Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

03 juin 2020 à 22:12:23
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Auteur Sujet: Le virus vagabond  (Lu 237 fois)

Hors ligne Agapanthe

  • Tabellion
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Le virus vagabond
« le: 09 avril 2020 à 13:39:43 »
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I


Ça commence par une toux et des maux de gorge. La diarrhée suit parfois, la fatigue et la fièvre déclarent la lutte contre les virions, ces boulettes voraces qui dévorent l’organisme et rongent les poumons. Les malades crachotent du soir au matin et, quand le souffle vient à manquer, vont obligeamment mourir quelque part, dans un coin d’hôpital, ou au bout d’une impasse grise. On entendit tousser dans l’escalier. C’était une toux sèche et forte, venant du fond de la cage thoracique, dont l’écho rendait compte de l’état de décomposition pulmonaire de la voisine du troisième.

« Vilaine toux ! », dit Eugène en se grattant le menton.

Coralie ne dit rien, occupée à ses gambas. Le confinement, imposé depuis un mois offrait l’avantage du temps aux classes supérieures. Pour les autres, il fallait travailler pour assurer le fonctionnement de la société, c’est-à-dire le ravitaillement des épiceries et la vie des hôpitaux. Le temps, disait le bon David à Lucien, avant la perte de ses illusions, est le seul capital des gens qui n’ont que leur intelligence pour fortune ; et pour tous ceux qui n’ont pas d’intelligence, le don inespéré de temps que l’épidémie leur accorde est une effroyable malédiction. Eugène était inquiet.

 « Combien de temps encore ? »  s’agaçait-il en tapotant sur la table. 

Une flamme bleue embrassa les crevettes dodues. La déflagration surprit Coralie qui fit un pas en arrière, et le whisky embauma la pièce. Eugène alluma la télévision et dressa la table pour le dîner. Il était las de ce rituel morbide, las de se remplir le ventre au rythme des morts et des malades. Dehors, les corneilles babillent en attendant que les pigeons filent: à chacun son heure. Eugène et Coralie ne se disaient plus rien, ou seulement l’essentiel, c’est-à-dire très peu. Ils attendaient la nuit avec impatience et le sommeil avec ennui. Le lit, autrefois sanctuaire occulte, était dépossédé de ses glorieuses vertus, et rendu à sa fonction primaire, comme le triste lieu où les rêves meurent. Coralie était partie après cinq semaines, sans un bruit, ni aucune contestation, alors Eugène était resté seul.

Bien avant le soleil, il se leva et but un café en regardant les bourgeons des rosiers. La nuit claire fit éclore dans son esprit des imaginations. Les âmes sensibles connaissent ces éclairs et les soumettent à l’idée ; les âmes étroites s’en émerveillent et s’éblouissent. Eugène se laissa submerger par ses pensées et s’y abandonna comme un enfant dans un rouleau. Il sentit le sang frémir dans ses veines et sa peau se couvrir d’une chape électrique, son esprit s’illumina et les couleurs cuites de ses yeux illuminèrent la nuit de Paris. Poussé par la mystérieuse énergie de cette aube fine, échappée de l’obscurité, Eugène se vit ailleurs, dans un lit d’espoir, le long d’une rivière noire, à la surface de laquelle les reflets sont impossibles, les illusions bannies, et où le corps est souple. Le dos repose sur un lit de feuilles délicates, vertes et rosées, les yeux fixent un soleil qui brille et ne brûle pas, fardé d’une brume azurée. Eugène sentit un souffle sur son cou et la plénitude dans son cœur. A mesure que s’affolait la chimère, une forme enchantée se détacha du ciel et tomba doucement vers le balcon. Les mains tendues, il recueillit une mystérieuse poudre blanche qu’il porta à ses lèvres. Soudain, un hululement perça la nuit, et Eugène vit une chouette blanche passer devant lui, puis, hululant toujours, s’envoler d’un battement d’ailes majestueux au-dessus des immeubles. Il sut alors, avec la certitude des prophètes, qu’une terre bénie était au nord. Une nuit au balcon suffit à inoculer la fièvre de l’exil.

La durée du confinement était inconnue, et l’obéissance au gouvernement n’avait pas plus de sens qu’une pénurie, bien réelle pourtant, de noix de cajou. Eugène était enivré par la résolution de son départ, et sa passion le rendait fébrile, exalté, avec les cheveux dressés sur la tête et de la bave aux commissures. Il lut quelque part que plus de la moitié de la population mondiale était contaminée, et ce fut une nouvelle confirmation de la nécessité de l’aventure. Il essayait d’ignorer la voix de Coralie, enracinée dans son esprit, le mettant en garde et le moquant, prévoyant la fin de son périple par une racine farouche ou une baie empoisonnée. Ce n’était pas la transgression qui séduisait Eugène, mais la liberté, et le courage qui appartenait aux hommes agissant, et qui était alors réservé au personnel médical pour qui il n’avait qu’un vague mépris, doublé d’une franche jalousie : ne faisaient-ils pas strictement leur devoir ? Son devoir, il l’inventerait, et c’est à la force de cette détermination qu’il ne trouva pas le sommeil la nuit de son départ. Il rêvait à la route et aux forêts qui l’attendaient, aux rencontres et aux menaces qui le guettaient, et surtout, il pensait à la chouette blanche qui lui indiquerait le chemin. Quand son réveil sonna, à cinq heures, il avait déjà imaginé toutes les traversées possibles de Paris.

Les sangles de son sac-à-dos ajustées, les lacets de ses chaussures serrés et les lunettes de soleil sur le nez, il rejoignit la rue de Crimée qui devait le mener jusqu’à la porte d’Aubervilliers, plus confidentielle que La Chapelle, et plus proche que celle de La Villette. Il se dirigea ensuite vers la route de Compiègne, silencieuse et déserte, si bien qu’une anxiété absente jusqu’alors se fraya un chemin jusqu’à l’esprit du voyageur qui, sans penser à faire demi-tour, sentit une goutte de sueur tiède rouler sur sa tempe. C’était un magnifique dimanche de printemps. Il croisa sur le chemin un abbé en habit liturgique, agrémenté d’un masque et de gants en latex, qui venait de célébrer la messe des Rameaux dans une église privée de ses fidèles, comme le pape à la basilique Saint-Pierre ; ainsi débuta la Semaine sainte pour Etienne qui progressait en pensant à l’Hosanna de Jérusalem, et rêvait à un triomphe semblable. « Bonjour, mon père », dit-il avec affectation et un hochement de tête. Ensuite, il marcha huit heures. Ses mollets commençaient à le faire souffrir à l’approche de la forêt domaniale d’Ermenonville, fameux havre et dernière demeure d’un paranoïaque notoire, attendant la mort, herborisant, se rappelant les enfants qui lui jetaient des cailloux, pleurant sans doute beaucoup, et, à la fin, ne faisant plus rien. A l’orée du bois, il se délecta de l’odeur âpre des hêtres, et, discrètement, disparut dans les fougères. La recherche d’un emplacement pour passer la nuit le réjouissait. Si fier d’être arrivé si vite à son objectif du jour, il fut assez imprudent pour siffler, une mauvaise habitude qui devait le perdre souvent. Le garde forestier, un vieil homme sévère, habilement situé au carrefour du sycomore, entendit les sifflements et, armé d’un bâton de houx, il se mit à la recherche de l’intrus qui troublait le calme bucolique de la forêt. Le garde, attentif aux règles et aux empreintes de pas, ne fut pas long à rejoindre Eugène qui enterrait une sardine dans la terre. A plus d’un mètre de distance, le garde lui asséna un coup de bâton sur la tête. Eugène ne se retourna pas.

«  Monsieur, la gendarmerie est en route, déclara le garde d’un ton solennel, je vous conseille de déguerpir avant leur arrivée. »

Le masque chirurgical étouffa la voix rauque du vieil homme qui faisait toujours face au dos d’Eugène. Celui-ci se retourna enfin, livide, et baissa les yeux. Il reconnut dans la figure du garde une autorité forte garantie par de profondes rides au front, et ne trouva rien à répondre. Il quitta Ermenonville en silence, l’air défait, et trouva un emplacement près de la route de Nanteuil, dissimulé derrière deux chênes immenses qui devaient lui assurer la discrétion requise. Il se glissa dans son sac de couchage, consolé et fourbu, puis s’endormit. Il fut réveillé par les ambulances et les convois de gendarmerie qui, régulièrement, passaient sur la route, sirènes hurlantes, et, chaque fois, il frissonnait de terreur en imaginant qu’on le trouvât là, au milieu du terrain herbeux, nu comme un ver dans sa terre, vulnérable. Il sentait encore trop l’air de Paris, cette infâme boursouflure, finalement moins nocive qu’on le disait, moins que le virus qui transforme le poumon en charogne; et il pensait à son père, et sa douloureuse supplique du marin, à l’iris terni par le sel, guettant la promesse d’un feu de cheminée ou d’un baiser ardent. Le père d’Eugène habitait la longère de Kerlédan, à quelques mètres du menhir Jeanne, au centre d’une des îles du Ponant. Eugène se souvint du coquillier de son père qui revenait au port, suivi des pas des enfants, impatients d’écouter les légendes du vieux pêcheur ; lui les connaissait toutes, les avait entendues avant eux. « Faites un cercle autour de moi », leur disait-il en fendant l’air de ses bras. Il murmurait alors avoir vu les fantômes des sorcières de Borgroix envoyées des druides, qui changèrent le fils du barde et son amante bergère en pierres. Il répétait ses doux échanges avec les fées de la lande et décrivait les apparitions musicales d’une étrange cavalière, nue et seule au galop, au-dessus des dunes d’Anterre, au coucher du soleil. Un matin, Eugène ne se réveilla pas pour saluer son père sur le port. Le coquillier trempait sur l’Iroise quand, surgissant de la brume, l’Enfer aux flancs battus par les lames, Ar Men, somptueux granit élancé au-dessus des eaux, se détacha de la houle homicide. Voilà l’histoire bien connue, celle du marin noyé et des écumes grises qui pastichent les larmes des naufragés. Il y a des hommes qui prennent la mer comme on prend la fuite, comme on fuit sa vie ; il se raconte encore les variations de cette fuite : du petit alcoolique mondain au drogué esthète, du révolutionnaire de jardin au plombier désabusé, et surtout celle des artistes, auréolés de la gloire de l’imagination, rejetés par le monde qui les dégoûte parfois, reconnaissables à la rigole de sang frais qui les précède et révèle leur avanie. Qu’on goûte ou non à la mer, on s’enfuit toujours, vers Paris ou le nord, et Eugène, entre les deux, divague et sommeille.


II


   Les routes de France étaient embellies par la pandémie. Les pieds durcis par les pistes asphaltées, Eugène progressait vers le nord, satisfait, il avait l’impression d’échapper à la dégénérescence morale des hommes confinés. La malice avait remplacé le fiel, et il voyait les parisiens comme de viles créatures, soumises et résignées ; lui au contraire, dans son récit, était un preux dissident. Ces pensées accompagnaient si bien Eugène qu’il finit par s’enorgueillir de la situation en laissant Amiens derrière lui. La civilisation lui sembla salope et produit de la vanité de quelques fats coryphées ; quelques jours sans contact humain suffirent à faire germer ces idées. La nature bourgeonnait son ego avec la force de Sothis. Eugène se nourrissait de pissenlits et de pâquerettes, d’orties et de pimprenelles, et buvait avec de troubles délices les eaux des ruisseaux. Attentif à distinguer un cerfeuil des bois d’une grande ciguë, le jeune botaniste n’entendit pas les bruits de pas qui se rapprochaient de lui.

« Attaque ! », fit une voix derrière lui.

Eugène se retourna en sursautant et n’eut pas le temps d’éviter le sanglier qui le heurta. Il fit un vol plané de quatre mètres et roula dans un buisson de ronces en gémissant. Heureusement, la bête n’avait pas pris d’élan, et Eugène retrouva ses esprits après quelques minutes. Le sanglier, pour le soulever, l’avait chargé au niveau des jambes, et la voltige lui causa une nausée qui le fit rendre une mixture verte dans la boue. Il essaya de se relever et parvint à s’écorcher sur les épines de ronces ; il perdit connaissance une deuxième fois en regardant le sang couler de ses plaies profondes. Les étoiles scintillaient quand il ouvrit les yeux, et le souvenir turbulent du sanglier se mélangea à celui de la voix qui avait ordonné la charge, claire et familière, alors Eugène fut pris d’un rire nerveux, et bientôt des larmes nettoyèrent ses joues crasseuses.

Le chemin vers Calais ne fut pas sans peines, mais après huit jours de marche, et deux autres mésaventures animalières, Eugène arriva. Il connaissait Calais pour y être allé pêcher au large de Griz-Nez, où il aimait relever les casiers et saisir les tourteaux par les pattes arrière. Eugène avait maigri et ses traits s’étaient creusés au contact de la nature. Il n’avait pas prévu cette hostilité, et il persistait à croire en une bonté archaïque, malgré une dizaine de tiques qui sirotaient tranquillement son sang. Le port de Calais était désert, et il apprit en écoutant deux matelots ivres qu’une forme sévère du virus avait atteint le Président. Souffrant de démence, il clamait qu’on l’avait empoisonné et refusait de quitter l’Elysée, si bien qu’il fallût l’extraire de force du palais et le sangler à son lit d’hôpital avant de l’intuber et le plonger dans un coma artificiel. Eugène accueilli cette nouvelle avec indifférence, il haussa les épaules et leur demanda quand partait le prochain bateau pour l’Angleterre. Une heure plus tard, il était caché dans un container rempli de gels hydroalcooliques, et attendait qu’on le charge sur un cargo, conformément aux indications des marins. Ce voyage prenait des allures grotesques et pour la première fois, il se sentit un peu moins aventurier que vagabond. Traverser la frontière était un risque dont il ne mesurait pas la portée, et sans passeport, il était désormais un migrant, un clandestin. Ce nouveau statut ne l’inquiétait guère, mais ne l’excitait pas davantage, il restait accroché comme une huitre à son idée fixe: le nord. Cette semaine éprouvante se terminait dans un container humide et froid, où l’odeur d’ammoniac exhalait si fort qu’il ne pouvait plus respirer par le nez, et pourtant, non sans une admirable abnégation, il avait en lui la force insoupçonnée de continuer, et de mener à bien cette quête que d’aucuns jugeraient absurde, mais qui était alors, pour lui, le sens véritable, et même unique, de son existence. Eugène s’était transformé en un magnifique individualiste ; il fut délicatement cueilli à la frontière Britannique, au port de Douvres, alors qu’il sifflait un air bas-breton.
   
  « What are you doing here ? demanda l’agent de douanes, un type gras et joufflu dont les joues roses étaient dissimulées par un large masque blanc.
— Je fuis la France, je vais au nord.
— No, sir, you go back to your country. Now. »

Malgré les protestations, il fut menotté et renvoyé à Calais ; non pas au bar où il avait laissé les joyeux marins, mais dans une cellule de la police nationale de la ville portuaire, avec pour compagnie trois cafards de couleur bistre aux antennes recourbées, et de gros champignons mauves aux encoignures de la pièce. Eugène se sentit défaillir et tomba, la tête sur un nuisible, la tempe souillée par la blatte. Il fut réveillé par la fièvre. Il se sentit traversé par une onde glacée qui, de part en part, le déchirait de l’intérieur en lui causant d’insupportables brûlures. Il grelotta d’abord, puis trembla tout à fait et ses dents claquèrent si fort que la gardienne lui demanda de faire silence. En boule au sol, il tournait sur lui-même et ne dit rien, trop fier pour appeler à l’aide, et trop souffrant pour être digne ; ses cheveux étaient imprégnés de moisissure, il avait étalé le sang du cancrelat sur son visage blême et nappé de sueur. Le flux glacé reprenait, inlassablement, et parfois se confondait avec la sensation de la décharge électrique causée plus tôt par le taser de la police britannique. Les souffrances ne diminuaient pas et Eugène perdit la notion du temps, mais pas celle de l’espace, tant il heurtait régulièrement les barreaux de la cellule avec son corps, comme si en frétillant comme un poisson il ferait sortir de lui la fièvre qui le dévorait. A bout de force, il s’immobilisa. Son répit dura quelques heures, mais au portillon du sommeil, il fut saisi d’un délire névrotique qui raffina les souffrances cette crise infernale. Finalement, il s’assoupit, la poitrine entourée du cilice viral.

« On se réveille ! » Cria la gardienne d’une voix stridulante.

Eugène gémit et se brûla la rétine sur les néons. Il inspira profondément et se mit à genoux. Il ne pensait plus, et sa volonté, réduite à rien, le laissait dans un état d’aboulie pitoyable, avec les yeux qui roulent comme des billes et les oreilles qui sifflent. Cela ne suffit pas à attendrir les gardiens de la paix, habitués à peu de tendresse avec les indigents propagateurs du virus. Une policière, pourtant, en prenant son service au matin, le voyant dans cet état, eut un sursaut de tendresse pour Eugène. Elle lui apporta un verre d’eau tiède et un quignon de pain en cachette. « Merci », balbutia-t-il en relevant la tête. Elle sourit, et ses dents, blanches comme la banquise, rappelèrent à Eugène la chouette des neiges. Il but l’eau tiède et cessa de trembler ; la fièvre était tombée. Il crut entendre un hululement qui venait du fond de sa cellule. « Si vous ne savez pas où aller, attendez-moi au café de la méduse, j’y serai à 18 heures. », dit la policière en rougissant. Eugène, libéré dans l’après-midi, se rendit à la méduse en face du commissariat et demanda un plat de moules marinières.


III


Je retrouvai Eugène au café. Il était beau. Ses cheveux bruns, ondulés, cachaient ses yeux dont le regard fixe m’avait tant ému quand je le vis plus tôt, à genoux sur le ciment froid de la cellule. Il me regarda et ne dit rien quand je m’assis en face de lui. « Qui êtes-vous ? », me demanda-t-il ensuite, d’une voix trainante et douce qui me parut venir d’une autre époque. On nous dévisageait de l’autre côté de la salle. Deux hommes encapuchonnés, la bouche couverte par des masques en tissu aux motifs bariolés nous désignaient de leurs gros doigts verts. Le serveur, hésitant, s’approcha et nous demanda de nous couvrir les mains et le visage. Eugène éternua et je fus prise d’une quinte de toux ; alors nous partîmes en riant. Le charme de ce garçon me trouait l’âme. Il me raconta son périple, de Paris à Calais, et son rêve de retrouver la chouette au nord. Il me parlait de l’Ecosse et de ses îles quand je l’interrompis :

«  Vous savez, Eugène, dis-je tandis que nous marchions vers chez moi, si c’est un harfang que vous cherchez, vous devriez aller en Suède. »

De la fenêtre de ma chambre, on voit un rocher blanc et un rocher noir. Sur eux les vagues s’écrasent et soulèvent les barques. Au bout du quai, il y a un escalier qui ne mène nulle part, taillé dans la pierre. Eugène le regardait quand je lui pris la main. « Veux-tu un thé ? », il me dit oui, se brûla la langue me fit rire. Lui ne riait pas, ou peu, semblait très sérieux, trop peut-être, et cela me bouleversait.

«  Je ne connais pas la Suède, dit Eugène d’une voix basse, où irai-je ?
—   Tu iras à Fårö, lui répondis-je en serrant sa main, je préviendrai ma sœur qui t’accueillera le temps qu’il faudra. »

Je racontai à Eugène ce que je savais de la Suède et des îles de la Baltique. Plus je lui parlais, plus il me souriait, et bientôt je vis ses lèvres tendues, gris-roses. Je le pris dans mes bras et le sentis hoqueter. « Tu sais bien que je ne peux pas venir avec toi. », lui glissai-je à l’oreille. Il pleura sur mon épaule et je renforçai mon étreinte. Je déposai un baiser sur son front brûlant et le couchai dans mon lit, près de la fenêtre et de la mer. Il s’endormit sous mes yeux, comme un enfant, et je m’endormis à mon tour près de lui, sur le tapis où j’avais renversé mon thé.

Eugène dormait encore profondément quand je lui écrivis ce mot :

   « Mon cher frère,

Tu rejoindras Inger à sur l’île de Fårö où elle vit avec sa fille et son chien. Je la préviendrai de ton arrivée dès ce soir. Le café est fort, je crois que c’est ainsi que tu l’aimes. J’ai rêvé de nous cette nuit, et il faut que tu partes. Aujourd’hui, le nord te demande, et l’harfang des neiges aux yeux jaunes te guidera. Tu es beau, Eugène, et je t’aime. Sois sûr que chaque jour tu es au cœur des pensées de
                                                                                                                                                      Ta sœur. »

Je revins près d’Eugène une dernière fois pour déposer un baiser sur sa main. En claquant la porte, j’eus le pressentiment cruel que je ne le reverrai pas.




 


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