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Auteur Sujet: LTI peut-on en parler ? / NOVLANGUE en 2025  (Lu 650 fois)

Hors ligne Marcel Dorcel

  • Prophète
  • Messages: 647
LTI peut-on en parler ? / NOVLANGUE en 2025
« le: 06 Octobre 2025 à 22:07:17 »
 Bonsoir,

Cela a un rapport entier avec notre forum qui est un forum d'écriture et de littérature.

La langue peut-elle dominer et soumettre ?

Je recopie wiki
Lingua Tertii Imperi décryptage de la novlangue nazie utilisée comme moyen de propagande.

Si quelqu'un est à même de décrypter l'horreur, chacun donnera ses idées, en toute liberté et démocratie.
La langue est-elle un moyen de domination et de soumission ?

Comme nous sommes ici dans un forum d'écriture, pour moi cette question est fondamentale. Mais je ne parviens pas et ne ne m'en sors pas, c'est un truc insoluble. Dites-moi si vous avez des pistes.

Je rajoute d'autres pistes que je tente...par exemple si je parle avec telle ou telle personne, ou que je lui écrive, est-ce que ce sera de la même façon que je m'exprime avec..

En gros, je pense qu'il a raison, mais chuis pas sur..la novlangue nazie qu'elle ait imposé sa marque et décidé de l'avenir du monde.
La novlangue nazie est morte et enterrée.

Où je me pose la question, elle est légitime ( pour moi ) c'est la novlangue de 2025.



 J'ai enlevé les spoilers. Tout le monde a  le droit de pouvoir venir lire !

Gérald ANTOINE : membre de l'Institut
La langue est-elle fasciste ? d'Hélène Merlin-Kajman (Seuil, 2003) est un de ces livres qui comptent. Pour au moins trois raisons : il apporte du neuf sur un sujet que l'on croyait rebattu – l'enseignement et la situation actuelle du français. Il ouvre aussi un débat fondamental sur la « modernité » en matière de langue : à quelle « rupture » sommes-nous en proie aujourd'hui ? La réponse est donnée par l'histoire, et occupe les cinq chapitres centraux de l'ouvrage. Enfin, l'auteur dialogue avec les plus grands observateurs de la langue, de Vaugelas à Roland Barthes. S'ajoute à cela un art de la composition doublement audacieux : les convictions affichées au départ sont reprises au terme, à la lumière de l'enquête historique conduite dans l'intervalle. Celle-ci prend elle-même figure de grand écart, sautant par-dessus trois siècles, d'« Enfin Malherbe » à « Enfin Céline ». De telles hardiesses ne vont pas sans risques : les unes et les autres portent leçon.

La position d'Hélène Merlin-Kajman est claire : le « progressisme » actuel de l'enseignement du français conduit droit à une régression des connaissances et à la mort de l'idiome. Laissant de côté la polémique, la pédagogue passe la parole à l'historienne, spécialiste du premier classicisme – celui qui freina les élans généreux, trop souvent dangereux, de la Renaissance. Malherbe se voulut puriste, non fixiste : c'est le xviiie siècle qui a faussé son message. Il entendait substituer à l'écriture luxuriante des humanistes une expression épurée selon les lois de la « civilité ». Après trois siècles d'usage et d'usure, Céline incarne le retour, vivifiant cette fois, à des modes d'expression que marquent la turbulence et l'incivilité. Avec lui, la langue française est violentée, engrossée ; elle n'est pas morte.

Ajouterons-nous que, non loin de Céline créant un style au sein de la langue reçue en héritage, un Queneau, proche de lui à tant d'égards, a tenu le français écrit pour une « langue morte » ? Dès lors, il a cru devoir inventer un « néo-français », à partir des usages parlés du français ancien. Déjà Rimbaud avait rêvé d'une « nouvelle langue », avant de fuir aux confins du silence : ainsi la modernité ne débouche pas sur une seule, mais au moins sur deux perspectives distinctes.

Reste le dialogue avec les grands de la critique. L'ouvrage, de bout en bout, met en question, au sens propre et figuré, la formule trop célèbre de Roland Barthes, prononcée lors de sa leçon inaugurale au Collège de France : « La langue est fasciste. » La réaction de l'historienne est double. Oui, la langue est comme fasciste toutes les fois qu'un pouvoir, intérieur ou extérieur, l'impose : elle se comporte alors en « compagne d'empire ». Ce pouvoir peut prendre diverses figures : celle de l'occupant romain imposant sa langue à la Gaule soumise ; celle de François Ier imposant sa langue – le français – à l'ensemble des actes publics ; ou celle de Louis XIV, de sa Cour et de l'Académie imposant le « bon usage » à tous ceux qui écrivent ; ou bien encore celle de Napoléon imposant ses conquêtes d'abord par les armes, puis par la langue. Derniers exemples en date : la « langue fasciste » elle-même, non plus métaphore mais fait vécu ; la « langue nazie » ; et n'oublions pas la « langue soviétique », obligeant peut-être moins à parler fort, mais condamnant à se taire à jamais.

À ces « oui » s'opposent autant de « non » : ainsi celui des hommes du xvie siècle qui fondèrent à Paris le Collège des langues ; et, au xxe, le non de tous ceux qui ont refusé le joug des puissances du jour. Une citation de Victor Klemperer va au fond des choses : « Toute langue qui peut être pratiquée librement sert à tous les besoins humains […], elle est communication et conversation, monologue et prière, requête, ordre et invocation. La lingua tertii imperii [c'est-à-dire la langue du IIIe Reich] sert uniquement à l'invocation. »

Resterait à se demander s'il ne faut pas dénoncer ce que la formule de Barthes contient de spécieux en soi : il n'y a pas de « langue fasciste », mais des modes d'emploi plus ou moins fascistes de la langue ; ni de « langue nazie », mais des mauvais traitements que les nazis ont fait subir à leur langue. De même Rivarol puis Renan eurent tort de baptiser le français « langue sociable, raisonnable, libérale », etc. Non : il y eut, il y aura des êtres sociables, comme aussi des ennemis de toute sociabilité, qui useront de la parole pour ployer les langues à leur guise.

Un seul exemple, emprunté à la fiction, justifierait la formule de Barthes : la « novlangue » utilisée comme instrument de domination par Big Brother dans 1984, de George Orwell. Destiné à remplacer la langue vivante, cet idiome squelettique est l'émanation d'une idéologie qui ôte à l'homme tout moyen d'être soi. Hélène Merlin-Kajman n'en souffle mot, pas plus que du « néo-français » de Queneau : les cas extrêmes sont hors de son épure.




Anouchka VASAK
:

ancienne élève de l'École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses, maître de conférences à l'université de Poitiers

Si le livre de François Bégaudeau Entre les murs (éd. Verticales, Paris, 2006), est un « roman écrit au plus près du réel », comme l'indique la quatrième de couverture, le collège Mozart, qui en est l'objet, aurait certainement trouvé sa place dans les classements (logiciel Signa) et dispositifs (« Ambition réussite ») mis en place récemment en France par l'Éducation nationale. La presse nous apprend en effet que les enseignants des collèges classés en tête des établissements « violents » par Signa ont le sentiment de voir leur travail quotidien « mis à plat » (Le Monde du 2 septembre 2006). C'est de ce travail qu'il est question dans Entre les murs, et plus précisément de cette rencontre improbable entre deux planètes, celle de la communauté éducative où l'on s'appelle Christian, Gilles, Léopold, Valérie, Géraldine, et celle des élèves – Souleymane, Ming, Aissatou, Djibril –, que le narrateur désigne souvent par les sigles affichés sur leurs sweat-shirts, I love Ungaro, Nike Atlantic, Indianapolis 53... Ici, les profs vont au charbon, ou plutôt à la craie : « Ayant écrit, j'ai épousseté mes cuisses tachées de craie avec mes mains tachées de craie. » Reste la question : ce « plus près du réel » suffit-il à assurer la qualité esthétique d'un livre, qui, par sa lecture aisée, a aussitôt rencontré son public ?

Si l'on reste sur le terrain miné de la fidélité au réel, alors on dira sans doute que François Bégaudeau – on est bien tenté, pour commencer, d'assimiler le narrateur à l'auteur – a su capter la novlangue des banlieues qui était celui, déjà, de L'Esquive, le film d'Abdellatif Kechiche, avec son lexique (vénère, wesh et autres mytho) et sa syntaxe. On dira aussi qu'il a su montrer le décalage « réel » qui existe entre les deux univers en mettant en scène la norme linguistique et civile incarnée par la communauté éducative. Le professeur s'évertue à enseigner le point-virgule, « plus qu'une virgule et moins que les deux points » (« Ben oui mais alors ça sert à quoi ? »), le subjonctif imparfait (« oh là là le vieux temps »), toutes les finesses de la grammaire à l'aide d'exemples confondants d'anachronisme (« À côté de mon père en uniforme, ce détail, somme toute assez commun, conférait pourtant à la photo sa singularité »). À s'en tenir à cette lecture réaliste, on mesure l'artifice de certains procédés un peu faciles qui favorisent la caricature : le choix d'exemples qu'un enseignant en situation précisément « réelle » a depuis longtemps abandonnés (« Monsieur je comprends pas pourquoi ya somme au milieu de la phrase »), ou l'héroïsation subtile d'un anti-héros par excellence, « le prof », qui, dans cette expérience de l'extrême, garde le cap de l'exigence littéraire, perd son sang-froid, certes, mais à bon escient seulement, sait tenir tête au principal, et souhaite profondément le bien de ses élèves. Voilà pourquoi, justement, l'humour et l'émotion ne sont jamais loin. Drôle, ce décalage constant, drôle, la satire des discours officiels : celui de l'administration et du principal au « premier chef », mais aussi celui de la vulgate « psy » endossée par telle mère d'élève tentant de justifier les mauvais résultats de son fils. Émouvants, la furtive scène d'adieux d'une élève quittant définitivement l'établissement pour suivre sa famille d'accueil ou, plus généralement, l'investissement des enseignants qui perdent le sommeil, comptent les jours, mais dont la solidarité semble sans faille. Bref, malgré le ton distancié qui confère à cette représentation du système éducatif une dimension absurde, une philosophie humaniste un peu mièvre s'insinue « entre les murs », démontant la lecture simplement photographique.

Mais la valeur du livre de François Bégaudeau est sans doute plus proprement littéraire. On pourra, par exemple, pointer la construction du roman, assez mystérieuse au demeurant : cinq chapitres dont les titres sont des nombres entre 25 et 30 – s'agit-il d'un choix aléatoire parmi les jours de présence du narrateur au collège (cent trente-six en tout, lit-on à la première page) ? Chacun de ces chapitres, comme le faisait Hitchcock glissant sa facétieuse silhouette dans un plan de film, s'ouvre sur un individu sans lien apparent avec l'intrigue, désigné par son âge approximatif et sa qualité de fumeur, jusqu'à cet homme de trente - trente-cinq ans qui pourrait bien, au dernier chapitre intitulé « Trente » (les « trente jours qui restent à tirer » ?), être l'auteur lui-même. On saluerait aussi la virtuosité d'une écriture au plus proche sinon du réel, du moins du théâtre, qui procède par saynètes ou grandes scènes, uniques (l'Aïd, la sortie au musée) ou récurrentes (le conseil de discipline, le conseil de classe). Comment ne pas penser alors à ce Conseil de classe très ordinaire de Patrick Boumard, grand succès dramatique des années 1980 ?

Le plus convaincant d'Entre les murs réside pourtant ailleurs, dans un travail de l'énonciation qui conduit à une authentique réflexion sur notre langue. Par un effet certes conscient mais ici très efficace, le roman brouille les pistes de l'énonciation, mêlant le discours des élèves à celui du narrateur, de l'administration, des collègues, des exemples grammaticaux, des « grands textes de la littérature ». Sont ainsi mis à vue dans un continuum énonciatif déroutant du fait de l'absence de guillemets et de signes diacritiques, le monologue désespéré du prof de gym, le monologue intérieur du narrateur ou la tirade de Perdican interprétée par un élève. « J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé » Qui parle, qui dit « je » ? Il apparaît alors que si la langue du narrateur est proche de celle du principal – un « registre soutenu », pour employer la terminologie officielle –, elle l'est aussi bien de celle des autres, ces enfants du siècle, dont le Perdican d'On ne badine pas avec l'amour est, « somme toute », le modèle. Fascinante contiguïté, dont « je m'émouvais, du verbe s'émouvoir ».

— Anouchka VASAK

« Modifié: 06 Octobre 2025 à 22:49:21 par Marcel Dorcel »
Si ceux qui disent du mal de moi savaient exactement ce que je pense d'eux,  alors ils en diraient bien davantage.
Sacha Guitry

J'ai trop joué avec les ombres de la nuit pour que celles-ci bientôt ne s'emparent de moi.
François Augiéras

 


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