Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

02 juin 2020 à 22:06:15
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes mi-longs » Repas de Noël

Auteur Sujet: Repas de Noël  (Lu 375 fois)

Hors ligne Julien-Gracq

  • Scribe
  • Messages: 62
Repas de Noël
« le: 14 janvier 2020 à 16:49:03 »
C'est une nouvelle particulièrement longue, entamée il y a quelques mois, interrompue un long moment, terminée et corrigée récemment, que je vous propose ici.
C'est dans un but humoristique, un brin pantagruélique, que j'ai rédigé la présente chose, sans savoir néanmoins vers où je me dirigeais, quoique j'en avais une vague idée.
Je pense qu'on peut considérer ceci comme un conte un brin parodique, quoique trop fastidieux... à voir.

Bref, sur ce, merci aux courageux qui s'y essayeront.  ;)

Texte :

La petite chaumière des Ritassi, vétuste maison de campagne du siècle dernier, récemment retapée, était le lieu ce soir-là comme à chaque noël, d'une agitation peu commune. Vanessa, le plus jeune enfant de la famille, revint à la maison ce matin même pour préparer le festin du soir. Sur la table en bois de la cuisine, longue de quelques trois mètres, étaient disposés en complet désordre un assortiment de planches à découper, humides ou parcellées de miettes, un rouleau à pâtisserie tout blanc de farine, un couple de plats prêt à être enfournés, l'un composé d'un pavé de saumon et de légumes, l'autre d'une dinde ornée de mirabelles sur le pourtour, un tire-bouchon et quelques bouteilles reposant dans un bac à glace, du crémant pour l'apéritif et du champagne pour le dessert, une bigarrure de petits fours aux motifs et coloris bien distincts, à la composition allant du thym au romarin, de la truite à la tomate, dans un vaste plat oblongue, une corbeille de pain où macéraient ensemble différentes sortes de toasts, aux graines, au poivre, au poivron, à la figue... Le foie gras était également présent, il attendait d'être tranché en fines tranches puis apprêté sur les toast en bout de table, sur une porcelaine ronde à côté de la gigantesque assiette d'huîtres.

La maman de Vanessa, Nadège, en compagnie de sa fille avait bien trimé et, pressée par la venue prochaine des convives, elle s'activait encore et toujours plus que de raison, s'attardant scrupuleusement sur le moindre détail, déplaçant ici un verre un peu désaxé sur la table du salon, redressant une serviette pliée en éventail devant les couverts, s'assurant que les paillettes, disposées ça et là sur la nappe, formaient bien une belle traînée continue de poudreuse sur le rouge, simulant par là le scintillement de la neige sur "le carmin d'amour qu'est noël", selon les croyances toutes particulières de Nadège qui voyait en cette fête le jour du bonheur.

Et quel bonheur ! Le plaisir de servir, de recevoir, de préparer de jolis mets pour ses convives, de se montrer charmante et conviviale, de retrouver ses frères et soeurs, ainsi que ses neveux et filleuls. Nadège, se sachant régner sur les fourneaux de la famille élargie, ses joues se coloraient d'orgueil et de joie, ses petits pas bondissant prenaient la grâce d'une fée qui s'active au bonheur du monde. Mère de deux enfants et d'un mari vieilli, elle-même le ventre et les plis marqués par la vie, Nadège retrouvait sa jeunesse et sa jovialité de jadis lorsqu'elle dansait du four au salon, de la cheminée au plan de travail.

Un coup de sonnette retentit. "Nulle inquiétude", dit Vanessa à sa mère, la sachant prompt à s'emporter sitôt qu'un imprévu arrive. "Ce n'est que papa qui rentre", ajouta-t-elle. Et ce n'était en effet que le papa, Gabriel Ritassi, qui franchit la porte d'entrée, un chapeau sur la tête, les sourcils raidis et le nez tout rose, une écharpe autour du cou. Le gras homme emmailloté dans son vaste manteau d'hiver lui bouffant les genoux s'exclama : "Ah ! Quel hiver mes aïeux !", usant à dessein d'expressions désuètes afin de charmer sa femme et d'irriter sa fille, comme d'habitude, lesquelles ne tardèrent pas, l'une à lui sourire ingénument, l'autre à lui faire une moue, tiquant de l'oeil.

"Seigneur, ce qu'il fait bon ici !", poursuivit-il, se déchaussant en vitesse pour se réfugier près de l'âtre dans lequel crépitait un quatuor de bûches. Puis, une fois bien réchauffé, se relevant du fauteuil attenant à la cheminée dans lequel il s'était enfoncé comme une chrysalide dans son cocon, il dit : " Ah ! Quelle joie que de retrouver son chez-soi, son bon dieu de foyer et sa douce chaleur, sa tendre épouse et sa délicieuse petite fille. Ah ! mes anges, mésanges, rossignols, je vous aime !" et chaudement il se releva et embrassa Nadège puis Vanessa.

 "Et le grand gaillard, comment va-t-il ?, fit-il à sa femme.

- Oh, lui ! Toujours dans sa chambre en train de se pignoler, répondit Vanessa.

- Ah, ma fille ! Je t'interdis ces vulgarités ! Mais il est vrai que je le soupçonne d'être un de ces diables d'onanistes !

- Oh ! Qu'a-t'on fait pour qu'il finisse ainsi ! Ce pauvre enfant passe ses journées enfermé dans sa chambre, à vingt-cinq ans ! fit la mère d'un ton plaintif, débordant d'émotions, se convulsant dans les bras de Gabriel.

- Un sale con sans décence, voilà ce que c'est ! Un parasyte, un branleur, un jean-foutre de nul arrogant ! fit rageusement Vanessa.

- Ah, bon dieu ! Pas de ces vulgarités, enfin !

- Pardon.

- Embrasse-moi ma fille."

Ainsi se calinèrent-il un moment, le gros papa et la grande fille vulgaire. Pendant ce temps-là, les invités arrivaient. L'oncle José, débonnaire dans sa grosse bedaine et sa démarche palmée ; la tante, Marie-France, épouse de José et rosé des joues comme un vin rouge délavé ; leur fils, Louis-François, plus tomate que sa mère et dodu comme son père ; les filles, Joséphine et Josseline, semblables jumelles, fines comme leur mère et braillardes comme leur père. La marmaille ne serait pas complète si l'on omettait Louise la grande, fiancée de Louis-François, ainsi que leur enfant, José-Marie, gros bambin de huit mois qui rotait allègrement dans les bras de sa mère. Ils se réunirent sous le perron et, au lieu de sonner, il leur prit la drôle idée d'entonner un chant de noël. Les femmes et les filles chantaient un cantique, tandis que l'oncle et le cousin vomissaient un air gras quant au pubis de la mère noël. José-Marie beuglait et pleurait et crachait, peinturlurait d'un vert chaud le manteau pie-vert de Louise sa mère.

 "Oh ! Ecoutez un peu, écoutez donc ! Sont-ce les anges qui nous appellent ? Ah ! Quelles sont ravissantes ces cordes de soprano ! Et qu'ils sont drôles ces cuivres de baryton ! Et que dire de ces meuglements, voilà l'âme d'un noël en campagne !" fit Gabriel admiratif, de l'autre côté de la porte, dans la cuisine près de Nadège et de Vanessa.

Il ouvrit la porte et, surprise ! Il ne se trouvait nulle âme sur le perron. Gabriel adressa un regard géné à sa femme derrière lui, quand, d'un coup ! apparurent tout d'un bloc les invités au complet, dans un grand fracas de cuivres et de bourrasques de neiges soulevées sur le seuil.

"C'est nous !", braillèrent-ils en même temps.

"Ah !", s'exclama Gabriel, "Ah Ah.... Ah Ah Ah Ah !", se pâma-t-il d'un fou rire avant d'embrasser son frère et sa belle-soeur, et son neveu et ses nièces, et le reste de la collone de braillards ! Gabriel était aux anges et les autres aussi. Noël trôtait dans leur tête, il montait presto comme les bulles d'un mousseux.

Installés dans le salon, Gabriel et les invités faisaient causette tandis que Vanessa et Nadège apportaient les plats et les boissons - Nadège fredonnait quelques airs, Vanessa se déhanchait comme sur un rock. La bavache avait cours dans la joie et la bonne humeur. L'oncle José racontait sa fameuse histoire de la machine à café : un jour, alors qu'il déjeunait au réfectoire de son service, il voulut prendre un café à la machine. Mais, drame ! Le gobelet n'apparut pas et le café coula jusque sur le sol. Ne sachant que faire, prit au dépourvu, José voulut courir chercher des serviettes ou des éponges, quand soudain un cri : "Aaaaaah !", se fit entendre ! Un cri fou à réveiller les morts qui attira toute l'attention du Met sur le gros monsieur, la machine à café, et la grosse dame qui poussa le cri. "AAAAAh ! Mais qu'est-ce qu'il a fait le monsieur ?! Ah la la la la la !" s'époumona plaintivement de nouveau la grosse dame de ménage, avec un accent ridicule. Et tout le monde avait regardé dans la salle du met, et tout le monde pouffait dans le salon ce soir de noël ; et José pouffait comme la grosse dame elle-même auparavant. Et ils se pâmèrent de plus belle encore, vautrés dans les gros fauteuils, lorsque les premières coupes furent à sec. Vanessa, Gabriel, Nadège, tous trouvèrent l'histoire à s'en tordre les côtes, à s'en vriller la panse, à s'en essorer la vessie. On tapait du pied, se mettait de petites claques, buvait une bonne bulle puis deux... Vraiment, noël s'annonçait radieux.

 "Et le grand lapin, où qu'il est celui-là ? fit l'oncle José.

- Ce diable ! Il doit être dans sa chambre, à ruminer quelque chose...  répondit Gabriel.

- à se palucher le saucisson ! précisa Vanessa.

- Oh, Vanessa ! Pas devant les enfants je te prie ! lui dit Nadège, désignant du bras Josseline et Joséphine.

- C'est bon, elles ont l'âge de ces choses-là, non ? répondit Vanessa agacée.

- Eh bien... Pas devant le bébé, en tout cas !"

José-Marie, le gros bébé, riait aux éclats. Ses deux petites tantes jouaient comme des folles avec lui et n'avaient aucunement prêtés attention à la divergence entre Vanessa et Nadège. Elles se couvraient les yeux, puis les découvraient, puis les recouvraient ; le bébé, ivre de joie, tapait dans ses mains.

"Bon, allez nous le chercher donc ! Qu'il ne passe pas le soir de noël à, euh... palucher je ne sais quoi dans son lit, là... Vanessa ! fit Gabriel.

- Bien, répondit-elle lascivement et, se munissant d'un balai qui traînait dans la pièce d'à côté, revint taper neuf coups contre le plafond.

Poc, poc, poc, poc, poc, poc, poc, poc, poc !

- Bon sang, Vanessa ! C'est insupportable ce boucan !

- Oui, et tu fais tomber de la poussière partout sur la nourriture ! Arrête ça, je vais le chercher moi-même !" fit Nadège déterminé, s'en allant monter les escaliers.

A quelques pas d'ici, et pourtant bien loin des clameurs de Noël, travaillait Célestin dans sa chambre d'adolescent. Bercé par les trompettes de Lully, il n'entendait rien des effusions d'en bas, rien non plus quand le balais vint cogner le sol de sa chambre, tout juste sentit-il un léger tremblement dans le parquet. Absorbé par sa lecture, griffonnant quelques notes sur un brouillon, notre hirsute de vingt-cinq ans, assis sur une chaise d'enfant devant un poster de spider-man, réfléchissait quant à l'origine de la morale. La morale, objet des faibles ? A n'en pas douter. Et lui, était-il fort ? Eh bien : il ne travaillait pas, avait tout son temps libre, s'épanouissait dans ses activités... Oui, il était fort, assurément. Il était même de tempérament aristocrate !
Prisonnier volontaire de son antre de livres et de souvenirs accumulés, il n'entendait rien à la sociabilité, rien à la famille, et encore moins que rien à l'amour de Noël. Il le fit clairement savoir lorsque sa mère, sans se décourager, finit par frapper cinquante fois à la porte avant qu'il ne daigne entrouvrir. Il lui dit alors :

"Qu'est-ce qu'il y a ?!

- Ils sont là, mon lapin.

- Célestin, répondit-il sèchement, agacé par cet affectueux sobriquet.

- Célestin, pardon mon chéri. Oh ! excuse-moi... Oncle José, Louis-François et sa Louise, tes cousines,... Ils sont tous là, en bas ! Viens-donc nous rejoindre !

- Non.

- Pourquoi non ?

- Car je suis bien ici, et que bientôt je viendrai à bout de cette maladie de l'être qui de tout temps nous opprime, nous les forts !

- Oh ! Mais qu'est-ce qu'il raconte encore celui-là ?! Il va me faire pleurer.

- Je me fiche de tes larmes, tu n'auras pas ma pitié, fit-il catégorique, croisant les bras haut sur sa poitrine."
La partie semblait être gagné pour Célestin, mais c'était sans compter sur l'arrivée de Vanessa suivie de toute la joyeuse compagnie.

"Ecoute-moi bien grand gland ! Tu vas fermer ta trappe à merde et ramener ton fumier ici ! On t'attend tous ! hurla Vanessa en colère depuis le bas de l'escalier, sans personne cette fois-ci pour lui dire de contrôler sa verve.
- Allez, blanc-bec ! Ecoute un peu ta soeur et ta mère et ramène ton lard, on va pas te bouffer", tenta l'oncle José, persuasif dans son ton franchouillard.

Célestin rougit. Il descendit en maugréant quelques malédictions et salua les invités un par un, sous les regards gênés de ses deux cousines, un peu moqueurs ou attristés de sa tante et de son oncle. Aucune émotion lorsqu'il découvrit pour la première fois José-Marie, son petit cousin, dans les bras de Louis-François. On se mit à table et la conversation reprit sur de chaudes lampées de crémant, de tendres bouchées de foie gras. La flamme de l'âtre dans lequel crépitaient lentement quelques bûchettes semblait mettre du baume dans le coeur de cette délicieuse famille qui s'efforçait à oublier le petit désagrément plus tôt survenu. Aussi évitaient-ils de déranger Célestin qui buvait lentement de sa première coupe, ruminant aigrement de sinistres pensées. Cependant, Célestin étant acariâtre et les conversations tournant autour de banalités l'agaçant, c'est lui-même qui dut intervenir pour briser l'harmonie et la bonne humeur.

Vanessa parlait de l'obtention récente de son contrat à durée indéterminé dans un salon de coiffure de la ville proche. Elle n'en était pas peu fière et étalait à qui voulait l'entendre que ce "job" était exactement ce qu'elle rêvait de faire, que depuis elle était libre et indépendante, qu'ellle se sentait enfin être une adulte à part entière. Là, Célestin, achevant sa coupe de crémant d'une déglutition vive, humidifiant sa gorge tel un bourreau aiguisant sa lame avant le spectacle, fit tomber net le couperet de sa langue de vipère en quelques claquements. Il abattit la victime, et ce début de soirée de noël :

"Si ton ambition se résume à faire l'esclave 35h/semaine dans un salon de coiffure, payée un smic amélioré pour couper des tiffes et des poux, respirer des produits chimiques, subir de la musique merdique en continu et sourire hypocritement à des clients arrogants et à de vieilles truies étalant leurs histoires pète-burnes, bah ma pauvre..."

Cinglant et violent, imprévu et si froidement dit sans aucun affect, cette réplique fit l'effet d'un blizzard dans l'assemblée bien échauffée, sitôt refroidie. Pas un crépitement dans l'âtre, pas une déglutition honteuse, pas même un frottement de pieds sur le tapis ; seul un rot gargantuesque de José-Marie se fit ouïr.

"Non mais dis-voir un peu, toi... commença l'oncle José avant d'être interrompu sauvagement par une Vanessa en nage.

- Mais je te dis merde grosse branlure, gros étron ! Vieux garçon, vieux bitard, éternel puceau et enfant chez papa-maman, à vingt-cinq ans sans diplômes !

- Si tu crois que ton CAP vaut beaucoup mieux, ne t'y trompe pas. Les gens te mépriseront tout autant que moi", fit Célestin avalant sec une seconde coupe. Il tentait de garder contenance après les terribles vérités que Vanessa venait d'énoncer en public.
Suite à quoi Vanessa, à court de mots, face à une assemblée tétanisée et un orateur bien froid de façade, bondit tel un fauve et asséna un puissant coup de patte sur la joue de Célestin. Il fit tomber son verre sur le tapis, l'alcool dégringola en cascade sur le velours. Là, l'assemblée reprit vie, la famille s'agita, et Célestin, la tête baissée, rouge de honte, demeurait stoïque devant sa mère à genoux en train d'essuyer le liquide répandu par terre.

L'oncle José appelait au calme. Le père Gabriel s'arrachait les cheveux, se lamentait sur des vers de Racine. Vanessa se rassit à sa place, puis avala goulûment trois petits fours. José-Marie se mit à brailler, à péter bruyamment. Joséphine et Josseline, irritées par l'odeur du bout de chou, le remirent dans les bras de Louise, la maman du bambin. Louise le remit à Louis-François, son conjoint, sous prétexte qu'il ne s'en occupe jamais, lequel s'en défendit sans pouvoir faire autrement que d'accepter le gros poupon et de se boucher le nez pour la demi-heure qui suivit. Ainsi, il suffit de la présence d'un Célestin et d'une remarque acerbe pour que l'amour de noël vire en zizanie de noël, en règlement de comptes, expressions de ressentiments et sentiments du mélodramatique

Nadège, agenouillée face à son fils empourpré, lui dit ceci :

"Oh, mon poussin ! Etais-tu obligé de dire des horreurs pareilles ?

- Ce ne sont pas des horreurs, c'est la stricte vérité. Les gens, les vulgaires, n'auront que mépris pour elle comme pour moi, comme pour tout ce qui est plus bas qu'eux mais pas trop malheureux dans ce monde ! Je ne fais que dire la vérité, je me fous de vos affects", répondit-il, prétendant en son for intérieur ne pas s'être senti ni humilié, ni coupable.

Tandis que l'affaire se tassait, qu'on revenait au calme, que Nadège et Gabriel garnissaient la dinde sous l'oeil expert de Marie-France, tante de Célestin, l'oncle José prit à parti Célestin dans un coin du salon, face à la baie vitrée donnant sur la neige au dehors, et voulut lui inculquer quelques valeurs d'homme sous un habile manteau de confidences et de questions communes. Ses intentions furent rapidement percées à jour par Célestin.

"Alors, mon garçon. C'est vrai que tu te cloîtres dans ta chambre depuis maintenant, quoi... Huit ans?

- "Cloîtré" est un terme trop fort qui s'apparente déjà  à un jugement d'esclave. Dis plutôt que c'est vous qui êtes cloîtrés dans un monde extérieur d'illusions et d'affects de basse qualité. Moi, je suis libre dans le monde intérieur de mes passions et de mes conceptions. Mais je ne m'attends pas à ce que l'on estime mes nobles aspirations, elle paraissent sottes ou folles pour les âmes relevant du vulgaire.

- Eh! Bah dis-voir mon con, pour sûr ce ne sont pas les bonnes manières que ton monde intérieur t'as appris. Non mais, t'as vu comment que tu parles aux autres ? Tu crois que c'est ça qui fait de toi un être supérieur ? Redescends sur terre gamin, t'es qu'un merdeux qui survivrait pas sans papa maman pour te nourrir, qui tiendrait pas une seconde en dehors de ton petit cocon."

Célestin rougit. Face à cette malheureuse et criante vérité, il ne put opposer que sa mauvaise foi :

"Bien sûr que je me débrouillerais s'ils n'étaient pas là pour me sustenter. Il y a que ce n'est pas le cas, aussi n'ai-je pas à avoir honte de profiter pleinement de ma situation.

- T'as pas honte d'être encore un gamin alors que ton père, à cet âge-là, avait déjà ramené plusieurs gonzesses à la maison et bossait déjà depuis quatre ans ? Vraiment aucune honte ?

- La honte est le sentiment des faibles et, en l'occurrence, elle relève d'une inversion des valeurs. C'est le travail qui était honteux, fut un temps, aux yeux de la noble aristocratie guerrière. Le vilain, étymologiquement parlant, a d'abord désigné le vulgaire qui n'était pas noble, donc celui qui travaillait de ses mains. Les mots méprisaient le travailleur. On peut remercier les révolutionnaires en carton, finalement bien chrétiens et bien judaïques dans le fond, qui encrèrent définitivement cette ignoble inversion des valeurs, voulant que le travail soit honorable, et l'inverse non !

- Rien à braire de ta profonde culture, môme, vraiment je m'en pignole. Ce que je sais en revanche, c'est que tu te mens à toi-même. Je vais être simple : puceau, asocial, sans-ami, perçu comme un fardeau par sa famille, un pauvre être ou un type ridicule par le reste de la société, voilà ce que t'es. Je crois pas que t'aies suffisamment développé ton monde intérieur pour ne pas rougir de cette réalité."

Effectivement, Célestin s'empourpra de nouveau et sentit ses entrailles se nouer, les selles humidifiées s'agglutiner contre l'ouverture du scrotum, tout particulièrement. Il ruminait donc une chose obscure en lui et il lui sembla qu'une fois vidé de ses chaudes traînées de boues, il se sentirait un peu mieux. Aussi s'enferma-t-il un long quart d'heure dans les cabinets, tandis que l'amour de Noël revenait peu à peu dans la maisonnée.

Le long du couloir en direction du salon, Vanessa apportait un plateau d'huitres sur glace qu'elle posa sur la grande table. Les mollusques, baignant sur le froid, la gueule béante, brillaient de leurs eaux comme l'éclat d'une perle au soleil, dans la luminescence ocre du lustre électrique pendouillant au plafond. Les mines en étaient béâtes de cette flasque et ruisselante beauté, leur estomac gargoullaient et la salive leur montait à la bouche en même temps que Célestin achevait de couler un bronze massif qui nécessita une vaste mécanique organique pour entamer son plongeon jusque dans la cuvette. Deux assiettes de saumon furent posées d'un bruit lourd sur la table tandis qu'un joli "plouf" se fit entendre dans les cabinets. Les invités, le gosier humecté et les lèvres trempées, Célestin, les paumes poisseuses et l'orifice souillé, affichèrent tous une mine joyeuse pour un noël d'amour, adressèrent tous un regard religieux vers leur oeuvre respective.

Alors que Célestin s'essuyait langoureusement les fesses, car le plaisir est parfois dans la durée, Vanessa et Nadège, un doigt dans le fessier de la dinde, achevaient de bourrer le trou du cul de la bête, déjà bien cuite et dorée, de beurre et de marrons chauds, en vue d'une dernière fournée d'une petite demi-heure à bas feu. Savamment fardée, "garnie et peinturlurée comme une joyeuse putain", fit l'oncle José, s'étouffant dans sa propre blague, la volaille fut laissée dans le four et tous s'en retournèrent dans le salon pour déguster un peu des mets de la mer. Célestin manquant à l'appel, sans se l'avouer, tout le monde s'en réjouissait, et personne ne l'évoqua. L'oncle José expliquait à ses filles comment manger une huître, la libérer gentiment de son attache, la noyer d'une goûte de citron et, sur une bruyante aspiration, la gober tout en un et la mâcher comme il faut, savourant délicatement le goût de sel et d'agrume. Il se garda bien de leur dire que la chose était encore vivante. Josseline et Joséphine se prirent au jeu, en goûtèrent une, puis dix, puis on leur interdit le plat. Elles vomiraient bien le lendemain matin. Tandis que Louis-François nourrissait le bébé de compotés dégoûtants, sa conjointe et tous les autres se gavaient de douceurs salées, de saumons fumés sur toasts beurrés, d'échalote sur huîtres bien fraîches, et chacun posait à l'autre des questions triviales et rigolotes. Puis, le ténor qu'était José, racontait encore quelques unes de ces anecdotes, celle de la machine à laver par exemple où, un soir, Marie-France absente, José dut s'occuper de la lessive et, catastrophe ! il inonda la buanderie. Ils rirent tous, étant bon public, et accompagnèrent la chute de l'histoire de gras commentaires sur la nature des hommes à échouer aux tâches ménagères.

La conversation arrosée dévia alors sur les amoureux de Josseline et de Joséphine. Tous s'esclaffèrent à la vue de leurs joues gonflées de hamster qui se fardaient de cramoisi à la seule évocation du nom d'un camarade de classe. Tandis que José les charriait comme il se doit, Vanessa rassurait les deux adolescentes et leur donnait des conseils de séduction des plus innocents et charmants. Quand la porte du couloir s'ouvrit sur ce joli tableau, quand des ténèbres des cabinets jaillit Célestin et prit place à table, tous avaient oubliés les désagréments précédents, aidés par cette quatrième bouteille au bouchon volé en éclat  par les soins de José, qui arrosa plus tôt un pan de la table d'une trainée de bulles, tant les bienheureux hôtes l'avaient auparavant secoué. Il s'assit à la gauche de sa soeur, laquelle par une touchante petite tape sur le bras lui fit savoir que tout était pardonné. Célestin ne sourit pas comme elle le fit, et avala une gorgée de pinot sec.

"On a fait le tour des loupiottes, je crois bien, fit l'oncle José, satisfait d'avoir pu profiter du dîner pour tirer les vers du nez de ses mômes.

- Oh, chéri ! Tu les as encore gêné ! Mes pauvres choupettes sont toute choses, fit plaintivement Marie-France.

- Il ne fait pas bon de garder ses petits secrets, surtout à cet âge-là ! Car elles sont si charmantes leurs petites histoires d'amour ! Il convient, bon dieu, d'en faire profiter à tous ! Ah, l'amour ! Mes amours de jadis ! La rencontre avec ma délicieuse Nadège ! Ah !" s'exclama Gabriel, la tête dans les étoiles.

Laquelle Nadège entonna un ronronnement sonore auquel toute l'assemblée ria, sauf Célestin.

Marie-France, épouse de José et tante de Célestin, qui ne joua pas un grand rôle jusqu'alors, était une femme d'une grande étourderie et d'une candeur si touchante, qu'il lui arrivait toujours de provoquer, par pure inconscience, les plus terribles des cataclysmes. Aussi, quand elle prenait la parole, l'on tendait toujours l'oreille pour le plaisir d'ouïr la sottise qu'elle ne manquerait pas de dire, et le malheur qu'elle déclencherait. Mais ce soir-là fut tout autre. Ce soir-là l'accident fut si terrible, que l'on ne tendit plus l'oreille à ses propos que par crainte de ce qui allait en sortir, et, ce, pour le reste de la soirée. Ingénue et aveugle, elle était la seule membre de la famille Ritassi à ne pas avoir compris au sujet de Célestin une vérité tacitement admise, le croyait-on, par tout le monde. Aussi demanda-t-elle :

"Assez parlé des petites ! Et toi, Célestin, du bonheur en amour ? Charmant jeune homme comme tu es, tu dois en faire chavirer des demoiselles !"

Vanessa gloussa, José baissa le regard, et Gabriel leva les yeux au ciel. Célestin regardait tantôt sa tante, incroyable de méjugement, et sa soeur au rire vilain car trop honnête, trop blessant pour la sensibilité de notre aristocratique homme de raison.
"Non... Non, pas vraiment", balbutia-t-il gauchement, se maudissant intérieurement d'avoir la confiance encore si faible lorsqu'il s'agit de répondre à ce genre de question. "Courage, jeune puceau !", se dit-il, et sitôt il reprit sur une formule empruntée :

"Disons que je suis actuellement plutôt en froid avec la gent féminine.

- En froid, qu'il dit ! s'exclama Vanessa, ivre de rire, le dos cloué contre le dossier, les bras s'enlaçant les côtes.

- C'est nouveau ça, tu serais pas une de ces fiottes ? fit l'oncle José qui se prit rapidement au rire de sa nièce, sa bonhommie naturelle voyant en Célestin un beau sujet d'amusement. Il se dit également que cela lui ferait une petite leçon.

- Oh ! Vous l'embêtez ! Bien sûr que mon lapin n'est pas un homosexuel... Il est un peu seul, c'est vrai..." fit Nadège sans savoir par où défendre son fils, l'affublant d'un surnom ridicule et confirmant sa solitude.

Louis-François et Vanessa se pâmèrent, Louise et les deux cousines adressèrent quelques regards d'une pitié un brin moqueuse à l'égard de Célestin, et Marie-France ne comprit rien de l'agitation qu'elle avait déclenché.

"Un peu seul, oui... Eh, quoi ! Dût-il être un diable d'onaniste, il n'en reste pas moins mon fils ! Il vous surprendra, vous verrez ! Il va nous amener une belle aristo comme on n'en fait plus ! s'exclama Gabriel en tapant fort du poing sur la table, qui s'ébranla en réponse à la paluche de l'hippopotame.

 - Une belle aristo ! Ah oui, c'est sûr, il se targue déjà pas mal d'avoir un mode de vie aristocratique ! fit Vanessa, aux confins du délire, pesant bien sur les syllabes "a ri sto".

- Ah ! Il me l'a pas fait qu'à moi, celle-là ?! fit José. Eh, con ! Tu dis de ces conneries là à tout le monde ?! Tu laisses entendre que t'es un roi soleil moderne dans ta chambre de huit mètres carrés ?! Ah, con, con !" s'exclama José, possédé tout du long d'un rire hystérique.

A mesure que l'ouragan de fou-rire croissait en hilarité, la colère et la honte montait en Célestin. Il ne disait rien depuis quelques instants, laissait sur lui peser des regards douloureux et passer dans le vent des paroles acerbes. Il se sentit profondément humilié d'avoir fait d'une réalité une philosophie, à savoir qu'il fut rejeté par l'homme et la société, qu'il fut faible selon son propre vocabulaire, et qu'ainsi il s'est calfeutré dans son monde intérieur, pour à terme se forger une brillante pensée lui permettant d'affronter toutes les critiques de jadis. Suite à une vague période de confusion des derniers instants, il décida de puiser dans  sa dite pensée et d'y trouver des armes capables de blesser.

"Au moins, je n'ai pas besoin d'onomatopées pour m'exprimer clairement. Les pensées sont limpides en moi précisément parce que je fais l'effort de lire, pendant que toi tu te déglingues le cerveau dans la vinasse, pendant que toi tu te détruit les neurones à regarder Hanouna et à mouiller devant des beaux hommes que tu ne séduiras jamais avec ton énorme nez en dolmen et ton CAP, Vanessa, adressa-t-il conjointement à José, puis à Vanessa.

- Petit con ! ça te fait marrer que je picole comme un trou ?! répondit José, bondissant de colère sur sa chaise, ses gras bourrelet chaloupant comme autant de navires sur une mer agitée.

- Je me dis juste que sur le plan de l'intellect et de la réussite, tu n'es pas franchement le mieux placé pour te foutre de moi, trancha Célestin, suite à quoi il but une grande rasade de vin blanc, et fit claquer le verre sèchement sur la table.

- Sur le plan des vertus, en revanche, t'es sacrément attardé !

- Je me fiche de ta morale d'esclave, je fais ce que je désire et me contrefous du reste.

- Mais oui... Tu te peinturlures couleur tomate dès qu'on aborde le sujet de la sexualité. On le sait tous que t'es puceau.

- Et toi, tu te peins en jaune-vert dès que tu picoles un chouïa de trop ! Tu as le foie en mouise depuis vingt-cinq ans mais tu n'en as rien à braire ! Tu continues de te rendre malade et tu crèveras un jour d'une cyrose ! Tu laisseras tata seule derrière toi, et tu t'en fous !

- ça suffit Célestin, n'invective plus ton oncle sur un sujet pareil ! s'exclama Gabriel, rouge d'indignation.

- Il m'attaque là où ça fait mal, je réponds là où ça fait mal", fit-il, cassant, sans se rendre compte par là qu'il ne faisait que confirmer l'image de pitoyable vierge aigrie qu'on tendait à dresser de lui.

Il y eut un froid dans l'assemblée. Nadège et Vanessa se levèrent précipitamment pour fuir la poudrière, débarassant les plats et s'en allant chercher la dinde, lorsque, soudain ! arrivées dans la cuisine, les deux femmes hurlèrent devant un léger écran de fumée. La dinde avait noircie ! Débordement d'émotions dans le visage dévasté de Nadège qui se prit la tête dans les mains et poussa un cri de rage, comme un preux tombé d'une blessure pitoyable au combat. Toute la compagnie s'attroupa autour d'elle, sauf José et Célestin, qui sirotaient nerveusement leur boisson, et Vanessa, partit en avant pour éteindre le four et faire l'état des dégâts. La peau trop beurré, cuite une minute de trop, était superficiellement brûlée sur toute la surface. La farce et les marrons étaient devenus une bouillie, sur le pourtour comme en plein coeur du cul de la dinde. Du reste, le haut des cuisses était franchement calciné. Plus personne n'avait faim, tous étaient dépités. Vanessa pesta, ivre de rage, et s'en retourna dans le salon pour prendre en grippe Célestin.

"Si tu ne nous avais pas fait un cinéma, on n'en serait pas là ! lui dit-elle les mains sur les hanches.

- Est-ce ma faute si notre tante pose des questions indiscrètes ? Est-ce ma faute si toi comme José vous comportiez comme des balourds ? N'ai-je pas le droit de vous recadrer un peu ? Et puis, au fond, tu sais pertinemment que c'était à toi de veiller sur la cuisson, que l'erreur est toute tienne.

- Oh, Célestin... Ta soeur est un peu énervé, alors elle se lâche. Inutile d'alimenter le brasier, laisse couler, intervint Gabriel, conciliateur.

- C'est ça, laisser couler... Ainsi les êtres de raison et d'intelligence devraient toujours se laisser tyranniser par les êtres médiocres qui n'ont même pas une once de raisonnement, qui sont incapables de ne pas laisser leurs passions guider leurs instincts primitifs. trancha-t-il net, devant deux prunelles de braise qui semblaient le maudire.

- Eh, con ! T'as aucune espèce d'intelligence social ou tu le fais exprès ?! Que crois-tu produire comme effet en balançant un truc comme ça ?! De la diplomatie, voilà ce qu'il te faut ! Regarde comme ta soeur fulmine ! Elle va t'en foutre trois, je te le dis, moi", fit José, la triste mine et les yeux bovins, déjà bien alcoolisé.

Célestin se tourna vers Vanessa pour constater l'étendu des dégâts, la face teigneuse de taureau surexcité qu'il pensait trouver. Il n'en fut rien. Surprit, son teint se blanchit d'une émotion jamais ressentie jusqu'alors, d'une culpabilité dépassant des seuils jamais atteints. Vanessa, sa petite soeur qu'il tenait au berceau, avait les larmes aux yeux, elle était sur le point de pleurer. Au fond, elle a toujours été un enfant sensible, Célestin s'en souvint. Il voulut lui dire un mot, s'excuser peut-être ? Mais cette dernière ne lui en laissa pas le temps et couvrit la honte de ses prunelles gorgées de larmes en lui faisant dos, puis s'échappa vers la cuisine pour oublier sa tristesse. Ni José, ni Gabriel, ni personne d'autre n'avaient portés attention à ce détail, aussi pensèrent-ils qu'elle le boudait tout simplement. Ils étaient loin de se figurer les dilemmes intérieurs auxquels Célestin faisait à présent face.

Tandis que Célestin, angoissé, se reprochait quelques mauvaises paroles, une odeur de marrons chauds se fit sentir. Nadège et Marie-France, suite à un bref écaillement de la peau, avaient coupée la dinde en larges morceaux et l'apportaient dans le salon. Sitôt la bête brune arrivée, le parfum onctueux de la chair blanche et dorée envouta tous les invités, les enjoignit le temps d'un silence à contempler le plat charmant. Et puis, pendant que Gabriel faisait le service, faisait voler joyeusement les morceaux dans l'atmosphère avant qu'ils n'atteignent les assiettes par d'habiles gestes du bras, sous les applaudissements de José et les débuts d'attaque de Nadège, Vanessa réapparut un peu sombre, le plat de pavé de saumon à bout de bras, qu'elle déposa sans cérémonie, en toute discrétion. Elle se rassit sans adresser le moindre regard à Célestin.

"Ah, mon neveux ! Tu l'attrapes, celle-là ?!" fit Gabriel à Louis-François qui portait le bébé sur ses genoux et, avant même que ce dernier ne puisse répondre quoi que ce soit, Gabriel lui envoya une cuisse dodue qui fendit l'air et la distance comme une vague furieuse portée par une tempête, qui se fracassa contre le brisant des falaises lorsque le bout de gras du volatile percuta la bouille du petit ange, José-Marie, le gros roteur, lui beurrant la face de graisse avant de retomber sur le sol d'un petit "poc".

"Oh, Pardon !" s'exclama Gabriel, sur mille cordes lyriques vibrantes dans ces trois syllabes. Soudain, il s'écoula en tornade une cascade d'onomatopées bruyantes, de gémissements en tous genre poussés par des faces cadavériques inquiètes. Les pleureuses n'en finissaient pas de chouiner, et Gabriel de se tirer les cheveux, si bien qu'on put croire assister à une pompe funèbre des anciens temps païens, où des professionnels se lamentaient en l'honneur du défunt. Il n'y avait là rien de dramatique. Le bébé au visage poisseux riait, ne pleura qu'une seconde avant de reprendre son concerto de rototos sonore. Face à cette vigueur du bambin, tous se mirent à rire comme des sangliers, à pousser des petits bruits de cochon en s'étouffant dans de forts aigus. Louise reprit le poupon dans ses bras, Louis-François lui nettoya le visage, et tous entonnèrent une petite berceuse pour bébé, afin de réconforter ou narguer vainement la petite victime d'attentat à la dinde. Vanessa y mettait un peu moins de coeur, Célestin pas du tout. On déboucha une sixième bouteille, de mousseux cette fois-ci, et on but gaiement à la témérité du bambin, infatigable brailleur et ineffrayable roteur.

Puis Gabriel finit le service en renouant avec sa clownerie d'alors : un morceau de blanc effleura le coude de Célestin, un marron vint peindre de brun le polo de Joséphine et, même après qu'il eut finit de servir, insatisfait que d'éléments drolesques il n'y eut plus, Gabriel projeta de toute sa malveillance un énorme filet de peau baveuse sur le crâne dégarni de José et, d'un bout à l'autre de la table, le repas se déroula ainsi, sous une pluie de volatiles jetées d'un grossier belligérant à un autre. Tantôt la conversation déviait sur la politique, tantôt on en revenait aux trivialités les plus anodines. Parfois c'est une cuisse qui venait ébranler la tenure du maquillage de Nadège, et cela était drôle au point que Célestin lui-même se prit au jeu et ripailla un bon coup en tapant de nombreuses fois contre l'épaule de Vanessa qui tenait à laisser perdurer un léger froid entre eux deux.

Alors que le repas en était au fromage, que les joyeux lutin de cette drôle de tablée s'échangeaient, de paroles hâtives en paroles hatives, des croutes des morceaux de lait cru et des éfluves de leurs estomacs repus, Louis-François, qui s'était enfin débarrassé de l'usine de pets que constituait sa progéniture, faisait grand étalage de sa bonne fortune, de sa réussite récente, et de ses vertus de jeune travailleur dynamique. Il s'était en effet inséré sur la voie d'une carrière déjà reluisante. Cadre pour une entreprise émergente du Luxembourg, sa fiche de paie s'élevait à plus de cinq-mille euros, et tous les indicateurs d'une hausse prochaine étaient dans le vert. Célestin, se trouvant bien couillon en comparaison, surtout à la suite d'un pet bruyant de José-Marie, sur les genoux de Louise, dont le bruit lui fit porté attention à la demise de sa cousine divinement belle, ne put qu'agréer aux exploits de Louis-François sans mot dire. De fait, il doutait de ses propres idées et prenait plaisir à ce grand festin.

Sur ce même élan, il fit la paix avec le bon oncle José, lequel était méconnaissable à l'heure où l'on servit la bûche, tant il avait été recouvert de viandes, de marrons, et de petit bout de fromage de chèvre, de la tête aux pieds. Il n'en était que plus drôle et, savamment éméché, il interpella Célestin en ces termes, constatant que son neveu, somme toute, avait fini par abandonner son aigreur :

"Eh bien, con ! Je vois que t'as fini de bouder. Elles te font rire les conneries de ton tonton, avoue !

- Et comment !... Il est vraiment bon ce crémant ! répondit gaiement Célestin, un brin à côté de la plaque, en levant sa coupe."
A quoi Nadège ria fort et, Célestin, la voyant sourire, rigola également. Pour finir, sans raison, chacun se mit à échanger des bribes en riant, croyant se comprendre parfaitement les uns les autres, se pensant être entré comme en harmonie avec la pensée de l'autre par cette délicieuse illusion dressée par l'alcool et le décor, par la magie de noël dira-t-on. Puis l'oncle José recaptiva l'attention de tous avec une "nouvelle histoire pâmante", assura-t-il... Cette histoire fut tout à fait semblable à la précédente, à la différence près que cette fois-ci, la machine à café se mua en une machine à laver. Mais l'assemblée, meilleur public encore que naguère, accueillit la redondante péripétie par de tonitruantes clameurs, de brutales levées de verres, et de grands jets de bulles qui vinrent éclabousser, sans que quiconque ne s'en rende compte, la petite bouille rosée de José-Marie, qui entonna alors un rot si grandiose que toute la tablée s'esclaffa et redoubla de jets de bulles, éclaboussant de nouveau le nourrisson, le poussant à roter de plus belle, et eux de rire, et de jeter des bulles, et ainsi de suite jusqu'à une heure du matin.

C'est à cette heure-ci que Joséphine et Josseline se mirent à bailler, l'une réclamant le gâteau, l'autre les cadeaux, lesquels furent derechef apporté par une Nadège au pas chancelant, et par un oncle José revêtu pour l'occasion d'un long manteau rouge et bouffant, pour le simple plaisir de se travestir en papa noël une fois l'an. Si le bonhomme rouge et bedonnant est généralement convivial et sympathique, incarné par l'oncle José, il en était même rouge jusqu'au nez et obèse jusqu'aux sourcils, bourré d'alcool et de magie, charmant et collant comme un vieux pilier de bar. Ainsi, il ne lâchait pas Gabriel, lequel voulait retourner à sa place avec son cadeau en main, l'étouffant dans le douillet oreiller de ses bourrelets, sous l'air de "vive le vent" qu'il chantait faux et fort, striant l'oreille droite de Gabriel, tandis que la gauche était saucissonné contre son poitrail duveteux. C'était sa manière balourde d'exprimer son amour pour son frère adoré, en réponse de quoi il avait droit aux vaines tentatives de Gabriel pour se libérer, entre deux éclats de rire que ce dernier ne contrôlait plus, pendant que toute la tablée se pâmait de fou-rire, où même Célestin et Vanessa riaient de bon coeur, s'adressant désormais des regards complices.

Quand Gabriel, enfin libéré de sa cage de ventre, fut retourné à sa place sous de feintes pleurnicheries, le rondouillard père noël appela dans la foulée Célestin et Vanessa, le frère et la soeur, conjointement. Ils obtinrent deux cadeaux chacun, et un gros câlin de leur oncle qui puait le champagne et la dinde. Tandis que se poursuivait la distribution, que José redoublait d'éclats de rire, le frère et la soeur, interloqués par leurs deux cadeaux respectifs, se regardèrent et se dirent ceci :

"Ce n'est pas une blague ? On aurait les même cadeaux ? Ou ont-ils un rapport les uns les autres ? demanda Célestin.

- ça... On va le découvrir !" fit gaillardement Vanessa, les bulles l'ayant aidé à pardonner tout à fait son frère.

Le premier cadeau qu'ils avaient chacun consistait en une sorte d'enveloppe, le second en un gros rectangle bien emballé, le tout portant une étiquette disant ceci : "Pour Célestin", ou, "Pour Vanessa" ; à "ouvrir en même temps que celui de Célestin", ou, "Vanessa". Le message était clair ! Une surprise commune, voila ce qu'il leur était offert ! Peut-être était-ce une idée anticipé de leurs parents pour leur faire faire la paix durablement, par ce moyen forcé ! C'est ce qu'ils se dirent, et ainsi ressentirent de la gêne pour leur comportement passé. Alors que le tour du sapin se vidait de ses emballages rouges et de son gros yéti pas moins rouge, le frère et la soeur ouvrirent leur enveloppe en même temps, et découvrirent, impressionnés, un billet de train chacun et des feuilles d'accueil pour un séjour de cinq jours à Amsterdam !

Alors ils s'exclamèrent conjointement :

"La vache ! Vous nous avez vraiment offert ça, papa, maman ?

- Eh oui, jeunesse ! Il vous faut découvrir le monde tant que vous avez la santé !" répondit Gabriel.

En réponse à quoi, les deux enfants, les yeux brillants, sourirent béatement face aux splendeurs qu'ils imaginaient déjà trouver dans la métropole des canaux. Tandis que José se rasseyait avec une grosse caisse de vins d'Alsace en guise de cadeau, les autres déballaient leurs biens, à savoir : une montre à gousset ancienne pour Gabriel, un nouvel assortiment de couverts pour Nadège, une bible en cuir reliée pour Marie-France, un voyage pour Louis-François et Louise, et des joujoux pour José-Marie. Là n'était que banalité, et provoqua grande joie sur le visage des concernés. Plus intéressant fut le cas de Joséphine et Josseline, elle reçurent, entre un parfum et de nouvelles chaussures, un vaste assortiment de capotes aux parfums exotiques. A quoi les adolescentes rougirent, Marie-France s'exclama, Gabriel fit des yeux ronds, et José se pâma. Il se balançait sur sa chaise, ce gros ours rouge, et se justifiait de ce cadeau humoristiques auprès de sa femme en ces termes :

"Ben quoi ?! Elles grandissent, non ?! Puis du reste, elles en aiment toutes les deux, des garçons ! Mieux vaut prévoir que guérir, comme on dit. Tu voudrais pas qu'elles nous ramènent un chiard dans l'année qui vient !" fit-il moitié sérieusement, moitié mort de rire devant le pourpre effarouché de ses deux "choupettes", ainsi que Marie-France les appelait sur un ton plaintif. Mais l'émotion de la tablée, toute réunie sur les personnes des adolescentes, s'interrompit un temps pour se rediriger pleinement sur le couple formé par Célestin et par Vanessa.

Les deux avaient ouverts leur second cadeau, ces gros rectangles rouges, et avaient trouvés à l'intérieur, avec grande clameur, un masturbateur automatique pour Célestin, et un gode-michet XXXl ! pour Vanessa. Les deux écarquillèrent les yeux, s'exclamèrent, puis se dévisagèrent, tout rouge, puis regardèrent à nouveau la feuille de la chambre d'hôtel commune, à Amsterdam... Un blanc immense un instant, tandis que José préparait un tonitruant éclat de rire, et que Gabriel allait s'offusquer de la balourdise de son frère.

"Ah ahah! Rouge comme des coquelicots, mes petites puces sans lit, mes petits pissenlits, mes petits pissses dans le lit... mes petits pourceaux, mes petits puceaux, mes petites puces d'eau!... fit José le premier. Il perdait la tête et ne savait plus ce qu'il disait tant il riait.

"Enfin, José, pour l'amour de Dieu ! Qu'est-ce que c'est que ces manières-la ?! A-t-on idée d'offrir pareilles choses ! fit Gabriel.

- Eh, mon frangin, détends-toi un peu, c'est rigolo ! Du reste, ça pourrait bien leur servir, qui sait... Vous penserez à tonton José dans ces instants-la !" De nouveau il rit gras.

Tandis que tous se mirent à pouffer, jusqu'à Nadège et Gabriel qui tentaient de le cacher, le frère et la soeur, toujours aussi gênés, regardaient tantôt leurs genoux, tantôt la fiche d'hôtel et les cadeaux érotiques, tantôt les yeux de l'autre qu'ils s'étonnèrent de trouver si beaux... Alors que Célestin songeait pour la première fois à sa soeur en tant que femme, il se rendit compte de la pertinence de ce cadeau conjoint, en ce que sa soeur n'avait jamais eu, à sa connaissance, guère plus de chance en amour que lui, quoique au moins, elle avait quelques amies. Il eut soudain comme un émoi de tendresse pour sa soeur, qui était largement partagé par cette dernière.

Le gras épisode se clôturant par la découpe de la bûche pralinée et par l'ouverture de la douzième bouteille de champagne, tous mirent de côté leurs cadeaux et n'en reparlèrent plus pour l'heure qui suivit. Tandis qu'il savourait son dessert crémeux en remuant ses pensées troubles, Célestin dévisageait sa soeur par moment, laquelle avait de la crème onctueuse étalée sur le long du pourtour de ses lèvres humides. En arrière-plan, il avait une vue dégagée sur la pile de cadeau, et notamment sur les sextoys. Il se pourlécha les babines sans s'en rendre compte, et il eut un début d'érection lorsque la jambe de Vanessa vint frotter la sienne.
Tandis que José, de traits d'humour en traits d'humour, faisait s'émerveiller le joli minois de Vanessa, Célestin se disait que somme toute, elle était la plus belle de toute. Il eût honte de cette pensée, mais l'imaginer nue l'excitait au plus haut point, et quand ils en vinrent à se cogner les coudes, à se rapprocher en bondissant sur leur banquette, se frôlant les joues pourpres, pour éviter les jetées de fruits et de bouchons de champagne que se balançaient Gabriel et José d'un bout à l'autre de la tablée avec l'habilité légendaire de deux hippopotames ivres, ils rougissaient tous deux et cogitaient d'incestueuses pensées, imaginant surprendre l'un se masturber, l'interrompre dans son action, puis venir, décidé, après quelques instants, l'aider à se soulager par une torride étreinte.

Oui, ce matin-la de noël, où tout s'était apaisé autour de quatre heures du matin, où les rancoeurs de longue date avaient laissé place au bonheur et à de chaudes langueurs sexuelles, Célestin et Vanessa, montèrent chacun, discrètement, leur cadeau dans leur chambre. Alors que l'aurore montait depuis l'est, que le soleil se levait timidement sur un horizon encore peint des ténèbres de la nuit, Célestin et Vanessa, allongés dans leur lit, se masturbaient à l'aide de leur ustensile, en songeant coupablement à l'autre. Au final, peut-être parce qu'un doux chant d'oiseau, proprement inespéré par cet hiver givrant, vint caresser les murs et fenêtres de leurs chambres attenantes, il prit l'idée à l'un de sortir et d'entrer à l'improviste dans la chambre de l'autre. Là, ainsi qu'ils l'avaient tous deux fantasmé, l'un trouva l'autre nu aux trois-quarts, en train de se masturber en prononçant le nom de l'autre par petites saccades de plaisir et, réalisant leur fantasme commun, ils finirent enfin par s'étreindre et résolurent ainsi, définitivement, toutes les discordes et difficultés de jadis ; Célestin et Vanessa, tous deux, abandonnant leurs frustrations passées et, dès lors, ils furent heureux et cul-cul pour la vie.





Hors ligne PierreSigma

  • Plumelette
  • Messages: 19
Re : Repas de Noël
« Réponse #1 le: 10 mars 2020 à 07:33:57 »
Salut,
J'ai pas grand chose  dire sur le fond, on appréhende bien la personnalité des protagonistes, tout s'imbrique.

Pour les ç majuscule en début de phrase, si tu es sous word, tu peux l'obtenir en tapant Alt 128, tu obtiendras un beau Ç.

Pour le reste, je pense que les erreurs sont plutôt dues à la relecture qui devrait être plus poussée, car c'est des fautes de frappe ou d'orthographe facile à déceler en repassant le texte en revue :

Citer
qu'ellle se sentait enfin être une adulte à part entière
Petite faute de frappe à "elle".

Citer
Il abattit la victime, et ce début de soirée de noël :
Il doit manquer un mot ou y avoir une faute de frappe.

Citer
Marie-France, épouse de José et tante de Célestin, qui ne joua pas un grand rôle jusqu'alors
Voir la concordance des temps sur cette phrase.

Citer
Ta soeur est un peu énervé,
Je pense que c'est "énervée"

Citer
aucune espèce d'intelligence social
Pareil, faudrait un "e" à "sociale"

Citer
Célestin se tourna vers Vanessa pour constater l'étendu des dégâts
Encore un "e" qui manque à "étendue"

Citer
Au fond, elle a toujours été un enfant sensible, Célestin s'en souvint.
Voir la concordance des temps sur cette phrase.

Citer
que les joyeux lutin de cette drôle de tablée
"lutins" est au pluriel.

Citer
dont le bruit lui fit porté attention à la demise de sa
"Porter" est à l'infinitif.

Citer
A quoi Nadège ria fort
Pour le verbe "rire" ça sera plutôt "A quoi Nadège rit fort".

Citer
Peut-être était-ce une idée anticipé
Anticipée.

Citer
se justifiait de ce cadeau humoristiques
Pas besoin de "s" à "humoristique".

Voilà, en espérant que cela te sera utile.
A+

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.17 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.023 secondes avec 22 requêtes.