Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

26 mai 2020 à 15:26:01
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateurs: Aube, Miromensil, Chapart, Claudius) » La prière de la chamane blanche.

Auteur Sujet: La prière de la chamane blanche.  (Lu 462 fois)

Hors ligne Moyen Moyen

  • Grand Encrier Cosmique
  • **
  • Messages: 1 153
  • Appelez-moi Moy
    • Expericulum
La prière de la chamane blanche.
« le: 04 février 2020 à 23:20:11 »
Bonjour à tous,

Un petit texte que je souhaite vous soumettre.
Sans trop de contexte, juste comme ça, admettons que ça soit les premières lignes d'une histoire.
Est-ce que ça vous inspire ? Je veux bien aussi vos remarques sur le fond et la forme.
N'hésitez pas à avoir la dent dure, j'ai le cuir plus épais avec le temps   :mrgreen: et je viens là pour ça.





Je n’ai jamais prié. Mais là ça me semble approprié, alors on va essayer. Ça m’évitera d’avoir encore l’impression de parler toute seule.
La prière c’est fait pour ça, pour parler à quelqu’un qui n’est pas là. Tout le monde sait ça.
En plus, j’ai besoin de toi. J’ai tellement à demander que finalement te prier tombe sous le sens. C’est la forme qui convient le mieux à cette situation... Tu vois,  inédite.

Je ne sais d’ailleurs pas si on peut vraiment prier en prose.
Mais bon peu importe, je suis la pire des païennes, personne ne m’en voudra.
Tu as vu j'ai les mains qui tremblent un peu, je suis nerveuse. C'est peut-être pour ça que les gens les joignent.
Je n'aime pas trop ça, j'ai l'impression de me serrer la main à moi-même, mais je vais faire l'effort quand même.

Pour que ça ressemble même encore un peu plus à une prière, je vais essayer de bien penser à t’encenser réguliérement.
Quelque chose qui dirait combien je te vénère déjà depuis longtemps.

Ça sera bien.

Ça fera l'affaire.

Depuis longtemps, je disais. Quand j’ai commencé à te chercher.
Depuis toujours, quand j'y pense.
Avant même de savoir que tu existais, toute petite je remarquais bien que quelque chose agitait tout le monde.
Sans pouvoir te nommer, je sentais ta présence.
Qu'est-ce qui pouvait mouvoir ainsi de tant d'urgences et d'importances le monde des hommes?
Tu étais à l’œuvre dans le ventre de ma mère et dans les mains de mon père.
Dans la tête ou le cœur de chacun. Un peu partout, toi ou un des tiens.
Même dans la bouche de mon précepteur, qui lui le premier je crois, m'a fait t'entrevoir. C'était un homme avisé M. Hertig quand j'y repense.

Enfin voilà, tu as compris que je t'ai plus ou moins toujours vénéré.

Pas comme maintenant. Maintenant ça a tourné à l'obsession. Au début c'était juste un ressenti persistant. Une conviction inexplicable que j'ai cherché par tout les moyens à confirmer.

Ce qui te rendait si insaisissable, je le sais maintenant, c’est que pour te trouver, il ne fallait pas te chercher. Il fallait te laisser nous saisir…
Ça devait être toi qui nous trouvais et pas l'inverse.
Et que ce faisant, tu devenais si indissociable de nous que nous ne pouvions plus te voir.
Un peu, comme on ne peut jamais observer la masse gélatineuse qu’on porte dans notre crâne. C'est nous et on ne peut pas l'exposer sans le détruire.

L'astuce élégante je trouve. Il y a de quoi être fasciné.
C’est cette nature si singulière qui m’a intriguée et poussée seule à emprunter mon destin sinueux. Un chemin qui n’intéresse que moi.

Cette quête m’a coûté très cher. Je suis une paria chez les miens. J’ai beaucoup sacrifié pour ce moment.
J’ai quitté les rares personnes qui m’aimaient malgré ma marginalité. J’en ai fait souffrir de nombreuses autres, incapables de comprendre ce après quoi je courais. Ou pour qui l’amitié n’avait pas la valeur de cet effort. Je leur faisais peur. Je crois que je leur en veux à tous et que je ne serais pas affligée de les voir à leur tour obligés de se sentir seuls face à leurs peurs.
C’est pour en arriver là aussi, après toutes ces années de dévouement, que j’ai enfin réussi à t'appeler près de moi.
Même si ce n’est pas le bon terme.
Je devrait dire qu'il a fallu que je t’invente pour que tu me rejoignes.

Je te vénère depuis tant de temps mais j’ai un peu l’air d’une folle, je sais.
La plupart mettraient ça sur le compte de l’isolement ou des drogues, mais tu m’entends, toi, après tout.
Donc tu sais que je n’ai pas perdu la raison, n’est-ce pas?

C’est ça l’important et c’est pour ça que je t’accueille en moi avec si grande joie

Je ne suis plus seule désormais. Et je vais t’aider encore un peu plus à venir au monde.

J’ai des choses à te montrer, à te transmettre.
Tiens, regarde la fresque du paravent. C’est de l’art Haïdas. Je trouve ça magnifique, j’espère que ça te plaît autant qu’à moi. Ce sont des représentations de tes semblables. Je l’ai installé ici pour que ça soit la première chose qui t’apparaisse.

Regarde encore. Tu vois mes paupières qui battent et qui obscurcissent les dessins? C’est parce que tu vois avec mes yeux.
Tu entends ma voix un peu enrouée ? C’est parce que je parle à haute voix. Je le fais à dessein, parce que tu es en moi et que tu perçois le monde à travers mes sens.
Tu ne peux pas entendre mes pensées ni percevoir le monde par toi-même.

Je te vénère depuis tant de temps et pour l’instant, c’est ta condition. Très éthérée.
Tu ne peux pas non plus encore agir sur les choses de ce monde.
Il t’est impossible de me serrer dans tes bras, ni d’écrire sur la buée d’un miroir, de souffler sur une bougie ou de taper sur une vitre.

Ça peut sembler idiot d’être si peu, mais il faut bien commencer quelque part et c’est temporaire. Je te promet que tu vas bientôt pouvoir beaucoup plus.

Je te vénère depuis tant de temps, encore un peu, et tu pourras me sauver.

Pour tes premiers pas, je te propose de faire connaissance avec les clients de l’hôtel à ta guise.
Vaque au gré de tes envies, visites les lieux en les regardant au travers des yeux de qui bon te semble.
Déjà, là, tu feras ton premier choix. Celui de l’intérêt, ou celui de l’indifférence.

Je préfère ne pas penser au second.

Imaginons que tu t’intéresses et que tu veuilles t’extraire de cette condition spirituelle. Il va te falloir gagner en consistance en imposant ta présence. Et pour ce faire, tu devras user d’une autre aptitude que celle de savoir lire les sens des êtres vivant ici. Tu pourras les écrire, les altérer si tu préfères. Parce que oui, il t’est possible, coûteux et fatiguant, mais possible, de te manifester par l’illusion. Si tu manies celle-ci avec habileté, tu provoqueras chez tes victimes une réaction suffisamment forte pour affirmer ta présence. Ils te ressentiront comme je l'ai fait moi-même étant petite. Puis en augmentant ton emprise sur le réel tu pourras passer du faux-semblant le plus ténu au mirage le plus persistant. Il s'agit de ça pour toi, gagner le pouvoir de provoquer des chimères toujours plus réalistes, toujours plus perturbantes. C’est un cercle vertueux d’où tu peux sortir si puissant que tu seras quasiment tangible.

Pour que tu ais le loisir de t’exercer à ta guise, j’ai pris soin de te réserver une dizaine de cobayes. Ce sont des gens qui m'ont causé beaucoup de tort. Des charlatans que j'ai croisés dans le cadre de mes recherches et que j'ai très vite démasqués. Ces personnes sont sans aucun scrupules et méritent amplement une bonne leçon. Ils vont arriver dès ce soir à la réception. Tu pourra les y attendre avec le concours de la gouvernante, Mme Champlain. Ça sera un bon moyen de faire connaissance avec eux. Je resterai dans l’ombre et me délecterai de te voir hanter ces lieux. Mais fait attention au personnel de l'hôtel s'il-te-plait, ça serait dommage de les faire fuir, nous n'aurions plus de moyen de faire venir de nouveaux clients.

Ainsi soit-il.

Non, c'est peut-être de trop le "ainsi soit-il".
"Je te vénère depuis tant de temps", c'est déjà bien.





En réaction aux remarques de txuku et Derviche, j'ai retouché un peu le texte, je garde la version qu'ils ont lu en spoiler pour mémoire.
Spoiler
[close]
« Modifié: 06 avril 2020 à 10:27:09 par Moyen Moyen »
Si tu veux tout savoir, moi aussi.
Jette-lui la pierre dans le doute.

Hors ligne txuku

  • Calame Supersonique
  • **
  • Messages: 1 528
    • BEOCIEN
Re : La prière de la chamane blanche.
« Réponse #1 le: 05 février 2020 à 18:54:03 »
Bonsoir

Interessant mais un peu court quand meme ! :)

Une coquille :
Citer
me t’as fait entrevoir.
m a fait t entrevoir.
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

Hors ligne Derviche

  • Tabellion
  • Messages: 29
Re : La prière de la chamane blanche.
« Réponse #2 le: 05 février 2020 à 20:26:56 »
yep!
Le fait de ne pas savoir exactement de quoi on parle permet de garder une tension tout au long du texte.  Je n'ai pas tout compris mais je pense que tu l'as fait exprès.

ça me fait penser au film hérédité de Ari Aster

attention âme sensible s'abstenir, mais il n'y a pas de jump scare. Et ton texte me fait penser à ce film, car il y a un mal qui se ballade dans ce film et dans ton texte. Mais il y a très peu de détail. Et on cherche à comprendre.

Bref j'ai bien aimé la fin.

Hors ligne Moyen Moyen

  • Grand Encrier Cosmique
  • **
  • Messages: 1 153
  • Appelez-moi Moy
    • Expericulum
Re : La prière de la chamane blanche.
« Réponse #3 le: 05 février 2020 à 22:00:51 »
Merci pour votre lecture txuku et Derviche.  ^^

txuku, je me demande si le "un peu court" signifie que c'est trop ramassé, que ça mériterait plus de développement... ou bien que le texte s'arrête juste trop tôt?

Derviche, j'aimerais avoir la fluidité de ton écriture, je me sens un peu laborieux par rapport à toi par exemple.
Est-ce que c'est cette pesanteur des formules qui te rends la compréhension compliquée?
Je veux dire, oui c'est fait pour qu'on ne pige pas tout, mais est-ce qu'au delà de ça .. est-ce que la tournure n'obscurcie pas inutilement le propos?
Si tu veux tout savoir, moi aussi.
Jette-lui la pierre dans le doute.

Hors ligne Derviche

  • Tabellion
  • Messages: 29
Re : La prière de la chamane blanche.
« Réponse #4 le: 06 février 2020 à 08:29:35 »
yep. Je pense qu'une tournure de phrase lente et lourde s'impose car c'est une prière.
Si tu avais voulu faire de l'action, avec plein de mouvements tu aurais fait des phrases bien plus courte avec un rythme très rapide.  Je pense que le style est bien choisi

et le fait que le propos soit obscur est logique car c'est un être spirituel
donc pour moi ça colle bien.

A+
PS: la deuxième version est bien mieux! ça donne encore plus envie de lire la suite

En ligne Loïc

  • Vortex Intertextuel
  • ****
  • Messages: 8 253
  • Grand méchant loup
Re : La prière de la chamane blanche.
« Réponse #5 le: 25 mars 2020 à 22:13:18 »
Tiens Moy Moy, j'avions loupé ton texte.

Citer
Je n’ai jamais prié. Mais là ça me semble approprié, alors on va essayer.

Ça m’évitera d’avoir encore l’impression de parler toute seule.

Pourquoi cette grande coupure de changement de ligne et de paragraphe ? J'aurais préféré à la suite, je crois.

Citer
Tu vois inédite.

J'ai du mal à comprendre ce que ça veut dire, souci de ponctuation je pense.

Citer
Pour que ça ressemble même encore un peu plus à une prière, je vais essayer de bien penser à t’encenser de temps en temps.
Quelque chose qui dirait combien je te vénère déjà depuis longtemps.

pas très fan de la répétition (triple du coup) de temps

Citer
Depuis longtemps, je disais. Quand j’ai commencé à te chercher.
Depuis toujours, quand j'y pense. Tu vois pour moi ça fait une cinquantaine d’années tout de même.

J'aime beaucoup jusqu'à "pense", je trouve que ça se répond bien. La dernière phrase est peut-être un poil longuette pour continuer la mise en résonance.

Citer
m'as fait t'entrevoir.

m'a

Citer
Mr Hertig

M. en français

Citer
Cette quête m’a coûtée très cher

coûté (couté même, en orthographe réformée)

Citer
mais tu m’entends toi après tout.

faudrait encadrer toi de virgules je pense

Citer
Je l’ai installé

installée

Citer
Celui de l’intérêt ou celui de l’indifférence.

Il faudrait une virgule avant ou, je pense

Citer
les sens des êtres vivants ici.

si je comprends bien la phrase, vivant

Citer
que tu seras quasiment tangible.

Tu as déjà tangible la ligne au dessus

Citer
que j'ai croisé

croisés

Citer
Je resterais dans l’ombre et me délecterais

resterai, délecterai

J'ai eu du mal avec l'écriture très hachée, très séparée du début. Je ne sais pas vraiment si c'est comme ça qu'on prie, je pense que ça peut autoriser, quand c'est une prière spontanée, plus de fluidité, mais aussi d'hésitations, pourquoi pas. Ça allait un peu mieux, sur la fin. Du coup la fin m'inspire potentiellement, le reste j'ai trouvé ça très long.

A+ !
"It doesn't matter how your story begins. It's about who's with you at the end."
Killjoys

"Les Grandes Histoires sont celles que l'on a déjà entendues et que l'on n'aspire qu'à réentendre.
Celles dans lesquelles on peut entrer à tout moment et s'installer à son aise."
Arundhati Roy

Hors ligne Loup-Taciturne

  • Calliopéen
  • *
  • Messages: 538
  • serviteur de Saturne
Re : La prière de la chamane blanche.
« Réponse #6 le: 31 mars 2020 à 23:05:27 »
Salut !

Je n'ai pas saisi ce qu'il y avait de chamanique dans ce texte.
Ce discours me semble plus relever d'un soliloque de quelqu'un qui s'invente un ami, une croyance en un esprit et essaye de s'en persuader, que d'une prière, d'une adresse rituelle de quelqu'un qui est véritablement rompu au commerce avec les entités d'un monde autre (un "chamane" ou "possédé", en termes anthropologiques).

Je n'ai pas du tout compris ce texte que j'ai par ailleurs trouvé très redondant dans les idées, sans saisir le sens réel et conducteur, l'intérêt, l'intention de cette divagation bicéphale autocentrée (du point de vue de la narratrice et pas de l'auteur).

Je n'ai pas accroché à la proposition et le titre a évidement fortement contribué à décevoir un horizon d'attente, mobilisé, puis malmené jusqu'au point final. Ce qu'on regroupe sous le terme de "chamanisme" fait beaucoup fantasmer les "blancs", chez nous il fait surtout vendre un mysticisme exotique insignifiant, pour en rester très mal connu des "blancs" en général.

Au plaisir,
« Suis-je moi ?
Suis-je là-bas, suis-je là ?
Dans tout "toi", il y a moi
Je suis toi. Point d'exil
Si je suis toi. Point d'exil
Si tu es mon moi. Et point
Si la mer et le désert sont
La chanson du voyageur au voyageur
Je ne reviendrai pas comme je suis parti
Ne reviendrai pas, même furtivement »

Hors ligne Moyen Moyen

  • Grand Encrier Cosmique
  • **
  • Messages: 1 153
  • Appelez-moi Moy
    • Expericulum
Re : La prière de la chamane blanche.
« Réponse #7 le: 06 avril 2020 à 10:21:26 »
Bonjour,

Avant toutes choses, bien évidemment merci beaucoup, Loïc et Loup, d'avoir pris le temps de déposer ici vos commentaires.
Inutile je crois, de préciser combien c'est précieux  :)

Loïc, merci pour les fautes relevées je vais corriger ça de suite.
Concernant les coupures, c'est pas très rationnel. Je pense l'avoir fait dans le souci d'aérer le texte et donner un air solennel à la retranscription. C'est maladroit de ma part en effet.
J'aime bien ce que tu dit au sujet du fait qu'on attendrai d'une prière comme celle-ci plus de spontanéité, de fluidité ... voir même des hésitations. C'est très juste il faut que j'arrive a retranscrire quelque chose de plus "oral".
C'est bien évidemment un échec pour moi que tu ais trouvé ça long, il faut que je trouve peut-être un moyen de rendre ça plus intéressant  :D

Loup maintenant, désolé de t'avoir fait de fausses joies. C'est vrai qu'il y a une promesse dans le titre qui n'est pas résolue dans le texte. Et je serai bien inspiré de le modifier. "La prière" aurait suffit. Maintenant j'ai quand même envie de me racheter en expliquant brièvement le motif initial de ce titre et ce que j'entends par "chamane".
En fait je suis un fil d'idées, plus ou moins décrit dans ma page perso.
Je veux parler de "jeu de rôle sur table" et écrire une histoire qui se fasse l'écho de cette pratique. J'ose un parallèle entre le chamanisme et ce loisir. En deux mots l'activité qui consiste a se raconter des histoires, à une échelle "clanique" (les proches) et en direct (sans média) est quand même pas hyper commune dans notre société moderne. Et je pense que c'est quelque chose d'important et de négligé, quelque chose qui peut aider les gens à appréhender le monde en se l'appropriant dans des histoires. Tu vois peut-être l'idée de mon parallèle du coup? ou ça te parait hors sujet / tiré par les cheveux?

Dans cette histoire de l'entre-deux guerres, une femme européenne scientifique fait un séjour dans une tribu indienne d'Amérique du nord où elle est initié au chamanisme. De retour dans son univers, elle tente de comprendre ce qu'est le Wendigo et de l'appeler.

J'ai lu dans ta présentation que tu avais une formation d'anthropologue, je serai ravi (plus que ça en vrai) de pouvoir en parler avec toi :)
Si tu veux tout savoir, moi aussi.
Jette-lui la pierre dans le doute.

Hors ligne Loup-Taciturne

  • Calliopéen
  • *
  • Messages: 538
  • serviteur de Saturne
Re : La prière de la chamane blanche.
« Réponse #8 le: 06 avril 2020 à 16:17:37 »
Salut !
Citer
Je veux parler de "jeu de rôle sur table" et écrire une histoire qui se fasse l'écho de cette pratique. J'ose un parallèle entre le chamanisme et ce loisir. En deux mots l'activité qui consiste a se raconter des histoires, à une échelle "clanique" (les proches) et en direct (sans média) est quand même pas hyper commune dans notre société moderne.
Dit comme ça, je ne vois pas vraiment ce qui te fait préférer l'analogie avec la figure du "chamane", plutôt qu'avec la figure du conteur qui me semble bien mieux correspondre aux pratiques que tu décris.

Assimiler le jeu de rôle à du chamanisme me semble plus qu'extrapoler. De même que de parler de "clan" pour une bande de joueurs me parait trahir les réalités socio-anthropologiques que recouvrent cette notion complexe et longtemps discutée : groupe d'unifiliation se revendiquant d'un ancêtre commun (généalogiquement intraçable, souvent mythique), groupe souvent défini (mais pas forcément) par son exogamie, unité politique solidaire (vendetta), souvent territoriale (mais pas toujours) etc, la notion est complexe mais renvoie à des modes d'organisation sociale très singuliers qui brassent plus qu'une dizaine de membres réunis par des liens familiaux et/ou d'affinité.

Citer
quelque chose qui peut aider les gens à appréhender le monde en se l'appropriant dans des histoires
Oui certainement, mais quel rapport avec le chamanisme si ce n'est  l'intention de vouloir aider ?

Citer
Tu vois peut-être l'idée de mon parallèle du coup? ou ça te parait hors sujet / tiré par les cheveux?
Oui complètement, et je n'en dirait pas autant du reste de tes développements sur ton personnage qui est déjà plus plausible et moins sorti de nulle part (contexte/background qui n'apparait pas dans ton présent texte)



Citer
une femme européenne scientifique fait un séjour dans une tribu indienne d'Amérique du nord où elle est initié au chamanisme
Il faudrait être plus précis que ça. Des groupes culturels amérindiens, il y en a des quantités. Mais pour le coup c'est déjà intéressant/étonnant que tu portes ton regard sur la côte pacifique et le Nord-ouest, alors que la plupart du temps l'imagerie occidentale se fixe sur les grands lacs et les grandes plaines, ou sur l’Amazonie. Pourquoi ce choix ?

Citer
De retour dans son univers, elle tente de comprendre ce qu'est le Wendigo et de l'appeler.
Si c'est une anthropologue, ce n'est pas "de retour dans son univers"qu'elle choisira d'essayer de comprendre. C'est "sur le terrain".
Par ailleurs il y a un choix à faire : soit tu adoptes le point de vue d'une croyance que tu imagines (ce qui semble le cas) et tu bascules dans le fantastique. Alors là tu peux inventer tout ce que tu veux et tu mets en scène des esprits qui dans ton histoire existent vraiment. Je ne peux pas grand chose pour toi.
Soit tu restes dans le réalisme et tu adoptes le point de vue de la croyance (par compréhension et non par invention) sans pour autant inventer la réalité qui lui donne corps, sans t'en faire l'artisan. Sans fabriquer toi même les entités mais en montrant comment pensent ceux qui croient, comment ils interprètent les signes qui les persuadent qu'ils ont affaire aux entités qu'ils ont appris à craindre ou à se prémunir, à éviter, à rechercher. Il ne s'agit pas de dire qu'ils se trompent, que leurs croyances sont faussent mais il ne s'agit pas de faire croire aux lecteurs que les entités se manifestent objectivement à travers l'autorité du narrateur.

Pour cela il faut connaitre ce qui entoure la mobilisation de telles grilles d'interprétation du réel. Elles ont souvent à voir avec des étiologies du mal, du malheur, de la maladie, de l'infortune et avec le sentiment de persécution ou la volonté de vengeance (rivalités chamaniques, rivalités religieuses,  politiques, "ethniques"). Les événements (surtout malheureux) qui sembleront contingents pour une personne éloignée de ces systèmes de pensée (une maladie, une mauvaise récolte, de la malchance à la chasse, la présence de tel animal dont on se méfie dans les parages etc etc), seront intégrés dans une lecture du monde qui leur donne un sens, qui les rattache à une intentionnalité , d'où qu'elle provienne.
Il faudra donc répondre à ces événements qu'on a pourtant déjà cherché à expliquer ""rationnellement"", à conjurer soi-même, mais dont on est forcé de reconnaitre l'origine plus profonde, plus lointaine, plus impalpable. Il faut y répondre  comme il convient afin d’identifier la cause ultime (c'est à dire la cause des causes, pas la chute tragique du haut d'un arbre à cause d'une glissade ou d'une abeille, pas la gangrène à cause d'une plaie infectée, pas le "comment cela est arrivé", chose qu'on connait souvent, mais le "pourquoi cela arrive-t-il, ici, à moi, maintenant, encore, pourquoi je n'arrive pas à m'en défaire". Il n'y a pas de hasard dans de tels univers.

Et là il nous faut un spécialiste de ce type de désordres qui sait voir ce qui est invisible (notamment à travers des visions, rêves, transe avec substances ou non), qui sait communiquer avec ce qui d'ordinaire ne communique pas avec les humains, qui sait commercer avec les entités qu'il a appris à fréquenter, qui sait manipuler le corps pour en évacuer les maux, qui sait reconnaitre ce qui est de son ressort de ce qui ne l'est pas, qui sait déceler une attaque sorcelaire et riposter comme il se doit : un chamane.
Quand il n'y a pas de réponse, il faut trouver quelqu'un qui ait réponse à tout ce qui n'en a pas, ou plutôt, qui sait trouver le sens de ce qui parait inextricable. Qui peut proposer un chemin rituel pour conjurer le sort. Du moins, il fera ce qu'il peut, ce qui est en son pouvoir. Il n'est pas tout puissant face à des ennemis qui le seraient, des mal-morts, des esprits trop malins, des collègues malveillants et plus forts.

Le chamane est une personne formée et spécialisée qui voit et communique pour les autres. Il embrasse une carrière aussi prestigieuse (pouvoir se défendre et défendre ses proches grâce à un savoir difficile à acquérir) que dangereuse (celui qui conjure le sort ou le renvoie peut facilement se trouver accusé d'avoir donné la mort) et ascétique (souvent interdits alimentaires et sexuels). Il résout les problèmes ou les prévient.

C'est pourquoi je vois pas comment ta chamane officierait en dehors de toute communauté et "pour le plaisir" ou "pour la science", à moins d'avoir cédé à la folie.
Sans compter qu'il me semble peu probable qu'une scientifique du début du 20e se convertisse à ce niveau là de croyance et d'engagement dans la croyance, au chamanisme. Si certains scientifiques acceptent l'initiation, c'est à des fins de connaissance et pas de conversion.

Sur un versant plus théorique, on peut dire que l'efficacité thérapeutique du chamanisme n'existe que dans le cadre d'un partage de ce mode de pensée entre le chamane et son patient. Le chamanisme ne s'exporte pas facilement. Quant au caractère religieux, liturgique, la plus grande part des activités du chamane semblent plutôt se positionner vers le pôle de la magie (interactions rituelles instrumentales avec l’immanence à des fins privées) plutôt que vers celui de la religion (interactions rituelles souvent publiques, avec une immanence ou une transcendance à des fins collectives), mais il faut que je revois ça.


Enfin, tu prends surement des risques à convoquer une entité devenue partie du folklore mondialisé. Tu gagnerais à mon avis soit à imaginer complètement une "tribu" en t'inspirant de la réalité, ce qui te permet une marge de fiction dans le zones d'ombre de l'histoire, soit tu prends une population existante et tu te documentes à fond dessus pour donner à ton récit, non pas une couleur, mais un ancrage ethnologique pertinent et respectueux/éthique.

Citer
je serai ravi (plus que ça en vrai) de pouvoir en parler avec toi
Tout le plaisir est pour moi. Si tu veux développer/questionner/interroger, je suis disposé à replonger dans tout ça et réapprendre/approfondir ce qui est trop imprécis ou approximatif ou contradictoire dans mon discours.

Au plaisir,

« Modifié: 07 avril 2020 à 01:07:47 par Loup-Taciturne »
« Suis-je moi ?
Suis-je là-bas, suis-je là ?
Dans tout "toi", il y a moi
Je suis toi. Point d'exil
Si je suis toi. Point d'exil
Si tu es mon moi. Et point
Si la mer et le désert sont
La chanson du voyageur au voyageur
Je ne reviendrai pas comme je suis parti
Ne reviendrai pas, même furtivement »

Hors ligne Moyen Moyen

  • Grand Encrier Cosmique
  • **
  • Messages: 1 153
  • Appelez-moi Moy
    • Expericulum
Re : Re : La prière de la chamane blanche.
« Réponse #9 le: 07 avril 2020 à 13:30:58 »
Bonjour Loup.

Merci pour ton analyse  :)
C'est excessivement intéressant  :o

Citer
Dit comme ça, je ne vois pas vraiment ce qui te fait préférer l'analogie avec la figure du "chamane", plutôt qu'avec la figure du conteur qui me semble bien mieux correspondre aux pratiques que tu décris.

C'est très juste. Je crois que d'une certaine façon, c'est parce que je fantasme un peu quand même le degré d'interactivité de la pratique.
Dans mon esprit l'art du conte, même si par essence évidemment plus empathique qu'une série TV, reste assez peu interactif... et donc pas suffisamment représentatif.
J'avais l'intention de me servir de cette figure chamanique (clairement l'image d'épinal) pour étayer la métaphore avec une dimension supplémentaire. Quelque chose qui rende mieux compte de la "magie" qui s'opère dans l'échange entre les joueurs et le maître de jeu.

Citer
Assimiler le jeu de rôle à du chamanisme me semble plus qu'extrapoler.

Clairement, j'en ai conscience et un peu honte mais j'en reparlerai plus bas... ça s'inscrit dans une démarche quand même  :/

Citer
De même que de parler de "clan" pour une bande de joueurs me parait trahir les réalités socio-anthropologiques que recouvrent cette notion complexe et longtemps discutée : groupe d'unifiliation se revendiquant d'un ancêtre commun (généalogiquement intraçable, souvent mythique), groupe souvent défini (mais pas forcément) par son exogamie, unité politique solidaire (vendetta), souvent territoriale (mais pas toujours) etc, la notion est complexe mais renvoie à des modes d'organisation sociale très singuliers qui brassent plus qu'une dizaine de membres réunis par des liens familiaux et/ou d'affinité.

Oui le terme était probablement maladroit et révèle un peu mon parti pris idéalisant beaucoup le loisir.

Citer
Il faudrait être plus précis que ça. Des groupes culturels amérindiens, il y en a des quantités. Mais pour le coup c'est déjà intéressant/étonnant que tu portes ton regard sur la côte pacifique et le Nord-ouest, alors que la plupart du temps l'imagerie occidentale se fixe sur les grands lacs et les grandes plaines, ou sur l’Amazonie. Pourquoi ce choix ?

Je vais te décevoir encore je crois  ;D mais ça c'est fait tout seul. J'ai écris une campagne pour des amis qui se situait là-bas et elle a bien fonctionné. Je souhaitais me resservir du cadre. Au départ c'est juste une fascination pour le décor (les forêts pluviales de l'ouest Canadien). Puis de fil en aiguille il y a eu des rencontres avec des indigènes Salish (une tribu imaginaire). Et le fait d'intégrer certains de leur rites dans mon histoire (comme le Potlach) m'a progressivement amené a imaginer les parallèles osés que j'évoquais. (donc oui il y a un minimum de documentation derrière mes élucubrations, pas grand chose, mais un peu.)

Citer
Citer
De retour dans son univers, elle tente de comprendre ce qu'est le Wendigo et de l'appeler.
Si c'est une anthropologue, ce n'est pas "de retour dans son univers"qu'elle choisira d'essayer de comprendre. C'est "sur le terrain".

Ca c'est un point en rapport avec l'histoire (elle finie chassée de la tribu) mais c'est vrai que je n'avais pas en tête l'importance de cet aspect du travail pour un anthropologue (quoique que je l'avais plutôt imaginée linguiste au début, voir philologue). Evidemment je dois insister sur la frustration qu'elle doit éprouver à étudier sans pouvoir être au contact des populations et j'aime beaucoup l'idée de mettre l'accent sur l'impossibilité que ça constitue.

Citer
Par ailleurs il y a un choix à faire : soit tu adoptes le point de vue d'une croyance que tu imagines (ce qui semble le cas) et tu bascules dans le fantastique. Alors là tu peux inventer tout ce que tu veux et tu mets en scène des esprits qui dans ton histoire existent vraiment. Je ne peux pas grand chose pour toi.
Soit tu restes dans le réalisme et tu adoptes le point de vue de la croyance (par compréhension et non par invention) sans pour autant inventer la réalité qui lui donne corps, sans t'en faire l'artisan. Sans fabriquer toi même les entités mais en montrant comment pensent ceux qui croient, comment ils interprètent les signes qui les persuadent qu'ils ont affaire aux entités qu'ils ont appris à craindre ou à se prémunir, à éviter, à rechercher. Il ne s'agit pas de dire qu'ils se trompent, que leurs croyances sont faussent mais il ne s'agit pas de faire croire aux lecteurs que les entités se manifestent objectivement à travers l'autorité du narrateur.

Ca c'est le coeur, le noeud du problème. Et je trouve captivant la façon que tu as d'évoquer leur mode de vie.
Je suis déchiré.
D'une part j'ai une affection toute particulière pour la démarche scientifique, que la respecte fondamentalement à titre personnel.
D'autre part j'ai l'habitude de pétrir mes histoires, en tant que maître de jeu, de "pseudo-science".
C'est à dire que j'ai cette tendance à tout le temps m'appuyer sur la science, à tout le temps me servir du "vernis" scientifique pour gagner en "crédit" auprès de mes joueurs. J'adore utiliser du jargon, postuler sur des hypothèses.. bref faire tout le contraire de ce que la démarche scientifique invite à faire.. juste pour le plaisir  :-[
Je sais, c'est moche. Et je comprends que ça puisse irriter.
Donc j'ai tendance à toujours être exactement entre tes deux propositions: ni dans la rigueur, ni dans la divagation.
Mais comme le thème de mon histoire est précisément les “histoires qu’on se raconte” et que mon postulat est que tout l’intérêt pédagogique réside dans le fait de jouer avec les concepts et les points de vues… Je reste attaché à ce “détournement”.
Ca ne m’empêche pas d’adorer apprendre de ceux qui savent dans la mesure où la réalité est une source d’inspiration sans fin.

Citer
Pour cela il faut connaitre ce qui entoure la mobilisation de telles grilles d'interprétation du réel. Elles ont souvent à voir avec des étiologies du mal, du malheur, de la maladie, de l'infortune et avec le sentiment de persécution ou la volonté de vengeance (rivalités chamaniques, rivalités religieuses,  politiques, "ethniques"). Les événements (surtout malheureux) qui sembleront contingents pour une personne éloignée de ces systèmes de pensée (une maladie, une mauvaise récolte, de la malchance à la chasse, la présence de tel animal dont on se méfie dans les parages etc etc), seront intégrés dans une lecture du monde qui leur donne un sens, qui les rattache à une intentionnalité , d'où qu'elle provienne.

Ben ça tu vois typiquement c’est une des choses qui me fascine dans l’exercice du jeu de role parce que souvent les joueurs vont se confronter aux “personnages” d’autres cultures avec leurs codes et je m’efforce d’amener justement ce décalage de point de vue, de les surprendre et de donner du corps à la situation en montrant à quel point la façon de penser d’un pasteur protestant évangéliste du début du XXème siècle peut être éloigné de la leur. Bien entendu je m’évertue à faire vivre ces différences dans la mesure de mes moyens/connaissances qui sont forcément très limités.. mais malgré tout je pense que le concept, l’idée, est là. D’ailleurs quand tu décris cela:

Citer
Il faudra donc répondre à ces événements qu'on a pourtant déjà cherché à expliquer ""rationnellement"", à conjurer soi-même, mais dont on est forcé de reconnaitre l'origine plus profonde, plus lointaine, plus impalpable. Il faut y répondre  comme il convient afin d’identifier la cause ultime (c'est à dire la cause des causes, pas la chute tragique du haut d'un arbre à cause d'une glissade ou d'une abeille, pas la gangrène à cause d'une plaie infectée, pas le "comment cela est arrivé", chose qu'on connait souvent, mais le "pourquoi cela arrive-t-il, ici, à moi, maintenant, encore, pourquoi je n'arrive pas à m'en défaire". Il n'y a pas de hasard dans de tels univers.

J’ai tout de suite en tête des situations où j’ai laissé passé l’occasion de surprendre mes joueurs avec cette façon de penser qui peut inverser causes et conséquences.

Citer
C'est pourquoi je vois pas comment ta chamane officierait en dehors de toute communauté et "pour le plaisir" ou "pour la science", à moins d'avoir cédé à la folie.
Sans compter qu'il me semble peu probable qu'une scientifique du début du 20e se convertisse à ce niveau là de croyance et d'engagement dans la croyance, au chamanisme. Si certains scientifiques acceptent l'initiation, c'est à des fins de connaissance et pas de conversion.

Elle ne se serait pas convertie. Elle se serait sentie reconnue et elle aurait eu une sorte de révélation (mais là c’est un peu fastidieux à expliquer comme ça tu peux lire mon cheminement de pensées sur ma page perso en lien dans mon précédent message si tu le souhaite). Après c'est clairement hautement improbable disons qu'elle est symboliquement l'individu en quête de sens dans un monde qu'il ne comprends pas et qui trouve refuge auprès d'une bande d'hurluberlus. La tribu pour elle, les rôlistes pour mon lecteur.
Le truc c’est que je souhaite opérer ce parallèle vaseux entre l’exercice du chamane et la pratique du jeu de rôle sur table moderne.. Et que je souhaite me servir des légendes entourant le mythe du Wendigo comme une métaphore des “idées”, des dogmes qui meuvent nos société moderne. C’est difficile à expliquer en quelques lignes mais le Wendigo qui est une sorte d’entité naturelle qui pousse les gens au cannibalisme (qui les fait devenir des Wendigo) constitue un monstre assez plaisant, dans le cadre d’une histoire allégorique, pour jouer le rôle de la pensée dogmatique qui influence le comportement des foules (surtout en cette période de l’histoire à la veille de la seconde guerre mondiale).

Citer
Sur un versant plus théorique, on peut dire que l'efficacité thérapeutique du chamanisme n'existe que dans le cadre d'un partage de ce mode de pensée entre le chamane et son patient. Le chamanisme ne s'exporte pas facilement. Quant au caractère religieux, liturgique, la plus grande part des activités du chamane semblent plutôt se positionner vers le pôle de la magie (interactions rituelles instrumentales avec l’immanence à des fins privées) plutôt que vers celui de la religion (interactions rituelles souvent publiques, avec une immanence ou une transcendance à des fins collectives), mais il faut que je revois ça.

J’ai bien conscience de mes carences dans ce domaine. Mais en te lisant je ne peux pas m'empêcher de faire à nouveau des comparaisons… disons approximatives :/
A mon sens l’interaction “face-a-face” et “personnalisée” du chamane ressemble plus à celle d’un MJ avec ses joueurs qu’à celle d’un prêtre face à ses fidèles (qui dans ce parallèle ressemblerait plus à une salle de cinéma).

Citer
Enfin, tu prends surement des risques à convoquer une entité devenue partie du folklore mondialisé. Tu gagnerais à mon avis soit à imaginer complètement une "tribu" en t'inspirant de la réalité, ce qui te permet une marge de fiction dans le zones d'ombre de l'histoire, soit tu prends une population existante et tu te documentes à fond dessus pour donner à ton récit, non pas une couleur, mais un ancrage ethnologique pertinent et respectueux/éthique.

Je vais faire en sorte de garder ça à l’esprit le plus possible. Pour être tout le temps sur la ligne de crête entre l’imagination et la documentation.
C'est un des points les plus éclairant pour moi dans ton message dans la mesure où je ne sais jamais trop ... jusqu'où m'arrêter  :D

Citer
Tout le plaisir est pour moi. Si tu veux développer/questionner/interroger, je suis disposé à replonger dans tout ça et réapprendre/approfondir ce qui est trop imprécis ou approximatif ou contradictoire dans mon discours.

Me tente pas trop quand même je pourrais devenir lourd :D
Mais merci beaucoup.. dans l'absolu si on étaient pas en confinement et en fonction de ta zone géographique, je t'aurais volontier offert un restaurant pour avoir le loisir d'apprendre un peu de tout ce qui me fait défaut.
Si tu veux tout savoir, moi aussi.
Jette-lui la pierre dans le doute.

Hors ligne Loup-Taciturne

  • Calliopéen
  • *
  • Messages: 538
  • serviteur de Saturne
Re : La prière de la chamane blanche.
« Réponse #10 le: 08 avril 2020 à 02:43:28 »
Citer
Quelque chose qui rende mieux compte de la "magie" qui s'opère dans l'échange entre les joueurs et le maître de jeu.
De ce point de vue on peut de loin assimiler le « maître » à l'officiant d'un rituel (profane), mais là aussi je crois que c'est perdre de vue la nature profondément religieuse (en lien/commerce avec le monde autre, l’arrière monde, l'autre monde, le « sacré » etc selon les cas, termes et théories)  du chamanisme quand il se place au centre des intérêts de la communauté.

Citer
intégrer certains de leur rites dans mon histoire (comme le Potlach)
Citer
je l'avais plutôt imaginée linguiste au début, voir philologue

Tu tombes à pic avec ces histoires de Potlatch popularisées notamment par Marcel Mauss et son Essai sur le don, car je suis en ce moment dans la lecture de « Anthropologie amérindienne », un recueil de textes du père de l'anthropologie culturelle américaine, Franz Boas, à qui on doit entre autres ces premières données sur la rivalité symbolique ostentatoire. il fut sur le terrain à plusieurs reprises dans la même période que celle de ton récit et également principalement sur l'aire pacifique nord (notament Kwakiutl de Colombie Britannique).
Et Boas a ça de très intéressant qu'il attache une importance primordiale à la linguistique dans l'approche de la culture. D'ailleurs sa conception de l'anthropologie inclut la linguistique. Et l'anthropologie en général se donne de toute façon aujourd'hui comme BA ba méthodologique l'apprentissage de la langue autochtone. Mais Boas va beaucoup plus loin dans l'analyse linguistique des faits culturels.
Tout ça pour dire le linguiste peut devenir anthropologue s'il s'immerge dans son terrain et change d'objet d'étude, tandis que l'anthropologue est forcément un petit peu linguiste, surtout si peu (aucun fut un temps) de linguistes ont travaillé sur la population concernée.

Citer
(elle finie chassée de la tribu)
Arf, c'est pas très bon signe ça.

Citer
je dois insister sur la frustration qu'elle doit éprouver à étudier sans pouvoir être au contact des populations et j'aime beaucoup l'idée de mettre l'accent sur l'impossibilité que ça constitue.
Quant un terrain « se ferme », il n'y a pas d'autre possibilité que d'aller ailleurs et d'en chercher un autre, en tirant les conclusions de son précédent échec et en essayant de tout faire pour ne pas recommencer la même erreur/subir les mêmes contingences. Un scientifique de métier ne s'arrêtera pas à ce détail, il continuera d'enquêter. Généralement il réussira à tirer de la connaissance de cette échec du point de vue méthodologique et des données par ailleurs déjà récoltées (nombreux travaux sur ce thème), avant de passer à autre chose.  Ailleurs, ce n'est pas les pistes qui manquent.


Citer
J'adore utiliser du jargon, postuler sur des hypothèses.. bref faire tout le contraire de ce que la démarche scientifique invite à faire.. juste pour le plaisir 
Je sais, c'est moche. Et je comprends que ça puisse irriter.
Non non, c'est plutôt un signe de souci de réalisme. J'entends bien. Mais tu ne fais pas de la science de toute façon, tu mets en scène, tu racontes. A toi de voir si ce que tu veux raconter relève du fantasmatique ou du véridique. Jusqu'où tu veux embarquer ton joueur dans un univers fictifs qui répond à des stéréotypes, des clichés de genre, ou alors dans un univers qui mette à mal/déconcerte ses préjugés en allant chercher dans certaines vérités/connaissances moins attendues, plus fines, précises et nuancées, plus terre à terre, moins exotisante, peut-être moins spectaculaires ou sensationnelles.

Citer
ni dans la rigueur, ni dans la divagation
C'est la liberté de l'auteur, mais en même temps j'ai envie de dire que ce qui se donne l'apparence de la rigueur sans s'en donner les moyens est la plus problématique des divagations. Car son mensonge se donne l'apparence du vrai pour véhiculer du faux, de l'approximatif, voire du totalement fantasmé.

Ceci n'a pas la moindre importance la plupart du temps sans doute. Mais lorsqu'il s'agit d'altérité, il y a un souci éthique à raconter l'autre, le mettre en scène, parler à sa place, s'approprier son univers pour en faire quelque chose d'autre.


Citer
le thème de mon histoire est précisément les “histoires qu’on se raconte” et que mon postulat est que tout l’intérêt pédagogique réside dans le fait de jouer avec les concepts et les points de vues… Je reste attaché à ce “détournement”
Tu peux m'en dire plus sur le lien entre ce thème et cette histoire ?

Citer
la réalité est une source d’inspiration sans fin

Oui clairement.


Citer
souvent les joueurs vont se confronter aux “personnages” d’autres cultures avec leurs codes et je m’efforce d’amener justement ce décalage de point de vue, de les surprendre et de donner du corps à la situation en montrant à quel point la façon de penser d’un pasteur protestant évangéliste du début du XXème siècle peut être éloigné de la leur.
Oui ce doit être effectivement passionnant et stimulant d'envisager la chose ainsi.
Citer
disons qu'elle est symboliquement l'individu en quête de sens dans un monde qu'il ne comprends pas et qui trouve refuge auprès d'une bande d'hurluberlus. La tribu pour elle, les rôlistes pour mon lecteur.
Euh, tu viens pas de traiter une société autochtone « d'hurluberlus » devant moi ?! (je taquine hein)
Ok mais alors
1) son aventure n'a plus grand chose de scientifique dans le fond. La quête de sens (en terme général) a plus à voir avec la spiritualité ou la philosophie qu'avec la science.
2) il y a une différence entre connaître, comprendre les autres, rentrer en empathie, et vouloir être l'autre. En général la voie qui consiste à vouloir être l'autre est problématique, souvent elle induit une vision fantasmée de l'autre qui se révèle être un miroir de soi (qu'on ne comprend donc pas en tant qu'autre, on passe à côté de lui en quelque sorte). On peut-être soi auprès des autres, vouloir les connaître et comprendre, vivre avec eux, sans les penser comme un « refuge » idéalisé (cf mythe du bon sauvage). Par ailleurs cette quête est vouée à l'échec, on ne sera jamais l'autre (ça vaut pour les altérités culturelles comme amicales, amoureuses, professionnelles etc).


Citer
je souhaite opérer ce parallèle vaseux entre l’exercice du chamane et la pratique du jeu de rôle sur table moderne..
Si ça fait sens pour toi. Mais dans ce sens "commun/trivial" la notion est galvaudée.

Citer
je souhaite me servir des légendes entourant le mythe du Wendigo comme une métaphore des “idées”, des dogmes qui meuvent nos société moderne. C’est difficile à expliquer en quelques lignes mais le Wendigo qui est une sorte d’entité naturelle qui pousse les gens au cannibalisme (qui les fait devenir des Wendigo) constitue un monstre assez plaisant, dans le cadre d’une histoire allégorique, pour jouer le rôle de la pensée dogmatique qui influence le comportement des foules (surtout en cette période de l’histoire à la veille de la seconde guerre mondiale).
Ca c'est très intéressant car ça illustre assez bien ce que dont je parlais plus haut. Ici tu prends un un ensemble de mythes exotiques (autour d'une figure variable selon les contextes culturels mais avec des traits généraux certes assimilés), tu les réduis à un archétype que tu vides de sa substance l'interprétant selon ta vision du monde puis en lui la faisant porter. Vision sans aucun lien avec les mythes d'origines et les populations. Mais que reste-t-il de la réalité que recouvre ces mythes ? Ces mots. Que reste-t-il de leur altérité si ce n'est plus que l'apparence, la sensation ? A quoi bon ?

Il faut également être prudent lorsqu'on parle des « sauvages », de leur cannibalisme ou de celui de leurs esprits ou de leurs sorciers. Ces questions sont profondes, complexes, pleines d'ombre et de contradictions, et plus ou moins bien informées et traitées, mais abondement, dans la littérature scientifique, questions tabous ou fantasmées partout ailleurs. La sorcellerie anthropophage et le cannibalisme sont des thèmes récurrents partout sur la planète, selon des particularités locales, qui ont choqué/répugné les occidentaux « modernes », aussi parfois des sociétés voisines ou les membres mêmes de la société qui la pratique, et pourtant ces pratiques (et le cortège de mythes et d'esprits qui les accompagne) doivent être compris pour ce qu'elles sont réellement. Et pas comme des attractions exotiques, folkloriques, des pratiques barbares ou des manifestations uniquement monstrueuses ou fantastiques. (sur le cannibalisme et le Windigo, cf les éléments ci dessous)

 
Citer
A mon sens l’interaction “face-a-face” et “personnalisée” du chamane ressemble plus à celle d’un MJ avec ses joueurs qu’à celle d’un prêtre face à ses fidèles
Non en fait, quand c'est une consultation thérapeutique, le chamane agit précisément sur la seule personne atteinte. Par contre dans le cadre religieux (que j'ai peu développé j'en conviens), le chamane s'apparente plutôt à ce que tu appelles un prêtre justement, il officie publiquement lors de cérémonies rituelles collectives (danses, chants)

Il n'y a rien d'expressément religieux ou thérapeutique dans le rôlisme, je ne vois pas du tout comment forcer à ce point la comparaison.

Citer
je ne sais jamais trop ... jusqu'où m'arrêter
Tout dépend aussi de tes objectifs en terme de pédagogie, vulgarisation, ambitions ludiques.


Citer
je t'aurais volontiers offert un restaurant pour avoir le loisir d'apprendre un peu de tout ce qui me fait défaut
haha, l'idée est alléchante.
Non mais je me suis déjà mis à table, j'ai déjà mis les pieds dans le plat si j'ose dire, et tout ça coïncide curieusement avec mes lectures du moment.
Par ailleurs, sache qu'une grande partie des « compétences » n'est pas tant d'avoir le « savoir infus », dans la tête, mais d'avoir la méthode pour aller chercher l'information, se la rappeler, la vérifier, la confronter, et une cartographie de la discipline facilitant l'orientation à l’intérieur de la littérature en terme de thèmes/champs/courants et d'auteurs. 


Edit : J'ai du scinder mon post en deux pour qu'il s'enregistre sans "erreur de donnée"
« Modifié: 09 avril 2020 à 13:53:58 par Loup-Taciturne »
« Suis-je moi ?
Suis-je là-bas, suis-je là ?
Dans tout "toi", il y a moi
Je suis toi. Point d'exil
Si je suis toi. Point d'exil
Si tu es mon moi. Et point
Si la mer et le désert sont
La chanson du voyageur au voyageur
Je ne reviendrai pas comme je suis parti
Ne reviendrai pas, même furtivement »

Hors ligne Loup-Taciturne

  • Calliopéen
  • *
  • Messages: 538
  • serviteur de Saturne
Re : La prière de la chamane blanche.
« Réponse #11 le: 08 avril 2020 à 02:43:44 »


Du coup je te propose quelques éléments (si tu as des questions n'hésite vraiment pas, je répondrai dans la mesure de mes moyens et de mon temps)

Cannibalisme - Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie
[close]

Je suis tombé sur un ouvrage qui traite du cannibalisme dans les Amériques et qui donne une contextualisation et une interprétation du mythe du Windigo. Je te laisse avec tout ça.

Windigo : la peur de devenir cannibale
[close]

La côte Nord-Ouest : l’exception pour règle
[close]

Une anthropophagie à contrecœur
[close]

Ogres imaginaires et fauves réels : du conte au compte
[close]

Et conclusions plus générales sur le cannibalisme dans les Amériques
Des stries dans une étoile : disparité de l’Amérique du Nord et unité des Amériques
[close]

Extraits de  :

"Trappes, traques et traites : l’Amérique du Nord des jardins aux grands espaces »
dans Sociologie comparée du cannibalisme


Bonne lecture !
(Je reviendrai p-e une fois avancé dans la lecture de Boas ou si tu as des interrogations !)
« Modifié: 08 avril 2020 à 02:47:37 par Loup-Taciturne »
« Suis-je moi ?
Suis-je là-bas, suis-je là ?
Dans tout "toi", il y a moi
Je suis toi. Point d'exil
Si je suis toi. Point d'exil
Si tu es mon moi. Et point
Si la mer et le désert sont
La chanson du voyageur au voyageur
Je ne reviendrai pas comme je suis parti
Ne reviendrai pas, même furtivement »

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.17 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.031 secondes avec 23 requêtes.