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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Belle Amour

Auteur Sujet: Belle Amour  (Lu 12282 fois)

Hors ligne Claudius

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Re : la sergent major( suite cri du silence)
« Réponse #15 le: 28 Novembre 2018 à 16:38:49 »


mp = message privé

Je t'ai adressé un message privé pour t'expliquer comment insérer un lien dans un message sur le forum.

Comme ceci par exemple :

Ici tu trouveras la FAQ, bien utile

Ne t'inquiète pas, tu ne m'embêtes pas.

 ;) ;)
Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l'inspiration sortir. Sylvain Tesson

Ma page perso si vous êtes curieux

Hors ligne Lavekrep codaraque

  • Calliopéen
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Jeune et con à la fois+le coq, le dindon, la poule, la pintade et autres mâles..
« Réponse #16 le: 02 Décembre 2018 à 22:59:07 »
chapitre1

JEUNE ET CON À LA FOIS

30 août 1919
C’est un secrétaire qui le reçoit.
« Asseyez-vous, je vais m’occuper de vous ». L’écrivaillon lève à peine les yeux. Il accompagne son ordre d’un geste du menton pour désigner la seule chaise qui se trouve face à lui.
Il ne ressemble pas à la caricature que l’on peut se faire des gratte-papiers. Pas de cheveux gras, pas de longs doigts secs recouverts d’encre, pas de long nez supportant des lunettes cerclées d’acier.
Quand enfin il le regarde, il lui paraît quelconque.
“ Il pourrait fendre la foule sans que l’on ne le remarque.  Le profil idéal de l’agent secret, de l’assassin ou des deux ».
Le secrétaire le toise quelques secondes et lui dit souriant :
-Mon vieux, il va vous falloir trouver des vêtements civils. Vous êtes démobilisé dans deux jours.
-Démobilisé, mais pourquoi faire ? ». Répond-il.
-Mais pour rentrer chez vous.
 Il a annoncé la nouvelle à des centaines de soldats. Certains sautent de joie quand d’autres s’effondrent en pleurs. Jamais il n’en avait vu un pris de panique.
-Je ne comprends pas, continue-t-il, vous devriez être heureux comme tous vos camarades.
-Peut-être, le souci c’est que je n’ai pas de chez moi.
- Je ne peux rien pour vous. Dans deux jours il vous faudra partir... Une dernière chose, n’oubliez pas de venir chercher votre solde avant de nous quitter.
Il lui tend son sésame: “ Ce s’ra tout, vous pouvez partir, au revoir !”
Il est dehors.
Une pluie d'orage transforme le camp en bourbier.
Il entre sous sa tente, il enlève ses vêtements trempés et ses godillots lestés par la boue.
Abruti par l’ennui, son compagnon de chambrée dort.
Ils ne se parlent plus depuis des semaines.
Ils se sont engueulés.
 
Celui qui dort pense qu'il faut écraser le vaincu. Lui faire payer et l’empêcher qu’un jour il se relève.
Lui, pense qu’il ne faut pas laisser le crime impuni ,que l'Allemagne doit aider à la reconstruction et que les responsables doivent être jugés et jetés en prison. Mais pourquoi punir le peuple ?
À affamer les enfants, ils se  nourrissent de haine. Humiliés, leurs parents seront fier de voir leurs fils suivre un homme qu'il  leurs demandera au nom d'un idéal ou d'une religion d'aller se sacrifier pour venger le passé.
Il l'a traité de traître, il a haussé les épaules.

Il se déshabille. Il pend ses habits qui ruissellent sous le auvent et s'allonge sur sa paillasse. 
«Qu’est-ce que je vais bien pouvoir devenir, pense-t-il, je n’ai pas de toit où pouvoir m’abriter, je ne sais plus faire grand-chose. Ah si ! Manier les armes et marcher. Deux solutions, libre et clochard ou habillé, nourri, logé et légionnaire. J’ai deux jours pour me décider ».

1er septembre 1919

Le jour dit, on vient lui rappeler qu’il doit partir.
La veille les copains ont organisé une fête d’adieu pour lui et quelques autres. On s’est promis de s’écrire et on a échangé les adresses. On le plaint quand il avoue ne pas en avoir. Personne ne propose de lui venir en aide. Il est devenu triste, sauvage, imprévisible et alcoolique. Il le sait, il comprend, il n’en veut à personne.
Ce premier Septembre, il va chercher sa solde dont le montant est une injure.
Il se dirige vers le poste pour présenter ses papiers. Il n'est pas le seul.
Une fois encore on leurs demande de serrer les rangs et de montrer de la discipline.
Le temps s’éternise, le monde qui l’entoure disparaît.
Le voilà qui replonge dans les ténèbres.

Il se promet de ne plus jamais obéir à un ordre ou suivre le troupeau.
Quand viendra l'heure espérée, qu'on le jette aux vautours, aux lions. Que la seconde ultime se transforme en festin. Qu'on lui évite la croix à laquelle il ne croit plus et qu'on lui fasse grâce d’un dernier alignement.
Il connaît son avenir. Quand il sera loin, il rejoindra « La cloche ».

L’attente est interminable. ils sont plus d’une centaine dans cette file et l’adjudant frais-moulu qui vérifie les papiers prend un malin plaisir à prendre son temps. Il tourne et retourne l’ordre de démobilisation que chacun lui présente.
Le cordon perd patience et quelques protestations commencent à fuser.
Il a atteint son but.

Aaaah ! Comme il est content le juteux, comme il jubile, comme il n’attendait que ça.
 Il est jeune, il est beau, tout frais de quelques mois et : « Déjà adjudant, Monsieur! ». Et comme, celle que l’on vient de mourir était « la der des ders », la seule vrai vérité dans la future armée sera de savoir : « Se faire respecter par toute cette troupaille inutile, Monsieur! ».
Voilà ce qu’il dit le soir dans les salons se faisant désirer par les jeunes filles, applaudir par leurs mères, approuver par leurs pères croulant sous leurs médailles.

Il rend les papiers à celui qui se trouve devant lui, et lui fait signe qu’il peut disposer.
Le soldat ne se fait pas prier.
« Y aurait-il, parmi vous, quelques mécontents».
Tous  comprennent qu’il vaut mieux ne pas répondre à cette ultime provocation.
Il se trouve pourtant au delà de l’assistance un homme qui ose affronter la menace. « Oui moi! » entend-on.
 L’adjudant en a les larmes aux yeux.
 
« Je vais m’en payer un. Il va voir celui-là. Certainement un de ceux qui riaient derrière moi et qui disait qu’il aurait bien voulu me voir sur le front appeler ma maman pour me changer le froc dans lequel se trouvait toute ma frousse déversée».
Même s’ils le détestent, aucun de ceux qui se trouvent à attendre n’a un jour pensé à pareils choses. Ils ont tous connu la peur et tous ont souhaité le réconfort d’une mère quand les obus pleuvaient et que le bruit, énorme, leur traversait le corps.

-Présentez-vous, devant moi. Discutons du nombre de semaines que devront encore patienter vos proches.
Le groupe s’écarte afin de laisser passer le rebelle.
« Jeune con » blêmit, verdit, rougit. Il fond.

« Maman viens à mon secours ! ».
Certain affirmeront l’avoir vu vérifié le fondement de son froc.

Traînant non loin de là, attiré par la scène, un colonel s’avance. Il s’adresse aux soldats:
 « Je vous connais tous bien et vous pouvez partir. La vie qui vous attend à l’extérieur de ces murs ne sera pas facile. Mais vous avez survécu au massacre le plus grand, quelques contrariétés ne peuvent pas vous faire peur. Partez ! Soyez heureux ! Marchez la tête haute ! Tous ceux que vous croiserez vous doivent une paix durable car je peux bien le dire et cela grâce à vous :
  Bon Dieu, on les a eus!!!».
Il s’éloigne sous les hourras.
 D'un signe, il demande  au jeune sous-officier de le suivre.
“Jeune con” se retrouvera marron ou presque, enfin à côté.

La barrière se soulève, ils sont libres.


 Il lui faut dix minutes pour rejoindre la gare.
Aux pieds des voies, il ne sait quel wagon attraper…
                                                           
fin de la première partie( pour ceux qui ne veulent pas savoir ce qu'il advint du jeune con) la suiteles nuits se lèvent

En attendant  qu'une autre se joue,
j'aimerai, ici vous inviter à me suivre sur mes chemins de traverse.
 Il m’est arrivé qu’un personnage de passage m’ait donné envie d’en savoir plus.
Prenez ce jeune officier.
Il a dû s’en prendre plein la tête et vu l’ambiance de l’époque, je ne pense pas que l’on se soit contenté de lui dire:
”Oh ! Ça, c’est pas bien.”
j’ai donc fait des recherches pour savoir ce qu’il était devenu. Sans succès.
Faire des recherches peut paraître ch…. surtout quand vous ne savez pas par quel bout commencer.
J’étais fort déçu, mais je me suis dit que ça avait été une jolie récréation.
jusqu’au jour où...Le hasard, la chance.
Un soir alors que nous finissions une bouteille d’armagnac XO de vingt ans d’âge sans même laisser leur part aux anges, un ami m’a offert son histoire de famille.
Nous pouvons lui faire confiance puisqu’il la tient de son grand-père qui la tenait du sien qui lui même la tenait d’un copain de régiment qui l’avait entendue à la fin d’un repas de chasse.
Entendez-vous le son de la cloche ?
Attrapez vos billes, vos cerceaux ou vos boîtes à cirage et venez avec moi prendre l'air dans la cour”.

Il se raconte que « Jeune con » fut limogé.
Qu’il a coulé des jours sous un autre hémisphère, qu’il a continué à fréquenter la haute société, qu’elle se composait de deux tondus et trois pelés.
On dit qu’il fut coq d’une basse-cour.
Qu’il s’est fait picorer par une poule et sa fille sous les yeux d’un dindon qui préférait les fermer.
Le dindon souhaitait marier sa pintade héritière avant que sonne l’heure de la retraite. Alors il soigna le coq.
Il lui a dit qu'il serait le chef, qu’il avait de l’avenir, que c’était lui le plus beau.
Il l’a persuadé que, quand il aurait fait preuve de zèle déployé, à sa place il serait.
Les conditions étaient qu’il devienne son gendre, qu’il rende sa fille heureuse et qu’ils aient des enfants.
 En un mot comme en cent, puisque qu'il était le coq, qu’il la câline assez.

Les personnages, les lieux, les faits, que mon ami m'a décrits, étaient ou auraient pu être réels.
Certains ne seraient que pures fantasmes.
Mais ne dit-on pas qu’en chaque fable se cache la vérité ?
Je vous le demande !
Est-il important de savoir si le roi Arthur a existé ?
“Jeune con” a eu son heure de gloire, à titre posthume soit mais il l'a eu, sous la forme d'une fable.

[/i]

LE COQ, LE DINDON, LA POULE, LA PINTADE et autres mâles faisans
   
Juin 1927
Sept ans et six mois qu’il a débarqué sous une chaleur accablante.

Janvier 1920
Cela faisait trois semaines qu’ils avaient quitté la forteresse de Saint Martin de Ré. Vingt deux jours qu’il était malade.

Quatre mois plus tôt, il était passé devant la commission disciplinaire. Elle avait mis trois mois pour se décidait.

Le martinière glissait sur le Maroni. Les eaux brunes se languissaient le long des rives envahies par la mangrove.
Les frégates superbes avaient abandonné le ciel depuis que le bateau avait quitté l’océan pour s’engager sur le fleuve et rejoindre Saint Laurent.
Au dessus des palétuviers des anis, d’un bleu magnifique, pleurnichaient tandis qu’au bord du rivage quelques ibis orangés cherchaient leur nourriture.
Pour lui le dépaysement était total.

On lui avait dit de rejoindre La Rochelle.
Il n’avait jamais vu la mer.
Il découvrait un monde qui ressemblait au paradis. Il n'en connaissait pas les profondeurs. 

Accoudé à La rambarde du pont supérieur il regardait rêveur le paysage défiler.
Il a pensé que le coton trempé de sa chemise et l'eau qui coulait sur sa peau était dû au grand large. il lui faudra attendre longtemps avant de  retrouver des vêtements secs.

Le bateau-prison a finit par accoster à Saint Laurent. Le capitaine Leroy a dirigé la manoeuvre.
Ils avaient tous le même uniforme de toile marron, un calot pour les “transportés”, un chapeau pour les “relégués” et leur baluchon sur le dos. Ils ont descendu la passerelle.
Tous, étaient encadrés par des gardes chiourmes tout de blanc vêtus. Il se demanda si c'était par coquetterie qu’ils portaient  le casque colonial et la matraque assortis.
En file indienne et tête basse on les a menés jusqu'au bagne pour les trier suivant leur pedigree. On leurs a distribués des tenues rayées.

Pour la science, on les a examinés.
À coup de stéthoscopes, de toises, de mètre-rubans et de pieds à coulisses on a relevé leur poids, leurs tailles, la grosseur de leur tête, l’écartement de leurs narines, la couleur de leurs yeux...
Toutes les données étaient soigneusement répertoriées puis envoyée à Paris pour que la police puisse les recouper et les utiliser pour mieux reconnaître leurs semblables.
 
Deux fois par an, sur le quai, des coloniaux  assistaient au spectacle du troupeau qui débarque. A quelques pas de là, des commerçants locaux profitaient de l’affluence pour essayer de faire quelques bénéfices (Parmi eux, quelques survivants du mont Pelée et puis quelques coolies déserteurs venus chercher une fortune qui se résumer à la vente d’outils volés ou à se proposer comme guide).
Fraîchement débarqués, erraient des hommes à la recherche d’outils et d’un guide qui pourrait les mener jusqu’à l’eldorado. Certains ont fait fortune, d’autres se sont ruinés quant aux derniers ont ne les a jamais revus. ( disparus au coin de la rue)
Les femmes chuchotaient:
“ Oh ! regardez comme celui-là  a l’air méchant”.
“ Vous avez raison ma chère. Et celui là, on lui donnerait le Bon Dieu sans confession”.
“ Mais regardez cet oiseau. Il est beau comme un dieu grec. Si je ne craignais pas que mon mari nous surprenne, j’en ferais ma tasse de thé”. Puis elles gloussaient.
De vieux hommes grélés par la vérole, abrutis par le rhum et affaiblis par le “palu” regrettaient que la sensiblerie des métropolitains les prive de l'arrivée de quelques “pouliches prometteuse sur le marché des plaisirs”.

(Je vous épargne les commentaires sur le poil luisant, la musculature et la blancheur des dents.)

Il avait été muté à Saint Jean, il était arrivé avec un jour d'avance. Il décida d'en profiter pour voir à quoi ressembler les lieux.
La ville pénitentiaire était récente. Grâce à la main d'oeuvre nombreuse et bon marché, les rues étaient d'une propreté presque gênante si bien qu'on pouvait craindre de les salir rien qu’en les foulant.
Quelques bagnards travaillaient à fleurir des parterres, d'autres balayaient sans fin les abords des villas. Il n'avait jamais vu d'aussi belles demeures. Il s'arrêta devant l'une d'entre elles. Elle était la plus grande, malgré sa simplicité, il la trouva la plus belle.
Quatre colonnes soutiennent son fronton sculpté. Il a compté dix huit fenêtres en façade. Il a imaginé le soleil couchant sublimant ses murs d'ocre. Les murets blanc maculés plantés de grilles forgées lui offrent son écrin. Elle est moins sophistiquée que celles qui l’entourent mais elle dégage de l'autorité.
Le jardin regorge de fleurs dont il ignorait le nom. On lui avait vanté le rouge de l’hibiscus, la délicatesse des couleurs et le magnétisme de l’orchidées, la magie des buissons ardents, le bruissement des alizées le soir sur les feuilles des palmiers et des ficus. Il a imaginé qu’ils étaient tous présent, il n'a pas pu définir qui du jardin ou de la demeure mettait l’autre en valeur.
À un passant il a demandé à qui appartenait cette ambassade. Le passant a souri: “ Ce n'est ce que vous croyez monsieur, c’est la maison du directeur.”
il a décidait qu’un jour il y dormirait

Le soir venu, il espéra calmer son excitation mêlée d'angoisse en allant traîner sur le bord du fleuve. Des bruits rampants et quelques hurlements venant de la forêt de l'autre côté du Maroni lui firent presser le pas pour rejoindre l’hôtel où l’attendait sa chambre. les pâles qui sifflaient au dessus de son lit n’ont pas suffit à rafraîchir l’atmosphère. Il a négligé d’ajuster la moustiquaire. c’est le visage boursouflé qu’il s’est présenté à l’administration.
On l’a orienté vers l’intendance afin qu’il prenne possession de son nouvel uniforme.
Celui qui l’a reçu n’a pas osé sourire en le voyant arriver l’oeil droit au trois quart fermé.
- Ah c’est foutus moustiques… On s'est tous faits avoir. On m’a prévenu de votre arrivée, tout est prêt. Vous pouvez vous changer avant d’aller voir le commandant.
Il n’a pas aimé le ton avec lequel le soldat lui parlait. Il aurait pu lui ordonner de se reprendre, lui rappeler qu’il était son supérieur et que son petit air condescendant pouvait lui coûter cher. Le souvenir d’un passé encore proche lui conseilla de se taire. il s’est habillé de ses beaux habits tout blanc, il a confiait ses affaires au soldat qui les rangea dans un coin de la pièce et après avoir demandé son chemin, il a traversé la cour pour se rendre au bureau du directeur...
                                             



« Modifié: 24 Février 2019 à 16:25:36 par Lavekrep codaraque »
Mourir est un manque de savoir vivre (Dac)
Si quelqu'un vous dit : " Je me tue à te le dire. "...Laissez le mourir

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  • Calliopéen
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le coq, le dindon, la poule, la pintade et autres mâles faisans(suite)
« Réponse #17 le: 03 Décembre 2018 à 15:11:36 »
LE COQ, LE DINDON, LA POULE, LA PINTADE ET AUTRES MÂLES FAISANS (deuxième partie)

L'entretien n'a été qu'une formalité.
Il devait prendre le premier convoi pour Saint Jean.
Le commandant lui a dit qu’il allait y trouver l’enfer.
Dans la rue qui menait à la gare, en voyant un couple de aras survoler un jardin avant de se réfugier dans la canopé, il s’est dit qu’il voulait lui faire peur et que ce ne devait être qu’un simple bizutage.
Quand il est retourné prendre son paquetage.
 Juste avant de sortir le soldat l'arrêta.
-monsieur !
Son naturel a repris le dessus.
-Mon adjudant, on dit Mon adjudant. Vous vouliez me dire quelque chose ?
-Non Mon adjudant. Je pensais avoir oublié de vous préciser quelque chose.
-Très bien! Vous pouvez me saluer.
Le soldat l'a salué.
Il est parti prendre son train.
En s’approchant il entendit le signal du départ imminent. Il a couru, il ne pouvait pas se permettre de louper le voyage.
C’est essoufflé qu’il grimpa sur une des plateformes sur lesquelles on avait fixé quelques bancs abrités par une simple bâche.
il se retrouva assis près d’un gardien.
- Mes respects mon adjudant. On vous attend à Saint flour. Tout le monde est au courant de votre arrivée. Il n’y avait que la date qui nous était inconnue.
-Mais je vais à Saint Jean.
-Saint Flour c’est le nom que les gens d’ici donnent à saint Jean.
-Ah ! très bien, merci de me le dire.
- De rien, c’est normal. Si vous avez des questions, n’hésitez pas. nous avons un peu de temps devant nous.
-Très bien, dites m'en un maximum.
- En premier lieu, vous avez de la chance, c’est le dernier aller-retour de la loco.
-C’est impossible ! Comment allons nous faire pour acheminer les détenus ?Vous pouvez m’expliquer.
-La société qui gère la ligne a décidé qu’elle n’était pas rentable. Elle refuse de payer pour le transport et pour l’entretien de la voie. De son côté, l’administration ne veut pas dépenser un sou de plus.
-Et donc ?
-Démonter les rails reviendrait trop cher. Ils les ont donc cédés à l’État.
-Et qui va conduire la loco ?
-Personne.
-Pardon !
-Le calcul a été simple. Nous possédons une énergie gratuite et qui se renouvelle tous les six mois, il nous suffit de l’utiliser.
- Je n’ai pas eu connaissance de ce miracle technologique. J’ai bien compris que vous parliez de la grande et petite saison des pluies. Je fais confiance au génie français. J'imagine que l'on va se servir de la force hydraulique mais cela doit demander des travaux énormes. Il va falloir attendre des mois.
Le train, qui n'a pas eu le temps de prendre de la vitesse, attaque le premier raidillon.
Un paysan les salue en les doublant.
-Je vois que l’on ne vous a pas prévenu Mon adjudant.
-Prévenu de quoi ?
-Des flammèches qui s’échappent de la cheminée et qui vont brûler votre uniforme tout neuf. D’habitude le gars de l’intendance met les nouveaux arrivant au parfum.
-Le sale con, c’est donc ça qu’il voulait me dire avant que je sorte.
-C’est bizarre, je le connais, il est plutôt sympathique ce mec.
-J’en doute pas.
-Vous avez eu des problèmes avec lui ?
-Rien qui vaille le coup d’en parler. Mais dite m’en plus sur l’avenir de cette voie.
-Avant tout prenez ce bout de bâche. Vous ne serez pas très élégant, vous aurez encore plus chaud mais ça vous évitera quelques déboires. Croyez-moi, ici, les gardiens ont guère de loisirs, pour les prisonniers les occasions de se marrer sont rares et tous sont cruels. Plus qu'ailleurs c’est la première impression qui compte. Je n'ose pas imaginer le surnom dont ils vous affubleront si vous arrivez avec un casque, une chemise et un pantalon mités.
De mauvaise grâce il se protège. En effet, drapé jusqu'à la tête dans la toile de jute, il est ridicule.
-Je vous interdit de même esquisser un sourire. Continuez votre histoire.
-Normalement la voie Decauville devait faire trente kilomètres. Le tracé après Saint Jean c’est révélé trop compliqué. La déclinaison obligeait à faire des courbes trop brutales. Déjà là vous verrez que quelques unes vous font serrer les fesses. Excusez-moi pour l’expression mais c’est celle qui me semble la plus juste.
-Je vous en pris, je peux comprendre. Continuez
-La ligne c’est donc arrêtée au pénitencier, ce qui n’a pas permis à la compagnie de faire les bénéfices qu’elle escomptait faire grâce aux transports des récoltes agricoles et de bois précieux à quoi il faut ajouter le transport de l’or.
-Mais il lui restait les bagnards.
-Non, le droit d’installer la ligne était lié pendant 20 ans à un acheminement gratuit vers le pénitencier quelque soit la marchandise. Pour le personnel le retour vers Saint laurent était également offert.
-Nous voilà bien avancés. Depuis que nous roulons, je n’ai vu aucun travaux qui pourraient me mettre sur la piste de cette nouvelle énergie.
-Excusez moi Mon adjudant, mais il me semblait que cela vous paraîtrez évident. Sans vouloir vous vexer.
-Éclairez-moi.
-Oubliez la locomotive qui finira abandonnée et dissociez les plateformes. Et maintenant, posez vous la question de savoir quelle est la force motrice la moins chère dans ce coin de paradis.
-Disons que je ne suis pas encore officiellement votre supérieur et considérons que ce train est un no man's land. Il vous reste peu de temps pour vous permettre de me faire comprendre que je suis un ignare. Profitez en et surtout révélez moi ce grand secret.
-Vous n'êtes pas ce que vous dite, il vous manque de connaître les affres des berges du Maroni.
-Je crois comprendre, mais si je suis ici c'est, paraît-il, à cause de la noirceur de mon âme et de mon manque d’humanité.
-Croyez-moi, je vous vois, pendant que nous parlons, regarder avec émerveillement la nature qui se trouve autour de nous. Comme vous, quand pour la première fois j'ai suivi ce chemin, j'étais comme un enfant qui feuillette un grand livre d'images.
Comme moi, vos dernières illusions s’envoleront au terminus de notre voyage.
Voici la solution qui vous aurait paru évidente si vous étiez avec nous depuis quelques temps.
L’administration a estimé que six hommes pour un wagon chargé de quatre cents kilos ou quatre pour deux individus (comme nous par exemple), permettraient une navette d’être aussi “rapide” qu’aujourd’hui.
Il était stupéfié. Il ne se pensait pas du genre à s’apitoyer sur le genre humain.
Le gardien s’en amusa.
-Je peux comprendre votre étonnement et vos états d’âme. Quand vous aurez vu l’engeance. Vos réticences disparaîtront.
Pendant les deux ans qu’il est resté à Saint Jean, il a vu arriver tous les petits multirécidivistes de France et de ses colonies.  Ils étaient voleurs, souteneurs, sans abris.
Il a découvert comment de marginal on pouvait devenir bête sauvage. Certains ont révélé leur vraie nature les autres essayaient de survivre aux attaques des premiers.
La nuit, dans chacune des seize cases, cinq cents hommes survivaient. On violait, on tuait pour un “plan” ou pour une dette de jeu.
On payait les gardiens pour qu’ils détournent les yeux lors des règlements de compte.
La journée, il y avait ceux qui vivaient en semi-liberté.
Après les corvées, ils pouvaient aller vendre à Saint Jean la récolte de leur jardin, les petits meubles qu’ils avaient ouvragés ou proposer aux gardiens d’entretenir leur maison ou leur jardin moyennant une rétribution. La condition était de répondre aux deux appels.
Les“pied de biche”,eux,travaillaient  sans relâche du matin au soir sous la surveillance de gardes chiourmes sans pitié.
Dans cet enfer, il a perdu toute charité.
 Il n’a pas hésité, à laisser des hommes moisir au fond d’un trou au milieu de leurs déjections pendant des semaines, à en faire condamner d’autres à la guillotine pour une simple tentative d’évasion.

1923
Il est nommé à saint Laurent.
Un jour, on lui annonce qu’un journaliste anglais a reçu la permission de visiter son petit monde.
Il a viré le secrétaire qui lui avait fait passer l’information.
Ce dernier avait mal interprété le message.
Un matin, Albert Londres a débarqué sur le port de Saint Laurent.

(petit aparté: Un matin, un enfant rejoignit la rivière qui passait dans sa ville natale avec à la main deux cannes à pêche. Un habitant de Vichy le voyant passé se dit: “ Tiens! Voilà Londres qui rejoint l’allier avec deux gaules”. CQFD.)

On le laissa aller et venir comme il l’entendait. Le problème était qu’Albert était intègre. Ses articles sur ce petit coin de paradis firent du bruit jusque dans le landerneau.
On fît attention pendant quelques mois puis tout redevint comme avant.
Il se fît vite remarquer.
Le commandant a décelé très vite sa potentielle cruauté nécessaire pour prendre du galon.
Le dindon a pris le coq sous son aile.
Il a fallu moins d’une année pour que ce dernier intègre la cour.
 Toute basse qu'elle fut, une cour est une cour pour un coq aux dents longues.
Il se retrouva en bonne place à la chapelle et à la meilleur à table chaque dimanche.
À sa place, entre le père et la fille et face à la mère qui le dévorait des yeux et qui ne manquait jamais de le complimenter.
 Quand le caquètement de la mère et le cacabement de la  fille cessaient, le commandant enchérissait sur sa droiture et son sens du devoir et du commandement.
On peut être jeune et con cela n’empêche pas de savoir saisir sa chance.
Son plaisir dominical était de faire l’état des lieux de la demeure.
Il sentait que la promesse qu’il s’était faite prenait forme. Pourtant il avança ses pions avec prudence.
Les premiers temps il fit comme s’il n’avait rien compris à la manoeuvre.
Voyant de l'agacement et le doute qui s’installait, il frôla la main de la fille et confia à sa mère (entre la salle à manger et la salon):
“ Madame, votre beauté illumine cette maison”.
Il a vu qu’il avait visé juste, la mère fut flattée.
Sur le chemin du retour, il se dit qu’il pouvait être fier de lui. Tout se passait comme prévu. Cette idée de remplacer “fille” par “beauté” lui était venue comme ça, sans réfléchir. Il se pensait rustre, il se découvrait poète.
On peut savoir saisir sa chance, cela n’empêche pas d’être jeune et con.
Le dimanche suivant, la mère poule réussi, il ne su par quel miracle, à se débarrasser pour de longues minutes de la pintade et du dindon.
Elle se jeta à ses pieds. Elle le remercia dix fois de l’aimer et elle lui avoua sa passion.
Il voulut se défendre, lui dire qu’elle se trompait, qu’il y avait confusion mais quand il vit qu’elle venait de comprendre et que l’humiliation lui serait insuportable, il fit marche arrière.
Le poète vira acrobate. Il lui expliqua que bien sûr il l’aimait mais qu’il ne voulait pas faire de peine à sa fille ni décevoir le père.
Elle a dit que sa fille était folle d’amour mais qu’elle était trop jeune pour l’emmener vers les cieux. Qu’elle avait quarante ans, qu’elle s’y connaissait mieux et que leur liaison ne serait pas mise à jour.
Il objecta le commandant.
Elle a dit qu’à son âge il fermerait les yeux. Qu’il fallait à présent qu’au lit elle le ménage, qu’il était maintenant pas très loin d’être vieux.
Le soir même, il entendit gratter à sa porte. C’était elle. Il ne put esquiver. il ne pouvait pas prendre le risque d’un scandale. C’est au fond de son lit que la poule lui prouva qu’il  lui restait encore quelques beaux arguments.
Un jour il lui demanda comment elle faisait pour venir chaque soir le rejoindre dans son lit sans éveiller les soupçons. Elle éclata de rire.
“ Et bien mon bel ami, nous sommes en guyane. Il y a quelques plantes, dont la forêt foisonne, qui permettent au mari de piquer un bon somme”.
Sans préliminaires, elle le poussa sur le lit et elle le chevaucha.
Le commandant n’était pas dupe. Il connaissait lui aussi les vertues des plantes. Il en avait usées pour pouvoir assumer les  vingt ans qui le séparait de sa femme. Il continua à faire semblant de prendre les tisanes que sa femme amoureusement lui préparait.

1926

Le commandant se décida à mettre cartes sur table.
Nous sommes en Août. On lui a confirmé sa mise à la retraite.
Il pensait demander à un sénateur d’appuyer la nomination de son futur gendre au poste de commandant et voilà qu’il se retrouve à écrire une lettre à celui qui, un mois plus tôt, a été nommé ministre des colonies.
Perrier a usé ses culottes sur les mêmes bancs de la communale de Tournon que son frère cadet. Les deux sont restés très amis et ont suivi le même cursus. Par ricochets les familles sont devenues familières.
Depuis vingt ans qu’il est en guyane, il se sont écrits régulièrement et ont entretenu de très bonnes relations. 
Dans un an il allait retrouver les côteaux de l'ardèche et les douces froideurs de l’hiver. Il fallait faire vite.

- Asseyez-vous.
Léon, était entré dans le bureau et avait ignoré le salut réglementaire (le commandant l’en avait dispensé sauf en présence d’une tierce personne.)
  (Vous pensez que j’ai commis une erreur, qu’il aurait été plus judicieux de le surnommer “paon”. mais comme vous je viens  de découvrir cette information. )
- Asseyez vous vous dis-je ! et prenez une cigarette. Je déteste le cigare. Je trouve vulgaire un homme qui fume le cigare. Mais ça vous le savez, je ne fais que radoter.
- je ne me permettrais pas, mais oui je le sais.
- Très bien, je vous reconnaît bien là. Ne jamais mordre la main qui vous nourrit.
Léon ne sait comment prendre cette réflexion.
Le commandant sourit, il le sait pris au piège.
- Allons, ne soyez pas vexé. Dans nos métier, il y a ceux qui mordent et ceux qui font le beau. Il y a le temps de la guerre et le temps de la paix. Le tout est de savoir faire quoi à quel moment. Mais il me semble que vous avez payé pour l’apprendre… Comprendre ses erreurs est une grande qualité.
Ne sachant quoi répondre, il encaisse.
-Passons aux sujets qui nous préoccupent. J’ai une bonne et quelques mauvaises nouvelles. Je sais ce que vous allez me dire, je commencerais donc par les mauvaises. Vous allez épouser ma fille, vous allez lui faire des enfants, il vous reste un an pour faire le premier et pour finir de satisfaire ma femme.
Voilà pour les mauvaises, quant à la bonne si tout se déroule comme je l'ai prévu, dans un an vous prenez ma place ce qui entraîne votre nomination au rang de commandant.
-Quant pensez-vous ?
-Je ne sais trop quoi dire, à part vous remercier.
-Me remercier de quoi mon garçon. Dès que vous êtes arrivé, j’ai su que j’avais trouvé à caser mon idiote de fille. Plus tard quand vous avez déjeuné à ma table, j’ai applaudi à ne plus subir les assauts de ma nymphomane de femme. Tout cela vaut bien une promotion.
- Vous savez ? Léon n’en revenait pas.
-Mais tout le camp le sait et rit derrière mon dos. Sauf Eugénie l’ingénue qui décidément est trop bête. Mais je les emmerde. Dix plus tôt je les aurais passés au fil de mon épée. La sagesse de l’âge les a sauvés.
- Je suis désolé.
- Menteur. Ce qui vous désole c’est d’avoir cru me manoeuvrer alors que c’était moi qui tirais les ficelles. Avouez!
- J’en conviens.
Le coq venait de prendre un grand coup sur la tête.
-Ah! enfin un peu de franchise, c’est mieux ainsi. Je vais donc vous rendre la pareil. Vous êtes fait pour diriger cet enfer. Vous êtes sournois, cruel, intelligent ( pas toujours) et surtout, vous ne craignez pas de vous retrouver seul contre tous. Je me trompe ?
Léon ne répond pas.
-Je ne me suis donc pas trompé. Ce n’est pas un cadeau que je vous fais. En soit, je dirais même que c’est ma petite vengeance car quand même, j’ai ma fierté. Il vous reste un an. Les vingts années qui vont suivre, vous serez seul. Comme je l’ai été. Vous serez le roi d’un pays où brille la noirceur.
Vous avez deux jours pour réfléchir à ma proposition.
Le lendemain, il donnait sa réponse.
 
 
Juin 1927
Sept ans et six mois qu’il a débarqué sous une chaleur accablante.
En septembre de l’année dernière on a fêté leurs fiançailles.
À croire que le dindon craignait qu’il ne revienne sur sa décision.
En novembre ils se mariaient
La poule a insisté pour qu’ils s’installent définitivement sous son toit. Elle avait des arguments de poids. Il ne purent refuser.
“ Cette demeure sera la vôtre d’ici dix mois. Cela permettra d’éviter à ma fille de partir et revenir et à vous mon gendre de prendre vos repères. N’est ce pas mon ami ?”.
“ Bien sûr mon amie, vous avez raison. Comme toujours”, répondait son mari. 
La pintade devrait accoucher dans les jours qui viennent. La grossesse se révèle difficile. Cinq mois que le docteur lui a interdit de quitter le lit.
Il se fait du soucis, sincèrement. Elle est la mère de son futur enfant.
Sa belle mère passe toutes ses journées au chevet de sa fille. Elle lui fait la lecture, lui raconte les derniers potins lui décrit les gravures de mode qu’elle découvre dans les journaux qui arrivent de la métropole.
Il va la voir quand il rentre. Si elle ne dort pas, elle lui demande si sa journée s’est bien passée, Il lui répond que oui que la journée a été calme. Il lui demande comment elle va, elle lui dit qu’elle est fatiguée. Il lui pose un baiser sur le front puis il quitte la chambre.
Il dort dans une des chambres d’amis. Le docteur lui a dit que ça valait mieux ainsi, qui fallait la laisser se reposer et que tout rentrerai dans l’ordre quand l’enfant sera là.
Il va sans dire que profitant de la nuit, le coq et la poule se volent dans les plumes.
Albert Londres avait comparé Saint Laurent de Maroni à Paris. Il n’est pas certain que sa comparaison incluait le vaudeville.
Son fils a le bon goût de naître le 14 juillet. Il se fait baptisé François.
Il revêt son uniforme de commandant en septembre
La poule et le dindon prennent le bateau en octobre. Pendant les trois semaines de traversée, il rêve des truites qu'il va pêcher dans les rivières ardéchoises, elle pleure les caresses perdues à jamais.

1932
Cinq ans ont passées. Il est le maître de la Guyane.
 Il est l'heureux père d'un second enfant. C'est Une fille. Ils l'ont appelée Isabelle. Elle a quatre ans.
Il ne dort plus dans le lit conjugale.
La grossesse a été difficile, l'accouchement une catastrophe. Elle ne veut qu'il la touche.
Il pourrait aller en ville voir “le filles” mais il imagine la honte de croiser ses hommes.
Il pourrait forcer sa porte, après tout la loi l’y autorise, mais il imagine la honte de croiser un miroir.
Il y a longtemps que la nuit est tombée. Il est seul au milieu de l'immense terrasse. Il se balance dans son rocking chair en rotin en sirotant un verre de cachiri. Sur la table basse la bouteille est à moitié vide. Il l'a finira avant d'aller se coucher.
Il est contrarié.
Demain, il y a encore un journaliste qui débarque pour faire un article sur les conditions de détention. Il en a assez de “ses écrivaillons” qui se prennent pour Londres. Ils feraient mieux de se consacrer aux raisons qui font que de plus en plus de vagabonds se retrouvent à s’entasser à Saint Jean. Il a désigné un homme pour accueillir “le fouille merde”.

Il y a quelques jours, il a reçu un courrier suite à une lettre anonyme envoyée à un journal métropolitain. Cette lettre prétendait qu’un crime aurait été perpétré au coeur du pénitencier de Saint Laurent. Ce même journal prétendait avoir diligenté un reporter pour l’interroger sur ce grave méfait parvenu sous son autorité.
Les murs de son bureau avaient tremblé.
“ Mais pour qui ils se prennent ces merdeux. Est ce qu’il savent au moins à qui ils ont affaire. Un crime dans un bagne, sans blague. Est ce qu’ils s'étonnent de l’eau dans la mer ou d’un arbre au coeur d’une forêt? Non! Alors, qu’est qu’ils viennent me faire chier! On va lui faire visiter la région au baveu, y va pas en revenir”.
Il ne comprend pas qu'un fait pour le moins banal ait pu déclencher la curiosité d'un “torchon” parisien et surtout comment il a eu vent de cette affaire.



 Septembre 1933 (sur cette même terrasse)

Au garde-à-vous derrière lui, dans sa livrée, il y a Georges.
Georges, c'est l'homme à tout faire. La journée aux ordres de Madame et le soir à ceux de Monsieur. Il est jardinier, homme d'entretien, maître d'hôtel. On lui a appris les bonnes manières. Sa patronne est fière de ce qu'elle en en fait. Les invités qu'il sert à table disent que c'est une perle.

Contrairement à sa femme, il déteste Georges.
-Apporte-moi une autre bouteille.
- Bien Monsieur.
-Fais vite celle-ci va être vide et j'ai envi d'aller me coucher.
Georges revient avec ce que son patron lui a demandé.
- Tu peux aller te coucher Macaque, le reste c'est entre elle et moi.
Il se lève péniblement et part dormir sur la chauffeuse de son bureau en compagnie de sa bouteille.
En passant devant la psyché il vérifie son cou. Il craint d’y découvrir le goitre du dindon.
Il se couche, il laisse rouler la bouteille vide sur le plancher en teck.
Demain un commissaire, envoyé de Paris, vient l’interroger sur la disparition d’un journaliste.
“ Il aura quand même réussit à m’emmerder celui-là”.
Il se retourne, il dort déjà.
Elle s’était endormies, c’est entrant dans le lit que Pedro la réveille.

Un an plus tôt.
Un homme accueille le journaliste fouineur.
Il lui dit que le commandant est parti sur l’île des lépreux.
Il lui propose de découvrir les beautés de la Guyane. Une petite excursion en forêt afin d’y admirer le coq-de-roche orange, le perroquet amazone, le toucan ariel et plus surprenants encore le mouton paresseux, le cabassou, le singe tamarin, le tapir, le myrmidon et avec de la chance, si les eaux s’éclaircissent, dansant dans l’onde calme de l’embouchure du fleuve un groupe de lamentins.
Dans ce décor de rêve où poussent les palmiers, les orchidées et les yuccas de toutes sortes il lui fit miroiter des peuples sauvages aux femmes magnifiques vivant à demi-nues.
Il oublie de parler des moustiques, des serpents à la morsure mortel et des sables mouvants.
Le journaliste est flatté de tant de sollicitude.
Ils embarquent sur une pirogue. 
Le journal parisien recevra une lettre émouvante dans laquelle, on regrettait: "la disparition de cet homme attachant, qui avait su s’attirer la sympathie de tous mais dont une curiosité, compréhensible, pour la faune locale l’avait conduit à l’imprudence". On renvoya toutes ses affaires au rédacteur en chef, en précisant que l’on avait trouvé celles-ci flottant à la surface d’un marais infesté de caïmans.

Léon n’aura jamais connu ni la guerre ni la gloire.
À partir de 1938 plus personne ne sera envoyée au bagne.
Entre 1939 et 1942, par manque d’approvisionnement, Il verra des centaines de prisonniers mourir de faim.
En 1946, c’est lui qui mettra la clef sous la porte.
Il a finit sa carrière dans un bureau poussiéreux du ministère de la justice, à Paris, miné par la malaria.
Michelle obtiendra le divorce.
Héritant d’un joli pactole à la mort de son père, Elle retournera sur sa terre natale, à Saint Laurent, où elle vivra heureuse.
Elle souhaitera y être enterrée.
Longtemps on vit un homme venir déposer des fleurs et des sanglots sur sa tombe.
Le dos courbé, s’appuyant sur sa canne, Pedro s’en allait rejoindre la maison coloniale que lui avait laissée sa madone amoureuse.
                                                   FIN
                                                           ( enfin, pour ceux qui ne sont pas curieux et qui ne veulent pas savoir qui était Pedro)


PEDRO MIGUEL

Quand le jeune transporté, aux allures d’Apollon, a franchi, pour la première fois, la porte du pénitencier, des hourras et des sifflets admiratifs avaient fusés des rangs des quelques forçats présents. Ils se réjouissaient de pouvoir malmener, au détour d’une douche, ce joli blondinet à la peau mate. Dans un monde galère où la vie est rythmée par des heures de travaux inutiles et les coups de bâtons, la solidarité n’est pas loi. Il faut survivre, c’est le chacun pour soi.
Quelques mois plus tard on retrouva le beau Pedro Miguel recroquevillé, dans “la chambre d’amour” d’un blockhaus où il avait été envoyé pour avoir, un jour de grande chaleur, mit son chapeau sans autorisation.
Les garde-chiourmes l’examinèrent. Sans aucun doute, il était mort. 
Les blessures qu’il portait ne leurs étaient pas inconnues.

Comme tous les bagnards il avait un “plan”, ce tube (genre tube à cigare) qui renfermait tout ce qui lui était précieux qu’il cachait, la journée, dans le revers de son chapeau et la nuit pour ne pas qu’on lui vole dans un endroit que je vous laisse deviner.
Ce qu’il y cachait n’était précieux que pour lui, une photo de sa mère, une autre de son village et quelques billets, gagnés pour de menus travaux, qui ne représentaient pas grand chose.
Tous les soirs, chacun leur tour, ils allaient derrière le mur des toilettes à la turc (“la chambre d’amour”) pour cacher leur trésor.
Malheureusement un jaloux ou un amoureux transis fit courir le bruit que parmi le trésor se trouvait assez d’argent et une carte pour réussir une évasion.
Dans la nuit il furent cinq à se jeter sur lui.
Ils le baillonnèrent, puis deux lui tinrent les bras, deux autres lui écartelèrent les jambes.
Pedro se tortilla, il essaya de leurs crier que s’ils le lâchaient, il leurs donnerait ce qu’ils voulaient mais les mots étaient étouffés sous le foulard.
La lutte était inégale, épuisé, il abandonna.

Les quatres l’immobilisèrent sur le sol, le cinquième sauta à pieds joint sur son ventre pour l’obliger à libérer ce qu’ils étaient venus chercher. Quand ils eurent récupéré le “plan” et qu’il constatèrent qu’il n’y avait rien de ce qu’ils espéraient, ils n’oublièrent pas de le violer à tour de rôle. Le sang qui coulait des entrailles de pedro ne les rebuta point.
Il le laissèrent pour mort dans les latrines.
Ce n’est qu’au matin qu’il fut découvert par les gardiens baignant dans son sang. 

Le chef désigna deux bagnards pour aller l’enterrer dans un coin où jamais personne ne passe. “les charognards se chargeront de le faire disparaître.” avait-il dit.
Un surveillant accompagna les fossoyeurs pour s'assurer que le travail serait bien fait. C'est à dire que le corps soit bien mis au fond d'un trou.

Ils savaient où aller. Ils commencèrent à creuser. Le risque étant de tomber sur de vieux ossements ou sur un corps en décomposition.
Quand ils jetèrent le cadavre dans la fosse, ce dernier gémit.
Malgré un moment d'hésitation, l'un deux bagnards rejoignit le mort.
-Eh chef ! Il est vivant.
-Et merde, t'es sûr de toi ?
-En tout cas il respire, pas beaucoup, il revérifia, Mais il respire.
-Pas beaucoup ! Comment ça ?
-Ben il respire quoi !
-Encore pour longtemps ?
 -Comment ça pour longtemps ?
-Il est plus vivant ou plus mort ?
-Vous parlez d’une question, j’suis pas toubib.
Tapant nerveusement sa matraque sur sa jambe le gorille ne savait quelle attitude adoptée.
Si on soignait Pedro, il pourrait témoigner mais si on l’enterrait, il se rendait coupable d’un crime avec deux margoulins comme témoins qui ne manqueraient d'opérer un chantage pour obtenir quelques faveurs.
Si Pedro se plaignait, le gardien ne lui laissait pas deux jours. Il trancha:
“ Emmenez le dans une cellule s'il doit vivre il vivra”.

Un malheur n'arrivant jamais seul, il se trouva que les trois hommes en charge du mort vivant se trouvèrent à croiser le chemin de la femme du commandant qui venait voir son mari pour une question des plus importante: le manque de personnel de maison mis à sa disposition.
Elle s'était toujours refusée à pénétrer dans cette horrible endroit mais elle n'en pouvait plus.
Cela faisait des jours qu'elle abordait le sujet à tous les repas. Il avait toujours éludé la question.
Ce matin elle avait décidé d'attaquer la bête en son antre et de n'en sortir que quand elle serait terrassée.
( Avouez qu'il y des jours où quand ça veut pas rigoler…)

Son regard fut attiré par le curieux convoi.
Ils étaient coincés.
Poussée par la curiosité elle venait vers eux.
-Qu'est-il arrivé à ce pauvre malheureux ?
- Oh rien M'dame, s'empressa de dire le gardien, un accident à la briquerie. Nous le conduisons à l'infirmerie. 
-Mais ça a l'air très grave, je veux le voir.
-Ce n'est pas un spectacle pour une dame de qualité.
-Croyez vous qu'un accouchement soit un spectacle de qualité pour, nous, les femmes. Je pense pouvoir supporter la vue de quelques blessures.
-S'il vous l'dites M'dame.
Elle a eut quand même un mouvement de recul à la vue de Pedro nu, les yeux révulsés.
Mais, allez savoir pourquoi, elle décida qu'il fallait le sauver.
-Très bien emmenez le se faire soigner. Je prendrais de ses nouvelles et je passerais voir s'il se remet de cet affreux accident.
Elle fit demi-tour et rentra chez elle  oubliant le but de sa visite.

Son mari, qui avait été mis au courant de l'intervention de sa femme, rentra chez lui très contrarié. Il lui demanda de quoi elle se mêlait.
Elle lui a répondu qu'elle essayait de lui épargner l'enfer. Il a rétorqué qu'il y été déjà.
Elle quitta la pièce en pleurant pensant qu'il parlait d'elle. Comme malgré tout il ne la détestait pas il fut désolé du quiproquo.
Il lui céda et lui facilita son élan charitable.

La charité, voilà un noble sentiment. Pour le peu qu’elle se mari avec la générosité et le don de soi, elle est capable de vous fabriquer une sainte.
Tous les jours on la tint au courant de l’évolution de l’état de santé de Pedro. Deux fois par semaine elle se rendait à l'hôpital pour le visiter. Elle en profitait pour voir d’autres éclopés afin de les consoler eux aussi.

Elle essaya de faire fléchir l'administration sur ses méthodes. Elle alla jusqu’à écrire à des connaissances susceptibles de faire bouger les choses. 

Elle avait changeait, son mari le remarqua.
-Vous êtes rayonnante, vos bonnes oeuvres vous vont à ravir.
-Je vous remercie. Je crois que j’ai trouvé un sens à ma vie, je me sens plus légère. Je ne pensais pas que l’on pouvait recevoir plus que ce que l’on donne. Voir autant de  reconnaissance dans leurs yeux pour une simple visite me bouleverse.
-Vous me faite peur. Sachez que le puma vous fait les yeux doux avant de vous lacérer.
Ils restent ce qu’il sont. Le jour où ils se retrouveront sur pieds, ils n’hésiteront pas à vous égorger pour un chandelier ou quelques couverts en argent.
L’évasion est leur seul espoir, c’est ce qui les maintient en vie. Si l’occasion se présente, ce n’est pas le souvenir d’un sourire qui les arrêtera. Gardez vos distances sinon vous vous promettez de grandes désillusions.

Il a prêché dans le désert. elle a continué ses visites

Le jeune métis avait, il est vrai, beaucoup de mal à se remettre de la sauvagerie qu’il avait subie. Le temps passait, les améliorations se faisaient attendre. Elle exigea qu’il soit isolé des autres malades. Comme elle était la femme du commandant et une madone pour les détenus, on exécuta sa demande et on ne trouva aucune malice à son souhait.
Plus les jours passaient, plus elle devint joyeuse.
Le commandant dut se rendre à l’évidence, elle était heureuse.
Ses visites devinrent des prétextes, Ses nuit agitées.
Elle rêvait d’étreintes interminables dans les bras de celui qu’elle décidât d’aimer.

Quand son époux était absent, elle se lançait dans la lecture de roman à l’eau de rose et sur le gramophone Offenbach faisait place à Emma Liebel. 
       
 
Je veux dans une nuit d'amour
Enfin te croire à moi toujours
                  Sans bijoux et sans voiles Aux clartés des étoiles
T'avoir à moi rien qu'une nuit
           Souffrir demain mais t'aimer aujourd'hui...
                                                                                                                     

Elle n’avait rien oublié des exigences qui l’avait mener à traverser pour la première fois la cour du collège.

Elle argumenta que leurs statuts exigés d’être servi à table, que la demeure manquait de soins ainsi que le jardin.
L’atmosphère étant au beau fixe grâce à la bonne humeur de sa femme, le commandant céda au caprice de sa femme allant même jusqu’à lui laisser carte blanche dans le choix du recrutement.

Elle n’en espérait pas temps.
Il n’avait jamais vu Pedro, il compris son erreur.
La pintade avait berné le coq.

Pour plus de classe, lors des services à table, il fut décidé que celui qui présenterait les plats serait Georges.
C’est ainsi que Georges passa des soirées difficiles alors que Pedro profita de journées agréables et de nuits calines.


Ainsi fut la vie de Pedro le bagnard dit “Georges”.

                                                     FIN
   


                                                                                                                   
« Modifié: 04 Décembre 2018 à 14:25:08 par Lavekrep codaraque »
Mourir est un manque de savoir vivre (Dac)
Si quelqu'un vous dit : " Je me tue à te le dire. "...Laissez le mourir

Hors ligne Miromensil

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    • Mimerions
Re : le pleur des bourdons/ le cri du silence
« Réponse #18 le: 04 Décembre 2018 à 09:25:01 »
Bonjour,

Comme ce texte constitue une suite d'un premier chapitre, j'ai fusionné. Merci de poster les chapitres suivants à la suite de celui-ci.

Hors ligne Lavekrep codaraque

  • Calliopéen
  • Messages: 416
Re : le pleur des bourdons/ le cri du silence
« Réponse #19 le: 04 Décembre 2018 à 15:36:10 »
Merci Miromensil,
j’apprécie beaucoup le mal que tu t'es donné. Moins le fait que je ne pourrais jamais te renvoyer l'ascenseur. :)
A+, j'espère. À te lire peut être.
Mourir est un manque de savoir vivre (Dac)
Si quelqu'un vous dit : " Je me tue à te le dire. "...Laissez le mourir

Hors ligne Lavekrep codaraque

  • Calliopéen
  • Messages: 416
LES NUITS SE LÈVENT (1+2 I+2 II )
« Réponse #20 le: 17 Décembre 2018 à 16:21:11 »

                                             

                                                                           Le jeune et le vieux.

1919


Il est 9 heures, la température est douce .
Il hésite.
Quel train va-t-il prendre ?

Les trains partent les uns derrière les autres.
Il arrive pourtant qu’il n’en reste qu’un.
Le chef de gare siffle.
Le conducteur penché par la porte, accroché à la chaîne, que tous les enfants rêvent de tirer, libère la vapeur et donne le signal.
La machine s’ébranle dans un bruit de ferraille. Pendant quelques instants et disparaît dans un nuage blanc.
Doucement le convoi s’éloigne.
La conclusion s’impose d’elle-même, sa route est tracée.
Il bondit comme un fou, court, trop tard,
Le dernier wagon atteint déjà le bout du quai .
Hors d’haleine, il s’arrête et retourne sur ses pas.
Derrière lui le train siffle, trois fois.

Le cheminot, qui a vu sa course désespérée, a freiné sa machine.
Il lui fait de grands signes pour qu’il puisse rejoindre ses camarades qui, étonnés par la manœuvre, se joignent au chauffeur dans ses encouragement à grand coup de sifflets et d’applaudissements.
Une fois le wagon accroché, les rails peuvent l'emmener vers le hasard.
Il pourrait bien-sûr demander à ses compagnons mais il y renonce.
Le train s’arrête dans toutes les gares qu’il traverse.
Les noms, inscrits sur les pancartes ou criés par les chefs de gare ne lui disent pas grand chose.  Il les a aperçus vaguement sur une carte à l’école où il n’a jamais été très assidu.
À coup de décrochements, de rajouts de wagons et d’attentes inexpliquées, le voyage a duré deux jours et deux nuits.
Plusieurs fois il a été pour descendre et puis pour une raison inconnue, il s’est ravisé,
pas ce matin.

Le train ralentit annonçant le prochain arrêt.
À travers la vitre on ne voit rien à deux mètres. pour lui c’est un signe:
“ Je ne sais pas où aller autant ne pas savoir d’où je pars”

Par jeu ou superstition il évite de voir ce qui est écrit sur les panneaux ou d’entendre l’annonce du chef de quai.
Le train stationne sous une verrière, trottoir numéro un, il s’engouffre dans le hall.
Sept heures, déjà beaucoup de voyageurs se pressent au guichet. Des gens pressés et alourdis par leurs sacs et leurs valises cherchent le nez levé vers un grand tableau sur quel quai il doivent attendre ou attraper leur train.
Le mouvement de la foule l'enivre. Il n'a jamais eu l'habitude de tant de monde.
Il faut qu'il sorte.

La gare est entourée de grille. Des automobiles déposent ou embarquent des passagers. Quelques taxis attendent le client, un bus les imite. Ne sachant où aller il suit le mouvement qui se dirige vers la ville inconnue.
Le soleil commence à évaporé le brouillard. Des bâtiments semblent sortir de terre.

Les immeubles qui bordent la large avenue qui se trouve face à lui sont hauts de quatre ou cinq étages.
Les porches, les soubassements, les frontons tout est sculpture. Impossible de décrire les innombrable moulures, colonnes et corniches décorées de fleurs, de gerbes, d’angelots, de dieux mythiques, de gargouilles de marbre ou de granit.
Il remonte le trottoir protégé du soleil par des platanes.
Il ne veut rien perdre de ce qu’il découvre.
Quand il n’est pas la tête en l'air, son regard se tourne vers les vitrines des magasins.
Fleuriste, parfumeurs, modiste, chapelier, tout l'intéresse.
Alors qu’il vient de fuir les effluves d’une droguerie, une odeur lui attrape les narines.
Comme un chat pistant le fumet de sa pâtée, il suit Le parfum, la fragrance, le délicieux bouquet du pain frais. L’eau lui vient à la bouche, une sensation oubliée.
Cinq qu’il n’a pas mordu dans une croûte cuite juste ce qu’il faut, soixante mois sans mâcher une mie auréolée d’un pain pétri avec amour, mille neuf cents jours sans ce petit goût de sel qui  reste sur la langue et qui dit: “ allez ! encore une bouchée”.
Il entre dans la boulangerie, se fait couper une tranche de pain.
Pendant que la patronne s’affaire à le servir, il lui confie la bouffée de bien être qui l’envahit.
Il ressort, cherche un banc.
Son barda à côté de lui, il prend religieusement la généreuse part, ferme les yeux et mord sans précipitation dans la friandise que la boulangère lui à offert.

Le temps est à la contemplation, au ressourcement.
Un chauffeur de taxi engueule le cochet d’une berline parce qu’il n’avance pas et prend toute la route.
Un tramway s’arrête pour laisser monter quelques usagers, “ding, ding” le voilà qui repart.
 Un rémouleurs, un vitrier et un charbonnier stentorent leurs arrivées.
Des enfants courent et poussent leur cerceau en riant. Leur mère, inquiète du danger, essaie de les rappeler sans succès.
Des moineau-moines (parce qu'il sont bien gras) piaillent en se poursuivant dans les branches. Des pigeons roucoulent en passant près de lui.
“ Y a-t-il un mécanisme qui relie les pattes et le cou du pigeon ? À chaque pas leur tête bouge en cadence.”.
Ses yeux se ferment, Il apprécie les bruits de la vie.

Cinq ans, soixante mois, mille neuf cent jours.

“Monsieur ! on le secoue, doucement. Monsieur ! ça ne va pas ?”
Il sursaute, il ouvre les yeux, il est ébloui. Le soleil  doit sonné midi. Il s’est laissé bercé par la vie retrouvée.
D’abord le parfum, “Muguet ? Non plus subtil. Rose ? Non ! on a dit subtil. Pivoine ? peut être, pas sûr, j’ai oublié.”
Ensuite, la voix, “ féminine, sans aucun doute. Jeune ? Je dirais… oui, bienveillante et douce, sans aucun doute.”.
“ Ça va monsieur, vous avez besoin de quelque chose ?”
“Non tout va bien, tout va très bien”.
Dans le contre-jour apparaît les contours d’un visage encadrée par des boucles surmontées d’un chapeau.
Elle se recule un peu, il la découvre.

Cinq ans, soixante mois, mille neuf cents jours qu’il n’avait pas vu un sourire de femme.

Jamais il n’avait vu un visage d’ange frangé de blés, aux quenottes blanches ivoire avec pour écrin des lèvres incarnat et illuminé par deux grands yeux qui pétillent couleur pervenche.

Jamais il ne la reverra. Souvent puis parfois ses pensée iront vers elle, puis doucement l’oubli déposera son voile.

“Très bien, alors je vous laisse. Prenez soin de vous.”. Elle s’envole.
Il ne la remercie pas, c’est inutile, elle est déjà loin.
En face de la gare une brasserie lui a paru bien appétissante. Sa prochaine étape sera celle là.

Un grondement envahit la rue et fait écho sur les façades. Un brouillard de fumée obscurcit le soleil.
“Voilà qu’ça recommence !”.
Réfugié derrière un colonne morris, les passants qui le regardent stupidement et qui continuent leur promenade tranquillement au lieu de se mettre à l’abris l’effare.
“Mais ils sont con ou bien !”.

Le bruit se rapproche, la menace avance à découvert.
Un train semble s’être échappé de la voie de chemin de fer.
Ce ne peut pas être un tramway, il en a vu passer plusieurs depuis qu’il déambule sur l’avenue. Ils font du bruit, certes, mais ils sont reliés au fils qui parcourent toute la longueur de l’avenue et fonctionnent à l’électricité. La machine qui s’avance fonctionne à la la vapeur.
Un homme accompagné de celle qui doit être sa femme hurle:
“Dépêche-toi un peu ! il faut que nous arrivions jusqu'à l’arrêt avant le tacot sinon nous allons devoir rentrer à pieds jusqu’à Sainte-Marie.”
La femme oublie tout les règle de de la décence. La robe, le jupon et les dentelles remontés jusqu’à la taille, découvrant son plus joli panti, elle rattrape puis dépasse son mari qui maintenant la poursuit et essaie de tirer sur la robe de sa dévergondée sous les rires des passants.

La machine passe devant lui, elle tire trois wagons. Sur leur flanc, un pancarte indique entre autres un arrêt à Sainte-Marie-La-Blanche.
Le couple lui a fait oublier sa frayeur et la scène a détourné l’attention lui épargnant le ridicule.
Il arrive devant l’entrée de l'hôtel-restaurant le “ Le Terminus”,  pousse la porte, cherche une table libre.
Le brouhaha des conversations et le bruit des couverts martelant les assiette envahissent la salle.

Un maître d'hôtel vient vers lui et le regarde d’un air dédaigneux.
d’abord vexé, il se rend compte qu’il ne s’est pas lavé depuis trois jours.
- Nous sommes complets monsieur, lui dit sans dissimuler son plaisir le serveur.
En entrant il a repéré un compagnon attablé qui semblait en compagnie d’une banquette vide.
-Je vois que la personne là-bas est seule et qu’une place est vide en face de lui, il bluffe. Je le connais, il ne fera aucune difficulté si je m’invite à sa table.
- Attendez là, je vais voir si ce que vous dites est vrai. Torchon sur le bras et contrarié le  garçon part se renseigner.
Les deux hommes se parlent, difficile de savoir ce qu’ils se disent.
Le vieux qui était concentré sur son plat s'irrite être dérangé et répond sans même lever la tête.
Le serveur n'insiste pas.
Le vieux va pour prendre du sel, aperçoit celui qui attend debout près de la porte et finit par retenir le garçon par le bras.
L’ancien invite de la main son compagnon à le rejoindre.
Il arrive à hauteur de la table où le vieux a replongé le nez dans son assiette.
-Qu'est ce que t'attends ? Pose ton cul.
Il s'exécute.
-Putain, tu pus !
-Je sais, y'a pas grand chose pour se laver dans un train.
Le vieux lève le bras pour interpeller le serveur.
-Oui, monsieur ?
-Accompagne le à la réception, qu'on lui donne la clef de ma chambre pour qu’il se décrasse et que je puisse finir mon repas sans avoir envie de vomir.
-Je vous amène la suite en attendant ?
-Non, je vais attendre mon ami.
Quand il revient, le vieux à un verre de vin blanc devant lui
-Bourgogne aligoté, tu connais ?
- C'est bon ?
-On peut dire ça. Tiens ! Goutte moi ça. Je t'ai fait mettre un verre.
Il s'assoie. Le vieux lui sert un verre.
-Merci, ça fait du bien de se sentir propre. Il goutte le vin. Pas mauvais, on pourrait presque en faire son ordinaire.
-On peut ! Pour ton petit moment d’intimité ne me remercie pas, si je l’ai fait, c’était pour moi. Passons aux choses sérieuses. Tu manges quoi?
-Comme toi, quand je t’ai vu en entrant t’avais l’air de te régaler.
Levieux appelle le serveur.
-Amène lui la même chose que moi, une fois qu’il aura fini son entrée tu nous amènes la suite.
-Très bien, je vous apporte du vin ?
-Quelle question ! autant demander à un aveugle s’il veut marcher.
-Vous voulez dire “voir” je suppose ?
-Non, j’ai dit ce que j’ai dit. Te voilà bien insolent.
-j’essayais de vous aider, je suis confu.
-Tu peux l’être.
-Du rouge ?
-Quoi ?
- Le vin, je vous mets une carafe du rouge ?
-Je te fais confiance.
Le garçon part la tête basse.
-Le pauvre, il ne t’as rien fait. Il croyait bien faire, d’ailleurs j’ai failli te reprendre à sa place. Il a été plus rapide.
-Si ça avait été toi, je t’aurais expliqué que j’aime bien raconter des conneries mais j’ai vu avec quel mépris il t’a traité. Il méritait d’être remis à sa place.
Ils finissent le litre de blanc sans rien dire. c’est le vieux qui reprend.
-Pendant le merdier, on m’appelait “le vieux”. Au début je l’ai mal pris. Naturellement ils ont insisté et puis je m’y suis fait. Je me présente: “ Levieux”. Toi, je t’es déjà vu. T’as été une espèce de héros quand t’as ramené trois de tes potes blessés. Tu m’en voudras pas, j’ai oublié ton nom.
-C’est vrai que je les ai ramenés. Ils ont trouvé ça incroyable. Moi je trouvais que c’était normal et surtout je ne sais pas si je l’aurai fait si ne n’avait pas été bourré.
-On l’était tous.
-Au bord du coma ? J’en suis pas certains. Si je les ai portés sur mon dos c’est juste que je ne voulais pas qu’ils se fassent bouffés par les coccinelles.
-Tu déconnes ?
-Non, je t’assure.
-T’as eu une médaille ?
-Ouai, je l’ai balancée le soir même.
Le garçon lui pose son assiette.
-Jambon persillé et salade. Bon appétit monsieur.
il attaque son hors d’oeuvre.
-Délicieux.
-On peut dire ça, j’ai trouvé aussi. Tu m’as toujours pas dit ton nom.
-C’est vrai, appelle moi “Lejeune”.
le vieux rigole.
-C’est de bonne guerre, au moins ça change. Tu me plais.
-C’est réciproque.
-Alors Lejeune qu’est ce que tu comptes faire ?
- Votre boeuf bourguignon, messieurs, et votre pichet de passetoutgrain.
Ils se servent généreusement. Tous les deux se penchent pour humer leur plat.
Quand il est arrivé tard dans la nuit, Levieux a pénétré dans le premier hôtel qu’il a vu en sortant de la gare.
Son souhait était de dormir dans des draps propres et sur un matelas confortable. Il s’est endormi comme une souche. Il a rêvé d’être seul devant une assiette posée sur une nappe blanche.
Ils sont deux, il est heureux de partager ce moment.

Cinq ans...Soixante mois...Mille neuf cents jour…

-Putain que c’est bon.
-T’as raison Levieux, ça faisait longtemps.
Ils dégustent en silence. ils essuient leur assiette avec du pain, religieusement.
Levieux repousse son assiette vide.
-T’as pas répondu à ma question.
-Le retour à la civilisation passe par reprise en main du savoir vivre.
-Et ?
-On parle pas la bouche pleine. Répond-il en mâchant son morceau de pain débordant de sauce.
-C’est ce que je vois, et sinon
-Sinon, j’en sais bougrement rien. Je vais te faire rire. Je ne sais même pas où je suis. J’ai pris le dernier train en partance, sans en connaître sa destination et j’en suis descendu sans vouloir savoir où je me trouvais.
-Intéressant, et maintenant tu veux savoir ou pas.
- Le fromage, messieurs, je vous propose du, Chaource, Brillat savarin, Bouton de Culotte ou Époisse au marc de bourgogne.
Ils goûtent à tout, entre deux bouchée Lejeune avance.
-Boeuf bourguignon, marc de bourgogne, je pense que nous sommes en bourgogne.
- Tu m’impressionnes, continue sherlock.
-Comment tu m’as appelé ?
-Sherlock, mais laisse, c’est pas important. Tu penses être dans quelle ville.
-Pas la moindre idée, déjà à l’école j’étais nul en géographie et ma vie c’est limitée à mon patelin, des tranchées près d’un village enterré sous les bombes et le camp de Mailly.
-Je vois. Nous sommes à Dijon, La ville des ducs de bourgogne tu connais ?
Lejeune fait la moue.
-T’étais nul en histoire aussi ?
-Aussi.
-Je suppose qu’on ne prend pas un train au hasard et qu’on ne descend sur un quai de gare inconnu si on sait où aller ?
-T’as tout compris.
-Moi je sais ou je pourrais aller mais je ne suis pas pressé. T’as l’air d’être quelqu’un de bien, ça te dis de faire un bout de chemin en ma compagnie.
-Pourquoi pas. On va où ?
-Plein sud, mais je voudrais visiter un peu la ville. On y passe deux heures et après on prend la route, ça te va ?
-Mon carnet de rendez-vous est vide, allons y !
Ils finissent le litre de rouge.
-Un petit marc messieurs ?
Comme ils sont curieux ils remettent chacun leur tournée.
Levieux récupère ses affaires. Les voilà qui remontent l’avenue de la gare, guillerets.
 

 Au bout de l’avenue, les voilà place Darcy, immense avec ses jardins publics, sa statue de François Rude et au fond sa porte Guillaume. Les tramways vont et viennent affichant des réclames de toutes sortes (la liqueur Bénédictine, les potages Maggi, l'apéritif Dubonnet…).
Les grands hôtels, ceux De La Cloche, et de bourgogne, Le café Concorde et encore des immeubles bourgeois qui rivalisent de beauté, tout cela semblent avoir vécu hors du temps.
 Ils pourraient être les héros de retourd’un roman de Pierre Boulle.

 Ils sont comme des enfants découvrant l'irréel ou se réveillant d’un mauvais rêve.
L’espace est si grand que les gens marchent au milieu de la rue sans prêter la moindre attention aux automobiles ou au chevaux qui leurs rendent bien.
Ils passent sous l’arc de la porte.
Les colombiers subliment les façades, les échauguettes ravissent le coin des rues, les échoppes de moutarde et de pain d’épices originalisent les petits commerces, les porches cathédrale des grands magasins chapeautés d'une coupole magnifisent la rue De La Liberté.

Des clientes s'engouffrent dans les portes à tambours de “La Bergère”. Un flot ininterrompu d'employés chargés de colis suit des dames attendues par leur voiture que les livreurs remplissent.
En voyant leur sourires Levieux lui dit.
-Voilà ce qui fait le bonheur des dames. J'ai dit des dames, pas des jeunes filles.
Une douceur de fin de printemps à envahit la capitale bourguignonne.
De jolies promeneuses, dans de jolies robes et de jolis chemisiers sous de belles ombrelles, marchent au bras de vieux monsieurs hors d’âge.
-Quel gâchis, pense tout haut Lejeune.
-Tu parle de quoi ?
-De toutes ses jolies femmes au bras d’ancêtres.
-Que veux-tu, la majorité des jeunes hommes ne sont pas revenus. Mets toi à la place de ces jeunes filles à la charge de leur mère parce que leur frère et leur père ont donné leur vie, je ne pense pas que ce soit le mariage dont elles rêvaient mais il faut bien vivre.
-Quel gâchis. Nous en avons croisées de bien jolies.
-Ça te fera de jolis souvenirs. Tu les auras aimées quelques secondes.
-C’est idiot ce que tu me dis, je les trouve belles et voilà.
-Si on trouve quelque chose ou quelqu’un ou quelqu’une beau ou belle c’est que, ne serait ce qu'un instant on les aime. Non ?
-C’est un peu tordu, mais disons que ça se défend.
-Je te remercie. Tiens ! Un bouquiniste.
Le vieux s’attarde sur l'étal. Il choisit un recueil de poèmes.
-Tu lis de la poésie, j’aurai jamais cru.
-Comment dit-on déjà ? Ah oui, il faut se méfier du paraître.
Il glisse le livre dans sa poche.
Au bout de la rue ils se retrouvent sur l'hémicycle de la place d’arme qui fait face au palais des ducs, ils traversent la cour d’honneur pour prendre un passage et se retrouvent sur la place du même nom, un peu plus loin ils voient le soleil briller sur les tuiles vernissées de l’hôtel de Vogüé.

Il pressent le pas.
Une caresse à la chouette de la rue… de la chouette, une visite au ventre de la ville pour faire provision de pain et de jambon persillé, une bousculade parmis les chalands de la rue musette où ils demandent leur chemin, au bout de la rue, à gauche, rue Bossuet, place Saint-Jean, rue Monge, passage sous la porte sur laquelle passe le chemin de fer et les voilà sortis du centre de la ville.
En passant sur le pont qui enjambe l’Ouche ils découvrent les minoteries et leur immense moulin sur la droite. À gauche, sur la rivière les tanneries et à quelques pas l’abattoir.

Une odeur désagréable vole dans l'air.
- Je connais cette odeur, dit Levieux.
-Ah oui, mets moi au parfum.
-Mais tu sais que tu es drôle !
-Pourquoi drôle ?
-Ne me dis pas que tu ne l’a pas fait exprès ? L’odeur, au parfum…
-Ah… T’as raison je suis drôle. Ou sinon t’as eu le bonheur de connaître ça où ?
-Quand j’étais môme, c’est une longue histoire.
-Raconte.
-Pas maintenant plus tard ou jamais. Y a des choses que l’on préfère garder pour soi ou alors faut avoir confiance. Plus tard on verra.
Lejeune comprend, il ne lui raconterait pas son histoire là et maintenant.

Il laisse l'hôpital, la faculté de médecine et un peu plus loin l'obélisque, le canal et son port sur leur droite. Direction plein sud.
Il se retrouve en rase campagne bien après avoir doublé une caserne et l'arsenal.
Sur la route ils se font doublés par le tacot.
-On aurait dû prendre cet espèce de tortillard, ça nous aurait évité toute cette marche, dit Lejeune.
-Pourquoi tu sais oú tu veux aller ? Il y a pas si longtemps tu ne savais même pas où tu étais. On a tout notre temps. C'est pas lui qui va nous ordonner ce que l'on doit faire, Pas vrai ?
-T’as raison, continuons !
-Bien, regarde ! Il y a une route qui me paraît plus tranquille qui part légèrement sur la droite. On sera peinard.
Ils quittent le grand axe envahi par les chevaux de toutes sortes (à foin, à essence et à vapeur)
Au fur et à mesure qu'ils avancent une village se découvre au milieu d'une colline.
-Le soleil commence à baisser, on ferait bien de se trouver un coin pour dormir avant qu'il fasse nuit.
-Allons voir au village la haut, on verra bien, suggére Lejeune.
-Bonne idée.
Ils prennent le chemin qui grimpe vers le bourg.

Au pied, quelques prairie habitées par quelques vaches, puis très vite les prés laissent leur place aux vignes. Elles montent le plus haut qu'elles peuvent. Elles traversent le village. Seule la forêt qui se trouve au sommet les arrête.
Ils vont pour dépasser une vieille femme qui croule sous un bidon de lait qu'elle tient à chaque main et une espèce de hotte de laquelle dépasse de l'herbe et une faucille.
-On peut vous aider madame ?
Elle se retourne, les toise et sans dire un mot, leurs donne à chacun un bidon.
Ce n'est que arrivés à la moitié de la côte que Levieux ose poser des questions
-Vous pensez que l'on va trouver un endroit pour dormir au village ?
La femme s'arrête et les regarde.
-À Ch'nov ça m'étonnerait, y a pu que des veuves. Y faudrait voir qu'elles couchent un mâle. Y a des réputations qui s'perd pour moi qu'ça.
Ils poursuivent leur chemin.
-On ne demande pas à entrer dans les maisons, insiste Lejeune, un lit de paille dans une grange ou sous un préau nous conviendrait.
-N'y pense pas mon gars. De la paille à la plume y a des années d'abstinence et la vitesse de la braise qui n’demande qu'à s'enflammer. Si tu vois c'que j'veux dire.
Les deux homme ont compris mais ils insistent, surtout Lejeune qui rêve d'une couche confortable.
-Mais nous sommes des hommes honnêtes, jamais nous n'essayerons d'abuser de la situation.
-Aucune chance mon gars, ce soir tu dormira sous les étoiles. Te plaints pas, y fait beau et chaud.
 Ils Arrivent au village.

Tout au long de la rue les fenêtres les guettent.
Levieux a remarqué que de certains murs des pierres, toujours à peu près à la même hauteur, dépassent. Il s'en étonne.
-C'est “la pierre des maçons” lui explique la femme. Elles servaient à poser la bouteille ou le casse croûte. Si le propriétaire avait été généreux, l'ouvrier égalisait le mur à la fin du chantier.
Ils s'arrêtent à un porche, la vieille dame les débarrasse de leur pot de lait et leur demande d'attendre.
Quand elle réapparaît elle porte dans les mains un sac de toile.
-T’nez, j’vous ai mis la d’dans de quoi manger et boire. Filez maint’nant. Aut'chose les vendange commencent dans deux semaines, si ça vous personne ne crach’ra sur quat’ bras masculins. Adieu !

 Le soleil a, pour moitié, sauté la colline, ils ne peuvent pas trop faire les difficiles.
Quand ils atteignent le premier clos, ils aperçoivent, au milieu de la vigne,une espèce de cabane en pierres sèches.
Ils grimpent le coteau pour voir de quoi il en retourne. Ils ont présumé de la pente et de leurs forces.
Même si l'armée a pris soin de leur forme, ils ont oublié qu'ils sont en route depuis maintenant sept heures.
Il rejoignent la cabotte qui a le bon goût de se trouver sur un replat. Levieux lit l'inscription au dessus de la porte.
-Clos du Roy ! Regarde, on ne pouvait mieux tomber. Regarde ce que la vieille nous à donner. Je sens que ça va être un festin.
Lejeune tire du sac un pain, un saucisson, un camembert, deux poires et un bouteille de vin.
-T’y crois toi ! Du claquosse, on en a bouffé pendant cinq ans.
-En même temps, c’est tout ce qu’il y avait de bon.
-T’as pas tord, répond Lejeune. Installons nous et mangeons.
-Ça te dérangerait qu’on attende un peu ?
-Pourquoi ?
-Ben, il fait encore un peu jour et je voudrais jeter un coup d’oeil au bouquin que j’ai acheté.
-On va pas bouffer dans le noir !
-Aller ! juste cinq minutes, on a cas faire un feu, ça fera dîner aux chandelles, en amoureux.
-Mais c’est qui serait encore plus drôle que moi le vieux et je suppose que je dois me démerder pour le feu.
-Ben, je suis vieux ou pas ?

Lejeune s’éloigne en bougonnant.
Il revient chargé de ceps de vigne.
Levieux semble ému.
-Ça va pas ?
-Non ! Au contraire, je vais très bien.
Lejeune dispose le bois.
-Tu te souviens cet après midi, au sujet des femmes que tu trouvais jolie.
-Oui celles que soit disant j’ai aimées.
-Et bien c’est incroyable. Ce livre, comme tu le sais est un recueil de poèmes. l’auteur s'appelle… Il vérifie sur la couverture. Antoine Pol et voici comment un de ses écrits commence. 
 
                                                      Je veux dédier ce poème
                                                      À toutes les femmes qu'on aime
                                                      Pendant quelques instants secrets
                                                      À celles qu'on connaît à peine
                                                      Qu'un destin différent entraîne
                                                       Et qu'on ne retrouve jamais



-Je te fais grâce des huit strophes suivantes mais sais tu le titre de ce poème.
-Non, mais j’avoue que c’est troublant et très joli.
-Les passantes, voilà le titre.
-Tu pourras me lire la suite, bien sûr je pourrais le faire mais je crois que c’est plus joli à entendre.
Bon ! On peut manger maintenant ?
-Mangeons !
Lejeune débouche la bouteille.
- Tu veux goûter ?
-Je veux bien, j'ai soif.
Le vieil assoiffé va pour boire goulument. Il rabaisse précipitamment la bouteille et regarde Lejeune avec de grands yeux.
-Nom de Dieu !
-Quoi ? Cette vieille chouette nous a filer du vinaigre ? Passe-moi la bouteille, que j'la balance. Il arrache la bouteille des mains de son compagnon.
-Fais pas ça malheureux ! Il lui reprend des mains et regarde le flacon de plus près
Malgré la lumière qui faiblit il arrive à lire l'écriture à la craie sur la bouteille.
-Château Marsannay 1906, jamais entendu parler, mais goûte-moi ça gamin. Avec prudence, délicatement.
Lejeune met le goulot à ses lèvres et, méfiant, il prend un petit gorgée.
-J'ai jamais bu quelque chose d'aussi bon !
-Moi non plus.
Lejeune allume le feu, ils terminent leur repas par une poire dont le jus leur coule jusque dans le coup, puis ils s'allument une cigarette.
Ils ont vidé religieusement la bouteille.
Fatigués, la tête posée sur leur baluchon, entre la nuit qui s'impose et le feu qui se cendre, le silence dicte sa loi.
Au dessus de la colline le jour essaie de résister dans une bataille perdue d'avance.
Bientôt les moqueries des merles céderont la place aux crécelles des reinettes et des grillons.
Ils dorment, la lune et les étoiles n'y peuvent rien.

À l’aube, une lumière douce leur caressera les paupières.
Pas de canon, Pas de clairon.

Cinq ans, soixante mois, mille neuf cent jours.

Demain, à midi, ce sera les Nuits et un nouveau jour qui se lève...

       

« Modifié: 24 Février 2019 à 16:27:13 par Lavekrep codaraque »
Mourir est un manque de savoir vivre (Dac)
Si quelqu'un vous dit : " Je me tue à te le dire. "...Laissez le mourir

Hors ligne Lavekrep codaraque

  • Calliopéen
  • Messages: 416
LES NUITS SE LÈVENT 2ème partie)
« Réponse #21 le: 13 Janvier 2019 à 15:51:28 »
                                             


          Deux voyageurs enjambent le muret qui les sépare du chemin qui file vers le sud.
La vue dominante dessine la séparation entre le monde du fourrage et celui du vin.
Dans la plaine, un patchwork de prairies, de bois, de champs de tournesols à la tête noire et basse et de parcelles que l'automne a retournées.
De gros bâtiments sans intérêt, que l'on suppose être des fermes et leurs dépendances, enlaidissent une campagne que l'été doit flatter.
Sur les coteaux, un damier fait de clos délimités par de petits murs de pierres sèches.
Parce que les vendanges approchent, de lourdes grappes pèsent sur la vigne qui rougit à vouloir être soulagée de son fardeau.
En contrebas, la pierre dorée des maisons et les toits aux tuiles vernissées ne laisse aucun doute sur la richesse qui s'y trouve.
Quelques châteaux ça et là persuadent celui qui n'est pas convaincu.
Dans la cour des chais, que la hauteur permet d'entrevoir, on devine les maîtres donnant les ordres afin que soient prêtes les “pièces” qui abriteront le nectar espéré après toutes ses années de misère dûes aux hommes et aux ravages du mildiou.
Les deux hommes marchent en silence.
À chaque pas se réveille le sentiment d’hommes libres qui s’était mis en sommeil. 
Chacun retrouve les souvenirs enfouis par la terreur.
C'est Levieux qui craque en premier.
-Tu veux toujours entendre mon histoire ?
-Si tu es prêt à me faire confiance, ce serait un grand honneur.
- très bien, alors voilà...
 Tout en marchant, Il raconte son histoire.
Lejeune l’écoute sans jamais l'interrompre...     
                     
(NdA : Personne n'est obligé de suivre les histoire du vieux. Vous pouvez continuer l'histoire en sautant ce chapitre.)



                                       De Cette à Toulouse
                                               1ère partie
                                       Cette, un adieu
                                   
“Ma vie de minot a basculé le jour où ma mère est morte.
Mon père n'a jamais voulu me dire la cause de son décès mais, un soir, me croyant endormi,  j’ai surpris ses confidences faites à un ami.
Celles-ci m'ont frappé droit au coeur.
Entendre mon père se dire responsable de la mort de ma mère fut pour moi chose terrible.
Le reste de la nuit a suffit à me persuader que c'était impossible.
Ils s'aimaient trop et cela se voyait.
Dans leurs regards, à leurs baisers furtifs volés à la moindre occasions, à leurs sourires entendus, à leurs éclats de rires et à leurs mains qui se frôlent.
Et puis quoi qu'on en dise les enfants sentent ces choses.
Aujourd'hui, bien sûr, je sais.
Les derniers temps, je me souviens d'elle qui jouait avec moi, mais moins longtemps qu'avant.
Se disant fatiguée elle me consolait en posant mon oreille sur son ventre qui s'arrondissait jour après jour.
Un soir nos voisins vinrent me chercher.
Cela ne m'étonna pas car il était fréquent que j'aille passer la nuit chez mon copain Georgio.
Après trois jours, les regards sur moi changèrent.
On prit grand soin de moi. Le moindre de mes souhaits m'était accordé avec empressement.
Les femmes me consolaient, les hommes étaient moins tendres.
Les premières me caressaient la tête en me plaignant beaucoup, disant qu'elles allaient prier pour moi et mon père. L'enfant que j’étais se demandait : “ Pourquoi pas pour sa mère ?”
Les seconds s'accroupissaient devant moi et, me saisissant les poignées fermement, me disaient droit dans les yeux : “ Il faut être un homme, tu as l'air d'un petit gars courageux.”
Quand mon père eut terminé de m'expliquer que le bon Dieu avait rappelé ma mère auprès de lui et qu'il comptait sur moi et mon courage.
Je décidai de ne plus croire aux prières, au bon Dieu et au courage qui ne servent à rien, qui nous crucifie et qui nous abandonne.
Les jours suivants virent mon père sombrer.
Rentrant de plus en plus tard, allant directement se coucher et me laissant livré à moi-même, le sentiment d'être abandonné s’insinua  .
La famille de Georgio devint mon refuge.
Chez eux tout le monde vivait dans deux pièces.
Il y avait la cuisine avec sa grande table autour de laquelle se retrouvaient  Georgio, son petit frère Antonio, sa jumelle Maria, sa grande soeur Angela, ses parents Papa et Mamma et la grand-mère que l'on n'appellait plus vu qu'elle était devenue sourde
et pendant quelques jours il y eu moi.
Contrairement à chez nous où, même du temps de ma mère, le repas devait se passer en silence, ici on parlait fort et presque toujours en italien.
À l'époque je parlais l'occitan qui se rapproche plus du flamenco que de la tarentelle mais ça ne me dérangeait pas.
Il y avait les gestes, l'intonation, les chansons, les plaintes, les larmes( les vraies, les fausses, de joie, de rire, de chagrin). Il me semblait les comprendre tout comme la grand mère, assise en face de moi, dont les yeux s'amusaient à suivre les débats.
Les nuits où j’ai dormi chez eux, les garçons se serraient à trois sur le même matelas, il fallait se faire tout petit et ne pas être gourmand d’édredon même si ce dernier au plein coeur de l’été finissait sur le plancher.
Il n’y avait qu’une seule chambre. Le peu d’intimité avait été obtenue par quelques planches de bois hautes d’un mètre et demi clouées au sol.
Chacun dans son coin, les garçons, les filles, la grand-mère et les parents.
Celui qui avait le malheur de ne pas s’endormir tout de suite avait toute les chances de passer une nuit blanche.
C’était souvent la mère-grand qui entamait le concert de ronflement et ensuite toute la clique y allait de sa petite musique et quand je dis petite je ne parle pas du père.
Quand ce dernier était de bonne humeur, qu'il n'était pas trop tard ou qu'il avait eu un peu trop soif, il lançait aux garçons: “pétons !”.
Le concours de déflagrations était proclamé, ça rendait folles de rage les filles, les garçons fous de joie et grand-mère folle de rire qui, même si les bruits lui étaient épargnés, profitait des odeurs.
Combien de temps suis-je resté chez les Paoletti ?
J'e n’en ai plus la moindre idée.
C'étaient des gens magnifiques de générosité.
Aujourd'hui la grand-mère est certainement morte, Papa et Mamma doivent être bien vieux, j’espère que Maria et Angela ne sont pas veuves et que Georgio et Antonio ont eu la même chance que nous.
Un soir de fin août, il est venu me chercher.
Il avait l'air d'avoir repris le dessus.
Mon père voulut se rendre au cimetière pour déposer quelques fleurs sur les tombes de ma mère et de mes grand-parents.
Nous avons gravi les pentes du Saint-Clair.
Installés dans un coin tranquille, là où l'on peut voir la mer, l'étang et la ville de Cette qui nous a vu naître, mon père nous régala de sardines grillées au feu de bois.
C’est quand le soleil couchant a recouvert d'or les eaux du Thau et que mille flamants ont coloré de rose le ciel enflammé que mon père a pleuré.
Ne voulant pas le blesser, j’ai fait comme si je ne l’avais pas vu.
Et puis, la sentence est tombée:
Maintenant que j'en parle, tout me revient, le moindre mot, les petits gestes, mes pas à ses côtés, tous ceux qu'on a croisés, les chemins empruntés.
Me voilà revenu lorsque j’avais dix ans. Drôle de sensation d’être en suspension au dessus de nos têtes à nous voir, nous entendre et me souvenir de mes pensées d’enfant.

-Demain nous partons.
- Ah bon ! Où c’est qu’on va Papa ?
-Le plus loin possible.
- Et c’est quand qu’on revient ?
- Jamais.
- Jamais ?
- Non jamais.
- Pourquoi ?
- C’est comme ça, on n’a pas le choix.
- Pourquoi ?
- Plus tard, quand tu seras grand je te raconterais.
- Mais tu dis toujours que j’suis un grand garçon.
- Quand tu seras plus qu’un grand garçon.
- Quand je s'rais un homme ?
- Voilà.
Un long silence, je vais fêter mes 10 ans quelques jours plus tard et à cet âge, le silence, on déteste.
-Hé, Pa !
-Oui! répond mon père qui se doute bien qu’il ne va pas s’en tirer à si bon compte.
- C’est quand qu’on est un homme ?
- Et bien voilà une question bien difficile. Dans l’immédiat, je n’ai pas pris de quoi nous éclairer et il est temps de redescendre avant qu’il ne fasse complètement nuit. Demain levé à quatre heures.
La nuit n’est pas formidable.
Je renonce à me blottir contre lui pour chercher le réconfort et pour faire un câlin. J’en faisais à ma mère qui beaucoup me manque.
Quand il me secoue doucement pour me réveiller, il me semble que je viens à peine de fermer les yeux.
Je me sens très fatigué.
- Tu as bien dormi ? demande mon père.
- Oui, oui, très bien
-Tant mieux, On a une longue route à faire
- Où va où ?
- Pour aujourd’hui, je pense que nous allons aller jusqu’à Agde
-C’est loin?
- Normalement à 5 heures vers l’ouest
- 5 heures ça me va
- 5 heures... Pour un homme.
Je saisis la perche.
-Si je le fais en 5 heures tu me diras ?
- Marché conclu, tapes là.
Je tape de toutes mes forces dans le battoir paternel.
- Allez ! On casse une croûte et on prend la route, plus vite nous tournerons le dos à cette ville mieux se sera.
je ne comprends pas le sens de cette phrase mais je m’exécute.
Une demi-heure plus tard nous partons...
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  de Cette à Toulouse 2ème partie                                         

                                       A Nuits, comme partout, les bras manquent et ceux qui les accueillent leurs sont grand ouverts. Ils sont nourris, blanchis, héritent de vêtements en manque de propriétaires.
Ils logent chez des sœurs jumelles qui ont perdu leur mari au début de la guerre.
L'impression de nuire à la réputation de leurs logeuses les gêne beaucoup mais, rapidement les ragots les disculpent.
Les mariages étaient véreux, les mariés pourris, les épouses déconfites.
La version la plus courante n'est pas la moins attendue, deux propriétaires en mal de “climat” deux filles à caser, deux incapables à rentabiliser et le monde qui s'en mêle.
Une autre histoire se révèle surprenante, glauque, à vomir, impossible, venimeuse.
Celle que les vipères racontent à la sortie de la messe.
Ces langues; qui à sexte se mettent à la prière, à none se rendent à confesse pour se racheter une âme qu’elles vendent avant complies; voient d'un  mauvais oeil deux jeunes veuves ignorer le noir, les pleurs, la douleur et surtout, surtout être riches de terres et de bâtisses à seulement vingt-deux ans.
L’arrivée des deux hommes n'arrange rien à l'affaire.
Heureusement, pour la majorité nuitonne, ces deux femmes sont  des anges.
Bonnes chrétiennes, serviables, dévouées aux plus démunis, souriantes et joyeuses (malgré les malheurs qui les ont frappées), sachant mener leurs affaires et d'une grande beauté.
Le curé se méfie de ces “ énergumènes” qui déjà se trouvent à la même table que lui dès le premier dimanche de leur arrivée.
Il en fait part à ses protégées qui lui font remarquer en rigolant qu'elles ont eu affaire à plus coriaces, que ces deux là ont l'air bien braves et leurs bras honnêtes et vaillants.
Comme nos deux hommes savent se tenir, ont de la conversation, apprécient la bonne chair et le bon vin, l'abbé leur donne sa bénédiction.
Les bigotes aboient et les vendanges passent,
Le soleil se glace,
Les côtes se couvrent de feuilles d'or,
Les jours deviennent frileux,
les sentiments fusionnent.
Toujours honnêtes, nos vagabonds ne cachent pas leur désir de rester libres et d’aller voir plus loin ce que la vie leurs réserve.
Toujours rebelles, les deux belles ne cachent pas leur désir de rester libres de choisir avec qui elles déploient les ailes du plaisir.
ils sont discrets, on se retourne sur leur passage, les bavardages restent soupçons.
Le millésime 1919 s’annonce exceptionnel, tout le monde est satisfait. Sauf les jumelles qui pensent que leurs amants vont reprendre la route.
ils sont leur premier.
S’ils ont été étonnés de le découvrir, jamais ils n’ont posé de questions et personne n’en a jamais rien su. Chacun dans leur coin, ils se sont demandé comment cela était possible en plus d’un an de mariage.
Nous sommes mi-octobre, il ne serait pas raisonnable de se jeter sur les routes aux risques de devoir affronter le froid et la neige.
Les hôtesses approuvent leur prudence et comme il n’est pas question de les entretenir, elles leurs proposent, en attendant le printemps et ses jours meilleurs, de leurs trouver du travail dans une carrière de Comblanchien.   
Levieux et Lejeune y travaillent tout l’hiver. Il y a du travail car, même si cela fait bientôt soixante ans que le marbre à parer le palais Garnier, sa réputation reste mondiale.
Ils prennent aussi leur part dans l'entretien du vignoble. Taillant en janvier, prélevant des boutures en février, labourant, déchaussant, décavaillonnant en mars, plantant et palissant en avril.
Un matin de mai, Levieux dit à son compagnon:
- Il est temps de partir, l’attache devient trop forte. Nous savons toi et moi que l’on ne peut s’éterniser. Moi je suis trop vieux pour elle, aussi belle soit-elle et toi je sais que jamais tu ne tirera un trait sur ta “belle amour”. Ce ne serait pas honnête. Je vois poindre l'espoir dans leurs mirettes, elles ne méritent pas qu’on les chagrine. Demain, reprenons nos bagages. Nous leurs dirons ce soir, ce sera mieux pour tout le monde. chaque jour qui passe rend les adieux plus douloureux, la plaie guérira plus vite et la cicatrice, à la place de l’empreinte d’une déchirure, sera la parenthèse de souvenirs heureux.
Le lendemain, ils partent.     
Le vieux suggère d’emprunter le chemin menant à Compostelle. Le jeune ne connaît pas ce nom. Le vieux se contente de lui dire qu’il s’agit de suivre la route la plus sûre et que:
”les bandits qui vivent en dehors des citadelles n’attaquent pas les pèlerins quand ils empruntent ce chemin.”(Maxime Le Forestier dans “voyage au moyen âge”)
Lejeune, méfiant.
- Qui dit pèlerins dit curé ?
- On peut dire ça. répond le vieux
- Je me méfie des curés
- Pourquoi? Il t’on fait du tort?
-Ceux ne sont que des donneurs d’espoir. Elles doivent être bien déçus, quand le cercueil se referme, leurs brebis, retrouvées, alignées, de constater que la vie éternelle se résume à se faire bouffer par les vers.
- Je ne te trouve pas très charitable. Souhaitons leurs au moins qu'ils soient de Verlaine ou  Baudelaire. Je pense qu’il faut laisser à chacun le droit de croire. Quand tout semble perdu chacun cherche une branche à laquelle se raccrocher. Penses-tu vraiment que celui(riche ou pauvre) qui se retrouve dans les églises comprend les boniments débités par des curés dans une langue morte. Pour le désespéré la religion ne se résume qu’en un mot : “l’espoir”. L’espoir de voir ses faiblesses et ses lâchetés se dissoudre au fond d’un confessionnal, gommées par deux “Pater”, rayées par trois “Ave” ordonnés par un prêtre qui ne l’a pas écouté. L’espoir de voir la mort s'approcher sans crainte. De voir la mort devenir l’espoir. L'espoir d’une nouvelle vie où tout se passe sans souffrances, sans haine, sans le joug sur la nuque.
- Mais ne vaut-il pas mieux vivre en sachant la vérité ? Ne faut-il pas leurs dire ? Ne doit-on pas parler avec franchise ?
- Méfie-toi de celui qui te dit: “ Je vais te parler en toute franchise, Je te dis ça pour ton bien, parce que je t’aime bien bla, bla, bla…” observe-le attendre ta réaction, un sourire au coin des lèvres en te voyant en peine. Serais-tu  dire à une jeune mère que son enfant est laid ou à un ami que son fils ressemble au curé.
- Au curé ! Tu pousses un peu. Non ?
- Je sais. Je trouvais juste que notre conversation devenait trop sérieuse.
- Je ne sais pas si un jour je m'habituerai aux méandres de tes pensées.
- Aux méandres des tes pensées ! Et bien mon ami voilà bien le genre de répartie que je ne pensai pas un jour entendre de ta part.
- Je commence à subir tes mauvaises influences
-Arrêtes, tu vas me rendre fier.
-J’ai dis : “mauvaises influences”
-On peut dire ça .
Cette conversation se déroule un peu plus de quatre heures après leurs adieux déchirants à deux femmes qui leurs ont dit qu'elles les maudissaient, qu'elles ne voulaient plus jamais entendre parler d'eux et qui dans un dernier baiser leurs ont demandés d'être prudents et de prendre soin de leur santé...

Ces deux là éprouvent quelques remords et un pincement au coeur mais, ni l’un ni l’autre ne se l’avoue.
Ils traversent le faubourg saint Nicolas, passent sous la porte du même nom, continuent par la place au beurre et son beffroi.
Ils traversent Beaune...

La suiteCluny       
« Modifié: 24 Février 2019 à 16:29:51 par Lavekrep codaraque »
Mourir est un manque de savoir vivre (Dac)
Si quelqu'un vous dit : " Je me tue à te le dire. "...Laissez le mourir

Hors ligne elisabeth beaudoin homps

  • Troubadour
  • Messages: 348
Re : LES NUITS SE LÈVENT( 1ère partie)
« Réponse #22 le: 14 Janvier 2019 à 21:11:48 »
J'aime beaucoup cette histoire, elle est interessante et je trouve qu'elle est joliment racontée. Bref, j'attends la suite avec impatience.
J'ai relevé deux fautes au passage, il y en a peut être que je n'ai pas vues
Ma vie de minot a basculer /basculé
Que j'aille passé la nuit chez mon copain passé /passer
Tu es décidemment fâché avec les infinitifs et les participes passé   :D

Au fait, tu es occitan ?
Parce que moi je le suis   ;)

Hors ligne Lavekrep codaraque

  • Calliopéen
  • Messages: 416
Re : LES NUITS SE LÈVENT( 1ère partie)
« Réponse #23 le: 14 Janvier 2019 à 21:42:53 »
salut,
merci pour ta lecture.
Je suis désolé je ne suis pas occitan mais, j'ai vécu une vingtaine d'années entre entre la Camargue ( dont plus jeune j'ai cru qu'elle ne pardonnait pas qu'on lui mette des fleurs dans les trous de son nez) et Carcassonne. En faisant quelques crochets par le Tarn et Toulouse. Mais je suis naît pas trop loin. À Lille qui , sur une mappe monde fait parti des faubourgs de Sète.
Puisqu'on en est au confidences, mon rêve aurait été, si j'en avais eu les moyens, de poser mes valises en haut du mont Saint Claire. 
Pour la suite, j'attends de pouvoir poster. Je vais essayer de faire par épisode car il me semble que les textes trop longs peuvent ennuyer.
Parlons maintenant de l'infinitif, je hais les mots en "tif". Pour une bonne raison, je perds les miens.     
Mourir est un manque de savoir vivre (Dac)
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  • Calliopéen
  • Messages: 416
De Cette à Toulouse 2ème partie
« Réponse #24 le: 15 Janvier 2019 à 21:34:30 »
                             
                                     

                                               De Cette à Toulouse
                                                     2ème partie
                                                 Sale temps à Agde

En longeant le canal royal, je devine, que plus jamais je ne verrai,
mon père du haut de la tintaine, protégé par son pavois et sa lance calée sous le bras, défier les célibataires des quartiers ennemis,
le visage étonné de celui qui, trahi par les cales, bascule dans un juron vers l’eau rafraîchissante,
ma mère craindre que le trident ne vienne embrocher son champion,
les jeunes filles apeurées qui détournent les yeux pour ne pas voir saigner leur petit fiancé.
le poisson frit aux coins des rues,
mon père, défiler le jour de la Saint Pierre et triompher le jour de Saint Louis.
Que plus jamais je n'entendrai les hautbois et tambours saluer la victoire,
Les clameurs qui montent vers le ciel,
la ferveur des amis,
leurs rires et leurs chants,
les histoires de marins marinés au Picpoul qui se battent sans user du surin
car c'est à coups de poings, à l’écart de la foule, que l’on se beigne à la fin du mois d'août. 
Nous croisons peu de gens  mais à leurs approches, mon champion baisse la tête pour éviter leur regard.
Mon cœur de petit garçon se serre.
Qu’est-ce qui a bien pu se passer ?
Quel est ce secret qui ne peut être compris que quand on devient un homme ?
Je ne sais plus si je veux aller au bout des 5 heures.
Peut-on devenir un homme en quelques heures ?
Ma logique d’enfant me donne la réponse. “ On verra bien !”
On longe la corniche.
Une longue plage avant d’entamer le chemin sablonneux qui conduit à Agde.
La progression est difficile, on s’enfonce parfois jusqu’aux chevilles et nous devons, à plusieurs reprises, s’arrêter pour vider le sable de nos chaussures qu’on finit par prendre à la main.
Heureusement, nous somme partis tôt, cette journée de mi-septembre s’annonce chaude comme l’ont été les trois semaines précédentes.
On longe la mer. La tramontane qui a soufflé ses neufs derniers jours cède sa place au vent contraire.
Inquiet, le père regarde le ciel qui se voile au sud-est.
“Il ne va pas falloir trainer. Je pense qu’on va avoir droit à une marinade. Décidément le sort s’acharne, cela fait des années que l’on pas vu ça à cette époque de l'année”.
Je sais ce que cela signifie le marin se lève et tout bon Languedocien connaît sa fourberie. *

*voir la fourberie du marin


La chance nous sourit, le vent ne forcit vraiment que lorsque nous quittons les bords du rivage. L’orage ne commence à gronder qu’à quelques kilomètres de notre but. Le père a du mal à me persuader de monter sur ses épaules( je pense au marché que nous avons passé). Il se fâche et m’y installe de force.
(Je comprendrais plus tard qu’il en allait de nos vies quand des témoins raconteront que la mer a avalé le chemin côtier.)
De grosses gouttes de pluie viennent frapper notre dos.
-Pas assez rapide. Dit mon père
- Quoi ?
- Trop tard
- Comprends pas
- T'inquiète ! Tu vas vite comprendre. Dommage, on était presque arrivés.
Toujours perché sur les épaules de mon père je m’accroche à son cou car le vent redouble.
Un rayon de soleil transperce les nuages réchauffant mon dos mouillé.
Je hausse les épaules en signe d’incompréhension.
Avant qu’elles n’aient le temps de regagner leur position initiale, la nuit tombe et des murs d’eau nous font obstacle.
Mon père me fait descendre de ses épaules et me prend dans ses bras se courbant pour me mettre au mieux à l’abri.
Apercevant une porte cochère dans une rue perpendiculaire qui semble moins subir l’assaut du déluge, il s’y précipite.
Après de longues minutes, la pluie ne cessant de tomber, mon père me dit :
- Mon grand, si je tiens fort ma main, est ce que tu te sens capable de courir à côté de moi jusqu’à chez des amis qui habitent à deux rues d’ici ?
- Oui !
Je suis mort de peur.
- Très bien ! Je compte jusqu’à trois et on fonce. 
on fonce si bien que mes pieds ne touchent pas terre.
Je ne coure pas je vole.
En moins de cinq minutes nous somme devant une porte sur laquelle mon père frappe Elle s’ouvre sur le large sourire d’une jeune femme.
- Ah mes pauvres, vous voilà dans un triste état. Trempés de la tête aux pieds. Mais ce n’est que mi-mal, je vous pensais sur le front de mer et je me faisait bien du soucis.
- Je suis désolé dit mon père, regarde nous sommes en train de t’inonder ton entrée. 
- Qu’est-ce que tu me racontes ? Pour ta peine tu attendras encore un peu. Si tu le permets je vais m’occuper du petit. Il va nous attraper mal si on le laisse comme ça. Toi t’as l’habitude. Un marin pêcheur ça a pas peur de l’eau.
-Si tu le dis. répond le paternel.
Elle saisit un drap, me déshabille et, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, je me retrouve nu au milieu de l’entrée.
Elle enroule le tissu autour de moi et me porte dans ses bras pour m’emmener.
En voyant mon père qui attend, dégoulinant, sans bouger à l’entrée de la cuisine je ne peux m’empêcher de rigoler.
Il rit aussi.
D’un geste du doigt il me demande de regarder derrière moi.
Elle sort d’où celle là ?
Une fille de mon âge se tient debout dans la cuisine, la main devant la bouche entre rire et étonnement.
Alors que la pluie m’a glacée le sang et que,quelques instants plus tôt j’en étais encore à trembloter de froid, une intense chaleur me monte aux joues.
Vient-elle d'arrivée ? peut-elle m’avoir vu ? Son attitude s’adresse-t-elle à cet homme qui est ridiculement trempé ?
Ce ne peut être que cela.
Sa mère la dépasse pour me porter plus loin, elle se retourne et me montre du doigt avec l’autre main (la première n’a toujours pas quitté sa bouche).
Le pire de cette situation est, (était-ce dû au froid ou à la peur de l’orage que nous avions subit ?), qu’une petit raideur, que les garçons connaissent, s'est manifestée lorsque je me suis retrouvé déshabillé au milieu de l’entrée.
Vu sa réaction, elle a dut tout voir.
Je pense que jamais je n’oserai la regarder ni lui parler. Il faut que l’on parte le plus vite possible je ne veux plus la voir de toute ma vie.
Nous restons deux jours chez Nina et Pèire. Je parle à Sabina, même si je trouve qu’elle pose toujours sur moi un regard un peu moqueur.
Nous quittons Agde, nous sommes jeudi matin, il est de bonne heure il fait grand soleil...

une nuit à Puimachin
« Modifié: 24 Février 2019 à 15:33:26 par Lavekrep codaraque »
Mourir est un manque de savoir vivre (Dac)
Si quelqu'un vous dit : " Je me tue à te le dire. "...Laissez le mourir

Hors ligne elisabeth beaudoin homps

  • Troubadour
  • Messages: 348
Re : LES NUITS SE LÈVENT( 1ère partie)
« Réponse #25 le: 16 Janvier 2019 à 11:16:04 »
Bonjour Lavekrep
oui, c'est vrai sur une Mappe Monde Lille est un faubourg de Sète mais pour poser tes bagages au Mont Saint Clair, je te souhaite bonne chance, à  moins de s'appeler Brassens....
Tu as raison de poster ton texte par épisode car c'est fastidieux de lire plusieurs pages sur l'ordinateur (je ne sais pas si on peut imprimer) .
Concernant l'Occitanie je suis originaire de Narbonne et de Limoux par mes ancêtres mais je vis et je travaille en Normandie en attendant de revenir chez moi...
Je compatis pour les tifs et ne te ferais plus de remarques sur l'infinitif  ;)

Hors ligne Lavekrep codaraque

  • Calliopéen
  • Messages: 416
De Cette à Toulouse (3ème parti)
« Réponse #26 le: 22 Janvier 2019 à 21:01:15 »
                                                 


                                                  De Cette à Toulouse   
                                                      3ème partie
                                                  Une nuit à Puimachin

- Où on va papa ?
- Pèire m’a conseillé de rejoindre Toulouse.
 - C’est loin ?
- Je pense qu’il nous faudra deux semaines pour y parvenir.
- Deux semaines ?
- Hé oui, en comptant les jours nécessaires de pose.
- Papa !
- Oui.
- Je vais retourner à l’école
- Bien sûr, dès que nous aurons trouvé un coin pour nous poser.
- Très bien !
Mon père me regarde et sourit. Sans doute, est-il surpris par ma réponse qui ne souffre aucun commentaire.
Après un petit crochet nous rejoignons le canal du midi.
Si la distance est plus longue, emprunter le chemin de halage offre le double avantage de la tranquillité et de l’ombre des platanes.
Un léger vent d’autan fait danser le reflet vert des platanes sur l’eau.
Quelques vieux somnolents, aucun danger pour les poissons. Comment se laisser berner par un ver accrochés depuis trop longtemps ?
Aux abords de quelques hameaux des lavandières tapant le linge de leur battoir, discutent et rient d’histoires cent fois racontées. Quel tapage !
Nous passons quelques écluses où des bateau-patrons attendent. Les bateliers en profitent pour faire boire chevaux et mulets.
Comme nous nous sommes arrêtés pour un peu de repos, j’entends qu’on s'inquiète de l’importance que prend le chemin de fer. Je n’ose demander des explications à mon père, mais après mûre réflexion, ils me paraissent stupides.
Je leurs donnerai bien mon point de vu mais :
“ Les enfants ne doivent pas se mêler des conversations des grands.”
Comment faire comprendre à ces marins d’eau douce que le train c’est formidable, un point c’est tout.
Ça fait cinq heures que nous marchons, les premières habitations de Bézier se profilent
- On est arrivé ?
- Non ?
- On est encore loin ?
- Oui
- Beaucoup ?
- Oui, tu m’as promis d’être courageux.
- Je sais.
- Et alors ?
- Rien, je vais bien.
- Tant mieux.
En réalité, je n’en peux plus.
Mes mollets sont en feu. Je veux m’arrêter, me poser là, dormir et dormir encore et manger aussi, si possible en dormant.
Mais comment décevoir mon père après tous les chagrins que nous avons vécus.
Avant, toujours il chantait, toujours il riait, toujours il râlait aussi, pas après nous, non non! Après des gens que je ne connais pas, ils s'appellent “Bourgeois”, “Patron” et même “ Ptitchef”.
Moi, à l’école, mes copains ne s’appelaient pas comme ça. Encore des grands certainement.
Je ne lui ai pas dit, mais la nuit dernière j’ai rêvé de maman.
Je suis blotti contre elle, elle me chantonne une chanson dans l’oreille. Elle est belle, ses grands yeux noirs me regardent avec amour, sa peau est douce et son souffle sur le cou me fait frissonner de bonheur.
Puis son souffle devient glacial ainsi que le contact de sa peau. Elle essaye de chanter mais des quintes l’en empêchent, Une femme en blanc vient m’arracher à elle. Une autre, drapée de noir, le visage caché par une capuche l’emporte, je me retourne pour m'accrocher à maman mais déjà l’horrible femme quitte la pièce transportant dans ses bras ma mère, la tête renversée, les bras et les jambes ballants. Dépassant de la toge sombre il me semble distinguer une grande lame courbée en acier luisant. Je me suis réveillé dégoulinant de sueur, il ne me restait plus qu’à pleurer en espérant que personne m’entende, surtout pas Sabina qui dormait à quelques pas de moi.
- On va où alors ?
- Il faudrait qu’on arrive à Puisserguier avant la nuit.
S’il fallait arriver pour la nuit à Puimachin, j'avais pas fini de serrer les dents.
Mon père a dû deviner mon angoisse. Il décide de s’arrêter pour manger et de se reposer un peu.
- Je n’en peux plus, posons-nous sous ce pont nous serons à l’abri du cagnard. Je commence à me faire un peu vieux. Toi, avec tes petites jambes je ne sais pas comment tu fais pour ne pas être fatigué. J’espère que tu ne m’en voudras pas de vouloir souffler un peu. Tu m’en veux pas dis ?
A dix ans on n’est peut-être pas grand mais on n’est pas idiot.
- Non, je comprends. Mais alors pas trop longtemps. Il nous reste du chemin à faire.  Mon père s'ébouriffe les cheveux avec sa grosse main sans rien rajouter, mais comme je le regardais il me semble qu’il est fière de moi.
Mes mollets se font oublier. Le chemin qui nous emmène, alors que nous avons quitté les bords du canal, me paraît d’une grande monotonie. Au loin, la garrigue, au prés, les vignes.
L’ombre est rare, le soleil cuisant. Les douleurs aux jambes se rappellent à moi et une grande fatigue me trouble la vue.
Nous touchons au but, il fait pratiquement nuit. Je ne sais pas comment nous aurions fait si nous avions été surpris par la pénombre, au milieu d’une campagne déserte où même en plein jour nous n’avons pas vu grand monde.
Mon père frappe à la première porte qui se présent pour demander si on peut nous trouver un endroit où nous pourrions dormir.
C’est une femme un peu revêche qui lui ouvre. Elle le toise et lui dit :
- Tu sembles honnête, je vais voir avec mon mari ce qu’on peut faire pour toi. 
Mon père m’a demandé de l’attendre un peu à l’écart ne sachant pas sur qui la porte allait s’ouvrir.
Comme c’est une voix féminine qui se fait entendre, il me semble pouvoir m’approcher sans crainte.
Je pointe donc le bout de nez (le reste étant caché derrière les jambes de mon paternel).
- Bonsoir madame.
La femme surprise sursaute.
- Boudi ! Mais t’es pas tout seul, t’as un gosse avec toi.
- Comme vous voyez.  Mon père me lance un regard contrarié. J’allai vous en parler bien sûr. Mais si ça vous dérange nous allons passer notre chemin et voir un peu plus loin.
- Et quand tu allais m’en parler ? demain matin sans doute. Je reviens sur ce que j’ai dit t’es Malhonnête....
- Je n’vous permets pas de me parler ainsi. Gronde le père
- C’est qu’il le prend de haut en plus ce malandrin. Non seulement il est pas honnête mais en plus il est stupide.
- Je...
-Tais-toi ! T’as honte de c’gosse, il est pas à toi, tu l’as enlevé ?
- Mais...
- Non, vu sa frimousse c’est toi le père. Bon allez ! Assez discuté ! Entrez tous les deux, il doit bien y avoir de la soupe pour quatre et assez de vin aussi. Pour dormir il y a la chambre du fils. J’irai l'aérer et faire un peu de ménage tout à l’heure. Il est temps que la vie reprenne ses droits. Le lit est pas grand, il vous faudra vous serrer un peu mais vu la crevette qui te suit ça devrait pas poser de problème.
Elle se retourne et tout en nous faisant signe de la main pour qu’on la suive elle marmonne.
- Depuis quand les enfants ça dérangent. A mon Dieu pardonnez-lui, c’est un homme. Il mériterait que l’ gamin dorme dans la chambre et lui dans l’ caveau au milieu des barriques. Mon père se penche sur moi et me dit à l’oreille.
- Bien joué!
 La femme se retourne et dit
- J’ai entendu ! T’as d’ la chance qu’il y a l’ gamin sinon c’était dehors. mon père rougit
- J’vous demande pardon
- C’est ça, tu peux. Remarque c’est encore pas sûr y a le mari.
Quel âge peut-elle avoir ? Du haut de mes dix ans je lui en donne cent. La peau de son visage est tanné par le soleil, ses rides ressemblent aux sillons du sable mouillé que les vagues ravinent quand elles se retirent, ses cheveux plus blancs que noir filacent, ses yeux noirs n’ont d’éclat.
Le mari reste absent. Au cours du repas, une porte s’ouvre derrière nous, reste ouverte quelques secondes et se referme dans un léger grincement.
Notre hôtesse lève la tête de son assiette. A-t-elle ressenti le même courant d’air que moi ? Elle me regarde longuement et replonge sa cuillère dans son assiette trop tard pour dissimuler son regard qui se trouble.
Mon père qui ne semble pas ressentir la situation demanda :
- Votre mari ne se joint pas à nous ? 
- Non ! Dit-elle sans lever la tête.
- Notre présence le gêne peut-être ?
- Je ne sais pas si le mot « gêne » est juste mais disons cela. Rassure-toi vous n’y êtes pour rien. C’est compliqué et je n’ai pas envie de m’expliquer devant des étrangers.
Plus petit sur ma chaise je peux apercevoir une larme parcourir une de ses nombreuses rides.
-Je comprends. dit mon père.
 -Tant mieux. » Répond-elle dans un souffle.
Le repas se termine en silence. Elle nous conduit dans notre chambre qui malgré ses efforts sent fort le refermer.
Nous nous levons aux aurores afin de reprendre notre chemin. Elle est là dans sa cuisine à nous attendre. La soupe, pendue dans la cheminée, bouillonne. Aucun de nous deux, pour je ne sais quelle raison n’ose parler. Enfin si moi je sais :
« Les enfants ne parle pas à table ».
Quand vient l’heure de partir c’est elle qui prend la parole.
- Tiens, prends ce sac dans lequel j’ai glissé un pain, du lait, un peu de saindoux, du vin et quelques framboises pour le p’tit.
- Je ne peux pas accepter dit mon paternel
- Et pourquoi ? lui demande-t-elle contrariée.
- Parce que....
-Tu prends, j’te dis !
Mon père attrape le sac, sentant certainement que insister serait inconvenant.
- Merci, nous penserons souvent à vous.
- J’en d’mande pas tant. Prends soin du petit. Les enfants c’est ce qu’on a de plus précieux. Tu permets que j’l’embrasse ?
- Bien sûr, quelle question.
- Et toi p’tit tu permets ?
La femme méfiante et fermée de la veille a maintenant le visage traversé par un large sourire elle semble moins ridée et son regard a repris un peu de vie.
Elle vient vers moi et me serre (un peu fort) dans ses bras. Elle m’embrasse tendrement et, contrairement à la veille, elle ne peut retenir ses larmes.
- Tu es encore un peu petit pour comprendre, mais essaye de retenir ce que je vais te dire. Plus tard peut-être cela te servira. Écoute toujours ton cœur, refuse de suivre ceux qui te feront entendre le tintement des pièces d’or. Si l’argent est nécessaire son aura assèche les cœurs et fait perdre le sens de l’honnêteté, de la réalité et de l’amour de son prochain. Elle peut tuer des gens par millier et même des enfants. Ne deviens jamais son esclave. Elle avait raison, je me demandais bien ce qu’elle me racontait.
 « Ce n’est qu’après, longtemps après... »
Elle glisse sa main dans la poche de son tablier et me remet un sac en forme de bourse.
-Tiens ! Elles appartenaient à mon fils, il y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Il les a perdues dix fois et c’est battu vingt fois pour les reconquérir une à une. Il rentrait en pleur quand une lui manquée et revenait triomphant son trésor recouvré. Essaye de ne pas les abandonner trop vite. Plus longtemps tu les garderas moins vite tu m’oublieras.

Les grands se disent adieux, je les entends parler d’un village qui s'appelle Saint-chiant, ce qui me fait bien rire. Elle lui dit de se rendre de sa part chez quelqu’un dont je ne perçoit pas le nom puis, nous partons.
Je me retourne pour faire un dernier au revoir de la main. Elle a disparu derrière sa porte. Sur un coin de la maison, un homme grand, les mains plantées dans les poches de son pantalon, nous regarde partir...

                                           À suivre Ces jours à saint chiant
« Modifié: 24 Février 2019 à 15:34:39 par Lavekrep codaraque »
Mourir est un manque de savoir vivre (Dac)
Si quelqu'un vous dit : " Je me tue à te le dire. "...Laissez le mourir

Hors ligne elisabeth beaudoin homps

  • Troubadour
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Re : De Cette à Toulouse (3ème parti)
« Réponse #27 le: 23 Janvier 2019 à 21:17:02 »
Salut Lavekrep
Et il y a quoi dans le sac, des billes ? Elles est sympa ton histoire, elle me ramène dans le midi, avec le cagnard et les "boudi" . Je me demande bien où ces deux la vont atterrir.,.
J'ai pas eu le courage de corriger car je suis sur ma tablette et c'est pas pratique mais il y a des fautes par ci par là..Je te rassure car je ne voudrais pas peiner un mélancolique :D, ça n'enlève rien à l'intérêt de ton récit..

Hors ligne elisabeth beaudoin homps

  • Troubadour
  • Messages: 348
commentaire Beth
« Réponse #28 le: 08 Février 2019 à 16:56:15 »
Salut Krep
J'ai bien aimé ce texte et tout ce que contient cette histoire. Tu as su donner le ton et l'ambiance (le climat de suspicion et les jugements portés sur ceux et celles qui tentent d'être libres) de cette fin de guerre où les hommes trouvaient du travail tout au long de la route et rencontraient parfois de jolies veuves de guerre ...
Il y a un s en trop à soin à la fin du texte

Hors ligne Lavekrep codaraque

  • Calliopéen
  • Messages: 416
LES NUITS SE LÈVENT 2ème partie (suite)
« Réponse #29 le: 11 Février 2019 à 21:37:47 »
LES  NUITS SE LÈVENT 2ème partie (suite)


Quatre jours plus tard il sont à Cluny.
Il ont fait un détour par Châlon/Saône parce qu'ils voulaient voir la base navale dans l'espoir d’assister au spectacle de la mise à l'eau d'un torpilleur ou d'un sous-marin.
Pas de chance, c'était “ la der des der” les armes deviennent inutiles.
Tout au long du chemin, ils vivent de petits boulots quand il se révéle urgent de gagner de l’argent pour bien vivre.
Ils leurs faud six mois pour atteindre la région de Cahors où ils sont; bergers sur les causses; vendangeurs sur l’île de Luzech; gaveurs de canard et bons vivants.
Au début du printemps 1921, ils arrivent à Toulouse.
Levieux est fatigué et avoue qu’il n’a plus guère de force, qu’il souhaite jeter les dernières qui lui restent à rejoindre son Saint-Clair et demande à son ami de l’accompagner.
Après quelques semaines passées sous le pont des demoiselles, Lejeune décide de renoncer à suivre Levieux dans sa quête de retour aux sources jugeant que c’est à ce dernier, seul, qu’elle appartient. Levieux insiste mais, Lejeune lui ment quand il dit qu’il veut voir les pyrénnées se noyer dans l’océan.
Les deux amis se séparent au début de l’été.
Levieux retrouve son vieil instituteur à Mazamet qui lui dévoile une vieille lettre dans laquelle un ami de son père explique que ce dernier, poursuivi par la justice pour raison politique, a évité le bagne en embarquant sur un bateau en partance pour l’amérique du sud, que ce dernier est mort sur un chantier du canal de Panama en 1889 et que ses dernières paroles ont été pour son fils en qui il avait mis toutes ses espérances.
À Agde il frappe à la porte de Nina et Pèire.
La vieille dame qui ouvre, est un peu sourde, ne veut pas de visite et lui ferme la porte au nez. Il insiste car, il lui semble reconnaître le visage gravé dans sa mémoire. La seconde fois c’est une femme de son âge toute de noir vêtue qui lui ouvre et lui somme de laisser sa mère tranquille. Avant que la porte claque, il a le temps de crier la première chose qui lui lui vient à l’esprit : “  C’est moi, Enric ! Le p’tit garçon tout nu.”
La porte s’est refermée, déçu, il reprend sa route.
- Enric !
Il se retourne, c’est elle, la même moquerie dans le regard, Sabina !
- On m’appelle Henri maintenant. Dit-il, ému.
- Moi c’est toujours Sabina, aller ! Entre.
Ils ont beaucoup parlé.
Pèire est mort d’une crise cardiaque deux ans plus tôt, Nina souhaite le rejoindre le plus vite possible, Sabina, qui a perdu son mari et son fils à la guerre, lui reproche de vouloir la laisser seule. Lui, a raconté son long chemin de retour.
Henri Cazenave est venu leurs rendre visite régulièrement. Comme aucun de ses souvenirs de Sète n’a survécu, il est revenu souvent et comme il a bien fallu que la vie continue et que la mort arrive, Un jour de 1950 Sabina Cazenave a enterra son mari et jusqu’à sa mort, chaque soir, quand elle fermera les yeux, elle verra un petit garçon tout nu dans l’entrée de leur maison.   

Marcel est dans un train qui l'emmène vers chez lui.
Dans ses mains, une lettre qu'il a lue tant de fois que le vélin transparaît à l'endroit où ses doigts se posent.
Le ton laisse peu d'espoir mais existe pourtant et c'est à cette faille qu'il veut se raccrocher
  
                                                                                                                           



                                                                                                                                                          Malvillers le 29 août 1919

                                        Bonjour Marcel,


Il m’a fallu longtemps pour trouver une bonne raison de te répondre. Je me dis que quelque soit le mal que tu as fait, je te dois la vérité.
Ne crois pas que je te pardonne de m’avoir délaissée. Les temps qui ont suivi ton départ et ta lâcheté ont été très durs.
 On nous a tout volé au nom de la patrie. Ce sont les femmes et les vieillards qui ont tiré les charrettes pour rentrer les maigres récoltes de ces dernières années.
J’ai tenu ta maison du mieux que j’ai pu. La fin de la guerre n’est guère plus facile, il nous manque de tout et de bien plus encore.
Depuis toutes ces années c’est moi qui dirige. Tout le monde te croit mort même si, jamais le facteur ne m’a amenée des nouvelles du front te concernant,
mais l’administration n’est pas toujours très fiable. J’ai même fini par croire qu’un obus t’avais enterré et je t’avais donc fait une croix dessus.
Tu ne mérites pas que je te fasses des excuses pour les mauvaises pensées que je te raconte là.
Bien sûr, tu peux revenir, après tout c’est chez toi mais ne compte pas sur moi pour t’ouvrir les bras.
Tu vois j’ai trop souffert et je me suis habituée à vivre sans toi et pour tout te dire tu ne seras pas le bienvenu.
Tu feras bien comme tu veux. On te trouvera bien un coin où tu pourras dormir.

                                                         Héléne
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Nous sommes en mars 1924. La lettre qu’il tient dans ses mains a une histoire incroyable.


                                                                 

                                                                                                   Le facteur

Un an plus tôt...

Des enfants tapent de toutes leurs forces la pelote qui leurs revient du fronton dans un écho.
Venus du bas du village, les premiers bêlements se font entendre. Dans quelques minutes, sur la place, on n’entendra plus que ça : La joie des brebis qui se rendent aux alpages.
Le troupeau est énorme, mille têtes canalisées par les rues étroites se trouvent libérées sur la place du village. Les chiens font leur métier, sans jamais aboyer ils remettent dans le droit chemin les bêtes volages. Quelques ânes bâtés s'abreuvent à la fontaine.
Puis, encadrés de leurs patous,

                                                                Parfois ils nous arrivent avec leurs grands chapeaux
                                                                    Et leurs manteaux de laine que suivent leurs troupeaux
                                                                     Les bergers



Fermintxo, le facteur du village, qui comme tout le monde a entendu le vacarme venir de loin, a délaissé son vélo contre un mur et profite de son incapacité de poursuivre sa distribution pour se rafraîchir d’un verre de blanc à la terrasse du café du village.
Comme ceux qui l’accompagnent dans cette pause forcée, il regarde défiler les ovins en s’obligeant à ne pas les compter de peur de s’endormir car, comme on dit chez les gens de lettres: “ Le courrier n’attend pas”.
Au deuxième verre il ne prête plus attention au troupeau et taille le bout de bayonne avec ses acolytes. Le soleil de fin mai lui tape un peu sur la casquette et l’ombre qui se plante devant lui lui fait le plus grand bien.
- Firmin ?
Quelqu’un lui parle en français, cela fait quatre ans que cela ne lui est plus arrivé.
Il lève la tête pour voir quel est l’étranger qui l’interpelle. Comme l’homme qui est devant lui se trouve à contre jour, il ne distingue pas tout de suite son visage, le temps que ses yeux s’habituent.
“Apparemment, c’est l’un des bergers. réfléchit-il. Un berger qui ne serait pas Basque cela semble inimaginable, y manquerait plus qu’il soit Catalan ou, pire, Castillan( il chasse cette dernière idée le Castillan ignore le français). Il lui semble qu’il parle pointu, un Parisien ? pas sûr, de toute façon au dessus de Biarritz, ils parlent tous pointu. Ce qui est inquiétant, c’est qu’il me connaît et devant les amis voilà qui est gênant, ils vont me prendre pour un agent double, moi qui est prêt à mourir pour l’ ikurriña. Il faut que je démasque cet imposteur”.
- Qui es tu ? Je ne te connais pas.
- Je crois que si et moi je te connais.
- Explique-toi ? Ici on n’aime pas les étrangers
- Tu ne te souviens pas de moi ? Regarde-moi bien, c’est moi Marcel, Marcel Delgrange.
- Par l’Euzkadi ! Dieu nous garde. Marcel, incroyable. Tu sais que tu m’as fait courir.
- Pardon ? Je ne comprend pas.
- Je vais t'expliquer, assieds-toi !
- Je n’ai pas le temps, il faut que l’on reparte. Ça m’a fait plaisir de te voir, au retour, à l’automne on essayera de se revoir et tu m’expliqueras ton histoire.
- Mais, c’est important !
- Moins que la bonne marche du troupeau, Je ne suis pas à quatre mois près.
- C’est ce que tu crois, où sont tes estives ?
- Au pied de la table des trois rois ! crie Marcel qui est déjà au milieu des Brebis.
- Je montrai te voir !

Marcel ne l’entend pas, ça bêle dans tous les sens, les bêtes s’impatientent.
Fermintxo s’assoie, il n’en revient pas de cette incroyable rencontre.
“ Il n’est pas retourné chez lui, si seulement j’avais couru plus vite.”
Il est abattu. Ce n’est pas dans ses habitudes, ses amis, qui ont assisté à la scène sans toutefois tout comprendre, lui demandent ce qui lui arrive, alors il leurs raconte.

“ Je me souviens, nous étions le 1er septembre 1919.
Je ne me souviens pas, ni avant, ni depuis, avoir couru aussi vite et aussi longtemps. Je n’ai toujours pas repris ma respiration. Je crois que que c’est à partir de ce jour que je suis devenu asthmatique.
À huit heure, J’ai croisé Marcel qui se dirigeait vers la sortie. Contrairement aux autres qui le précédaient, il avait la tête basse. Je connaissais la raison de son désarrois comme tout le monde dans le camps. Imaginez, vous êtes comme un rat dans un labyrinthe et au dessus de vous ça tire à tout va. Heureusement, dans cette misère, de temps en temps, une éclaircie sous la forme d’une lettre vous rend aveugle aux éclairs des obus, sourd au bruit des canons, amnésique aux copains mutilés. Le monde peut bien s’écrouler, une lettre de vos proches fait oublier les boches. Vous la lisez dix fois puis, vous la pliez religieusement et avant de la ranger, vous y posez un baiser. Ce soir, quand ça sera plus calme, une nouvelle fois vous la relierez mais, doucement, à l'abris des regards des fois qu’une larme viendrait vous faire passer pour un faible.
Vous prenez une feuille et un crayon de papier (ici pas d’encre, pas de plume, il n’y a que les officiers qui ont droit à l’oie et au vélin) vous pesez chaque mots car vos lettres seront lues avant qu’elle ne partent vers vos êtres chers comme si vous alliez trahir des secrets. Vous, ce qui importe c’est de dire que vous êtes bien vivant et puis que tout va bien à part le froid et la vermine qui vous bouffent le corps et qui doivent être allemands pour vouloir à ce point venir à bout de vous. Le lendemain c’est l’espoir de les revoir qui fera que vous tiendrez.
Marcel, c’est l’alcool qui lui fait oublier toutes ses lettres écrites sans jamais de réponses. Il a accompli des actes de bravoure inhumains, faisant plusieurs aller-retour près des lignes ennemis pour ramener sur son dos des copains blessés en ignorant les ordres que lui crie le sous-off. Ils ont été obligé de le décorer, ils ne pouvaient pas punir la bravoure alors qu’on fusillé des déserteurs, au clair de leur jeunesse, qui refusaient d'obéir à des bouchers sabreurs. Il n’a rien dit, il s’est laissé épingler. Une légende raconte qu’on l’a vu accrocher sa médaille à la veste d’un camarade qu’il n’a pas pu sauver. Connaissant le gaillard je pense que c’est vrai et c’est pour ça que j’ai couru avec cette putain de lettre à la main qui lui était destinée et qu’il attendait depuis cinq ans. Quand je suis arrivé, à la gare, complètement cuit par ma course, c’était trop tard. Tous les trains étaient partis ou du moins le dernier était déjà au bout quai et là, qu’est que je vois dans la vapeur de la loco ! Mon Marcel qui courait pour accrocher le dernier wagon. j’ai crié comme jamais, mais vous pensez bien qu’avec le bruit il ne m’a pas entendu. À un moment il a stoppé sa course pensant certainement qu’il ne pourrait rattrapper un train en marche alors, malgré ma fatigue, je me suis remis à courir. Je sais ce que vous allez me dire pourquoi courir puisqu’il s’était arrêté et qu’il allait surement revenir sur ses pas ? Et bien je sais pas. La fin de l’histoire c’est que le train a ralenti, qu’il a repris sa course et que je l’ai vu sauter dans ce putain de train.
Le pire de cette blague c’est qu’il y a trois jour, ma femme, qui faisait le nettoyage de printemps, a voulu mettre de la naphtaline dans la malle ou j’ai rangé mon uniforme et en le secouant la lettre est tombée d’une de ses poches ou j’avais du la ranger sans y penser. Elle voulait la jeter, je n’ai pas voulu pensant qu’elle avait sa place dans mon album de souvenir. j’aurais pu l’ouvrir pour la lire mais je suis facteur vous comprenez. Je vais aller le trouver dans ses pâturages et je vais lui remettre sa lettre. Elle sera peut-être terrible ou, comme je le souhaite, elle lui redonnera l’espoir qu’il mérite. Voilà l’histoire les amis et maintenant j’ai soif…” 
 
Demain, c'est l'été et c'est la dernière journée d’un printemps qui se meurt. Il n'y a pas qu'en Normandie que tout renaît à l'espérance, que l'hiver fuit, que la  nature reverdit et que l'hirondelle est de retour. Cela fait quelques semaines que les oies en formation ont survolé les montagnes, les sentiers, les vallées, les collines, les chemins, les vallons et que la nature s'émoustille. Dans les taillis qui bordent les torrents grossis par la lente fonte des névés nordiques, les hypolaï polyglottes ont refait leur nid. Les marmottons courent et jouent dans la rosée étincelante du jour qui se lève sur la prairie.
Il est six heure, cela fait déjà presque deux heures que Fermintxo a attaqué sa montée vers les estives. Il vient d'atteindre un col, il s'arrête une fois de plus pour reprendre son souffle. Cela fait bien longtemps qu'il n'est pas monté si haut.
Hier soir, sa femme lui a dit qu’il était fou, que le berger pou ait attendre, que s'il n'a pas eu le courage d'affronter sa femme depuis tout ce temps, qu’il ne méritait pas que l'on risque sa vie pour quelques mots qu'il n'osera pas lire et qu'il jettera au torrent pour finir leur vie noyés dans l'océan.
Il lui a répondu qu'elle a peut être raison mais qu'il ne pourrait pas vivre avec ce doute, que si le moindre espoir de sauver une vie subsiste, les quelques quintes de toux ne représentent pas grand chose. 
Il a le plus grand mal à reprendre son souffle, le manque d'oxygène lui brûle les poumons et les secousses qui suivent lui puisent bien des forces.

Il plisse les yeux, la lumière soudaine l'éblouit. Il est à mi-chemin de son but et toute la première partie s'est gravie sur l'ubac. L’aiguail matinal s'est déposée sur ses vêtements et forme une fine pellicule de givre. Malgré le froid, l'effort l'a fait transpirer et  ses cheveux sont trempés. Il ferme les yeux pour mieux apprécier la douce chaleur du soleil qui lui cajole le visage. Au bout de quelques instants il semble se reposer sur un nuage (alors qu’il s’est simplement assis sur une pierre). L’humidité sous l’effet des rayons solaires s’est transformée en vapeur le drapant d’un brouillard. il s’en amuse :
 “ manquerait plus qu’une bergère passe par là et Lourdes peut aller se faire voir”.
Il tire de son sac un morceau de pain, l'agrémente de saucisson et de fromage, profite du paysage qui s’expose devant lui, boit de l’eau à sa gourde et attaque la descente qui le mènera vers l’abris de berger, qu’il a repéré, au pied duquel l'immense troupeau dessine sur le vert de la prairie un nuage mouvant au gré des ordres obéis par les chiens.
Il lui faut encore trois quarts d’heure pour atteindre son but. Il savoure la nature. Quelques isards, retardataires à rejoindre les hauts sommets, le font sursauter. Sur leur vigie, les marmottes sifflent le danger qui vient.
Il est un peu plus de sept heures quand Marcel reconnaît celui qui s'approche et qu'il a depuis longtemps aperçu.
“ Y c'est perdu ou bien !” Se demande-t-il.
- Qu'est qui t'amène si loin de chez toi ? Viens, dans la cabane, on est encore à l'ombre et y fait pas chaud. Y doit me rester un fond de café, t'en veux ?
Ils entrent sans rien dire de plus dans le refuge de pierres sèches. Une fois installés c’est Marcel qui continue.
- Ça m’a fait bizarre de te voir l’autre jour, comme on dit, le monde est petit.
- Pas plus que moi de te trouver menant le troupeau. Parce qu'un basque ici, tu peux l’attendre mais toi, par quel magie tu te retrouves au pied de  l’Hiru Errege Mahaia ?
- Trop long a expliqué. Cet hiver, peut être, pendant une de ces longues veillées quand les amitiés s'emmitouflent dans la confidence. Mais tu ne m’as pas répondu, je ne pense pas que tu as fait tout ce chemin en ces heures matinales pour que je te raconte ma vie. 
- Pourquoi pas ! Je suis parti de bonne heure pour éviter la chaleur et pour être rentré avant midi, pour avoir de tes nouvelles, et pour t’en donner des miennes entre autres. À moins que tu t’en foute.
- Excuse moi, j'voulais pas te vexer et puis un peu de compagnie ne fait pas de mal. Un peu d’ermitage, c’est bien, mais bon ! Quoique, tout bien réfléchi, grosse hermitage c’est pas mal non plus. Pour accompagner quelques ravioles à la truffe sorties de Roman. Uuuumh, je te dis que ça.
- Qu’est ce que tu me racontes ? Je comprends rien.
- Laisse, fais pas attention, c’est la solitude, le fromage de brebis et l’eau à tous les repas qui me montent à la tête. Bon, alors, quand est ce qui t’ont laissé partir du champs de cônes ?
- Une semaine après toi.
- Parce que tu te souviens du jour de mon départ ! Je savais pas que j’t’avais marqué à ce point. Faut dire que t’as dû être soulagé de m’voir partir. J’étais du genre pénible à venir te voir tous les jours pour te demander une chose que je n’attendais plus.
- Tu me faisais plus de peine que tu m’emmerdais, c’est d’ailleurs pour ça que j’me souviens de ce fameux premier septembre et il y a eu l’histoire de “Jeunecon”.
- j’l’avais oublié celui là. Tu sais ce qu’il est devenu ?
- Vaguement, c’est un copain (et ne me demande pas comment on est venu à parler de lui), au moment du dijo à la fin d’un repas de chasse qui a prétendu qu’on l’avait envoyé au bagne à Guyane et qu’il y serait encore.
- Au bagne ! Juste parce qu’il avait fait preuve de zèle et de mépris mais, alors la plupart des juteux auraient dû prendre le même chemin.
Firmin éclate de rire.
- Non, non ! tu te méprends il y a été envoyé comme gardien chef.
- Oh putain ! Les pauvres gars, il doivent en baver.
- T’as raison. Mais j’avoue que ce n’est pas à cause de cette histoire que je me souviens de la date de ton départ. Ne me pose aucune question, comme tu le dis toi-même ce serait trop long à expliquer et je n’est pas de temps. Tiens, voilà ce qui est arrivé quelques minutes après ton départ. Firmin sort la lettre de sa poche et la tend à son ami qui semble ne pas ou trop comprendre. Pourquoi est-elle restée dans ma poche ? Je l’ignore, peut être savait-elle qu’un jour on se reverrait. Ça paraît inimaginable je sais. Cela fait plus d’un mois que je me torture pour connaître la décision que je dois prendre car je ne sais pas si à cette instant je t’apporte le malheur ou le bonheur. Quand tu redescendras je te raconterai tout dans le détail. Je sais, c’est lâche, je dois partir et je te laisser seul avec cette lettre qui doit peser bien lourd entre tes doigts.
Si ça peut te soulager hais-moi de te l’avoir apporté, je ne t’en voudrai pas.
Firmin se lève et part, il se dit qu’il a accompli sa mission de facteur. On se console de ses craintes comme on peut.
Marcel a pensé à la brûler pensant qu’il préférait douter plutôt que de savoir. Mais quand la flamme a commencé à la grignoter, il s’est brûlé les doigts pour étouffé sa peur. Un jour de grand vent il l’a jeter au hasard, il a risquer sa vie en escaladant un monolithe pour la cueillir coincée dans la gentiane. il a finit par la poser négligemment sur le coin de la table. De temps  en temps il la prenait, la regardait, la caressait, la humait comme si il pouvait sentir son parfum mais à la fin il ne trouvait pas le courage de l’ouvrir.
Ce n’est que quatre jours avant la fin des estives qu’il s’est décidé à enfin la décacheter. Il faut dire qu’il a mis deux journée à tout retourner pour la retrouver, un malicieux courant d’air l’ayant envoyée se cacher dans foyer de la cheminée. Heureusement la fin de l’été avait été tellement chaude que la fraîcheur de la nuit été la bienvenue....
 suite Malviller



« Modifié: 24 Février 2019 à 17:42:39 par Lavekrep codaraque »
Mourir est un manque de savoir vivre (Dac)
Si quelqu'un vous dit : " Je me tue à te le dire. "...Laissez le mourir

 


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