A la demande de la foule (foule constituée de... 1 personne. Mais elle a le mérite d'exister, lol), je vous livre une vieille nouvelle. Je ne l'avais pas postée parce qu'elle est "publiée" (quel grand mot) dans le recueil Point Final chez Le Manuscrit, donc je savais pas trop si on pouvait, mais je pense pas qu'ils vérifient, si ? Donc voilà, sur la demande de ma foule monopersonnelle et ernyasienne, voici la bête. C'est pas grand chose. Si ça vous fait sourire, j'aurai atteint mon but !
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La nuit du serial killer débutant
Une pièce sombre, emplie d’une lourde fumée grise. Une odeur moite et aigre de renfermé stagne dans l’air au milieu de la pénombre froide et bleutée. Une silhouette est assise, obscure. Sa respiration, forte, profonde, malsaine, se fait entendre sans discontinuer. Elle fouille dans un dossier. Une main épaisse en sort nerveusement une feuille jaunie, couverte d’une écriture noire et minuscule, illisible et torturée. En haut à droite, une photo un peu floue, prise assurément à la dérobée, où une jeune femme blonde sourit avec insouciance, une merveilleuse insouciance, une insouciance fatale. La main est prise d’une convulsion de plaisir et trace de son doigt le contour du visage innocent. Un rictus sans joie s’extirpe de la bouche déformée, et la main attrape férocement un vieux téléphone malmené. Le doigt s’avance, compose un numéro ; chaque touche émet sa sonorité, qui s’élève comme un gémissement plaintif. L’homme approche le combiné de son oreille. On décroche.
- Allô ? fait sa voix rocailleuse dans un souffle oppressant. C’est quoi ton film d’horreur préféré ?
Mais la voix féminine, calme et posée, a commencé de parler avant même la fin de sa question :
- … que vous demandez n’est pas attribué. Pour obtenir les renseignements appuyez sur…
Il raccroche brutalement. La respiration est sifflante, enragée. Ses mains chiffonnent la feuille avec acharnement, puis en sortent une autre du dossier, et recommencent le rituel. Même écriture nerveuse, même air angélique d’une autre belle jeune femme blonde. La complainte des touches retentit à nouveau, et l’homme attend cette fois d’être sûr. Bip… bip… bip…
- Allô ? dit une voix jeune et enjouée, à l’autre bout du fil.
Un frémissement victorieux parcourt la bouche malveillante.
- Allô ? fait sa voix rocailleuse dans un souffle oppressant. C’est quoi ton film d’horreur préféré ?
- C’est pour un sondage ?
- Euh… Non, c’est pour un meurtre…
Mais elle ne semble pas avoir entendu.
- Mon film d’horreur préféré ? Eh bien c’est difficile à dire… Je n’aime pas tous ces trucs violents, ce sang, vous voyez ? Non, moi j’aime avoir peur, vraiment, sentir l’angoisse au fond de mes entrailles, vous voyez ? C’est pour ça que le sanguinolent ne me fait rien, c’est juste des images. Tous ces films de terreur sont tellement prévisibles, en plus : qui ne s’apercevrait pas de ce qui se passe, dans la réalité, si quelque chose comme ça lui arrivait ? Ce n’est pas crédible, vous voyez ? Personnellement, je préfère quand la tension s’accroît, encore et encore, jusqu’à la limite du soutenable, vous voyez ? Alors je vais répondre… oh, finalement le choix n’est pas si difficile. Vous voyez, pour moi, ce film est un chef d’œuvre de cruauté, un summum d’épouvante. Je vais dire
Bambi, vous voyez ?
- Non, enfin si, mais là n’est pas la question. Je t’appelle pour te dire que tes dernières heures approchent.
- Oui, je sais que mon forfait téléphonique est presque écoulé, mais ce n’est pas grave. Vous voyez, je…
- Je suis ton pire cauchemar ! Ha ha ha !
La voix âpre a résonné, glaciale, et le rire mécanique, froid comme les eaux troubles de la Banquise, a retenti immédiatement après, remplissant toute la pièce de ses intonations métalliques, inhumaines. Pas de réaction au bout du fil, pas de cri de stupeur, juste une attente dans un silence résigné, jusqu’à ce que cela cesse. La bouche sourit, machiavélique.
- Ah voilà, c’est fini, reprend la jeune femme. Vous avez dû passer sous un tunnel, vous voyez : il y a eu un bruit bizarre. Vous disiez ?
- Je disais… euh… que je suis ton pire cauchemar…
La bouche déformée retient cette fois de justesse son rire cruel. Et le silence lui répond une fois de plus, mais un silence différent, anxieux, tendu, un silence délectable.
- Oh, répond lentement la jeune femme. Je… excusez-moi. Je n’avais pas compris. Il fallait le dire tout de suite, que vous étiez du fisc !
- Hein ?
- Oui, je sais, on n’aurait pas dû déclarer que notre télé était perdue. Mais bon, vous voyez, cette histoire de redevance, c’est une véritable arnaque ! Enfin, je ne vous dis rien à vous, vous n’avez rien fait de mal, mais bon, vous voyez…
- Non, non, attends, tu n’as pas compris…
- Ah… Pour Dolorès aussi vous savez… ? Je vous assure qu’on avait décidé de la déclarer bientôt ! Vous voyez, elle vient juste de temps en temps, promener le chien et… Mais d’abord, comment savez-vous tout ça ?
Un petit silence jubilatoire. Ça y est, elle commence (enfin) à comprendre.
- Je t’ai épiée, Barbara. Depuis des mois. Je sais tout de toi. Jusqu’au détail le plus intime, le plus secret…
- Ah, c’était vous la Ford Focus verte immatriculée 007DSL75 !
- Euh oui…
- J’ai failli vous apporter un café, l’autre jour, devant le grand magasin où j’étais entrée pour m’acheter quelques robes : ça faisait longtemps que vous me suiviez et il faisait drôlement froid, vous voyez ?
Quelque part, dans une pièce sombre et enfumée, un homme à la respiration laborieuse raccroche avec un grognement de hargne. Raté. Et elle en sait trop sur lui, en plus. Il chiffonne en rugissant la deuxième feuille et sort la troisième et dernière. Il compose le numéro. Bip… bip… bip…
- Allô ?
Nouvelle voix féminine. Plus sèche, moins volubile. Ouf.
- Allô ? fait la voix rocailleuse dans un souffle oppressant. C’est quoi ton…
- C’est pour un renseignement ? coupe la femme.
- Euh non c’est pour un sond… un meurtre, je veux dire.
- Ce n’est pas le bon service : ici vous êtes à la réception des visiteurs. Je vous passe la communication ?
- Non non, je voulais joindre Hélène.
- Ah, je suis sa collègue. C’était pour quoi ?
- Pour un renseigne… non, pour un meurtre !
- Oui, c’est vrai, j’avais oublié. Je vous passe le Docteur Gus, peut-être ? C’est lui, les psychopathologies, schizophrénies et autres.
- Non, non ! Je veux… je voulais seulement Barbara… enfin Hélène, je veux dire.
- Ecoutez, on n’est pas censés recevoir d’appels privés. Ça va pour cette fois, mais ne le refaites plus, c’est compris ? Je vous mets en communication.
Avant que la bouche haineuse n’ait pu dire quoi que ce soit, une musique d’attente coule son air mélancolique dans le téléphone. Encore et encore. Et finalement, Hélène décroche.
- Centre psychiatrique Saint-Ange-Au-Bord-De-l’Eau j’écoute ?
- Hélène ?
- Oui ?
- C’est quoi ton… Oh et puis zut. C’est pour un internement. Il vous reste une cellule de libre ? Je voudrais venir dès que possible, par pitié. Vite, très vite.
Fin.