Je vais chanter Dédale et Icare, le père ingénieux et le fils au cœur trop ardent, comme les anciens chanteurs le murmuraient dans les palais des rois et sur les places battues par le vent.
Il y eut en Athènes un homme nommé Dédale, plus sage que les artisans, plus subtil que les bâtisseurs de temples. Ses mains semblaient guidées par Athéna elle-même : le bois prenait vie sous son couteau, la pierre semblait respirer, et l’on disait que ses statues étaient si parfaites qu’il fallait les enchaîner pour les empêcher de s’enfuir.
Mais le destin pousse souvent les hommes de génie loin de leur patrie. Dédale quitta Athènes et trouva refuge auprès du puissant Minos, roi de la riche Crète, entourée par les flots couleur de vin.
Là régnait un secret terrible.
Dans les profondeurs du palais vivait le Minotaure, monstre au corps d’homme et à la tête de taureau, né d’une faute ancienne que les dieux n’avaient pas pardonnée.
Alors Minos ordonna à Dédale :
« Construis une demeure dont nul ne puisse sortir, un piège plus rusé que tous les pièges de la terre. »
Dédale obéit. Il traça des couloirs qui se croisaient comme des serpents, des escaliers qui revenaient sur eux-mêmes, des salles ouvrant sur d’autres salles, si bien que celui qui y entrait perdait jusqu’au souvenir du ciel.
Ainsi naquit le Labyrinthe, œuvre prodigieuse et funeste, où le Minotaure fut enfermé dans l’ombre éternelle.
Les années passèrent. Or Dédale avait aidé en secret le héros Thésée à vaincre le monstre, en donnant à la princesse Ariane le fil qui permet de retrouver la sortie du dédale.
Quand Minos apprit cette trahison, sa colère fut comparable aux hurlements d’une tempête marine.
Il ne tua pas Dédale, car un roi ne détruit pas aisément un esprit aussi précieux. Mais il l’enferma, lui et son jeune fils Icare, dans une haute tour dominant les falaises et les vagues écumantes.
Les portes étaient gardées, les chemins surveillés, et la mer appartenait aux navires de Minos.
Alors Dédale contempla longtemps les oiseaux qui tournaient dans la lumière du matin.
Et il dit à son fils :
« Minos peut fermer la terre et la mer, mais il ne peut fermer le ciel. »
Durant de nombreux jours, le vieux maître ramassa les plumes tombées des mouettes et des goélands. Les plus grandes furent placées au bord, les plus petites au centre, et il les assembla avec du fil et de la cire chauffée au soleil.
Peu à peu apparurent deux grandes ailes, blanches comme l’écume qui frappe les rochers.
Dédale attacha les ailes à ses propres épaules, puis à celles d’Icare, dont les yeux brillaient d’émerveillement.
Alors le père parla avec gravité :
« Mon fils, écoute mes paroles, car entre deux périls se trouve le chemin de la sagesse.
Ne vole ni trop bas : l’humidité de la mer alourdirait les plumes et les flots t’engloutiraient.
Ne vole ni trop haut : le soleil brûlant ramollirait la cire, et les ailes se disperseraient dans les airs.
Suis-moi, garde la juste mesure, et nous gagnerons la liberté. »
Ayant ainsi parlé, Dédale s’élança du haut de la tour.
Le vent saisit les ailes, et l’homme s’éleva dans les airs. Derrière lui venait Icare, riant de joie comme un jeune dieu découvrant le monde.
Ils passèrent au-dessus des champs, des ports silencieux, des pêcheurs qui levaient la tête avec stupeur, croyant voir deux divinités traverser le ciel.
Longtemps ils volèrent ainsi au-dessus de la mer immense.
Mais le cœur d’Icare était jeune, et la jeunesse entend mal les avertissements de la prudence.
Il sentit la force du vent sous ses ailes, il vit la lumière éclatante du soleil, et une ivresse le saisit.
Pourquoi suivre lentement son père, lui qui pouvait toucher les hauteurs réservées aux immortels ?
Toujours plus haut il monta. Les nuages furent sous ses pieds. L’azur brûlant l’entoura comme une couronne de feu.
Alors la chaleur du soleil frappa les ailes.
La cire commença à fondre.
Une plume tomba. Puis une autre. Puis cent autres tourbillonnèrent dans le vide comme une neige blanche.
Icare battit désespérément des bras, mais il n’avait plus d’ailes, seulement des mains humaines ouvertes contre le vent.
Il cria :
« Père ! »
Dédale se retourna. Il vit les plumes dispersées sur l’air éclatant, et, très loin en dessous, le corps de son fils tombant vers la mer.
Les vagues se refermèrent sur Icare, et la mer prit pour toujours son nom : la mer Icarienne.
Alors Dédale descendit sur un rivage solitaire. Il ramassa quelques plumes flottant encore sur l’eau et pleura amèrement.
Aucune œuvre de ses mains, ni les statues vivantes, ni le Labyrinthe célèbre, ni les ailes merveilleuses, ne pouvait lui rendre l’enfant perdu.
Le vieux maître poursuivit ensuite sa route jusqu’à la lointaine Sicile, où il consacra ses ailes dans un temple d’Apollon, renonçant pour toujours au vol des hommes.
Et les anciens disent que cette histoire demeure un chant pour toutes les générations :
Le génie peut ouvrir des chemins inconnus, mais le cœur humain doit apprendre la mesure.
Car entre la mer qui engloutit et le soleil qui consume, les dieux ont tracé pour les mortels une voie étroite, et celui qui l’oublie ressemble à Icare, beau comme l’aurore, mais tombant du ciel pour avoir voulu voler trop près de la lumière.