La libellule poserait bien une question stupide, presque innocente : « Qu’aimeriez-vous changer en vous ? » Alors vient la vague, une marée de réponses. Elles arrivent pêle-mêle, brunes et blondes, la tête dans la lune ou bien sur les épaules, vraies ou fausses comme la vie aujourd’hui sait l’être. Une vie un peu mythomane, une vie qui s’organise autour d’une névrose de la personnalité. Serait-ce le symptôme d’un manque d’affectivité, d’une carence d’émotivité ? Les réponses s’accumulent et se ressemblent. Elles parlent de tailles, de seins, de nez, de peau, de ventre, de jambes, de pieds. Elles parlent du corps comme d’un chantier permanent.
L’esprit, lui, reste intact, intouchable, comme s’il n’était jamais le problème. Changer son corps, oui. Se refaire, se corriger, s’augmenter, s’effacer parfois. Le physique trône au sommet de l’affiche pendant que l’âme demeure en coulisses. À ce rythme-là, nous finirons tous hystériques, névrotiques, calibrés à l’image de nos écrans. Les seuls à vraiment y croire, et à s’en réjouir, sont les chirurgiens esthétiques et leurs acolytes.
La libellule précise qu’elle n’est ni psychologue ni sociologue, juste une présence qui écrit et qui doute. Et cette question l’entraîne vers une folie douce, vers des scies mentales et des portraits à refaire. Si on ne choisit pas sa tête, peut-on choisir ses amis ?
C’était un jour de fête, par ici les amis, la libellule annonce qu’elle va changer, d’abord son nez. Le reste suivra peut-être. Elle se moque d’elle-même comme on se regarde dans un miroir trop brillant, un miroir publicitaire où les corps deviennent slogans et les visages des logos. À la fin, elle ressemblera sans doute à une caricature, une idole en plastique fabriquée pour durer le temps d’une réclame.
Elle répondrait comme Julio Iglesias : non, elle n’a pas changé, elle est toujours cette jeune fille étrangère. Elle essaie d’écrire des romances. Elle est un peu folle, comme vous. Elle a attrapé un virus, celui d’écrire partout et n’importe où, dans son lit, allongée sur le tapis, au bureau, dans les salles d’attente, au bord de l’eau, sur les bancs publics, sur les quais de gare, parfois même sur les murs des toilettes publiques. Oui, c’est elle.
La libellule écrit des lettres à contretemps, des fragments, des mots qui luttent contre le vent, contre le temps, contre l’oubli. Elle n’a jamais jeté un texte à la poubelle, pas même un brouillon, comme on ne jette pas un papier de chocolat sans y laisser un peu de soi. Quand l’idée se fait rare, elle imagine ses mots voyager dans une enveloppe couleur tabac, traversant le temps. Tout peut avoir changé à l’arrivée : l’état d’esprit, l’écriture, l’être.
Faut-il ouvrir ce tiroir secret où les émotions sont couleur d’encre bleue, celle de la Méditerranée ? Faut-il accepter les tempêtes, les fracas, les naufrages ? La libellule écrit parce que sinon elle disparaît.
Un jour, elle a reçu un message sous l’un de ses textes. Il parlait d’un père, de la transmission, de la joie et du partage. Il parlait aussi de la mort, injuste et brutale, celle qui fauche trop tôt. Ces mots-là lui ont rappelé que l’écriture touche parfois juste sans le vouloir.
Puis il y eut V., une amie, une cavalière. Dix ans de combat contre la maladie. Une jambe en moins, puis la fin. V. lui a appris que le courage n’existe que parce que la peur existe, que vivre l’instant présent n’a de sens que s’il est vécu dans l’amour. Nous sommes des fils entremêlés dans une grande trame. Nous ne voyons que l’envers du tableau, les nœuds, les imperfections, et peut-être qu’au moment de partir tout s’éclaire.
Sur la toile, la libellule écrit dans une bulle fragile, belle parfois, dangereuse souvent. La mariée est trop belle, il faut s’en méfier. Elle attend une brûlure, un signe, une reconnaissance, virtuelle peut-être, mais réelle dans ce qu’elle déclenche. Quand la brûlure devient artificielle, elle se soigne autrement, près du feu, entre l’automne et l’hiver, cure de jouvence et remède spirituel.
La poésie reste belle, même la nuit, il suffit parfois de lever les yeux vers les étoiles. Près du lac, derrière un portillon gris, il y avait un verger, un platane majestueux. Elle y avait gravé des mots d’amoureuse. Vingt ans plus tard, il a été coupé. À sa place, des tôles ondulées et des fruits venus de partout sauf d’ici. L’homme a inventé la roue, il a inventé aussi le mépris de la terre.
Les racines de la libellule survivront-elles ? Alors elle se demande si elle n’est qu’une lettre sans adresse, une ombre sans chemin, une mèche sans flamme. Et puis le coup de tonnerre, la femme aimée. L’amour revient, le souffle aussi. Elle revit.
Si la perfection n’était pas chimérique, elle n’aurait pas tant de succès. L’amour excuse tout, peut-être, ou presque. Alors la libellule écrit encore, jusqu’à plus d’encre, pour exister.