1
Textes courts / [Contemporain / Noir] Tenir ou tomber
« Dernier message par Auteur le Aujourd'hui à 01:54:35 »AT Paulsen "L’aventure se met au noir" (7500 sec - 02/03)
Pfiou celui-ci a été difficile à retravailler ! J'ai dû enlever la moitié, non sans mal.
L’air glacé lui brûle la gorge à chaque inspiration. Marc plante ses crampons dans la glace, tire sur la corde. Derrière lui, Sophie peine. Il l'entend chercher ses prises. Elle dérape. Un cri bref dans le vent.
— Concentre-toi.
Il ne se retourne pas. À droite, le vide plonge vers Chamonix. Mille mètres de pente raide, de névés sales et de rochers épars. À gauche, la paroi remonte, striée de verglas. Au-dessus d'eux, le sommet du Mont-Blanc.
Une pierre se détache. Marc se fige, muscle bandé, piolet enfoncé. Trois secondes, puis claquement sourd, rebonds saccadés, plus rien. Un silence lourd comme sa fatigue.
Sophie progresse trop lentement. Elle n'a pas l'habitude de cette altitude, du froid qui traverse les gants.
L'aube pointe côté italien. Leur versant reste gris, glacé.
Marc repart. Son gant est humide. La corde – fil de vie entre eux – râpe, vibre à chaque mouvement.
Sophie tousse.
— Ça va ?
Elle ne répond pas tout de suite.
— Oui.
Sa voix est trop aiguë. Marc devrait ralentir. L’attendre.
Quelque chose en lui refuse. Une impatience violente.
Il la revoit sourire à son téléphone au refuge. Il a jeté un œil. Et il a ressassé toute la nuit.
Il essuie ses yeux mouillés. Il doit tenir.
Ils montent encore. La pente se redresse. Un ressaut de glace vive : passage en traction, les bras en feu.
Marc souffle. La corde se tend.
Sophie a glissé.
Quelques centimètres, mais il l’a senti dans son baudrier. Il fixe la ligne orange qui disparaît dans l'angle mort.
Il pourrait descendre.
Deux coups sur la corde.
Trois en retour. Il repart.
Le sommet se colore. Mais l'arête nord reste dans l'ombre. Le froid engourdit ses orteils.
Marc pense à tous ceux qui sont déjà passés ici… et à ceux qui sont tombés.
Sophie tousse plus fort.
Il accélère.
Ils s'arrêtent sur un replat étroit, entre deux veines de granite noir. Marc s'adosse au rocher, jambes tremblantes. La sueur refroidit sous sa veste.
En contrebas, la vallée émerge à peine de la brume. Les forêts sombres, les toits gris, les lacets de la route. Le vide l’attire…
Sophie arrive enfin. Elle s'affale contre la paroi, arrache son masque, halète. Elle enlève un gant, sort son téléphone.
— Pour voir l'heure.
Marc entrevoit :
Ma chérie 🩶 tu me manques 🩶
Tu lui as dit pour moi ?
Sophie retourne aussitôt l’appareil, le range, souffle dans ses doigts.
Le vent emplit l’espace entre eux.
Elle ne dit rien. Lui non plus.
Mais quelque chose se serre dans sa poitrine. Sa mâchoire se crispe. Ce n’est pas l’altitude qui lui donne l’impression d’étouffer.
Marc fixe la pente vertigineuse. Le vide le fascine.
— On y va ?
Il ne répond pas. Le message tourne dans sa tête. Ses tripes se tordent.
Il repart sans prévenir.
— Attends !
Marc avance. Chasse la poudreuse de ses lunettes d'un geste brusque. Sous ses pieds, la glace craque. Des sons de rupture.
Derrière lui, Sophie tente de suivre, souffle trop fort.
— Marc, ralentis.
Il n'écoute pas. Il grimpe.
En montagne, il n'y a que deux possibilités : tenir bon ou tomber.
Le couloir coupe l’arête comme une entaille.
Cinquante mètres de glace noire, inclinée à soixante degrés. En dessous, une chute de deux mille mètres vers le glacier des Bossons. Au-dessus, la paroi en surplomb, striée de verglas, et le ciel qui se couvre.
Marc repère un vieux bout de corde décolorée pendant d'un anneau oxydé.
Il inspire. Le froid brûle toujours. Son cœur cogne trop vite. Il s’engage.
Premier crampon. Deuxième. Il colle son corps à la paroi, joue contre la pierre glacée, bras en croix. Des éclats tombent en silence.
Comme un mariage.
Pour l’instant, Marc tient. Jambes écartées, bras qui tremblent sous l'effort. Chaque mouvement est négocié : il confie son poids à des pointes enfoncées dans une surface qui pourrait céder à tout instant.
Comme son couple.
Sophie arrive au couloir.
Elle s'arrête. Regarde en bas. Marc la voit se crisper. Leurs regards se croisent à travers le vide. Il y lit la peur, la fatigue, l'épuisement accumulé.
— Avance.
C’est contraire à toutes les règles de sécurité.
Elle hésite. Le bout décoloré claque au vent comme un avertissement. Les nuages gris ont avalé le sommet. Une rafale de neige fine tourbillonne.
Elle pose un crampon. Puis l’autre.
Glisse de trois centimètres.
Se fige.
La corde entre eux oscille.
— Marc...
— Avance.
Il faut tenir ou tomber ensemble.
Elle respire. Reprend. Un appui. Un second.
Elle avance.
Son pied gauche dérape.
Sophie pousse un cri, plante son piolet. Marc se sent tiré en arrière.
Elle se stabilise. Immobile, respiration désordonnée.
Les secondes passent.
Elle lève la tête. Il voit son visage livide.
Il pense aux messages. Aux cœurs.
Aux cinq années passées ensemble. Aux week-ends en montagne. À tout ce qu'il croyait posséder et qu’il va perdre.
Un pas en arrière, et tout s’arrête.
Le vent monte. Pousse un mur de nuage humide. Le paysage disparaît. Dans ce monde gris il n’y a plus que le couloir, la glace, la corde, Marc et Sophie.
Ils continuent.
Marc atteint un replat de l'autre côté, reprend son souffle. Les battements de son cœur se clament.
À elle. Il ajuste sa position pour l’assurer. Se cale contre un bloc, les pieds dans une fissure.
Le vent hurle. La neige tourbillonne.
Sophie lui parle : le son se perd.
Marc attend.
Un frottement sur la glace, des crampons qui raclent.
Un cri aigu.
Marc laisse flotter la corde : elle file.
La traction le jette à genoux. Le choc remonte dans ses vertèbres.
Il plante son piolet à deux mains, bloque le brin enroulé autour de sa cuisse. Celui-ci creuse le tissu, brûle les chairs.
Puis se tend brutalement. Marc crie.
Il reste immobile, haletant.
En dessous, le brouillard. Le gris, la neige qui tombe, la corde tendue qui plonge.
— Sophie.
...
— Sophie !
Aucune réponse. Juste le poids qui l’appelle à tomber aussi.
Marc compte les secondes. Tire un peu.
Rien.
Il sait.
Il frémit : la réalité percute le corps avant le cerveau.
Il appelle les secours. Récite : accident, chute. Répond aux questions. Raccroche. Attend.
En silence.
Le froid l'engourdit.
La neige le recouvre.
L’hélicoptère arrive.
Chamonix, plus tard.
Accoudé au pont, Marc regarde l’Arve couler. Le grondement du torrent produit un bruit blanc comme ses pensées.
Le téléphone vibre dans le sac de Sophie.
Marc hésite. Veut-il vraiment savoir ?
Il fouille. Le trouve.
Il ne sait plus s’il tremble de peur ou de colère.
Il déverrouille, clique, scrolle.
Ma chérie 🩷 tu me manques 🩷
Tu lui as dit pour mai ?
J’ai trop hâte de te revoir à Montréal ! 🩷
8 ans qu'on s'est pas vues en vrai ?! 😱
Un ton affectueux, nostalgique, innocent.
Le cœur de Marc se glace.
Le téléphone qu’il tient tombe.
Pfiou celui-ci a été difficile à retravailler ! J'ai dû enlever la moitié, non sans mal.
Tenir ou tomber
L’air glacé lui brûle la gorge à chaque inspiration. Marc plante ses crampons dans la glace, tire sur la corde. Derrière lui, Sophie peine. Il l'entend chercher ses prises. Elle dérape. Un cri bref dans le vent.
— Concentre-toi.
Il ne se retourne pas. À droite, le vide plonge vers Chamonix. Mille mètres de pente raide, de névés sales et de rochers épars. À gauche, la paroi remonte, striée de verglas. Au-dessus d'eux, le sommet du Mont-Blanc.
Une pierre se détache. Marc se fige, muscle bandé, piolet enfoncé. Trois secondes, puis claquement sourd, rebonds saccadés, plus rien. Un silence lourd comme sa fatigue.
Sophie progresse trop lentement. Elle n'a pas l'habitude de cette altitude, du froid qui traverse les gants.
L'aube pointe côté italien. Leur versant reste gris, glacé.
Marc repart. Son gant est humide. La corde – fil de vie entre eux – râpe, vibre à chaque mouvement.
Sophie tousse.
— Ça va ?
Elle ne répond pas tout de suite.
— Oui.
Sa voix est trop aiguë. Marc devrait ralentir. L’attendre.
Quelque chose en lui refuse. Une impatience violente.
Il la revoit sourire à son téléphone au refuge. Il a jeté un œil. Et il a ressassé toute la nuit.
Il essuie ses yeux mouillés. Il doit tenir.
Ils montent encore. La pente se redresse. Un ressaut de glace vive : passage en traction, les bras en feu.
Marc souffle. La corde se tend.
Sophie a glissé.
Quelques centimètres, mais il l’a senti dans son baudrier. Il fixe la ligne orange qui disparaît dans l'angle mort.
Il pourrait descendre.
Deux coups sur la corde.
Trois en retour. Il repart.
Le sommet se colore. Mais l'arête nord reste dans l'ombre. Le froid engourdit ses orteils.
Marc pense à tous ceux qui sont déjà passés ici… et à ceux qui sont tombés.
Sophie tousse plus fort.
Il accélère.
Ils s'arrêtent sur un replat étroit, entre deux veines de granite noir. Marc s'adosse au rocher, jambes tremblantes. La sueur refroidit sous sa veste.
En contrebas, la vallée émerge à peine de la brume. Les forêts sombres, les toits gris, les lacets de la route. Le vide l’attire…
Sophie arrive enfin. Elle s'affale contre la paroi, arrache son masque, halète. Elle enlève un gant, sort son téléphone.
— Pour voir l'heure.
Marc entrevoit :
Ma chérie 🩶 tu me manques 🩶
Tu lui as dit pour moi ?
Sophie retourne aussitôt l’appareil, le range, souffle dans ses doigts.
Le vent emplit l’espace entre eux.
Elle ne dit rien. Lui non plus.
Mais quelque chose se serre dans sa poitrine. Sa mâchoire se crispe. Ce n’est pas l’altitude qui lui donne l’impression d’étouffer.
Marc fixe la pente vertigineuse. Le vide le fascine.
— On y va ?
Il ne répond pas. Le message tourne dans sa tête. Ses tripes se tordent.
Il repart sans prévenir.
— Attends !
Marc avance. Chasse la poudreuse de ses lunettes d'un geste brusque. Sous ses pieds, la glace craque. Des sons de rupture.
Derrière lui, Sophie tente de suivre, souffle trop fort.
— Marc, ralentis.
Il n'écoute pas. Il grimpe.
En montagne, il n'y a que deux possibilités : tenir bon ou tomber.
Le couloir coupe l’arête comme une entaille.
Cinquante mètres de glace noire, inclinée à soixante degrés. En dessous, une chute de deux mille mètres vers le glacier des Bossons. Au-dessus, la paroi en surplomb, striée de verglas, et le ciel qui se couvre.
Marc repère un vieux bout de corde décolorée pendant d'un anneau oxydé.
Il inspire. Le froid brûle toujours. Son cœur cogne trop vite. Il s’engage.
Premier crampon. Deuxième. Il colle son corps à la paroi, joue contre la pierre glacée, bras en croix. Des éclats tombent en silence.
Comme un mariage.
Pour l’instant, Marc tient. Jambes écartées, bras qui tremblent sous l'effort. Chaque mouvement est négocié : il confie son poids à des pointes enfoncées dans une surface qui pourrait céder à tout instant.
Comme son couple.
Sophie arrive au couloir.
Elle s'arrête. Regarde en bas. Marc la voit se crisper. Leurs regards se croisent à travers le vide. Il y lit la peur, la fatigue, l'épuisement accumulé.
— Avance.
C’est contraire à toutes les règles de sécurité.
Elle hésite. Le bout décoloré claque au vent comme un avertissement. Les nuages gris ont avalé le sommet. Une rafale de neige fine tourbillonne.
Elle pose un crampon. Puis l’autre.
Glisse de trois centimètres.
Se fige.
La corde entre eux oscille.
— Marc...
— Avance.
Il faut tenir ou tomber ensemble.
Elle respire. Reprend. Un appui. Un second.
Elle avance.
Son pied gauche dérape.
Sophie pousse un cri, plante son piolet. Marc se sent tiré en arrière.
Elle se stabilise. Immobile, respiration désordonnée.
Les secondes passent.
Elle lève la tête. Il voit son visage livide.
Il pense aux messages. Aux cœurs.
Aux cinq années passées ensemble. Aux week-ends en montagne. À tout ce qu'il croyait posséder et qu’il va perdre.
Un pas en arrière, et tout s’arrête.
Le vent monte. Pousse un mur de nuage humide. Le paysage disparaît. Dans ce monde gris il n’y a plus que le couloir, la glace, la corde, Marc et Sophie.
Ils continuent.
Marc atteint un replat de l'autre côté, reprend son souffle. Les battements de son cœur se clament.
À elle. Il ajuste sa position pour l’assurer. Se cale contre un bloc, les pieds dans une fissure.
Le vent hurle. La neige tourbillonne.
Sophie lui parle : le son se perd.
Marc attend.
Un frottement sur la glace, des crampons qui raclent.
Un cri aigu.
Marc laisse flotter la corde : elle file.
La traction le jette à genoux. Le choc remonte dans ses vertèbres.
Il plante son piolet à deux mains, bloque le brin enroulé autour de sa cuisse. Celui-ci creuse le tissu, brûle les chairs.
Puis se tend brutalement. Marc crie.
Il reste immobile, haletant.
En dessous, le brouillard. Le gris, la neige qui tombe, la corde tendue qui plonge.
— Sophie.
...
— Sophie !
Aucune réponse. Juste le poids qui l’appelle à tomber aussi.
Marc compte les secondes. Tire un peu.
Rien.
Il sait.
Il frémit : la réalité percute le corps avant le cerveau.
Il appelle les secours. Récite : accident, chute. Répond aux questions. Raccroche. Attend.
En silence.
Le froid l'engourdit.
La neige le recouvre.
L’hélicoptère arrive.
Chamonix, plus tard.
Accoudé au pont, Marc regarde l’Arve couler. Le grondement du torrent produit un bruit blanc comme ses pensées.
Le téléphone vibre dans le sac de Sophie.
Marc hésite. Veut-il vraiment savoir ?
Il fouille. Le trouve.
Il ne sait plus s’il tremble de peur ou de colère.
Il déverrouille, clique, scrolle.
Ma chérie 🩷 tu me manques 🩷
Tu lui as dit pour mai ?
J’ai trop hâte de te revoir à Montréal ! 🩷
8 ans qu'on s'est pas vues en vrai ?! 😱
Un ton affectueux, nostalgique, innocent.
Le cœur de Marc se glace.
Le téléphone qu’il tient tombe.


Messages récents




