n’est jamais venu

Part pour la guerre
Part pour la mort
Aucun ne l’a revu
Vivant de guerre
Vivant de mort
Son jour était venu »

– C'est une mélodie joyeuse pour une histoire si triste.
– Le contraste permet d'ajouter des nuances, ainsi que la cadence, affirme-t-il en jouant d'une façon plus saccadée.

« Perché una donna così bella è così indiffirente alle parole d'amore che le canto?
Il moi cuoro è così lacerato che piango ogni notte implorando la luna di aiutarmi. 
Sventura, sventura, è un'altra che lei adora, un uomo ricco e potente e non posso farne a meno. »

– Quelle est cette jolie langue? lui demande-t-elle, fascinée.
– La langue dont on parle au sud de notre Empire des Illuminés, lui répond-il en reprenant un air plus doux.
– Vous êtes allé si loin?
– Et plus loin encore! s’exclame-t-il.  Je suis même allé visiter nos ennemis au nord, lui confie-t-il d'une voix basse, à peine audible avec la musique.
– Et vous avez survécu! s'étonne-t-elle.
– Ils sont très semblables à vous et moi.
– Ils renient et répudient notre dieu de l'Illumination, s'exclame-t-elle, offusquée.
– Ils croient en un autre dieu et sont dévoués pour leurs enfants.   Ils labourent, sèment et récoltent le blé, comme nous.  Ils ont des rois et des reines, des paysans et des artisans, des marchands et des bourgeois.  Ils ne sont ni plus ni moins méchants que nous.
– Je ne m'y suis jamais attardée à y réfléchir, lui avoue-t-elle, songeuse.
– Je vous partage un petit récit qu'ils considèrent comme une prophétie là-bas, lui offre-t-il en grattant son luth.

« Qu'elle naisse en paix
La demoiselle à l’invincible protecteur
Qu'elle sache en paix
La petite fleur du noir dragon destructeur
Qu'elle croisse en paix
Elle doit bourgeonner, fleurir, s'épanouir
Qu'elle s'envole en paix
Toute écaille du dragon elle va couvrir
Qu'elle terrasse en paix
Anéantir le sombre règne de terreur
Qu'elle repose en paix
Vaincu par un serpent à plumes délivreur »

Camille est surprise d’y trouver quelques points communs avec l’augure que dame D’Alembourg lui avait dévoilé.  Est-ce une coïncidence? se demande-t-elle.

– Vous pourriez être cette petite fleur, lui affirme-t-il.  Mais c’est impossible, car vous n’êtes pas une fidèle d’Aton.
– Une fidèle d’Aton, répète-t-elle, confuse.
– Nos ennemis du nord ne sont pas des adorateurs du soleil, comme tous ici le croient, lui précise-t-il.  Leur emblème est l’astre de la vie, c’est juste.  Mais ce n’est qu’une image de leur dieu céleste.
– Ce ne sont que des infidèles païens, lui déclare-t-elle, gravement.
– Tout dépend du côté de la clôture où l’on se trouve, lui réplique-t-il en grattant à nouveau son luth, chantant pour changer de sujet.

« Je suis chevalier errant
Portant secours à femme et enfant
Contre brigand et truand
Ô chevalier, ô chevalier,
Venez m’aider
À mon secours, venez
Ô chevalier, ô chevalier,
Venez m’aider
À mon secours, venez
Sur ma fidèle monture
J’avance fièrement vers toute aventure
Épée contre ma ceinture
Ô chevalier, ô chevalier,
Venez m’aider
À mon secours, venez
Ô chevalier, ô chevalier,
Venez m’aider
À mon secours, venez »

– C'est décidé, je ferai de vous ma muse, lui déclare-t-il, débutant un nouveau chant.

« Quelle est cette silhouette si élégante? 
Une chevelure lumineuse, d'une beauté céleste. 
Quelle est cette grande inspiration qui m'enchante? 
C'est ma muse brillante pour chanson de geste. »

– Je n'ai rien d'une muse, s'exclame-t-elle,en riant.
– Mais bien sûr, vous serez mon inspiration pour ce soir.  Je dois préparer une présentation pour une importante personne de l'Église des Illuminés.  Et j'hésite.
– Vraiment?  Qui est-ce? lui demande-t-elle.
– Une dame qui a su terrasser les rebelles qui en voulaient à Leurs Majestés.  Un si grand exploit, une si grande aventure, et je me trouvais à mille lieux, s'offusque-t-il.  Ce doit être une grande dame puissante de l'Église, sérieuse, hautaine, autoritaire.  Elle a reçu un don en échange du sacrifice de sa vue.  Son regard est certainement de feu, intimidant, perçant le moindre des secrets.  Mais qu'est-ce qui vous fait tant sourire?
– Je crois bien la connaître, lui répond-elle en gloussant.
– J'étais certain que vous pourriez m'aider.  Puisque vous la connaissez si bien, alors dites-moi ce qui pourrait plaire une telle dame, je vous en prie.
– Pourquoi ne pas lui raconter une aventure? lui suggère-t-elle, d'un air malicieux.
– Vous croyez qu'elle s'en contentera, s'interroge-t-il, incertain.  Peut-être une danse folklorique?  Un air du pays, joyeux et entraînant, pour lui faire fondre le cœur et lui soutirer un sourire, ajoute-t-il en grattant son luth avec entrain.

« Belle, belle, belle demoiselle
Vous êtes mignonne ce soir
Mon cœur soupire d'espoir
L'amour il veut y croire
Belle, belle, belle demoiselle
Mon cœur au désespoir
Mes yeux aimeraient y voir
Une flamme d'amour y moire

Allons danser, allons chanter
Sous étoiles enchantées
Allons chanter, allons danser
Pour vous quérir baisers

Belle, belle, belle demoiselle
Pouvoir vous émouvoir
Comment vous faire savoir
Chérir ce doux espoir
Belle, belle, belle demoiselle
Pourquoi vous dire bonsoir
Vous prie de ne surseoir
Mon vœu de vous revoir

Allons danser, allons chanter
Sous étoiles enchantées
Allons chanter, allons danser
Pour vous quérir baisers »

– C’est très vivant et amusant, mais je doute que le roi vous soit reconnaissant de transformer son banquet d’honneur en fête paysanne.
– Comme vous avez raison, se décourage-t-il, s’assoyant à ses côtés, la tête basse.
– Je suis certaine qu’une chanson ou une histoire de geste pourrait amplement la satisfaire et lui plaire énormément, l’encourage-t-elle, une main sur son bras.
– Vous semblez bien la connaître, affirme-t-il en tournant son regard vers elle.  Vous êtes ma muse et ma consolatrice, lui déclare-t-il en lui prenant la main.  Et si votre conseil me récompense d’un sourire de la dame de l’Église, je vous serai totalement dévoué, lui déclare-t-il, passionnément.
– Si c’est le cas, alors vous devrez m’entretenir de chant, de musique et de danse pour une journée entière, lui réplique-t-elle, en badinant.
– Pour un si grand exploit, je vous concéderai deux jours, et ce ne serait pas suffisant pour vous récompenser.  Je vous enrubannerai de mots doux, de remerciements, de mélodies et de récits.
– C’est d’accord, deux jours.  Vous me promettez? lui demande-t-elle, d’un air espiègle, un grand sourire.
– Je vous en fais serment de troubadour, lui déclare-t-il portant sa main sur son cœur.
– Et je vous raconterai à mon tour, en détail, cette insurrection étouffée que vous tenez tant à savoir.
– Comment! s’étonne-t-il.  Vous connaissez l’histoire.
– Mais bien sûr, puisque j’en ai fait partie moi-même.
– Impossible!  Vous êtes si jeune et si mignonne.  Je ne peux croire que vous ayez été mêlée de près à cette aventure, lui confie-t-il, étonné.
– C’est moi, la jeune dame de l’Église, lui chuchote-t-elle, près de son oreille.
– Vous!  s’alarme-t-il, la regardant, abasourdi.  Vous êtes la jeune dame Camille?
– Ne m’insultez pas en me désavouant, l’avertit-elle, d’un grand sourire, levant un doigt.
– Oh!  Mille perdoni, se confond-il en excuses, en s’agenouillant près d’elle.   Comment pouvez-vous être aux services de l'Église des Illuminées? affirme-t-il surpris, la main vers elle.   Cette coquette robe ne cadre pas du tout avec votre ordre.  Je ne peux pas croire que vous ayez sacrifié le regard de si jolis yeux.  Oh!  Pardonnez-moi, jeune dame, je m’égare à nouveau, termine-t-il, atterré par son audace.
– Vous serez pardonné, Jacob Jacobi, avec un récit chevaleresque pour ce banquet et deux jours à mon service, se délecte la jeune dame, en lui présentant sa main.
– C’est une demande juste qui vous honore, jeune dame, lui répond-il, en lui faisant un baise-main.
– Je vous raconterai le récit de dame Charmille et du chevalier Godard, se plaît-elle à ajouter, toute pétillante.
– Et vous allez me choyer à votre tour, s’étonne-t-il, retenant sa main.  Vous êtes vraiment différente, vous êtes d’une âme généreuse.
– Vous êtes trop flatteur, réplique-t-elle, d’une voix faible, embarrassée.  Oh! Voilà mon chevalier Rocambourg, s’alarme-t-elle, retirant sa main prestement, en voyant la silhouette familière s’approcher.
– Cet amuseur de la cour vous importune-t-il, jeune dame? leur lance Rocambourg, sévèrement.
– Rocambourg! s’exclame le troubadour, se levant d’un trait.
– Non, il me chante des ritournelles, lui répond-elle, en riant, les mains portées sur son cœur.
– Ne seriez-vous pas le Rocambourg de légende?  Celui des dix soldats de Calabrez? l’interroge le troubadour.
– Il n’est pas utile d’embarrasser la jeune dame avec une si triste et vieille histoire, lui répond-il, d’un ton neutre.
– De quoi s’agit-il? insiste-t-elle, se levant, intriguée et séduite.
– Vous avez là, jeune dame, le seul survivant des dix soldats ayant protégé le village de Calabrez.  Un haut fait héroïque d’il y a environ vingt-cinq ans.
– Passons, passons.  Venez, jeune dame, on nous attend, déclare Rocambourg, ennuyé.
– Poursuivez, affirme Camille, portant sa main sur le bras de Jacob.
– Un jour, entreprend le troubadour, en grattant quelques notes sur son luth.  Le village de Calabrez, dans une lointaine contrée, à l’ouest d’ici, fut agressé par une troupe de combattants sanguinaires. Menaçant femmes et enfants, faibles et vieillards.  Leurs hommes vaillants étant partis pour soutenir la guerre, c’était à l’époque de la reconquête de l’Empire des Illuminés par la Mamba Noire.  Passant par là, à tout hasard, un petit détachement de dix hommes, en mission de reconnaissance.
– Nous étions onze et c’était pour porter un message pour coordonner les attaques sur les trois fronts, précise Rocambourg, aigri par le timbre extravagant que le troubadour donne au récit.
– Le récit est en honneur et en mémoire aux dix qui y ont laissé leur vie, précise Jacob, jouant une mélodie triste.  D’un commun esprit chevaleresque, ce détachement fit l’impossible pour protéger le village.  On envoya un groupe de garçons courir pour demander l’assistance d’une troupe stationnée non loin de là.  Et pendant leur arrivée, les dix, et Rocambourg, ci-présent, ont refermé les portes du village, restant sur le seuil, à l’extérieur, pour combattre l’ennemi.  Durant 2 jours et une nuit, ils les ont repoussés, vague après vague d'attaque.
– C’était durant une seule nuit et ils y ont laissé leur vie de façon atroce, précise Rocambourg, d’une faible voix.

Camille aperçoit des couleurs tristes dans la silhouette du chevalier.  Émue, elle s’approche de lui et lui prend le bras, appuyant sa tête contre son épaule.  Insensible à tout ceci, épris par son récit, le troubadour poursuit.

– Au petit matin du deuxième jour, n’entendant plus les affres des combats, les villageois ouvrent les portes.  Ils y perçoivent un seul homme debout, l’armure couverte de sang. Le seul survivant du carnage, entouré par des centaines de corps tailladés, le sergent Rocambourg.  Vous avez là, jeune dame Camille, un formidable chevalier, un protecteur héroïque de la veuve et de l’orphelin.  Un héros comme il ne s’en fait plus, termine-t-il d’une voix tragique, appuyée par une douce mélodie.
– Le dernier homme est mort dans mes bras après que nous ayons vaincu, confie Rocambourg, d’une voix neutre.  En vérité, nous étions poursuivis par cette bande ennemie.  Nous voulions nous réfugier dans ce village, mais ils ont refusé de nous ouvrir les portes.  Il n’y avait aucune troupe près du village. Aucun garçon n’a été envoyé pour chercher secours.  Nous nous sommes défendus.  Il n’y a rien d’héroïque, seulement une histoire pour embellir la réalité, termine-t-il, sombrement.
– Il reste que vous avez empêché cette bande d’attaquer le village, précise le troubadour.
– Si ce n’avait été de nous, la bande ne serait jamais passée par là et le village n’aurait jamais été menacé.
– Mais, hésite le troubadour.  Le récit ne doit pas être aussi sinistre, lui réplique Jacob, confus.
– La vérité n’est pas toujours une bonne histoire, troubadour, lui confie Rocambourg.  Il faut des personnes comme vous pour l’embellir, pour donner espoir.  Mais il faut aussi en connaître la réalité pour ne pas l’oublier.
– Vous n’êtes pas retourné au village depuis, n’est-ce pas?  Vous devriez, suggère-t-il, suite au signe négatif de Rocambourg.  À l’entrée du village, vous trouverez dix tombes décorées de fleurs fraîches, remplacées tous les jours pour honorer ces hommes.
– Je compte sur vous pour ce banquet, affirme Camille, d’une voix affaiblie de tristesse, après un long moment de silence.  Sachez autant m’émouvoir et j’en serai ravie.
– Chère muse, vous m’avez inspiré et je saurai vous émerveiller, lui réplique Jacob.  Chevalier, je retiens la sagesse de vos paroles, ajoute-t-il sombrement, en les saluant bien bas.

Camille reprend son ombrelle, l’ouvre et le porte à son épaule.  Elle se laisse guider par Rocambourg, une main à son bras.  Il la conduit lentement à travers les jardins, prenant une pause silencieuse devant chaque petite fontaine en cours de chemin.


Vilmon

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