Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

27 janvier 2023 à 11:46:47
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le Télégramme

Auteur Sujet: Le Télégramme  (Lu 211 fois)

En ligne Michael Sherwood

  • Calliopéen
  • Messages: 497
Le Télégramme
« le: 24 janvier 2023 à 09:40:46 »
Une petite nouvelle à l'ancienne, sans prétention. Nous sommes plongés dans l'Angleterre des années '70, bien avant l'invention des téléphones mobiles et des réseaux sociaux !


C’était dans les années ’70. Nous étions jeunes mariés et c’était nos premières vacances en couple. Pas tout à fait notre voyage de noce mais presque. Nous en attendions beaucoup. Nous avions réservé une chambre pour une semaine dans un petit hôtel sur la côte ouest de l’Angleterre, sur les recommandations d’un encart publicitaire trouvé dans le journal. Nous nous aperçûmes rapidement de notre erreur. D’abord notre logeuse était d’un tempérament exécrable, à l’image de la météo. Il pleuvait tous les jours, les jours de pluie succédaient aux jours de pluie, c’était un temps à ne pas mettre un chat dehors ! Et puis l’hôtel était minable, c’était une sorte de construction aux cloisons en bois, notre chambre était minuscule, mal chauffée le jour, encore moins la nuit, le lit grinçaient sur ses ressorts au moindre de nos mouvements, le papier peint se décollait par plaques, les rideaux étaient troués, le vent passait en rafales par le bâti de la fenêtre de mansarde, car nous étions sous les toits, et la pluie résonnait toute la nuit. Les tuyaux de la plomberie résonnaient dans les cloisons. Le matin à huit heures le petit-déjeuner était servi, aussi petit que son nom : un toast grillé chacun, pas deux, un soupçon de margarine rance, une tasse de café délayé, un œuf dur, l’affaire était rapidement expédiée. Nous sortions de l’hôtel aussitôt que possible, lorsqu’une brève accalmie entre deux averses le permettait. Pour finalement échouer sur le front de mer de Boscombe, une esplanade terne, immense, où les journaux gras des fish and chips s’éparpillaient, balayés par les rafales de vent. Ils nous revenaient à chaque fois dans la figure. Et le froid qui régnait ! Désespérés nous rentrions nous réfugier dans le salon de l’hôtel, à lire ou à relire les trois ou quatre bouquins dépareillés qui constituaient la bibliothèque de notre logeuse qu’elle mettait généreusement à notre disposition, avec prière de ne pas écorner les livres qui étaient déjà bien tachés par les doigts gras des précédents lecteurs.

Au troisième jour de ce régime, n’y tenant plus nous décidâmes de prendre le bus pour visiter la côte, et explorer les villages voisins. A peine avions-nous quitté Boscombe qu’un rayon de soleil écarta les nuages, vint frapper la vitre de notre bus. Au bout d’un temps, la pluie cessa complètement de tomber. Nous roulions à travers une campagne riante de fermes et de bois alternés. Le car s’arrêta enfin dans un soupir à son terminus, un petit village de pêcheurs sur la côte. Les maisons basses s’alignaient parées de vives couleurs aux portes et aux fenêtres. Ici et là des filets de pêche séchaient au milieu de barques en bois et de bateaux remontés au sec. Les quelques personnes que nous rencontrions au hasard de notre promenade dans la rue principale du village nous souriaient. Il était environ midi, l’exercice de la promenade, l’air vif nous donnaient faim. Nous avisâmes une petite auberge toute simple, près du port. Après les repas faméliques que nous servaient notre logeuse depuis trois jours, ce généreux repas de poissons, de pommes de terre en sauce, accompagné de crudités nous parut un véritable festin ! Nous nous renseignâmes auprès de notre hôte, pour savoir s’il n’y avait pas des chambres à louer dans le village. Justement il en avait une libre, qu’il nous fit aussitôt visiter. La chambre était claire, spacieuse, le mobilier solide, le lit confortable. Une porte donnait directement sur le jardin potager derrière la maison basse. Les repas étaient compris dans le prix, qui était fort raisonnable. Nous ne pouvions plus après cela retourner nous enterrer à l’hôtel de Boscombe. Il fallait absolument que nous passions nos quatre derniers jours de vacances dans ce petit village de pêcheurs, qui ressemblait au paradis.

Mais comment allions-nous justifier de notre départ auprès de notre logeuse acariâtre, et accepterait-elle de nous restituer l’argent pour les jours restants ? Car notre situation financière ne nous permettait pas d’extra. Il nous fallait récupérer cet argent pour louer la chambre d’hôte qui nous plaisait tant. Il allait falloir trouver une excuse plausible !

Il nous vint alors une idée lumineuse : prétendre que nous avions appris la maladie ou le décès de l’un de nos parents ! Certainement notre logeuse, malgré son caractère acariâtre et son manque d’empathie aurait un reste d’humanité qui la ferait fléchir. Il restait à décider quel parent était sur le point de décéder ! Le choix se porta sur mon père, qui après tout souffrait de diabète et d’hypertension depuis des années. De retour à Boscombe, nous passâmes d’abord par la poste nous munir d’un formulaire de télégramme, que nous remplîmes aussitôt : « Père gravement malade. Rentrez maison urgence. » Si tout allait bien, notre logeuse ne vérifierai pas l’authenticité du télégramme, il se pourrait même qu’elle ne le lise pas du tout et que le voir entre nos mains la satisfasse. Nos mines éplorées feraient le reste.
 
Et c’est ce que nous fîmes.

Couple : Bonjour Madame, nous avons une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Nous venons de recevoir un télégramme de notre famille qui nous informe que mon père est gravement malade et qu'il faut que nous rentrions immédiatement à la maison.
Logeuse : Oh non, je suis vraiment désolée pour votre père. Est-ce qu'il va s'en sortir ?
Couple : Nous l'espérons, mais nous ne savons pas encore. Nous devons partir immédiatement.
Logeuse : Bien sûr, je comprends. Je vous souhaite bonne chance avec votre père. Vous pouvez partir quand vous voulez et nous nous arrangerons pour le remboursement de votre loyer.
Couple : Merci beaucoup Madame, nous vous sommes très reconnaissants.
Logeuse : Il n'y a pas de quoi, je suis sûre que tout va s'arranger pour votre père. Prenez soin de vous.

A notre propre surprise le stratagème marcha si bien qu’une demi-heure plus tard nous étions dehors au bas des marches de l’hôtel, avec nos bagages et notre argent en poche ! Il avait suffi d’un petit mensonge pour forcer le destin !

Mais à trop vouloir forcer le destin, celui-ci parfois se venge et revient tel un boomerang vous frapper à la face… mais n’anticipons pas.

C’est ainsi que nous reprîmes le car l’après-midi en direction de « notre » petit village de pêcheurs. Il était toujours aussi beau et riant, tel que nous l’avions quitté, par contraste avec la grisaille, la laideur, la saleté et l’humidité de la ville de Boscombe. Aussitôt arrivés nous emménageâmes nos affaires dans le logement si aimablement mis à notre disposition par nos hôtes. Puis nous avons passé le reste de l’après-midi à nous promener le long du bord de mer et à explorer les petites criques aux plages de galets où étaient amarrées les barques des pêcheurs. Nous retournâmes enfin à l’auberge. La patronne nous avait préparé un excellent shepherd’s pie pour le dîner. Regagnant notre chambre, nous n'avions plus de crainte que le lit grince pendant nos ébats nocturnes de jeunes mariés ! S’ensuivit une longue nuit de sommeil, doucement bercés par le bruit de fond du sac et ressac de la houle sur les galets de la plage, de l’autre côté de la route. Depuis le début de nos vacances, nous n’avions jamais si bien ni si longtemps dormi ! Ce n'était peut-être pas le paradis, mais nous nous en approchions de tout près ! Hélas, tels Adam et Eve, nous devions bientôt en être chassés par un Dieu vengeur !

Car oui, lorsque nous entrâmes le matin dans la salle où le petit-déjeuner était dressé, le patron se dirigea vers nous avec une mine fermée. Il tenait un papier plié à la main. C’était un télégramme, qu’il nous tendit aussitôt ! En ce temps-là on n’envoyait de télégrammes que pour annoncer les mauvaises nouvelles. En tremblant nous avons coupé les bords encollés du papier et pris hâtivement connaissance de son contenu. Il était bref et se résumait en cinq mots : « Père décédé rentrez maison urgence. »
It's not because you're paranoid that they aren't after you.

Hors ligne jonathan

  • Grand Encrier Cosmique
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  • Désabusé
Re : Le Télégramme
« Réponse #1 le: 24 janvier 2023 à 10:02:31 »
Bonjour. J'ai énormément apprécié ton texte. Sans doute parce que certaines descriptions m'ont rappelé de bons et aussi de mauvais souvenirs de vacances en Angleterre lorsque j'étais ado. Ça avait duré trois semaines à Bournemouth et on était loin d'À Nous les Petites Anglaises. Merci pour ce partage matinal, ça met en forme pour le restant de la journée.  ;)
Sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur... [Pierre Augustin Caron de Beaumarchais]
Le silence est l'expression la plus parfaite du mépris... [G.B. Shaw]

En ligne Michael Sherwood

  • Calliopéen
  • Messages: 497
Re : Le Télégramme
« Réponse #2 le: 24 janvier 2023 à 11:38:11 »
Hello! Merci pour ce témoignage, Jonathan. J'ai découvert l’Angleterre la 1ère fois en 1971, j’étais 2 mois à Bexhill-on-Sea près d’Eastbourne pour un job d’été. On a donc connu plus ou moins les mêmes endroits aux mêmes époques. Je connais bien aussi Bournemouth et toute la côté sud que j'ai parcourue plus tard, années '80. J’espère que tes bons souvenirs de l'Angleterre d'alors l’emportent sur les mauvais   8) !
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Hors ligne Alan Tréard

  • Vortex Intertextuel
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  • Optimiste, je vais chaud devant.
    • Alan Tréard, c'est moi !
Re : Le Télégramme
« Réponse #3 le: 24 janvier 2023 à 14:13:40 »
Bonjour Michael Sherwood,


Je me souviens avoir lu de toi un texte assez ambigu dont les diverses interprétations pouvaient paraître troublantes, et je trouve au contraire aujourd'hui un quelque chose dont le sens me paraît clair et limpide.

Je me permets donc de saluer cette nouvelle publication qui me donne le sentiment d'employer des mots précis, recherchés ou justes, car ça m'a ému moi aussi de découvrir cette anecdote pudique qui nous fait cheminer à travers ce moment de vie. C'est vraiment une lecture percutante.


Merci à toi pour cette découverte d'un paysage anglais, et au plaisir de voir tes publications nouvelles nous montrer une étape émouvante de ta vie.
Mon carnet de bord avec un projet de fantasy.

Hors ligne Cendres

  • Palimpseste Astral
  • Messages: 3 163
Re : Le Télégramme
« Réponse #4 le: 25 janvier 2023 à 09:22:44 »
Merci pour ton texte.

La fin est triste, mais sinon l'histoire est intéressante. Beaucoup de  description nous permettant de nous imaginer dans ton histoire.
J'ai surtout préfère la description du premier hôtel. Le second est trop parfait.

Hors ligne Choumi

  • Calliopéen
  • Messages: 407
Re : Le Télégramme
« Réponse #5 le: 25 janvier 2023 à 12:36:34 »
Bonjour
L’histoire est bien construite, l’écriture est fluide, le tout est agréable à lire
Ceci dit, je tique sur la morale de l’histoire où l’on  profite de la gentillesse de la logeuse qui a tort de faire confiance
Bon moi j’aurais pas osé
Mais je suis certainement trop rigide
Amicalement
Michel

En ligne Michael Sherwood

  • Calliopéen
  • Messages: 497
Re : Le Télégramme
« Réponse #6 le: Hier à 16:24:29 »
Hello AlanTréard, Cendres, Choumi, un grand merci pour vos diverses appréciations et commentaires sur le texte.

#Cendres : Oui, la seconde description est trop parfaite : l'idée de "paradis" est évoquée 2 fois !

#Choumi : la morale de l'histoire n'est pas là où tu la situes. J'ai voulu illustrer l'ironie de la vie : le couple est rattrapé par son mensonge, ce qui les empêche de profiter pleinement de ce qu'ils ont obtenu par stratagème.
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Hors ligne Choumi

  • Calliopéen
  • Messages: 407
Re : Le Télégramme
« Réponse #7 le: Hier à 17:40:35 »
Bonjour
J’avais bien compris mais je n’ai pas osé aller jusque là
mes propos ne voulant blesser quiconque
Amicalement
Michel
« Modifié: Hier à 18:13:20 par Choumi »

 


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