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Auteur Sujet: la vieille  (Lu 46 fois)

Hors ligne PsychoWriter

  • Tabellion
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la vieille
« le: 15 avril 2021 à 18:43:43 »
bonsoir à tous !
voici une nouvelle qui remonte le temps. j'espère que ça vous plaira.


1
   5 juin 2018.
   Ruby se trouve tout à coup devant la maison. Le 66 Clayton Street. Une belle maison blanche à la peinture écaillée, possédant un étage avec balcon et jardinières vides aux 5 fenêtres.
   Elle sait que c’est bien ici, elle le sent, elle a même l’impression d’être déjà venue. Elle pose ses deux valises et vérifie l’adresse indiquée sur le papier qu’elle sort de la poche droite de son gilet : Mme Hatosy, 66 Clayton Street. Entrer sans frapper ni sonner.
   La propriété n’a pas de barrière, elle avance sur le chemin bordé d’herbes sèches et parvient rapidement à la porte d’entrée vitrée qui lui renvoie son image.
   Qu’est-ce qu’une belle jeune fille de 19 ans vient faire dans ce trou perdu qu’est Oldest Village, à la limite de la Caroline du Nord et du Tennesse ?
   Son look est bien différent des gens qu’elle peut voir arpenter la rue. Ils sont modestes, voir même débraillés, tandis qu’elle porte un jeans slim à la mode dont elle a retroussé le bas, des baskets compensées, un chemisier cintré en tissu satiné, et un gilet beige. Son reflet dans la porte est celui d’une femme jeune et dynamique, aux longs cheveux blond doré libres comme l’air et son esprit. Son visage est avenant et charmant, tout le monde lui fait confiance, ce qui est très utile dans son métier : elle est accompagnatrice pour les personnes âgées en fin de vie.
   En parlant de vie… C’est bizarre et inquiétant à 19 ans de ne plus se rappeler comment elle est venue ici. Est-ce en taxi ? En bus ? Ou bien à pied depuis une quelconque gare toute proche ? Et ce matin, qu’a-t-elle pris au petit-déjeuner ? Impossible de se souvenir de quoi que ce soit pour le moment, mais Ruby ne s’en fait pas plus, elle met son trou de mémoire sur le compte du léger stress de pénétrer dans une énième famille.
   La mort ne lui fait pas peur. Elle n’est jamais dépressive, jamais découragée, elle est même parfois moqueuse, mais personne ne le sait ou ne s’en doute car elle sait jouer la comédie. Ce n’est pas qu’elle manque de compassion et de patience mais c’est juste qu’à 19 ans, on croit qu’on est invincible, que la mort ne vous attrapera jamais, que la vieillesse ne viendra jamais.
   Elle obéit à la seconde consigne et entre dans la maison.
   Le hall est garni de drap blancs poussiéreux reposant sur de vieux meubles : ils ont les formes de bahuts, de sièges, de guéridons et de tables vides. Ils sont comme des êtres encore vivants se déguisant pour Halloween : ils se cachent de la mort car ils peuvent encore être utiles. A gauche, elle voit la porte ouverte donnant sur la cuisine et à droite une pièce ressemblant à un salon où les meubles se languissent aussi sous des draps.
   - Et bien… Se dit-elle en se dirigeant vers l’escalier. Je vais avoir du travail.
   Les marches de l’escalier croulent sous la poussière également, la femme qui vit ici ne doit pas être descendue depuis un sacré bout de temps car il n’y a aucune trace de pas.
   Elle sait encore où se trouve la chambre parmi les trois portes fermées s’offrant à son regard. Ruby pose ses valises devant la porte la plus proche, c’est la chambre d’ami. La seconde est la salle de bain, et la troisième est la chambre de Mme Hatosy. Elle est convaincue qu’elle attend à la fenêtre donnant sur le jardin arrière. Sinon elle l’aurait vu depuis la rue quand elle a levé la tête sur la demeure.
   Ruby ouvre la porte et une odeur de vieux meubles moisis lui saute tout à coup au visage.
   Mais elle avait raison, elle connait les personnes âgées, Mme Hatosy est là, inerte sur son fauteuil à regarder le jardin en proie aux mauvaises herbes par la fenêtre fermée.
   - Bonjour Mme Hatosy. Lance Ruby en haussant la voix et en avançant. Je suis Ruby Wilson. Je vais bien m’occuper de vous.
   A droite, le lit n’est pas défait, il est en bois épais, les surfaces planes sont couvertes de poussière, tout comme les deux tables de chevet, la cheminée derrière la porte, les photos et l’urne. A gauche, une imposante armoire à trois portes préside, comme le seul témoin de la vieillesse inévitable de sa propriétaire. Le parquet est lui aussi recouvert de poussière, aucune trace de pas ne trahi un déplacement de la vieille femme.
   Mme Hatosy, enveloppée dans un long châle gris miteux et couverts de particules de poussière, voit le reflet marcher jusqu’à elle dans la vitre et se retourne.
   Ses rares cheveux blancs sont autant décoiffés que la pelouse de son jardin est désordonnée. Son visage est pâle et effrayant. Ce n’est qu’un amas de rides et d’inquiétude. Ses yeux n’ont presque plus de couleur et se posent sur la jeune femme.
   - Rrrrron… Marmonne-t-elle en n’ouvrant à peine sa bouche édentée.
   Ruby se rapproche pour poser une main compatissante sur l’épaule frêle de la patiente.
   - Ca va allez Mme Hatosy… Je suis là pour vous aider. Vous ne le savez pas mais nous avons des points communs.
   La vieille femme saisit soudain le bras de Ruby :
   - Rrrrron… Ratez !
   Ruby ne veut pas comprendre ce qu’essayes de dire la vieille femme, elle l’attrape sous les bras afin de l’emmener s’allonger sur le lit et pose sur elle une couverture qu’elle trouve dans l’armoire.
   - Allons, allons Mme Hatosy. Ne vous en faites pas, je m’occupe de tout. Dormez un peu, après tout, ce n’est pas tout le monde qui peut se vanter d’atteindre 100 ans.
   
   Pendant que sa patiente dort, Ruby en profite pour d’abord défaire ses bagages. La chambre d’ami est gelée ! Bien sûr il n’y a pas besoin de chauffage au mois de juin, le froid vient probablement du fait qu’elle est dans le noir complet et que personne n’y a mis les pieds depuis un moment.


   6 juin 2018, 2 h 40.
   C’est à cet instant précis que Ruby regarde l’heure, elle attendait cette minute car il y a 20 ans exactement qu’elle est née. Chaque année elle donne vie à ce petit rituel nocturne : regarder l’aiguille avancer jusqu’au 8… Enfin elle croit avoir ce rituel. Sa mémoire défaille déjà !
Puis elle entend un son indescriptible provenant de la chambre de sa patiente. Ruby se lève et saisit son portable afin d’activer la fonction lampe de poche. Elle sort de sa chambre, en bas de pyjama et marcel d’homme bleu, pour marcher jusqu’à la chambre de Mme Hatosy. Le froid est saisissant, comme si l’étage entier n’était qu’un immense congélateur. Elle grelote, surprise que sa lumière n’éclaire pas plus l’étage. La pénombre l’englobe jusqu’à la porte.
   Quand elle ouvre l’accès et qu’elle dirige sa lampe droit devant, elle voit Mme Hatosy assise sur son fauteuil, dans la même position qu’à son arrivée 12 heures plus tôt.
   - Mme Hatosy ? S’enquiert Ruby en se précipitant près d’elle. Est-ce que ça va ?
   La vieille femme, dont elle a relu le dossier dans la soirée, est inerte. Son visage et ses yeux ternes sont tournés vers la nuit qui avale son jardin chaotique.
   Ruby cherche un pouls dans le cou de la femme. Elle n’en trouve pas. Elle tente encore sur l’un de se poignets. Mais rien.
   Puis elle se rend compte que le lit ne présente aucune trace du corps précédemment allongé de la femme, la couverture n’y est même pas.
   - Mince alors. Ajoute Ruby avec effarement. Vous êtes une coquine… Vous avez attendu que je sois là pour mourir à la date et heure de nos anniversaires.

   Mme Ruby Hatosy, nom de jeune fille presque illisible commençant par un W (peut-être Wilon, Wibon ou Witton), était née le 6 juin 1918 à 2 h 40. Ruby reste un instant dans le froid glacial à regarder la femme morte devant elle. Elle ne peut pas faire autrement, elle est figée, tout comme Mme Hatosy est inerte. Soudain elle sent une chaleur se réveiller au fond d’elle. Comme si son organisme cherchait à survivre dans ce froid pour la maintenir en vie.

2

   2 juillet 1938.
   La jeune Ruby Wilson, belle blonde de tout juste 20 ans, et son mari Mark Ellis, 20 ans lui aussi, arrivent en courant devant le 66 Clayton Street.
   C’est une petite maison à la toiture en piteux état, aux fenêtres cassées et aux murs nécessitant un ravalement, mais une fois qu’ils auront fini de tout rénover, ils seront bien ici.
   Mark Ellis est un bel homme grand et brun, courageux et travailleur. Il est principalement maçon mais il connait aussi les autres métiers du bâtiment et ne peine pas à remettre en état leur petit nid d’amour.
   3 années après, la maison est rénovée, ne reste plus qu’à y installer des bébés. Mais aucun enfant ne naitra car en aout 1941 Mark s’engage dans l’armée pour servir son pays et stopper la folie allemande qui s’empare du monde. Il passe sa dernière nuit avec son épouse.
   Sa merveilleuse Ruby qu’il aime plus que tout. Enfin pas plus que son devoir d’homme apte à se battre. Bien qu’elle ait parfois des accès de colère mémorables, prétextant qu’elle entend souvent une voix lui souffler qu’elle ne devrait pas s’énerver, qu’elle doit prendre soin de son mariage, elle reste la plus belle femme qu’il ait jamais vu. La seule qui ait bien voulu d’un gars sans argent.
   La merveilleuse Ruby n’est pas d’accord pour que son époux la quitte au profit du monde, au profit de la mort. A moins qu’elle-même ne joue ce rôle.
   Ruby, à la beauté pure et printanière, s’impose en égoïste et tue son courageux époux avec l’un de ses outils favoris : un marteau au manche épais malgré cette maudite voix qui lui dit de se calmer, de ne pas tuer l’homme qu’elle aime. Deux coups dans le crâne pendant son sommeil, après avoir fait l’amour une dernière fois, suffisent à les lier davantage, éternellement.
   Pour l’avoir aidé et l’avoir vu faire plusieurs fois, Ruby parvient seule à briser le mur caché derrière leur grosse armoire. Elle le rebouche, recolle du papier-peint et scelle ainsi sa tombe nuptiale.



5 juin 2018.
   Ruby se trouve tout à coup devant la maison. Le 66 Clayton Street. Une belle maison blanche à la peinture écaillée, possédant un étage avec balcon et jardinières vides aux 5 fenêtres.
   Elle sait que c’est bien ici, elle le sent, elle a même l’impression d’être déjà venue. Elle pose ses deux valises et vérifie l’adresse indiquée sur le papier qu’elle sort de la poche droite de son gilet : Mme Hatosy, 66 Clayton Street. Entrer sans frapper ni sonner.
   La propriété n’a pas de barrière, elle avance sur le chemin bordé d’herbes sèches et parvient rapidement à la porte d’entrée vitrée qui lui renvoie son image.
   Qu’est-ce qu’une belle jeune fille de 19 ans vient faire dans ce trou perdu qu’est Oldest Village, à la limite de la Caroline du Nord et du Tennesse ?
   
   Elle trouve Mme Hatosy à l’étage, dans une chambre fraiche dont elle savait qu’elle serait la chambre de sa patiente.
Ses rares cheveux blancs sont autant décoiffés que la pelouse de son jardin est désordonnée.   Son visage est pâle et effrayant. Ce n’est qu’un amas de rides et d’inquiétude. Ses yeux n’ont presque plus de couleur et se posent sur la jeune femme.
   - Rrrrron… Marmonne-t-elle en n’ouvrant à peine sa bouche édentée.
   

   6 juin 2018, 2 h 40.
   C’est à cet instant précis que Ruby regarde l’heure, elle attendait cette minute car il y a 20 ans exactement qu’elle est née. Puis elle entend un son indescriptible provenant de la chambre de sa patiente. Ruby se lève et saisit son portable afin d’activer la fonction lampe de poche. Elle sort de sa chambre, en bas de pyjama et marcel d’homme bleu, pour marcher jusqu’à la chambre de Mme Hatosy. Le froid est saisissant, comme si l’étage entier n’était qu’un immense congélateur. Elle grelote, surprise que sa lumière n’éclaire pas plus l’étage. La pénombre l’englobe jusqu’à la porte.
   Quand elle ouvre l’accès et qu’elle dirige sa lampe droit devant, elle voit Mme Hatosy assise sur son fauteuil, dans la même position qu’à son arrivée 12 heures plus tôt.
   - Mince alors. Ajoute Ruby avec effarement. Vous êtes une coquine… Vous avez attendu que je sois là pour mourir à la date et heure de nos anniversaires.

   Mme Ruby Hatosy, était née le 6 juin 1918 à 2 h 40. Ruby reste un instant dans le froid glacial à regarder la femme morte devant elle. Elle ne peut pas faire autrement, elle est figée, tout comme Mme Hatosy est inerte. Soudain elle sent une chaleur se réveiller au fond d’elle. Comme si son organisme cherchait à se survivre dans ce froid pour la maintenir en vie.
   

3

   2 juillet 1938.
   La jeune Ruby Wilson, belle blonde de tout juste 20 ans, et son mari Mark Ellis, 20 ans lui aussi, arrivent en courant devant le 66 Clayton Street.
   C’est une affreuse petite maison tout juste bonne à bruler, mais une fois qu’ils auront fini de tout rénover, ils seront bien ici.
   Mark Ellis est un bel homme grand et brun, courageux et travailleur. Il est principalement maçon mais il connait aussi les autres métiers du bâtiment et ne peine pas à remettre en état leur petit nid d’amour.
   3 années après, la maison est rénovée, en aout 1941 Mark s’engage dans l’armée pour servir son pays et stopper la folie allemande qui s’empare du monde. Il passe sa dernière nuit avec son épouse.
   Sa merveilleuse Ruby qu’il aime plus que tout malgré ses colères incroyables. Durant ces moments où les assiettes et couverts volent dans la cuisine, elle prétend entendre une voix en elle. Une voix qui voudrait la calmer mais à qui elle ne veut pas obéir pourtant elle reste la plus belle femme qu’il ait jamais vu.
   La merveilleuse Ruby n’admet pas que son mari la quitte et préfère jouer elle-même le rôle de la mort. Elle s’impose en égoïste et tue son courageux époux avec l’un de ses outils favoris : un marteau au manche épais malgré cette maudite voix qui lui dit de se calmer, de ne pas tuer l’homme qu’elle aime. Deux coups dans le crâne pendant son sommeil, après avoir fait l’amour une dernière fois, suffisent à les lier davantage, éternellement.
   Grâce à lui, elle sait casser un mur et le reconstruire, elle en profite pour lui fabriquer une tombe sur mesure dans leur chambre.


   16 décembre 1941.
Ruby se sent trop seule, elle a des besoins autant sexuels que pécuniers et décide de trouver un nouveau mari. Pour une belle fille comme elle, ça sera rapide.
Il ne lui faut pas longtemps pour dénicher un petit ami : Drake Simon, 26 ans, agent d’assurances, grand, blond et très séduisant, sourire éclatant. Leur mariage est rapide, les époux sont heureux pendant quelques années. Bien qu’il soit très travailleur dans sa profession, le bricolage et maintenir la maison en bon état n’est pas son fort. Mais peu importe, Ruby sait faire pas mal de choses seules, grâce à son premier époux.


9 avril 1975.
34 années de mariage, avec des hauts et des bas, toujours sans enfant. Les 5 dernières années furent les plus douloureuses pour Ruby. Ce n’était pas les outils que Drake aimait tenir en main, mais les femmes. Il la trompait sans honte avec des secrétaires de la compagnie d’assurances, avec des jeunes et belles assurées ou avec des serveuses de bars où il préférait boire jusqu’à minuit plutôt que de rentrer chez lui. Mais sa dernière infidélité lui fut fatale.
Sa petite voix intérieure avait beau hurler encore de faire un effort et de pardonner, Ruby n’en pouvait plus et passa à l’acte une seconde fois avec le même marteau, encore après une dernière nuit d’amour.
Cette fois c’est dans le jardin ’elle enterra ce second époux. A cause des dernières pluies, le sol terreux était imbibé d’eau, donc facile à creuser pour elle. Elle mit une semaine à creuser une tombe profonde d’au moins 10 mètres mais au moins, Drake serait introuvable et toujours près d’elle.




5 juin 2018.
   Ruby se trouve tout à coup devant la maison. Le 66 Clayton Street. Une belle maison blanche à la peinture écaillée, possédant un étage avec balcon et jardinières vides aux 5 fenêtres.
   Elle sait que c’est bien ici, elle le sent, elle a même l’impression d’être déjà venue.
   Elle obéit à la seconde consigne et entre dans la maison.
   A l’étage, dans la pièce du fond qu’elle sait être la chambre de Mme Hatosy, elle trouve sa patiente à la fenêtre, assise dans un vieux fauteuil et enveloppée dans un long châle gris miteux couvert de particules de poussière. La vieille femme voit le reflet marcher jusqu’à elle dans la vitre et se retourne.
   Ses rares cheveux blancs sont autant décoiffés que la pelouse de son jardin est désordonnée.   Son visage est pâle et effrayant. Ce n’est qu’un amas de rides et d’inquiétude. Ses yeux n’ont presque plus de couleur et se posent sur la jeune femme.
   Il en faut plus à Ruby pour la troubler. Elle aide la femme à aller s’allonger :
   - Allons, allons Mme Hatosy. Ne vous en faites pas, je m’occupe de tout. Dormez un peu, après tout, ce n’est pas tout le monde qui peut se vanter d’atteindre 100 ans.
   
   6 juin 2018, 2 h 40.
   Après avoir attendu la minute exacte de l’heure de sa naissance 20 ans plus tôt, rituel dont elle est prisonnière chaque année, Ruby entend un bruit étrange provenant de la chambre de Mme Hatosy. Quand elle ouvre l’accès et qu’elle dirige sa lampe droit devant, elle voit Mme Hatosy assise sur son fauteuil, dans la même position qu’à son arrivée 12 heures plus tôt.
   - Mme Hatosy ? S’enquiert Ruby en se précipitant près d’elle. Est-ce que ça va ?
   La vieille femme est inerte. Son visage et ses yeux ternes sont tournés vers la nuit qui avale son jardin chaotique.
   Ruby ne trouve aucun pouls sur le coup ou sur le poignet de la femme âgée.
   - Mince alors. Ajoute Ruby avec effarement. Vous êtes une coquine… Vous avez attendu que je sois là pour mourir à la date et heure de nos anniversaires.

   Mme Ruby Hatosy, était née le 6 juin 1918 à 2 h 40. Ruby reste un instant dans le froid glacial à regarder la femme morte devant elle. Elle ne peut pas faire autrement, elle est figée, tout comme Mme Hatosy est inerte. Soudain elle sent une chaleur se réveiller au fond d’elle. Comme si son organisme cherchait à se survivre dans ce froid pour la maintenir en vie.
   
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2 juillet 1938.
   La jeune Ruby Wilson, belle blonde de tout juste 20 ans, et son mari Mark Ellis, 20 ans lui aussi, arrivent en courant devant le 66 Clayton Street.
   Elle est tout juste bonne à bruler cette baraque, mais elle suppose qu’après les rénovations que Mark lui a promis, ils y seront bien.
   Elle l’adore son Mark. Et tant pis si leurs parents ne sont pas d’accord. Il est beau et travailleur, il n’a pas un sou mais du moment qu’ils s’aiment, tout ira bien pour eux.
   Pendant 3 années, et même en ne faisant que retaper cette maison, travailler et s’aimer, Mark veut soudainement s’engager dans l’armée.
- Quelle idée stupide ! Ils ont des bébés à faire à présent ! S’exclame Rudy pour dissuader son époux.
Mais si des bébés avaient dû naitre, ce serait déjà fait. De plus, ce n’est pas une raison suffisante pour lui de ne pas servir son pays et aider le monde à se débarrasser d’Hitler.
Ils passent une dernière nuit ensemble. Durant le sommeil de Mark, Ruby hésite. Dans sa tête, une voix lui répète qu’elle ne peut pas le tuer, qu’elle l’aime, qu’elle veut passer sa vie avec lui-même s’ils ont peu d’argent, qu’elle va regretter et le payer très cher… Mais la voix perd, l’égoïsme de Ruby est le plus fort.
   Le marteau favori de Mark lui sert à lui fracasser le crâne. Puis à détruire le mur derrière l’armoire afin de cacher le corps. Ensuite, comme une professionnelle, elle rebouche le trou, pose du papier-peint, et vie sa nouvelle vie de veuve.
   


16 décembre 1941.
   Mark a beau ne pas être loin d’elle, Ruby se sent trop seule pour s’en contenter. Elle a des besoins autant sexuels que pécuniers. Avec sa beauté et son élégance, elle ne met pas longtemps à dénicher un petit ami : Drake Simon, 26 ans, agent d’assurances, grand, blond et très séduisant, sourire éclatant. Leur mariage est rapide, les époux sont heureux pendant quelques années. Drake n’aime pas les travaux salissants mais il ne rechigne pas à faire des heures supplémentaires.


9 avril 1975.
34 années de mariage, avec des hauts et des bas comme tous les couples, et surtout sans enfant. Apparemment elle doit être stérile, sinon ça ferait longtemps qu’elle aurait des marmots dans les bras. Pour Drake, la vie semble belle. Il a une magnifique femme que beaucoup de ses collègues et amis lui envient, il a un bon salaire, une belle voiture, et surtout il ne se prive pas pour avoir des maitresses.
Le pire, c’est que Ruby est au courant. Mais qu’importe. Elle l’aime tellement qu’elle lui a pardonné toutes ses infidélités. Elle se bat contre une petite voix lui répétant que ce n’est pas grave alors qu’elle voudrait plutôt exploser et le quitter, mais il s’en fiche.
Le pire pour Ruby, c’est que partir de chez elle n’est pas pensable une minute, elle ne laisserait pas Mark. Elle sait qu’elle devra tuer aussi Drake. Il n’y a que cette satanée voix qui tente de l’en dissuader sans arrêt : elle le regrettera et le payera cher. Mais ses actes sont encore une fois plus fort que sa raison.
Cette fois c’est dans le jardin qu’elle enterra ce second époux. Elle prit du temps pour
creuser un trou très profond, y enterra le corps de son mari, le couvrit de terre trempé et reprit une nouvelle vie de veuve.



27 octobre 1976.
A 58 ans Ruby était encore une belle femme, qui s’habillait avec gout et élégance. Bien que la fin de la période Hippies forçait les gens à redevenir sages, elle en profita pour s’éclater et s’envoyer en l’air avec pas mal de jeunes. Elle trouva son troisième époux lors d’un petit concert en plein air.
Brent Hatosy, 30 ans et musicien. Il jouait divinement de la guitare et chantait comme un ange. Ses cheveux châtains à reflets roux brillaient comme le soleil, son sourire et ses yeux étincelants dévoraient Ruby tel une pierre précieuse à posséder. Il lui était dévoué et fidèle mais ne gagnait pas d’argent. C’était Ruby qui rapportait l’argent du ménage, elle était secrétaire chez un concessionnaire automobile.
28 ans d’écart ne faisaient peur ni à l’un ni à l’autre, l’amour était encore plus fort que tout pendant 20 ans.
Comme les autres, elle l’aimait trop. Elle savait qu’elle n’avait plus le choix, c’était à présent lui et plus personne d’autre, la vieillesse allait sonner à la porte, elle ne pourrait plus séduire.
Mais le petit musicien sans fan ni avenir fit sa crise de la cinquantaine. Il réalisa son erreur : la musique et l’amour ne suffisait pas pour vivre mais à son âge, 50 ans, il ne pouvait plus trouver de travail autre que des boulots minables comme serveur dans un McDo, laveur de voiture, laveur de carreaux. Il décida de partir pour New York afin de renaitre.
Deux coups de marteau, un brasier suffisant pour lui et sa maudite guitare et plus jamais personne n’oserait traiter Ruby d’ « erreur » !
- Joue donc de la guitare aux anges ! Lança-t-elle ne déposant les cendres dans une petite urne rectangulaire.
Une fois l’urne sur la cheminée, elle se sentit tout à coup comme usée.
Complétement vide intérieurement. Elle trouva son châle gris fait au crochet sur le lit, et s’installa sur le fauteuil de sa chambre. Face à la fenêtre elle commença à fixer le jardin. La pelouse verte luisait encore sous le soleil d’automne, les feuilles du cerisier tombaient tels des anges déchus et les rosiers étaient fanés depuis longtemps. Mais cette vue lui plaisait. C’était son panorama, son domaine.
Elle frémit un instant puis tourna la tête vers trois formes dont elle vit les reflets soudainement dans la vitre.
- Vous ? Mais… Vous…
- Oui, nous sommes morts. Répondirent en même temps Mark, Drake et Brent, ses trois maris défunts.
- Vous êtes des fantômes ?
Pour la narguer et lui montrer leurs nouvelles apparences, ils se mirent à flotter autour d’elle, comme des cerfs-volants indomptables.
- Evidemment, qu’est-ce qu’on peut être d’autre à cause de toi ! S’exclama Brent.
Puis Mark commença :
- On ne reste pas longtemps Chère Ruby… On vient juste de prévenir de ta destinée.
- Ma destinée ? Se moqua Ruby en grelottant sous son châle troué. A part veiller les morts, je n’ai plus rien envie de faire.
- T’inquiètes pas… Tu ne seras pas déçue.
Autour d’elle, la ronde des fantômes n’en finissait pas. Elle n’avait que le temps de répondre rapidement à leurs questions en se forçant aussi à fixer la vue extérieure.
- Tu as aimé ta vie ? Ta vie avec ou sans nous ?
- Avec vous oui, évidemment.
- Alors tu vas la revivre indéfiniment.
- Comment ça ?
- Une gentille personne va venir t’aider à la maison… Tu la connais très bien…
Ruby ne comprenait rien à leurs dires, et finalement, ils disparurent en un instant. Elle n’avait plus froid du tout et resta assise là un long moment. Un très long moment avant qu’en effet, une jeune femme de 20 ans apparut près d’elle. Elle la connaissait, oui, c’était le moins qu’on pouvait dire. Il s’agissait d’elle. Ruby Wilson.
Mais sans raison explicable, et bien qu’elle pensait avoir encore ses capacités intellectuelles, elle ne pouvait dire un seul mot à la jeune Ruby. Elle bredouillait comme une imbécile.

5



   4 juin 2018
   Mme Rudy Hatosy est assise depuis des années dans ce fauteuil dans sa chambre. Face à la fenêtre donnant sur le jardin pouilleux, elle reste inerte.
   Son corps n’est plus attirant depuis longtemps, sa vigueur est morte bien avant elle. Ce maudit cœur bat encore dans sa poitrine flétrie. Mais ses pensées, ses souvenirs sont encore là.
   Elle se souvient de chacun de ses trois maris. Mark, Drake et Brent. Tous les trois si merveilleux et aimants. Au début.
   Malgré leurs désirs de l’abandonner, aucun n’a gagné. Ils sont restés involontairement, mais ils sont là, tout près d’elle.
   L’un dans le mur à quelques mètres, l’autre dans le jardin, et le dernier dans la petite boite noire.
   Depuis 1996 elle est seule avec sa vie qu’elle fait défiler dans sa tête.
   Depuis 22 ans elle est assise là. Elle venait de poser la boite sur la cheminée, à 78 ans, quand elle a décidé de s’installer ici et d’attendre la mort.
   Mais cette saleté n’était pas pressée de venir la chercher. Ses 100 années arrivent, son siècle de bonheur aussi intense que ses malheurs se termine et elle s’impatiente. La mort ne veut pas d’elle ? Ce n’est pas encore le moment ?
   N’a-t-elle pas assez payé les meurtres de ses trois maris ?
   N’a-t-elle pas, depuis 20 ans, vécu encore et encore la même vie, les mêmes moments merveilleux comme les moments désastreux ?
   Pourtant elle a essayé de stopper les actes de Ruby, elle hurlait que tuer l’un ou l’autre des époux n’était pas nécessaire, qu’elle devait se calmer, mais rien n’y fit. A chaque fois, à chaque retour dans le passé, à chaque instant décisif, elle ne put rien faire de plus.
   Maintenant elle comprend les mots qu’elle entendait dans sa tête : tu va le regretter… Tu vas le payer cher…
   Depuis 22 ans, elle revit sa vie démarrant de 1938 à 1996, encore et encore.
   Tandis qu’elle revit tout, peut-être dans sa tête, son corps reste là à vieillir sans bouger.
   Elle se revoit sans cesse, Ruby 19 ans, entrer dans la chambre pour aider sans le savoir la vieille Ruby de 99 ans.
   L’une meurt en même temps que l’autre a 20 ans. Et l’éternel recommencement démarre. En une seconde, la revoilà devant sa maison à reconstruire.
   
   - Tu es bien pensive. Intervient une voix derrière elle.
   Son châle ne la protège plus du froid depuis des années, elle est à présent trop fragile et la fraicheur imprègne chacun de ses os.
   - Qu’est-ce que tu veux ?
   Mark stagne à ses côtés. Aucun air désolé ne se lit sur sa transparence.
   - J’ai une mauvaise nouvelle.
   
   Ruby s’amuse à être ironique :
   - Parce que tu en a déjà eu des bonnes à m’annoncer ?
   - Ta fin arrive. Continue Mark sans émotion. Mais le pire c’est que notre jeu va se terminer aussi.
   - Enfin ! J’en suis ravie ! J’en ai marre de revivre ma foutue vie encore et encore…
   Puis Drake surgit derrière Ruby qui ne veut les voir que dans le reflet de la vitre :
   - Ne te réjouie pas trop vite quand même, le paradis n’est pas pour toi.
   Elle ne s’étonne plus de les voir. Pour elle c’est normal. Ne pas les voir serait inquiétant.
   - Peu importe, je veux vite mourir.
   - Encore 2 jours. Ajoute Drake.
   - Le 6 juin… Grogne Ruby. Je sais.
   Brent apparait à son tour, le dernier ange de la mort :
   - Evidemment, c’est plus marrant.
   - Peu importe. Tout m’est égal à présent.

 


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