Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

23 octobre 2021 à 19:32:05
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le volley

Auteur Sujet: Le volley  (Lu 365 fois)

Hors ligne Keanu

  • Calliopéen
  • Messages: 590
Le volley
« le: 16 septembre 2021 à 23:59:08 »
Papa est un excellent joueur de volley-ball. Je ne sais pas d'où provient cette mystérieuse affection ni ce qu'elle signifie pour lui. J’imagine sa jeunesse dans le bruit sourd des gymnases, son corps en sueur sur le sable jaune des plages.

Papa semble vivre dans un grand rêve. Il rencontre maman dans un club parisien en tant qu’entraîneur de l’équipe féminine. Elle remarque les filles autour de lui et jalouse France Gall dont il est amoureux. À cette époque, je ne saurais dire si papa sait prendre soin de maman, s'il comprend son intelligence et ses désirs, ou s’il s’intéresse seulement au volley, si elle appartient en vérité au grand rêve qu'il parcourt sans être vraiment là, les pieds dans l’écume.

Je ne connais presque rien de l'enfance de papa. Je parviens seulement à voler quelques-uns de ses souvenirs au bord de la rivière après qu'il a un peu trop bu. J'imagine les bouteilles de mémé qu'il cache sous son lit et le grenier dans lequel il se réfugie pour éviter un grand-père dont j'ignore le nom. Une fois adulte, la main gauche de papa tremble encore au moment d'écrire. Je crois qu'il aurait voulu faire des études pour se sentir légitime à penser, à discuter. Je crois que son corps de volleyeur lui permet d'exister en dehors du langage, de la famille et de l'école.

Papa se souvient de manière vaporeuse et n’écoute pas toujours lorsqu’on lui parle. Il se souvient de certains événements mais pas du tout de ses états d'âme. À l'entendre, on dirait qu'il commence à développer une vie intérieure seulement lorsque ses enfants naissent.

Il nous apprend à jouer au volley lorsque Camille et moi sommes petits. Il nous lance la balle — cette belle balle jaune et bleue, légère et ferme, duveteuse comme une pêche. Il m'apprend les gestes et je suis plutôt adroit. Je ressens beaucoup de plaisir à renvoyer ses attaques des heures durant : la balle qui monte en arc de cercle, le bruit parfait de sa paume qui claque en l'air, mes genoux qui tombent dans la peinture de l'herbe, mes avant-bras rougis par le choc. Plus tard, lorsque j'échoue à déployer mon véritable niveau lors des compétitions, j’entends la colère se débattre à l'intérieur de papa. On dirait qu'il souffre sur le terrain à ma place. Une autre part de lui me dit d’aimer les perdants. À quinze ans, j’abandonne définitivement le milieu du sport, et personne ne me retient.

Papa continue le volley mais sa frustration grandit peu à peu. Dans le petit gymnase de notre petite ville de campagne, il trouve ses partenaires trop mauvais pour lui, trop peu investis à l'égard de ses souvenirs. Il apprend surtout la frustration de lui-même, la menace terrible et profonde de ne plus être aussi fort qu'avant. Il ne peut plus jouer des heures et des heures, boire toute la nuit puis jouer à nouveau le lendemain, parcouru par cette sorte de sève magique et infinie, tombée du ciel jusque dans les veines. La passion de papa pour le volley lui fait découvrir la vieillesse, éteint son mythe de résistance. Il se rompt le tendon d'Achille. On lui diagnostique un peu de diabète. Son corps ne lui correspond plus, alors il déserte les gymnases.

Papa ressemble parfois à un corps sans conscience en errance électrique, parfois à un corps songeur au milieu de la brume. Je sais qu'il peut multiplier les mouvements ou plonger au fond de lui avec le même regard lointain. Je connais toutes les formes de son agitation, toutes les nuances de son absence au monde, et n'envisage pas de remède. Je sais qu'il m'a transmis des mains tremblantes et un besoin anxieux de sentir mes muscles.

Lorsque nous sommes allés courir deux fois ensemble l'année dernière, sur la corniche de Marseille, baignés dans la lumière du sud, je ne me suis pas retenu de progresser loin devant lui, je n'ai pas attendu sa mémoire. Depuis quelques semaines il court vingt kilomètres tous les matins, tellement plein de pensées qu'il ne peut les retenir, animé par une sorte d'obsession du temps.

Hors ligne Basic

  • Aède
  • Messages: 206
Re : Le volley
« Réponse #1 le: 17 septembre 2021 à 07:12:13 »
Très beau portrait.
Avec quelques fragilités peut-être... Le texte n en est que plus émouvant.
B
Tout a déjà été raconté, alors recommençons.

Hors ligne jonathan

  • Prophète
  • Messages: 640
  • Auteur de polars
Re : Le volley
« Réponse #2 le: 17 septembre 2021 à 09:56:52 »
Bonjour. Très joli texte qui décrit à la perfection la lente régression d'un athlète de haut niveau face à la vieillesse. Difficile d'accepter le présent avec toutes les réminiscences d'un passé glorieux. J'ai bien aimé. (désolé je trolle un brin)
PS pour Claudius et Rémi : je ne suis pas toujours "glacial" ni abrupt ou blessant dans mes commentaires. Si le texte est bon, je le dis. Cf la citation en signature de Beaumarchais.
Sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur... [Pierre Augustin Caron de Beaumarchais]
http://keulchprod.eklablog.fr/

Hors ligne Delnatja

  • Troubadour
  • Messages: 276
Re : Le volley
« Réponse #3 le: 17 septembre 2021 à 13:34:15 »
Bonjour Keanu, j'ai aimé lire ce texte.
Je trouve qu'il ne tombe jamais dans la sensiblerie.
Je le trouve agréable à lire et la progression du récit est parfaite.
Bonne journée.
Michèle

Hors ligne Cendres

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 807
Re : Le volley
« Réponse #4 le: 17 septembre 2021 à 19:08:05 »
Merci pour ton texte qui est bien ecrit.

Tu nous racontes un fils racontant son père qui vieillit. Il était passionné de volley et toute sa vie semble tourner autour.
Mais je ne pense pas qu'on peut être sportif et aimer boire de l'alcool en même temps, surtout qu'il boit pas mal vu ce que tu dis.

Hors ligne Keanu

  • Calliopéen
  • Messages: 590
Re : Le volley
« Réponse #5 le: 18 septembre 2021 à 10:04:40 »
Cendres, tu crois ? Je pense que c'est possible, dans une certaine mesure bien sûr. Je ne crois pas avoir dit que le personnage buvait quotidiennement. Mais le motif de l'alcool a de l'importance dans ce texte, tu as entièrement raison, notamment à un endroit.

Vos retours me touchent.
Merci infiniment à tous les quatre.

Hors ligne Cendres

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 807
Re : Re : Le volley
« Réponse #6 le: 18 septembre 2021 à 18:45:26 »
Cendres, tu crois ? Je pense que c'est possible, dans une certaine mesure bien sûr. Je ne crois pas avoir dit que le personnage buvait quotidiennement. Mais le motif de l'alcool a de l'importance dans ce texte, tu as entièrement raison, notamment à un endroit.
Je ne suis pas spécialiste, mais je crois.

Hors ligne Keanu

  • Calliopéen
  • Messages: 590
Re : Le volley
« Réponse #7 le: 19 septembre 2021 à 08:57:12 »
Tout dépend de la quantité d'alcool consommée et à quelle fréquence, du niveau sportif attendu et sur quelle durée, je suppose :)

J'oubliais : Basic, n'hésite pas à épingler les quelques fragilités de langue que tu as pu repérer, si tu trouves le temps et l'envie.

Merci tout le monde.

Hors ligne Basic

  • Aède
  • Messages: 206
Re : Le volley
« Réponse #8 le: 19 septembre 2021 à 10:58:22 »
les fragilités :
-"Papa est un excellent joueur de volley-ball. Je ne sais pas d'où provient cette mystérieuse affection ni ce qu'elle signifie pour lui. J’imagine sa jeunesse dans le bruit sourd des gymnases, son corps en sueur sur le sable jaune des plages.
Papa semble vivre dans un grand rêve. Il rencontre maman dans un club parisien en tant qu’entraîneur de l’équipe féminine. Elle remarque les filles autour de lui et jalouse France Gall dont il est amoureux. À cette époque, je ne saurais dire si papa sait prendre soin de maman, s'il comprend son intelligence et ses désirs, ou s’il s’intéresse seulement au volley, si elle appartient en vérité au grand rêve qu'il parcourt sans être vraiment là, les pieds dans l’écume." ça se bouscule, ça tic-tac comme un ballon, d'idée en idée et parfois d'idée un peu flouté ( d'où provient cette mystérieuse affection... pour le volley certainement... d'un autre côté on s'en moque et on s'en doute aussi... après les enchainements sur le rapport papa/maman... les filles... France Gall. Pourtant c'est ce flou, ce tic tac qui donne au texte sa beauté ou son émotion, le fait que son narrateur déborde.

-...qu'il a un peu trop bu. J'imagine les bouteilles de mémé qu'il cache sous son lit et le grenier dans lequel il se réfugie pour éviter un grand-père dont j'ignore le nom. Une fois adulte, la main gauche de papa tremble encore au moment d'écrire  : référence à l'enfance puis au bouteille... c'est durant l'enfance ? alors c'est purée grave ... mais certainement l'adolescence tardive. Ca floute encore... ça décale dans nos esprits et c'est encore ce qui rend les choses intéressantes à mon avis.

-"il trouve ses partenaires trop mauvais pour lui, trop peu investis à l'égard de ses souvenirs." des souvenirs de quoi ? de quelle compétition, de quel titre. On nous a parlé d'entraineurs mais on n'en sait pas guère plus sur sa carrière de volleyeur mais on comprend l'idée du phantasme, de l'imaginaire, du grand rêve... c'est peut-être pas trop ses souvenirs mais son rêve de souvenir qui crée cette frustration. Un peu comme nous, on pense être des écrivailleurs, mais on n'a pas de livre, on n' a passé quarante ans à écrire mais l'écriture nous quittera sans laisser de trace. Snif  ;D

-" je ne me suis pas retenu de progresser loin devant lui, je n'ai pas attendu sa mémoire. Depuis quelques semaines il court vingt kilomètres tous les matins, tellement plein de pensées qu'il ne peut les retenir, animé par une sorte d'obsession du temps." quand on prends les mots sens par sens, on n'y comprend rien. "Je n'ai pas attendu sa mémoire" "'il ne peut les retenir (ses pensées), animé par une sorte d'obsession du temps"... pourtant quand on a fini le paragraphe, on comprend très bien de quoi il s'agit. Le fils a  laissé son père courir derrière lui, seul dans ses souvenirs... par amour ou respect... et même si ce n'est pas ça c'est ce que moi lecteur, j'ai compris, le flou me le permet... un autre y verra autre chose.

Ton texte est très chouette parce que la narration est fragile, un peu floue, mais juste assez. Comme quelqu'un qui nous raconte des souvenirs intimes, des choses que l'on n'a pas connues mais qui résonnent en nous, qui parlent juste parce qu'elles ouvrent nos propres réminiscences, nos propres clefs de portes. C'est ton narrateur qui fait ça, ce type qui parle ce de joueur de volley ( on n'y connaît rien et on s'en fout du volley) mais pourtant ça résonne en nous, ça anime des  fils et des touches.

B
Tout a déjà été raconté, alors recommençons.

Hors ligne Ariane

  • Palimpseste Astral
  • Messages: 2 850
Re : Le volley
« Réponse #9 le: 19 septembre 2021 à 19:21:27 »
Bonjour Keanu :)

Je n'ai pas fait de relevé :) c'est rare et agréable qu'aucune faute ne se présente !
J'ai bien aimé ton texte, empreint de cette nostalgie fine et particulière que je te connais bien.
J'ai aimé le rapport au corps et à la vieillesse, j'ai trouvé cela bien représenté, peut-être un tout petit peu trop effleuré mais ce n'était peut-être pas ton sujet essentiel.
J'ai aimé encore + la sorte d'absence d'être au monde, l'errance :
"un corps sans conscience en errance électrique," =>  :coeur: !
Qui me semblait + particulière encore et très personnelle et exprimée comme telle.

Merci pour ce partage :)
~ Ariane ~

Hors ligne Keanu

  • Calliopéen
  • Messages: 590
Re : Le volley
« Réponse #10 le: 21 septembre 2021 à 08:00:34 »
Basic,

Merci infiniment d'être repassé, d'autant plus parce qu'il s'agit de relever dans le détail des fragilités qui selon toi renforcent le texte  :-[
Pour être honnête, je suis même ravi dans la mesure où tes belles impressions de lecture concordent pour une large part avec mes intentions, ma démarche d'écriture. Je mets en spoiler afin de ne pas orienter ou parasiter les éventuels futurs commentaires.

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.



Merci encore Basic !!


Ariane  :coeur:
Ouf, content que ton regard acéré n'ait repéré aucune faute.
A vrai dire, je ne suis pas sûr du "sujet essentiel de ce texte" ; peut-être qu'il y en a plusieurs en effet, puisqu'il y a plusieurs thèmes partout tout le temps, derrière une personne, derrière une succession d'événements.
Je comprends que tu puisses trouver un côté "trop effleuré", toi qui aimes aussi les textes qui savent ne pas omettre.
Merci beaucoup : l'absence au monde, le grand rêve sont des motifs importants pour moi dans ce texte.
Merci en général pour ton passage :oxo:







 


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