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04 décembre 2022 à 22:11:25
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Hors ligne Arsinor

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La Guerre des ego
« le: 07 juillet 2022 à 09:53:45 »
La Guerre des ego


Il faut absolument que je trouve un stage d’ici deux semaines sinon je ne sais pas ce qui arrive. J’ai fait la liste des offres de stage sur Internet, j’ai envoyé 27 CV et lettres de motivation qui démontrent par A+B la sincérité de ma motivation… J’ai attendu trois semaines. Maintenant, j’ai la liste des entreprises à relancer. Ça fait deux heures que je suis devant le téléphone.
Ça fait des jours que je passe des heures devant le té-léphone. C’est le supplice de l’après-midi. Le matin, je dors, pour fuir ; l’après-midi, je fais semblant de téléphoner ; le soir, je traîne ; et la nuit, j’attends le sommeil. J’appelle ça une recherche de stage.
Parfois, je décroche, mais je ne compose pas le numé-ro et j’attends que ça ne sonne plus. Ensuite je raccroche, navré, navré par moi-même. Tout à l’heure, j’ai essayé de composer le numéro, mais quand j’ai entendu la voix de la personne à l’autre bout du fil, ma gorge s’est tordue et j’ai raccroché. De temps à autre, je songe à téléphoner à mon amie Rachel mais je préfère à chaque fois reporter pour me focaliser sur quelque chose que je ne fais pas.
À 21 ans, je suis encore épouvanté par l’idée de télé-phoner. J’ai encore peur de ça. C’est lamentable. Je suis la-mentable. Je me lamente. Ce n’est pas le monde des vrais adultes qui m’effraie, ceux qui ont une responsabilité, ceux qui se la jouent « j’ai une personnalité » au moyen de toute une gestuelle et d’une mythologie personnalisée. Ce qui m’effraie, c’est plutôt le risque qu’on croie que je cherche à les imiter, que je veux faire comme eux, et que je n’y arrive pas malgré tous mes efforts. J’ai l’impression qu’on m’oblige à faire l’adulte pour pouvoir me le reprocher dans un deuxième temps.
Quant à ce que j’éprouve à l’idée non pas de donner mais de recevoir un coup de fil, inopiné, soudain, sans au-cune préparation, alors là… c’est au-delà de ce que je peux dire. Je ne ressens plus rien.
Avant de téléphoner, même à des gens de mon âge, je prépare toujours le début de ce que je vais dire, mot à mot, puis les thèmes et/ou questions à aborder. Je suis incapable d’agir si je ne m’organise pas minutieusement : prendre mon cahier de brouillon, tirer un trait, écrire le numéro à compo-ser, bien faire la phrase, m’entraîner à la dire avec l’intonation appropriée. Téléphoner à des entreprises, c’est le pire. Je suis là à leur demander je ne sais quoi. Le ridicule me guette, tapi, prêt à me sauter à la gorge.
La dernière fois, la phrase, c’était : « Bonjour, je suis étudiant en deuxième année d’école de commerce. [At-tendre que la personne dise « Oui ?...»]. Je suis à la re-cherche d’un stage de deux à trois mois et je suis particuliè-rement intéressé par votre offre de stage d’assistant de con-trôleur de gestion. » Je ne vous dis pas à quel point j’étais intéressé par ce stage d’assistant de contrôleur de gestion. Prévoir le chiffre d’affaires, établir le niveau des stocks et le nombre d'heures de production, signaler les écarts aux ob-jectifs et analyser les causes pour proposer des actions cor-rectrices. Pendant que je prononce mon texte, je me sens très efficace, et j’ai presque l’impression que ça va me lan-cer, que ça va régler mes problèmes. Qu’une fois à l’eau, l’eau devient bonne. Mais arrive le moment où mon interlo-cuteur veut en savoir plus ou me propose de contacter le responsable et tout bascule. Je raccroche, je me redéroule toute la scène dans la tête, et quand c’est terminé, je me sens détruit. Et pas question de rappeler le même numéro, bien sûr. Alors je barre le nom de l’entreprise sur ma liste des entreprises à relancer.
Parfois, je reprends le combiné et je parle tout seul, jouant la scène telle que j’aurais dû la jouer. Au début, c’était censé être un entraînement. C’est devenu une com-pensation fantasmatique.
Bon.
Il va falloir s’y mettre. Ça va faire deux heures et de-mie que je suis devant le téléphone. J’ai commencé à 14 heures. Il est 16h22. Les entreprises ne sont plus joignables après 17h30. Il faut que je me dépêche. En fait, après 17h30, c’est peut-être encore pire : je risque de tomber di-rectement sur les personnes importantes. En plus, demain, c’est samedi. Les entreprises seront fermées et je n’aurai rien fait de la semaine. Toutes fermées, sauf la grande dis-tribution qui vous téléphone toujours le samedi pour vous prendre au dépourvu et voir ce que vous avez dans le ventre. Mais je tergiverse. C’est bel et bien à moi de télé-phoner.
Plus j’attends, plus le temps passe. Plus le temps passe, plus je m’engage dans la crainte d’appeler les entre-prises. Plus je suis engagé dans cette crainte, plus je deviens à mes yeux quelqu’un de prostré, expectatif. Plus je suis prostré, plus il m’est difficile de contredire cette évidence qui ne cesse de se solidifier. Et plus il m’est difficile de contredire cette évidence, plus il m’est impossible de de-mander un stage. Et plus le temps passe…
Si au moins j’étais obligé de le faire, je le ferais, de mauvaise grâce. Je n’aurais pas besoin de justifier mes in-tentions. On dirait : « Le pauvre, il fait ce qu’il peut, il est obligé... » Mais non. On considère que j’ai choisi de faire un stage. J’ai choisi de faire un stage parce que j’ai choisi une filière qui inclut des stages dans son cursus de formation. Si je ne suis pas content, la porte est ouverte, et CQFD, CQFD à mon propos. Je suis obligé non pas parce que quelqu’un m’oblige, mais parce que tout le monde m’oblige à m’obliger. On me force et on me responsabilise en même temps. On exige de moi que j’assume des choix qui ne sont pas les miens.
Je préférerais le Conseil de Discipline, tiens… Oui, parce que si je n’ai pas de stage dans deux semaines, le Di-recteur de l’École me convoque à un Conseil de Discipline. Je viens de recevoir un mail qui dit ça, signé par l’assistant de la Responsable des Stages. Ce Conseil de Discipline, en dépit de sa terminologie de lycée, m’attire. J’ai presque en-vie d’en subir un. Au moins ça officialiserait la situation. Ça débloquerait quelque chose. Le problème serait sur la table. L’Administration serait au courant de mon existence, ma spécificité.
Tu parles. C’est un fantasme, ça encore.
En réalité, le Jury condamnerait ma négligence et ma paresse. C’est le mieux qui puisse m’arriver, car si je me tra-his, que je finis par avouer que je ne supporte pas ma filière, que je ne veux pas faire de stage ni me retrouver nez à nez avec des responsables, je suis viré de l’École pour absence de motivation. Pour intégrer une telle École, le candidat doit montrer à un jury qu’il est motivé. S’il n’est plus moti-vé, l’École n’a plus de raison de le garder.
Il y a un problème mais ils refuseront d’en prendre acte. Je sais bien qu’ils ont besoin de se défouler chaque année, de dénicher un nombre suffisant de boucs émissaires à humilier en public. Ça leur permet de faire semblant de déduire que tous les autres étudiants ont un comportement satisfaisant et que par conséquent l’École fonctionne bien, globalement. Et que les dysfonctionnements ne viennent pas d’eux, mais de l’extérieur, c’est-à-dire des étudiants qu’ils n’auraient pas dû recruter. Ça les rassure. C’est de l’auto-manipulation basique.
Si je leur livrais cette analyse, ce serait la porte assu-rée.
De toute façon, le Jury, je le mets dans ma poche. C’est bien ce que j’ai fait à l’entretien d’embauche : je les ai mis dans ma poche, avec leur test psychologique qui arrive avec ses gros sabots en passant par la Lorraine. Le Conseil de Discipline, je vois la scène d’ici. Ils sont six, assis der-rière une table, sur une estrade : le Directeur, la Responsable des stages, son assistant, le Responsable de l’option, son as-sistant, et un étudiant. Pourquoi un étudiant dans le Jury ? Parce qu’il a été reconnu que sa présence était déstabili-sante, d’où une efficacité accrue du dispositif d’intimidation. Le but est d’amener l’étudiant convoqué à se justifier sans fin et à avouer dans ses derniers retranche-ments qu’il n’est pas fait pour les métiers du commerce. S’il a le malheur d’exprimer cette idée, sincère ou pas sincère, paf ! c’est l’exclusion. S’il résiste à la pression et parvient à garder bonne contenance, il ne récolte qu’un blâme.
Me voilà devant eux, debout, conscient qu’ils ont cal-culé propos, tactique et disposition du mobilier dans le but de m’impressionner, de me pousser à la faute et de me faire perdre la face. Je me vois déjouer les pièges, répondre so-brement, efficacement et humoristiquement à chaque at-taque.
Avant de déclarer ouvert le Conseil de Discipline, pour installer le piège destiné à ma chute, le Directeur me donnera une Bible et me demandera de jurer dessus, ce qui est interdit en France. Pas question que je me plie à cette manipulation basique. J’ai d’ailleurs d’ores et déjà préparé une réponse, que j’adresserai au Directeur en négligeant les autres du regard. Si quelqu’un me coupe la parole pour m’empêcher de parler, j’attendrai la fin de sa phrase, je ne répondrai pas et je continuerai mon discours. C’est impor-tant pour pouvoir dire ce que j’ai à dire.
« Vous pensez que je ne vais pas prendre au sérieux ce serment et que je vais jurer de dire la vérité, toute la véri-té. Ce serait mordre à l’hameçon. Nous ne siégeons pas dans un tribunal malgré le dispositif parodique que vous avez mis en place. Vous ne disposez pas de la légitimité re-quise pour m’imposer cet acte et le rendre significatif. Votre tentative d’intimidation est trop explicite pour fonctionner avec moi. Je ne jurerai pas et je ne jugerai sur rien car ce se-rait vous laisser supposer que d’habitude, quand je ne suis pas sous serment, j’ai pour habitude de mentir. Ce serait disqualifier ma parole passée. Ce serait me faire accepter l’idée selon laquelle ma propre parole est susceptible d’être mise en doute. Ce serait me dégrader à mes propres yeux, m’affaiblir, et faire de moi une proie facile pour l’entreprise de démolition que vous envisagez aujourd’hui. Le fait que vous tentiez de me manipuler de la sorte prouve votre manque de finesse, ce en quoi vos personnalités se trouvent en phase avec celles de vos étudiants. Vous n’essayez pas de régler un problème mais de culpabiliser l’individu qui rencontre des difficultés. J’appelle ça massacrer les pro-blèmes. Cela vous permet de vous innocenter et de vous faire croire à vous-mêmes que ce genre de pression est effi-cace et sert à faire éclater la vérité, alors que tout ce que vous entendez à la fin de vos Conseils de Discipline, c’est le produit de votre manipulation. En réalité, si vous exerciez votre profession de manière satisfaisante, concrètement, puisque vous idolâtrez cet adverbe, vous auriez dû m’apprendre à chercher un stage. » Ensuite, je balance la Bible par la fenêtre, du deuxième étage, sur le boulevard, et je déclare : « Et là, le Conseil de Discipline est ouvert. »
Ils ne pourront pas m’exclure de l’École pour cet acte de bravoure anodin, qui m’ouvrira la voie de la liberté d’expression pour le reste de mon supplice et me délivrera de l’obligation de me comporter normalement, c’est-à-dire de me soumettre. Il me suffira par la suite de jouer serré. Je suis bon en situation de crise.

Tu parles.
C’est encore du fantasme, ça.
Dix contre un que j’arriverais à la cheville de l’ingéniosité nécessaire pour me défendre. Et puis, si je vais trop loin, je risque des sanctions. Ils pourraient se dire : « Il ne joue pas le jeu. » C’est bien la peine d’effectuer 4 sur les 5 années du cursus pour finir expulsé, à la rue ! Quel échec ce serait ! Tout ça pour rien ! Thank you for coming!
Plus j’avance dans les études et dans les années, plus le diplôme devient indispensable pour justifier ces années perdues dans l’espoir d’obtenir ce diplôme. Plus je m’engage, plus il est coûteux de me désengager. Au prix que je fais payer les frais de scolarité à mon père, 6 000 eu-ros l’année, je n’obtiendrais aucun diplôme à la clef et je ne disposerais d’aucune excuse devant les recruteurs ? Je ne suis bon qu’en situation de crise, mais quand même. Ce se-rait inadmissible et aucune entreprise ne m’embaucherait.
Je me demande pourquoi je suscite volontiers les si-tuations de crise, d’ailleurs… Ce doit être pour éviter les si-tuations normales.
En situation normale, je panique. Quand on me parle, comme ça, sans enjeu clarifié, normalement, comme ils di-sent, je ne sais pas ce qu’il faut faire, je ne sais pas ce qu’il faut rétorquer pour rester dans les normes et répondre de façon adaptée aux attentes sociales afférentes au rôle que je suis censé m’être moi-même choisi de façon responsable et en toute conscience de mes qualités et de mes points d’amélioration…dixit le livret de développement personnel et professionnel de l’Élève. Je sais que je dois répondre des choses banales mais pas trop, sur un ton sympathique, avec le sourire. Mais je n’y arrive pas. On ne m’a pas appris à être normal. Je suis venu dans une École Supérieure de Com-merce pour apprendre à être normal, pour apprendre à vou-loir travailler dans une entreprise. Mais justement, ce n’est pas enseigné. C’est un prérequis. J’ai mis six mois à m’en rendre compte. Ensuite, il était trop tard : je m’étais engagé.
Ça m’a toujours à la fois amusé et terrifié, la descrip-tion de la vocation des ESC : L’École Supérieure de Com-merce de Montpellier a pour objectif de former ses Élèves aux diverses fonctions du Commerce, de la gestion et du Management en environnement national et international. Ne me demandez pas pourquoi il y a une majuscule à Com-merce et Management, et pas à gestion. Ce doit être une question de prestige. Sur les plaquettes de promotion, c’est encore plus grandiloquent. Former des citoyens entrepre-neurs de la planète monde, c’est former, par un programme d’enseignement supérieur de niveau master, des femmes et des hommes animés par l’esprit d’entreprise et empreints d’une forte volonté de réalisation personnelle et de réussite professionnelle. Dans un contexte exigeant d’ouverture in-ternationale, l’École communique un savoir et un savoir-faire dans les principes et les technologies du management et favorise, dans sa pédagogie, le développement des quali-tés humaines et éthiques, le pragmatisme comportemental et le sens des responsabilités. Elle prépare ainsi des acteurs compétents et responsables pour les entreprises et les orga-nisations et contribue au progrès économique et social des sociétés et territoires où opèrent ses diplômés. Et c’est le même texte et la même pompe pour toutes les ESC. La même pompe, vous dis-je. Ça me fait penser au discours de bienvenue du Directeur, le Jour de la Rentrée, devant l’amphi plein à craquer, micro à l’appui. On aurait dit André Malraux prononçant le transfert au Panthéon des cendres de Jean Moulin. Invraisemblable. La première fois que j’ai en-tendu ce genre d’allocutions abracadabrantes, je me suis vraiment demandé où j’étais tombé. Quand on compare leur idéal du jeune cadre dynamique multicompétent, supermo-tivé et hyperflexible avec la réalité de l’étudiant, sa grossiè-reté intellectuelle, son manque de culture et d’épaisseur humaine, il y a comme un décalage.
Il est 16h45. Je me demande si les entreprises sont encore ouvertes, à cette heure-ci, un vendredi après-midi. Au moins, j’aurais bien mérité mon week-end, avec toutes ces péripéties… Qu’est-ce que le masochisme, en somme ? Les psychanalystes disent que les masochistes trouvent leur plaisir dans la souffrance. Mais c’est faux. Ils sont fascinés par la catastrophe comme l’Américain est fasciné par les films-catastrophe. Et après, on vous dresse des diagnostics et on vous envoie en psychanalyse parce que vous avez des blocages. Des blocages contre quoi ? Des blocages pour ne pas devenir comme tout le monde, parce que c’est impos-sible. La bêtise humaine règne en maître et si vous êtes in-telligent, c’est que vous avez un problème. Un problème ur-gent à régler. En tout cas, vous ne trouverez pas votre place au sein de la société et vous ne gagnerez pas beaucoup d’argent, c’est sûr. Ça tombe bien, vous n’aimez pas l’argent. Ils me trouvent lamentable, mais moi aussi je les trouve lamentables.
La différence, c’est que ça ne leur fait rien. Ils ont confiance en eux. Ils ne peuvent pas imaginer que quelqu’un de respectable puisse les critiquer. La confiance en soi permet de disqualifier tout émetteur qui critique l’idéologie dominante. Il est bien connu que les critiques viennent des losers et que c’est à ça qu’on les reconnaît. Re-jeter la critique a priori est un pilier de la culture des étu-diants ESC. Et bien sûr, personne ne se risque à critiquer, de peur de passer pour un loser. Oh bien sûr, les critiques, ce n’est pas ce qui manque. Mais elles ne portent jamais sur l’essentiel. C’est toujours tel prof qui a été vache ou le per-sonnel qui est à côté de la plaque.
C’est une grosse valeur des Écoles de Commerce, ça, la confiance en soi. C’est la qualité qui permet d’aller de l’avant, de prendre des initiatives et de réaliser des projets ensemble. On vous recrute sur votre capacité à développer la confiance en soi, test psychologique à l’appui. C’est que les ressources humaines sont une véritable science, fondées sur une large et profonde expérience de la connerie hu-maine.
Attention, c’est tout un travail sur soi, la confiance en soi. On n’a pas idée. Les stages, par exemple, c’est essentiel pour la confiance en soi. Les travaux en groupe, c’est essen-tiel pour la confiance en soi. L’investissement dans une as-sociation, c’est excellent pour la confiance en soi. Et pour l’épanouissement personnel. À l’ESC, la confiance en soi, ce n’est pas un leitmotiv, c’est une répétition psychopatho-logique. Un totem. Baisse la tête, doute de toi, remets-toi en question, ou même, pose une question et on t’écrasera en public avant que tu comprennes ce qui vient de t’arriver. Il ne faut pas poser de questions. Il faut dire qu’il faut poser des questions mais il ne faut pas poser de questions. Seuls les losers posent des questions, au lieu d’affirmer leurs opi-nions avec assurance et fermeté comme indiqué par la Res-ponsable du Département pour le Développement Personnel et Professionnel de l’Elève, à moins qu’il ne s’agisse du Responsable du Département de l’Intelligence Émotion-nelle, sic.
Une fois que tu as posé ta question, pour remonter ton image, tu peux toujours courir. Les potaches sont trop heu-reux d’avoir repéré un bouc émissaire fédérateur pour pro-duire de la cohésion sociale et du cool. Ils ne lâcheront pas prise. D’où le pouvoir du bouche-à-oreille et de la toute-puissance du système de réputations cramponnées à chaque étudiant. Ça jacasse ferme dans les couloirs, dans les soi-rées, et jusque dans les amphis pendant les cours, où la cla-meur entre en rivalité avec le cours du prof au micro et se met à le couvrir, malgré les protestations incessantes et pi-toyables de ce dernier. On pourrait croire que cette pratique de diffamation systématique, diffuse et camouflée, contre-dit le cool obligatoire. Au contraire, ça le renforce. Parce qu’il y a un temps pour s’énerver contre le bouc émissaire de façon légitime et bien compréhensible, et un temps pour être cool avec les copains. Les deux moments sont en dia-lectique.
Les conséquences coulent de source. Si ton image est lamentable, personne ne t’écoutera, on ne te répondra pas, on se sourira entre soi quand tu parles, et dans ton dos on s’acharnera à exprimer la marque de son mépris pour toi et à inventer des anecdotes, des potins.
Le potin le plus invraisemblable à mon sujet était d’une futilité extraordinaire. D’après cette rumeur, qui a fait, m’a-t-on assuré, plusieurs fois le tour de Sup de Co, un jour que je lisais un livre à la bibliothèque, je me serais pris les doigts dans les chaussures, si bien que je serais rentré chez moi dans la position qu’on laisse à l’imagination de chacun. L’année suivante, on en riait encore. D’ailleurs, pour la Grande Soif de Fin d’Année, des élections ont été organisées pour nommer le mec le plus cool, la fille la plus sexy, le bidule le plus truc, le machin le plus bidule et le Paumé de l’année. Et j’ai remporté le concours. Or, je ne connaissais pratiquement personne. C’est-à-dire que j’ai été élu par des gens qui ne me connaissaient pas, mais qui avaient seulement entendu parler de moi. Au lieu de venir me dire en face qu’ils me trouvaient débile, ils avaient voté contre moi dans leur coin. Et durant la soirée, le président du BDE avait recueilli des histoires drôles qui couraient sur mon compte et les avaient lues, au micro, dans l’hilarité gé-nérale.
Je ressentais de la haine. Je me croyais alors très fort. Je me croyais au-dessus de tout ça, au-dessus du mépris dont j’étais l’objet. Je m’imaginais que cette coalition, c’était le signe de ma supériorité, et même une sacrée chance. Le signe que je n’étais pas comme eux. Je m’imaginais que j’étais capable de capter les ondes néga-tives et de les inverser en énergie positive, dans le genre de Baudelaire : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». Ne suis-je pas l’alchimiste, celui qui transmute la souffrance en joie ? C’était compter sans l’usure. Ils t’ont non pas à l’argument ou à la rhétorique, mais à l’usure.
Autrefois, je croyais que, pour avoir raison, il fallait argumenter. En prépa, on avait tenté de m’apprendre à comprendre un point de vue, à produire des contre-arguments, à organiser un discours et à le formuler avec clarté. En prépa, j’avais l’impression de m’améliorer. Toute cette objectivation scientifique formait une armure pour mon petit cœur hurlant. J’avais fini par croire que, dans la vie, ce serait en argumentant que je ferais avancer les choses et que je me ferais accepter. Et que finalement, je trouverais ma place dans ce monde. C’est ce que j’appelais réussir.
Chimère que cela. Pour avoir raison, il n’y a qu’un moyen : l’usure. Répéter cent fois la même chose, avec toutes ses tripes à l’air, toute sa divine bêtise, toute sa con-fiance en soi !
Je le connais, le vrai nom de cette fameuse confiance en soi : c’est le déni du désir de dominer le bouc émissaire et de le réduire métaphysiquement en bouilli. Il y a deux conditions. Si tu ignores ta perversité et si tu collabores, alors tu auras confiance en toi. Car il faut collaborer, aussi. Les étudiants se serrent les coudes pour s’augmenter la con-fiance en soi. La confiance en soi est assortie d’une indul-gence pour la perversité de ceux qui ont de l’indulgence pour la perversité. Si tu joues le jeu, t’as tout compris. Le jeu tacite de ceux qui ont la confiance en soi. Si tu dis que je suis bien, je dirai que tu es bien. Si tu ne joues pas le jeu, c’est le rejet. Si tu protestes, c’est que tu ne joues pas le jeu. C’est injuste, mais c’est comme ça. Et être rejeté par des gens qui ont la confiance en soi, je peux vous assurer que c’est ingérable. Devant des gens qui écoutent et argumen-tent, tu peux éventuellement te défendre. Devant la con-fiance en soi, tu ne peux rien, sinon t’enfoncer tant et plus. Car tout sera retenu contre toi.
Ceux qui ont la confiance en soi sont sûrs d’avoir rai-son quoi qu’il arrive, puisque avoir raison signifie rejeter les gens qui mettent en cause leur supériorité. Or, la supériorité métaphysique, c’est l’objet de désir par excellence, c’est ce pour quoi on vendrait ciel et terre. Ceux qui argumentent manifestent la présence d’un doute, puisqu’ils pensent et tentent de sortir d’eux-mêmes, d’aller au-delà. À Sup de Co, si tu réfléchis, c’est que tu doutes de toi. Tu ne tiens pas la route.
Le seul moyen de t’intégrer, à Sup de Co, c’est de re-pérer les gens qu’il faut mépriser. Ce n’est pas difficile : ce sont ceux que les autres méprisent. Il suffit de suivre. Le pouvoir de nomination revenant à quelques leaders d’opinion trop top super en vue. Si tu méprises les bonnes personnes, les gens normaux te reconnaîtront comme un des leurs et tu recevras de la reconnaissance sociale. On te dé-roulera le tapis rouge quand tu sortiras une connerie. Sinon, tu es candidat à l’élection du Paumé de l’année. Il y a une place à prendre chaque année, tout exprès. Avoir un Paumé de l’année, c’est dans la logique de la culture Sup de Co. Il y a les winners et il y a les losers. Le roi des winners est le Président du BDE et le roi des losers est le Paumé de l’année.
Les plaquettes de présentation des ESC racontent une autre histoire, bien entendu. Exemples à l’appui, elles chan-tent la gloire d’un monde tolérant, ouvert, riche de ses dif-férences, dynamique, motivé, engagé, entreprenant, sérieux mais sympa, entretenant une saine émulation, jonglant entre les concepts et le terrain. L’excellence, en toute simplicité. On en rit mais on devrait en pleurer. Ce mensonge sans scrupule, rageusement publicitaire, vise, sur le plan de la communication extérieure, à attirer les candidats et, sur le plan de la communication intérieure, à renforcer la con-fiance en soi des étudiants. Sup de Co, j’ai testé pour vous.

Quand je pense que je suis censé me déguiser en en-cravaté pour l’entretien, je me dis que je n’arriverai jamais à décrocher ce téléphone. On ne sait jamais. Ça pourrait mar-cher et je devrais alors passer un entretien, avec ce corps.
L’apparence est une condition nécessaire de la réus-site sociale. « Vous serez jugés sur votre apparence », répète la Responsable du Département pour le Développement Professionnel et Personnel de l’Élève chaque fois qu’elle prend la parole. Les professionnels des ressources humaines n’en sont plus à prendre acte de cette injustice, ils en sont à la justifier, et à l’enseigner. La réalité du jugement par l’apparence est érigée en fatalité et en idéologie. C’est comme la phrase : « On n’a qu’une occasion de faire bonne impression » et encore « dans un entretien d’embauche, le recruteur se fait une idée de vous dans les quinze premières secondes. » Lorsque ces phrases sont des avertissements, il y a seulement information et il faut en prendre acte. Mais ce ne sont plus des avertissements, ce sont des justifications. Les recruteurs le disent eux-mêmes. Je juge sur l’apparence et je l’assume. Que puis-je faire contre ça ?
Je me souviens de mon premier travail de groupe, en première année. J’étais alors totalement inexpérimenté et j’ignorais qu’il fallait montrer qu’on est cool, qu’on a des tripes, et répéter grâce à la force de conviction plusieurs fois ce qu’on a dans le ventre pour avoir raison, se faire des rela-tions et construire un réseau qui permettent de trouver des partenaires et des clients.
Nous devions traiter un cas de marketing. J’aimais bien les profs en général et j’en admirais certains, dont ceux de marketing. C’est ainsi, j’aime bien les gens intelligents. J’ai toujours l’impression qu’ils pourraient me tirer de là. Le marketing m’intéressait. Ses techniques d’enquêtes, sa place dans l’entreprise, sa démarche de chercher à déterminer ce que les consommateurs désirent pour concevoir les produits adaptés à leurs besoins, son objectif déclaré d’acheminer ces produits vers les consommateurs au bon prix, à la bonne place, avec le bon packaging, le bon vendeur, le bon ache-teur, au bon moment : toute cette rationalité systémique, clairement orientée vers la maximisation du profit à long terme de l’entreprise me comblait. Rien ne me plaisait plus que ce pragmatisme imparable et d’une admirable cohé-rence. En étudiant les cours de marketing, j’avais l’impression de m’améliorer, de progresser, de comprendre le monde. Mais il était dit que j’allais déchanter dès le pre-mier travail en groupe.
Ce jour-là, les discussions allaient bon train depuis vingt minutes. Moi, je ne disais rien. J’attendais, impatient, et j’enviais cruellement tous ces gens qui avaient l’art de faire passer les broutilles pour des concepts essentiels. Je voulais faire comme eux, je m’en savais incapable. Quand je parle, je fais passer les concepts essentiels pour des brou-tilles. J’avais conscience de mon immaturité émotionnelle et je savais, depuis les résultats du test pour l’introduction du programme de développement personnel, que je devais surmonter mon manque de confiance en moi et m’entraîner à prendre la parole une fois par jour. Alors comme personne ne semblait avoir l’intention de commencer le travail ni de savoir comment aborder le cas de marketing en question, j’ai pris la parole, et j’ai dit que Descartes préconisait de di-viser un problème en sous-problèmes, et qu’on pourrait es-sayer d’analyser l’énoncé pour commencer à se mettre au travail.
Je ne crois pas que cette parole fût d’une originalité, ni d’une profondeur, ni d’une complexité, ni d’un sim-plisme, ni d’une bêtise, ni d’une vanité extraordinaire. Ils se sont regardés, sidérés, ont eu le même petit ricanement, ou plus exactement une brève et discrète expiration par le nez qui signifiait leur satisfaction d’avoir repéré le bouc émis-saire à si peu de frais, et ont continué à parler de leur der-nier week-end. En même temps, une fille a fait « Han ! », mi-scandalisée, mi-navrée de voir que j’en étais encore là. Une autre, compréhensive, maternelle et soucieuse d’atténuer ma disgrâce, m’a confié à voix basse, comme pour m’expliquer ce qui venait de se jouer sans entraver le sacro-saint mécanisme relationnel qui se déroulait devant mes yeux effarés : « Tu sais, Nicolas, si c’est pour parler de Descartes, tu peux retourner en fac de philo. » J’ai bien sen-ti que si j’avais continué à parler, j’aurais aggravé mon cas.
Au moins, elle savait que Descartes était classé en gé-néral parmi les philosophes.

Ça va faire trois heures.
Eux au moins, ils n’ont pas peur de téléphoner. Ils ont la confiance en soi.
Ils me font peur. J’ai peur des gens. J’ai peur des gens normaux.
Quand je pense à « gens » ou à « normal », je vois une foule qui se ferme sur moi pour me tuer. Les gens normaux persécutent les déviants. Après, les psychanalystes vous ex-pliquent doctement que les déviants sont paranoïaques, schizophrènes, sadiques, masochistes, pervers ou névrosés, au choix. Mais les catégories psychanalytiques sont des in-sultes élevées au niveau de la Sorbonne. En réalité, ce sont les violences symboliques qui produisent les troubles men-taux chez leurs victimes. Sous prétexte de faire prendre conscience aux victimes la nature paradoxale de leurs pul-sions dans le but de les apaiser, la psychanalyse accuse les victimes d’être leurs propres bourreaux ; dogme paradoxal et pervers. Les psychanalystes sont convaincus que ce para-doxe est d’autant plus vrai qu’il scandalise ceux qui l’entendent. Plus vous mettez du cœur à le contester, plus cela signifie que vous ne voulez pas l’admettre. Et moins vous l’admettez, plus c’est vrai. Cette rhétorique manipula-toire permet de verrouiller le dogme et de disqualifier la contestation. La psychanalyse est un trident qui permet aux victimes de se mutiler symboliquement avec enthousiasme, sous l’œil de la malveillance implacable du psychanalyste. Freud parlait de neutralité bienveillante. Moi, je parle de malveillance implacable. Il s’agit pour le thérapeute de se draper dans la bonté passive, l’autocélébration incessante et de laisser l’inéluctable chute se produire devant sa face comme au spectacle. Criez à l’aide et le psychanalyste vous expliquera que ce qui est intéressant, c’est de comprendre ce qui se cache derrière ce cri, quelque chose d’inavouable, de névrosé, pervers. Aussi la cure psychanalytique permet la continuation du supplice imposé par la collectivité en inci-tant la victime à tout raconter, à raconter sa rancœur, son horreur de vivre et à la persuader que cette horreur de vivre est la source du mal. Peu importe la réalité, dit la psychana-lyse. Ce qui compte, ce sont les représentations, qu’il s’agisse de souvenirs ou de fantasmes. Le relativisme absolu de la psychanalyse nie toute capacité du patient à se rallier à la vérité, à faire référence à l’objectivité, à appartenir au monde. Le patient est discrédité, exclu. S’il prétend que quelqu’un lui a fait du mal, cela signifie qu’il exprime un fantasme qui révèle un désir inconscient d’être persécuté. L’enjeu devient alors de partir à la recherche de la cause re-foulée de ce désir. Le patient s’interroge avec anxiété, ne trouve pas. Plus il ne trouve pas, plus il se persuade qu’il est incapable d’honnêteté. Plus il se persuade qu’il est malhon-nête avec lui-même, plus il se discrédite à ses propres yeux. La psychanalyse persuade le blessé de s’autodétruire et lui fournit l’outillage conceptuel lui permettant de « faire le travail lui-même », comme il est dit dans Huis Clos, de Sartre, où les personnages, enfermés en enfer, se persécu-tent entre eux, le bourreau étant absent pour « économie de personnel ». Mais ce n’est pas une économie de personnel : c’est un refus des auteurs des violences symboliques de se percevoir comme tels. Tandis que la psychanalyse fournit à la société l’attirail paradoxal lui permettant d’entériner la norme comme légitime, elle permet au bouc émissaire de s’achever lui-même, de donner raison à la société, de renon-cer à lui-même et de fournir les aveux permettant d’achever l’unité collective contre elle-même. Pour maintenir l’ordre social, la société persécute les individus trop libres jusqu’à les rendre fous et les envoie en psychothérapie pour les sa-crifier. Là encore, la psychanalyse, j’ai testé pour vous.
Bien entendu, si je refuse de retourner en psychana-lyse pour parler à un mur, ce n’est pas non plus à mes cama-rades de Sup de Co que je vais raconter ce genre d’états d’âme. Premièrement, parce qu’une fois sortis de ce qui leur est arrivé à la dernière soirée ou style, ils refusent toute dis-cussion. Deuxièmement, surtout, parce qu’ils seraient trop heureux de constater à quel point je ne suis pas adapté et à quel point ils ont eu raison de m’avoir élu Paumé de l’année, c’est-à-dire Bouc Émissaire suprême de la promo-tion. J’évite de leur donner des bâtons pour me faire battre, car ils s’en servent toujours. Je les considère comme déjà suffisamment armés pour m’achever sans mon aide il est vrai précieuse, s’agissant de persécution.
Pas question non plus de raconter mes problèmes à mes parents. Ils ne sont pas réceptifs à mes confidences qu’ils minimisent, pensant que c’est de mon âge, voilà tout, que c’est un mauvais moment à passer, une initiation sans doute pour devenir un vrai adulte. Mais si j’insiste, si j’arrive à mes fins, si je parviens à les convaincre de la gravi-té de ma situation, ils angoissent, font pression sur moi pour m’obliger à gérer leur angoisse en réglant mon problème dans la précipitation, ce en quoi ils m’accablent plus encore. Et puis, ils sont trop contents que j’aie pu décrocher Sup de Co. Ils souhaitent trop me voir réussir. J’ai besoin de ce di-plôme pour racheter ma honte d’exister. Si je leur disais à quel point cette vie me fait horreur, que j’ai été élu Paumé de l’année et à quel point je le mérite, ils seraient conster-nés. Ils en veulent pour leur argent. C’est bien compréhen-sible. Je n’ai pas vraiment le droit de leur faire sentir que leurs 18 000 euros me jettent dans l’abîme. Dans l’abîme, c’est le titre que je recommanderai à mon biographe, ça… Dans le gouffre, pas mal aussi.
Mais voilà que je parle seul. Au début, je méditais en regardant le téléphone, puis j’ai fait des mimiques et je me suis mis à parler.
Je me révolte dans le vide. Ce n’est pas en gromme-lant que je vais décrocher ce sacré combiné.
En fait, pour avoir le courage de m’exprimer au télé-phone, il faudrait que je tombe sur quelqu’un de réellement compréhensif.
Non. Compréhensif, c’est mièvre, c’est tolérant.
La tolérance, quelle blague. C’est mieux que l’intolérance certes, et c’est même diamétralement opposé. Mais c’est sur le même cercle. Le cercle de la confiance en soi, de la suffisance et des idées reçues. On ne « tolère » que ce qu’on peut interdire. Tolérer, c’est rejeter, de ma-nière subtile et acceptable par la société et par l’hypocrisie, Imperatrix Mundi. « Viens, petit étranger pittoresque et inof-fensif, puisque nous te tolérons. Tu peux t’asseoir dans un coin si tu ne fais pas trop de bruit. Nous te tolérons car nous sommes des gens bien. Ah là là ce que nous sommes bien ! Non seulement nous sommes mieux que les gens que nous tolérons, mais en plus nous avons le chic de ne pas le leur dire pour ne pas les vexer ! Nous sommes dans le respect des différences de chacun. » C’est très exactement ça, être cool. Ne pas taper trop visiblement sur le bouc émissaire et se féliciter de cette retenue avec un petit sourire complice, comme quand on réprimande un enfant paternellement.
Au moins, je ne peux pas reprocher aux étudiants de l’ESC de s’embarrasser de tolérance. Ils considèrent mon étrangeté comme si outrancière qu’ils se sentent obligés de réagir et de remettre les choses à leur place quand je mani-feste mon existence, quitte à transgresser leur sacro-sainte tolérance pour la bonne cause.
Je n’ai pas besoin d’être toléré. Je veux être compris par quelqu’un qui ne s’arrêterait pas à l’apparence, et qui ne se contenterait pas de rappeler dix fois par mois qu’il est to-lérant, qu’il est pour la différence, l’entente entre les peuples et la paix dans le monde. Moi, j’appelle ça de l’humanisme narcissique.
S’afficher humaniste, c’est si agréable, si naturel quand on est entre soi... Mais il ne faut pas faire l’humaniste, il faut faire humaniste. S’afficher humaniste, c’est la porte ouverte à toutes les dérogations. Tout alors devient dérogatoire. C’est facile d’accepter les petites dif-férences. Les gens croient que nos différences, nos jolies différences du dicton « Il faut de tout pour faire un monde », sont les vraies différences. Mais en réalité, sans le savoir, ils parlent des petites différences. Toi tu aimes la glace à la vanille, toi tu préfères la glace au chocolat. Ça, c’est une petite différence. À chacun sa personnalité. Mais que survienne un fou en train de déguster une glace au ca-fard, et là, la véritable tolérance est mise à l’épreuve !
Il faudrait en fait que je tombe sur quelqu’un qui ne se choque pas au premier détail. Quelqu’un qui réagisse à ce que je dis, et non à l’image qu’il se fait de ce que je suis.
Ce que je suis ! Combien de fois ai-je été qualifié par les étudiants de Sup de Co au bout de vingt secondes ! Comment réagir à ça ? Comment contester ? Car en effet, qui suis-je sinon mon apparence, aux yeux de la confiance en soi ?
Je souffre… mais la vérité salvatrice ne s’élance-t-elle pas du gouffre de la souffrance ?...
Un jour, j’ai parlé comme un visionnaire. Il y avait des amis de mes parents dans le salon, j’avais 15 ans. C’était une soirée, avec dîner et apéritif.
Mes parents considéraient leurs amis comme leurs juges, ceux qui donnent la reconnaissance sociale suprême. Ils étaient « des relations », quelque chose d’une impor-tance bien supérieure à ce que je pouvais imaginer. C’étaient les personnes les plus importantes de mon environnement, celles qui donnent et retirent la honte d’exister. Je devais absolument leur montrer que j’étais quelqu’un de bien. C’était un absolu.
Quand ma mère m’annonçait une « soirée avec des amis », je mourrais de peur, épouvanté d’espoir. Pendant la soirée, je mourrais aussi du désir de prendre la parole pour dire quelque chose qui me réhabiliterait et m’inverserait, in-verserait tout le mauvais en bon. Le mécanisme était tel que mes parents eux-mêmes devenaient des relations, et que leur parler devant les relations, c’était me mettre à l’épreuve pour vérifier si j’avais le droit de vivre ou pas. Mais aucun d’eux ne prêtaient attention à ma présence. Mon père faisait comme si je n’existais pas et bornait mon rôle à apporter le pain ou le sel. Je m’exécutais, meurtri de me voir identifié à ce rôle mineur, car je ne pouvais refuser sans que les rela-tions pensent que j’étais un petit morveux d’adolescent ré-volté qui ne sait même pas s’exprimer correctement et se met en colère comme un enfant pour une broutille. Je pas-sais la soirée à guetter l’instant de grâce qui allait établir mon génie à la Face du monde, sans jamais le trouver, bas-culant sans cesse entre peur panique d’être interrogé et désir brûlant de prendre l’initiative de la parole.
Pendant un silence, un invité m’a demandé sans pré-venir : « Et toi, Nicolas ?… Qu’est-ce que tu voudrais faire plus tard ? » Ce n’était pas la première fois ni qu’on me po-sait cette question ni qu’on me la posait dans des circons-tances aussi humiliantes. D’habitude, je me laissais avoir et je répondais platement à la question, ce qui accentuait la condescendance des relations, leur gêne face à leur propre persécution révélée puis la reprise de la convivialité provi-soirement mise en déséquilibre.
Mais cette fois, je voulais exprimer ma haine contre mon père qui m’avait encore envoyé chercher le sel, sans savoir que j’allais faire par l’imprécision de ma réponse le saisissant procès de toutes les personnes présentes à la soi-rée. Je n’avais pas la force de faire un scandale ni l’habitude de parler longtemps, aussi j’ai profité de la fenêtre vitale que constituaient la passation inopinée de la parole et le si-lence amusé et diabolique qui l’entourait pour énoncer une phrase concise, formée de mots aussi simples que mysté-rieux, dont j’ai compris des années plus tard la complète si-gnification. Devant tant de gravité, les convives n’ont pas souri comme attendris et ne sont pas repartis bon train pour deviser sur la température de l’eau de la piscine. J’avais si bien cassé l’ambiance que ma mère avait été obligée de pro-poser de passer à table, pour déplacer les gens et redéclen-cher les conversations. J’avais répondu : « Dans la vie, je voudrais être respecté. »
Je ne dirai pas pourquoi cette parole est visionnaire. Ce que je dirai, c’est qu’elle est insuffisante, encore partiel-lement prisonnière de la formulation de la question. Je n’avais pas conscience que le respect ne s’obtenait pas sur simple demande. Il fallait forcer le respect. Et de cet ex-ploit, j’étais incapable. Et pourtant, il y a une chose que je voulais plus encore que le respect. Dans la vie, je voulais être compris.
Être compris, comprendre, tout ça, c’est plus difficile que ce les gens ne l’imaginent. Quand ils me voient, les gens projettent sur moi leurs croyances habituelles. Ces croyances, qui sautent à la figure et courent à la vitesse de l’électricité neuronale se loger dans les ramifications enche-vêtrées et vertigineuses de l’informulation jusque dans ses recoins inexpugnables, m’empêchent de dire ce que je pense et, pour comble de manipulation, de comprendre ce que je pense. Le rapport de force gouverne les relations humaines, rendant la compréhension impossible ou miraculeuse. Tout n’est que mythologie du respect et réalité de la violence. En faisant chuter l’être humain dans l’enfer de l’évaluation des individus, de la comparaison de leur valeur quasi chiffrable dans la recherche d’alliés, d’ennemis et de boucs émissaires, la violence empêche de comprendre.
J’ai beaucoup régressé depuis mon adolescence éper-dument exigeante. Je n’espère plus rien, sinon qu’on ne m’achève pas. Je suis un moineau blessé sur le boulevard ; pour détourner l’attention, je ne pépie pas. Ça sonne !!!
Quand ça se met à sonner, ça prévient pas !
Qu’est-ce que je fais ?
Si c’est un responsable qui veut me proposer un entre-tien ou genre, ça va être l’attaque cardiaque. Ces gens-là, c’est la confiance en soi à la puissance dix.
Ça sonne, ça sonne…
Non. Je réponds pas. Tant pis. Je vote pour le Conseil de Discipline. Ça me donnera l’occasion de faire mon inté-ressant.
Ou alors il faudrait que tout bascule dans un univers parallèle…
Allez, je me jette au vent. Qu’est-ce que je risque ?
J’ai terriblement soif. Quelle malchance ! Est-ce que j’ai le temps de courir à la cuisine et de revenir décrocher ?
Tu parles. C’est encore de la fuite, ça. Je serais trop content, en revenant, que le téléphone se soit arrêté de son-ner.
Allez, allez, confiance en soi, un peu ! C’est en se je-tant à l’eau qu’on voit si on nage ou si on se noie. S’il m’embête, je pourrai toujours lui raccrocher au nez. Je dé-croche.
Parle, maintenant que tu as décroché.
C’est maintenant.
—  Oui allô ?…
—  (Voix business.) Bonjour, vous êtes Nicolas Messina ?
—  (Terrorisé à l’énoncé de mon nom.) Oui...
—  Alex Gluckman, de Carrefour-Portet. Vous postulez pour le stage d’assistant. Vous êtes encore dis-ponible ?
—  Heu... si. (Zut, on répond « si » à une interro-négation.) Vous êtes qui ? (Dieu du ciel ! Il vient de le dire !)
—  Je viens de vous le dire. Vous êtes au courant que vous m’avez envoyé un CV au moins ?
Je ressens de la haine. Ça fait mal. Je force, en vain. Finalement un son sort de ma gorge : « Oui ». Qui suis-je au téléphone sinon ma voix fluette ? « Oui », ai-je prononcé, tel l’aveu irréparable du coupable au terme d’un interroga-toire de police. J’ai été repéré. Je sais que je n’arriverai pas à rattraper le coup. On n’a qu’une occasion de faire bonne impression. À quoi bon insister ? Tu crois que c’est pour rien si je suis le Paumé de l’an 2000 ? Les jeux sont faits. Il est déjà trop tard. Tout n’est que souffrance, souffrance et révolte à vide. Je l’entends qui dit « Allô ? » sur un ton in-sistant.
Depuis combien de temps il attend au téléphone ?
Je n’arrive même pas à raccrocher. Je suis coincé. D’un côté, je refuse de jouer le jeu de Sup de Co qui fait de moi son bouc émissaire, de l’autre, je ressens la nécessité absolue de me défendre. Je suis écartelé entre le principe et le réel.
Je ne réponds plus de rien. Ça va pas. Ça bascule. Je le sens. Je l’ai senti. J’ai entendu un léger bruit dans mon cerveau. Comme si un groupe de neurones s’était déconnec-té. Je suis bon pour l’hôpital psychiatrique. Je suis en situa-tion de crise. Je suis en situation de crise.
 Je suis bon en situation de crise. Je prends le combiné bien en main. Tu parles s’il m’arrive à la cheville, Alex Gluckman. Faudrait pas qu’il se prenne un melon. Je vais te le dégommer çui-là, il va pas comprendre le comment du pourquoi. J’appuie sur une touche du téléphone pour émettre un bip et faire croire à un dysfonctionnement de l’appareil. Je prends ma voix business :
—  Allô ?
—  Ah, ça y est ! Je vous entends… vous avez un problème, on dirait…
—  Oui, c’est exact, nous avons eu un problème de té-léphone. Je vous entends à présent. Donc, vous disiez que vous aviez reçu mon CV et vous me demandiez si j’étais disponible.
—  Et c’est le cas ou pas ? 
—  Je dispose d’un certain nombre de pistes mais rien n’est encore conclu. Je crois que le poste que vous cherchez à pourvoir concerne un suivi des commandes, si je me sou-viens bien. Est-ce qu’il s’agit d’analyser les prix, gérer le stock, approvisionner les dépôts, vérifier les livraisons, réali-ser la facturation, ce genre d’activités ?
—  Tout à fait.
—  Votre proposition est susceptible de m’intéresser. Je cherche à faire carrière dans la grande distribution. Cette expérience représenterait un plus sur mon CV et un tremplin pour mon avenir professionnel. J’ai réalisé un stage terrain dans ce sens comme chef de rayon dans une enseigne con-currente. Pour me présenter, je dirais que j’ai le sens du concret, une bonne adaptabilité, de l’autonomie et un tem-pérament d’entrepreneur. J’aime négocier les prix et j’ai un bon contact avec les gens. Je me suis investi dans la vie as-sociative de mon École, ce qui m’a permis de développer un certain niveau dans mon organisation, un bon mental d’esprit d'équipe et une grande faculté à travailler en groupe. Je considère que mon parcours me permet d’avancer ce genre d’arguments. Je pourrai vous en parler plus en détail si vous le souhaitez.
—  D’ailleurs, nous avons déjà eu des partenariats avec Sup de Co et ça s’est bien passé.
—  Oui, je me félicite d’avoir donné ma confiance à cette École. J’ai su saisir l’opportunité de bénéficier d’une formation académique de haut niveau adaptée aux réalités de l’entreprise, à la fois généraliste et spécialisée, permet-tant d’aborder la vie professionnelle en mettant toutes les chances de mon côté par l’acquisition d’un solide bagage au niveau du comportement pré-professionnel et des connais-sances préliminaires. C’est le concept d'employabilité des apprenants : pour développer chez les étudiants cette capa-cité individuelle à acquérir et à maintenir les compétences nécessaires à la réussite professionnelle, le programme ESC Montpellier comporte une formation internationale et une formation entrepreneuriale conçues comme de véritables va-riables stratégiques de la formation. Formation qui sensibi-lise notamment aux enjeux liés à la chaîne logistique : amé-lioration de la gestion des flux qui relient le fournisseur du fournisseur au client du client, flux de marchandises, flux financiers, flux d'information, avec optimisation, bien en-tendu, des coûts de stockage, d'acheminement, de rupture de livraison et, d’un point de vue plus systémique donc, coût total de possession. Je dispose également de notions sur le commerce électronique, l’échange de données infor-matisées, l’analyse du cycle de vie et la gestion des risques. Parallèlement, je lis la presse économique et je m’intéresse de près aux évolutions de Carrefour, notamment à l’opération en cours de fusion-acquisition Promodès. My English is fluent, j’ai passé six mois aux States, j’ai un ni-veau opérationnel supérieur en espagnol et je crois savoir que vous négociez souvent avec des Espagnols. C’est ce que je peux vous dire dans les grandes lignes.
—  Vous voulez fixer un entretien ?
—  Pour parler en toute transparence, j’ai d’autres propositions à examiner, assez alléchantes en termes de ré-munération.
—  Ça peut s’arranger. Quand j’ai précisé le montant de l’indemnisation sur l’annonce, c’était à titre indicatif.
—  Quelles sont les possibilités d’évolution et d’enrichissement de la tâche dans le cadre de ce stage ?
—  Pourquoi ?? Qu’est-ce que vous voulez faire ?
—  Tant que je n’ai pas réalisé un état des lieux et évalué votre puissance d’offre d’emploi, je ne peux pas m’avancer.
—  Évaluer ma puissance d’offre d’emploi ? C’est la première fois qu’on me la fait, celle-là ! Qu’est-ce que vous voulez dire par « puissance d’offre d’emploi » ?
—  Quand j’aurai pris mes marques et que je me senti-rai à l’aise dans le poste, c’est-à-dire assez rapidement, je procéderai, en parallèle avec l’exercice de mes responsabili-tés que j’aurai à cœur de remplir de façon à vous donner une totale satisfaction selon des critères que nous négocie-rons lors de l’entretien, à un audit interne de votre service et de ses connexions pour repérer les problèmes systémiques, mettre au point une problématique d’entreprise et un plan rationnel de mission avec définition des méthodes de col-lecte des informations adaptées au terrain, d’analyse et de synthèse, réaliser la mission, rédiger un rapport et une page de propositions d’amélioration systémique.
—  Ça déborde un peu de la définition du stage… mais si de votre côté, ça peut vous apporter un plus pour votre rapport de stage, vis-à-vis de votre École, pourquoi pas.
—  J’envisage d’utiliser les avantages qu’offre mon École pour rentabiliser sur le plan théorique toute initiative que j’aurai prise durant mon stage, effectivement. Mais il faut voir plus loin. Mon objectif est que la direction dépar-tementale Carrefour repère une force de proposition intéres-sante et qu’on me propose un poste de consultant interne au terme du stage.
—  Eh ça, c’est un programme ! En tout cas, vous avez l’air motivé. Ça me va, si vous faites bien votre bou-lot...
—  Je ne vous sens pas enthousiaste. Est-ce que je me trompe ?
—  Oui. Non, je veux dire… Non, moi, ce que je cherche, c’est un mec qui absorbe mon surplus d’activités. Mais c’est enrichissant en soi !
—  En quoi ?
—  Eh bien ! Vous êtes en prise directe avec le terrain et vous avez une vue concrète de… heu… tout ce que vous avez très bien dit. Nous avons beaucoup de propositions…
—  (Cassant.) Non, c’est moi qui ai beaucoup de pro-positions.
—  Qu’est-ce que vous avez ?
—  LVMH, Total, Accenture Insurance Services pour citer les principaux.
—  Mais quand est-ce que vous êtes disponible pour l’entretien d’embauche ? On peut discuter de votre pro-gramme. Personnellement, ce ne sera pas cette semaine mais la semaine d’après.
—  La semaine d’après, je suis en déplacement à l’étranger. Pendant quinze jours. Je chercherai un stage de consultant junior en stratégie directement à Manhattan.
—  Ah.

Il encaisse. Je jouis. Il reprend.

—  Bon, si vous avez tout ce qu’il vous faut… mais pourquoi vous m’envoyez votre CV ?
—  Pour me servir de votre stage comme d’un filet de protection. J’ai tout un chapelet de filets de protection à ma disposition d’ores et déjà.
—  Mais mon stage est intéressant, lui aussi !
—  C’est pourquoi je vous propose de fixer un entre-tien.
—  Euh ! Ouais… j’ai envie de voir à quoi vous res-semblez.
—  Mardi ou jeudi ?
—  Mardi.
—  En fin de journée ou l’après-midi ?
—  En fin de journée.
—  À seize heures ou à quatre heures du soir ?
—  Seize heures, ça ira très bien.
—  OK, à mardi, Monsieur Gluckman.
—  Très bien, à mardi seize heures. Bonne journée ! Mais n’oubliez pas vos tranquillisants, vous allez faire peur à tout le monde sinon…
—  C’est noté.
—  … OK, à mardi !

Paf, je raccroche. Finito, le conseil de discipline. Je vais me payer Glucky à la place, ça me fera du bien. J’apporte les gants de boxe, pour voir sa tronche.

Hors ligne Marc Heler

  • Plumelette
  • Messages: 11
Re : La Guerre des ego
« Réponse #1 le: 18 juillet 2022 à 22:00:34 »
Bonjour,
J'ai lu votre texte avec plaisir. Vous écrivez bien, une bonne syntaxe, ce qui se fait rare, une recherche de style sans trop en faire, un sujet intéressant.
C'est le sujet qui m'intéresse d'abord, quelle place trouver dans un monde où l'on ne se reconnait pas, où l'on a le sentiment de ne pas pouvoir être soi, de ne pas être à la hauteur d'attentes qui ne nous regardent pas mais qui nous touchent et nous blessent quand même quand nous pensons ne pas pouvoir y répondre ? J'abonde dans votre analyse.
Le traitement ensuite qui est le plus important puisque c'est ce que l'on voit en premier, c'est ce que l'on ressent en premier, c'est ce qui rentre dans le lecteur. Ou pas. C'est rentré.
Vous utilisez 2 styles différents, 2 approches différentes. Les premières au début et à la fin de l'histoire, les secondes au milieu, un long milieu. Pourquoi pas.
Vous commencez et finissez en faisant vivre votre personnage au présent, en le faisant agir, son action est ce qu'il est et le montre au lecteur. Son impatience à ne pas pouvoir commencer ce qu'il doit faire, appeler des DRH pour un stage, son incapacité ou son rejet pour cette tâche, apparemment simple mais qui risque de le révéler au monde en quelque sorte. Tout est là, dans cette paralysie, qui me rappelle celle du héros de La Peste. Puis à la fin, le culot qui lui prend de tenir la dragée haute à son interlocuteur téléphonique, à endosser plus que nécessaire le rôle qu'il abhorre pourtant, le seul moyen pour lui d'être à la hauteur.
Puis entre les deux, vos explications de ce que vit ce jeune homme. Des analyses intéressantes, qu'on y adhère ou pas, fouillées, où se mêlent philosophie, sociologie et psychanalyse, critique des écoles de commerce, critique de la société, critique de notre monde, critique de la famille, de sa famille, de lui-même, de son sentiment d'humiliation, de blessures narcissiques jamais refermées. On se demande s'il n'y a pas de la justification par la souffrance comme il put y avoir la justification par la foi, même si on croit à la réalité de cette souffrance, insupportable, qui nous empêche de vivre, de grandir, d'avancer, de vieillir.
Vous pourrez lire si vous le désirez, mes explications personnelles plus loin, mais elles ont peu d'intérêt littéraire.
L'important est de savoir si la forme que prend alors votre nouvelle est celle qui va toucher le lecteur. Je n'en suis pas sûr. En tout cas beaucoup risquent de passer à côté parce que cela n'est pas conforme à la structure d'une nouvelle. Vous intellectualisez votre texte au lieu de le faire respirer, souffrir, vivre. Pourquoi pas dans une mise en abyme, mais alors il faudrait que cette partie soit plus courte, qu'elle nous conduise davantage à recevoir la fin de l'histoire comme une bonne surprise, inattendue autant que positive, un retour à la réalité qui réussit à votre héros après s'être posé toutes ces questions existentielles.
Votre nouvelle serait, je crois, alors une vraie réussite.

Retour sur le contenu même de votre analyse. J'ai l'impression que vous confondez perversité et névrose, refoulement et refoulement raté. Vous maltraitez la psychanalyse qui en a bien besoin certainement, mais je crois que vous méprenez sur ses objectifs, qui sont ceux qui torturent votre héros : comment être soi-même ? Et on revient au sujet de votre nouvelle. Pourquoi est-on un loser ? Pourquoi les autres vous ont-ils choisi comme un loser (qu'ils décident de vous persécuter étant encore un autre sujet) ? Parce que vous êtes timides, ou trop intellectuel, qui attache plus d'importance à la réalité qu'au paraître, aux questions qu'aux réponses, à l'essentiel avant l'urgent ? Peut-être. Ou bien peut-être parce que ce qu'ils méprisent sans le savoir c'est que le héros n'assume pas, n'assume pas ce qu'il est parce qu'il ne le sait pas vraiment lui-même, parce qu'il n'a pas envie d'être ainsi. Être ou ne pas être, disait l'autre avec une raison intemporelle...
Et là je vais vous dire l'insupportable. Et si ces harceleurs, ces petits bourges écervelés, ces contents-d'eux-même-quoiqu'il-arrive, faisaient inconsciemment tout ça pour mettre votre héros sur le droit chemin ? Et là encore cela rejoint votre critique de la psychanalyse. Vous la présentez comme l'alliée de cette société d'ordre, de paraître, d'inconsistance, d'artificiel, dont l'objectif serait de vous enjoindre à vous y pliez. Vous vous méprenez, je crois. Cette société, celle-ci ou une autre, cela importe presque peu, est là, et ce n'est pas la psychanalyse qui va la changer, ce n'est pas son but et elle n'en aurait pas les moyens. Je pense que vous pouvez être d'accord sur ce point. Veut-elle vous contraindre à accepter et à vous conformer, à vous soumettre et à en souffrir ? Non. Les harceleurs peuvent, bien malgré eux, vous pousser à trouver une solution à votre mal-être ou à ce que vous ressentez, et eux aussi, comme une inadaptation. C'est ce qu'un bon thérapeute parviendra à vous faire entrevoir, en vous faisant passer par tous les stades du deuil, dont la révolte, seul stade que les harceleurs réussissent à déclencher en vous, mais qui peut vous conduire aux autres stades, dont une acceptation de ce qui est, même de ce qui ne devrait pas être, l'injustice, pour pouvoir enfin vivre ce que vous êtes vraiment. Ces winers d'école de commerce qui ignorent même leur petitesse, qui ont tellement peur d'être à votre place, pour qui vous faire démissionner de votre place dans leur école serait la preuve qu'ils sont bien les meilleurs, voient en vous, sans le savoir, le concurrent suprême : celui qui parvient à réussir sans tricher, sans faire semblant, avec sa propre pensée et en n'étant pas obligé de se conformer inutilement à des règles inutiles, ou qui parviendrait simplement à les sublimer face à des interlocuteurs  incapables de dépasser ces normes. La psychanalyse vous aide à être vous mêmes ou à le devenir, pour choisir votre place dans votre société, une place qui ne vous serait plus imposée, mais que vous choisiriez en fonction de votre personnalité, de ses forces et de ses faiblesses, ni loser, ni superman, simplement vous, avec vos refoulement enfin accomplis, sur lesquels il n'est plus besoin de revenir tout le temps et encore tout le temps.

J'ai passé un agréable moment à vous lire et à vous donner mes sentiments sur votre travail.

Marc Heler

Hors ligne Arsinor

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Re : La Guerre des ego
« Réponse #2 le: 19 juillet 2022 à 15:18:35 »
Bonjour Marc,
Ce serait trop peu de vous remercier, je lève mon chapeau ! Et j'accueille avec un grand plaisir un commentaire aussi long.


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Vous commencez et finissez en faisant vivre votre personnage au présent, en le faisant agir, son action est ce qu'il est et le montre au lecteur. Son impatience à ne pas pouvoir commencer ce qu'il doit faire, appeler des DRH pour un stage, son incapacité ou son rejet pour cette tâche, apparemment simple mais qui risque de le révéler au monde en quelque sorte. Tout est là, dans cette paralysie, [...].
Face à ses responsabilités !
Vous me faites penser à un ajout : comment s'est-il trouvé dans une telle situation.



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Vous pourrez lire si vous le désirez, mes explications personnelles plus loin, mais elles ont peu d'intérêt littéraire.
L'important est de savoir si la forme que prend alors votre nouvelle est celle qui va toucher le lecteur. Je n'en suis pas sûr. En tout cas beaucoup risquent de passer à côté parce que cela n'est pas conforme à la structure d'une nouvelle. Vous intellectualisez votre texte au lieu de le faire respirer, souffrir, vivre. Pourquoi pas dans une mise en abyme, mais alors il faudrait que cette partie soit plus courte, qu'elle nous conduise davantage à recevoir la fin de l'histoire comme une bonne surprise, inattendue autant que positive, un retour à la réalité qui réussit à votre héros après s'être posé toutes ces questions existentielles.
Votre nouvelle serait, je crois, alors une vraie réussite.
Oui, le narratif plutôt que l'explicatif permettrait de communiquer le mal-être. Ici, je l'ai décrit, expliqué.


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Retour sur le contenu même de votre analyse. J'ai l'impression que vous confondez perversité et névrose, refoulement et refoulement raté.
Le personnage serait-il pervers au sens médical ?

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Et là je vais vous dire l'insupportable. Et si ces harceleurs, ces petits bourges écervelés, ces contents-d'eux-même-quoiqu'il-arrive, faisaient inconsciemment tout ça pour mettre votre héros sur le droit chemin ?
Tout à fait, il y a une culture qui va dans ce sens. C'est pour son bien, se disent-ils, pour qu'il se rende compte de sa marginalité.


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Et là encore cela rejoint votre critique de la psychanalyse. Vous la présentez comme l'alliée de cette société d'ordre, de paraître, d'inconsistance, d'artificiel, dont l'objectif serait de vous enjoindre à vous y pliez. Vous vous méprenez, je crois. Cette société, celle-ci ou une autre, cela importe presque peu, est là, et ce n'est pas la psychanalyse qui va la changer, ce n'est pas son but et elle n'en aurait pas les moyens. Je pense que vous pouvez être d'accord sur ce point. Veut-elle vous contraindre à accepter et à vous conformer, à vous soumettre et à en souffrir ? Non. Les harceleurs peuvent, bien malgré eux, vous pousser à trouver une solution à votre mal-être ou à ce que vous ressentez, et eux aussi, comme une inadaptation. C'est ce qu'un bon thérapeute parviendra à vous faire entrevoir, en vous faisant passer par tous les stades du deuil, dont la révolte, seul stade que les harceleurs réussissent à déclencher en vous, mais qui peut vous conduire aux autres stades, dont une acceptation de ce qui est, même de ce qui ne devrait pas être, l'injustice, pour pouvoir enfin vivre ce que vous êtes vraiment.
Belle réhabilitation dans ce cadre de la psychanalyse !



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Ces winers d'école de commerce qui ignorent même leur petitesse, qui ont tellement peur d'être à votre place, pour qui vous faire démissionner de votre place dans leur école serait la preuve qu'ils sont bien les meilleurs, voient en vous, sans le savoir, le concurrent suprême : celui qui parvient à réussir sans tricher, sans faire semblant, avec sa propre pensée et en n'étant pas obligé de se conformer inutilement à des règles inutiles, ou qui parviendrait simplement à les sublimer face à des interlocuteurs  incapables de dépasser ces normes. La psychanalyse vous aide à être vous mêmes ou à le devenir, pour choisir votre place dans votre société, une place qui ne vous serait plus imposée, mais que vous choisiriez en fonction de votre personnalité, de ses forces et de ses faiblesses, ni loser, ni superman, simplement vous, avec vos refoulement enfin accomplis, sur lesquels il n'est plus besoin de revenir tout le temps et encore tout le temps.
Ce programme est plus intéressant et plus réaliste que celui de mon volume en trois cycles d'où est tiré cette nouvelle. Dans le premier cycle, il y a une accumulation de problèmes et dans le troisième une résolution. Le personnage a passé l'épreuve initiatique, cependant le changement que vous évoquez, avec psychanalyse réussie, est plus profond.

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J'ai passé un agréable moment à vous lire et à vous donner mes sentiments sur votre travail.
Merci pour votre lecture et votre... travail également !  ;D

A.
« Modifié: 19 juillet 2022 à 15:21:24 par Arsinor »

Hors ligne Marc Heler

  • Plumelette
  • Messages: 11
Re : La Guerre des ego
« Réponse #3 le: 20 juillet 2022 à 00:25:00 »
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Le personnage serait-il pervers au sens médical ?
Je ne suis pas psy mais je ne crois pas. Malheureux et en recherche certainement.
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    Et là je vais vous dire l'insupportable. Et si ces harceleurs, ces petits bourges écervelés, ces contents-d'eux-même-quoiqu'il-arrive, faisaient inconsciemment tout ça pour mettre votre héros sur le droit chemin ?

Tout à fait, il y a une culture qui va dans ce sens. C'est pour son bien, se disent-ils, pour qu'il se rende compte de sa marginalité.
Ca, c'est une excuse qu'ils se donnent. Ils veulent que vous vous conformiez, c'est tout, que vous renonciez à être vous-mêmes, que vous vous soumétiez comme eux à ces règles malsaines qui les font aussi terriblement souffrir, y a pas de raisons qu'ils soient les seuls à en chier ! Si vous parvenez à  ne pas sombrer ni à renoncer, alors vous sortiez grandi.

A vous lire bientôt

Marc

Hors ligne Arsinor

  • Scribe
  • Messages: 64
Re : La Guerre des ego
« Réponse #4 le: 28 août 2022 à 11:59:49 »
Oniris a refusé ce texte, voilà quelques heures.
Commentaire du comité d'édition d'oniris :
"Comme nous le disons souvent, le lecteur attend de l'impact, de la matière à conserver dans sa mémoire, une bonne raison de ne pas avoir fait le voyage pour ne rien en retenir. La langue est une matière vivante mais difficile à sculpter, surtout dans le domaine littéraire où elle demande plus que de l’argumentation, des mots, des phrases et une logique."
C'est tout à fait délicieux de recevoir des leçons de style de la part de personnes qui ne savent pas lire.

 


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