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03 décembre 2021 à 05:55:20
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Le Monde de L'Écriture » Encore plus loin dans l'écriture ! » L'Aire de jeux » Fan Friction » [FF2] Fourrures

Auteur Sujet: [FF2] Fourrures  (Lu 7315 fois)

Hors ligne Elk

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[FF2] Fourrures
« le: 22 juillet 2017 à 09:57:50 »
Depuis que le monde s’est déchiré, les hommes vivent sur un archipel de rochers en suspension dans le ciel. Sur la plus froide de ces Arches, le Pôle, les descendants de l’esprit Farouk possèdent le pouvoir de manipuler les esprits, chaque lignée disposant de son talent. Les Mirages, créateurs d’illusions visuelles, ont pris le dessus sur les autres Familles après des luttes intestines parfois meurtrières…

Le Pôle Express entra en sifflant dans la gare des Sables d’Opale. La locomotive expira un dernier souffle de vapeur, puis s’immobilisa et commença à déverser ses passagers dans la lumière pâle du matin. Le flot des nobles en redingotes et chapeaux à plume se tarit rapidement : lorsque le froid sévissait, ils préféraient aux embruns de la station balnéaire les jardins tièdes et les salons confortables de la Citacielle.
Bientôt, il ne resta plus sur le quai qu’une femme qui, curieusement, voyageait sans valet ni domestique. Des cheveux blonds en bataille encadraient son visage. Le reste de son corps était enveloppé tout entier dans une longue cape de fourrure grise. L’air ravi, elle regarda autour d’elle sans paraître s’inquiéter des rafales qui la déséquilibraient.
« Je ne pensais pas que ce serait aussi haut », murmura-t-elle, et le vent engloutit sa voix.
Face à elle, la muraille sur laquelle le chemin de fer serpentait plongeait vers la côte. Elle apercevait à mi-distance les hôtels des Sables d’Opale nichés au bord de l’eau. Au-delà, c’était la mer gris acier. Encore plus loin, l’arche s’arrêtait net et laissait place au ciel. Nulle part ailleurs la femme n’avait eu autant conscience de se trouver sur un bloc de roche flottant dans le vide.
Une mèche de cheveux lui barra soudain la vue. Elle se pencha pour déposer le paquet qui lui encombrait les bras : un lièvre argenté en bondit et s’ébroua gracieusement. Dégageant son front d’une main, elle murmura à nouveau.
« Fais attention à toi, Hector. »
Les oreilles du lièvre frémirent. Trois bonds timides l’amenèrent au bord des voies. La femme se retourna pour suivre son regard. Immobiles côte à côte, ils contemplèrent la forêt boréale, qui étendait ses vagues d’émeraude infinies à l’extérieur du mur.
« Hem hem. »
La femme à la cape de fourrure se retourna, et ramena ses cheveux devant son épaule droite d’un geste mécanique. Sur le seuil du hall de gare, une dame d’âge mûr la fixait, l’air sévère. Raide dans une robe pourpre à volants de dentelle, elle s’appuyait d’une main sur une ombrelle assortie, et empêchait de l’autre son chapeau, pourpre également, de s’envoler.
« Mademoiselle Luna. » Sa voix était claire malgré les rafales. « Je vous attendais. »
Sans se formaliser du reproche à peine déguisé, Luna sourit et s’avança vers son interlocutrice. Elle tendit une main que l’autre ne serra pas.
« Bonjour à vous aussi, Dame Violet ! Je suis enchantée de vous revoir. »
Dame Violet émit un bruit de gorge dubitatif.
« Hm. Mettons-nous à l’abri, voulez-vous ? Non, pas par là, ma pauvre enfant. On ne sait jamais quelles oreilles trainent au coin du mur. »
Elle l’entraîna à l’écart du bâtiment, vers une alcôve aménagée dans la muraille. Luna ne protesta pas.
« Ne perdons pas de temps en formalités : vous savez déjà pour quelle mission je vous ai embauchée. Mon valet nous attend à l’intérieur, il vous donnera les vivres et le matériel prévu. Vous vous rendrez ensuite au pied de la muraille par l’escalier Nord. Un guide vous ouvrira les portes et vous accompagnera à la lisière de la forêt le plus longtemps possible. Il ne sait rien de votre mission, cependant. Je lui ai raconté… Non, oubliez cela. Ne lui adressez pas la parole, et tout ira pour le mieux. »
Dame Violet attrapa soudain le bras de Luna, qui écarquilla les yeux.
« Mademoiselle Luna. Je sais que ce travail ne ressemble pas à vos attributions habituelles. Êtes-vous certaine de pouvoir le mener à bien ? »
Luna inclina légèrement la tête. Un bijou en forme de radis oscilla au bout de son lobe d’oreille.
« Je connais la forêt, Dame Violet. Pourquoi ne remplirais-je pas cette mission ? »
Un silence passa entre les deux femmes. Elles portaient toutes les deux les paupières tatouées caractéristiques des Mirages, pourtant, en cet instant, elles semblaient ne pas pouvoir être plus différentes l’une de l’autre : Violet, au seuil de la vieillesse, figée dans le moule étroit de l’étiquette et des apparences ; Luna, l’air sauvage et presque bestial sous ses fourrures, âgée d’à peine vingt ans mais déjà marquée par la vie – de près, on apercevait la cicatrice qui lui barrait la tempe jusqu’à la mâchoire.
Finalement, Dame Violet réajusta son chapeau sur ses boucles grises.
« Il y a une dernière chose dont je voulais vous parler. Mes informateurs m’ont rapporté des nouvelles inquiétantes. Il semblerait que la Garde ait commencé à sillonner la forêt autour des zones de coupe. Vous devrez redoubler d’attention pour qu’ils ne vous voient pas. Soyez prudente. »

Luna et son guide longèrent le pied du mur pendant plus de deux heures, portés par deux solides chevaux de travail. A leur droite, à portée de main, les immenses blocs qui formaient la base du rempart brillaient de gel. A leur gauche, après une bande d’herbe rase, les troncs noirs et élancés des pins marquaient la brusque entrée dans la forêt. Derrière, c’étaient des ombres et des craquements organiques, une chape d’obscurité presque surnaturelle. Le danger.
Enfin, le guide, qui n’avait pas décroché un mot, arrêta sa monture. Une piste qui avait peut-être été entretenue, autrefois, mais qui avait aussi bien pu être tracée  par des Bêtes, s’enfonçait entre les arbres. Luna mit pied à terre, réajusta la sacoche qu’elle portait sous sa fourrure, alourdi par les provisions de Dame Violet, puis adressa un hochement de tête à son compagnon de route.
« Merci pour votre aide. Je me débrouillerai à partir de là ! »
Sans attendre de réponse, elle s’engagea sur le chemin.
Depuis la gare, elle avait complété son équipement par des gants en peau et un bonnet de fourrure. Cela n’empêchait pas le froid de mordre la peau de son visage et de s’insinuer dans ses poumons, mais elle avait l’habitude. Il en fallait plus pour l’inquiéter.
Luna perdit la notion du temps tandis que ses yeux parcouraient  la forêt à la recherche d’essences d’arbres et de plantes rares. Cela faisait longtemps qu’elle ne s’était pas rendue en forêt, trop longtemps qu’elle allait et venait entre les petites villes du Pôle. Une fois, elle s’autorisa à s’arrêter pour récolter une mousse dont les propriétés médicinales étaient réputées dans toute l’arche.
« Ne t’éloigne pas, Hector, chuchota-t-elle soudain du bout de lèvres. Tu sais bien qu’il y a de grosses bestioles ici qui ne feraient qu’une bouchée de toi. »
Docile, le lièvre revint vers elle, ses larges pattes arrière dessinant des V sur les zones où la neige recouvrait le sol. De temps à autre, Luna apercevait un mouvement du coin de l’œil, loin derrière les troncs.
Hector n’était pas la seule créature à l’accompagner. Si éloignée qu’elle soit des autres membres de sa Famille, Luna n’en demeurait pas moins une Mirage. Alors, tandis qu’elle s’approchait lentement de sa destination, elle occupait son esprit à faire ce qu’elle savait faire de mieux depuis son enfance : créer des animaux. Elle convoqua des Nargoles, qui voletèrent autour de sa tête avant de s’évaporer dans un petit nuage de paillettes. Un Ronflak Cornu prit leur place et commença à exécuter une danse chaloupée sur le sol tapissé d’aiguilles.
« Ne me regarde pas avec cet air-là, Hector. Je sais ce que tu penses. Tu penses que mes créatures sont un réflexe de petite fille qui a peur du noir. Tu crois que cette mission me fait peur, ou bien que je pense à cette période où… Eh bien tu es trop obtus, voilà tout. »
Elle se tut. Sa tirade avait été lâchée dans un souffle, personne d’autre qu’elle-même n’avait pu l’entendre. Et pourtant…
Craquement de feuilles. Bruits sourds sur le sol creux. Une voix sourde.
La Garde n’était pas loin.
Le Ronflak Cornu, se déforma, perdit ses contours, enfla puis se recomposa : à sa place se tenait désormais un énorme élan, ses bois aussi grands que Luna, ses naseaux fumants dans l’air froid. La Bête s’élança vers le bruit des soldats.
Luna espérait que ce leurre suffirait à les éloigner. Ils étaient, après tout, à la recherche de Bêtes et non d’humains. Mais s’ils la trouvaient ? Des images de cellules froides et de sourires cruels l’assaillirent. Il fallait qu’elle se cache. Elle s’accroupit, et Hector se trouvait déjà là. A quatre pattes, elle le suivit, aussi discrète que possible, tandis qu’il la guidait vers un buisson plus épais que les autres. Le souffle court, elle se faufila entre les branchages, s’enfonça dans les feuilles mortes, se fondit dans la neige. Sa fourrure la recouvrait des pieds à la tête.
Maintenant, il fallait rester immobile.
Jusqu’à la nuit.

« On raconte que vous êtes une aventurière. »
« Je me considère plutôt comme une naturaliste. Une spécialiste des plantes et des animaux, si vous préférez. »
« Mais vous n’hésitez pas à vous aventurer, seule, dans les steppes et les forêts les plus sauvages de notre Arche, n’est-ce pas ? »
« C’est vrai. »
« Voyez-vous… la mission que j’aimerais vous confier n’implique pas vraiment, disons, pas directement de plante ou d’animal. En revanche, il y est question de contrées sauvages, ça, oui. »
« Je vous écoute. »
Elles se trouvaient dans le petit salon de Dame Violet, assises face à face dans des fauteuils de velours. Violet tourna une fois sa cuillère dans sa tasse, puis porta le thé à ses lèvres. Ensuite, lentement, elle reposa la tasse dans sa soucoupe de porcelaine.
« Ma Famille… notre Famille, est très vaste, comme vous le savez. Par Farouk, j’ai beau avoir appris par cœur toutes ses branches depuis ma plus tendre enfance, j’ai parfois du mal à me souvenir de mon propre prénom, hm. »
Violet fit un signe de la main, et les domestiques quittèrent la pièce.
« Ce que vous ne savez peut-être pas, étant donné votre jeune âge, ou dont vous avez peut-être entendu des rumeurs, puisque cette Arche n’est finalement qu’un nid de colporteurs de ragots… Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que j’ai moi-même eu un fils. »
C’est à cet instant-là que Luna cessa de sourire. Le visage de Dame Violet s’était fermé. Le rideau noir sur ses yeux était le même que celui de Père, lorsqu’il pensait à Maman. Dame Violet poursuivit d’un ton monotone.
« Mon fils a épousé une Sans-Pouvoir. Ils ont eu une fille ensemble. Une nuit, des fanatiques du sang pur se sont introduits chez eux et les ont assassinés. »
« Les assassins trouvent toujours de bonnes raisons de verser du sang sur leurs mains, » songea Luna.
« Hm. Vous avez certainement entendu que la Citacielle est sens dessus-dessous, ces dernières semaines, parce que les hommes sur les chantiers de coupe du bois tombent comme des mouches, ou plutôt sont dévorés par les Bêtes comme des mouches par une grenouille. Non pas que nos nobles s’inquiètent du sort des travailleurs, bien entendu, mais personne ne voudrait manquer de chauffage pour l’hiver. Il y a deux semaines, l’une de mes… relations m’a rapporté une trouvaille étonnante : un mouchoir, cousu de mes initiales et de mon sceau, a été retrouvé sur le corps d’une des victimes. »
« Quelqu’un que vous connaissiez ? »
« Non. C’est un mouchoir que j’avais offert à ma petite-fille, alors qu’elle était encore dans son berceau. J’ai réussi à obtenir après cela une entrevue avec notre grande liseuse familiale, Dame Ophélie, afin qu’elle expertise ce mouchoir. »
« Elle peut lire dans l’histoire des objets, n’est-ce pas ? »
« Ma petite-fille est en vie, Mademoiselle Luna. En vie et dans la forêt. Je veux que vous la retrouviez. »

Le souvenir reflua à mesure que Luna reprenait conscience. Elle avait si froid. Le soleil à travers ses paupières ne parvenait pas à la réchauffer.
« Qui es-tu ? »
La voix était dure. Luna ouvrit brusquement les yeux. Elle était allongée dans la neige, et la pointe d’une lance en bois appuyait sur sa poitrine. Au bout de la lance, une forme recouverte de peaux et de fourrures, le visage caché par un masque de loup.
« … San ? »













Hors ligne Chouc

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Re : [FF2] Fourrures
« Réponse #1 le: 22 juillet 2017 à 12:39:06 »
Bonjour !

Le décor est bien planté, j'ai bien reconnu Luna dans ses attitudes, tout comme Lady Violet  :coeur:, l'univers est bien décrit... Franchement, j'adore. J'ai juste trouvé ça un peu court (mais c'est un peu de ma faute, fichu limite de mots  ><). Du coup, j'espère que c'est un prologue, et que tu as prévu une suite à cette mise en bouche fort réussie.

A bientôt !
Je n'ai plus la flamme, mais il me reste les braises.

Hors ligne Rémi

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Re : [FF2] Fourrures
« Réponse #2 le: 22 juillet 2017 à 15:30:51 »
Yo !

Comme j'aime bien et qu'il n'y a pas beaucoup de choses à relever, je le fais maintenant :)

Citer
Une mèche de cheveux lui barra soudain la vue.
pourquoi ce "soudain" ?

Citer
Luna et son guide longèrent le pied du mur pendant plus de deux heures,
j'aurais mis un astérisque de séparation avant ce paragraphe

Citer
tracée  par des Bêtes
deux espaces après "tracée"

Citer
la sacoche qu’elle portait sous sa fourrure, alourdi par les provisions de Dame Violet,
alourdie

Citer
Cela faisait longtemps qu’elle ne s’était pas rendue en forêt, trop longtemps qu’elle allait et venait entre les petites villes du Pôle. Une fois, elle s’autorisa à s’arrêter
le "une fois" fait bizarre avec le "cela faisait longtemps" qui précède

Citer
« On raconte que vous êtes une aventurière. »
pareil, j'aurais séparé ce paragraphe du précédent


C'est un très bon texte, c'est tellement dommage qu'il nous laisse autant sur notre faim !  :'(
Que va-t-il se passer ? Qui tient la lance ? Qu'elle est le secret de cette histoire de disparition ?
On veut la suite, on veut la suite !

Hors ligne Kanimp

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Re : [FF2] Fourrures
« Réponse #3 le: 23 juillet 2017 à 09:55:21 »
Pas mal, texte prennant.

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Hors ligne Za'gros Cheveux

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Re : [FF2] Fourrures
« Réponse #4 le: 28 juillet 2017 à 19:36:40 »
Salut !

Je dois dire que j'ai beaucoup aimé ton texte. C'est vraiment très bien écrit, l'univers est bien prenant, on suis l'action avec joie, on sent le froid de l'hiver, le bruissement des feuilles, c'est très réussi !
Seul bémol, le personnage de Luna ne me semble pas... être Luna. Il y a des nombreuses références, mais sa personnalité ne me semble pas être la sienne. Pas assez de fantaisie dans ses prises de parole, et puis la balafre ne collerai pas vraiment (d'après moi). Malheureusement le personnage est passé à la moulinette des besoins du récit :/

Enfin merci pour cette lecture très agréable !

Hors ligne Loïc

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Re : [FF2] Fourrures
« Réponse #5 le: 30 juillet 2017 à 11:47:31 »
Salut !

Alors j'ai beaucoup aimé le texte. Le début m'a pris par la main et entrainé jusqu'au bout d'une traite quasiment. Bon, comme je connaissais pas les persos (sauf Luna) ni le monde, c'était un peu compliqué, mais entrainant.
(Sauf si Violet est Violet Crawley, mais là c'est OOC).

La fin est un bon cliffhanger des familles, c'est pas mal.

Merci pour ce texte.
"We think you're dumb and we hate you too"
Alestorm

"Les Grandes Histoires sont celles que l'on a déjà entendues et que l'on n'aspire qu'à réentendre.
Celles dans lesquelles on peut entrer à tout moment et s'installer à son aise."
Arundhati Roy

Hors ligne JigoKu Kokoro

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Re : [FF2] Fourrures
« Réponse #6 le: 02 août 2017 à 08:29:02 »
Ne connaissant pas l'univers, j'ai eu un peu de mal à rentré dedans :D

Il m'a fallu quelques lignes de plus que les autres mais au final je suis aller au bout de l'histoire avec plaisir.  :)
J'ai trouvé cette histoire agréable à lire mais je suis d'accord avec Zagréos sur le fait qu'il manque à Luna ce coté décalée qui fait d'elle ce qu'elle est. Pour Lady Violet, je ne peux pas dire grand chose vu que je ne connais pas le perso mais ça me donne envie d'en savoir plus à son sujet.
J'ai beaucoup aimé  l'introduction de San et sa venue sur la fin.  :coeur: Ouais je sais moins avis est biaisé mais elle à la classe voilà tout  :huhu:
Ningen soto, bakemono naka...."Irrécupérablement vôtre"
"L'amour et la haine sont les deux faces d'une même pièce qu'il est bien trop aisé de retourner..." - JK

Hors ligne Elk

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Re : [FF2] Fourrures
« Réponse #7 le: 08 août 2017 à 12:59:50 »
Salut !

Merci à tous pour vos retours :)

Je vois que j'ai encore un peu de progrès à faire sur les personnages - ce n'est pas une grande découverte ^^. Pour ma défense, dans ma tête Luna adulte est peut-être moins déjantée qu'avant parce qu'elle a grandi et vécu des choses pas très glop... et puis, dans cet univers, elle n'a pas ses amis de Poudlard :-\ (c'était pas cool pour elle, je sais).

Concernant "Dame Violet", il s'agit bien de Violet Crawley. J'ai essayé de la garder "in character", mais j'ai eu du mal à... la faire parler en français !

Et puis, certains l'auront remarqué, j'ai eu du mal à conclure mon histoire en 2000 mots :-¬?. Voilà donc en exclusivité le début remanié (surtout le flashback où Violet et Luna discutent) et la suite et fin de l'histoire telle que je l'imaginais au début !

PS : ce n'était pas explicite dans le texte, mais l'univers est celui de la série La Passe-Miroir, de Christelle Dabos, que je vous invite moultement à découvrir ^^.



Depuis que le monde s’est déchiré, les hommes vivent sur un archipel de rochers en suspension dans le ciel. Sur le Pôle, la plus froide de ces Arches, les descendants de l’esprit Farouk possèdent le pouvoir de manipuler les esprits, chaque lignée disposant de son talent particulier. Les Mirages, créateurs d’illusions visuelles, ont pris le dessus sur les autres Familles après des luttes intestines parfois meurtrières…

Le Pôle Express entra en sifflant dans la gare des Sables d’Opale. La locomotive expira un dernier souffle de vapeur, puis s’immobilisa et commença à déverser ses passagers dans la lumière pâle du matin. Le flot des nobles en redingotes et chapeaux à plume se tarit rapidement : lorsque le froid sévissait, ils préféraient aux embruns de la station balnéaire les jardins tièdes et les salons confortables de la Citacielle.
Bientôt, il ne resta plus sur le quai qu’une femme qui, curieusement, voyageait sans valet ni domestique. Des cheveux blonds en bataille encadraient son visage. Le reste de son corps était enveloppé tout entier dans une longue cape de fourrure grise. L’air ravi, elle regarda autour d’elle sans paraître s’inquiéter des rafales qui la déséquilibraient.
« Je ne pensais pas que ce serait aussi haut », murmura-t-elle, et le vent engloutit sa voix.
Face à elle, la muraille sur laquelle le chemin de fer serpentait plongeait vers la côte. Elle apercevait à mi-distance les hôtels des Sables d’Opale nichés au bord de l’eau. Au-delà, c’était la mer gris acier. Encore plus loin, l’arche s’arrêtait net et laissait place au ciel. Nulle part ailleurs la femme n’avait eu autant conscience de se trouver sur un bloc de roche flottant dans le vide.
Une mèche de cheveux lui barra la vue. Elle se pencha pour déposer le paquet qui lui encombrait les bras : un lièvre argenté en bondit et s’ébroua gracieusement. Dégageant son front d’une main, elle murmura à nouveau.
« Fais attention à toi, Hector. »
Les oreilles du lièvre frémirent. Trois bonds timides l’amenèrent au bord des voies. La femme se retourna pour suivre son regard. Immobiles côte à côte, ils contemplèrent la forêt boréale, qui étendait ses vagues d’émeraude infinies à l’extérieur du mur.
« Hem hem. »
La femme à la cape de fourrure se retourna, et ramena ses cheveux devant son épaule droite d’un geste mécanique. Sur le seuil du hall de gare, une dame d’âge mûr la fixait, l’air sévère. Raide dans une robe pourpre à volants de dentelle, elle s’appuyait d’une main sur une ombrelle assortie, et empêchait de l’autre son chapeau, pourpre également, de s’envoler.
« Mademoiselle Luna. » Sa voix était claire malgré les rafales. « Je vous attendais. »
Sans se formaliser du reproche à peine déguisé, Luna sourit et s’avança vers son interlocutrice. Elle tendit une main que l’autre ne serra pas.
« Bonjour à vous aussi, Dame Violet ! Je suis enchantée de vous revoir.
Dame Violet émit un bruit de gorge dubitatif.
— Hm. Mettons-nous à l’abri, voulez-vous ? Non, pas par là, ma pauvre enfant. On ne sait jamais quelles oreilles trainent au coin du mur. »
Elle l’entraîna à l’écart du bâtiment, vers une alcôve aménagée dans la muraille. Luna ne protesta pas.
— Ne perdons pas de temps en formalités : vous savez déjà pour quelle mission je vous ai embauchée. Mon valet nous attend à l’intérieur, il vous donnera les vivres et le matériel prévu. Un guide vous accompagnera à la lisière de la forêt, depuis l’escalier Nord. Il ne sait rien de votre mission, cependant. Je lui ai raconté… Non, oubliez cela. Ne lui adressez pas la parole, et tout ira pour le mieux.
Dame Violet posa soudain sa main sur le bras de Luna, qui écarquilla les yeux.
— Mademoiselle Luna. Je sais que ce travail ne ressemble pas à vos attributions habituelles. Êtes-vous certaine de pouvoir le mener à bien ?
Luna inclina légèrement la tête. Un bijou en forme de radis oscilla au bout de son lobe d’oreille.
— Je connais la forêt, Dame Violet. Pourquoi ne remplirais-je pas cette mission ?
Un silence passa entre les deux femmes. Elles portaient toutes les deux les paupières tatouées caractéristiques des Mirages ; pourtant, en cet instant, elles semblaient ne pas pouvoir être plus différentes l’une de l’autre : Violet, au seuil de la vieillesse, figée dans le moule étroit de l’étiquette et des apparences ; Luna, âgée d’à peine vingt ans, l’air à la fois sauvage et innocent sous ses fourrures – la cicatrice qui lui barrait la tempe jusqu’à la mâchoire disparaissait presque derrière son sourire rêveur.
Finalement, Dame Violet réajusta son chapeau sur ses boucles grises.
— Il y a une dernière chose dont je voulais vous parler. Mes informateurs m’ont rapporté des nouvelles inquiétantes. Il semblerait que la Garde ait commencé à sillonner la forêt autour des zones de coupe. Vous devrez redoubler d’attention pour qu’ils ne vous voient pas. Soyez prudente. »

*

Luna et son guide longèrent le pied du mur pendant plus de deux heures, portés par deux solides chevaux de travail. A leur droite, à portée de main, les immenses blocs qui formaient la base du rempart brillaient de gel. A leur gauche, après une bande d’herbe rase, les troncs noirs et élancés des pins marquaient la brusque entrée dans la forêt. Derrière, c’étaient des ombres et des craquements organiques, une chape d’obscurité presque surnaturelle. Le danger.
Enfin, le guide, qui n’avait pas décroché un mot, arrêta sa monture. Une piste qui avait peut-être été entretenue, autrefois, mais qui avait aussi bien pu être tracée par des Bêtes, s’enfonçait entre les arbres. Luna mit pied à terre, réajusta la sacoche qu’elle portait sous sa fourrure, alourdie par les provisions de Dame Violet, puis adressa un hochement de tête à son compagnon de route.
« Merci pour votre aide. Je me débrouillerai à partir de là ! »
Sans attendre de réponse, elle s’engagea sur le chemin.
Depuis la gare, elle avait complété son équipement par des gants en peau et un bonnet de fourrure. Cela n’empêchait pas le froid de mordre la peau de son visage et de s’insinuer dans ses poumons, mais elle avait l’habitude. Il en fallait plus pour l’inquiéter.
Luna perdit la notion du temps tandis que ses yeux parcouraient  la forêt à la recherche d’essences d’arbres et de plantes rares. Enroulée dans son écharpe jusqu’au nez, elle fredonnait une comptine inaudible. Cela faisait longtemps qu’elle ne s’était pas rendue en forêt, trop longtemps qu’elle allait et venait entre les petites villes du Pôle. Elle s’autorisa un arrêt seulement, pour récolter une mousse dont les propriétés médicinales étaient réputées dans toute l’arche.
« Ne t’éloigne pas, Hector, chuchota-t-elle soudain du bout de lèvres. Tu sais bien qu’il y a de grosses bestioles ici qui ne feraient qu’une bouchée de toi. »
Docile, le lièvre revint vers elle, ses larges pattes arrière dessinant des V sur les zones où la neige recouvrait le sol. De temps à autre, Luna apercevait un mouvement du coin de l’œil, loin derrière les troncs.
Hector n’était pas la seule créature à l’accompagner. Si éloignée qu’elle soit des autres membres de sa Famille, Luna n’en demeurait pas moins une Mirage. Alors, tandis qu’elle s’approchait lentement de sa destination, elle occupait son esprit à faire ce qu’elle savait faire de mieux depuis son enfance : créer des animaux. Elle convoqua des Nargoles, qui voletèrent autour de sa tête avant de s’évaporer dans un petit nuage de paillettes. Un Ronflak Cornu prit leur place et commença à exécuter une danse chaloupée sur le sol tapissé d’aiguilles.
« Ne me regarde pas avec cet air-là, Hector. Je sais ce que tu penses. Tu penses que mes créatures sont un réflexe de petite fille qui a peur du noir. Tu crois que cette mission me fait peur, ou bien que je pense à cette période où… Eh bien tu es trop obtus, voilà tout. »
Elle se tut. Sa tirade avait été lâchée dans un souffle, personne d’autre qu’elle-même n’avait pu l’entendre. Et pourtant…
Craquement de feuilles. Bruits sourds sur le sol creux. Une voix étouffée.
La Garde n’était pas loin.
Le Ronflak Cornu se déforma, perdit ses contours, enfla puis se recomposa : à sa place se tenait désormais un énorme élan, ses bois aussi grands que Luna, ses naseaux fumants dans l’air froid. La Bête s’élança vers le bruit des soldats.
Luna espérait que ce leurre suffirait à les éloigner. Ils étaient, après tout, à la recherche de Bêtes et non d’humains. Mais s’ils la trouvaient ? Des images de cellules froides et de sourires cruels, dans les sous-sols d’un vieux Manoir, l’assaillirent. Il fallait qu’elle se cache. Elle s’accroupit, et Hector se trouvait déjà là. A quatre pattes, elle le suivit, aussi discrète que possible, tandis qu’il la guidait vers un buisson plus épais que les autres. Le souffle court, elle se faufila entre les branchages, s’enfonça dans les feuilles mortes, se fondit dans la neige. Sa fourrure la recouvrait des pieds à la tête.
Maintenant, il fallait rester immobile.
La nuit tomba, et le froid s’empara d’elle.

*

« On raconte que vous êtes une aventurière.
— Je me considère plutôt comme une naturaliste. Ça veut dire que je connais bien les plantes et les animaux.
— Mais vous n’hésitez pas à vous aventurer, seule, dans les steppes et les forêts les plus sauvages de notre Arche, n’est-ce pas ?
— C’est vrai.
— Voyez-vous… la mission que j’aimerais vous confier n’implique pas vraiment, disons, pas directement de plante ou d’animal. En revanche, il y est question de contrées sauvages, ça, oui.
— Je vous écoute.
Elles se trouvaient dans le petit salon de Dame Violet, assises face à face dans des fauteuils de velours. Violet tourna une fois sa cuillère dans sa tasse, puis porta le thé à ses lèvres. Ensuite, lentement, elle reposa la tasse dans sa soucoupe de porcelaine.
— Ma Famille… notre Famille, est très vaste, comme vous le savez. J’ai beau en avoir appris par cœur toutes les branches depuis ma plus tendre enfance, j’ai parfois du mal à me souvenir de mon propre prénom, hm.
Violet fit un signe de la main, et les domestiques quittèrent la pièce.
— Vous avez peut-être entendu parler de mon fils, le comte Robert, et de ses deux filles, Dame Edith et Dame Mary.
Luna sourit, et une poignée de créatures volantes, semblables à des libellules, se matérialisa dans la pièce. Violet les regarda avec désapprobation.
— Dame Edith est déjà venue nous voir, répondit Luna. Père et elle ont travaillé plusieurs fois ensemble. Père tient un journal, lui aussi, vous savez ?
— Je ne le sais que trop bien, marmonna Violet.
Elle reprit une gorgée de thé, puis détourna légèrement le visage.
— Ce que vous ne savez peut-être pas, étant donné votre jeune âge, ou dont vous avez peut-être entendu des rumeurs, puisque cette Arche n’est finalement qu’un nid de colporteurs de ragots… Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que j’ai eu une troisième petite-fille.
A cet instant-là, Luna cessa de sourire. Le visage de Dame Violet s’était fermé. Le rideau noir sur ses yeux était le même que celui de Père, lorsqu’il pensait à Maman. Dame Violet poursuivit d’un ton monotone.
— Elle a choisi d’épouser un Sans-Pouvoir. Ils ont eu une fille ensemble. Une nuit, des fanatiques du Sang-Pur se sont introduits chez eux et les ont assassinés.
Luna ne répondit rien. Elle pensait aux grands chevaux noirs qui venaient parfois la réconforter, depuis qu’elle était enfant.
— Hm. Vous avez certainement entendu que la Citacielle est sens dessus-dessous, ces dernières semaines, parce que les hommes sur les chantiers de coupe du bois tombent comme des mouches, ou plutôt sont dévorés par les Bêtes, comme des mouches par une grenouille. Non pas que nos nobles s’inquiètent du sort des travailleurs, bien entendu, mais personne ne voudrait manquer de chauffage pour l’hiver. Il y a deux semaines, l’une de mes… relations m’a rapporté une trouvaille étonnante : un mouchoir, cousu de mes initiales et de mon sceau, a été retrouvé sur le corps d’une des victimes.
— Vous connaissiez cette personne ?
— Non, quelle idée. C’est un mouchoir que j’avais offert à mon arrière-petite-fille, alors qu’elle était encore dans son berceau. J’ai réussi à obtenir, après cela, une entrevue avec notre grande liseuse familiale, Dame Ophélie, afin qu’elle expertise ce mouchoir.
— Elle peut lire dans l’histoire des objets, n’est-ce pas ?
Violet hocha la tête.
— Cette Dame Ophélie ne paye pas de mine, mais il semblerait que son talent ne soit pas feint. Elle a confirmé mes soupçons : ma petite-fille est en vie, Mademoiselle Luna. En vie et dans la forêt. Je veux que vous la retrouviez. »

*

Le souvenir reflua à mesure que Luna reprenait conscience. Elle avait si froid. Le soleil à travers ses paupières ne parvenait pas à la réchauffer.
« Qui es-tu ?
La voix était dure. Luna ouvrit brusquement les yeux. Elle était allongée dans la neige, et la pointe d’une lance en bois appuyait sur sa poitrine. Au bout de la lance, une forme recouverte de peaux et de fourrures, le visage caché par un masque de loup.
— … San ?
La pression de la lance s’accentua.
— Tu portes les tatouages des meurtriers. Qui es-tu ?
Luna portait les tatouages des Mirages, les paupières noires. Les Mirages, qui n’avaient pas hésité à assassiner des membres de leur propre famille. Oui, c’était comme cela que fonctionnait la Cour du Pôle.
— Ta mère aussi portait ces tatouages, n’est-ce pas ?
La créature lâcha la lance et bondit sur Luna. Une lame froide se posa sur son cou.
— Tu ne me connais pas.
La voix résonnait sous le masque et prenait des accents métalliques.
— Je crois que si, poursuivit Luna d’un ton doux. Tu es San. Tu ne veux pas que l’on parle un peu ? Si l’on se bat maintenant, on va faire du bruit, et les soldats de la Garde risqueraient de nous trouver.
Le masque sembla hésiter quelques instants, immobile. Finalement, il se redressa. A ses côtés, deux énormes loups blancs étaient apparus sans un bruit.
— Si tu essayes de t’enfuir, ils te dévoreront, prévint la voix. Et dis à ton lièvre de se tenir éloigné, ou ils risquent de le croquer aussi.
Luna se redressa, sourit, et s’assit en tailleur sur le sol de la forêt.
— Je m’appelle Luna.
— Et je suis San.
Le sourire s’agrandit.
— Chouette ! C’est bien toi que je cherchais.
D’un geste prudent, San remonta son masque sur son crâne. Le visage en-dessous était sévère, mais plus jeune que celui de Luna. Deux tatouages rouges en forme de flèche couvraient ses joues, pointes tournées vers le bas. Luna pencha la tête de côté tandis qu’elle détaillait le visage qui la toisait.
— Tu ne connais pas ces symboles. C’est normal. Je suis ma propre famille.
— Pourtant, c’est ta famille qui m’envoie. Ton arrière-grand-mère, Dame Violet.
La mâchoire de San se crispa.
— Eh bien, rentre chez toi et dis-lui que son arrière-petite-fille est morte. Les humains l’ont défigurée et jetée en pâture aux Bêtes de la forêt.
Luna inclina sa tête de l’autre côté.
— Tu as vécu seule dans la forêt toutes ces années ?
San plongea sa main dans la fourrure du loup le plus proche et s’y agrippa.
— Pas seule, non.
D’un bond, Luna fut debout. Sa fourrure glissa sur le sol, mais elle n’y prêta pas attention. Elle s’élança vers San, qui eut un léger mouvement de recul, et lui attrapa les bras.
— C’est merveilleux ! Tu dois savoir tellement de choses ! As-tu déjà croisé un Énormus à Babille ? Ils vivent dans les chaos rocheux, le plus souvent. Tu crois que tu pourrais m’aider à m’orienter dans cette partie de la forêt ? Je ne suis jamais venue aussi près du bord de l’Arche.
San s’accrocha de plus belle à la fourrure du loup, soufflée par l’enthousiasme de la naturaliste. Un instant, elle eut l’air perdu, avant que son visage se ferme à nouveau.
— Je n’ai pas de contact avec les humains.
— Moi non plus. Enfin, pas vraiment… J’effectue des missions pour eux, et bien sûr, il y a Père, mais… Oh. Luna fronça les sourcils. Tu veux parler de moi ?
— Tu es humaine, non ?
— Toi aussi.
San cracha par terre.
— J’aimerais autant ne pas l’être.
Elles se jaugèrent du regard, celui de San dur comme l’acier, celui de Luna bleu et songeur. Cette dernière finit par tendre les doigts vers le masque de loup.
— Tu as quelque chose, là. Je pensais que c’était un Joncheruine, mais…
Ses doigts passèrent sans la toucher à travers la petite silhouette blanche qui s’était perchée sur la tête de San. Celle-ci leva les yeux, et un imperceptible sourire se dessina sur ses lèvres.
— Tu ne l’attraperas pas. C’est un esprit protecteur.
Comme pour lui donner raison, le petit fantôme fit dodeliner la bulle tachée de noire qui lui tenait lieu de tête.
— Tu sais… je crois qu’on se ressemble beaucoup.
San croisa les bras.
— Ah ?
Luna compta sur ses doigts.
— On a grandi dans la forêt – mon père vit dans un manoir à l’écart de la Cour, à la lisière de la forêt, loin à l’est d’ici. On n’a pas beaucoup de contacts avec les humains. En tout cas, pas d’amis. On vit avec des animaux qui effraient les autres… Et puis, tu sais, moi aussi, j’ai perdu Maman. Elle a eu un accident en forêt quand j’étais enfant. Père m’a dit que les Bêtes l’avaient dévorée. Alors, il n’est jamais très content quand je m’aventure seule dans la nature.
Les petits esprits blancs s’étaient multipliés à mesure que Luna parlait. Elle aussi en avait dans les cheveux, et sur les épaules, à présent. Elle ferma les yeux, paupières noires sur les iris bleus. Lorsqu’elle les rouvrit, une harde de chevaux noirs, squelettiques, ailés, se tenait derrière elle, leurs yeux vides comme un écho à ceux des esprits blancs.
— Ce sont mes fantômes à moi, murmura Luna.
San se détourna brusquement et enfouit son visage dans la fourrure du loup.
— Je n’y retournerai pas. Je ne retournerai ni dans les villes, ni dans les manoirs. Je ne fais plus partie des humains.
Luna soupira.
— Je me doutais que tu dirais ça. Tu crois qu’on pourra se revoir, quand même ? Et puis, j’aimerais dire à Dame Violet que tu es bien vivante. Je pense que ce serait une bonne chose. Elle est déjà si triste d’avoir perdu Dame Sybil.
San lui fit face à nouveau, menton dressé.
— D’accord. Tu peux parler à Grand-Mère, mais à personne d’autre. Et… et si tu viens à nouveau par ici, je te retrouverai peut-être. On pourra parler. Sauf si tu fais du mal à la forêt. Là, je vous égorgerai, toi et ton lapin.
Elles se serrèrent la main. Luna retourna d’un pas léger vers sa fourrure, qui était restée sur le sol, et la réajusta sur ses épaules. Elle s’éloigna de quelques mètres, puis s’arrêta.
— Au fait… songea-t-elle en se retournant vers San. Il y a de plus en plus d’hommes de la Garde qui patrouillent ici. Tu sais, à cause de ces attaques près des coupes de bois… Tu devrais faire attention à toi.
Lentement, la lèvre de San se retroussa au-dessus de ses canines. Les loups grognèrent. Elle replaça son masque sur son visage.
— Tu devrais dire aux tiens d’apprendre à se rationner, prévint la voix métallique. Je sais qu’ils aiment surchauffer leurs salles de bal et leurs grands halls tout l’hiver. Mais s’ils brûlent la forêt, la Citacielle brûlera aussi. Je m’en assurerai.

 


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