Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

17 février 2020 à 01:08:20

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Auteur Sujet: Rêvons  (Lu 657 fois)

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Rêvons
« le: 07 janvier 2011 à 21:22:32 »
En des temps reculés, peu de temps après le début, le tonnelier, qui n'était pas encore le gardien du puits des géants tel qu'il a été décrit par un obscur auteur de langue latine, en fidèle descendant du patriarche, avait dit : « je veux une ville », et ses hommes avaient bâti une ville. Il avait ensuite ajouté : « dans cette ville, je veux une tour. Construisez-moi une tour au centre de ma ville».

Si l'on peut s'exprimer ainsi, après une lecture des faits, un doute s'inscrit dans l'esprit et s'installe pour une durée, malheureusement ou pas, inconnue : il est fait mention sans autre forme de procès (pour l'instant) de la mort du misérable, sans adjectif aucun, rien, alors que se trouve là l'élément essentiel (sans mort, chercher le responsable d'une mort inexistante n'aurait en effet pas beaucoup de sens, soyez en convaincus, si vous ne l'êtes pas, essayez donc, si toujours pas, c'est bien, il faut douter de tout, même de soi-même).

A quoi joue-t-il ?

Dans ses souvenirs, ce n'était d'ailleurs pas un paysage extraordinaire que la campagne ivre s'étalant sous ses yeux. Quelques arbres essentiels, pas même verts encore, clairsemés, agrémentant quelque peu les vastes indéfinissables cultures alentours. Un chemin de terre à l'abandon, tout de même assez large pour que l'on puisse y faire sonner un glas serpente  entre les maigres buttes de ce pays plat, bordé d'arbustes et miscellanées plus sombres, ces derniers ne daignant pas même parfois atteindre hauteur de taille d'homme. Cependant, si l'on n'embrase plus cette scène du regard, si l'on ne cherche plus à percevoir une quelconque dimension poétique à cette vue, en d'autres mots si le regard ne s'attarde non pas sur l'ensemble mais sur le particulier, l'on peut, en arrière-plan sans joie, au loin, percevoir une silhouette plus sombre. En s'y concentrant, l'œil peut encore y discerner d'autres détails et les yeux cléments s'ouvrent sur du bleu: çà et là, une ombre un peu plus haute que les autres, un mur, une tour, un château. Il est, gris, sale, décrépi, tenace, bondé de monde, d'une foule décatie qui chute ostensiblement et qui lui ressemble.

Il revient.

Au mépris de son illustre sibyllin aïeul, il avait continué « Qu'elle dépasse cette montagne, là-bas, cette colline, ce tas de Terre qui n'aurait mérité que d'être emporté par la pluie». Depuis la tour, on surplombait à présent les monts. Mais celui qui était alors le plus puissant guerrier de ces vastes déserts ruisselants ne portait point son nom par hasard : « une tour si haute que le ciel pâlira en la contemplant, là-haut », et ses hommes dégingandés avaient érigé une tour, une tour si haute que le ciel dévastateur palissait en la voyant au loin, au-dessus de lui. Lui, qui voit des lunes pâles, cependant, sans doute encore en chasse de quelque insecte, avait cessé de parler, et cet interlude permit au ciel de préparer sa riposte. Mais là c'est un chat qui s'avance à pas de loup. Le premier ne l'a pas découragé et il sursoit.

Hardi, il se prépare à en franchir le seuil laudateur et à braver la sordide obscurité qui règne déjà dans le couloir d'entrée, quand il est surpris par des pas dans la lignée derrière lui, et, en se retournant, le jour se lève, il voit approcher une frêle silhouette d'un vieillard haineux, avançant du mieux qu'il peut, tout en agitant les bras, maigres bras. Le second à tâché de le convaincre par mondanité et envie de tout.

Anonyme V, car sa modestie naturelle lui a permis de nous convaincre de l'appeler sous ce pseudonyme connu de tous, rejeta cependant cette idée, se barricade, riposte d'un soupir. Il n'était nullement question de château peu amène par ici. Et pourtant, comme souvent dans ces cas-là où l'on se demande s'il est plus simple d'oublier ou de souvenir, toutes ses tentatives pour échapper à une digression somme toute inutile, tout le ramenait à cet assemblage de parpaings gris, fonçant davantage sa couleur naturelle.

C'est profitable.

Regardant alors par la fenêtre qui s'accumule vergogneusement, par ses vitres polies éclairées, la toile de son regard se déplace, plus loin, il contemple le soleil et si quelqu'un le voit, il ne peut faire autrement que de  jurer que le surhomme dépasse l'astre en brillance et éclaire l'étoile de sa grandeur. Il flamboie t et son crâne luit – il rayonne dans son agonie blanche.

On ne peut plus rien demander.

Après quelques minutes de contemplation, de lucidité, il s'apprête à reprendre sa route parmi ses aïeux, à se replonger dans son quotidien, si courroucé par ce qu'il avait envisagé, imaginé, rêvé.
Quand l'orage se déclenche, si subit, il ne se situe qu'à quelques pas seulement d'une entrée, bien plus petite que celle qu'il avait failli franchir il y a si longtemps, n'a pas le loisir d'hésiter, et rapidement se retrouve dans un corridor rond ridiculement étroit qui a au moins l'avantage de le protéger des effroyables chutes d'eau. Il ne peut pas reprendre la route par instinct. Est-ce plus mal ainsi ? Non, il continue donc, ironie. Ce n'est pas le château qui arrive, ce ne sont plus les ruines du calice à genoux.

Surpris, car il existe quelque part une vue délaissée, il s'arrête et attend que le nouvel arrivant adéquat se présente : cet homme à la barbiche grise, cet individu si empressé, n'est autre que le gardien –encore qu'il n'y a pas en ce moment grand-chose à garder- des lieux, et –aussi bien qu'il le peut-, si heureux semble-t-il d'enfin trouver une oreille attentive, un interlocuteur, entreprend de tout lui conter, de lui expliquer. Dans ses pensées, il revoit encore les fondations de la croix de pierre un peu plus loin, l'inscription qu'elle porte, se satisfait des explications du vieil homme et continue. Il marche dessus, sur la veste de l'hiver.

Mais ce n'est pas lui.

Le mur est, en effet, composé de rochers et de dents cassées, blanches, puis grises, puis tachetées, en montant vers le plafond. Avec un trou au milieu, d'où il peut voir la lande alentour surannée et un chat inquiet.

Je découvre.

Le chat, lui, ne voit  pas l'homme au tonneau musardant, ne parle pas non plus. Il se contemple aussi, sous les herbes, ne sent pas les différentes présences qui approchent.

Anonyme V à l'œil torve se souvient du vieil homme avec dédain, maintenant, il l'a déjà vu la dernière fois. En fouillant sa poche avec alacrité, il retrouve d'ailleurs sa rectangulaire carte, blanche, homme âgé des ruines qu'il relit négligemment avant de la jeter au gré du vent. Le chat la saisit mais lui aussi bien vite la délaisse. De nos jours, peu s'y intéressent d'ailleurs. Elle s'envole un peu plus loin, disparaît confondue par le blanc du ciel, gambade. Alors il part.

Plus rien.

Peu attentif à son ivresse, l'homme à barbiche continue à être mort et observe son reflet dans la pente de la montagne, sur sa tête joueuse, six énormes clous sur sa face avant, semble hésiter, puis se retourne pour nous faire face et nous appelle. Nous lui répondons, tout d'abord par politesse, bien sûr, puis plus posément, parce qu'il a visiblement crû que tous ceux qui l'entourent l'acclamaient, alors qu'ils ne font que le renier. Avalant apparition et vie, sentant sa saisie.

Anonyme V s'assit derechef sur une malle brune, devant une fausse table grise (par-dessus laquelle il avait posé une vitre pour éviter de ne trop la salir entre les éventuels rares lavages effectués sous les injonctions des restes de bonne conscience qu'il lui restait). Au loin, l'eau se retire lentement, mais assez vite pour que tous les mornes arrivants immortels ne puissent y parvenir, l'homme au tonneau en tête, lui qui a maintenant dévalé à corps perdu tout ce qu'il lui restait. La barbiche tente de le convaincre comme il est parvenu à le faire pour nous, mais il hésite au vu des conditions dont il serait victime, balayé par le vent, lavé par le soleil, tumultueux  temporairement.
Certains soirs, il ferme les yeux et il s'amuse.

Ting ! N'oubliez-pas ce bruit qui se rapproche mais ne rétrécit plus. Au contraire, ce sont les buissons qui se concentrent pour laisser place aux bâtisseurs et leurs objurgations. Aux porteurs qui sont tristes parce qu'ils furent jadis les premiers découvreurs de ce lieu. Ils suivent désormais, définitivement. Nul doute qu'il va durer encore quelque temps. Il est pourtant lui aussi absorbé par la nuit et la sérénité. Tant pis, il continue son chemin, droit devant lui.

C'est d'abord sous la forme de cette lanterne qu'on le retrouve, puis sous celle, courageusement, d'un instant d'une dépouille éparse de froid qui se nourrit de ce déferlement et dont rien ne saurait gâcher le plaisir, flottant dans son espace. De moins en moins il perçoit comme lui-même et de plus en plus pour lui-même. Je m'approche.


Ailleurs, aveugle de lui-même et aux jérémiades dans une vaste pièce aux larges fenêtres d'espoir, le grand savant et visionnaire marche incessamment d'est en ouest et d'ouest en est en contemplant les immenses dalles du sol que parcourent ses petits souliers de couleur joyeuse. Il vient peut être de songer pour une énième fois au récit du chapitre onze qu'un autre aimait, et en tout cas de plus en plus se laisse-t-il convaincre que si ces gens-là aux noms et coutumes si étranges ont réussi, ne serait-ce que pour une journée à s'éveiller parmi les moignons, lui, fier homme de science, reconnu de tous, sensation étrange, véritable génie des temps modernes, comme on aime à le décrire, et comme il est communément appelé, peut sans peine dresser des plans d'une nouvelle construction palingénésique, plus grande encore, plus majestueuse, et –c'est là qu'est l'argument le convainquant le plus- davantage solide, le monde nouveau étant débarrassé des contraintes quelconques, et donc du ciel punissant l'intrépide. L'eau déferle, intrépide, vacillante, et voit.

De retour.

 


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