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Auteur Sujet: Tu peux raconter. Texte de scène.  (Lu 342 fois)

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    • Dits de l 'aube.
Tu peux raconter. Texte de scène.
« le: 17 juillet 2021 à 07:23:12 »
Bonjour à tous,

un texte de scène que j'ai découpé en deux parties. Un texte pour deux voix, entre chorégraphie et théâtre, pas de personnage mais des acteurs.
Merci.
Basic.

PS : bon, BB code m'a remplacé les tirets par des points.

Tu peux raconter. Première partie.

[spoiler][Le plateau sera éclairé par des lampes de chevets, on verra un escabeau en bois si possible, des chaises et peut être un fatras d’objets insolites.

Première voix

Tu peux raconter.
Bien sûr, tu peux dire les milles chemins que tu pris, les milles défaites au bout, les mille retours sur toi-même.
Tu peux dire  ceux que tu rencontras, ceux que tu couchas sur ta joue, comme dans la mire, innocemment, bien sûr.
Tu peux dire les actes minuscules qui tombèrent de tes mains, les paroles qui churent de tes lèvres, les fleurs que tu coupas, les pierres que tu mis une sur l’autre...
Tu peux dire les chiens qui te léchèrent la main,
Et la pluie que tu vis tomber,
Et les feuillages,
Et les roses rompre à la tombée du soir.
Tu peux raconter.

Il y a comme ça un peu d’ombre dans le corps du monde, là, dans le creux de la clavicule du danseur, une chambre pour le poème.
Il suffit d’y coucher les secrets du jour
pour que le sang murmure.
Alors, j’œuvre,
Avec tout ce que je sais de moi-même, avec tous ces outils fourbus. J’ouvre et je forge à la chaleur de ma bouche,
Sur la braise de la langue
Des mots,
Qui puissent parler à d’autres.
Cela suffit-il ?
Pour avoir le droit d’être ici.
Là, où tout soudain s’arrête de la rumeur du monde, où tout soudain se tait pour entendre battre le sang du danseur.
Là, où ceux qui sont venus laissent le mouvement au vestiaire et s’arrêtent.
Cela suffit il ?

Deuxième voix :

  • Écoute !
  • Écoute quoi ?
  • Ce bruit ! Ce bruit, puis ce temps suspendu, comme des pas. Comme des pas sur un plancher. Quelqu’un qui va là où nous ne saurons jamais aller.
  • Je n’entends rien.
  • Tu n’entends jamais rien. Tu es sourd à tout ce que je peux te dire ou te montrer. Tu fais celui qui écoute, mais tu n’écoutes que le bruit qu’il y a dans ton oreille...ta sourde oreille...
  • Je n’entends rien d’autre que moi qui parle et je perds sang et eau dans ce tumulte. Je n’ai pas su... Je n’ai pas su, vois-tu ? Ils sont passés. J’étais assis sur une pierre, lentement l’eau coulait de mon front vers la terre comme tout autour, la pluie. L’eau coulait du ciel sur mon front, dégoûtait de mes cheveux, roulait sur mes yeux et mon visage, roulait sur mes épaules...cette eau venue du ciel. Et puis, ils sont venus, de derrière moi, courant comme des chevaux dans l’eau, si vifs, si beaux, si étrangers que je n’ai pu les saisir, ni les appeler. Ils sont passés... leurs cheveux m’ont glissé entre les doigts. Ensuite, un long silence, ce long silence après la fureur, ce long silence qui a fracassé la chambre d’écho de mon esprit. Et maintenant je suis seul, avec le poids du récit sur mes épaules et je ne peux rien partager.

Je dois tout faire.
Je dois parler.

La deuxième voix se lève et marche comme si elle marchait sous la pluie, comme si il y avait quelque chose à dire de cette pluie qui tombe, comme si elle  pouvait rattraper ceux qui sont passés.

  • Tu ne les rattraperas plus. Si vite, si vif, si étranger...
  • Je sais. Tu es l’éternel rabat joie. L’éternel moqueur.
  • Il faudrait que tu abandonnes... une bonne fois pour toute.
  • Je vais y penser. Là. J’ai bien un endroit pour penser à ça.
La première voix
  • 1, 2, 3... il s’agit bien de nombre, non pas une quantité mais un ordre de succession 1, l’homme fait un pas en avant puis 2, se retourne, 3 regarde quelque chose derrière lui comme s’il avait entendu un bruit ou comme s’il avait oublié quelque chose... puis 4, il avance de nouveau de 3 pas, 5, s’arrête, 6 il fouille dans ses poches puis, 7 se laisse tomber au sol de toute sa masse, et encore une fois  8, comme dans une pièce d’un chorégraphe contemporain. Ensuite il se relève, 9... 10, il avance encore de deux pas et son visage peu à peu se resserre autour d’une détresse soudaine qui va jusqu’au chagrin. Lentement, il s’assoit,  11, lentement, il lave son visage avec ses mains, lentement, il l’essore... une eau grise en jaillit certainement, une eau grise que personne ne voit hormis moi. C’est peut être cette pluie qui tombât tout à l’heure, ou celle qui pleut de sa mémoire et tombe jusqu’à ses yeux et sa peau.
La deuxième voix réalise effectivement tous les mouvements de la chorégraphie.

La première voix :

  • Des nombres. Une suite ou une quantité : Nombre de battements de cœur, nombre de pas, nombre de fois qu’il chute et se relève. On nous dit que la pensée est des nombres, que les mots sont des nombres, que tout est contenu dans le 1 et le 0. Le rien ou quelque chose. Bang. Le bang. Rien, bang quelque chose. On accorde tout aux nombres, on leur offre tous les sens, tous  les codes, tous les pouvoirs possibles même ceux qui n’existent pas, on leur donne la pensée et l’action, la science et la magie. Un temps, j’ai cru que les nombres expliquaient tout, qu’il y avait une réponse à toutes les questions. Je ne le pense plus. Il y a des choses qui n’ont pas de raison d’être. Si l’espace entre deux  nombres consécutifs est infini alors je peux y glisser l’éternité du poème.  Il y a des phrases que j’écris et que je ne comprends pas. Alors...
La deuxième voix se lève et parle :
  • Mon cœur est une bête à dresser. Un fauve qui pue de la gueule et rugit en levant la patte, griffes sorties, il menace, il se dandine sur son tabouret étoilé, son tabouret jaune avec l’étoile bleue. Et puis le fouet, et puis le leurre de la caresse, et puis l’appât le pousse à faire ce qu’on lui demande.

L’homme est entré là, dans la forêt. Il fait une chaleur insupportable qui le fait suer sous son treillis. Le tissus est humide est sombre autour du cou, sous les aisselles et la bedaine. La sueur coule de son front et poisse ses cheveux et sa barbe. Il plonge la main dans  une de ses poches et en sort une flasque, puis boit une goulée de rhum, il crache au sol, il jure. Le fauve est tapi, or et ombre, dans le mystère de la forêt, aussi silencieux, aussi invisible, aussi mortel  qu’une chute sur un poignard
  • Je vais t’en flanquer une dans l’échine, histoire de ne pas abîmer mon trophée. Je vais t’en flanquer une, direct, et toute ta sauvagerie, toute ta puissance, toute ta synergie avec la forêt n’y pourront rien. Le gros t’aura tué d’une balle dans le dos... le gros t’aura tranché la colonne vertébrale et explosé le cœur d’une bonne grosse balle... pourtant rien qu’un peu de poudre et de fer, rien qu’un peu de pensée humaine ! Une belle saloperie !
  • Tu ne feras rien de tout ça. Tu sues la trouille, tes mains tremblent... je te colle la pire colique que t’aie jamais eu. Je te colle la malaria, la chiasse, la frousse de ta vie. Je te colle des moustiques avec les germes de dizaines de maladie, les sangsues, la chaleur et l’humidité qui poisse ta peau jaune... je te colle derrière l’oreille quelques bons rugissements, et puis bientôt, un coup de griffe sous la jugulaire et ta bouche dans ma bouche, lentement pour t’étouffer en même temps que tu pisses le sang. Je me fous de ta pensée humaine. Ta pensée humaine, je l’avale.
  • Ta gueule ! J’en ai maté des plus gros, j’en ai violenté des plus faibles. De toutes les couleurs. Des nègres, des blancs, des jaunes. C’est pas une putain de bête sauvage qui m’empêchera de faire ce que j’aime le plus au monde. C’est pas une putain de bête sauvage qui m’empêchera de faire résonner la foudre dans cette horreur, de faire résonner la parole de dieu...


Ça, c’était l’histoire du fauve et du chasseur.
Ça, c’est la poésie,
Il n’ira pas plus loin ce jour, ni les autres jours.
Il est là où tout cesse, ou tout se racornit, où toute idée du voyage meurt d’elle-même comme tombe une feuille de balisier. Avec fracas et lourdeur.

Il est là où tout se renonce.

Il oscille entre les arbres,
Il marche entre les immortels muets
Il se noie pourtant dans le signe.

Alors,
La forêt est en lui, elle chasse la mer et il la porte comme un navire alourdi de jungle, sa cargaison de branches et de fouillis roulent sous son front et dans sa poitrine, sa cargaison bruisse, craque et hurle.

Comme il s’est perdu !
Il laisse jaillir l’image et l’émiette entre ses doigts, l’échappe, la reprend, la pose, la cloue avec force dans la membrure du papier, la ligote dans la voilure du texte.
Et pourtant elle s’échappe,
Comme une chose vivante qui fuit
Comme un serpent,
Comme un poisson.

Tout est bien trop lourd à dire. Trop lourd à entendre. Il nous faut garder des choses sous la langue comme une pierre pour la soif.

La deuxième voix s’engage lentement dans une marche répétée, un itinéraire très simple. Marcher, se retourner, lever un bras, descendre le bras, mettre la main dans sa poche, marcher encore, s’asseoir, se relever, tourner sur lui-même, marcher encore et recommencer. Ainsi plusieurs fois.
La première voix le laissera faire un moment, puis parlera à son tour, puis l’arrêtera soudain dans son incessante fuite.
Première voix :

Il ne sait pas. Il marche. La nuit s’ouvre dans le sillage du poème, l’écume des pensées, noires ou blanches, l’écume de  l’écriture.
Le long récit bruisse à son oreille. Le long récit court, d’une foulée régulière, soulevant la poussière et faisant tinter le métal et crisser le cuir. Le long récit ne faiblit pas.
Quels sont ceux qui passent ? Cette foule toujours traversée mais jamais connue, cette mer sans île, ni havre, ce long exil.
Quels sont ceux qui passent entre les os des morts, dans le corps démesuré des villes, sans écouter leur nom, ni entendre leur histoire ?
Il ne sait pas. Il ne les connaît pas.
Depuis l’origine. Depuis la naissance du récit, il fend l’eau du monde, et son étrave saigne.

Il avance. Il peut encore raconter quelque chose.

Mon ami,
J’ai posé la dernière pierre tout en haut de la tour, je l'ai portée moi même au bout de l'interminable escalier.
Il m'a fallu une vie entière pour gravir ces marches.
Faudrait il que je vive une nouvelle fois et que je défasse cette œuvre ?
Comme le sable du sablier construit et déconstruit le vide. Je me demande ce que contient ma tour ?
Il y a des pièces obscures, des cheminées sans feu, des chambres sans dormeuses. L'encre s'est tassée au bas des livres.
Il me vient mon ami, un goût immodéré pour le sommeil.
Je tire sur moi les couvertures, souffle la lampe et m'allonge dans cette barque immense, peu à peu, je sens un mouvement, je sais que les amarres se défont et  lentement en tournoyant, je quitte la berge.
La quille ouvre dans la nuit un sillage d'écume.
Il n'y a pas de voiles, ni de rameurs rien qu'une lente dérive dans l'apesanteur. Il n'y a pas d'escale non plus. Il me semble qu'il n'y a qu'un seul souffle entre l'endormissement et le réveil. Un seul souffle, un vaste océan.
Je me souviens avoir écrit dans ce souffle un long poème. Un long poème, un vaste océan.
Et puis, je l'ai perdu.


La Première Voix rattrape la Deuxième Voix et le stoppe dans son parcours.

DV : Qui êtes vous ?
PV : Ça ne fait rien.
DV : Je ne vous demande si ça fait quelque chose, je vous demande qui vous êtes ?
PV : Personne.
DV : C’est nul ! Vous m’attrapez par le bras, vous m’arrêtez avec violence pour me dire « personne ». Nul ! Vous auriez du dire le père noël, Zorro, King Kong, Zarathoustra ...quitte à  être personne autant être quelqu’un de bien.
PV : Alors commence !

La première voix oscille lentement comme sur le pont d’un navire. Lentement les deux acteurs modifient les lumières et le navire apparaît.
Il peut y avoir une ou deux scènes mimant des films de pirates des années 50.

DV : C’est là bas qu’il faut aller. Là bas ! Là où le monde se courbe comme les reins d’une femme. Personne ne peut nous confisquer le voyage. Tu comprends ?
PV : Non capitaine.
DV : Si. Tu comprends. Tu restes dans ton rôle par respect pour moi, mais tu comprends. Tu comprends chaque mouvement du navire, chaque oscillation de mon corps, chaque vague. Tu comprends.
PV : Oui.
DV : Le temps nous prend nos cheveux et nos dents, qu’en fait il ? Des gri-gris absurdes, des colifichets. Le vent et le temps font voler nos cheveux et nous font traverser la mer. Toi, tu sais hisser la voile et moi j’écris la carte. J’y mets du bleu et des serpents de mer. Nous allons là bas.

A deux voix
: là où les eaux se précipitent dans un gouffre sans fond, là où les étoiles tombent avec la chevelure de la nuit. Là, où les flots cataractant hurlent le nom du monde. Là où finissent le ciel et la terre, dans le tombeau du poème.
/spoiler]
« Modifié: 17 juillet 2021 à 07:25:00 par Basic »
Tout a déjà été raconté, alors recommençons.

Dits de l'aube. Textes dits. Hellian - Basic et d'autres.

https://www.youtube.com/channel/UCtSh7Ir1_tg0rf8WhZBunLQ

 


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