Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

23 octobre 2021 à 03:13:03
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le deuxième café

Auteur Sujet: Le deuxième café  (Lu 2156 fois)

Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
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Le deuxième café
« le: 08 janvier 2017 à 22:26:35 »
Tu le sais bien, que tu n'aurais jamais dû l'accepter, ce deuxième café...

Va savoir à quelles influences tu as cédé. L'ambiance cosy de ce restaurant aux allures de club anglais ? La proposition innocente de ce serveur souriant et si mignon ? C'est bien ton problème, tu ne sais pas dire non. On te ferait faire n'importe quoi. Et puis le premier café était vraiment bon. Velouté, corsé mais doux, digne de ceux que l'on sirote debout dans les brûleries italiennes. Alors voilà, oui, tu as bu un second expresso. Détendu, le regard dans le vide, ou s’accrochant quand il passe, à ce jeune serveur. Digérant ton dîner comme un chat dans son panier. Te délectant du breuvage, et du plaisir de détailler cette nuque rase, ce gentil derrière, ce torse attirant et ces bras un peu musclés et lisses. Un fin tatouage qui sinue et disparaît dans une manche.

Et te voilà dans la nuit, rentrant seul à ton hôtel. Il fait froid, tu rajustes ton écharpe autour de ton cou et tu glisses tes mains dans les poches de ton blouson. Tu regardes de l'autre côté du fleuve les bâtiments qui s'étagent en escalier et dont les fenêtres allumées te troublent obscurément. Sans comprendre pourquoi. Pourquoi commence à se déplier lentement cette angoisse, cette détresse...
Si, bien sûr, le café.
Quel con je suis une fois de plus. Rien ne me sert jamais de leçon.

Tu dévisages les collines de Caluire et une douleur sourde continue à se développer en toi, comme ces fleurs origami qui, une fois posées sur l'eau, déploient leurs pétales pointus. Un joggeur attardé te croise le long du chemin et le bruit de sa foulée s'évanouit très vite dans ton dos. Tu es bien seul.
Tu perçois distinctement les battements accélérés de ton cœur, et ce n'est guère ton pas pourtant rapide qui en est la cause. Tu glisses ta main droite contre ta poitrine, au chaud de ton blouson, et ressens contre ta paume la pointe de ce muscle sensible qui heurte sa cage.
Caféine.

Tu reprends ta marche, tu te hâtes, pour fuir... Fuir quoi, au juste ? Le trouble est dedans, et tu le sais, et il s'ébroue à chaque fois que ton regard se pose sur la colline illuminée, sur les phares des voitures à ta droite sur le quai. Sur ces gens que tu imagines heureux, apaisés, confiants, vivants.
La passerelle de la Paix se découpe dans l'obscurité, derrière les arbres de la berge. Structure futuriste lancée entre les rives.
Les marches de bois te mènent sur son dos légèrement voûté. Ton malaise s'accentue. La ville, les gens t'entourent de toute part et toi tu avances au milieu des airs, tes pas scandent tes pulsations. Au-dessus de l'eau le vent est glacial. Tu devrais presser encore le pas, mais non, tu ralentis au contraire. Tu sais que tu as tort, mais tu t'arrêtes en plein milieu de la traversée, désorienté par ta motivation obscure, le cœur plus affolé que jamais.

Se pencher pour scruter l'eau. Juste pour voir. Et ausculter peut-être, sonder par analogie tes courants intérieurs. Sous le pont s'emmêlent sans fin les cheveux de laine grise des flots presque silencieux. Un pauvre bruit mouillé, c'est tout. Un mouvement monumental passe sous tes pieds, le corps monstrueux du Rhône qui transite impassible sous les ponts et les arbres inclinés, qui glisse tout puissant entre les quais. Et juste ce léger son de qui ravale sa salive.
Tu as peur, penché par-dessus la balustrade. Peur de ne plus avoir peur, surtout, et de finir par désirer cet engloutissement ; tu cherches en toi à éprouver les sensations d'une noyade. Mais en fait rien que l'idée de la chute te fait horreur, alors...
Alors tu détaches tes mains glacées de la rampe métallique.
Alors tu recules lentement.
Alors tu diriges tes pas à l'exact milieu de la passerelle, et tu reprends ta marche, l'esprit complètement vide.
Lâche ?
Ta détresse a rompu ses digues et t'emplit à présent de toute son eau noire et aigre. Au creux de cet encre palpite, toujours trop vite, ton cœur.
Hantant la promenade, au bout du pont étroit, des quidams à chien et cigarette vaquent à leur corvée vespérale, absents et frigorifiés. Certains téléphonent... Un pincement plus prononcé te torture et te fait monter les larmes aux yeux.
Putain de café !

Tu réponds à peine au veilleur de nuit qui te salue, et te retranches dans l'ascenseur rassurant. Tes yeux qui débordent, tes pas gauches te permettent juste d'atteindre ta chambre et, jetant ton blouson sur le lit, tu t'assieds par-terre et te laisse submerger par une peine obscène, incongrue et irraisonnée. Les sanglots te secouent, par vagues. Les spasmes sont si forts que ta tête heurte par à-coups la cloison qui résonne. Tu cales alors ton visage entre tes genoux et te laisses aller à ton chagrin, et le vides, l'exprimes jusqu'à sa dernière goutte vaine.

Puis tu récupères ton téléphone qui a glissé sur le lit.
Tu tapes ce message que tu t'es refusé, que tu t'es retenu d'écrire toute la journée :
« Mickaël, pourquoi tu ne me réponds pas ? »

Tu fermes les yeux, toujours adossé au mur.

Vaincu.

Enfin, une bulle se fraie un chemin intime et éclate dans ta bouche. Un renvoi.
Un renvoi au goût de café.
« Modifié: 01 avril 2017 à 15:52:37 par gage »
L'été, je te ferai de l'ombre, on boira du silence...

Jacques Brel

Verasoie

  • Invité
Re : Le deuxième café
« Réponse #1 le: 08 janvier 2017 à 22:36:34 »
Pétition pour que les gens introduisent leurs textes !

Citer
Tu le sais bien, que tu n'aurais jamais dû l'accepter, ce deuxième café...

Rha j'me dis ça tous les jours

J'sais pas si t'as fait exprès mais y'a genre une assonance en "on" dans le paragraphe qui suit et c'est cool

Citer
Quel con je suis une fois de plus. Rien ne me sert jamais de leçon.

J'aurais bien vu une virgule après "je suis"



Intéressant  :mrgreen:

C'est assez chou et j'aime bien le parallèle café/je vois tout en noir. Ptêtre la scène sur le pont du Rhône était un peu too much mais sinon j'aime bien, pis moi j'ai l'impression que le doute plane quant à savoir si t'es premier ou second degré et ça me plaît aussi. C'était une lecture agréable ^ ^

Hors ligne Luv

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Re : Le deuxième café
« Réponse #2 le: 08 janvier 2017 à 23:21:11 »
Oui merci,   c'est intéressant , j'ai bien aimé   certains passages  :)
J'ai savouré l'intro.
Moins cette phrase :
"Tu regardes de l'autre côté du fleuve les bâtiments qui s'étagent en escalier et dont les fenêtres allumées te troublent obscurément. Sans comprendre pourquoi. Pourquoi commencent à se déplier lentement cette angoisse, cette détresse…"

Un peu moins  aussi le passage sur le pont, je préfère quand les choses sont  plus suggérées,  bon c'est mon avis…   ;)
J'ai aimé la fin à partir du téléphone. Peu de mots  là et c'est ce qui fonctionne le mieux  pour moi .
Merci  du partage, une belle atmosphère .
Luv :-*





Hors ligne Luciole87

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Re : Le deuxième café
« Réponse #3 le: 08 janvier 2017 à 23:59:16 »
Une mélodie, un rythme, un ton. Ta détresse exprimée sans fioritures, yeux dans les yeux. Difficile d'émettre des réserves en te lisant.


Grange

  • Invité
Re : Le deuxième café
« Réponse #4 le: 09 janvier 2017 à 14:24:15 »
Vraiment une belle écriture.

J'aime tout, le  sujet, le rythme et le phrasé.

C'est chiant les textes trop bien fichus on peut même pas se défouler sur les détails.....;)

PS: je viens seulement de voir l'avis de Luciole et je me rends compte que c'est très proche comme avis mais j'affirme ne pas avoir copié quoi que ce soit. :-)
« Modifié: 09 janvier 2017 à 14:26:13 par Grange »

Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
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Re : Le deuxième café
« Réponse #5 le: 09 janvier 2017 à 15:15:01 »
@ Verasoie : Eh bien d'abord je ne suis pas sûr qu'une présentation soit toujours indispensable avant un texte. Dis-moi ce que tu aurais voulu y lire... Ce qui te frustre...

Sinon, je préfère laisser planer le doute quant à mes intentions... Ça a le grand avantage de te laisser y projeter des choses que tu as plaisir à y voir, et c'est vraiment l'essentiel.
Un mot me perturbe dans ton commentaire, néanmoins, c'est le mot "chou". Je crois que jamais je n'aurais imaginé que ce qualificatif puisse coller à ce texte.   :D  Comme quoi le lecteur fait son texte au moins autant que celui qui l'écrit.
Charmé en tout cas que tu aies trouvé agréable cette lecture, merci beaucoup.

@ Luv : Je comprends ton goût pour le dépouillement, je t'assure. Mais le laconisme de la fin prend peut-être sa valeur dans ce qui le précède, et on ne peut vraiment pas tout suggérer ; il faut un minimum de matière sinon on tombe dans l'abstraction (qui peut aussi se concevoir, mais je ne sais pas faire.) Merci beaucoup pour ton passage, en tout cas, et de ton appréciation.

@ Luciole 87 : Je te remercie d'avoir perçu le message, le sens tout simple de ce texte, et de le prendre tel qu'il est. Merci, vraiment.

@ Grange : Alors, il faut que je te mette en garde, Grange : autant de compliments en trois lignes, c'est pas bon pour moi... D'abord je m'y habitue bien trop vite et après ça me manque, et en plus je vais les croire...
Sérieusement, je te remercie pour ce commentaire élogieux, et je suis content que ma prose t'aie plu. J'apprécie (vraiment trop) quand mes textes rencontrent des lecteurs qui les aiment.
Merci, ma semaine est réussie.
L'été, je te ferai de l'ombre, on boira du silence...

Jacques Brel

Verasoie

  • Invité
Re : Le deuxième café
« Réponse #6 le: 09 janvier 2017 à 15:43:36 »
Oh, même juste un petit "j'ai écrit ça la semaine dernière / il y a quatre ans, je compte le retravailler / je l'estime abouti, bonne lecture" me suffit :D en fait un texte sans intro me donne l'impression qu'on m'a même pas dit bonjour, snif.

Pour le chou, c'est le narrateur qui m'inspire ça, je le trouve touchant à mater les fesses du serveur et se parler à lui-même. Même son vocabulaire ("gentil derrière") j'ai trouvé que ça lui donnait un côté tout de suite attendrissant, et il a l'air tout perdu dans la vie... J'espère que ça précise un peu mon sentiment, en tous les cas ce n'était pas condescendant : )

Hors ligne derrierelemiroir

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Re : Le deuxième café
« Réponse #7 le: 09 janvier 2017 à 16:25:48 »
Salut gage,

Je crois que je n'ai pas grand chose à dire sur le style d'écriture, il marche très bien pour ce genre de récit, il est fluide, les mots sont bien choisis.

Citer
Tu regardes de l'autre côté du fleuve les bâtiments qui s'étagent en escalier et dont les fenêtres allumées te troublent obscurément.
Au contraire de Luv, j'ai beaucoup aimé cette phrase, surtout les fenêtres allumées qui troublent, parce que ça me parle.

Citer
Sous le pont s'emmêlent sans fin les cheveux de laine grise des flots presque silencieux
Un peu longue cette phrase, elle s'essouffle.

En général, j'ai surtout aimé les deux premiers paragraphes, et la fin. Toute la marche jusqu'à l'hôtel, elle m'a laissée un peu indifférente, mais j'ai de la peine à dire pourquoi. Je crois en fait que j'aurais voulu y voir une plus grande présence du café (puisque c'est l'intitulé). De comment le personnage explique son humeur par la consommation de cette caféine de trop. Parce que sinon ça m'a l'air un peu trop quelconque, un mec qui marche et déprime sur un pont...

Enfin voilà, merci pour cette lecture :)

"[...] alors le seul fait d'être au monde
  remplissait l'horizon jusqu'aux bords"
  Nicolas Bouvier

Hors ligne gage

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Re : Le deuxième café
« Réponse #8 le: 09 janvier 2017 à 16:37:14 »
Alors, chère Véra...
pour celui-ci j'aurais mis : "je viens de l'écrire, je l'estime abouti, bonjour, bonne lecture, j'espère qu'il vous plaira" comme pour la plupart des quelques textes que j'ai postés ici.  :-[
Pour le chou, je ne craignais pas la condescendance du tout, mais comme pour moi le personnage est un peu perdu et très malheureux, je ne le percevais pas comme chou ; cela dit, vu sous ton angle il est effectivement très touchant, oui...  :)
merci d'être repassée par là pour préciser tout ça !  :)

@ Derrière le miroir : Je crois que je vais piocher dans ton commentaire ce qui me convient, et mettre de côté le reste...
Je plaisante.
Pour moi tout se tient pourtant. Tout cela est un parcours qui progresse et s'aggrave. Que ce soit quelconque, je le conçois tout à fait, et ça m'a même fait hésiter à le poster, mais je me suis dit que peut-être il y aurait quelque chose pour le sauver.
La longueur des phrases et vraiment très suggestive, regarde celle qui t'a plu et la seconde, laquelle est la plus longue ? Et puis penché sur l'eau et ses méandres, même la notion de longueur et de temps s'estompe, peut-être...
Je vais réfléchir à ta remarque.
Merci pour ton commentaire, en tout cas !  :)
L'été, je te ferai de l'ombre, on boira du silence...

Jacques Brel

Hors ligne Luv

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Re : Le deuxième café
« Réponse #9 le: 09 janvier 2017 à 16:47:11 »
Rebonjour Gage,  ;)
le commentaire de Derrière le miroir sur le passage du pont correspond bien à ce que j'ai ressenti en lisant. C'est comme si tu perdais le focus, le moteur du texte... Tu le retrouves à mon sens sur la fin et  l'histoire retrouve son relief, sa beauté.   ::)
Bien à toi,
Luv

Hors ligne gage

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Re : Le deuxième café
« Réponse #10 le: 09 janvier 2017 à 16:56:24 »
Luv ! je comprends bien que le passage sur le pont est peut-être le moins intéressant, voire le plus banal. Mais pas pour le personnage qui le vit et qui se laisse entrainer par des pulsions qu'il ne comprend pas et qui ajoutent à sa détresse.
Moi j'ai l'impression que si j'enlève ça, il ne reste rien du tout...
Mais apparemment je me trompe..
Merci beaucoup en tout cas d'être repassée !
L'été, je te ferai de l'ombre, on boira du silence...

Jacques Brel

Hors ligne Luv

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Re : Le deuxième café
« Réponse #11 le: 09 janvier 2017 à 17:29:22 »
Coucou,
Si tu relies "...Peur de ne plus avoir peur. " ( avec un point là)    et que tu enchaines avec " Ta détresse à rompu ses digues... " l'émotion serait plus intense...  Ce qui est entre, je l'ai compris d'emblée et je ressens que le texte s'affaiblit alors et perd son élégance. ;) bon,  il faudrait d'autres avis !
Luv

Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
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Re : Le deuxième café
« Réponse #12 le: 09 janvier 2017 à 17:44:29 »
Écoute, Luv, je vais sérieusement explorer ta proposition.
Il me faut cependant une transition pour expliquer qu'il reprend sa marche. Mais je suis d'accord avec toi, je vais me plonger là-dedans...
Merci pour ton opiniâtreté pointilleuse !
L'été, je te ferai de l'ombre, on boira du silence...

Jacques Brel

Hors ligne Luv

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Re : Le deuxième café
« Réponse #13 le: 09 janvier 2017 à 18:01:15 »
Oh de rien,  c'est que j'ai aimé le récit ! :P

Verasoie

  • Invité
Re : Le deuxième café
« Réponse #14 le: 09 janvier 2017 à 23:37:48 »
Ou alors faudrait que le passage du pont soit plus poussé dans la détresse et l'idée / la pulsion morbide (si c'était ton but) parce que moi je l'ai à peine vu ce côté, j'ai eu l'impression que dès qu'il avait regardé l'eau, il s'était dit "non non, jamais j'aurais le courage de sauter de là moi" et qu'il avait pas pris le temps de "contempler" l'idée (ce qui m'aurait + fait ressentir le côté "pulsion incompréhensible" et aurait rendu son mouvement de recul plus justifié).

(Je me joins à l'opiniâtreté générale, pardon)

 


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