Une histoire bien dure, excessive, que j'ai hésité à vous présenter, mais qui illustre bien me semble-t-il le sentiment de culpabilité qui habite chacun de nous au sein de nos sociétés modernes.
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M. Leblanc s’apprêtait à régler ses courses de la semaine, quand fouillant dans ses poches, il lui fut impossible de trouver son portemonnaie. L’avait-il oublié ou perdu ? Il n’en savait rien.
Devant le regard sévère de la caissière, puis l’impatience des clients qui commençaient à piaffer derrière lui, M.
Leblanc, perdit rapidement contenance :
— Je m’excuse, je ne comprends vraiment pas, bafouilla-t-il en tapotant vainement ses poches et en adressant à chacun des sourires gênés.
Quelques minutes passèrent ainsi, puis la caissière d’un geste rageur appuya sur un gros bouton rouge, une sorte de champignon plus ou moins dissimulé sous le comptoir, et quelques minutes plus tard apparurent deux agents de surveillance qui l’empoignèrent fermement.
— Si ce n’est pas une honte de voir ça, se mit à vociférer une ménagère adipeuse, en le montrant du doigt.
— Que voulez-vous, ajouta sa voisine aussi grasse qu’elle, avec tous ces étrangers qu’on accueille en France, il ne faut s’étonner de rien.
M. Leblanc s’apprêtait à répliquer qu’il était français de pure souche, qu’il n’avait par ailleurs commis aucun vol, aucune infraction, qu’il avait simplement égaré son portemonnaie, chose qui peut arriver à n’importe qui, que l’on soit français ou non, et qu’en aucun cas cela ne pouvait être considéré comme un délit. Mais serré de près par les deux athlètes M. Leblanc par prudence s’abstint de leur répondre.
— Je vais remettre tous les articles à leur place, dit-il à ses gardiens en tentant un sourire, rigoureusement et scrupuleusement à leur place, soyez sans crainte « l’ordre avant tout » telle est ma devise. Ah ! si vous voyez comme tout est parfaitement rangé à mon bureau, que ça en est presque un sujet de plaisanterie pour mes collègues. Et mon épouse est comme moi, Ah ! on peut dire que nous nous sommes bien trouvés tous les deux… il s’apprêtait à poursuivre ainsi, espérant voir paraître sur leur visage une expression un tant soit peu amicale, mais ceux-ci l’interrompirent pour lui crier à l’unisson « MANGE » en désignant sans ambiguïté le contenu de son caddie.
M. Leblanc les regarda stupéfait. « MANGE », hurlèrent-ils alors à nouveau.
— Mais je… je…, bredouilla-t-il, cherchant vainement autour de lui un soutien, un regard indigné. Alors, M. Leblanc se résolut à ouvrir l’une après l’autre les trois boîtes de maquereaux au vin blanc, son dernier achat (la promotion de la semaine) et les ingurgita sans sourciller sous les yeux de ses deux molosses, puis vint le tour d’une terrine de pâté de campagne, d’une tablette de chocolat, d’une boîte de lait en poudre grand modèle, d’un bon kilo de pommes de terre, crues évidemment, mais dont une bouteille d’huile d’olive extra-vierge facilita fort heureusement la déglutition. M. Leblanc ne se serait jamais cru capable d’ingurgiter une telle quantité de nourriture, mais il calait à présent et son caddie n’avait guère diminué de volume.
Heureusement une main vint taper sur son épaule et se retournant, il se trouva face au directeur du magasin :
— Bon, ça suffit pour cette fois, lui dit-il d’un ton conciliant, mais en cas de récidive vous avalerez le tout, emballage compris.
M. Leblanc s’échappa et alla vomir sur le parking. Tout en prenant la pleine mesure de sa faute il éprouvait une immense reconnaissance envers Monsieur le Directeur qui avait fait preuve à son égard d’une si noble attitude, d’une si admirable indulgence.
Oh ! le monde moderne était dur, cruel, songea-t-il, mais de belles âmes étaient heureusement là pour l’adoucir.