Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

19 février 2020 à 18:16:00

Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateurs: Aube, Miromensil, Chapart, Claudius) » Kaïs

Auteur Sujet: Kaïs  (Lu 797 fois)

Hors ligne Keanu

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Kaïs
« le: 23 janvier 2020 à 19:35:42 »
Je rencontre ta mère la seconde semaine de septembre.
Je regarde cette femme aux yeux globuleux et cernés, aux mains raboteuses, à la peau maigre et dure comme de l'écorce.
Je regarde ton visage baissé sur tes pieds, tes doigts qui pianotent à toute vitesse.
Tu ne tiens pas en place et j'ai l'impression que tu cherches à t'enfuir vers un lieu qui n'existe pas.
Je prends soin de terminer l'entrevue sur une note optimiste et valorisante pour ta scolarité.
En sortant de la pièce sans vie dans laquelle nous avions rendez-vous, j'ai une drôle d'impression et une douleur acide se déverse dans mon ventre.

Tu as des oreilles d'elfe et de grands yeux gorgés d'électricité et de naïveté triste.

Lorsque tu as besoin d'attirer l'attention, ton déploiement d'énergie paraît insolite et maladroit. Les autres enfants observent avec circonspection tes paroles et tes gestes qui débordent dans tous les sens.

La première heure du premier jour, tu n'as cessé de regarder mon bras en t'agitant sur la chaise. A la fin du cours, je t'ai vu discuter frénétiquement avec un garçon de la classe, puis tu es venu me voir et tu as effleuré mon muscle du bout de l'index : Est-ce que plus tard j'aurai cette veine moi aussi ?

Un après-midi dans la cour, après un match de foot sous le préau, je surprends un élève qui en balaye un autre d'un coup de pied et qui commence à se pencher vers lui, menaçant, comme pour le frapper au visage et l'humilier. Alors je me mets à courir en criant de colère, tout le monde se disperse et je vois de la peur dans les yeux de l'élève violent. Tu assistes à la scène et me regardes d'un air admiratif. J'ai l'impression que ce n'est pas la justice qui te rassure mais le justicier, son autorité, sa capacité à faire régner l'ordre et à sauver le plus faible.

Tu es obsédé par Spiderman d'une façon qui sollicite toute ma tendresse et aussi un peu de mon inquiétude. Sur ton mur Facebook, on ne trouve que des photos de Tobey Maguire, des photos de toi portant le fameux costume, et il n'y a aucun commentaire. Je pense que l'intensité et la nature de ta passion pour Spiderman comportent quelque chose de marginal, même pour un enfant de onze ans. 

Tu cours et sautes partout dans les couloirs, avec ton sac presque aussi gros que toi, alors j'essaie de mettre dans mon sourire à la fois une lumière qui te fasse te sentir accepté, et à la fois un calme qui t'incite à te calmer toi-même pour que tu ne sois pas trop en décalage avec le reste du monde et que puisse passer, passer cette longue journée sans que tu t'endormes sur le bureau.

Tu oublies tout le temps la moitié de tes affaires et surtout tes lunettes. On avance doucement, on trouve de petites tactiques tous les deux pour ne pas qu'un autre adulte du collège te sanctionne.
Il ne faut pas que j'aie de mot dans mon carnet, vraiment, vraiment pas.
Lorsque tu me chuchotes cette phrase en étant saisi d'une angoisse qui vrille ta bouche en un étrange rictus, je pense à la douleur dans mon ventre suite à l'entretien avec ta mère.

Ton meilleur ami s'appelle Thomas, il est petit lui aussi, et son visage est déformé par une grave maladie aux oreilles. Certains élèves tentent régulièrement de vous séparer en utilisant vos stigmates.
Tu as vu Thomas avec ses oreilles dégoûtantes ? Tu as vu Kaïs qui ne comprend rien pendant les cours et qui bouge n'importe comment ?
Alors vous avez parfois honte l'un de l'autre, alors vous avez parfois besoin de trahir votre amitié pour être validés au sein du groupe. Une fois par semaine vous vous disputez, vous vous ignorez, vous n'êtes plus amis. Ça m'empêche de dormir la nuit quand ça arrive, mais heureusement vous finissez toujours par vous retrouver.

Tu me confies parfois un amour timide, anxieux et secret.
Elle est trop, trop belle ! Je fais que penser à elle ! Tu crois que je dois aller la voir et lui dire ?
A chaque fois ton attirance se porte sur des filles blondes et premières de classe qui se moquent de ta gaucherie et de tes mauvais résultats.
Je te conseille prudemment et sans y croire.

Tu poursuis partout ta grande sœur dans le collège — c'est une jolie fille de troisième qui te regarde avec froideur.
Avec Thomas vous vous cachez derrière les poteaux pour les observer, elle et ses copines, afin de glaner quelques informations sur leurs histoires auprès des garçons, et vous rigolez comme des diables lorsqu'elles vous découvrent, exaspérées.
J'ai déjà essayé de solliciter ta sœur pour qu'elle te vienne en aide dans ta scolarité et à la maison mais elle me toise avec une forme de mépris qui m'interroge.

Au fur et à mesure de l'année, notre relation gagne en intimité et en complexité.
Tes confidences deviennent de plus en plus précises.

Tu as très peur des insectes et une fois un frelon est entré dans ta chambre. Tu as pleuré de panique, ta mère et ta sœur ont ri au lieu de t'apporter de l'aide, puis elles t'ont dit que les garçons ne devaient pas pleurer comme ça. Je me demande quel est le vécu de ces deux femmes, en tant que femmes. J'essaie de te convaincre que tout le monde a le droit de pleurer.
Tu sais, il y a même des gens qui écrivent des études pour expliquer que les garçons devraient avoir le droit de pleurer au même titre que les filles.
Tu me regardes, les yeux écarquillés.
C'est vrai ? Il y a des livres sur ça ?

Ta mère a accroché un tableau dans la cuisine : pour chaque jour de la semaine, trois cœurs dessinés. Lorsqu'elle considère que tu n'es pas suffisamment sage ou gentil à l'école et avec elle, elle en barre un. Très souvent, le soir venu, les trois sont barrés et tu ne sais pas pourquoi.

Un soir ta mère t'a frappé très fort avec ses poings, dans un endroit sensible de ton dos. Ensuite elle t'a craché dessus.
Vraiment, elle m'a craché dessus ! Ça se fait pas, non, de cracher comme ça sur quelqu'un ?
Tu me jures que tu le dis à personne, promis ? Papa est gentil, il me fait des gâteaux et on peut jouer aux jeux vidéo ensemble. J'aimerais bien vivre tout le temps chez lui. Tu le dis à personne, d'accord ? Je t'en voudrai à mort sinon. J'ai pas envie que ma mère ait des problèmes. C'est ma mère, quand même. En fait je lui en veux pas.

Les confidences s'intensifient et se multiplient.

Tu m'écoutes une fois sur deux selon ton humeur, ta fatigue et tes voyages intérieurs.
Tu rejettes régulièrement mon amitié.
Est-ce que je te semble trop doux par rapport à la brutalité du monde ?
Un matin où je tenais à être particulièrement attentif à toi, tu m'as repoussé violemment et tu as tenté de me blesser en te moquant de moi, en cherchant mes petites failles. J'ai tenu le silence, mimé l'indifférence, et j'ai senti chez toi l'envie d'arracher ma peau.

L'équipe éducative refuse souvent de m'entendre et d'agir avec moi sur les cas de maltraitance, mais je persiste.
Je fais part à la CPE de tes confidences. Elle me répond d'un air nonchalant : Bon, vous savez, en tant que mère j'ai un autre regard.
Un mois plus tard, je fais un signalement auprès des services sociaux, tout seul, la boule au ventre.
On est fin juin, je quitte le collège sans que rien n'ait été résolu. Mon contrat touche à sa fin. Je ne te dis pas au revoir.


*


Je me souviens, c'était en hiver il y a cinq ans. On marchait dans la forêt maman et moi. 
Il y a entre maman et moi une généalogie de notre rapport mutuel à la marche, à la randonnée, à la promenade. Petit ou plus jeune je ne voulais jamais marcher avec elle. Je pense que ma mère aurait voulu marcher davantage avec ses enfants. Elle a toujours adoré ça.
Maintenant je peux l'accompagner dans la forêt et découvrir la région que j'ai toujours connue mais que j'ai le sentiment de n'avoir jamais regardée. Maintenant je peux rattraper le temps perdu à ne pas m'occuper de ma mère. Je peux accepter de vivre un lien avec elle lorsque je quitte ma vie urbaine et sans famille pour retrouver la maison de mon enfance. Je peux boire le thé sur le perron, après cette petite marche religieuse dans nos villages et nos montagnes.
C'était l'hiver et nous étions au cœur de la forêt de Saoû. Tout est vert, maman a ses lunettes de soleil, son béret, sa polaire, son écharpe, ses bâtons, son sac à dos, son papier toilette, ses barres énergétiques, ses aspirines, ses chaussures et chaussettes techniques, sa carte, bref, tout l'équipement de la parfaite randonneuse.
Subitement mon téléphone sonne : je décroche et reconnais ta voix. Tu as donc gardé mon numéro pendant tout ce temps... Tu me parles avec fascination du super-héros Hulk. Où est donc passé Spiderman ? Comment va ton père ? Tu me dis qu'il est mort il y a un an. Ta voix se brouille, diminue, puis disparaît. Je ne capte plus dans la forêt. On ne s'est jamais rappelés.
« Modifié: 23 janvier 2020 à 22:26:27 par Keanu »

Hors ligne Colin

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Re : Kaïs
« Réponse #1 le: 24 janvier 2020 à 09:27:10 »
Salut,

Une sorte de détachement coupable offre un écrin de fatalité à ton texte aux émotions savamment dosées.
C'est à la fois touchant et cruel.

Merci du partage.

Hors ligne gage

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Re : Kaïs
« Réponse #2 le: 24 janvier 2020 à 13:11:40 »
Moi j'y vois un quotidien bien trop dur pour un  homme sensible.
J'y vois l'impuissance, l'investissement pourtant opiniâtre, l'optimisme héroïque.

J'y vois de la douleur, de l'écorchement, lambeau par lambeau.

On tient combien de temps, comme ça ?

Raconte-nous aussi quand ça va très bien au boulot !!

Merci pour ce texte immersif, testimonial et tendre, et heureusement pas trop désabusé.

À bientôt Keanu !
Même les grandes joies vous laissent un peu de regret, il y a un fond de manque dans tout ce qu'on vit.

Pierre Lemaitre ; Au revoir là-haut.

Hors ligne Eddiedu49

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Re : Kaïs
« Réponse #3 le: 24 janvier 2020 à 17:11:39 »
Salut Keanu,

Voilà un texte qui me fait un peu penser à Grégoire, bien qu'il soit plus sombre et triste.

J'ai malgré tout beaucoup aimé te lire. Pas simple de travailler avec l'humain et ses carences, tout en restant finalement impuissant.

Je connais ce genre de situations

Merci pour le partage Keanu  :calin:

Hors ligne Cyr

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Re : Kaïs
« Réponse #4 le: 24 janvier 2020 à 19:35:18 »
J'ai trouvé ton histoire touchante et intriguante. Personnellement, j'ai toujours entretenu la méfiance vis à vis du corps enseignant. Alors, j'ai un regard peut-être assez différent sur ce récit.
"Il y a deux sortes de poètes : les bons, qui brûlent leurs poèmes à l'âge de dix-huit ans, et les mauvais, qui continuent à écrire de la poésie jusqu'à la fin de leurs jours." Umberto Eco

Hors ligne Keanu

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Re : Kaïs
« Réponse #5 le: 24 janvier 2020 à 19:40:54 »
Colin, salut ! C'est intéressant les mots que tu mets sur ce texte, "détachement coupable" et "écrin de fatalité", je trouve que ça peut correspondre à ce que j'ai voulu faire passer, alors vraiment merci. Je crois aussi qu'il peut y avoir en toile de fond une forme de culpabilité chez le narrateur. Au plaisir de te lire bientôt !

gage !!  :) Merci beaucoup d'être encore passé me lire. Tes mots aussi me parlent et me touchent. Bon, "optimisme héroïque", n'exagérons rien ! J'y perçois plutôt de la bienveillance (qui devrait être) ordinaire au sein d'une relation humaine, éthique et professionnelle. De l'impuissance, ça, sans aucun doute, ce qui fait écho à la fatalité perçue par Colin. Certaines situations sociofamiliales et institutionnelles sont comme de profonds rouages face auxquels on est toujours trop petit, malgré la volonté, la bonté et la colère. Parfois (souvent) c'est le système, avec ses points aveugles ou ses intérêts, qui a le dernier mot. Mais il existe malgré tout de petites lumières...

Eddie  :coeur: Tu as entièrement raison, ce texte ressemble à Grégoire (et aussi un petit peu à Mimoza), non seulement parce qu'il s'inscrit dans ma série de portraits d'"enfants"/d'"élèves" (aucune de ces deux étiquettes ne me convient pour qualifier ces personnes), mais aussi parce qu'il existe entre les deux une similarité dans le timbre. Merci beaucoup d'avoir ce regard d'ensemble et si attentif sur ma production de ces derniers temps. C'est extrêmement précieux pour moi. Et je sais que ça peut trouver écho en toi par rapport à ton propre vécu. A bientôt j'espère !

Cyr : Merci pour ta lecture et ton retour ! Si tu veux développer un peu cette "méfiance vis-à-vis du corps enseignant" dont tu parles, le "regard peut-être assez différent" (de quoi, de qui ?) que ça t'amène à avoir sur ce texte, j'en serais honnêtement ravi. Il y a beaucoup de choses à dire sur le milieu scolaire, et si le texte se veut résolument suggestif et incarné plutôt qu'explicatif et frontalement politique, ce sont des sujets qui m'importent et qu'il peut être intéressant d'aborder en aval du texte.

Hors ligne Cyr

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Re : Kaïs
« Réponse #6 le: 25 janvier 2020 à 19:02:55 »
"le texte se veut résolument suggestif et incarné plutôt qu'explicatif et frontalement politique"

Cela se ressent bien dans ton récit. Le sujet est compliqué, l'école instruit mais c'est aussi une figure d'autorité. Cela n'empêche pas d'avoir des sympathies pour des enseignants. Effectivement des élèves iront nouer des relations d'amitié avec leur maître ou professeur tandis que d'autres préfèreront compartimenter d'avantage. D'un côté il y a la vie à l'école avec ses joies et ses problèmes, de l'autre il y a la vie familiale.
"Il y a deux sortes de poètes : les bons, qui brûlent leurs poèmes à l'âge de dix-huit ans, et les mauvais, qui continuent à écrire de la poésie jusqu'à la fin de leurs jours." Umberto Eco

Hors ligne Hippolite

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Re : Kaïs
« Réponse #7 le: 25 janvier 2020 à 19:32:21 »
Je ne trouve pas le texte si suggestif. La figure du professeur est nettement fondée, l’impuissance de ce qu’on appelle institution clairement affirmée et la réalité familiale explicitée. Je dirais même que l’enfant est « étouffé » par le rappel constant de ces trois axes, il est d’ailleurs littéralement coupé à la fin de votre texte.
Le fonctionnement topologique du texte est assez intéressant. Déployer autant de lieux dans un texte si court et si fluide est impressionnant.

Hors ligne Keanu

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Re : Kaïs
« Réponse #8 le: 26 janvier 2020 à 14:17:44 »
Cyr, merci d'être revenue détailler un peu tes impressions !
Hippolite, merci beaucoup à toi aussi d'être passé me lire et d'avoir pris la peine de formuler ton commentaire, qui me paraît intelligent dans sa manière de saisir le texte ! Je suis entièrement d'accord avec tes mots, l'enfant est pris en étau entre des lignes autoritaires qui s'entrecroisent, l'école et la famille au premier chef. En fait, ces lignes d'autorité recoupent une seule et même domination : celle de l'institution adulte, du monde adulte en général sur l'enfance, le minorat, une catégorie politique qu'on a toujours tendance à envisager uniquement de manière biologique. Je suis aussi intéressé par ta remarque sur le "fonctionnement topologique" : quels sont les lieux dont parle le texte selon toi ?
Lorsque j'ai dit que je trouvais mon texte "suggestif", je parlais du discours politique qu'on peut lui prêter en arrière-plan. J'aurais pu écrire un texte discursif ou démonstratif où j'aurais explicité et détaillé mon point de vue ou celui d'un narrateur par rapport à la situation du personnage de Kaïs, un enfant victime du monde adulte (comme tous les enfants, mutatis mutandis). Mais j'ai fait le choix esthétique d'une certaine distance en tentant d'évoquer simplement les choses concrètes dans leur nudité.
Merci encore à tous les deux.



Hors ligne Hippolite

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Re : Kaïs
« Réponse #9 le: 26 janvier 2020 à 21:09:49 »
Pourquoi justement considérer le minorât de l’enfant comme un défaut? Pourquoi ne pas parler de minorité? Peut-être que ça pourrait être une solution, simplement conceptuelle, pour envisager des individus certes contraints par l’institution mais aussi étant tout à fait capable de déployer des stratégies de libération hors de cette sphère étouffante.
Pour ce qui est du fonctionnement topologique (c’est une formule un peu lourde, je l’admets) : il semblerait que ce soit le passage d’un lieu à un autre qui permet à votre texte de procéder à des changement de points de vue bien que le récit soit porté par un narrateur unique. Maison/famille, école/professeur, forêt/soi. Peut-être d’ailleurs que la figure de la mère pourrait aussi être considérée comme un lieu. Mais je m’arrête là, sinon je vais commencer à spéculer avec des termes comme utopie/hétérotopie, et ce n’est pas nécessaire.

Hors ligne estherilisez

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Re : Kaïs
« Réponse #10 le: 26 janvier 2020 à 22:37:47 »
J'ai tout lu et le texte s'est poli à mesure qu'il filait
Alors que la comparaison de la seconde phrase m'a d'abord laissé toute cornée
Mais après il y a eu "électricité" et "triste" et puis tout le reste, les phrases en s'étirant, en s'avançant se déchargeait des adjectifs dont on a plus le besoin, quand il y a quelque chose à dire. Par quelque chose j'entends action, émotion, tout ce qui rime en ion et en éel. Evidemment le style suit et coule dans l'évidence que l'écorce a d'abord cherché à couvrir. Epure, affreuse épure qui suggère un bout de vrai par le prisme de tes yeux non-piverts : un elfe de forêt auquel ne sont pas prêtées les oreilles. Sans compter les tiennes

Hors ligne Keanu

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Re : Re : Kaïs
« Réponse #11 le: 27 janvier 2020 à 18:45:18 »
Hippolite :

Pourquoi justement considérer le minorât de l’enfant comme un défaut? Pourquoi ne pas parler de minorité? Peut-être que ça pourrait être une solution, simplement conceptuelle, pour envisager des individus certes contraints par l’institution mais aussi étant tout à fait capable de déployer des stratégies de libération hors de cette sphère étouffante.

Ce que j'appelle "minorat", à la suite d'Yves Bonnardel, c'est la situation de "mineur", le statut d'"enfant", donc, qui se caractérise notamment par la privation de liberté et d'autonomie juridiques.
Quant au terme de "minorité", il est ambigu, alors j'ai tendance à éviter de l'utiliser, que ce soit pour évoquer les "enfants" ou tout autre groupé dominé comme les personnes racisées. Il est ambigu car, quand on parle de "minorités nationales", on fait aussi et surtout référence à des minorités au sens quantitatif du terme ; hors on ne peut pas dire que les enfants ou les femmes, par exemple, sont en situation d'infériorité numérique (et encore moins les pauvres, à propos desquels Michel de Certeau avait justement une brillante formule : il parlait de "la marginalité d'une majorité"). Je préfère personnellement parler de catégories "dominées", par exemple, afin d'éviter cette ambivalence terminologique.
Quant aux "stratégies de libération", j'ose croire qu'elles peuvent dans une certaine mesure exister, mais ça serait quoi qu'il en soit dans une très faible mesure, car les mineurs, quoi qu'il en soit, restent dépourvus de personnalité juridique et donc sous la tutelle du monde adulte. Mais ça nous amènerait dans une longue discussion...

Pour ce qui est du fonctionnement topologique (c’est une formule un peu lourde, je l’admets) : il semblerait que ce soit le passage d’un lieu à un autre qui permet à votre texte de procéder à des changement de points de vue bien que le récit soit porté par un narrateur unique. Maison/famille, école/professeur, forêt/soi. Peut-être d’ailleurs que la figure de la mère pourrait aussi être considérée comme un lieu. Mais je m’arrête là, sinon je vais commencer à spéculer avec des termes comme utopie/hétérotopie, et ce n’est pas nécessaire.

Merci pour ces remarques qui me plaisent beaucoup ! J'aime bien ta manière de lire ce texte en termes de "lieux". Je suis particulièrement content que tu aies notifié la présence de la forêt et de la mère du narrateur, après l'astérisque. En s'éloignant dans le temps et l'espace, en sortant du cadre scolaire et professionnel, j'ai voulu montrer un "extérieur", comme une respiration, mais au sein duquel s'insinue et continue malgré tout la relation avec l'enfant. Intéressant que tu convoques aussi, même rapidement, le concept d'hétérotopie... Quels lieux de refuge, d'imaginaire et d'enfance heureuse pour le narrateur et surtout pour Kaïs ?

estherilisez : mille mercis d'être passée me lire et de m'avoir laissé ce beau retour ! Je comprends ton point de vue quant à l'entame du texte, je me demande aussi s'il n'y a pas quelques adjectifs en trop. En revanche, la comparaison avec l'écorce de l'arbre, je conserve, elle est importante pour moi ! Et tu la files en métaphore d'une belle manière dans ton commentaire. Merci, donc, pour ton regard sensible, et au plaisir de te lire bientôt.

Hors ligne Hippolite

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Re : Kaïs
« Réponse #12 le: 27 janvier 2020 à 19:38:36 »
Si le terme mineur rend incompréhensible l’idée de nombre, et en effet, les femmes sont nombreuses, de fait, il rend incompréhensible l’idée de majorité, car, est-elle si claire? (Je ne crois pas l’être moi...) L’idée de dominé est intéressante dans la mesure où elle qualifie aussi bien celui qui domine que celui qui est dominé mais elle propose aussi une dialectique de renversement (pléonasme...) qui ne rend pas problématique l’idée de pouvoir.
Si la minorité se détache de la perspective quantitative, elle ne qualifie qu’elle-même non? En tout cas, elle ne cherche plus à se positionner par rapport à une majorité. Et est-ce que ce n’est pas à ce moment que les choses deviennent intéressantes? Je crois que culturellement, et c’est sans doute une restriction, l’idée de minorité est plus efficace. (C’est que ça dérape.)
Et pour ta dernière question, je vais assurément te décevoir, mais, une enfance peut-elle être heureuse? Je n’en suis pas sûre. Et le fait même de faire usage du terme de « refuge » me fait penser que non.

Hors ligne Keanu

  • Troubadour
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Re : Kaïs
« Réponse #13 le: 29 janvier 2020 à 10:10:15 »
Hippolite,

Merci encore d'être venu ici pour préciser ta pensée !
Je suis désolé mais je préfère ne pas continuer ici cette discussion terminologique autour des "minorités" ou de la "minorité", afin que mon texte ne monopolise pas le haut de page avec des discussions périphériques (bien que très intéressantes). On peut en parler par messages privés si tu veux !
Entièrement d'accord avec toi quant à l'impossibilité d'une "enfance" strictement "heureuse" ; mais je crois qu'il est difficile aussi de mettre sur le même plan un sentiment ou un état individuel et subjectif (être heureux à un moment donné de sa vie), et des considérations structurelles et objectives sur les catégories de population (ici, les enfants).

Merci beaucoup pour cet échange et surtout, encore une fois, d'avoir lu mon petit texte.

Hors ligne Kohaku

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Re : Kaïs
« Réponse #14 le: 30 janvier 2020 à 00:24:44 »
Merci pour ton texte, Keanu.

De ma vision, ce n'est pas vraiment un prof, plutôt un assistant ou peut être un prof mais qui a plus qu'une tache d'enseignement. C'est ce que je ressens à la lecture de ton texte et à la façon de réagir du narrateur.

J'aime cette vision du narrateur qui nous raconte une année passé dans un établissement scolaire avec une histoire qui visiblement le touche de plus en plus mais sur laquelle il n'aura que très peu d'emprise.
Cela dit, ma curiosité chaturelle me demande si le signalement a eu un quelconque effet et , surtout, est ce que le gamin va mieux?
"Commence par finir ce que tu commences" - Kamaji

 


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