Une nuit, je fus brusquement tiré de mon sommeil par d’étranges coups de sonnettes. Celui qui osait me réveiller ainsi à trois heures du matin appuyait brièvement à deux reprises, attendait une dizaine de secondes, puis reprenait ce petit manège avec une effrayante régularité.
Dring Dring....Dring Dring...Dring Dring... Je crus d’abord à une mauvaise blague : oui, ce devait être un nouveau coup des étudiants en médecine du quatrième étage. Ceux qui avaient décidé, depuis leur arrivée en septembre, d'introduire un peu de fantaisie et de désordre dans notre résidence où la Tranquillité était le dogme le plus sacré. Mais à la réflexion, ça ne collait pas vraiment : étudier la médecine conduit certes à la perte rapide d’un nombre considérable de facultés mentales, mais ça ne vous rend pas assez stupide pour appuyer sur une sonnette jusqu’à ce que le propriétaire vous prenne le doigt sur le bouton-poussoir.
Dring Dring....Dring Dring...Dring Dring... Etait-ce alors les Baudrillard, mes tyranniques voisins du dessus, ces octogénaires aux organes sensoriels sur-développés, qui n’hésitaient jamais à interrompre une soirée trop bavarde ou à me signaler la moindre anomalie matérielle dans l’immeuble ? C’était déjà plus probable : madame Baudrillard, cet affable poison du quotidien, dont le sourire avait toujours des allures de grimace écoeurée, était bien du genre à envoyer son toutou de mari me communiquer un reproche aux heures les plus farfelues de la nuit. Le père Baudrillard, égayé par quelques verres nocturnes, venait-il me demander de baisser le volume de mes ronflements ?
Dring Dring....Dring Dring...Dring Dring... Je me tirai péniblement du lit, ma tête chavirant encore sous l'effet de ce réveil brutal, et me dirigeai vers le couloir de l’entrée. Alors que je posais une main sur la poignée et que résonnait pour la vingtième fois peut-être le double coup de sonnette, un doute me vint : suite à l’irruption de représentants de commerce particulièrement agressifs, quelques semaines plus tôt, il avait été convenu entre les résidents de l’immeuble que
trois coups de sonnettes successifs et prolongés seraient le signal d’une intention pacifique. Les Baudrillard avaient-ils pu oublier le code secret ? Ce n’était pas complètement impossible : leur mémoire leur jouait souvent des tours, et ils se souvenaient mieux d’un vide-ordure bouché dix ans plus tôt que de nos conversations de la veille. En revanche, ils ne plaisantaient pas avec la sécurité : à les entendre, le monde extérieur à la résidence s’apparentait à un film d’épouvante à la George Romero. Jamais ils n’auraient oublié un code aussi vital.
Dring Dring....Dring Dring...Dring Dring... Si ce n’était les Baudrillard, alors qui ? L’hypothèse la moins rassurante était celle du retour des représentants de commerce. Chassés à la force du poignet par une coalition de résidents, peut-être revenaient-ils exercer une vengeance sanglante sur les lieux de leur opprobre — à trois heures du matin, quand votre cerveau vous fait l’effet d’une espèce de gelée de coing, les hypothèses les plus alambiquées vous viennent à l’esprit.
Je regrettai à ce moment de ne pas avoir fait installer un œil-de-boeuf, à l’instar de la totalité de mes voisins d’âge vénérable. Jusqu’alors, le judas n’était pour moi qu’une sorte de gadget pour faire rire les enfants et rassurer les petits vieux : pas un truc pour les grands garçons comme moi.
Sans ce précieux dispositif, il ne me restait plus qu’à mener un prévisible interrogatoire à travers la porte.
— Qui est là ? osai-je enfin, d’une voix passablement enrouée.
Pour toute réponse, deux nouveaux coups de sonnette.
Je commençai à me demander alors s’il y avait bien quelqu’un dans le couloir. Après tout, il pouvait s’agir d’un simple problème électrique, qu’un technicien aurait été capable de résoudre en deux petits coups de tournevis. Je n’avais jamais entendu parler d’une sonnette qui se déclenchait toute seule au beau milieu de la nuit, mais après tout je n’étais pas électricien, et le monde est plein de merveilles de ce genre.
Fort de cette explication, je tendis l’oreille, attentif au plus petit signe de vie de l’autre côté de la porte.
Rien. Ou pour mieux dire, la cadence des coups de sonnette était si rapide que l'écho de la deuxième sonnerie emplissait les brefs temps morts, m'empêchant de discerner le moindre bruit de respiration ou raclement de gorge.
Dring Dring....Dring Dring...Dring Dring... En proie à une grande perplexité, je décidai de retourner me coucher, non sans avoir refermé le verrou le plus discrètement possible. Une fois sous les draps, je tentai vainement de retrouver le sommeil en rabattant mon polochon sur mes oreilles.
Ce n’est que vers quatre heures du matin que le silence retomba pour de bon. Cette interruption me causa plus d’angoisse que de soulagement : elle signifiait que l’étrange phénomène ne relevait pas d’un dysfonctionnement électrique, mais qu’ « on » s’était lassé de sonner à la porte, et qu’ « on » reviendrait peut-être.
Je parvins non sans mal à me rendormir, essayant d’imaginer les explications les plus rationnelles à un phénomène aussi déroutant.
Le matin venu, l’inquiétude s’était complètement dissipée et l’événement de la nuit me fit l’effet d’un rêve étrange. Une inspection attentive de ma sonnette, petit bouton poussoir en aluminium à l'élégance toute soviétique, ne me révéla aucune anomalie, rien qui pût expliquer le déclenchement d'un concert nocturne. Et comme aucun résident ne se manifesta à moi au cours de la journée, je conclus dans un coin de ma tête que j'avais dû être victime des facéties involontaires d'un voisin somnambule. Si les choses en étaient restées là, j'aurais pu complètement oublier l'incident en dépit de son extrême bizarrerie.
Mais la nuit suivante, à trois heures précises, mon sommeil fut interrompu par la même rengaine cauchemardesque, par ce même bolero électrique en La mineure déglingué. Mon réveil fut si brutal, la surprise si grande que mon coeur s'emballa un bon moment dans sa cage.
Dring Dring....Dring Dring...Dring Dring... Comme la veille, je me trouvai bientôt planté dans le couloir, fixant bêtement la porte dans la pénombre, persuadé que seul un détraqué mental pouvait se trouver de l'autre côté.
Après avoir longuement collé l’oreille contre la porte pour essayer de saisir le moindre indice de vie dans le couloir, je proférai une menace hésitante qui n’eut aucun effet, puis regagnai mon lit, décontenancé par cette absence totale de réaction.
Le jour suivant, je menai une enquête plus approfondie que la veille, interrogeant tous les résidents de l'immeuble. Les époux Ducruet au même étage que moi, le veuf dont j'oubliais toujours le nom au rez-de-chaussé, le vieux garçon un peu sauvage du deuxième, les deux jumeaux étudiant la médecine et salissant les couloirs, les époux Baudrillard enfin... A mes questions, tous ouvraient grand la bouche, tournaient des yeux perplexes vers le côté, essayant de se rappeler ce qu'ils pouvaient bien faire d'intéressant à quatre heures du matin, puis secouaient catégoriquement la tête, un peu froissés semble-t-il que j'osasse les suspecter d'une telle infâmie. Quand à mes plus proches amis, je veux dire tous les énergumènes susceptibles de ma connaissance susceptibles de me jouer de mauvais tours, ils se moquèrent gentiment de mes hallucinations nocturnes, me diagnostiquant une pathologie similaire à celle de la pucelle d'Orléans.
A la nuit tombée, je fus saisis d'une si vive angoisse à l'idée d'être à nouveau harcelé par le mystérieux visiteur que j'allai jusqu'à boire un grand verre de vin pour m'aider à trouver le sommeil. Dieu merci, ce flacon eut un effet relaxant immédiat et, gagné par une sérénité aussi absolue que ma peur avait été aiguë, je m'endormis sur les coups de neuf heures.
Mais à trois heures, impitoyable, la sonnerie de la porte fit éclater d'un coup le rêve paisible dans lequel j'étais plongé. Le cauchemar recommençait.
Dring Dring....Dring Dring...Dring Dring... Je ne pris même pas la peine de me lever cette nuit-là. Je savais que c'était inutile, et qu'à nouveau je ne trouverais pas en moi assez de courage pour ouvrir la porte. A nouveau, je me mis à cogiter, cherchant une explication satisfaisante à cet effrayant rituel, n'en trouvant aucune.
Il n’y avait qu’une seule chose à faire : appeler dès le matin suivant un serrurier et faire installer un œil-de-bœuf. Si cette stratégie ne suffisait pas à dissuader l’intrus de venir sonner chez moi, elle me permettrait au moins d'apercevoir son visage.
C'est ainsi que le lendemain, après avoir dit adieu à mes économies et au revoir au serrurier, je pus admirer avec soulagement la petite lentille salvatrice. Et comme si ce genre de système pouvait ne pas fonctionner, je ne pus m’empêcher de coller mon œil contre l'orifice afin de vérifier que le couloir était bien visible de l’intérieur. Distinguant nettement le mur moquetté d'en face, passablement recourbé, je frémis d’excitation à l’idée que, le soir même, je pourrais enfin voir mon visiteur sans être vu.
En dépit de toutes ces préparatifs et de ma certitude que le phénomène se reproduirait à nouveau, je ne pus réprimer un violent sursaut en entendant les coups de sonnettes retentir dans le silence à trois heures du matin très précises.
Entre chaque salve de sonnerie, je n’entendais plus que les sifflements de mon sang affluant dans mes tempes.
Le front ruisselant de sueur, j’approchai de la porte d’entrée sur la pointe des pieds.
A ce moment précis, la perspective de voir le visiteur n’était plus aussi réjouissante que dans l’après-midi : j’étais à présent terrorisé à l’idée de lever le voile sur ce mystère, de discerner le visage d'un être s'adonnant à un rituel aussi absurde.
Retenant mon souffle, j’approchai un œil craintif du judas.
Le couloir était plongé dans une pénombre verdâtre : seul le luminaire « sortie de secours » diluait les ténèbres de sa timide lueur.
Personne.
Dring Dring....Dring Dring...Dring Dring... Si visiteur il y avait, il ne s’était pas positionné devant la porte en tous cas. Sans doute avait-il décidé de se placer dans un angle mort en apercevant le petite orifice vitré qui ornait à présent mon huis en son centre.
Alors que je me faisais cette réflexion, je crus déceler une accélération très subtile des coups de sonnette, comme si mon visiteur voulait tourner en dérision le stratagème aussi coûteux qu’inutile que j’avais choisi pour l’apercevoir.
Non, ce n’était pas qu’une impression : l’accélération se faisait de plus en plus sensible, excluant définitivement l’hypothèse d’une défaillance électrique.
Je m’entendis alors articuler péniblement un « ça suffit ! », d’une façon assez discrète pour ne pas passer moi-même pour un fou auprès des autres résidents s’il s’avérait que personne ne campait sur mon palier.
Contre toute attente, mes paroles semblèrent faire effet : l’insupportable rengaine s’interrompit brusquement.
Reculant d’un pas, je retins mon souffle, pensant que le visiteur allait peut-être choisir ce moment pour s’adresser à moi.
L’écho du dernier coup de sonnette remplissait encore le silence quand résonna étrangement, de l’autre côté de la porte, un son si inattendu qu’un frisson me sillonna l’échine : c’était un gloussement discret — le rire enjouée d’une petite fille.
J'aurais certes pu penser alors « Eh bien, voilà, tout est clair, ce n’était qu’une plaisanterie de gamin, au lit maintenant ! ». Mais outre qu'un tel scénario me paraissait fort improbable, le rire d’outre-tombe que j’avais distinctement entendu n’était pas du tout celui d’un enfant faisant une mauvaise blague. C'était au contraire le rire le plus doux, le plus angélique que l’on pût imaginer : ç’aurait pu être celui d’une enfant découvrant ses cadeaux au pied du sapin un matin de Noël.
Alors que de puissantes bouffées de chaleur me faisait transpirer à grosses gouttes, les cris stridents de la sonnette retentirent à nouveau à un rythme plus frénétique que jamais.
Dring Dring....Dring Dring...Dring Dring... Croyant perdre la raison, je me précipitai dans ma chambre, écrasant mes mains sur mes oreilles, poussant des cris incohérents pour étouffer encore un peu plus la ritournelle cauchemardesque. Rien n’y fit : par un phénomène des plus étranges, la sonnerie me parvenait aussi distinctement que si je m’étais trouvé devant la porte.
Dring Dring....Dring Dring...Dring Dring... Je ne sais combien de temps je me tordis d’angoisse sur mon lit, écrasant mon visage contre mon oreiller pour étouffer le bruit, pour étouffer ma terreur, mais alors que j’étais sur le point de hurler de toute mes forces pour alerter mes voisins, je fus frappé d’une certitude terrifiante : la seule façon de mettre fin à cet enfer, c'était d'aller ouvrir la porte.
Quelqu’un voulait me voir, me parler, me tuer peut-être : eh bien qu’il le fasse, plutôt que de venir me torturer ainsi une nuit de plus ! Oui, qu’il le fasse !
Si l’accès de panique prit fin à ce moment, mon cœur se mit à battre plus lourdement contre ma poitrine.
Je me vis me remettre sur mes jambes, avancer avec la détermination d'un condamné jusqu’à la porte d’entrée et me saisir du seul objet contondant à ma portée : un petit bol décoratif au fond suffisamment lestée pour assommer un éventuel agresseur.
Après une dernière hésitation, je tournai le plus discrètement possible la clé dans la serrure puis, prenant une grande inspiration, ouvris brusquement la porte.
*
Je l’ai reconnue aussitôt.
Charlotte. Ou plutôt, « La petite Charlotte ».
Ses grands yeux rieurs, étincelant dans l’obscurité, se levèrent sur moi. Il n’y avait pas l’ombre d’un reproche dans son regard, sur ce minuscule visage qui se fendait d’un sourire timide. Le même sourire que sur la photo publiée dans les journaux — publiée en très gros, j’avais trouvé, comme si on voulait être sûr de bien triturer ma conscience.
« Alors tu m’as retrouvé ? » bredouillai-je.
Le sourire de l’enfant s’effaça presque aussitôt, laissant place à une expression contrariée, interdite.
Un filet de liquide sombre s’échappa de sa chevelure, ruisselant lentement de son front jusqu’à la pointe de son nez.
Le liquide se mit à perler goutte à goutte sur les sandales blanches de la gamine, les maculant d’une teinte rougeâtre.
« Je quittais ma place en marche-arrière, murmurai-je en commençant à sangloter comme un môme. C’était un accident, je te promets. »
Poc, poc, poc, poc, faisait le sang en tombant sur les chaussures de la gosse.
« Sur le moment, je ne me suis même pas rendu compte. J’ai juste entendu un bruit sourd, tu comprends ? »
Un petit craquement résonna dans le silence, comme le bruit d’une roche lointaine qui s’effrite : le crâne de l’enfant était en train de s’enfoncer et de se fissurer lentement au niveau du front.
« Ecoute-moi, je t’en supplie. C’est seulement après, en lisant les journaux, que j’ai su ce qui s’était passé…mais est-ce que je pouvais être sûr que c’était bien moi ? Comment est-ce que j’aurais pu être absolument sûr ? »
Un chauffeur la percute et prend la fuite.
L’enfant glissa un pouce dans sa bouche et le téta en levant sur moi de grands yeux éplorés.
« Pardonne-moi ! Pardonne-moi !» m’écriai-je en me jetant à ses pieds pour baiser ses chaussures maculées de sang.
La petite Charlotte : un ange succombe à ses blessures dans la nuit de samedi à dimanche Mes voisins ne furent pas longs à me trouver prostré au sol, en train de hurler ma douleur dans le sang de l’enfant. Comme ils ne comprenaient pas très bien ce qui m’arrivait, il a fallu que je leur explique — mais ce n’était pas bien facile avec ma bouche pleine de sanglots et de sang. Il a fallu que je leur explique que la petite fille qui était là, devant eux, était la petite Charlotte. Ils me dévisagèrent avec des mines un peu hagardes, ne voyant pas de quoi je voulais parler.
Ils étaient tous si gentils avec moi, à me tapoter sur le dos et à me dire qu’il ne fallait pas me mettre dans tous ces états. Madame Baudrillard aussi, figurez-vous ! Elle avait laissé son sourire hideux au placard et me regardait, à ce moment là, avec toute la compassion d’une mère. Eh bien, en la voyant me regarder ainsi, je ne sais pas bien pourquoi, je me suis mis à sangloter de plus bel et j’ai fini par hurler, quatre ou cinq fois peut-être, à m’en déchirer la gorge : « C'est moi ! Moi qui l'ai tuée ! ».
Je ne sais combien de temps je passai ainsi à gémir, recroquevillé au sol, baignant dans la chaleur délicieuse du soulagement, mais arriva un moment où quelqu'un, une étudiante je crois, annonça sur un ton trahissant une certaine excitation : « Ils arrivent !»
*
Mes nuits sont bien plus tranquilles à présent. Charlotte n'est pas venue me rendre visite depuis qu'on m'a mis à l'abri dans cette petite cellule.
Je crois, oui, qu'elle a eu ce qu'elle voulait.