Résumé : (si on peut résumer une nouvelle) C'est l'histoire d'un gars qui s'est un peu paumé... !!
Longueur : 4 pages et des poussières
Genre : fantastique (encore une nouvelle du maléfique David Copper ?)
Commentaire : tiens, c'est ma première nouvelle ici !
Hu hu, j'espère que vous aimerez bien ! Je l'ai postée aussi sur PF. Voilà... !
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2ème version
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à vive allure
Je courais dans des bois que je ne connaissais pas. Perdu dans le noir, les arbres me surprenaient, leurs doigts crochus saisissaient mes vêtements. Mais j’étais poursuivi, et il fallait que je m’échappe. La tension s’agrippait à moi comme le
lierre qui étouffait le mur de la grange, chez mon grand-père. J’étais certain qu’un liquide sombre et visqueux circulait dans mes veines. Je ne savais plus si j’avais les yeux ouverts ou non. Par contre, la sensation de course était très réaliste, en attestait cette douleur musculaire dans les jambes. Mon cœur battait à toute allure et la respiration désordonnée ne put mener qu’au point de côté. Je regrettais de ne pas faire de sport plus souvent, j’aurais peut-être
eu plus d’endurance. Je peinais. Alors que je songeai à m’arrêter pour reprendre mon souffle et faire disparaître cette pointe douloureuse dans les côtes, je vis briller devant moi une petite lumière. Je ne comprenais pas bien où elle se situait dans l’espace, à quelle hauteur elle se plaçait. Je crois qu’elle bougeait. Comme un papillon aveuglé, j’accélérai encore l’allure pour me diriger vers la lampe, espérant y trouver une présence humaine m’expliquant ce bazar. Je ne tins pas longtemps l’accélération mais ce fut suffisant pour atteindre ce phare qui me guidait. C’était beaucoup moins loin que je ne l’avais estimé.
J’arrivai derrière une haie d’hiver, dépourvue de toute végétation. Je forçai un passage, là où il me semblait que c’était le moins dense, vers ce qui se dessinait comme le quai d’une gare. La transpiration me fit frissonner plusieurs fois de suite. Avec de grands efforts, je parvins à distinguer la silhouette du porteur de la lampe. J’allais le héler quand il braqua le faisceau lumineux droit sur mon visage, me forçant à me protéger les yeux de mon bras. Derrière lui, j’étais
certain d’avoir aperçu un train aux teintes rougeâtres.
- Qu’est-ce que vous attendez ? cria-t-il.
Je sursautai, je ne m’attendais pas à ce que sa voix fusse aussi aiguë.
- Montez, m’ordonna-t-il sèchement.
Je grimpai à bord du premier wagon sans trop me poser de questions. J’avais mal à la tête à force de respirer n’importe comment et à cause de cette lumière vive qui continuait à faire des étincelles devant mes yeux alors que la lampe était
maintenant derrière moi. J’entendis un bref coup de sifflet et sentis le train se mettre en marche.
Après avoir soufflé comme un bœuf, plié en deux au milieu de la rame, je jetai un coup d’œil autour de moi. Les voyageurs avaient tous, sans exception, le regard tourné vers l’extérieur ; le seul son qui troublât l’affreux silence, alors aussi lourd qu’une chape de plomb, c’était ma propre respiration. Ayant plus ou moins repris mes esprits, le point de côté s’estompant, j’arpentai le plus discrètement possible de reste du wagon avant de trouver une place de libre.
- Je p… ? demandai-je si timidement que ma voix disparut dans le coup de klaxon que le train poussa pile à ce moment là.
Mon voisin ne parut pas m’avoir entendu (ce qui, sur le coup, m’avais soulagé) et je m’installai. J’avais encore un peu de mal à remettre de l’ordre dans tout ça, mais au moins, j’étais sûr de deux choses : que j’étais assis et que j’étais au chaud. Une avancée extraordinaire, me diriez-vous. Bien. Il serait maintenant temps de savoir où j’allais. Désespérément, je cherchai à capter un regard mais ils avaient tous la tête obstinément tournée vers les fenêtres. Je ne compris d’ailleurs pas pourquoi : il faisait nuit noire. Ils n’étaient quand même pas tous en train d’admirer leur reflet ? Je rejetai cette idée stupide avec une certaine lassitude. Ça ne m’avançait pas tellement. Aucune expression sur leurs visages. J’agitai la main, claquai les doigts. Rien. Pas de réaction. Je commençai à paniquer.
Dans quoi m’étais-je encore embarqué ? Alors que cette question tournait en rond sous ma boîte crânienne, j’entendis la porte s’ouvrir derrière moi et une voix forte et aiguë (la même que sur le quai) énoncer clairement ces mots :
- Contrôle des titres de transport, s’il vous plaît.
Je me retournai, interloqué, et découvris enfin le visage du contrôleur de toute à l’heure. Il avait le teint livide, les yeux très loin de leur place habituelle et une bouche si mince qu’elle dessinait à peine un fil sur sa face blanchâtre. Ses cheveux longs et noirs (et très gras, notai-je avec une pointe de dégoût) dégoulinaient sous une casquette ayant fait son temps. Son uniforme était gris et sans forme. Son intervention fit à peine frémir les passagers qui se contentèrent de présenter leurs mains lorsqu’il arrivait à leur niveau. Une nouvelle fois, je sentis la panique mettre le feu au ventre. Je n’avais pas d’argent sur moi. Ma femme allait sans doute râler si je ramenai une amende. Quand le contrôleur arriva à côté du groupe des quatre sièges où je m’étais assis, je fus le dernier à qui il tendit la main.
- Hé bien, monsieur ? demanda-t-il avec un zeste d’impatience.
- Je suis désolé, je suis monté à bord à la dernière seconde, je n’ai pas…
Il me coupa et d’un ton sec :
- Votre main.
Je lui montrai de mauvaise grâce. Qu’est-ce que ma main avait à voir là-dedans ? Il l’observa un instant avant de me regarder droit dans les yeux. Je frémis. Il avait la pupille en spirale. Etaient-ce des lentilles ? Je formulai mentalement cette hypothèse à défaut d’autre explication.
- Vous êtes vivant ?
Quoi ? Mais c’était quoi cette histoire encore ? Une caméra cachée ?
- Oui, enfin…
- Hum, constatât-il. Vous vous êtes trompé.
- Ah, bon, bien, vous n’avez qu’à me laisser descendre au prochain arrêt et…
- Il n’y a pas d’arrêt. Vous êtes dans le train pour les morts.
Je restai muet, interloqué. Un train pour les… mais quoi, on se fichait de moi, à la fin ? Bon. Quelle histoire, vraiment.
Restons calme.
- Veuillez me suivre s’il vous plaît.
J’obéis à la voix dorénavant rugueuse et le suivis. Nous traversâmes deux wagons identiques avant d’arriver à la cabine de contrôle où il me fit assoir sur un strapontin avant de saisir un téléphone.
- Oui, on a un problème… Pas un gros problème, je dirai plutôt un problème
substantiel.
Je déglutis difficilement. Qu’allaient-ils faire de moi ? Pourquoi étais-je dans un train pour les morts ? Est-ce que j’allais pouvoir rejoindre le monde des vivants ? Au bout de quelques échanges que je ne compris pas, il raccrocha.
- Quand arrive-t-on à destination ? arrivai-je à demander, non sans mal.
- Quelques jours.
- Quelques jours !
- Oui. Vous imaginez bien, il faut de la vitesse pour quitter l’orbite terrestre.
Si j’avais été de nature fragile, je crois que je me serai évanoui à ce moment là. Quitter l’orbite terrestre, dieu mais pour quoi faire ? Le sentiment de désespoir qui éclata dans ma tête fit soudain céder le barrage qui tenait mes larmes loin derrière. Je pleurai comme un gosse effrayé. Je n’étais pas mort bon sang, j’avais quarante deux ans, une femme et
quatre enfants, je n’étais pas mort, cela n’avait aucun sens, alors pourquoi m’étais-je retrouvé dans ce train ? J’essayai péniblement de ressaisir mes souvenirs. Je n’arrivais pas à remonter plus loin dans le temps qu’au moment où je me mettais à courir dans les bois, certain d’être poursuivi. Les larmes cessèrent peu à peu de couler. Je continuai pourtant à regarder mes chaussures pleines de boue à cause de ma course dans le noir.
- Café ? me proposa le contrôleur, la voix âpre radoucie.
- Je veux bien, merci.
Je mis beaucoup de temps à boire le contenu du gobelet en plastique. Sans doute pour m’éviter de penser à autre chose.
- Ne vous inquiétez pas. Ce n’est pas la première fois que ça arrive.
- Pardon ? Il y a déjà des vivants qui se sont trompés ?
Une lueur d’espoir me perça le cœur avec une précision délectable. Je regardai les pupilles en spirales de mon guide dans ce monde étrange des morts. Il n’était pas si effrayant, somme toute.
- Mon collègue vous aidera quand nous arriverons. En attendant, il faut être patient. Je vous reconduis dans votre wagon et je continue les contrôles. Suivez-moi s’il vous plaît.
Je le suivis de nouveau, plus rassuré. Je retrouvai le passager à côté duquel j’étais assis. Je l’observai quelque temps avant que mes paupières ne se ferment. J’étais tellement fatigué et tellement soulagé que tout s’arrange que je m’endormis très rapidement.. Je me réveillai je ne sais combien de temps plus tard, la bouche ouverte, de la bave dégoulinant sur le menton. Je passai rapidement la main afin d’effacer cet affront à la distinction et regardai autour de
moi avec un œil neuf. Très rapidement, je fus capable de déterminer la cause de mon réveil. Nous allions à une telle vitesse qu’à l’extérieur, les étincelles formaient le seul paysage. C’était sans doute ce crépitement lumineux qui m’avait tiré du sommeil. En revanche, je retrouvai les passagers tels que je les avais quittés : immobiles et silencieux, le regard dirigé vers le dehors. Au moins, cette fois-ci, ils avaient du spectacle. Je me sentais d’humeur joviale : j’avais beau être à bord d’un train pour les morts, je savais que j’allais m’en sortir. Aussi, je profitai pleinement de cette situation exceptionnelle en essayant d’enregistrer le maximum de détails. Au bout d’un moment, je me rendis compte que j’avais la vessie pleine et le ventre vide. Je me levai et parcourus le wagon à la recherche de solution pour ces deux problèmes. La visite des toilettes terminée, la deuxième partie de ma mission commença. Elle fut plus difficile. Ne sachant à qui m’adresser, je retournai à la cabine du contrôleur. J’avais du mal à me déplacer à cause de la vitesse de la rame. Et puis, plus j’y pensai, plus la faim se faisait sentir. Mon estomac vide gargouillait impitoyablement. Je n’imaginai même pas regarder ma montre pour savoir combien de temps s’était écoulé depuis la dernière fois que j’avais mangé. J’étais certain qu’ici, le temps faisait n’importe quoi. Je toquai à la porte du mon guide. Il m’ouvrit. Comme les passagers, il n’avait pas changé d’un iota.
- Un problème ? demanda-t-il.
- Oui, excusez-moi, où pourrais-je trouver à manger ?
- Ah. De la nourriture. C’est vrai.
Il parut réfléchir à mon souci avec le plus grand sérieux.
- Euh, bien, je vais voir si nous avons encore un stock de secours.
Il farfouilla dans toute sa cabine et trouva enfin, au bout d’une dizaine de minutes, une boîte de conserve.
- Ca vous va ?
Oui. C’était du thon en boîte. Je n’osai pas regarder la date de péremption. Je dévorai le contenu en évitant de mettre de l’huile partout. Une fois fini, je m’essuyai les mains.
- C’est bon ?
- Je crois. Merci beaucoup.
J’avais encore très faim mais je me sentais un peu malade, je préférai donc m’arrêter là.
Le reste du voyage se passa plus ou moins rapidement et plus ou moins péniblement. J’avais appris à m’y faire, et la faim comme le mal de tête ne furent que des voyageurs supplémentaires. Quitter l’orbite terrestre me fit simplement vomir le peu que j’avais dans l’estomac. En arrivant à destination, j’avais du mal à tenir sur mes jambes, j’étais tout flagada. J’imaginai mon cerveau avec une consistance de flan tremblotant. Le contrôleur resta avec moi avant de me confier à un autre type en uniforme, au teint beaucoup plus rougeaud. Celui-ci me conduit dans une petite salle loin de l’effervescence de l’arrivée des morts. Ceux-ci passaient à côté de moi sans me voir, se dirigeant vers les tables d’enregistrement au bout du quai. Il y en avait une foule. .
Je parvenais à distinguer le plafond de la gare mais il était par contre impossible de déterminer le nombre de voies. Un millier peut être. J’avais très mal à la tête.
- Vous avez de la famille ?
Etait-il possible que je me sois assoupi ? J’étais assis face à l’inconnu que le contrôleur m’a présenté tout à l’heure. Il y avait sur la table des tas de papiers. En voyant ces montagnes, je fus saisi d’horreur. Devait-on remplir tout ceci avant de me laisser repartir ? Mon interlocuteur dû percevoir mon abattement soudain puisqu’il me demanda si je voulais de l’eau. Je hochai la tête, tout à fait ravi de pouvoir clarifier la situation avec un peu de fraîcheur liquide.
- Avez-vous de la famille ? reprit-il quand je fus plus détendu.
- Une femme et quatre enfants, répondis-je avec réticence.
Je ne savais pas bien ce qu’allait faire ma famille dans toute cette histoire. Ils n’allaient pas quand même les faire venir aussi ?
- Ah, oui, c’est fâcheux…
- Pourquoi ? demandai-je, étonné.
- Eh bien, on ne peut pas vous faire disparaître comme ça de la surface de la Terre, ça va faire des remous, et puis la Haute Instance des Morts va encore nous tomber dessus. Ils détestent les erreurs ! Que voulez-vous. C’est à cause de la Mort. Des fois, elle chasse les gens au hasard. C’était sans doute votre cas. Elle a un travail très difficile. Des fois, elle a besoin de décompresser, mais il se trouve que vous étiez sur son chemin. Alors elle vous a poussé jusqu’au train et… voilà.
- Non… c’est vrai ?
Voilà qui était épatant. Je me surpris à étouffer un rire. C’était tellement invraisemblable cette situation ! Une erreur !
- C’est vrai et c’est bien embêtant. Voyez-vous, je dois remplir toute cette paperasse, ça me prend beaucoup de temps. On doit réorganiser le lien entre la Mort et vous, sinon vous ne pourrez pas mourir quand elle viendra vous chercher pour de vrai.
- Ah ? Bien, faites comme bon vous semble, si je puis vous aider…
Sur ce, le type me posa un nombre incalculable de questions toutes plus saugrenues les unes que les autres. Elles me parurent bien inutiles et la liste me sembla d’autant plus longue que j’étais exténué. Quand enfin le monsieur avait terminé, il me pria de bien vouloir patienter dans la chambre à côté. Je ne me le fis pas répéter deux fois et m’effondrai sur le premier sofa venu.
Une ou deux heures plus tard (enfin, pour être honnête, j’inventais ces tranches horaires pour essayer de ne pas me perdre totalement dans le flux temporel), on me réveilla. Je n’avais pas très bien dormi mais je fus ravi d’apprendre qu’on allait de ce pas me ramener dans le monde des vivants, et même, luxe suprême, dans ma ville. C’était le contrôleur qui allait me conduire. Il avait reçu une autorisation exceptionnelle parce que normalement, les contrôleurs n’avaient pas le droit d’escorter les
étrangers (c’était comme ça qu’ils m’appelaient ici). On me proposa de nouveau de l’eau que j’acceptai avec grand plaisir tout en regrettant de ne pas avoir quelque chose de plus consistant pour me remplir la panse. Nous partîmes quelques temps plus tard.
Le voyage du retour me parut relativement rapide. Nous flottions dans l’espace, je n’y comprenais rien. Les étoiles autour de nous brillaient, il faisait un froid terrible et le silence était épais. Le contrôleur ne parla presque pas, si ce n’est pour m’indiquer que nous allions bientôt arriver. Je n’étais pas mécontent de retrouver ma bonne vieille atmosphère. Je pris une grande inspiration, fermai les yeux, et me retrouvai sur un trottoir, en face du centre commercial. C’était incroyable. Je n’en revenais pas. Le contrôleur me serra la main (aussitôt la sensation de tournis cessa) et je sentis la marque de la mort sur sa paume.
- Voilà, vous êtes de retour parmi les vivants.
- Merci beaucoup, vous êtes formidable, dis-je avec sincérité.
- De rien, et faites attention la prochaine fois !
J’acquiesçai avec un petit pincement au cœur. Il avait disparu à l’angle de la rue. Puis je me fis la réflexion que je le reverrai sans doute. Cette idée me réjouis. C’était un chic type, j’étais sûr qu’on pourrait être potes tous les deux. La réalité me tombait dessus : il s’était mis à beaucoup pleuvoir. L’endroit était désert. Je soupirai. J’étais encore loin de chez moi et j’étais trop fatigué pour faire route à pied. Cependant, je n’avais pas hâte de rentrer. Parce que, entre autres, j’étais sûr de me faire engueuler pour ma longue absence sans nouvelles.
Alors que je tournai en rond sur la grand’place, ne sachant que faire, des lumières aux faisceaux tordus par la pluie m’éblouirent soudain et un klaxon prolongé provoqua un réflexe salvateur : je me jetai sur le côté tandis qu’un véhicule noir passait en trombe là où je me trouvai quelques secondes plus tôt. Le cri des freins fut terrible sur la chaussée. Après un arrêt à l’autre bout de la place, la voiture revint à faible allure vers moi. J’en profitai pour me relever. J’étais détrempé.
Ah, ça. On pouvait dire que c’était ma veine. Non seulement j’avais échappé de peu à la Mort, mais c’était de surcroît, un taxi qui venait vers moi. Cette fois-ci, j’étais vraiment pressé de rentrer. Arrivé à ma hauteur, le conducteur baissa la vitre.
- Bonsoir, lançai-je. Ne vous en faites pas, je n’ai rien. Dites-moi, serait-il possible que vous me conduisiez 115, rue de Bonavis ?
- Mais monsieur, s’exclama le chauffeur aux pupilles en spirale, non sans humour, c’est un taxi pour les morts !
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/>1ère version
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A vive allure
Je
courais dans des bois que je ne connaissais pas. Perdu dans le noir,
les arbres me surprenaient, leurs doigts crochus saisissaient mes
vêtements. Mais j’étais poursuivi, et il fallait que je m’échappe. La
tension s’agrippait à moi comme le lierre qui étouffait le mur de la
grange, chez mon grand-père. J’étais certain qu’un liquide sombre et
visqueux circulait dans mes veines.
Je ne savais plus si
j’avais les yeux ouverts ou non. Par contre, la sensation de course
était très réaliste, mes jambes me le faisaient savoir mille fois par
seconde. Mon cœur battait à toute allure et la respiration désordonnée
ne put mener qu’au point de côté. Je regrettais de ne pas faire de
sport plus souvent, j’aurais peut-être eu plus d’endurance. Je peinais.
Alors que je songeai à m’arrêter pour reprendre mon souffle et faire
disparaître cette pointe douloureuse dans les côtes, je vis briller
devant moi une petite lumière. Je ne comprenais pas bien où elle se
situait dans l’espace, à quelle hauteur elle se plaçait. Je crois
qu’elle bougeait. Comme un papillon aveuglé, j’accélérai encore
l’allure pour me diriger vers la lampe, espérant y trouver une présence
humaine m’expliquant ce bazar. Je ne tins pas longtemps l’accélération
mais ce fut suffisant pour atteindre ce phare qui me guidait. C’était
beaucoup moins loin que je ne l’avais estimé. J’arrivai derrière une
haie d’hiver, dépourvue de toute végétation. Je forçai un passage, là
où il me semblait que c’était le moins dense, vers ce qui semblait être
le quai d’une gare. La transpiration me fit frissonner. Soudain, je
parvins à distinguer la silhouette du porteur de la lampe. J’allais le
héler quand il braqua le faisceau lumineux droit sur mon visage, me
forçant à me protéger les yeux de mon bras. Derrière lui, j’étais
certain d’avoir aperçu un train aux teintes rougeâtres.
-
Qu’est-ce que vous attendez ? cria-t-il.
Je sursautai, je ne
m’attendais pas à une voix aussi aigue.
- Montez, m’ordonna-t-il
sèchement.
Je grimpai à bord du premier wagon sans trop me poser
de questions. J’avais mal à la tête à force de respirer n’importe
comment et à cause de cette lumière vive qui continuait à faire des
étincelles devant mes yeux alors que la lampe était maintenant derrière
moi. J’entendis un bref coup de sifflet et sentis le train se mettre en
marche.
Après avoir soufflé comme un bœuf, plié en deux au milieu
de la rame, je jetai un coup d’œil autour de moi. Les voyageurs avaient
absolument tous le regard tourné vers l’extérieur et le seul qui
troublât l’affreux silence, alors aussi lourd qu’une chape de plomb,
c’était ma propre respiration. Ayant plus ou moins repris mes esprits,
le point de côté estompé, j’arpentai le plus discrètement possible de
reste du wagon avant de trouver une place de libre.
- Je pe… ?
demandai-je si timidement que ma voix disparut dans le coup de klaxon
que le train poussa pile à ce moment là.
Mon voisin ne parut pas
m’avoir entendu (ce qui, sur le coup, m’avais soulagé) et je
m’installai. J’avais encore un peu de mal à remettre de l’ordre dans
tout ça, mais au moins, j’étais sûr de deux choses : que j’étais assis
et que j’étais au chaud. Bien. Il serait maintenant temps de savoir où
j’allais. Désespérément, je cherchai à capter un regard mais ils
avaient tous la tête obstinément tournée vers les fenêtres. Je ne
compris pas pourquoi d’ailleurs : il faisait nuit noire. Ils n’étaient
quand même pas tous en train d’admirer leur reflet ? Ce n’était pas un
wagon spécial pour les narcissiques ? Je rejetai cette idée stupide
avec une certaine lassitude. Ça ne m’avançait pas tellement. Aucune
expression sur leurs visages. Rien. Je commençai à paniquer. Dans quoi
m’étais-je encore embarqué ? C’était quoi ce truc ? Alors que ces
questions tournaient en rond sous mon crâne, j’entendis la porte
s’ouvrir derrière moi et une voix forte et aigue (la même que sur le
quai) énonçât clairement ces mots :
- Contrôle des titres de
transport, s’il vous plaît.
Je me retournai, interloqué, et
découvris enfin le visage du contrôleur. Il avait le teint livide, les
yeux très loin de leur place habituelle et une bouche si mince qu’elle
dessinait à peine un fil sur sa face blanchâtre. Ses cheveux longs et
noirs (et très gras, notai-je avec une pointe de dégoût) dégoulinaient
sous une casquette ayant fait son temps. Son uniforme était gris et
sans forme.
Son intervention fit à peine frémir les passagers qui
se contentèrent de présenter leurs mains lorsque le monsieur arrivait à
leur niveau. Une nouvelle fois, je sentis la panique mettre le feu au
ventre. Je n’avais pas d’argent sur moi. Ma femme allait sans doute
râler si je ramenai une amende. Quand le contrôleur arriva à côté du
groupe de quatre sièges où je m’étais assis, je fus le dernier à qui il
tendit la main.
- Hé bien, monsieur ? demanda-t-il avec un zeste
d’impatience.
- Je suis désolé, je suis monté à bord à la dernière
seconde, je n’ai pas…
Il me coupa et d’un ton sec :
- Votre
main.
Je lui montrai de mauvaise grâce. Qu’est-ce que ma main
avait à voir là-dedans ? Il l’observa un instant avant de me regarder
droit dans les yeux. Je frémis. Il avait la pupille en spirale.
Etaient-ce des lentilles ? Je formulai mentalement cette hypothèse à
défaut d’autre explication.
- Vous êtes vivant ?
Quoi ? Mais
c’était quoi cette histoire encore ? Une caméra cachée ? C’est ça,
c’est une caméra cachée.
- Oui, enfin…
- Hum, constatât-il.
Vous vous êtes trompé.
- Ah, bon, bien, vous n’avez qu’à me
laisser descendre au prochain arrêt et…
- Il n’y a pas d’arrêt.
Vous êtes dans le train pour les morts.
Je restai muet,
interloqué. Un train pour les… mais quoi, on se fichait de moi, à la
fin ? Bon. Quelle histoire, vraiment. Restons calme.
- Veuillez me
suivre s’il vous plaît.
J’obéis à la voix dorénavant rugueuse et
le suivis. Nous traversâmes deux wagons identiques avant d’arriver à la
cabine du contrôle où il me fit assoir sur un strapontin avant de
saisir un téléphone.
- Oui, on a un problème… Pas un gros
problème, je dirai plutôt un problème
substantiel.
Je
déglutis difficilement. Qu’allaient-ils faire de moi ? Pourquoi
étais-je dans un train pour les morts ? Est-ce que j’allais pouvoir
rejoindre le monde des vivants ? Au bout de quelques échanges que je ne
compris pas, il raccrocha.
- Quand arrive-t-on à destination ?
arrivai-je à demander, non sans mal.
- Quelques jours.
-
Quelques jours !
- Oui. Vous imaginez bien, il faut de la vitesse
pour quitter l’orbite terrestre.
Si j’avais été de nature fragile,
je crois que je me serai évanoui à ce moment là. Quitter l’orbite
terrestre, dieu mais pour quoi faire ? Le sentiment de désespoir qui
éclata dans ma tête fit soudain céder le barrage qui tenait mes larmes
loin derrière. Je pleurai comme un gosse effrayé. Je n’étais pas mort
bon sang, j’avais quarante deux ans, une femme et quatre enfants, je
n’étais pas mort, cela n’avait aucun sens, alors pourquoi m’étais-je
retrouvé dans ce train ? J’essayai de ressaisir mes souvenirs. Je
n’arrivais pas à remonter plus loin dans le temps qu’au moment où je me
mettais à courir, certain d’être poursuivi, dans les bois. Les larmes
cessèrent peu à peu de couler. Je continuai pourtant à regarder mes
chaussures pleines de boue à cause de ma course dans le noir.
-
Café ? me proposa le contrôleur, la voix âpre radoucie.
- Je veux
bien, merci.
Je mis beaucoup de temps à boire le contenu du
gobelet en plastique. Sans doute pour m’éviter de penser à autre chose.
- Ne vous inquiétez pas. Ce n’est pas la première fois que ça
arrive.
- Pardon ? Il y a déjà des vivants qui se sont trompés
?
Une lueur d’espoir me perça le cœur avec une précision
délectable. Je regardai les pupilles en spirales de mon guide dans ce
monde étrange des morts sans me sentir trop mal à l’aise.
- Mon
collègue vous aidera quand nous arriverons. En attendant, il faut être
patient. Je vous reconduis dans votre wagon et je continue les
contrôles. Suivez-moi s’il vous plaît.
Je le suivis de nouveau,
plus rassuré. Je retrouvai le passager à côté duquel j’étais assis. Je
l’observai quelque temps avant que mes paupières ne se ferment. J’étais
tellement fatigué et tellement soulagé que tout s’arrange que je
m’endormis.
Je me réveillai je ne sais combien de temps plus
tard, la bouche ouverte, de la bave dégoulinant sur le menton. Je
passai rapidement la main afin d’effacer cet affront à la distinction
et regardai autour de moi avec un œil neuf. Très rapidement, je fus
capable de déterminer la cause de mon réveil. Nous allions à une telle
vitesse qu’à l’extérieur, les étincelles formaient le seul paysage.
C’est sans doute ce crépitement lumineux qui m’a tiré du sommeil. En
revanche, je retrouvai les passagers tels que je les avais quittés :
immobiles et silencieux, le regard dirigé vers le dehors. Au moins,
cette fois-ci, ils ont du spectacle. Je me sentais d’humeur joviale :
j’avais beau être à bord d’un train pour les morts, je savais que
j’allais m’en sortir, aussi je profitai pleinement de cette situation
exceptionnelle. Au bout d’un moment, je me rendis compte que j’avais la
vessie pleine et le ventre vide. Je me levai et parcourus le wagon à la
recherche de solution pour ces deux problèmes. La visite des toilettes
terminée, la deuxième partie de ma mission commença. Elle fut plus
difficile. Ne sachant à qui m’adresser, je retournai à la cabine du
contrôleur. J’avais du mal à me déplacer à cause de la vitesse de la
rame. Et puis, plus j’y pensai, plus la faim se faisait sentir. Mon
estomac vide gargouillait impitoyablement. Je n’imaginai même pas
regarder ma montre pour savoir combien de temps s’était écoulé depuis
la dernière fois que j’avais mangé. J’étais certain qu’ici, le temps
faisait n’importe quoi. Je toquai à la porte du mon guide. Il m’ouvrit.
Comme les passagers, il n’avait pas changé d’un iota.
- Un
problème ? demanda-t-il.
- Oui, excusez-moi, où pourrais-je
trouver à manger ?
- Ah. De la nourriture. C’est vrai.
Il
parut réfléchir à mon souci avec le plus grand sérieux.
- Euh,
bien, je vais voir si nous avons encore un stock de secours.
Il
farfouilla dans toute sa cabine et trouva enfin, au bout d’une dizaine
de minutes, une boîte de conserve.
- Ca vous va ?
Oui.
C’était du thon en boîte. Je n’osai pas regarder la date de péremption.
Je dévorai le contenu en évitant de mettre de l’huile partout,
m’essuyai les mains.
- C’est bon ?
- Je crois. Merci
beaucoup.
J’avais encore très faim mais je me sentais un peu
malade, je préférai m’arrêter là.
Le reste du voyage se
passa plus ou moins rapidement et plus ou moins péniblement, j’avais
appris à m’y faire et la faim comme le mal de tête ne furent que des
voyageurs supplémentaires. Quitter l’orbite terrestre m’avait fait
vomir le peu que j’avais dans l’estomac. En arrivant à destination,
j’avais du mal à tenir sur mes jambes, j’étais tout flagada, le cerveau
avec une consistance de flan tremblotant. Le contrôleur resta avec moi,
me confia à un autre type en uniforme, au teint beaucoup plus rougeaud
qui me conduit dans une petite salle loin de l’effervescence de
l’arrivée des morts. Ceux-ci passaient à côté de moi sans me voir, se
dirigeant vers les tables d’enregistrement au bout du quai. Il y en
avait une foule. Je parvenais à distinguer le plafond de la gare mais
impossible de déterminer le nombre de voies. Un millier peut être.
J’avais très mal à la tête.
- Vous avez de la famille ?<br
/>Etait-il possible que je me sois assoupi ? J’étais assis face à
l’inconnu que le contrôleur m’a présenté tout à l’heure. Il y avait sur
la table des tas de papiers.
- Vous voulez de l’eau peut être
?
J’hochai la tête, ravi de pouvoir clarifier la situation avec un
peu de fraîcheur liquide.
- Une femme et quatre enfants,
répondis-je avec réticence.
Je ne savais pas trop
bien
ce qu’allait faire ma famille dans toute cette histoire. Ils n’allaient
pas quand même les faire venir aussi ?
- Ah, oui, c’est
fâcheux…
- Pourquoi ? demandai-je, étonné.
- Eh bien, on ne
peut pas vous faire disparaître comme ça de la surface de la Terre, ça
va faire des remous, et puis la Haute Instance des Morts va encore nous
tomber dessus. Ils détestent les erreurs ! Que voulez-vous. C’est à
cause de la Mort. Des fois, elle chasse les gens au hasard. C’était
sans doute votre cas. Elle a un travail très difficile. Des fois, elle
a besoin de décompresser, mais il se trouve que vous étiez sur son
chemin. Alors elle vous a poussé jusqu’au train et… voilà.
- Non…
c’est vrai ?
Voilà qui était épatant. Je me surpris à étouffer un
rire. C’était tellement invraisemblable cette situation ! Une erreur
!
- C’est vrai et c’est bien embêtant. Voyez-vous, je dois remplir
toute cette paperasse, ça me prend beaucoup de temps. On doit
réorganiser le lien entre la mort et vous, sinon vous ne pourrez pas
mourir quand elle viendra vous chercher pour de vrai.
- Ah ? Bien,
faites comme bon vous semble, si je puis vous aider…
Sur ce, le
type me posa un nombre incalculable de questions toutes plus saugrenues
les unes que les autres. Elle me parurent bien inutiles et la liste me
parut d’autant plus longue que j’étais exténué. Quand enfin le monsieur
avait terminé, il me pria de bien vouloir patienter dans la chambre à
côté. Je ne me le fis pas répéter deux fois et m’effondrai sur le
premier lit venu.
Une ou deux heures plus tard (enfin,
j’inventais ces tranches horaires pour essayer de ne pas me perdre
totalement dans le flux temporel), on me réveilla. Je n’avais pas très
bien dormi mais je fus ravi d’apprendre qu’on allait de ce pas me
ramener dans le monde des vivants, et même, luxe suprême, dans ma
ville. C’était le contrôleur qui allait me conduire. Il avait reçu une
autorisation exceptionnelle parce que normalement, les contrôleurs
n’ont pas le droit d’escorter les étrangers (c’était comme ça qu’ils
m’appelaient ici). On me proposa de nouveau de l’eau que j’acceptai
avec grand plaisir tout en regrettant de ne pas avoir quelque chose de
plus solide pour me remplir la panse. Nous partîmes quelques temps plus
tard.
Le voyage du retour me parut relativement rapide. Nous
flottions dans l’espace, je n’y comprenais rien. Les étoiles autour de
nous brillaient, il faisait un froid terrible et le silence était
épais. Le contrôleur ne parla presque pas, si ce n’est pour m’indiquer
que nous allions bientôt arriver. Je n’étais pas mécontent de retrouver
ma bonne vieille atmosphère. Je pris une grande inspiration, fermai les
yeux, et me retrouvai sur un trottoir, en face du centre commercial.
C’était incroyable. Je n’en revenais pas. Le contrôleur me serra la
main et je sentis la marque de la mort sur sa paume.
- Voilà, vous
êtes de retour parmi les vivants.
- Merci beaucoup, vous êtes
formidable, dis-je avec sincérité.
- De rien, et faites attention
la prochaine fois !
J’acquiesçai avec un petit pincement au cœur.
Il avait disparu à l’angle de la rue. Puis je me fis la réflexion que
je le reverrai sans doute. Cette idée me réjouis.
Il
pleuvait beaucoup, l’endroit était désert. J’étais encore loin de chez
moi et j’étais trop fatigué pour faire route à pied. Je n’avais pas non
plus envie de dégouliner dans la maison. Déjà que je me ferai engueuler
pour ma longue absence sans nouvelles ! Autant ne pas aggraver mon cas.
Aussi, je fis signe au premier taxi venu. Il s’arrêta à ma hauteur. Je
montai à l’arrière et lançai :
- 115 rue de Bonavis.
- Mais
monsieur, s’exclama le chauffeur non sans humour, c’est un taxi pour
les morts !
En claquant la portière, je me mis à rire.