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02 juin 2020 à 23:51:31
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Auteur Sujet: La cour des miracles  (Lu 227 fois)

Hors ligne Georges Ioannitis

  • Aède
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La cour des miracles
« le: 29 mars 2020 à 14:47:48 »
La Cour des Miracles

 
J’aimerais vous conter une histoire… comme je n’observe aucune réticence parmi vous, je vais donc le faire, non sans vous remercier par avance pour l’attention que vous porterez à ce récit.

Dans une obscurité imprégnée d’aigres relents, abandonnant le cours de ses pensées nostalgiques pour suivre un instant celui de quelques matières indéfinies flottant à la surface de l‘écoulement d’un égout, un vieux rat se confondant à l’encoignure poisseuse d’un mur raconte parfois à ses ratons l’histoire de la Cour des Miracles.
Cette épopée glorieuse perdue dans un passé incertain ne cesse d’émerveiller ces petites choses, pas très propres ni agréables à regarder. Leurs petits yeux imbéciles pétillent soudain d’une vague lueur que l’on pourrait  qualifier d’étincelle de grâce, tant ils semblent en manquer, et  qui apporte, un court moment, à leur face disgracieuse un supplément d’âme qui la rend presque supportable. Je prononce distinctement le mot grâce,  afin d’éviter toute équivoque avec celui de crasse, car, s’il existe une certaine proximité phonétique entre ces deux vocables, il me semble que l’acception usuelle de l’un s’opposant radicalement à celle de l’autre, il serait bien fâcheux de se méprendre…

Chaque civilisation bricole son histoire avec de fausses gloires et de vrais fantasmes diversement  audacieux. Chez le rat, cette glorification du passé semble certes  insipide à nos yeux, mais apparaît toutefois assez gratifiante pour ne pas être le fruit d’une imagination trop optimiste. L’imposture vise bien sûr à compenser quelque sentiment d’infériorité, empruntant de la sorte au concept même de la mythologie. Mais vous verrez que cette mythologie-là ne casse pas trois pattes à un cul-de-jatte... ni à un canard, d'ailleurs. On sait qu’un tel stratagème tend à confondre une civilisation à son histoire, en sublimant par de belles images la vacuité du passé. En outre, le subterfuge adresse aux autres peuplades l’image de leur infériorité, et aux dieux qui les représentent l’assurance qu’ils ne valent pas un pet de lapin… Cette digression mériterait un débat qui nous mènerait, je le crains, bien au-delà de cette histoire de rats. Alors, revenons, si vous le voulez bien, à nos moutons, même s’il est question, ici, précisément de rongeurs et non de bêtes bêlantes et frisées.

Les rats cultivés (ils sont très peu nombreux, je vous assure) font remonter les faits que je m’apprête à vous narrer à des temps qu’ils appellent, pour se donner de l’importance, « ère post bubonique ». Cette période est, à l’imaginaire stérile de ces rongeurs malodorants, ce que serait au nôtre, beaucoup plus fécond, une ère post apocalyptique illustrée, grâce au génie de nos peintres, poètes et conteurs, par des détails passionnants émaillant brillamment des aventures épiques et exaltantes… vous me suivez, j’espère (mais pas de trop près, nous nous connaissons à peine).

Une grande épidémie bactérienne avait selon les rats mentionnés plus haut décimé la population humaine. Les rats ne se contentent pas d’être de notoires filous et de fieffés menteurs, ils seraient malheureusement très résistants aux cochonneries invisibles. Ainsi, dit la légende, ils s’étaient débrouillés pour contracter une maladie qui n’affectait pas leur organisme, mais jouait de vilains tours aux humains. La peau des représentants de l’espèce supérieure prenait une sombre apparence et l’on y voyait bourgeonner quelques pustules et furoncles fort disgracieux. Vous conviendrez que je n’ai pas tort de qualifier cela de vilain tour.

Pendant que l’humanité courait à sa perte et à l'hôpital, annonçant ainsi la fin de son règne, s’épanchant de diverses manières (ne nous attardons pas sur ces détails organiques qu’il serait malséant d’énumérer auprès d’un public non averti ou trop sensible), les rats, tapis dans l’ombre attendaient leur heure pour dominer le monde. Les plus mélomanes pour tuer le temps sifflotaient en sourdine un air guilleret. C’est du moins ce que raconte le vieux rat à ses petits ratons qui n’ont pas de raisons d’en douter, car les êtres dépourvus de discernement ne doutent jamais de rien, c’est en cela qu’on les reconnaît.

Aujourd’hui les surmulots des villes, des champs, des montagnes, des bords de mer, des forêts et que sais-je encore, ne portent plus de prénoms ou patronymes. On ne dit pas en parlant d’un gros rat velu et malodorant, « Heu… tiens dis donc, t’aurais pas vu ce vieil Albert ? ». Mais je remarque, incidemment, qu’on évoque très peu les rats en général et encore moins ce vieil Albert. Les rats dont il est question dans ce récit étaient assez fiers de leur position de rat, et pour l’honorer, ils portaient tous des noms commençant ou incluant la syllabe « ra ».
La ratitude, disaient leurs penseurs (ils étaient cependant peu nombreux), est un état d’esprit permanent qui honore le rat, il convient de l’affirmer constamment et dans les moindres détails.
Un de ces idéologues à la face de rat inquiétante, au ton péremptoire et très énervant déclarait à qui voulait l’entendre « Ratitude, au-dessus de tout ! » et comme il était d'origine germanique, ça donnait, lorsqu’il était très énervé : « Ratenland über alles » accompagné d'un léger filet de bave aux commissures des lèvres, et d'un mouvement incontrôlé de sa patte avant droite. Ça semblait très incongru, mais quelques amateurs y trouvaient un certain panache. Le rat teuton disait encore assez souvent « Aimons-nous les rats, les autres, mais détestons tous ceux qui n’ont pas une longue queue nue, de belles moustaches et qui ne sont pas pourvus naturellement d’un poil relativement court,». Ce slogan était beaucoup trop long à retenir, et les rats qui ont une très mauvaise mémoire se contentaient de répéter : « Ratten über alles ».
D’autres bestioles avaient en effet survécu à la grande épidémie mentionnée plus haut, elles étaient fort peu appréciées par ce tribun qui n’aimait d’ailleurs personne, à l’exception, peut-être d’une très jeune rate un peu dodue, au poil blond, qui n’avait pas inventé l’eau tiède mais lui portait aussi un grand intérêt.. Il portait quant à lui, une étrange moustache. Ça lui donnait un air inquiétant, surtout lorsqu'il faisait ses gros yeux fous. Cette petite fantaisie pileuse était pourtant très prisée par ses  contemporains. Il se nommait Radolf, mais sa petite ratonne l’appelait Radolfounet, Dolfounet, Founet, Né, ou ne l’appelait plus. Tout cela se déroulait dans leur intimité, car à quoi bon lui donner des petits sobriquets sympathiques s’il n’était pas là pour les entendre ?

Les régimes les plus cruels succédaient aux plus stupides, car les rats ne sont pas plus connus pour leur mansuétude que pour la sagacité de leur jugement. De nombreuses manifestions ratières rappelaient à tous combien il était agréable de se sentir rat, et important de le faire savoir. Chacun se remémorant telle ou telle situation passée se demandait si cette fois-là, il s'était montré assez rat et espérait bien qu'à la prochaine, il se le montrerait un peu plus. Cette propension tendant vers un idéal préconisé par les autorités ratiennes devint presque naturelle. Elle composait les bases d’une philosophie de la perfection, qui visait à établir sur Terre le règne d’êtres supérieurs. Levant énergiquement sa petite patte avant droite, Radolf appelait ce galimatias idéologique : ÜBER RATTEN.

L’existence des rats soulagée des humains suivait donc son cours et évoluait de diverses manières.
"Bon débar-rat !" criaient-ils, car nul ne se lassait de ce bon jeu de mots. Soustraits à la mauvaise humeur des hommes à leur égard, une relative sécurité offrait aux rats un champ de réflexion plus large que celui autrefois consacré au seul souci de se goinfrer en disant : « tiens c’est toujours ça qu’les z’aut’ y z’auront pas ! ». Sans préciser plus clairement qui étaient «  les z’aut’ ».
Leurs capacités intellectuelles quoique toujours restreintes s’étaient accrues trop brusquement pour ne pas engendrer de conséquence dans leur petite boite crânienne. Le nombre de céphalées qui s’en suivit atteignit un taux critique et il fallut une longue période d'adaptation pour que les choses rentrassent dans l’ordre.

Les rats commencèrent à emprunter aux déplorables habitudes des humains, mais cela n'avait pas de liens directs avec leurs maux de tête. La cupidité, le goût du pouvoir, un certain cynisme et un individualisme forcené apparurent  comme des vertus majeures, aux yeux de tous.
Les mêmes causes entraînant les mêmes effets, un fossé se creusa vite au sein de la société ratienne.. Les grands profiteurs profitaient toujours plus, accaparant la plus large partie des bénéfices du changement. Exclus et parias formèrent une classe nouvelle, brisant ainsi l’ancienne unité égalitariste anté-bubonique. Les laissés pour compte de cette révolution s’éloignaient lentement des règles et conventions protégeant les plus riches, et que ces derniers nommaient avec un brin d’humour : Civilisation.
On désigna ces improductifs récalcitrants par le terme de « rat-cailles ». On simplifia ensuite par racailles, car l’association du nom du rongeur avec celui d’un volatile insignifiant faisait quand même trop mauvais genre.

Cependant, des recherches historiques avaient permis à quelques rats de bibliothèques de découvrir que le premier nom donné à ce genre d’individus était « raculé ». Le mot trouvait, disaient-ils, son origine dans le patronyme d’un rat-mage fameux d’une époque lointaine. Il était dépourvu de plumage et de fromage, mais semblait bien le phénix des hôtes d’un secteur pourtant non boisé.
Il se nommait ‘Racul’, et avec un nom pareil, vous pensez bien que ses ennemis jaloux avaient eu vite fait de composer de mauvais jeux de mots injustes et  blessants. Non, Racul n'était, ni raclette, ni raclure, mais moitié sorcier, moitié apothicaire, et bien d'autres choses sans doute, dont la liste détaillée n’apporterait rien de profitable à  ce récit. Ne sommes-nous pas, tous, des êtres complexes qu’il serait difficile de résumer par deux termes, aussi différents soient-ils.
Racul confectionnait divers philtres et onguents et quelques médecines curatives ou préventives selon ses humeurs. Il prédisait aussi l’avenir, pour justifier son titre de mage, mais seulement le samedi entre 9 h et 11h.
Bien qu’assez coûteuses, ses  préparations faisaient des merveilles et leur renommée dépassaient largement les limites de son quartier. Elles faisaient repousser le poil, soulageaient les flatulences, parfumaient l’haleine, empruntant à des fragrances que les non-rats auraient jugées peu rat-goutantes, mais qui plaisaient bien aux bestioles des environs. Elles apportaient un peu de vigueur aux rat-bougris, trop souvent rat-ba joies, car on sait que le corps et l’esprit chez le rat comme chez d’autres créatures sont intimement liés. Ainsi, disait-on toujours : le rat est de la couleur de ses humeurs . Ce bel aphorisme aurait pu former un magnifique palindrome, si l’orthographe des mots qui le composent avait été compatible avec ce délicat exercice.

Racul avait un sens aigu de l’humour, mais aussi du commerce. Il avait affiché, au-dessus de la porte de sa vitrine un panneau sur lequel on pouvait lire : « RACUL SOIGNE LE MORAL & LES PUSTULES ». Il était apprécié de tous, et menait grand train. Sa fortune lui permettait d’entretenir une cour nombreuse de jeunes rats pas très recommandables, que d’autres, guère plus vertueux, nommaient « raculés »
Le rat-mage n’avait toujours pas de plumage, mais compensait cet oubli regrettable par un goût très précieux. Nous-mêmes, les hommes, avons tous au plus profond de notre âme cette part de féminité cachée qui peine trop souvent à éclore dans le monde de brutes qui nous entoure, comme le fragile bouton d’une rose sous un soleil trop ardent, ou tourmenté par les bourrasques d’un vent cruel et glacial… enfin, je voulais dire que le rat, en général, n’est pas réputé pour ses manières courtoises, voilà !.
Un jour qu’il s’ennuyait comme un rat mort, une idée saugrenue germa dans sa tête de rat. Racul décida de parfumer ses potions avec un soupçon d’essence de rose. Ce changement incongru dans la composition de ses produits mit la puce à l’oreille des autorités locales, qui, compte tenu de conditions d’hygiène déplorables en étaient déjà bien infestées. Elles jugèrent trop étrange une telle idée pour qu’elle ne fût pas inspirée par des mœurs contre nature. Racul fut arrêté et écroué pour atteinte olfactive aux bonnes mœurs et à l’ordre public.
L’innocente victime d’un monde sans grâce ni pitié tentait de se défendre (avec courtoisie cependant). Il criait au monde (mais pas trop fort) sa peine et sa douleur. Il apostrophait poliment ses juges, leur demandant, afin de se renseigner à toutes fins utiles :

– Mais heu... pourquoi tant de haine, je vous prie ?

– C’est l’règlement, lui répondaient les autres, invariablement.

Il fut brûlé le soir même pour éviter des frais d’hébergement., après un procès bâclé.
De nombreux rats qui avaient bénéficié des bons soins de Racul vinrent danser autour du barbecue expiatoire, le jour où il partit en fumée, car le rat s’il n’est pas reconnaissant, a toutefois le pied danseur.
La petite troupe qu’il entretenait, depuis ce soir funeste fut livrée à elle-même et aux pires exactions. Les raculés se regroupèrent en une  organisation de monte-en-l’air, tire-laine, coupeurs de bourse, forbans et malandrins de tous genres.
L’évocation même de leur nom inspirait la crainte. Il n’était pas rare d’entendre une maman rate horrifier son enfant en lui déclarant, la voix sinistre et le regard impénétrable: « si tu ne manges pas ta soupe, Raoul, je te vends aux raculés ». La menace était réelle et la sentence vite appliquée, mais n’allez pas croire que les mères ratonnes étaient sans cœur. Les temps étaient difficiles et leur marmaille trop nombreuse et bruyante, voilà tout !
Il convient, quoi qu’il en soit, de ne pas considérer les mœurs des rats du passé avec nos appréciations humanistes contemporaines. Les considérations affectives, les règles et les usages évoluent avec les époques. C’est ce que je me tue à expliquer à Madame Michard, ma gardienne d’immeuble qui réunit depuis des années des documents pour intenter un procès à la République italienne, parce que Jules César a envahi la Gaule en 52 avant Jésus-Christ .

Hormis les divers larcins qui arrondissaient leurs fins de mois, quelques raculés se livraient, pour survivre, à des subterfuges que la morale pourtant très laxiste du rat moyen réprouvait fermement. Ils avaient ajouté à leur talent de fripouille, l’art de la dissimulation et du déguisement. On les voyait errer dans les rues de quartiers mieux fréquentés, muets,aveugles, culs-de-jatte ou estropiés. La journée durant, ils rat-collaient le passant honnête, en tentant de lui faire pitié et les poches en même temps. Le soir venu, ils rejoignaient leur inconfortable ratière, et à l’abri des regards indiscrets recouvraient soudainement l’usage de la parole, de la vue, de leurs jambes, et leur mauvaise haleine.
Les mœurs grégaires de ces désagréables bestioles avaient circonscrit le plus grand nombre de ces indésirables rongeurs polyvalents  au centre de la ville. La valeur immobilière du quartier ayant fortement chuté, chaque jour de nouveaux raculés rat-pliquaient.
La rumeur de la double activité de nos raculés finit par se  répandre.  Ils étaient mi-faux infirmes, mi-raculés. C’est ainsi qu’on les appela les mi-raculés. Les traits d’union sont un peu comme les bons sentiments, avec le temps ils finissent par disparaître, et on finit par les nommer plus simplement miraculés (l’étymologie de certains mots peut surprendre parfois).
Pour savoir où nous posons les pieds, nous aimons mettre un nom sur un lieu. Les géographes qui sont plus cultivés que la moyenne et un peu pour faire les malins appellent ça des toponymes. « Mais quel est donc le toponyme de ce lieu étrange ? » c’est quand même plus joli à entendre que « C’est quoi le nom de ce bled pourri ? ». Après quelques altérations consécutives à l’évolution naturelle d’une langue vivante, leur quartier, pour les raisons longuement indiquées plus haut fut baptisé « La Cour des Miracles ». Les toponymes ont la couenne épaisse et celui-là persista jusqu’aux évènements narrés dans cette histoire.

Si l’on écarte un instant toutes les règles policées qui séparent un être distingué d’une brute épaisse, ce petit monde interlope était presque attachant.
Le soir, à la tombée de la nuit, sous l’œil complice d’une lune indulgente (car il faut l’être pour fricoter avec cette engeance), on croisait quelques personnages insolites, déambulant tels des ombres légères, dans la fraîcheur bienveillante d'un agréable début de soirée, jusques aux premières lueurs d’une aube enchanteresse offerte au mille promesses d’un petit matin calme (comme aurait susurré tendrement Marcel Proust).

Un certain Rasimodo traînait souvent dans les parages, il était raide dingue d'Esmée-ra-le-da, (dans le quartier on disait plus volontiers amou-rat-ché) ...
Esmée-ra-le-da ?… « Esmée », d’accord, « Ra » ça va de soi, mais pourquoi « le da » nul ne saurait le dire. Quoiqu’il en soit et parce qu’elle ne le savait pas elle-même, elle se faisait appeler « Ralda », un peu vulgaire, mais facile à retenir.
Nul n’avait jamais vu avant elle plus rat-fraichissante et rat-dieuse ratonne. La jolie rongeuse portait cette délicieuse moustache duveteuse qu’arborent souvent les femelles ibériques. Elle entretenait avec sa petite langue rose et la plus grande attention un poil brun très fourni et soyeux (le plus souvent en public). L’opération ne manquait pas d’attirer les rats les plus libidineux du coin.
Il y avait Ralbol, l’air toujours excédé, l’épaule basse et les yeux au ciel. Il était souvent accompagné de Raklur, un grand admirateur de Radolf qui ne lui remontait pas le moral, surtout depuis qu’il s’était confectionné la même étrange moustache que celle de son idole. Ramènetafrèze, un petit rat nerveux toujours prêt à en découdre encombrait lui aussi les lieux. Ramasbigorno, un rat de marée, breton, qui sentait bon le goémon déambulait dans le décor. Une mouette tournoyait toujours au-dessus de sa tête. Ravel, un musicien aux allures un peu précieuses, arborait un joli boléro rouge qui lui allait à merveille.  Quant à Radiretrecci, jeune florentin, il était délaissé par toutes les femelles du coin, pour insuffisance centimétrique. D’autres habitués des lieux complétaient cet aréopage de gredins et fripouilles.
 
Si Ralda était la reine du quartier, quelques jolies rates attiraient aussi l’attention. Sa plus sérieuse concurrente était Rameutlafoul, une jolie bavaroise qui éveillait l’enthousiasme des passants dans la rue. On croisait dans quelques caves humides Rapelmoiplutar, mystérieuse et inaccessible. Elle rêvait du grand amour et ne se donnait à personne. Radlamotte habillée trop court selon les critères de la décence et du bon goût fréquentait les mêmes lieux. Mais cet audacieux détail vestimentaire la rendait charnelle et provocante, pour le plaisir de tous.
Bien sûr, d’autres petites rates portaient secours à ces princesses de la nuit, car il fallait bien satisfaire les passions d’une multitude de jeunes rats vigoureux et exigeants.

Cette faune peu recommandable était dirigée par un certain Rastaman. Outre sa fonction de chef, il était importateur d’herbes exotiques dont l’usage était controversé. Son commerce ne se portait pas trop mal et il voulait en faire profiter la douce Ralda qu’était pas farouche pour deux ronds. Il lui demanda de devenir sa princesse des îles, mais les bains de mer ternissaient le poil soyeux de la friponne et elle dut décliner la proposition.

Les parents de Rasimodo étaient des ratons laveurs qui avaient fait fortune dans le nettoyage à sec. La vision du bébé, le jour de sa naissance, provoqua chez la mère une crise d’urticaire accompagnée de violentes convulsions et vomissements. La pauvre rate avait vu bien des choses désagréables dans sa vie, mais elle n’était pas préparée à une telle horreur. Elle comprit vite que son enfant n’avait pas été assemblé selon les règles de l’art et qu’il manquait sans doute quelques pièces, par-ci, par-là. Comme les deux parents n’étaient pas très bricoleurs, ils décidèrent, d’un commun accord, de déposer la chose imparfaite sur les marches d’une église assez fréquentée par les rats.
Le responsable des lieux, un certain Ramirez n’avait rien d’un volatile, mais il prit toutefois l’étrange assemblage de chair et de poils sous son aile.
L’enfant grandit vaille que vaille, mais très rapidement tout de même. Sa situation ne semblait pas s’améliorer. Lassé des remarques pas très sympathiques qu’il entendait au sujet de son protégé, Ramirez lui demanda d’aller voir au clocher si les grosses cloches ne prenaient pas trop la poussière.

– Tu verras bien, ça fait du bruit quand tu tapes dessus.

Malgré les légers dérangements qu’occasionnait sa présence, il faut dire qu’il s’était attaché à ses gros yeux globuleux (surtout le gauche). Sa bosse originale, pensait-il, devait porter chance. L’esprit candide et désintéressé de Rasimodo l’intriguait de surcroît car il était inhabituel chez les rats.
Notre rongeur sympathique prit son rôle très au sérieux, époussetant, grattant, lustrant et astiquant avec tant d’ardeur ses deux grosses cloches, qu’elles scintillaient, du lever au coucher du soleil, du haut de son clocher, au-dessus de la ville (je m'aperçois que dit comme cela, ça prend une tournure assez équivoque, je me relirai plus tard).

Le soir après le boulot, Rasimodo allait boire un coup à la Cour des Miracles où il avait ses entrées. En fin de semaine quelques membres éminents de la haute société ratière citadine aimaient s’encanailler en ces lieux mal famés. Ainsi un certain Raphébus y venait salir ses petites pattes, mais son intérêt pour l’endroit n’avait rien d’exotique ou transgressif. La superbe ratonne au poil soyeux, mentionnée et largement décrite plus haut justifiait à elle seule ses déplacements hebdomadaires.
La belle Ralda n’était pas très farouche et les élans du rat-vissant rongeur ne lui déplaisaient pas, mais, ne voulant pas passer pour une rat-colleuse elle ne se donna à lui qu’après quelques minutes de réflexion.
Raphébus était issu d’une riche famille qui avait fait fortune dans le chauffage industriel. Le nom du bellâtre rongeur avait été choisi par son père Rafistole, en hommage au dieu du chauffage chez les anciens Égyptiens, un certain Ra, (lui aussi), et d’un dénommé Phébus qui devait dégager aussi beaucoup de chaleur. Il se faisait aussi appeler Raplévoukij’essuie, pour sa passion prononcée pour les calembours et le séant des grands de ce monde, mais aussi Racho, Rachid et Jean-Paul.
La belle Ralda se voyait déjà reine du rat-diateur industriel, mais s’aperçut assez vite que l’animal en question était un peu rat-vagé de la tête, comme elle disait. Ce qui signifiait qu’il était en proie à certains troubles du comportement. Les symptômes les plus fréquents étaient des visions hallucinatoires et des difficultés cognitives qui l’excluaient durant une période parfois très longue du monde des autres rats.
À bien réfléchir, c’est sans doute ce qui expliquait les sobriquets étranges dont il s’affublait et qui traduisaient une personnalité multiple.
Elle s’en retourna voir Rasimodo, gardé sous le coude, lui qui n’en demandait pas tant, tellement il les appréciait (le gauche comme le droit).
Ils s’apprêtaient tous deux à vieillir ensemble, partageant la pension d’invalidité de Rasimodo, mais le prolongement de cette histoire n’eut pas le déroulement qui termine généralement un conte sans histoire (j’espère que vous me suivez toujours, mais gardez vos distances !)

Loin des villes et des champs, un évènement terrible (d’un point de vue ratologique) se préparait. Il allait sceller le destin de toute cette bande de rats disgracieux.
Il y avait très longtemps déjà, du temps de la grande catastrophe, un médecin provençal du nom de Pastorius Pastaga travaillait sur un remède pour soigner le fléau qui anéantissait les hommes. Il avait obtenu d’excellents résultats cliniques avec des essences aromatiques qu’il mélangeait à de l’esprit-de-vin. Des études épidémiologiques sérieuses autorisaient les plus grands  espoirs.
 Pour faire court et avec son accent inimitable, il avait nommé sa découverte le « Pastorius » qui devint ensuite par altération du langage « Pastus », puis « Pastis ».
 
La potion était efficace sur la souche bactérienne originelle et avait même un goût anisé assez plaisant. La population contaminée n’hésitait donc pas à se soigner. L’élixir abaissait considérablement le taux de mortalité et remontait concomitamment le moral. Une fois guéris, les survivants continuaient le traitement  (à titre préventif, sans doute).
On nomma la maladie que Pastaga réussit à soigner la « pastaguette ». Mais les malades, étaient rarement pris au sérieux lorsqu’ils annonçaient leur détresse à leurs proches :
— Woh, con, devineu, et bé, figureu toi queu j’ai chopé la pastaguetteu ! »

Comme ça ne faisait pas très peur, on essaya « pastagose », mais cela ne suffisait toujours pas, alors on trouva un terme savant plus approprié. C’était « Pestis » plus proche du nom du remède et aussi  parce qu’il signifiait « fléau » dans une langue ancienne et démodée. Tout en faisant plus sérieux, cela ne manqua pas d’ajouter une pointe d’humour à l’histoire, car il faut bien rire un peu.

La langue est le reflet d’une civilisation, mais cette lourde responsabilité ne l’empêche pas de vouloir rester pimpante et au goût du jour. « Pestis » nous offrit plus tard le mot « peste », qu’un certain Alexandre Yersin éradiquera, longtemps après, avec des moyens moins improvisés (qu’il lui soit rendu hommage).
Les hommes étaient donc atteints de la peste et plus précisément de la variété la moins agréable à regarder : La Peste Bubonique (je mets des majuscules partout, car cette affection n’avait pas l’air vraiment sympathique).

C’est ainsi que durant le déroulement de cette longue histoire, la race humaine avait pu survire, quelque part loin des rats, mais ceux-ci l’ignoraient. Cachés dans des régions froides et désolées, des hommes attendaient leur vengeance, non pas dans l’ombre, mais noyés dans la lumière frileuse de climats hostiles, car ils s’étaient réfugiés dans les zones les plus septentrionales du globe.

Ils revinrent peu à peu occuper les villes qu’ils avaient désertées. La reconquête fut aussi opiniâtre que la volonté de reprendre en main son destin était forte pour chacun. Les désagréables bestioles qui s'étaient accordé une trop grande liberté avec les règles de la bienséance et la hiérarchie des espèces furent exterminées. Les rares rats qui échappèrent aux massacres faisaient moins les malins désormais. Aucun d’entre eux n’avait ni les moyens techniques ni l’envie de renouveler l’expérience. Ils retournèrent à leur état anté-bubonique et ne représentèrent plus un réel danger pour l’homme. Ce sont ceux que l’on croise aujourd’hui avec mépris, ou surprise, mais sans crainte excessive.

Il va sans dire que l’idylle naissante de Ralda et Rasimodo en prit un sacré coup derrière les oreilles, elle ne survécut pas au grand nettoyage. Ils furent tous deux, victimes de la marche inexorable du progrès, éc-rat-bouillés, rat-tatinés dans les rouages implacables de l’immense et glorieuse mécanique que constitue la survie de notre espèce. Cependant, parfois la nuit, à l’endroit où s’élevait il y a fort longtemps la Cour des Miracles, on entend le pas léger de Ralda glissant sur le pavé, entremêlé aux glapissements étranges de Rasimodo… mais il faut tendre l’oreille.

 
 

Georges Ioannitis
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« Modifié: 31 mars 2020 à 18:08:47 par Georges Ioannitis »
Mieux vaut avoir raison seul que tort avec la foule

Hors ligne Lucie Granville

  • Tabellion
  • Messages: 52
Re : La cour des miracles
« Réponse #1 le: 30 mars 2020 à 12:21:04 »
Ton texte au style travaillé avec soin et sans temps mort est tellement drôle Georges ! Chaque subtilité est fignolée dans le moindre détail, dès le titre... L'utilisation de tous ces mots construits autour de " rat" est géniale. Ceux- ci s'enchaînent avec un humour subtil qui me plait bien, tout en "rat-contant" une histoire hilarante (et dramatique, pour les rats…). L’usage du zeugme (mot un peu barbare…), procédé que tu manies à la perfection, produit chaque fois un effet très comique. Tu nous régales d’allusions historiques, économiques, sociales, littéraires, mais aussi de digressions et associations farfelues, et de quelques explications agréablement tirées par les cheveux. Chaque passage pourrait être souligné pour son humour, la naissance de Rasimodo au milieu de tels parents (entre autres) est un pur moment de bonheur. La galerie de personnages est riche et inattendue, y compris ceux empruntés à L'Histoire, ou à "Notre Dame de Paris" et sa " cour des miracles"…Victor Hugo ne t'en aurait pas voulu, c'est sûr, tu passes d'un style à l'autre avec un tel talent… Et quelle imagination ! Lucie. 
« Modifié: 30 mars 2020 à 12:22:38 par Lucie Granville »

 


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