Le cri des grands échassiers se superposait au mugissement proche et continu des rapides de Taltarcar.
Cahual revenait de la chasse. Elle avait été fructueuse.
Cahual était un chaman exilé pour avoir empoisonné - contre son gré - le chef d'un clan allié. Le fait qu'il soit encore en vie, il le devait à la coutume de son clan : tuer un chaman porte malheur.
Cahual mangea avec appétit. Puis l'après-midi s'écoula, chaud et monotone. Le soir, il vit quelque chose d'insolite s'approcher sur le fleuve. Lorsque la chose fut à portée d'un bon jet de pierre, il s'aperçut que c'était une barque et, dans celle-ci, il y avait un corps allongé.
La barque s'échoua non loin de son campement.
Le corps allongé était celui d'une femme belle au-delà de toute mesure.
Elle était couchée sur le dos, les mains croisées sur sa poitrine, quasi enveloppée dans son opulente chevelure d'ébène.
On l'avait revêtue de ses plus beaux habits, parée de ses plus beaux bijoux : c'était une reine, sans aucun doute.
Elle était morte.
Cahual veilla longtemps l'étrange et fatale apparition. La lune dans son dernier quartier se leva, luminaire complice.
Cahual s'endormit. Passé dans le monde des rêves supérieurs, il évoqua la dame de la barque, et il apprit qui elle était et d'où elle venait.
Elle se nommait Apal et avait été condamnée à mort pour avoir aimé son frère d'un amour incestueux.
Tout à coup Apal lui parla dans son rêve :
" Tu n'es pas Cahual, tu es mon frère tant aimé sans lequel je ne suis que poussière. O Palcala, rejoins-moi au royaume de la mort douce ! Rejoins-moi, monte dans la barque, nous nous en irons par-delà les contrées des contrées !".
Cahual se réveilla soudain, torturé d'un sombre désir, le coeur enflammé. Il vit la morte, et voulut la prendre à bras-le-corps, embrasser ses lèvres pâles ...
Le matin arriva.
Cahual poussait la barque afin de la remettre à flot.
Il versa lentement de l'eau du grand fleuve sur le front de la reine morte, et la laissa aller.
Il la regarda s'éloigner en direction des rapides de Taltarcar. Leur bruit tonnant et sourd couvrit à peine son immense rugissement d'impuissance.