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26 juin 2019 à 14:11:19

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Auteur Sujet: Arc-en-cernes [Tic Tac 05/01/2019]  (Lu 311 fois)

Hors ligne Miromensil

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Arc-en-cernes [Tic Tac 05/01/2019]
« le: 05 janvier 2019 à 23:04:44 »
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Il n’y a pas vraiment lieu de se cacher mais partout où elle passe Leom s’écorche contre les passants. Un lambeau de manteau ou un morceau de coude tombe dès qu’elle frôle quelqu’un. Ca ne lui fait pas si mal, c’est comme perdre quelques fibres de tissus. Elle rase les murs ; se cramponne aux rambardes, s’engouffre dans les escaliers plutôt que dans les ascenseurs. Dans les espaces confinés, elle manque de disparaitre complètement. Marcher en rue revient à mener un parcours du combattant où elle slalome couleuvre parmi les gens. Baissant le regard de peur de perdre ses yeux, elle se dirige avec les pointes de souliers. Un pas de gauche ; un pas de droite, tout droit — elle respire ; plus rien en vue, elle peut oser lever la tête. Leom barre la route au soleil avec son chapeau circulaire. Ici, les rayons éblouissent à outrance. Tout le monde se chapeaute de toutes sortes de trucs. Enorme, bouillant à chaque carrefour, trônant ironique au-dessus des rond-points, il n’épargne personne. On a bouché la vue des immeubles en verre avec des murs préfabriqués. Nulle part ou fuir. Les trottoirs sont le théâtre d’une lutte entre ceux que les frôlements abiment et la valse commune qui fait baisser la tête ; les rentre-dedans sont d’autant plus fréquents. Personne ne chope un regard. Les doigts comme des épées sont prêts à défendre sa carcasse contre l’astre aveuglant ou les froissements malvenus.

La route est un abime ; et les passages piétons, stries de rocs blancs plongeant dans les confins de la terre, un moyen de survie pour passer d’un trottoir à l’autre. Les transports en commun sont en panne alors les individus se pressent sur les pavés. Leom a presque totalement perdu son bras droit. Elle a inséré une branche rachitique dans les lambeaux de chair restants pour se donner une contenance ; branche qu’elle est prête à protéger bec et ongle.

A cause du bouillonnement interne au labyrinthe des gens qui cherchent une issue, un quidam chute aisément, en l’absence de passages piétons, dans le vide de la route. Le soleil éclaire son ombre basculante. Leom a froid dans le dos. Un long cri ricoche le long d’une paroi. Dans cet environnement, son imperméable est son seul rempart. On ne peut pas lui déchirer, lui prendre des petits bouts ; c’est sa seule armure, pas un éclair de peau ne doit en dépasser. Elle a l’air d’une silhouette oblique poussée par un vent de peur dans le dédale des âmes pressées. Leom sait ce qu’elle quitte mais elle ne connait pas l’endroit qu’elle gagne.

Avant de partir, elle a préféré se voiler de toutes sortes de protections. Un châle d’indifférence sur les épaules ; des vitres devant le regard ; une expression figée mais téméraire ; des bottes pour faire des sauts en longueur dans les lignes droites désertes. Surtout, ne pas faire tâche. Se vêtir de toute la force quotidienne dont elle est capable ; croire mordicus qu’il ne lui arrivera rien, se convaincre que le vide des routes est, au fond, douillet — personne ne sait.

La seconde étape de son plan était plus délicate. Le fumet bienfaisant des navets jaunes en train de cuire : du balais. L’air renfermé d’une pièce non aérée depuis longtemps : fermé de plus belle à double clefs — prisonnier d’une vie passée. Elle a caché dans un coin de son appartement des odeurs familières qu’elle ne pourra porter dans son périple à travers les avenues et les boulevards. La surface ridée des murs décrépis ; reléguée loin en arrière. Le bouquet de myosotis, le savon à la pomme, un pot pourri. Elle a rangé ses lunettes dans un étuis qu’elle a rangé avec le reste, dans un coin reculé de son chez-elle ; elle verrait flou, délibérément. Loin assez que pour voir les pointes de souliers pour exercer cette danse curieuse faite de vagues d’épaules pour éviter celles des autres, et de buste tourné à la dernière seconde pour ne pas toucher quelqu’un. Les rayons, sous son chapeau rond, comme seul point de mire. On lui a dit : vise le soleil, tu ne peux pas le louper. Va vers ce à quoi les ombres de passants tournent le dos. Là réside la sortie de la ville, l’exode vers la campagne, le salut de ceux le chantage des silhouettes reste au travers de la gorge. Mais pour ça, il faut pouvoir s’oublier le temps du trajet. Avoir pour seul but le commencement des rues, les premiers pavés, les premiers trottoirs. Peut-être que là-bas, le vide des routes n’est pas aussi profond que le centre-ville.

Armée de cette conviction, Leom a continué l’inventaire des odeurs, des textures et des vues qu’elle estompe volontairement. Les odeurs ; c’était fait. Elle en oublie surement. Suffisamment que pour être digne du commencement de la ville, à la frontière avec les premières prairies — telle qu’elle se l’imagine ? Elle n’est sûr de rien. La puanteur comme le parfum se rejoignent dans une même obligation de renoncement.

Il y a les bruits. Le tic tac rassurant des réveils dans chaque pièce pour se rappeler que tout ceci aura nécessairement une fin. Les piaillements des rouges-gorges mécaniques auxquels un trait de peinture conférait le chant. Les draps quand on les plie, les touches des claviers. La rumeur de la ville.

Elle a jeté des photos polaroïds, des souvenirs, des bibelots, des livres dans des boites en carton. Tout ce qui est susceptible d’évoquer un sens ; aux oubliettes. Dans le capharnaüm du passé des visages se répondent, des rires s’abandonnent et des larmes se hoquettent. Elle en a versé une dernière en mémoire à l’instant — elle aussi, rangée. Flanqués dans un vestiaire, jusqu’au tapotement de la pluie sur la vitre et la senteur qui accompagne sa mélancolie.

Puis, Leom est sortie, interdite. Elle devait le rester jusqu’au bout du périple. Une rose des vents orne le dessus du chapeau. L’est doit être perpétuellement entre ses sourcils ; c’est là qu’un jour est né le soleil, et c’est là aussi qu’elle revivra, avec tous ceux qui espèrent comme elle qu’une vie où les rencontres ne démolissent pas est possible. En ville, la solitude est une question de survie. Quelques intrépides se tiennent sur une bande rocheuse de passage piéton et toise la foule dont chaque élément ne voit que le bout de son nez. Ils bravent le gouffre de bitume pour une brise liberté. Puis repartent. Leom en voit quelques uns comme eux du coin de l’oeil. L’est, pointé par son couvre-chef, la guide.

*

Je pense qu’elle est arrivée presqu’au bout. Elle n’avait plus trop le choix, de toute façon : malgré toutes ses précautions et son imperméable, il ne restait plus grand chose de son corps. Nombreux étaient ceux qui comme elle croyaient à une forme de résurrection en bordure de ville, où la rumeur est moins intense. J’étais presque arrivé là où je pensais que devait se trouver le groupe de « croyants ». Les rues dépeuplées nous revigoraient. Sans doute y avait-il vraiment des champs de tulipes verdoyants derrières les immeubles perforés.

Elle était très abimée, penchait beaucoup. Elle m’a confié dans un souffle qu’elle avait tout oublié et qu’une seconde vie ne valait pas là peine si tous ses sens étaient restés dans son vestiaire. Elle ne sentirait pas l’air frais, ne verrait les couleurs que sous forme d’un gribouillis grossier. J’étais triste pour elle ; cette rumeur était fausse. On l’avait mal renseignée. Moi même j’avais commencé à répertorier une série de paroles d’êtres chers, des bribes de souvenirs dont j’ai cru devoir me départir. Sous son imperméable, je devinais un squelette dont la peau avait du être emportée par bon nombre. Je songeais qu’elle était arrivé presque au bout et je la réconfortais de mon mieux. Son visage était en miettes. Elle m’a demandé si j’avais vu de l’herbe, j’ai hésité à lui mentir. J’ai dit qu’on pouvait déjà sentir un air revigorant malgré la puanteur des cadavres qui émanait depuis le centre de routes. Elle était presque contente pour moi. Ses dents dessinaient un sourire. J’ai songé que son manteau serait sa tombe, et je me suis dit que j’empaquetterais le tout pour la déposer dans le lieu vert où nous étions supposément censés déboucher. J’y croyais de toutes mes forces.

Elle ne m’a pas demandé mon nom. A la place, avec ce qui lui restait d’air dans les poumons, et de vie dans les veines, elle a ouvert les pans de son imperméable. Sur les grands pans de tissus de gauche et de droite, des peintures d’autres mondes vibraient. Flamboyants, leur parfum parvenait jusqu’à mes narines. J’étais ébahi. Elle allait s’effondrer. Elle m’a demandé dans un souffle si je voulais la rejoindre dans le portail entrouvert par ses bras écarté, vers les pans de l’imperméable. Les paysages avaient l’air plus vrais que nature. J’ai vu des arc-en-ciels, des villages aux toitures oranges, des aérostats s’enfoncant parmi des nuages. Derrière moi, le soleil de la ville présente rougeoyait.

J’ai hésité. J’ai vraiment hésité.
« Modifié: 02 février 2019 à 21:33:24 par Miromensil »

Hors ligne Chapart

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Re : Arc-en-cernes [Tic Tac 05/01/2019]
« Réponse #1 le: 06 janvier 2019 à 11:12:11 »
Marcher en rue revient à mener un parcours du combattant où elle slalome couleuvre parmi les gens.

chouette phrase

On ne peut pas lui déchirer, lui prendre des petits bouts

j'ai trouvé le début de la phrase un poil en-dessous du reste

vêtir de tout la force quotidienne dont elle est capable ;

toute

La seconde étape de son plan était plus délicate. Le fumet bienfaisant des navets jaunes en train de cuir : du balais.

cuire

Loin assez que pour voir les pointes de souliers pour exercer cette danse curieuse faite de vagues d’épaules pour éviter celles des autres,

le début de la phrase est curieux, j'ai l'impression que c'est un anglicisme

Va vers ce à quoi les ombres de passants tourne le dos.

tournent (y a quelques autres fautes d'orthographe et de frappe, je relève pas tout  ^^)

Suffisamment que pour être digne du commencement de la ville, à la frontière avec les premières prairies

même remarque que plus haut sur le début de la phrase (anglicisme ?)

Son visage était en miettes.

j'ai l'impression qu'il y a souvent des miettes dans tes textes  :)

J’ai vu des arc-en-ciels, des villages aux toitures oranges, des aérostats s’enfoncent parmi des nuages. Derrière moi, le soleil de la ville présente rougeoyait.

s'enfonçant ?

Wow, c'est assez ouf pour un texte écrit en une heure  :o  vraiment cool

Le seul truc que je me suis demandé, c'est si c'est déjà la même personne qui parle dans la première partie (où il n'y a pas de "je"), parce que ça me semble être la même dynamique, même longueur de phrase, même genre de tournures et de rythme.



En ligne Claudius

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Re : Arc-en-cernes [Tic Tac 05/01/2019]
« Réponse #2 le: 06 janvier 2019 à 20:48:50 »


Je ne sais que dire, c'est horrible comme histoire mais c'est prenant. J'aime sans m'y attacher, une vue de l'esprit qui pourrait bien être prémonitoire ! Brrrrr ! ça fait froid dans le dos !

Mais, le thème est bien amené, il s'intègre parfaitement à l'histoire. Quelle triste fin.

J'ai vu en passant quelques bricoles à rectifier, mais là je n'ai pas la tête à ça ! Je reviendrai. Chapart a déjà mis son petit grain ;)

Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l'inspiration sortir. Sylvain Tesson

Claudius ses textes et poésies

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Re : Arc-en-cernes [Tic Tac 05/01/2019]
« Réponse #3 le: 02 février 2019 à 21:39:02 »
Hello Chapart ^^

Depuis ce tic tac je me répète, ... une fois tous les 2 jours que je dois te répondre. Je profite de la nuit pour ce faire :mrgreen:
J'ai corrigé les fautes d'ortho, merci pour le relevé. Je note pour les maladresses et les anglicismes haha. En vrai le français est ma langue maternelle mais très souvent je me sens comme un étranger qui cherche ses mots (tumtumtum), donc ça m'étonne pas que ça le fasse dans un texte ^^

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Le seul truc que je me suis demandé, c'est si c'est déjà la même personne qui parle dans la première partie (où il n'y a pas de "je"), parce que ça me semble être la même dynamique, même longueur de phrase, même genre de tournures et de rythme.
Entre la partie avant la "*" et celle après ? Alors non, ce n'est pas la même personne, mais ça ne m'étonne pas qu'il y ait une confusion... lors de la 2e partie, c'est quelqu'un d'autre qui voit la narratrice de la première partie périr devant ses yeux. Je compte faire quelque chose de ce texte donc merci pour ce commentaire, il me servira quand je le retravaillerai !

Claudius !

Merci pour ton commentaire, d'autant plus que je sais que tu préfères les histoires plus positives. Pour les bricoles te prend pas la tête (surtout autant de temps après :mrgreen:), je pense que je verrai pas mal de choses quand je relirai. Merci d'avoir lu /o/

 


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