SOLILOQUE
Point de vue par excès et par défaut
Soliloque n’est presque rien.
Du Furlukin et d’Hellekin,
Du Pitre, du Clown tragique, des Bouffons, Acrobates, Contorsionnistes, Jongleurs
Et Fous de cour.
Des Griffonneurs, Conteurs, Mimes, Pantins et Automates,
Des Troubadours, Crieurs publics, Grimeurs, Couturiers, Chiffonniers
Et Montreurs de Marionnettes.
Espions, Scribes, Moines copistes, Mendiants et Vagabonds,
Marchands ambulants, Danseurs macabres, Sorciers d’images…
Et du vieux saltimbanque.
Soliloque n’est presque rien.
Un corps médusé,
Pantin clandestin
Qui ne fait que passer,
Soliloque n’est presque rien.
Habiter le pavé, battre le pavé,
Ou à la rue
Celui qui ne fait que passer,
Soliloque n’est toujours rien.
Presque rien. Derrière le rideau,
Les otages des théâtres
Ne font toujours que passer.
Théâtre public. Théâtre urbain.
Mise en scène furtive
D’un observateur observé.
Soliloque n’est décidément rien.
Ils ne font pourtant que passer
Mais ils hurlent
Les bons passants et les vrais marchands :
« A la rue,
Vagabonds indisciplinés !
Que le spectacle vous divise
Et vous fasse parler !
A la rue
Art de l’écart
Muet et insoumis !
Revendiquer toujours, si cela vous plait !
Mais gratuité et liberté
Ne rimeront jamais à rien !
A la rue
Fourbes et indiscrets !
Insolents maladroits.
Cabriolez au moins
Que nous soyons courtisans ! »Et bien non. Toujours Rien.
Soliloque n’est vraiment rien.
Juste une inversion
Qui s’amuse, flâne, badine…
Rit puis s’indigne.
Mime de rien.
Corps caché.
Cherchez donc ou ne cherchez plus rien.
Un soliloque.
Il parle
Mais se tait, au moins.
Sage public. Chœur muet.
Petit temps de silence
Pour l’assemblée médusée.
Foule témoin
Rendue disponible à l’écoute.
Sans mot dire,
Maudire la petite fille réservée
Un rien… éduquée à se taire,
Tous les garçons encouragés à s’affirmer
Et reproduire les comportements genrés
Relayés au travers des paroles d’experts.
Soliloque
Idée soufflée. Parole chuchotée,
Du crieur affolé.
Proclamation aphone
D’un combat d’idées.
Soliloque.
Au début c’est presque rien.
Une indicible rumeur du théâtre d’opérations extérieures
Où parler devient un acte risqué.
Toujours les mêmes rengaines
« Oui mais… »
Toujours des discussions verrouillées
Des débats court-circuités.
« Aurait-on mal entendu !
La parole a des lieux réservés ?
C’est un malentendu ! »
Pas du tout. Rien du tout.
On assiste au massacre de la pensée.
Les vérités présupposées ne sont plus discutées.
« Un mot à dire ?
La fermer ! »
Le consensus est répressif.
Les discours prémachés.
On privatise l’opinion. Balise la pensée.
« Mieux vaut ne pas l’ouvrir.
Parler c’est jouer sa peau.
Aux intellectuels il faut donc recourir,
Et maintenir le verbe haut. »
Soliloque.
Mise en scène et politique,
Par des conférenciers
Immobiles dans leurs idées,
Paroles figées des meetings glacés,
Résonance de discours publicitaires
Pour auditoires réifiés, invités à se taire.
Un rideau de tonalités
Pour masquer le manque de spontanéité
Et la faiblesse des débats habituels,
Un bon mot… semblant d’expression plurielle
Un éclat de voix
Puis plus rien.
Juste un soliloque
Pour ne pas sombrer.
Silence des rhétoriques audacieuses.
L’espace de débat est maintenant restreint.
Inframince du presque rien.
Esquiver d’un timide mouvement
Les joutes verbales du ralliement
Aux ghettos conceptuels des grands discours
Ou à la banque des mots qui y concoure.
Combat de coqs qui roucoulent une même idéologie :
Beaucoup de bruit. Beaucoup d’ennuis.
Ring de rien,
Mine de rien,
L’âme du leader mène le débat.
Soliloquer.
S’écouter parler.
Chacun capitalise son débit
Et marque des buts
Ébats de langue
Et faux droit de veto de l’arbitre
Depuis la banque des mots…
Conclusion :
Le médiateur annonce le début d’un débat.
Confusion !
Paroles bridées et simple énoncé de mots-clé.
Trois fois rien
Trop fois rien
Verbe consommé
Vérité consumée.
Au théâtre des privilégiés, on s’attache
A l’évaporation des potentialités du sens des mots
Jusqu’au néant des propos.
Dite et redite
Toujours la même rengaine…
Débat en boomerang
Derrière les barrières du ring
Derrière les barrières de langue,
Un message unique
Que répand des milliers de haut-parleurs
Quand rien ne couvre plus le monopole de l’émetteur.
Des soliloques
Paroles pièges d’arachnide
Nid d’araignées, cocon tissé. Gant, ganse,
Gangue qui englue, piège tendu, corde
Rêche, sans brèche, il enveloppe d’un fil
De soie. Nœud.
Filet piège, filet de pêche. Pêche au rêveur
Qui papillonne.
Au centre, l’orateur en son antre
Qui postillonne.
Il attend
Un mouvement de plus.
Le ton. Le temps. La mesure.
Un mouvement de plus.
Le chœur des cordes, majestueux fanfaronne.
Corde pincée, corde piquée,
Au bout des pattes, toi tu bouillonnes.
Ta vibration résonne, sonne
L’alerte.
Il donne le "la" de la loi, l’orateur.
Il coupe des têtes, les têtes en l’air,
L’air de rien.
Toi le flâneur, le butineur, le badineur…
Ecoeuré des discours et des peurs
Enivré de liberté et de silence,
Te voilà stoppé net dans ton insouciante et naïve envolée.
Un mouvement de plus.
Un battement. Il sait l’orateur. Il espionne.
Il attend patiemment. Il sait l’orateur
Que plus il débat, plus il t’empoisonne
Que plus tu te débats, plus tu t’emprisonnes.
Un soliloque pour presque rien,
Et tous les conteurs anonymes
Privés du droit de s’exprimer
Tous les adeptes du mime
Priés de ne plus bouger,
Face aux as de la rhétorique,
Les bouffons du roi
Planqués derrière des pupitres.
Toujours la même rengaine,
Des stratégies politiques
Et des moulins à migraines.
Soliloque pour une tendance à persister
Même d’une voix éteinte,
Formuler une dernière plainte.
Or-alité
Pensées. Malades
D’un auditoire captivé
Et de poètes capturés
Dans les filets des porte-parole et des marchands de mots
Qui gardent pour eux le bâton de parole
Et payent le maton des prisons
Pour réduire encore le temps de parole
Des parloirs des détenus d’opinion.
Soliloque ne fait plus que passer
Puisque tout le monde est plus ou moins d’accord sur tout
Personne n’a plus tord sur rien.
On écoute la parole des gourous.
Objectivité-Neutralité
Objectivation-Neutralisation
Soliloque.
Seul.
Ne peut décidément rien.
Et pour unique opposition
On n’entend plus que la cacophonie
Des généralités inoffensives
Comme autres formes de manipulations.
Comme autres formes de dominations
On n’attend plus que les sirènes hurlantes
Des perpétuelles invectives de la contestation.
Haaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !
Soliloque dans le brouhaha.
Mais. Soliloque.
Habiter le pavé. Battre le pavé.
Ou à la rue, celui qui ne fait que passer.
L’attitude excluante
Des marchands de frustration,
La malhonnêteté intellectuelle
Des garants de la confusion,
Ne s’imposera pas sans un cri.
Nous prônons à l’heure actuelle
D’autres formes de récit.
Au théâtre de l’opprimé,
Petite résistance à l’usure
Petite impertinence refusant la censure,
Sans l’éloquence des charlatans
Mais avec l’énergie des vauriens,
Du Furlukin et d’Hellekin,
Un dernier tour de parole
Pour un débat moins restreint.
Soliloque n’est presque rien,
Mais il invite à la guerre des mots,
A ne pas détendre le débat,
A ne pas modérer ses propos,
Permettre la confrontation,
Radicaliser les contradictions.
Un soliloque
Pour les bavards
Qui veulent aussi être entendu
Révélation
D’une diversité de point de vue
Soliloque, tel un buvard,
Qui focalise
Sur le guignol qui se gargarise.
Impact.
Ne plus rien dire.
Discours interrompu
Aux lèvres suspendu.
Écouter. Échanger.
Se prononcer.
C’est l’animodération.
Tous impliqués
Dans les décisions.
Un soliloque
Pour les passeurs de mots
Passez donc ou ne laissez passer plus rien.
Un soliloque.
Il parle,
Mais se tait, au moins.