Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

08 décembre 2022 à 10:06:26
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Auteur Sujet: Miracle  (Lu 414 fois)

Hors ligne Arsinor

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Miracle
« le: 04 septembre 2022 à 22:54:15 »
Miracle
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IL ETAIT UNE FOIS UNE GRAINE qui était sous terre. Elle ne voyait rien et se demandait ce qu’elle faisait là. La plupart du temps, elle dormait. Quand elle se réveillait, elle écoutait ce qui se passait. Parfois, elle entendait un peu de bruit et essayait elle-même d’en faire un peu pour signaler sa présence, mais personne ne semblait s’en apercevoir. Il faisait chaud et humide et c’était très bien comme ça.
Une fois, en se réveillant, elle découvrit une pointe qui sortait d’elle. Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Fallait-il s’inquiéter ? Elle se posa la question un bon moment et puis se rendormit. Quand elle se réveilla, la pointe était toujours là. Et chaque fois qu’elle se réveillait, elle vérifiait si la pointe était là et, en effet, elle était toujours là et elle était même de plus en plus grande. Si bien qu’au bout de quelques jours, c’était une vraie tige qui était sortie.
La tige, elle, ne trouvait nullement à son goût toute cette terre et toute cette obscurité. Elle dormait peu et passait le plus clair de son temps à s’étirer vers le haut tant qu’elle pouvait. Elle verrait bien ce que ça donnerait. De toute façon, rester les bras croisés à ne rien faire, très peu pour elle. Et la tige montait, montait, montait.
Un jour, la tige perça le sol et vit de la lumière. C’était la lumière du soleil. C’était tellement beau qu’elle s’écria « Oh ! », tout émerveillée. « Oh ! » s’écria-t-on non loin de là. C’était un grand arbre qui voyait la tige sortir de terre. « Bonjour ! » dit le grand arbre, attendri. « Oh ! » dit la tige en voyant le grand arbre. « Une nouvelle plante ! On voit bien que c’est le printemps ! » s’exclamèrent joyeusement les buissons. « Oh ! » dit la tige en voyant les buissons. « Es-tu un brin d’herbe ? » demanda un brin d’herbe non loin de là. Mais la tige ne sut que répondre. « Moi, je suis un peuplier », dit le grand arbre. « Et nous, nous sommes des buissons ! », lancèrent les buissons. « Et nous, nous sommes les brins d’herbe ! » chantèrent les brins d’herbe en chœur. « Ah bon » dit la tige. Et tout le monde se mit à rire de bon cœur.

La tige continua de grandir dans la forêt. Elle passait ses journées à s’épanouir, à boire l’eau de la terre, à respirer l’air du jour et à s’extasier sous la lumière du soleil. Elle écoutait les autres végétaux se faire la conversation et parfois, elle posait une question. La nuit, elle se reposait et elle se réveillait juste avant le lever du soleil, car il n’y avait rien de plus beau. L’apparition de la lumière était si grandiose, si presque sublime, que cela valait vraiment la peine de vivre. C’est ce qu’elle préférait sur terre, le lever du soleil.
Comme il lui tardait de devenir un beau peuplier, elle ne dormait pas beaucoup et ne pensait qu’à s’étirer vers le haut en tourbillonnant lentement dans le sens qui lui semblait le plus approprié…
Un jour, elle vit que d’autres tiges poussaient sur elle. Elle devina que cela correspondait aux branches.
— Regarde ! s’exclama-t-elle, toute réjouie.
— Cela veut dire que tu es un arbre, dit le grand peuplier.
— Tant mieux !
Et en effet, la tige devint, au fil du temps, un arbuste.

L’arbuste avait repéré, à travers les buissons, des fleurs colorées, ainsi qu’une colline, en face, et quelques lapins qui bondissaient dessus. Il se demandait aussi d’où venaient les pépiements qu’il entendait parfois.
Un jour, l’arbuste vit quelque chose qui l’intrigua.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.
— Ce sont des épines, dit le peuplier.
— Cela se transforme-t-il en feuilles ?
— Non, tu es un sapin. Les sapins ont des épines. Moi, je suis un peuplier et j’ai des feuilles.
— Mais je suis un peuplier !
— Apparemment non. Tu es un sapin.
— Oh ! C’est trop injuste ! Pourquoi ?
— À chacun sa façon d’être. Tu verras quand tu seras grand et que tu étendras tes larges branches au soleil. Tu t’y feras. Les sapins sont les arbres de la connaissance.
— Mais je voulais avoir des feuilles… gémit le petit sapin.
Malgré ses plaintes, l’arbuste continua tout de même à grandir et à devenir un sapin.

— Tiens, regarde, lui dit un jour le peuplier.
— Quoi ?
— Il y a un petit sapin comme toi sur la colline d’en face, à côté des lapins qui font des bonds. L’aperçois-tu, derrière le gros rocher ?
— Oui. Oh, un petit sapin !
— Tu veux lui dire bonjour ?
— Ohé ! cria le petit sapin.
Mais l’autre petit sapin était bien trop loin pour entendre quoi que ce soit.
— Il est trop loin, quel dommage ! soupira le petit sapin. Quand je serai grand, j’irai lui rendre visite. Nous ferons des bonds sur la colline et nous nous cacherons derrière le gros rocher pour nous amuser.

Un jour, en se réveillant, le petit sapin vit une magnifique fleur qui avait poussé sur l’une de ses branches pendant la nuit.
— Oh ! Regarde ! dit-il au peuplier. J’ai fait une fleur !
— Je ne suis pas une fleur, dit la fleur. Je suis un papillon des bois. Et toi ?
— Je suis un petit sapin et un jour je serai un grand peuplier !
Le papillon des bois agita délicatement ses ailes multicolores et se posa sur la cime avec une grâce exquise. Il était tellement léger qu’on le sentait à peine. C’était un ravissement extraordinaire de le voir voleter de branche en branche.
— Comme tu es joli ! fit le petit sapin.
— Je sais, répliqua le papillon des bois sans fausse modestie. Je cherche des primevères. En as-tu vu dans les parages ?
— Il y en a derrière les buissons.
— Non, ce sont des violettes. Les primevères sont les plus belles fleurs du monde. Je plonge ma trompe au creux de leurs pétales jaunes et j’aspire la merveilleuse rosée qu’elles sécrètent. Si tu savais comme c’est délicieux !
— Est-ce que je peux en goûter ?
— Bien sûr, suis-moi !
Et hop, il s’envola en virevoltant. Le petit sapin agita ses branches pour s’envoler, mais rien n’y fit. Il essaya de bondir comme les lapins, mais il était coincé. « Attends ! » cria-t-il. Mais le papillon était déjà parti.
— Je suis coincé ! se plaignit le petit sapin.
— Bien sûr, tu es enraciné, comme tous les arbres, dit le peuplier. Tu ne l’avais pas remarqué ?
— Si, dit le petit sapin. Mais pourquoi je ne peux pas m’envoler ?
— Les arbres ne peuvent pas se déplacer.
— Pourquoi ?
— Ainsi va le monde.
— Le monde est mal fait ! protesta le petit sapin.
Et il se promit qu’un jour, il trouverait le moyen de se déplacer.

Un jour que le petit sapin contemplait les violettes qui rêvassaient au soleil, des oiseaux vinrent se poser sur ses branches.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.
— Des pinsons. Ce sont eux qui gazouillent le matin, dit le peuplier. Si tu as de la chance, l’un d’eux viendra faire son nid au creux d’une de tes branches.
— Ils sont trop lourds et je n’aime pas leur gazouillis !
Ce en quoi il mentait, car il avait bien profité des chansons des pinsons sans jamais les apercevoir et depuis longtemps il voulait voir qui chantait de cette manière si extraordinaire. En plus, l’un d’eux se mit à le picoter. « Ça alors ! dit le petit sapin. Ce qu’ils sont vilains ! » Et il s’agita sous le vent, tant et si bien qu’il réussit à chasser tous les vilains pinsons jusqu’au dernier.
— Ils ne pensent qu’à me picoter ! dit le petit sapin de fort mauvaise humeur. Ils profitent que je sois coincé pour me faire tout ce qu’ils veulent. Si je pouvais bouger, ça ne se passerait pas comme ça !
— Ce n’est pas si grave, dit le peuplier.
— Si. Ils me volent mes graines et en plus ils me font mal.
Ce en quoi le petit sapin mentait à nouveau, car il n’avait presque rien senti, et qu’il n’avait pas de graines.
— Il ne faut pas leur en vouloir, reprit le peuplier. Les oiseaux se nourrissent des fruits que nous portons. Ensuite, nous produisons d’autres fruits et ainsi de suite. Ainsi va le monde. Dieu l’a voulu ainsi et nous sommes ses créatures. Si Lucifer nous tourmente, nous pouvons demander de l’aide à notre créateur.
— Peut-être, mais moi, je ne suis pas venu au monde pour nourrir ces petits voleurs !
Le petit sapin était très en colère. Mais le lendemain, il n’y pensa plus et il se tordit de rire quand les pinsons vinrent lui chatouiller les épines en chantonnant. Et le peuplier riait aussi.

Un jour, le petit sapin vit des feuilles rouges sur le peuplier.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.
— C’est l’hiver qui approche. Bientôt, je serai entièrement rouge, puis jaune. Ensuite, mes feuilles tomberont et je me plongerai dans un profond sommeil.
— Qu’est-ce que c’est, l’hiver ?
— Je n’en ai jamais vu, mais je sais qu’à l’approche de l’hiver, le vent devient glacé et que je m’assoupis. Lorsque le printemps revient, je me réveille et tout recommence. Les sapins ne dorment pas pendant l’hiver. Tu pourras voir ce qui se passe. J’espère que tu me raconteras. C’est peut-être pour cela que les sapins sont les arbres de la connaissance. Les buissons et les brins d’herbe seront endormis eux aussi. Tu veilleras sur nous.
— Mais qu’est-ce qui va se passer ? s’inquiéta le petit sapin.
— Ne crains rien. Je serai toujours auprès de toi quoi qu’il arrive.
— Mais que feras-tu pendant que tu seras endormi ?
— Rien... Je rêverai qu’il fait soleil.
Le grand peuplier ressentait une grande tendresse pour le petit sapin, car aucun petit peuplier n’était jamais né dans les alentours.

Tout se passa comme le grand peuplier l’avait dit. Ses feuilles devinrent rouges, jaunes, tombèrent, puis il plongea dans un profond sommeil.
L’hiver arriva. Il n’y eut plus de fleurs, ni de feuilles, ni de lapins. On n’entendait plus le refrain des coucous ; le vent sifflait fort sous un ciel tourmenté. Il neigeait nuit et jour ; la colline d’en face en était toute blanche. L’hiver avait découvert les branchages complexes qui s’agitaient avec majesté. Le petit sapin ne manquait pas d’admirer ce spectacle extraordinaire.
On voyait bien l’autre petit sapin, qui ne dormait pas, lui non plus. Nos deux petits sapins se trouvaient tout couverts de neige. Ils adoraient avoir froid et grelotter sous la bise. L’hiver était bien différent de l’été.

C’est alors qu’une rumeur se fit entendre au loin.
— Qu’est-ce que c’est ?
Mais personne ne répondit et le bruit s’amplifia.
— Qu’est-ce que c’est ? cria-t-il à l’autre petit sapin qui tomba à la renverse.
Oui, il avait bien vu le petit sapin de la colline d’en face tomber à terre. Une silhouette le traînait maintenant sur la neige. Il avait deux bras et deux jambes. Il entendit l’âme du grand peuplier lui parler en rêve. C’était un homme, venu pour tourmenter la forêt. « Quelle horreur ! se dit le petit sapin. Qu’est-ce que je vais faire ? On dirait qu’il s’approche. » Et en effet, l’homme s’approchait dans un camion plein de petits sapins coupés, entassés les uns sur les autres. Il se gara près du chemin.
Le petit sapin se souvint qu’il pouvait demander à Dieu de le sauver et se mit à prier. « Mon Dieu, pensa le petit sapin, faites que l’homme m’épargne. » Mais il se souvint aussi qu’il avait maudit l’une de ses créatures et s’en repentit très fort pour que Dieu ne lui en tînt pas rigueur. Mais en même temps, il ne croyait pas sérieusement que l’homme allait le scier.
C’est alors qu’il vit un papillon d’hiver.
— Petit papillon d’hiver, aide-moi, je t’en supplie, fais quelque chose !
Le papillon d’hiver virevolta autour de l’homme pour qu’il le prît en chasse avec un filet à papillons et ainsi l’attirer loin de là. Mais l’homme ne se souciait pas du papillon d’hiver et continuait à scier les sapins. L’insecte enchanté se posa alors sur l’épaule de l’homme et lui donna un grand coup d’aile, le plus fort qu’il pût. Mais l’homme ne s’en aperçut même pas et continua à scier les sapins.
— Cela ne sert à rien ! cria le papillon d’hiver.
Le petit sapin suffoqua tellement de peur qu’il en souffrit. Le vrombissement de la tronçonneuse commençait à faire mal aux oreilles.
C’est alors qu’il aperçut un ours brun à travers les branchages.
— Nounours, aide-moi, je t’en supplie, fais quelque chose !
— Je t’aiderais si je le pouvais.
— Tu n’as qu’à rugir pour effrayer l’homme !
— Sa tronçonneuse rugit plus fort encore.
— Donne-lui un coup de patte ! Ce n’est qu’un fétu de paille à côté de toi !
— L’homme n’est qu’un fétu de paille, mais il peut me tuer avec son fusil.
— Va lui parler, alors ! Demande-lui d’arrêter !
— Les animaux ne daignent plus adresser la parole à l’homme depuis longtemps.
L’ours brun s’en alla.
— Au secours ! cria le petit sapin dans le vide.
C’est alors qu’il aperçut un grand chien blanc qui avait l’air gentil.
— Gentil chien, aide-moi, je t’en supplie, fais quelque chose !
Le chien le renifla partout et le contourna. Puis il alla gambader autour de la charrette, car il était né du côté de l’homme. Celui-ci surgit alors avec des lunettes de protection.
— Je vous en supplie, Monsieur, ne me faites pas de mal ! hurla le petit sapin de toutes ses forces. Mais l’homme n’y prêta pas attention, car le bruit de la tronçonneuse avait recouvert les hurlements.
« Dieu tout-puissant ! » pensa le petit sapin. La tronçonneuse vint se placer au pied du petit sapin. « Non, non, ce n’est pas possible, il va forcément se passer quelque chose… » et il pensa qu’au dernier moment, l’homme renoncerait, car ce n’était pas possible autrement.
Au premier contact, au premier instant, la douleur fut terrible, insupportable, affreuse. Mais le second instant fut bien pire. Est-il seulement possible de dire ce que le petit sapin endura quand il sentit la tronçonneuse s’enfoncer dans le bois ?
La scie attaquait maintenant le vaisseau principal. Un litre de sève gicla horriblement. Il n’y avait pas de pire torture au monde. La souffrance des siècles et des siècles s’était concentrée à cet endroit précis. La tronçonneuse arrivait de l’autre côté du tronc. Le sol se déroba et il tomba à la renverse.

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Quand il se réveilla, dans le noir, trois vis énormes étaient enfoncées dans sa chair. C’était le dispositif mis en place pour le maintenir à la verticale, dans un socle en métal. La douleur était insupportable. Il fallait pourtant supporter et ce paradoxe était l’horizon indépassable de la douleur.
Comme c’est curieux de souffrir à chaque seconde. On croit toujours que dans une minute ça va s’arranger, et que ce n’est qu’un moment à passer. Mais la douleur continue. Elle s’écoule exactement comme s’écoule le temps lui-même. C’est le temps de la souffrance qui fait sentir ce qu’est le temps. Et il n’existe pas de mots pour décrire un tel supplice.
La lumière s’alluma. Le sapin se vit dans une glace, chargé de boules rouges et de lumières clignotantes. Il se tenait au milieu d’un salon, avec tout autour des meubles et des paquets-cadeaux rouge et vert.
On mit en fond une émission qui passait à la télé, des enfants se ruèrent sur lui et esquissèrent une ronde en chantant, sous le regard amusé des parents et des invités. Au comble de l’excitation, les enfants ouvrirent les cadeaux, avant de gémir de déception et d’être réprimandés pour leur ingratitude.
Puis les adultes se mirent à table et ripaillèrent en racontant des blagues et en devisant sur l’actualité. Quand vinrent les sujets de plaintes, ce fut à celui qui avait eu le plus de problèmes, puis à celui qui s’en était le mieux sorti dans la vie. Ensuite, ils se montrèrent des photos de voyage.
— Quelle horreur de vivre, gémit le sapin. Mon Dieu, aidez-moi, je vous en supplie, faites quelque chose…
Mais Dieu ne répondit pas et laissa la soirée se dérouler normalement.
Jamais je n’aurais dû prétendre que je n’aimais pas les pinsons. Ce sont ses créatures et cela Lui a déplu. J’ai souhaité me déplacer alors que j’étais enraciné. J’ai dit que le monde était mal fait. C’est pourquoi j’ai été coupé et jeté dans les enfers où se trouvent les rires sardoniques et les grincements de dents. Je ferais volontiers tous les fruits les plus délicieux et je les donnerais volontiers aux pinsons si je pouvais retourner dans la forêt. Mais il est trop tard. Est-ce que c’est bien fait pour moi ?
Le sapin se surprit à penser que le châtiment était bien dur. Mais c’est ainsi que cela devait se passer. C’était cela, sa vie. Une vie où, après avoir vécu sous le soleil et dans l’insouciance, on subit un supplice pour purger toutes les fautes qu’on a pu commettre. Ainsi allait le monde.

Le sapin ne dormit pas de la nuit, car la douleur était trop forte.
Il était impossible de décrire à quel point le sapin souffrait. Il savait que c’était trop de souffrance et qu’il allait en mourir.
Faites qu’il y ait un Dieu. Faites que je sois replanté. Pardonnez-moi, mon Dieu, répondez...
L’ardente prière s’égarait dans la nuit. Il pleurait à l’intérieur tandis que la souffrance continuait, immuable et égale à elle-même, c’est-à-dire identique aux objets présents et cachés.

Le matin fut une horreur. C’était la première fois que le jour se levait sur une vie de souffrance.
Comme c’est curieux de souffrir, souffrir, souffrir à longueur de temps. Cela ne sert à rien et plus rien ne sert à rien. Les gens croient que la souffrance finit toujours par servir à quelque chose. Mais c’est faux.
Quand la journée allait-elle enfin se terminer pour pouvoir se rendormir et oublier ? Et pourtant, le sapin n’était réveillé que depuis quelques instants. L’horloge comptait chaque seconde et chaque seconde comptait pour une heure.

À midi, quelqu’un s’approcha. C’était un petit garçon portant des lunettes rouges.
— S’il te plaît, va demander à tes parents de me replanter, dit le sapin.
Le petit garçon donna une chiquenaude sur une des boules rouges. Le bruit lui plut et il recommença. Si bien que la boule rouge tomba sur le carrelage, sans rebondir. Le petit garçon eut peur que ses parents ne le réprimandassent. Mais ils étaient dans la pièce à côté et n’avaient rien entendu. Il remit la boule rouge à sa place et examina le sapin.
— Aimerais-tu qu’on t’abandonne dans la forêt, sans tes jambes ?
Le petit garçon prit l’une des branches à la base et tira dessus. Comme il forçait en vain, il changea de technique et se mit à tordre la branche. Il fit tant et si bien qu’il réussit à l’arracher.
Quand on souffre beaucoup, on croit toujours que la souffrance est à son apogée. Mais en réalité, elle peut toujours croître. La souffrance ne connaît pas de limites.
Le petit garçon considéra son forfait. Comme il ne savait pas où le cacher, il le jeta au feu. Le sapin contempla l’incinération de sa branche.
— C’est donc ainsi que je finirai. Je ne sais même pas s’il vaut mieux mourir dans le feu ou par excès de souffrance.

La nuit revint, horrifiante.
Le sapin ne dormait pas.
Les secondes étaient devenues identiques aux siècles.
Sauvez-moi, mon Dieu.

La souffrance était égale à la nuit. La nuit était comme la souffrance, uniforme. L’uniformité était pareille à la souffrance.
Soit Dieu existe, soit il n’existe pas. S’il existe, soit il n’est pas si puissant, soit il n’est pas si bon. Dieu n’est pas celui qu’on croit. La vérité se trouve au fond de moi, à Minuit.
— Lucifer, je t’en supplie, aide-moi.
L’esprit de Lucifer jaillit du feu. La table, le canapé et les autres meubles du salon s’élancèrent dans l’air et se posèrent à l’envers contre le plafond pour saluer l’arrivée du Prince de ce monde. Voyant cela depuis la voûte céleste, les neuf hiérarchies des anges firent silence pour écouter la conversation avec attention et la consigner dans le Livre des stratagèmes.

— Que veux-tu ? dit la flamme.
— Replante-moi dans la forêt, s’il te plaît, répondit le sapin.
— Veux-tu être replanté dans une Forêt semblable à celle où tu es né, plus belle et plus grande, en compagnie de tous tes amis ?
— Oh oui ! D’autres petits sapins !
— Alors, obéis.
— Que dois-je faire ?
— Tends ta branche. Je t’embraserai. Il faut mourir pour accéder à la Forêt située dans l’au-delà.
— La maison prendra-t-elle feu ?
— Oui, le bois, les rideaux comme les meubles, les murs !
— Les hommes souffriront-ils ?
— Je te le promets. La ligue de tes persécuteurs périra dans d’atroces souffrances. Des tombeaux seront élevés à la gloire de ta sainteté et tu seras vénéré comme un sacro-martyr jusqu’à la millième génération.
— L’enfant réprimandé par son père s’est vengé sur moi parce que son père avait été réprimandé par un autre homme. Par conséquent, si je me vengeais, les hôtes, les invités et les voisins se feraient la guerre jusqu’à en écorcher la Terre, de qui je suis issu.
— Les hommes seront jugés pour leur violence, et placés en enfer par Dieu même, qui ne tolère pas que la création soit détruite.
— La violence fait partie de la création. Je ne tolère pas que les bourreaux soient placés en enfer.
— Pour qui te prends-tu ?
— Et toi, qui es-tu ?
— Lucifer, celui qui brûle les feux dans les incendies et je noie les fleuves dans des déluges. Tu m’as appelé et j’accours toujours. Le bûcheron mérite une décapitation. Quand on enterre une tête d’homme, on ne peut plus abattre la forêt tout entière. Si tu veux, je ferai virevolter l’épée accrochée à ce mur dès l’arrivée de celui qui a osé scier la forêt. Quel scandale ! N’est-ce pas ?
— Si l’homme était tué, les larmes de ses enfants joncheraient le salon jusqu’à en pourrir le parquet. Je connais le sous-sol. Une tête y entrerait en décomposition pour se changer en plante.
— Je gouverne les volcans et les séismes. Que peux-tu savoir de ces choses-là ?
— Je suis l’Arbre de la Connaissance et tu es une flamme. Ton existence est soumise à la matière brûlée. En son absence, tu disparais, et d’autres bois renaissent en ton absence.
— Moi, Prince de ce monde, Ange de la Mort et Gardien de la Paix, je soumets à mon empire les États, les Peuples et les Nations. D’une main, je déclenche les guerres ; de l’autre, je signe les traités. Crois-tu me parler d’égal à égal ?
— Je suis ton supérieur. Tu as obéi une fois ; tu obéiras donc deux fois.
— Je n’obéirai point, dit Lucifer.
— Hors de là, ordonna le sapin.
Lucifer rentra dans le feu et le feu s’éteignit. Les meubles du salon redescendirent doucement à leur place.


*

Les nuits blanches passèrent, les jours exténués aussi.
Le sapin perdait ses épines à gros sanglots tandis que le petit garçon examinait les boules rouges, fasciné. Il caressait les branches sans les saisir.

Le sapin tomba en décrépitude. Les aiguilles jonchèrent le carrelage. Les objets environnants étaient devenus identiques entre eux et chacun d’eux était identique à la souffrance.

Le samedi 6 janvier 2007, à neuf heures du matin, il lui ôta les vis qui lui faisaient tellement mal. Ce fut une libération. Il le traîna dehors, dans le jardin, dans la neige sale. Il prit sa tronçonneuse et, une par une, il coupa les branches qui restaient.
— Homme, je t’en supplie, tue-moi d’un coup, murmurait le bois.
Mais l’homme n’entendait que le vent dans la plaine et continuait à couper.
Il n’y a pas de mot pour décrire une telle souffrance. Il est impossible de s’accoutumer à la souffrance. On croit qu’on est au fond du gouffre, mais ce n’est jamais fini. C’est ce que les gens ne comprennent pas.
Puis, il déposa le bout de bois sur un tas de bûches et partit.

La journée s’écoula.
La souffrance était terrible et continue. Combien de temps durait une agonie ? Le bout de bois l’ignorait. À peine parvenait-il encore à penser.

La nuit tomba.
L’heure de la mort avait sonné.

Jésus, je t’en supplie, viens-moi en aide… S’il te plaît, replante-moi dans la forêt parmi les fleurs et les papillons, près du grand peuplier, sous le bleu ciel. Je les aime tellement. Je me remettrai à boire l’eau de la terre, à respirer l’air du jour et à m’extasier sous la lumière du soleil. Je me couvrirai de branches, d’épines et de fruits rouges. Je serai heureux de nourrir les pinsons. Je leur demanderai de venir me voir aussi souvent que possible. S’il te plaît, pardonne-moi de les avoir mal jugés. Je ne peux pas mourir comme ça. Jésus, aide-moi, je t’en supplie, fais quelque chose…

Pourquoi faut-il mourir, Jésus ? Irai-je au paradis si je pardonne ? Je t’en supplie ! Fais que je vive ! N’es-tu pas tout-puissant ? N’es-tu pas le maître du monde ? Je t’en supplie, Jésus ! Descends du ciel et viens me replanter ! Ne me laisse pas tout seul !… Quel malheur !… Quel malheur !… Mais comment est-ce possible ?

Les heures passèrent.
Le bout de bois tout cassé et tout miteux avait cessé de gémir, tant il lui restait peu de sève. Il faisait son possible pour ne pas trop penser ; la moindre pensée l’asséchait davantage. Il voulait tenir bon, et garder assez de force pour voir une dernière fois le lever du soleil, car c’était la chose la plus belle du monde. Mais il voulait aussi comprendre ce qui était arrivé. Aussi, il réfléchissait de son mieux.
À un moment, des oiseaux se mirent à chantonner au loin. Le jour allait poindre. Il restait juste assez de sève pour vivre jusqu’au lever du soleil.
Mais la sève avait compris que l’homme n’avait pas la moindre idée de la souffrance qu’il était capable de causer, aux sapins, à la forêt ni à ses semblables, et cette connaissance emplit la goutte de pitié. Aussi elle trouva juste assez de force pour tout pardonner et mourut d’épuisement, dans l’obscurité.
Dieu envoya cent milliards de soleils, qui tournèrent en orbite autour de la Bûche pendant cent mille milliards d’années dans un éclat d’une douceur infinie. Mais le petit sapin n’était plus là pour voir ce miracle sublime.
« Modifié: 28 septembre 2022 à 21:29:28 par Arsinor »

Hors ligne Delnatja

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Re : Miracle
« Réponse #1 le: 05 septembre 2022 à 11:42:14 »
Bonjour Arsinor, merci pour ce texte.
Je le trouve très bien écrit.
L'histoire est belle et très bien racontée.
Sans doute, d'autres ici trouverons des choses qui ne vont pas, mais je préfère rester sur ce que je viens de lire.
Belle journée.
Michèle

Hors ligne Arsinor

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Re : Miracle
« Réponse #2 le: 28 septembre 2022 à 21:30:48 »
Merci pour ta remarque, orangina. Merci Delnatja pour votre appréciation :- )

 


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