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30 mars 2020 à 11:07:32

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Auteur Sujet: The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)  (Lu 12416 fois)

Hors ligne Maroti

  • Tabellion
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  • Traducteur de The Wanderin Inn par Piratebea
Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #30 le: 08 février 2020 à 19:59:44 »
Les ténèbres cachent de nombreuses imperfections. L’ombre dissimule ceux qui trouvent le soleil épuisant et sa vive lumière un anathème. La faible lumière  qui n’est pas les véritables ténèbres mais qui obscure l’ombre, là où seules les indistinctes silhouettes sont visibles pour conjurer des cauchemars pour les humains et ceux lié à leur espèce.

Mais certains habitent dans ces ombres.

Deux individus conversaient dans les ténèbres de la pièce. L’emplacement exact de cette pièce n’avait pas d’importance. Les pièces avaient peu d’importance en ces lieux, dans les catacombes et l’interminable labyrinthe de galeries.

L’un d’entre eux était une femelle. Le second était Klbkch. La femme bougea dans les ombres et sa voix profonde fit trembler l’air.

« T’ai-je bien compris, Klbkch ? Demandes-tu vraiment une Expédition après que le seul résultat obtenu jusqu’à ce point est la folie ? »

Klbkch secoua la tête.

« Non, ma Dame. Je demande humblement que quelques Ouvriers, peut-être une dizaine ou une vingtaine, soit autorisé à quitter la ville sous ma surveillance. Ils visiteront une auberge locale pendant plusieurs heures avant de revenir. »

« Intéressant. »

Le mot se déroula comme un riche drap de velours noir, cachant connotations et sens. La femme s’arrêta.

« Est-ce une de tes idée, mon cher Klbkch ? Puis-je espérer que mon Prognugator a tant changé ? »

Klbkch secoua de nouveau la tête.

« Je reste tel que je l’ai toujours été, ma Dame. Je regrette que cela ne soit pas mon initiative. Elle, l’aubergiste dont je parle, me l’a demandé. »

De la surprise pouvait se faire entendre à travers l’épaisse voix de la femelle alors que ses mots se réverbéraient à travers la caverneuse chambre.

« Elle le demande ?  Quelle espèce désire la présence d’Ouvriers si ce n’est pas pour les faire travailler ? »

« Une Humaine. Et elle n’a pas spécifiquement  demandé des Ouvriers. Plutôt, elle est encline à vendre de la nourriture à notre peuple. Des mouches acides. Elles souhaitent faire du bénéfice en vendant à notre espèce. »

« Est-ce que cette humaine est sincère ? »

« À ma connaissance et au meilleure de mes capacités, je crois qu’elle l’est. »

De nouveau, de la surprise fut la principale émotion présente dans la voix de la femelle.

« Toi, Prognugator ? Tu crois ? Alors tu as véritablement changé. Quel est le nom de cette Humaine qui t’a changé ? »

Klbkch hésita. Il inclina la tête en direction de la femelle.

« Son nom est Erin Solstice, ma Dame. Et je crois… Oui, je crois que son expérience peut aider la progression du Plan. Au moins, cela augmentera la confiance qu’elle porte en notre espèce. »

« Et pourquoi devrai-je écouter sa requête ? »

Klbkch ouvrit ses mains. Elles étaient humanoïdes, ou du moins, ressemblaient plus à des mains que des appendices d’insecte. Cela ne pouvait pas être dit des appendices de la femelle.

« Le Plan as-t-il changé ? Ne souhaitons-nous plus améliorer nos relations avec les autres espèces ? »

La femelle se mût dans les ténèbres. Sa voix changea, sifflant doucement avec regret et frustration.

« Le Plan n’a pas changé, Klbkch. Mais nous avons changé. Et non pas dans la direction que nous désirons. Non, ce changement provient des Autres. Ils ont de nouveau commencé à questionner le Plan. »

Klbkch releva la tête. Ses mains bougèrent aux pommeaux de ses épées sans qu’il ne le réalise.

« Ils questionnent votre volonté, ma Dame ? »

Elle fit un mouvement languissant d’une antenne dans sa direction.

« Pas en tant que tel. Du calme, mon champion. Mon autorité n’est pas diminuée. Et pourtant. Les Autres bougent, Klbkch. Ils parlent d’envoyer des émissaires, ou de lever des armées. »

L’Antinium masculin releva brusquement la tête. Ses antennes tressaillirent.

« Est-ce que cela veut dire que vous voulez de nouveau essayer les Premières Expériences ? Si je peux offrir mes conseils, cela semble… Imprudent. »

Elle hocha la tête dans la pénombre.

« Oui. Mais ils deviennent impatients. Donc leurs idioties peuvent être acceptées si quelque chose n’est pas fait. C’est pourquoi je vais autoriser ce risque. Prends douze Ouvriers. Laisse les visiter cette jeune Solstice. »

Klbkch s’agenouilla sur l’un de ses genoux segmenté.

« Merci, ma Dame. Je ne trahirai pas la confiance que vous avez en moi. »

Un grand soupir retentit dans la pièce, faisant bouger les antennes de Klbkch alors que l’air bougea.

« De cela je ne doute pas. Mais j’ai besoin de plus que ta loyauté. Klbkchhezeim  des Libres. Je dois avoir des résultats. Peux-tu me promettre cela ? »

Il était figer et toujours agenouillé devant elle. Puis Klbkch leva le regard et secoua lentement la tête.

« Je ne le peux. Mais j’essayerai. »

« Très bien. Alors essaye. »

Klbkch hocha la tête. Il se releva, et commença à sortir de la pièce avec des mouvements rapides et précis.

« Klbkch. »

Il se retourna. Depuis les ténèbres une antenne se pointa vers lui et la forme titanesque bougea.

« Tu ne dois pas échouer dans cette mission. Le Plan stagne depuis trop longtemps. Si les prochaines générations échouent, je crains que d’autres retombent dans les anciennes coutumes. »

Klbkch baissa la tête.

« Je m’assurerai que tout se déroule sans problèmes, ma Dame. Erin Solstice n’est pas hostile à notre espèce. Je crois qu’elle aura une influence positive sur eux. »

« Alors pars. Mais j’ai une dernière chose à te demander. »

« Oui, ma Dame. »

« Ahem. Ces mouches… Quel goût ont-elles ? »

« Je vous rapporterai un échantillon, ma Reine. »

« Bien. »

***

Erin était en train de faire une liste.

« D’accord, est-ce que j’ai tout ce qu’il me faut ? Recommençons depuis le début. Le cellier ? Plein à craquer ! La coutellerie ? J’ai ce qu’il faut, même si ce n’est pas de l’argent. »

Elle se retourna et se dirigea vers une autre table.

« Du jus de fruit bleu ? Ouaip. Quatre pichets et un panier de fruits bleus. »

Elle avait nettoyé plusieurs arbres pour préparer le repas de ce soir. À ce point elle avait pratiquement mangé la moitié des fruits du verger. Tôt ou tard, elle allait tomber à court de fruit, ce qui pouvait être un problème. Combien de temps fallait-il avant que les fruits repoussent ? Peut-être que Pisces le savait.

« Des mouches acides ? Ouaip. Sont-elles mortes ? Double ouaip. »

C’était presque triste à quel point il était facile de les attraper dans ses pièges flottants. Presque. Erin avait bien vérifié qu’elles avaient toutes explosées avant de faire rouler les jarres dans l’herbe. Elle pensait que les poissons plats dans la rivière devaient aider, vu qu’ils n’arrêtaient pas de se cogner contre les jarres en essayant de manger les mouches. Peut-être qu’ils allaient véritablement en casser une un de ces jours.

« Bien. Je vais me laver en amont des jarres à partir de maintenant. »

Elle devait aussi probablement mettre des panneaux d’avertissements. Même si Erin ne savait pas qui les panneaux allaient avertir. Vu qu’un certain Humain nécromancien restait éloigné des jarres de verre et qu’elle ne savait pas si les Gobelins savaient lire. Dans tous les cas, elle continua sa liste.

« Des pâtes ? Attends, je n’ai pas besoin de pâte. »

À moins que Relc ne passe. Mais d’après ce que le Drakéide avait dit, il ne semblait pas aimer les Antinium à l’exception de Klbkch donc c’était peu probable. Erin en mit une casserole sur le fourneau juste au cas où, elle pouvait toujours les manger plus tard.

L’un des avantages les plus charmants de vivre prêt d’une ville était qu’il n’était pas nécessaire de faire ses propres pâtes. À la place, il suffisait d’en acheter à une étrange madame Gnoll qui savait exactement quand tu avais tes règles. En d’autres termes, il y avait des avantages et des désavantages à vivre proche de la ville.

« Ok. C’est tout. J’ai du pain au cas où Pisces s’arrête, et j’ai même du fromage. Du délicieux fromage qui sent bien le fromage. Provenant probablement d’une vache. Et je pari que Klbkch est aussi intolérant au lactose. »

Son cellier était plein, ses assiettes et verres étaient propres, et elle avait même sortit et préparer l’échiquier. Elle pensait que Klbkch serait peut-être intéresser par une partie ou deux… Si elle n’était pas occupé à nourrir ses clients.

Pendant un instant, Erin posa la tête contre l’un des murs en se demandant comment elle en était arrivé là. Une fille du Michigan ne devrait pas penser qu’il était normal de vendre des torses de mouches mortes à des gens-fourmis qui pouvaient marcher et qui allaient la payer en pièce d’argent. Elle était probablement en train de les arnaquer, mais Klbkch semblait être prêt à payer n’importe quel le prix pour les mouches. Et il avait mangé six bols avant de s’en aller.

Maintenant tout ce qu’Erin avait à faire était attendre jusqu’à ce que Klbkch vienne avec les amis qu’il avait promis d’amener.  Il avait dit qu’ils seraient là dès qu’ils avaient terminé leur travail. Est-ce qu’ils étaient tous des gardes ? Erin avait oublié de demander.

Quelqu’un frappa à la porte de l’auberge. Erin se retourna et l’ouvrit avec un grand sourire.

« Salut Klb… Oh. »

L’intégralité du groupe de Gobelin fit un pas en arrière alors qu’Erin les regarda. Les huit, non, neuf d’entre eux étaient agglutinés et poussèrent leur leader en avant, un petit Gobelin portant des loques. Erin se souvenait de ce Gobelin.

« C’est… C’est toi. Est-ce que, hum, est-ce que tu veux quelque chose ? »

Le Gobelin loqueteux tendit maladroitement une main vers Erin. Elle cligna des yeux en voyant le tas de pièces de cuivre et d’argent recouvert de terre reposant au creux de la petite paume.

« Oh. Oh ! Tu veux manger, pas vrai ?»

Le Gobelin loqueteux hocha la tête brusquement. Erin ouvrit la porte avant de leur faire signer d’entrer.

« D’accord, rentrez. »

Le Gobelin loqueteux hésita. Il montra de nouveau les pièces à Erin.

« Hum. Le premier repas est gratuit. »

Le Gobelin, qu’Erin avait décidé d’appeler Loques, la regarda sans comprendre. Apparemment ‘gratuit’ n’était pas facile à comprendre pour une race qui prenait ce qu’ils voulaient. Tout était gratuit, ou rien n’était gratuit.

« Et si je prenais l’argent et que je te nourrissais jusqu’à ce qu’il y en ait plus, d’accord ? »

De nouveau, Loques la regarda sans comprendre mais semblait soulagé quand Erin prit l’argent. Erin se dépêcha de déposer les pièces sales sur le comptoir du bar en souhaitant avoir de l’eau chaude et du savon.

« D’accord. Ce n’est pas le meilleur moment, mais pourquoi ne pas t’installer sur cette table avec tes amis ? »

Les Gobelins se rendirent docilement à la table qu’Erin avait pointé du doigt avant de s’asseoir. Erin hésita. Quelle était la suite ?

« C’est vrai, la nourriture. »

Les huit têtes se relevèrent et les Gobelins regardèrent Erin. Celui qu’elle avait déjà nourri auparavant était en train de baver sur la table.

« Donnez-moi cinq… Dix minutes et je vous apporterai tout ce que vous pouvez manger. J’ai juste besoin de mettre une autre casserole sur le feu. Et de faire de la soupe. Mais j’ai du pain ! »

Erin se retourna. Oui, elle allait rapidement leur préparer quelque chose. Elle fonça dans la cuisine et en ressortit avec une miche de pain frais ainsi que du fromage et des saucisses. Les Gobelins regardèrent avidement les assiettes qu’Erin était en train de remplir. Ils sursautèrent quand elle était proche, et quand elle leur tendit une fourchette ils passèrent sous la table comme s’ils s’attendaient à ce qu’elle les poignarde.

« Vous pouvez commencer à manger pendant que je prépare plus de nourriture, d’accord ? »

Les Gobelins regardèrent la nourriture. Loques approcha lentement sa main de la miche et Erin lui tapota le dessus de la tête. Tous les Gobelins sursautèrent.

« Oh, hum. Désolé pour ça. Je vais vous le couper. »

Confus, les Gobelins regardèrent Erin entrer de nouveau dans la cuisine. Leurs yeux errèrent sur le pain qui sentait délicieusement bon, sur la viande et su l’étrange chose jaune, et ils se demandaient s’ils pouvaient le manger. Ils relevèrent la tête et hurlèrent alors qu’Erin rentra de nouveau dans la salle commune avec un couteau de cuisine.

« Oh non, ne courrez pas ! Je ne vais pas vous faire de mal ! »

Erin agita ses mains, paniqué, et manqua de se poignarder avec le couteau. Les Gobelins arrêtèrent leurs courses folles vers la porte.

« Je vais juste découper votre nourriture. Vous voyez ? »

Elle alla lentement et prudemment jusqu’à la miche de pain avant de la couper en tranches. Erin sourit alors que les Gobelins retournèrent vers la table avec suspicion.

« Et maintenant je vais déposer le couteau. Plus de trucs pointus. Vous n’avez pas à vous inquiéter, vous êtes en sécurité ici. D’accord ? »

Elle leur fit un autre sourire rassurant. C’est à cet instant précis qu’un groupe d’Antinium entre dans l’auberge, suivit de prêt par Klbkch. Le sourire d’Erin se figea sur ses lèvres.

Klbkch se figea à son tour et les autres grands et identiques insectes noirs et marrons s’arrêtèrent à leurs tours. Les Gobelins étaient pétrifiés dans leurs sièges, mais la moitié d’entre eux commencèrent à se rapprocher de la fenêtre la plus proche.

Erin secoua les mains de manière paniqué en direction de Klbkch. Puis elle se retourna vers les Gobelins avant de leur faire un autre sourire réassurant.

« Ne vous inquiétez pas ! e vous inquiétez pas. Ces gens ne vont pas vous faire du mal. Ils sont des invités. Ils sont aussi là pour manger, compris ? »

Ils hésitèrent, mais Loques semblait être plus solide que ses camarades malgré sa plus petite taille. Elle retourna dans son siège. Et ce Gobelin était une Gobelin, Erin en était certaine. Les autres Gobelins, qui étaient tous des mâles à l’exception d’un d’entre eux, ne portaient rien sur leurs torses. Ils portaient à peine quelque chose pour cacher leurs parties intimes.

Elle les guida jusqu’à leurs sièges et essaya d’éviter de regarder l’entrejambes des Gobelins quand leurs pagnes bougea de manière infortunée. Il y avait une raison pour laquelle les pantalons avaient été inventés.

« Allez-y et manger autant que vous le voulez. »

De nouveau, les Gobelins regardèrent nerveusement les Antiniums, mais maintenant que le choc était passé, la nourriture fraîche les appelait. Il y eut un moment d’hésitation, puis Loques attrapa un morceau de saucisses et les Gobelins commencèrent à avaler toutes la nourriture présente sur la table avec leurs mains.

Elle grimaça en voyant le fouillis, mais au moins ils étaient occupés. Erin se décala doucement en direction de Klbkch, qui était toujours en train d’attendre avec le groupe d’Antinium.

« Salut, Klbkch. Désolé pour la confusion. J’ai eu quelques visiteurs qui sont arrivé de manière inattendue. »

« Il n’y a pas de problèmes, Mademoiselle Solstice. J’ai amené des gens de mon espèce comme tu l’avais demandé. »

Klbkch hocha la tête en direction d’Erin avant de faire un geste aux Antiniums silencieux derrière lui. Erin regarda ses nouveaux clients avec un peu d’appréhension.

Ils étaient comme Klbkch, et différents de lui en même temps. Par contre, ils étaient identiques l’un à l’autre. Erin ne parvenait pas à les distinguer l’un de l’autre, et les douze autres Antiniums se tenaient et bougeaient comme s’ils étaient une seule et même personne.

Elle nota qu’ils étaient légèrement plus maigres que Klbkch, et un peu plus petit. La couleur de leurs… Carapaces étaient nettement plus marron, et leurs antennes étaient plus petites. Et ils ne semblaient pas intéresser par l’idée de parler. Tous les Antiniums regardaient Klbkch plutôt qu’Erin.

« Sont-ils… Sont-ils tes amis ? Ou d’autres gardes ? »

Klbkch secoua la tête.

« Je crains qu’il y ait erreur. Ce sont des Ouvriers, Mademoiselle Solstice. Ce ne sont pas des confrères gardes, mais ils réalisent des travaux dans une partie de la ville où les Antiniums sont acceptés. Je les aie amené car tu as demandé pour plus de clients, mais je n’ai jamais interagit avec eux auparavant. »

« Oh. »

« Ils se comporteront de manière adéquate sous ma supervision, Miss Solstice. »

Klbkch se dépêcha de rassurer Erin. Il se tourna vers le groupe d’Ouvrier Antinium et pointa une table du doigt.

« Vous êtes entré dans l’auberge. Le protocole de politesse est de se présenter et de prendre un siège. Je m’occuperai de vos salutations. Bougez jusqu’à ces tables. »

Ils marchent jusqu’aux tables d’un pas obéissant. Au début, ils s’agglutinèrent autour de la même table, mais Klbkch les dirigea de manière impatiente jusqu’à ce que les Antiniums soient à quatre par table.

« Asseyez-vous ! »

Klbkch ordonna les autres Antiniums et ces derniers s’assirent immédiatement dans les chaises. Le sourire d’Erin continua de disparaitre alors que Klbkch continua de les diriger avec des ordres courts et sec.

Il traitait les autres Antiniums comme… Des moutons. Ou des enfants. Des enfants stupides qui ne pouvaient pas prendre une fourchette sans se la planter dans l’œil. Oui, c’était ça.

Erin regarda Klbkch du coin de l’œil alors qu’il fit la leçon aux autres ‘Ouvriers’. Il leur disait comment utiliser une cuillère, et comment boire depuis un verre. Et comment commander un autre bol de mouches.

« Hum, merci Klbkch. Est-ce que tu veux que j’aille chercher la nourriture ? J’ai des mouches acides, bien sûr, mais aussi des pâtes… »

Erin écarquilla les yeux.

« Oh non ! Les pâtes ! »

Les Gobelins et les Antiniums regardèrent Erin foncer dans la cuisine pour tenter de sauver les nouilles trop cuite. Elle était de retour quelques minutes plus tard en tenant plusieurs assiettes de pâtes avec des bout de saucisse et d’oignon. Elle plaça les assiettes devant les Gobelins.

« Utilisez des fourchettes, d’accord ? Votre ami sait comment utiliser une fourchette. »

Erin pointa les couverts du doigt avant de sortir les bols de mouches acides qu’elle avait préparé. Elle les déposa devant les Ouvriers Antiniums, légèrement mal à l’aise. Ils bougeaient hors de son chemin, mais ne disait pas un mot.

Du moins, c’était le cas jusqu’à ce que Klbkch leur donne un nouvel ordre sec, et les douze murmurèrent un ‘merci’ dès qu’Erin apportait une assiette ou un verre. Mal à l’aise ? Erin était en train de revoir sa définition du mot en ce moment même.

Une fois cela fait, les Antiniums commencèrent à manger sous les ordres de Klbkch. Au moins ils semblaient quelque peu enthousiastes, car ils étaient en train de gober les mouches à une vitesse respectables. Ils mangeaient silencieusement, ce qui était légèrement dérangeant. Mais au moins ils mangeaient.
Erin laissa s’échapper un sourire de soulagement. Puis la porte de l’auberge s’ouvrit.

Un Drakéide familier passa la tête dans la pièce. Il se lança immédiatement dans ce qui semblait être un discours préparé à l’avance en tenant maladroitement un échiquier devant lui.

« Bonsoir, Mademoiselle Erie ! J’espère que cela ne te dérange pas si je passe, lais je me demandais si tu aimerais faire une partie d’éc… »

Olesm s’arrêta et regarda la pièce silencieuse. Sa mâchoire se décrocha quand il vit les Gobelins, avant de se décrocher un peu plus quand il vit Klbkch et les Antiniums. Il posa lentement une main sur la porte.

« … Ce n’est pas le bon moment, je suppose ? »

***


Erin était allé à des enterrements. Enfin, elle avait assisté à un enterrement. Et même s’ils étaient des occasions tristes et solennelles, elle pouvait dire qu’elle avait assisté des enterrements qui étaient plus bruyant que son auberge en cet instant.

Au moins les enterrements avaient des gens qui toussaient, des reniflements occasionnels, des enfants qui gigotaient et des bébés qui pleuraient. Dans l’Auberge Errante, tout ce que Erin pouvait entendre était les bruits de mastications des Gobelins alors qu’ils avalaient leurs repas et les silencieux craquements que les Antiniums faisaient en mangeant leurs mouches et en cliquetant leurs mandibules.

Chomp. Chomp. Chomp.

Le regard d’Erin passa des Antiniums aux Gobelins avec un sourire désespérément joyeux plâtré sur son visage. Les deux côtés ne se regardaient pas directement, mais elle avait l’impression qu’ils étaient silencieusement en train de jauger. Les Gobelins pour prendre la fuite, et les Antiniums… Ne faisaient que regarder.

L’atmosphère était si tendue qu’il était possible de… Enfin, Erin était pratiquement certaine que sortir un couteau serait une catastrophe. Les Gobelins étaient nerveusement en train de regarder les Antiniums, et les Antiniums étaient effrayants dans leur silence et leur uniformité. Ils mangeaient et bougeaient de manière parfaitement synchronisé.

Erin circulait dans la pièce, un pichet de jus de fruit bleu en main. Elle remplissait les verres, reprenant les assiettes pour les remplir, et enseignait aux Gobelins à ne pas mettre les doigts dans leurs nez. Elle avait l’impression d’être la seule serveuse dans un restaurant complet, mais Erin était prête à relever le challenge. Du moins, elle espérait l’être.

Elle n’était pas en train de prendre des commandes ou de nettoyer les assiettes, pas tout de suite. Tout ce qu’elle faisait était de s’assurer qu’il y avait de quoi manger devant ses clients. Les Gobelins n’étaient pas compliqués, ils mangeaient tout ce qui se trouvait devant eux. Mais les Ouvriers ? Ils étaient difficiles. Erin devait être certaine qu’ils n’avaient pas de bol vide ou ils s’arrêtaient de manger. Ils ne demandaient même pas à être resservit.

Pendant un creux entre ses services, Erin s’arrêta devant la table de Klbkch et d’Olesm. Les deux étaient discrètement en train de se parler, ce qui les rendait extrêmement bruyant dans le silence de l’auberge.

« Comment allez-vous tous les deux ? »

Olesm et Klbkch se regardèrent pour être certain qu’Erin s’adressait bien à eux. Olesm lui fit un léger sourire.

« Je me porte bien, Mademoiselle Solstice. Ou… Puis-je t’appeler Erin ? »

« Je t’en prie. J’en ai assez de me faire appeler par mon nom de famille. J’ai l’impression d’être ma mère. »

« Mes excuses. »

Klbkch inclina la tête et Erin se sentit coupable, elle changea rapidement de sujet.

« Est-ce que vous apprécier votre repas ? Je peux vous apporter quelque chose ? »

« Un autre verre de jus bleu, peut-être ? »

Olesm leva son verre et Erin le rempli à ras-bord, gagnant un sourire de sa part.

« C’est délicieux. »

« Merci. »

Ils s’arrêtèrent tous les deux, gênés. Olesm jeta un coup d’œil dans l’auberge et s’agita légèrement sur sa chaise, mal à l’aise.

« Est-ce que tu… Est-ce que tu sers souvent des Gobelins dans ton auberge ? J’ai vu le panneau, mais je dois l’admettre, c’est la première que je vois un Gobelin n’essayant pas de poignarder quelqu’un ou de prendre la fuite. »

D’un seul mouvement, les Gobelins arrêtèrent de manger et regardèrent en direction d’Olesm. Ce dernier eut un mouvement de recul.

« Hum, non. Ils sont aussi nouveaux. »

« Oh, je vois. »

Plus de silence. Erin regarda la table. Le Tacticien Drakéide avait apporté son échiquier, et même s’il l’avait mis de côté pour manger, elle pouvait voir qu’il y jetait un coup d’œil de temps en temps.

« Pourquoi ne pas faire une partie d’échecs ? Quelqu’un est intéressé ? »

Klbkch et Olesm relevèrent la tête.

« Oh, j’aimerai pouvoir jo… »

Olesm se rattrapa, avant de regarder les autres clients de manière coupable.

« Mais je ne veux pas te déranger dans ton travail, alors peut-être une autre fois. »

Il semblait tellement triste qu’Erin voulait lui tapoter le dessus de la tête. Elle y pensa pendant un instant avant de sourire.

« Oh, ne t’inquiète pas. Nous pouvons faire que ça marche. Je vais jouer contre toi et servir mes plats. »

Klbkch et Olesm la regardèrent de manière incrédule et Erin leur fit un sourire.

« Je suppose que vous n’êtes pas familier avec le système de notations des parties d’échecs ? »

***

« D’accord, donc tu as bougé ton pion de deux cases. C’est E4, donc tu n’as qu’à me dire que tu as bougé ton pion en E4, compris ? Et quand je veux bouger, je te le ferai savoir en disant, oh, pion en D5. »

Olesm hocha la tête en regardant l’échiquier. Il bougea soigneusement le pion noir de deux cases et regarda Erin. Elle hocha la tête.

« Compris ? »

« Je crois que oui, Erin. »

« Bien. Alors jouons ! »

Erin tourna le dos à Olesm et attrapa un verre pour le remplir. De l’autre côté de la pièce, Klbkch et Olesm se penchèrent sur l’échiquier et discutèrent entre eux. Olesm bougea une pièce.

« Pion, ha, pion en F3, Erin. »

« Compris ! Cavalier en C6 ! »

Erin se concentra sur la partie tout en marchant dans l’auberge. Elle ne se rendit pas compte que les Gobelins ralentirent leurs repas et que les Ouvriers Antiniums firent une pause dans leur dégustation pour la suivre du regard. L’esprit d’Erin était concentré sur une seule chose alors qu’elle changeait et remplissait les assiettes de manière mécanique.

La partie. Certains disaient que le golf était le plus grand des jeux jamais joué. Ils avaient peut-être raison, mais Erin aimait les échecs par-dessus tout.

Elle pouvait même y jouer dans sa tête.

***

« Fou en D6. »

« Hum. Dans ce cas je vais bouger… Hum, je pense que je vais bouger mon pion en D4. »

« Reine en H4 ! Échec ! »

Erin sourit aussitôt après avoir terminé sa phrase. Elle entendit Olesm grogner de consternation.

« Ah. Alors… Alors pion en G3 ? »

De nouveau, Erin répondit avant qu’il ne termine sa phrase.

« Fou prends pion en G3. »

« Pion prends fou en G3. »

« Et je vais prendre ta tour en H1. »

Erin sourit de plus belle alors qu’Olesm siffla de détresse. Dans son imagination elle vit son reine assis dans un coin du côté d’Olesm, entouré par de délicieuses pièces non protégées.

La partie continua, mais c’était du simple nettoyage. Erin continua de joyeusement manger les pièces d’Olesm avec sa reine. Il parvint finalement à la prendre avec sa propre reine, mais uniquement après avoir perdu un cavalier et un fou. Après ce mouvement, Erin avait toujours plus de pièces et était mieux positionné sur l’échiquier.

« Je concède. »

Olesm fit tomber sur roi du bout d’une griffe et regarda l’échiquier, découragé. Erin s’arrêta de découper des saucisses pour le Gobelin assez longtemps pour voir Klbkch gentiment tapoter l’épaule d’Olesm pour le consoler.

« C’était une bonne partie. »

Le Drakéide secoua la tête.

« Tu me donnes trop de mérite. J’ai fait de nombreuses erreurs qui m’ont coûté trop de pièces. Mais je crois que tu m’avais dès le début. Aurais-tu la gentillesse de me montrer mes erreurs ? »

« Bien sûr. »

Erin marcha jusqu’à la table. Elle réarrangea les pièces comme elles avaient été au début de la partie et bougea le pion d’Olesm de deux cases.

« Tu as ouvert avec un classique : l’Ouverture du Pion Roi. C’est un bon début. »

Olesm regarda l’échiquier sans comprendre.

« J’ai simplement bougé mon pion en E4. Est-ce un coup si notable qu’il a une stratégie à son nom ? »

Erin hocha la tête avec enthousiaste.

« Oh, c’est un classique. Tu savais qu’un quart des parties d’échecs commencent avec ce coup ? C’est idéal pour prendre l’espace central, mais malheureusement pour toi j’adore jouer contre ce genre de coup. »

Klbkch leva une main.

« Veux-tu dire qu’il existe des contres établis pour stopper cette ouverture ? »

Elle hocha la tête et poussa un pion noir en avant.

« Oh, il existe de nombreuses bonnes stratégies. J’ai contré avec l’un de mes vieux favoris, la Défense Sicilienne. Très efficace contre le Pion Roi, mais tu as fait une erreur que tu as bougé ton pion en F3. Tu n’ouvres pas assez d’espace pour sortir tes pièces, et tu veux un cavalier pour mettre la pression de mon côté de l’échiquier. Bien sûr, tu peux essayer de prendre mon pion, mais ça laisse ton centre ouvert. La plupart des joueurs essayent d’avancer de manière agressive mais c’est pour ça que la Défense Sicilienne marche autant vu que cela veut dire que tu vas devoir perdre un pion si tu veux avancer de l’autre côté. »

Erin s’arrêta et regarda autour de l’auberge. Olesm avait un regard a moitié vitré et à moitié enchanté. Les Gobelins, ainsi que les autres Antiniums et Klbkch la regardaient bouche bée.

« Heu, désolé. J’ai tendance à m’éparpiller quand je me concentre dans les échecs. »

« Non…  Ne t’inquiète pas, Mademoiselle Erin. »

Olesm secoua sa tête avant de lui sourire. Ses yeux étaient vivants d’intérêt et elle remarqua que sa queue s’agitait sur le sol comme celle d’un chien.

« Tu as une impressionnante compréhension de cette partie !  Comment cela se fait-il que tu en saches autant sur les échecs ? J’en ai seulement entendu parler l’année dernière, et pourtant tu dis qu’il existe des stratégies qui ont déjà été mises en place ? »

« Oui ? »

Erin croisa les doigts alors qu’Olesm soupira joyeusement. Elle espérait vraiment qu’elle n’allait pas devoir expliquer qu’elle venait d’un autre monde. Elle jeta un regard à Klbkch et se demande si elle devait jouer contre lui pour la prochaine partie. Puis elle regarda Olesm et Klbkch avant d’avoir une idée.

Elle fit un sourire machiavélique.

« Oui, j’adore jouer aux échecs. En fait, je vais jouer contre vous deux en même temps, si vous le voulez. »

Olesm et Klbkch se lancèrent un regard. Les deux froncèrent légèrement les sourcils. Enfin, Olesm fronça ses sourcils non existants et Erin avait la distincte impression que Klbkch était en train de froncer les sourcils.

« N’es-tu pas en train de nous prendre un peu trop à la légère, Erin, »

Elle cligna des yeux de manière innocente à Olesm.

« Moi ? Bien sûr que nous. Mais je pari que je peux jouer contre vous deux tout en continuant de servir la clientèle tout en gagnant contre au moins l’un de vous deux. Vous voulez tester ma théorie ? »

Ils le voulaient. Erin sourit pour elle-même alors qu’Olesm et Klbkch préparèrent leurs pièces à deux bouts de la pièce. Chaque joueur regardait son échiquier avec intensité qu’elle pouvait pratiquement sentir. Ils lui rappelaient les adultes contre lesquels elle avait joué en étant en primaire. Personne n’aimait être battu par un écolier. Elle luttait pour garder un visage sérieux.

Klbkch bougea en premier. Erin regarda son échiquier et décida de bouger une pièce sur l’échiquier d’Olesm en réfléchissant à son coup. Elle circula dans la pièce, remplissant des verres avec le peu de jus qu’il lui restait. Quand Olesm bougea sa pièce elle frappa Klbkch avec un cavalier. Et puis elle retourna dans la cuisine pour faire des pâtes car les Gobelins avaient de l’appétit.

Les parties continuèrent alors qu’Erin remplie les bols de mouches mortes pour les tendre vers les Ouvriers. Ils mangèrent joyeusement les mouches, mais elle avait la distincte impression qu’ils étaient en train de l’observer alors qu’elle faisait des allez-retours entre les deux échiquiers.

Occasionnellement, Erin attendait que l’un des deux joueurs bouge une pièce, mais quand elle bougeait d’échiquiers en échiquiers, elle attaquait rapidement, ne donnant pas l’impression de s’arrêter pour réfléchir. Elle pouvait voir que Klbkch et Olesm la regardait autant que l’échiquier, mais elle continua de jouer contre les deux joueurs sans effort et en servant ses clients.

Son audience regardait le double jeu avec intensité. Erin gardait aussi un œil sur eux, et vit que Loques et les Ouvriers Antiniums regardaient les pièces de Klbkch et d’Olesm avec intensité. Les yeux des Gobelins étaient plissés alors que les Ouvriers semblaient confus. Erin sourit, mais continua de balayer la pièce pour remplir des verres, et bouger rapidement des pièces sur chaque échiquier.

Eventuellement, les parties se terminèrent avec une victoire pour Klbkch et une défaite pour Erin.

« Félicitations, Klbkch. Et félicitations à toi, Erin. »

« En effet. Je suis très impressionné par tes capacités. »

Erin sourit au deux joueurs et tenta de ne pas rire.

« Oui, c’était une bonne partie. Dommage que je ne jouais pas contre vous. »

« Quoi ? »

Elle pointa l’échiquier d’Olesm du doigt. Son Roi était coincé par une reine et un fou.

« Est-ce que tu remarques quelque chose de similaire à propos de l’échiquier de Klbkch, Olesm ? »

Il le regarda. Du côté de Klbkch, il avait coincé le roi d’Erin avec une reine et un fou. Les pièces étaient exactement au même endroit que sur l’échiquier d’Olesm.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? »

« Je vous ait fait jouer l’un contre l’autre. C’est le plus vieux truc au monde. J’ai entendu dire qu’un gars avait essayé de le faire contre deux Grands Maîtres et avait échoué. Et j’ai toujours voulu le faire au moins une fois.

Erin sourit alors que Klbkch et Olesm s’exclamèrent, avant de lever les mains au ciel et d’immédiatement demander une nouvelle partie. Elle était en train de mettre les pièces en place pour une véritable double partie quand quelque chose arriva.

L’un des Ouvriers se leva.

Instantanément, Klbkch arrêta de mettre ses pièces en place et l’une de ses mains fila à sa hanche. Erin vit qu’il tenait le pommeau d’une de ses épées alors qu’il se leva.

« Qu’est-ce que tu es en train de faire, Ouvrier ? »

La voix de Klbkch était froide et hostile. L’Ouvrier s’inclina docilement devant lui.

« Celui-ci voudrait regarder, Prognugator. »

« Regarder ? »

Klbkch jeta un regard vers l’échiquier avant de se concentrer de nouveau sur l’Ouvrier. Il semblait incertain.

« Il est malpoli de déranger ou d’entraver le chemin de l’aubergiste. »

Erin s’interposa rapidement entre Klbkch et l’Ouvrier docile qui était déjà prêt à se rasseoir dans son siège. Elle lui fit signe de s’approcher.

« Cela ne me dérange pas, Klbkch. Laisse-le regarder. Une audience est toujours apprécié lors d’une partie d’échecs. »

Klbkch hésita.

« Je ne souhaite pas abuser de ton hospitalité ou ta patience… »

« Mais si ! Il n’y a pas de problèmes, ils peuvent en abuser ! »

Erin n’écouta pas ses protestations et tira une autre chaise. Elle guida l’Ouvrier jusqu’à la chaise sans le toucher et le fit s’asseoir. Puis elle nota que les autres Ouvriers et les Gobelins étaient aussi en train de regarder les échiquiers.

« Vous tous, rapprochez-vous si vous voulez regarder. »

Aussitôt, une foule entoura les deux échiquiers. Olesm et Klbkch clignèrent des yeux en direction des spectateurs, mais Erin sourit joyeusement.

« D’accord, maintenant faisons que cela soit drôle pour vous et moi. Je vais jouer contre vous deux, mais nous avons que cinq… D’accord, dix secondes entre chaque coup. »

« Est-ce que c’est une autre manière de jouer aux échecs ? »

« C’est ainsi que certaines parties sont jouées, ouais. Ce style est appelé Jeu Éclair, mais en tournoi tu peux avoir entre une heure et trois minutes pour préparer tes coups. Si nous avions une horloge nous pourrions… Ce n’est pas grave. Je vais vous expliquer alors que nous jouons, d’accord ? »

Klbkch et Olesm hochèrent la tête. Erin s’empara d’une chaise et la plaça entre les deux tables pour pouvoir atteindre les deux échiquiers.

« Je vais devoir m’asseoir pour ça. Je ne suis pas un Grand Maître. »

***

Erin gagna les deux premières manches sans problèmes. Mais à la troisième Olesm parvint à obtenir une égalité.

« Félicitations Olesm. »

Erin mit sa main devant sa bouche pour cacher son bâillement avant de faire un sourire fatigué au Drakéide exalté.

« Oui, c’était une bonne partie ! »

« Mais de rien. »

Les écailles d’Olesm prirent une légère teinte rouge alors qu’il serra la main de Klbkch. Sa queue continua de bouger sur le sol, mais Klbkch et Erin firent semblant de ne pas s’en rendre compte.

« Je dois admettre que c’était très impressionnant… Je me sens soulagé d’être parvenu à faire une égalité contre toi, Erin. Je commençais à croire que c’était impossible. »

Elle rougit avant de secouer les mains dans sa direction. C’était extrêmement embarrassant d’être considéré comme un génie des échecs, surtout quand elle savait qu’elle en n’était pas un. Erin allait suggérer un autre match avec des règles différentes quand elle regarda l’Ouvrier Antinium qui avait observé la partie.

« Est-ce que tu veux jouer ? »

L’Antinium à qui elle s’était adressé se leva de son siège avant de s’incliner.

« Cet indigne celui-ci ne prétendra pas agir de cette façon. »  

Erin fronça les sourcils. Est-ce que cela voulait dire qu’il voulait jouer mais qu’il avait peur de le faire ? »

« Pourquoi ne pas essayer ? Je vais t’apprendre à jouer, et nous pouvons toujours faire plus d’échiquiers. Nous avons simplement besoin de quelques pages et de quoi écrire. »

Elle se rendit dans la cuisine et s’empara de quelques morceaux de papier ainsi qu’une plume et d’un encrier. Elle avait eu l’impression d’être un sorcier quand elle avait acheté la plume, puis elle avait souhaité retrouver un ordinateur et une photocopieuse cinq seconde après s’être rendu compte qu’elle devait tremper sa plume à chaque fois qu’elle écrivait quelques mots.

Alors que ses invités l’observèrent, Erin dessina un échiquier grossier sur des bouts de parchemins avant de les déchirer. Elle dessina précautionneusement des symboles pour désigner les pions et les autres pièces, avant d’installer l’échiquier fait à la va-vite sur une table. Elle installa deux des Ouvriers Antiniums dans des chaises, l’un contre l’autre.

C’était le plus humble échiquier qu’Erin n’avait jamais vu, mais les Antiniums regardaient les morceaux de papier en étant totalement concentré sur eux.

« D’accord, donc qu’est-ce que vous avez vu quand j’ai joué contre Klbkch et Olesm ? Est-ce que vous savez préparer l’échiquier ? »

Immédiatement les deux Antiniums bougèrent. Erin eut un léger mouvement de recul, mais ils étaient simplement en train d’arranger les pièces sur l’échiquier avec une précision mécanique. En quelques secondes, l’échiquier était préparé. Erin cligna des yeux en les regardant.

« Bien, bien. Et, hum, montre-moi comment cette pièce bouge ? »

Obéissant, l’Ouvrier bougea la pièce en avant.

« Et est-ce que tu peux bouger cette pièce de gauche à droite ? »

« Celui-ci ne crois pas. »

Klbkch se tenait au-dessus de l’échiquier, alerte. Comme d’habitude, il n’y avait pas beaucoup d’émotion sur son visage, mais il semblait affligé pour une quelconque raison.

« Adresse-toi à elle par son titre. »

L’Antinium baissa aussitôt la tête en direction d’Erin.

« Mes excuses, Aubergiste Solstice. Celui-ci ne crois pas qu’un pion puisse bouger vers la gauche ou la droite. »

Erin jeta un regard à moitié agacé à Klbkch, avant de se retourner vers l’Ouvrier.

« En effet, c’est vrai ! Très bien. Et montre-moi comment prendre une pièce ? »

Il s’exécuta.

« Bien. Mais savais-tu qu’il existe une autre chose que les pions peuvent faire ? »

Aussitôt, les autres Antiniums et les Gobelins regardant le jeu étaient se concentrèrent. Ils regardèrent alors qu’Erin leur montra comment prendre une pièce en passant et en expliquant les règles spécifique à ce coup. L’Antinium qu’elle était en train d’entraîner baissa immédiatement la tête en sa direction.

« Celui-ci ne connaissait pas ce fait. Celui-ci s’excuse à l’Aubergiste Solstice pour son échec. »

« Quoi ? Ne t’excuse pas. Il n’y a pas beaucoup de joueurs qui connaissent ce coup, alors comment pouvais-tu le connaitre ? Maintenant, faisons en sorte que tu fasses une partie face à ton ami. »

Erin recula alors que les deux Ouvriers Antiniums se regardèrent en silence. Pendant un instant, elle eut peur qu’ils ne fassent rien, mais le premier Ouvrier bougea son pion en E5. Après un moment l’autre Ouvrier répondit avec la Défense Sicilienne, et la partie débuta.

Pièces après pièces avec peu de pause entre les deux. Au début Erin eut peur qu’ils refassent l’une des parties qu’elle avait eues contre Klbkch ou Olesm, mais les deux joueurs étaient en train de jouer leur propre partie. Il lui fallut un moment avant de se rendre compte qu’ils étaient toujours en train de jouer une Partie Éclair. Une fois qu’elle expliqua qu’ils pouvaient prendre leurs temps, le rythme ralenti.

Erin regarda les deux Ouvriers qui jouaient l’un contre l’autre en silence avant de regarder son audience.

« Quelqu’un d’autre veut jouer ? »

***

Le silence. C’était le bruit des funérailles et des églises, sauf que ce ne l’était pas vraiment. Ou plutôt, c’était le bruit que tu imaginais entendre dans de tels lieux, mais c’était plus un objectif à accomplir que la vérité.

Le silence était le son d’un tournoi d’échecs. Erin circulait dans l’auberge, remplissant les assiettes de mouches mortes et servant des verres d’eau (elle n’avait plus de jus de fruit bleu) et elle avait l’impression d’être chez elle alors qu’elle écouta les click des pièces d’échec bougeant et, plus souvent, des bruits de papier sec.

« Oh. Comment la partie se déroule ? Est-ce que quelqu’un veut des mouches ? Ou des pâtes ? Un verre de j… Un verre d’eau ? »

Erin passa près de chaque échiquier et regarda les Antiniums et même les Gobelins jouer l’un contre l’autre. Il y avait huit échiquiers d’installés, et les joueurs changeaient de partenaire quand l’un d’entre eux perdait.

Ses instincts naturels de joueuse étaient en guerre contre son désir de conseiller les nouveaux joueurs. Elle trouva un compromis en laissant Olesm et Klbkch commenter les parties, et en disséquant les parties une fois qu’elles étaient terminées en les récréant et en pointant les bons et les mauvais coups.

Les Ouvriers Antiniums observèrent le moindre mouvement d’Erin et écoutèrent la moindre de ses parole avec une effrayante concentration. Elle avait entendu le terme ‘absorbé’ pour décrire des gens, mais elle n’avait jamais rencontré un groupe qui était aussi concentré que les Ouvriers. Pour être franc, cela était même un peu troublant, mais son amour pour expliquer les coups d’échecs et les stratégies était largement suffisant pour combler cette gêne.

C’était une chose. Mais ce qui impressionnait réellement Erin, et même Olesm et Klbkch était les Gobelins. Ils étaient en train de jouer aux échecs.

D’accord, pas très bien, ni très rapidement, mais les Gobelins s’asseyaient pour jouer des parties pleine d’entrain, même si elles n’étaient pas très réfléchies. L’exception étant la plus petite des Gobelin, Loques, qui avait réussi à battre deux des Ouvriers à la suite.

Erin s’arrêta devant le vrai échiquier alors que Loques s’installa dans le siège qui se trouvait en face. C’était techniquement au tour de Klbkch de jouer, mais la Gobelin la regardait. C’était un challenge.

« Je vais jouer contre toi, si tu veux. Tu as les blancs, donc tu commences. »

Loques regarda Erin en la défiant et commença par bouger son cavalier. Erin cacha son sourire.

« Oh, l’Ouverture Balte, hum ?  Bien… »

Elle bougea un pion à deux cases du cavalier. C’était son coup préféré contre ce genre d’ouverture. Loques fronça les sourcils et bougea une autre pièce, puis une autre. Pendant un certain temps la Gobelin ressemblait à un étrange enfant vert qui jouait aux échecs. Jusqu’au moment où Loques ouvrit sa bouche et qu’Erin vit ses dents pointues. Mais Loques était toujours moins inquiétante qu’auparavant.

Erin l’écrasa alors qu’elle servit ses dernières pâtes aux Gobelins et prit une portion pour elle-même.

***

La Gobelin la challengea trois fois de plus alors qu’Erin jouait contre Olesm et deux Ouvriers. Elle perdit facilement à chaque fois, mais Erin était impressionner par le fait que la petite Gobelin était prête à essayer de nouvelles stratégies à chaque partie. Elle devait l’admettre.

« Vous tous pouvez apprendre beaucoup d’elle. La plupart de ces coups sont des stratégies reconnues. D’accord, directement bouger son fou n’est pas un bon choix, mais tu es meilleure que la plupart des débutants. »

Elle sourit à Loques. La Gobelin s’enfonça sur sa chaise et détourna le regard.

Klbkch hocha la tête, et Olesm exprima son intérêt de jouer contre la Gobelin. Erin regarda les Ouvriers. Ils étaient en train de la regarder subrepticement, Erin avait l’impression qu’ils voulaient aussi faire une partie contre elle.

Elle frappa ses mains entre elle avant de sourire.

« Très bien. Quelqu’un veut faire une autre partie ? »

***

« Et c’est échec et mat. »

Olesm quitta son roi des yeux avant de secouer la tête de manière désespérée.

« Une autre bonne partie, Erin. Je n’avais pas conscience de ton piège jusqu’à ce que tu bouges bouge ton fou. »

Erin bailla avant de faire un sourire fatigué en sa direction. Autour d’elle les Gobelins étaient assis ou allongés sur les tables, regardant la partie d’un œil paresseux.

« Tu sacrifiais trop de pions. Ils ont plus de valeurs que tu ne le crois. »

Olesm inclina la tête et manqua de se laisser tomber. Il se redressa brusquement avant de hocher la tête.

« Je saurais m’en souvenir, Erin. »

Elle hocha la tête avant de bailler de nouveau.

« Quelqu’un pour une autre partie ? Klbkch ? »

L’homme-fourmi secoua la tête. Il jeta un coup d’œil vers la porte, et vers les Ouvriers qui continuaient de jouer aux échecs. Ils étaient toujours en train de regard les échiquiers avec intensité sans montrer le moindre signe de fatigue.

« Il se fait tard. J’ai peur que nous devions prendre congé, Mademoiselle…. Erin. Si je peux me permettre de t’appeler ainsi. »

« Oh, bien sûr que tu peux m’appeler par mon prénom, Klbkch. Et en effet, il est tard ! »

Elle se releva. Aussitôt, les Ouvriers arrêtèrent de jouer aux échecs et se levèrent à leurs tours. Ils s’inclinèrent devant elle.

« Permet-moi de te remercier et de te payer à leur place, Erin. »

Klbkch lui tendit un sac de pièces d’argent et d’or. Erin cligna des yeux en le regardant.

« Oh, c’est beaucoup. »

« C’est simplement le juste payement pour ce que nous avons consommé. Et, puis-je te déranger et emporter une jarre de mouches acides ? J’aimerai en ramener un peu à Liscor. »

« Quoi ? Oh, bien sûr. J’ai une grosse jarre de prête. Est-ce que tu l’as veut ? »

« S’il te plait. »

Erin fini par donner la grosse jarre de mouche à Klbkch pour une pièce d’or. Elle se sentait coupable, mais l’Antinium avait insisté en disant que le prix était juste. Il partit avec Olesm et les Ouvriers, et Erin vit les Gobelins partir alors qu’ils quittaient son auberge.

« Revenez vite ! Je vous donnerai de nouveau à manger si vous passez dans le coin ! Vous n’avez pas besoin de payer, vous m’avez déjà assez payé cette fois, d’accord ? »

Les Gobelins grognèrent et la saluèrent maladroitement de la main. Ils tenaient fermement leurs échiquiers et leurs pièces en silence. Erin avait voulu en donner quelqu’un aux Ouvriers, mais Klbkch l’avait assuré que ce n’était pas une bonne idée.

Le dernier Gobelin, Loques, s’arrêta alors qu’elle passa à côté d’Erin. La petite Gobelin tenait fermement sa main contre sa hanche.

« Hey »

Erin tapota Loques sur la tête avant de tendre la main. Silencieusement, la petite Gobelin rendit le pion noir qu’elle tenait alors que les autres Gobelins la regardèrent.

« Pas de vol. De plus, un échiquier n’est pas complet sans toutes les pièces. »

Les yeux de Loques s’illuminèrent. Erin fronça les siens.

« Cela ne veut pas dire que tu peux les voler. Si tu veux jouer une partie, tu peux revenir ici. D’accord ? »

Pendant un instant la Gobelin hésita, avant de hocher la tête. Erin sourit.

« Passe une bonne nuit. »

Elle ferma la porte. Puis elle la verrouilla, avant de s’assurer que toutes les fenêtres étaient bien fermées. Elle n’avait pas de problèmes avec la petite Gobelin, mais il était hors de question de la laisser repartir avec son jeu d’échec.

***

« Hum, Garde Senior Klbkch ? Puis-je avoir un mot ? »

Klbkch s’arrêta alors qu’il marcha rapidement vers Liscor. Son rythme était énergique, et Olesm avait du mal à suivre.

« Mes excuses, Olesm Swiftail. J’ai oublié que vous étiez avec nous. »

« Non, ce n’est rien. »

Olesm respira avec difficulté et toussa alors que Klbkch ralenti. Les Ouvriers derrière lui ajustèrent silencieusement leurs rythmes pour leur laisser de l’espace.

« Je vous simplement vous parler, si je le peux. »

« Absolument. Puis-je vous demander si vous adressez ce commentaire à la liaison avec les Antiniums ou au Garde Senior Klbkch ? »

« Les deux, je crois. Hum, comment est-ce que je peux le dire ? »

Olesm pausa pendant un instant alors que les deux marchaient dans la nuit. Klbkch attendit patiemment jusqu’à ce que le Drakéide commence.

« En tant que [Tacticien] servant de liaison entre le conseil, les autres guildes, et la garde je suis mis au courant des certaines informations confidentielles. Je suis, hum, conscient de la situation des Ouvriers au sein des Antiniums. »

« En effet ? »

Olesm jeta un coup d’œil en direction des Ouvriers qui se trouvaient derrière lui. Ils le regardèrent en silence.

« Pensez-vous… Pensez-vous qu’il va y’avoir un problème ? »

Klbkch hésita. Il se retourna pour les regarder et les Ouvriers baissèrent aussitôt le regard.

« Nous verrons. Ils seront observés comme d’habitude et je les superviserai personnellement. »

« Ha, bien, bien. Je ne le demanderai pas, mais je sais que ce genre de choses ont de, jeu, lourdes conséquences. Ce n’est pas une Expédition, mais… »

« Je comprends votre inquiétude. Si cela peut aider, j’adresserais ce sujet dans mon rapport mensuel pour te prévenir des changements notables. »

« Merci. »

« Je crois que vous avez trouvé la soirée agréable ? »

« Oh, oui. Absolument. Erin… Enfin, Mademoiselle Solstice est vraiment une remarquable Humaine, n’est-ce pas ? »

« En effet. »

« Absolument remarquable. »

« Sa maîtrise des échecs est peut-être incomparable sur ce continent. »

« Absolument. »

« En effet. »

« … Aimeriez-vous jouer une partie plus tard, à tout hasard ? »

« Cela serait avec plaisir. »


***


Erin passa une bonne nuit. Elle ne fut pas réveillé par une étrange voix lui disant qu’elle était une [Tacticienne Niveau 1]. Elle ne monta pas de niveau. Cependant, plusieurs Antiniums et une Gobelin…

Entendirent cette voix.

Hors ligne Maroti

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  • Traducteur de The Wanderin Inn par Piratebea
Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #31 le: 12 février 2020 à 22:35:58 »
R 1.02
Traduit par EllieVia

Les Ruines d’Albez siègent au cœur de ce qui avait été un royaume magique. Ou peut-être une communauté de mages. Ou une ancienne citadelle de… vous savez quoi ? On s’en fout.

La zone toute entière est saturée de magie, et attire par conséquent deux sortes de visiteurs. Les monstres, cherchant à faire leur tanière parmi les bâtiments en ruines et les tunnels sans fin du coin, et les aventuriers, cherchant des trésors perdus exactement aux mêmes endroits. Naturellement, la situation est source de conflits.

Le groupe d’aventuriers actuellement en train d’occuper les ruines est connu sous le nom de Cornes de Hammerad, se distinguant par leur niveau moyen relativement élevé - la plupart des membres sont à un niveau supérieur à 20 - et leur leader, un Minotaure [Combattant]* qui manie une énorme hache de guerre au combat.

* Je ne comprends toujours rien aux classes. Apparemment, [Combattant] est une classe générale, même si certains l’appelle [Guerrier] selon la culture. Est-ce que cela veut dire qu’ils ont les mêmes compétences ? Dans tous les cas, c’est la première classe qu’obtiennent la plupart des guerriers, mais si ce Minotaure avait un plus haut niveau, ce serait un [Maître des Haches] ou un [Chevalier]. Huh.

Le consensus général est qu’ils sont plutôt compétents au combat, et qu’ils ont reçu une autorisation officielle pour fouiller les ruines pendant une semaine. Ce qui signifie que tant que les Cornes sont dans les ruines, les autres groupes d’aventuriers ne peuvent pas interférer ou chercher du trésor. C’était un arrangement qui permettait aux cités du coin de faire profit en taxant l’accès et évitait les conflits entre leurs aventuriers.

C’était très bien, et normalement les Cornes se seraient attendues à au moins trouver un modeste somme. Ils étaient bien équipés, et préparés à toutes les éventualités.

C’est pourquoi la vue de leur compagnie désorganisée se battre en essayant de se réfugier dans les ruines est d’autant plus alarmante. Leur leader était aux pieds d’un grand bâtiment, une pointe de glace géante traversant son abdomen de part en part. Les autres guerriers et les mages - les Cornes de Hammerad étaient une grande compagnie forte de douze membres - étaient soit à terre soit en train d’échanger des coups avec le monstre qui les avait acculés.

Alors même que je regarde la scène, un guerrier en armure contre un coup d’épée de l’un des squelettes en train d’assaillir le groupe et l’écrase avec une masse. Le squelette s’effondre au sol, sans vie. Mais l’action a attiré l’attention du chef des morts-vivants, et une énorme explosion de feu engloutit la zone.

Je grimace en voyant le guerrier en armure fuir du feu en hurlant d’agonie. Il roule au sol tandis qu’un mage armé d’un bâton lance quelques éclairs magiques de lumière chatoyante pour détourner l’attention de lui. Deux autres aventuriers se précipitent en avant et traîne le guerrier brûlé à l’abri tandis qu’une grêle de pointe de glace transforme presque le trio en pelote d'épingles.

Eh bien merde alors. Ça fait un cinquième membre des Cornes hors combat. J’espérais qu’ils allaient gagner la bataille, mais à ce rythme ils vont se faire éliminer. Plus le choix.

Je prends deux profondes inspirations, puis étire mes jambes. Jambe droite ? Check. Jambe gauche ? Étirement… check. Okay.

Je jette un œil par-dessus les décombres où je me cache. La voie est libre. Okay. Je me lance…

Je bondis par-dessus les décombres et sprinte le long de la pente. De là où je suis, il y a une pente modérée qui mène au cœur des ruines, où les bâtiments effondrés et les décombres rendent le sol peu sûr. Mais le pire, c’est le risque que je me fasse tuer par le monstre à quinze mètres devant moi.

Je charge au bas de la colline, droit sur lui. La silhouette vêtue de robes me remarque alors que j’ai déjà traversé la moitié et se retourne. Deux points de lumière bleue dans ses yeux se focalisent sur moi alors que je sprinte directement sur lui. C’est une Liche*, un squelette de mage mort-vivant.

-* Personnellement, ça me pose problème d’appeler ça une Liche. Apparemment, contrairement à ce qu’on voit dans les histoires et les jeux, les Liches sont plutôt communes. C’est plus un type de mort-vivant qu’un exemple rare et exceptionnel de mage capable de vivre à jamais. Ils ne sont même pas si létaux. Enfin, ils sont très létaux, mais apparemment, il existe des types de morts-vivants encore plus terrifiants.

Pendant une seconde, je ne crois pas qu’il sache exactement ce qu’il est en train de voir. Une humaine solitaire lui courant droit dessus sans armes ? La créature hésite, mais finit par lever un doigt. Dans sa théorie, c’est le moment où je meurs. Dans la mienne ? Je pense que je survis.

Si cela vous paraît stupide de charger droit sur un monstre capable de me faire exploser en mille morceaux avec un seul sort, eh bien, oui, ça l’était sûrement. Mais j’avais une bonne raison de le faire. Pendant les trente dernières minutes j’avais étudié la bataille de la Liche contre le groupe d’aventuriers et avait noté quelques détails importants sur sa manière d’agir. J’avais trois bonnes raisons pour mon plan d’action.

Raison numéro 1 : J’avais remarqué que la Liche pouvait jeter plusieurs sorts, de l’éclair miniature aux boules de feu en passant par ces méchantes rafales de pointes de glace. Des trois, je n’avais vraiment qu’à me méfier des pointes de glace et de la boule de feu. Les éclairs avaient l’air dangereux, mais ils s’ancraient trop facilement dans le sol. Et comme je ne porte pas de métal sur moi, c’était beaucoup plus difficile pour la Liche de m’atteindre.

Et en ce qui concernait les boules de feu et les pointes de glaces, elles étaient plus lentes et la Liche devait d’abord pointer du doigt. Sa précision n’était également pas la meilleure du monde. C’était un risque à prendre, mais tant que je ne faisais pas rôtir lorsque la boule de feu explosait, j’avais une chance.

Et aussi, la raison numéro deux était que j’avais remarqué que la Liche avait tendance à se protéger avec des barrières d’os qu’elle conjurait du sol quand n’importe quoi s’approchait de trop près. Ça l’empêchait de jeter des sorts pendant quelques secondes.

Et raison numéro trois : je m’ennuyais.

La Liche pointa un doigt sur moi et caqueta quelques chose qui me fit mal aux oreilles. Je plongeai et roula et sentit mon côté droit s’engourdir légèrement. C’était comme le pire choc d’électricité statique que j’avais jamais senti multiplié par cent, mais cela voulait dire que l'éclair m’avait ratée. Et j’étais toujours en vie.

Touche le sol, saute sur mes pieds et cours. Je fondis sur la Liche et elle leva une main pour se protéger. Comme je l’avais prévu, un mur d’os surgit du sol devant moi, un puzzle grotesque d’os enchevêtrés et de crânes durs comme la pierre*.

* Sérieusement. Comment fait-elle ça ? y a-t-il tant d’os que ça dans le sol ? Ou est-ce simplement de la magie ?

C’est mon ouverture. Je vire immédiatement à gauche et accélère en direction des aventuriers. La Liche caquète en réalisant qu’elle s’est fait duper. Elle essaie d’abaisser la barrière d’os, mais il est trop tard.

Cours. Cours plus vite. Esquive derrière le pilier. Pause. Va à gauche. À droite. Boule de feu ! C’était chaud. Maintenant… sprinte à gauche le plus vite possible.

Dans l’un des séminaires de sécurité auquel mon père me forçait à aller après chaque fusillade de masse, ils nous apprenaient quoi faire dans le cas où un homme armé ouvrait le feu et que l’on devait s’échapper. Une partie des conseils étaient des trucs de bon sens comme ne pas crier ou faire un truc débile et réfléchir avant de bouger. Mais je me suis rappelée d’un conseil important.

Quand quelqu’un te tire dessus, ne cours pas en ligne droite pour t’échapper. Fais des zig-zag, fais-en sorte de ne pas être facile à viser. Et dans mon cas, baisse-toi derrière les décombres et mets le plus d’obstacles possibles entre toi et la Liche.

Je cours, et je cours le plus vite que je le peux. Si je ralentis un seul instant, je meurs. L’air autour de moi est comme empli d’énergie statique, le feu explose autour de moi et des projectiles de glaces menacent de percer ma peau.
Vous ne pouvez pas le savoir, et je n’ai pas de miroir. Mais je suis à peu près sûre d’être en train de sourire.



“Statut ?”

Grogna Calruz, leader des Cornes de Hammerad, à l’attention de l’autre guerrier alors qu’ils se cachaient tous deux derrière l’un des mur effondrés des ruines. L’humain, son second, baissa les yeux sur lui et secoua gravement la tête.

“Je crois que Terr s’est pris une boule de feu. Coblat et Grimsore l’ont traîné hors d’atteinte, mais il est hors combat aussi.”

“Merde.”

Le Minotaure se frappa la cuisse et grimaça. Un sang sombre coula sous l’immense lance de glace dépassant de son estomac. Il se réadossa contre le mur et exhala. Les tendons sur son cou se tendirent et de la sueur perla sur son front malgré le froid mordant.

“Et nos mages ? Pourquoi diable ne sont-ils pas en train de tuer ce truc ?”

“Ils essaient, mais dès qu’ils lui lancent un sort, il se contente de lever sa barrière. Il a plus de mana que tous nos mages réunis. On doit se rapprocher si on veut avoir une chance.”

“Bon courage pour faire ça avec tous les squelettes et le zombies qui le défendent.”

“Je crois que Terr s’est débarrassé des derniers, mais on ne peut quand même pas s’approcher. Tout brûle tellement vite.”

LE vice-capitaine des Cornes de Hammerad tenta de jeter un œil derrière le mur où il se cachait. Il ne semblait plus y avoir de tirs de boule de feu dans leur direction, ce qui était à la fois bien et inquiétant. La Liche avait-elle trouvé une autre occupation ? Il y avait peu d’espoirs. Mais alors pourquoi…

Sa mâchoire se décrocha.

“C’est qui, ça ?”

Calruz grogna et tenta de tourner la tête, mais il retomba rapidement.

“Qui ? Qu’est-ce qu’il se passe ?”

“C’est une Coursière ! Elle vient juste de dévaler la colline droit sur la Liche ! Elle vient dans notre direction !”

“Tu plaisantes. Elle n’y arrivera jamais.”

“Elle est en train de le faire.”

Le vice-capitaine regarda la coursière à longues jambes foncer à travers le paysage dévasté. Elle bondissait au-dessus des décombres et courait dans un mouvement serpentin tandis que des boules de feu et des échardes de glace pleuvaient autour d’elle. Vu d’ici, il ne pouvait voir que ses cheveux noir corbeau et sa peau bronzée, mais le vice-capitaine était certain de n’avoir jamais vu cette coursière en particulier.

Elle avait des traits étranges, qui lui auraient indiqué qu’elle était en partie Japonaise, ou du moi Asiatique si ces mots avaient eu le moindre sens pour lui. Mais ce n'était pas le cas, et le vice-capitaine la regarda avec angoisse se précipiter vers eux. Il s’attendait à tout moment à ce qu’elle se fasse emporter par une boule de feu ou transpercer par un éclair. Mais non. Puis elle arriva juste devant lui.

Ryoka faillit rentrer dans le grand guerrier armé d’une épée et d’un bouclier. Elle cogna contre lui et sentit le métal frais avant de trébucher en arrière. Il la tira à couvert tandis que des échardes de glace s’écrasaient sur les décombres.

Il lui fallut reprendre deux profondes goulées d’air avant d’être capable de parler de nouveau. Ryoka défit son sac et hocha la tête en direction du vice-capitaine bouche-bée.

“C’est pour une livraison.”

“Grands dieux !”

Le vice-capitaine dévisagea Ryoka. Il la montra elle, les ruines, puis agita vaguement ses mains gantées.

“C’était la chose la plus incroyable que j’aie jamais… tu es juste passée droit devant cette Liche ! Tu es folle ? Ou cinglée ?”

“Je suis une Coursière. J’ai une livraison pour le leader des Cornes de Hammerad. C’est toi ?”

“C’est moi.”

Ryoka jeta un œil au Minotaure. Il hocha la tête dans sa direction et de la sueur goutta de son front.

“J’espère vraiment que tu as notre colis, jeune fille.”

Elle marqua une pause au mot fille, mais acquiesça. Elle ouvrit son sac et plaça les bouteilles lourdement emballées sur le sol devant le Minotaure.

“Quinze potions de soin, cinq potions de mana. Toutes intactes. Livraison pour les Cornes de Hammerad. Ton sceau ?”

“Le sceau ? Ah oui, bien sûr !”

Le vice-capitaine tâtonna dans la bourse à sa ceinture et en tira un jeton cuivre et argent. C’était un sceau unique avec un marteau dressé à côté d’une montagne gravée d’un côté.

“Merci.”

Ryoka rangea soigneusement le sceau à sa bourse de ceinture et jeta un œil derrière le mur. La Liche échangeait des boules de feu avec un autre mage coiffé d’un chapeau de sorcier rouge. Elle hocha la tête et se ramassa dans une position de sprinter.

“Attends… tu pars ?”

Ryoka ne regarda pas le vice-capitaine, elle cherchait le meilleur moment.

“Yup.”

“Tu ne peux pas ! Je veux dire, c’est encore plus cinglé !”

Le vice-capitaine dévisagea Ryoka avec consternation, puis chercha du soutien dans le regard de son leader. Calruz était en train d’essayer d’ouvrir l’une des bouteilles. Il grogna en arrachant le bouchon d’une des bouteilles et engloutit l’épais liquide vert et sirupeux.

“Laisse-la partir si elle veut. Coursière… merci pour ton aide. Peu d’entre vous auraient fait ça.”

Elle réfléchit.

“Pas de problème.”

Il hocha la tête. Elle hocha la tête.

“Laisse-nous au moins nous rallier pour te faire une diversion. Une fois qu’on aura amené ces potions à nos autres membres, on pourra enfin se débarrasser de ce type.”

Ryoka réfléchit à la proposition.

“Ça va être trop long. Vous voulez une ouverture ? Je vais vous en faire une. J’ai d’autres livraisons.”

Le vice-capitaine s’arracha le peu de cheveux qu’il pouvait atteindre sous son casque.

“Elle va t’exploser dès que tu ne seras plus à couvert !”

Elle sourit au vice-capitaine, brisant son masque impassible.

“Il peut essayer.”



La compagnie d’aventuriers connue comme les Cornes de Hammerad regarda la Coursière jaillir des ruines et courir vers l’horizon alors que la Liche lançait un dernier éclair d’adieu dans sa direction. Il la rata.

“Elle l’a fait. Elle l’a vraiment fait.”

“Elle te l’avait dit.”

Calruz sourit, et grimaça lorsque le morceau de glace dans son torse bougea. Il prit une grande inspiration et cassa la glace d’un avant-bras massif pour permettre au reste de glisser hors de son estomac. Alors même qu’il faisait cela, les pouvoirs magiques de la potion de soin qu’il avait avalée se mirent à recoudre la chair de son abdomen.

“C’est une nouvelle Coursière ? Ça doit être ça. Je ne l’ai jamais vue auparavant, et je pense que je me serais souvenu si j’avais entendu parler d’une aussi folle que ça.”

“Elle a l’air différente, pour une humaine. Même si vous vous ressemblez tous, pour moi.”

“Elle est différente. Peut-être d’un autre continent ?3

“Peut-être. Tout le monde a eu des potions ?”

“Je les leur ai lancées pendant qu’elle détournait l’attention du Liche. Elles devraient être de bonne qualité. Tu as besoin d’une autre ?”

“Je vais bien. Mieux que bien, même, grâce à cette Coursière.”

Calruz sourit et explosa la bouteille de potion dans son poing gantelé. Il se releva, le flot de sang déjà en train de ralentir. Il soupesa sa hache de guerre.

“J’aimerais bien lui offrir un verre. Mais pour le moment, on doit remplir un contrat. Tout le monde est prêt ?”

La magie qui le reliait au reste de sa compagnie lui permit d’entendre leur accusé de réception. Le Minotaure sourit.

“Très bien, alors. Allons voir si cette Liche apprécie de se battre contre nous quand on est en pleine forme. Chargez !”

Comme un seul homme, les Cornes de Hammerad abandonnèrent leurs positions dans les ruines et se jetèrent de toutes leurs forces contre la Liche et les morts-vivants restants.



Après avoir couru une quinzaine de kilomètres, Ryoka s’arrête enfin pour reprendre sa respiration. Ses poumons brûlent, et ses jambes sont en coton. L’adrénaline est enfin en train de s’échapper d’elle, et elle se sent exténuée, malgré qu’elle n’eût couru que quelques minutes.

Elle sent encore les chatouillis des éclairs frôlant sa peau. Son bras droit est roussi, et elle sent que des cloques sont déjà en train de se former sur sa peau.

Elle a failli mourir. Ryoka le sait, et ses jambes tremblent. Elle sent encore le froid qu’elle a ressenti en plongeant ses yeux dans ceux, vides, de la Liche. C’était un monstre capable de la pulvériser d’un seul sort.

Elle a failli mourir. Si elle avait été moins rapide ne serait-ce que d’une seconde, ou esquivé un peu trop à gauche, elle serait morte. Ryoka sait cela.

Ses lèvres tremblent. Elle sourit brièvement.

“Fun.”



“Tu as livré les fournitures requises par les Cornes de Hammerad ?”

“Yup.”

La réceptionniste me dévisage. Je hausse les épaules. Que veut-elle que je lui dise ?

Il est plus tard. Ou plutôt, il n’est que trente minutes plus tard, mais j’ai l'impression d’être dans un autre monde. La salle délabrée de la Guilde des Coursiers est bien différente des plaines herbeuses, ou des décombres et de la destruction des Ruines d’Albez.

“C’est incroyable. Ils ont déjà fini de se battre ? La communication qu’on a reçue du mage disait qu’ils se battaient contre une Liche et une horde de morts-vivants.”

“Ils se battent encore. La Liche est toujours dans le coin. Pas sûre pour les autres morts-vivants. Ils avaient l’air morts pour la plupart.”

La réceptionniste ne sourit pas. Elle n’a pas compris la blague ? Zut. Elle me fait toujours ce regard de “Je-ne-te-crois-pas.’. Je lui tends le Sceau.

“Voici le sceau des Cornes de Hammerad.”

Elle le vérifie une fois, puis deux. Ses sourcils se lèvent.

“C’est un vrai. Tu es donc en train de me dire que tu as fait une livraison au milieu de la bataille ?”

Pourquoi me fait-elle tout un foin ? Je croyais que c’était ce que faisaient tous les Coursiers pendant ce genre de mission.

“Yup.”

“Incroyable.”

Je reste silencieuse. Je veux dire, je suis censée répondre quoi ? “Oh oui, je suis vraiment extraordinaire, maintenant donnez-moi mon argent ?”

Au bout de quelques instants la réceptionniste finit par se secouer.

“Eh bien, tout est en ordre. Tu veux le paiement maintenant ou… ?”

“Plus tard.”

Je peux récupérer ma paie quand je veux, mais la plupart des Coursiers le font à la fin de la semaine. C’est plus pratique comme ça, étant donné qu’on est censés signer pour confirmer qu’on a bien été payés et le réceptionniste doit le valider.

“Eh bien, je pense que tu mérites une pause. À moins que… tu crois que tu pourrais faire une autre livraison ? Je ne le demanderais pas d’ordinaire, mais tu es la seule Coursière des villes disponible pour le moment.”

Je suis fatiguée, mais ce n’est dû qu’à mon manque d’adrénaline. Je sais que mes jambes peuvent encore faire une bonne course, donc j’acquiesce.

“Où donc ?”

“Celum. C’est une autre requête de Lady Magnolia. Un autre Coursier vient de l’apporter de Remendia, mais il est trop fatigué pour continuer. C’est passé par six Coursiers, et il faut l’apporter à Magnolia dans l’heure si c’est possible.”

Okay. Pour le coup, c’est compliqué. J’hésite.

Ce n’est pas que je ne me pense pas capable de le faire dans les temps. Je peux arriver à Celum en moins d’une heure même avec quelque chose de lourd dans mon sac. Mais j’ai déjà fait une autre course pour Magnolia - livrer un gros vase de luxe - quelques jours plus tôt. D’après les “règles implicites”, cela veut dire que je devrais attendre encore au moins une semaine avant de prendre la requête.

Zut. Flûte. Diantre. Que devrais-je faire ? C’est exactement le genre de situation que je déteste.

“Pourquoi n’y a-t-il pas d’autres Coursiers de cité dans le coin ?”

“Ils sont tous en train de faire des livraisons, et je ne veux pas attendre plus longtemps que nécessaire. J’allais demander à l’un des Coursiers de rue de le faire, mais ça aurait aussi été un problème.”

Eh bien, en ce cas… pourquoi pas ? La règle Magnolia peut bien aller se faire voir, pour ce que j’en ai à foutre.

“Je la prends.”

La réceptionniste sourit de soulagement.

“Mer…”

“Attendez !”

La tête de la réceptionniste se tourne. La mienne, non. Je prends ce moment pour dire quelques mots de choix dans ma tête*.

-* Oh non, s’il vous plaît non. Pas ce rat stupide et consanguin. Personne au monde n’a une voix plus haut perchée et agaçante qu’elle et ses crétins de sycophantes. Je préférerais retourner danser nue devant la Liche que gérer ça.

Je me tourne et vois un visage familier.

“Inutile de lui donner la requête de Magnolia. Je viens juste d’arriver, je peux m’en charger.”

La jeune femme - non, l’irritante adolescente qui se pavane dans ma direction me pousse légèrement pour se placer derrière le comptoir. Elle garde son dos très droit, probablement parce que je suis plus grande qu’elle d’une tête. Je sens la trop forte odeur de parfum qui dissimule sa sueur, et recule de manière à ce que ses cheveux bruns ne me fouette pas le visage à chaque fois qu’elle rejette sa tête en arrière. Ce qu’elle fait assez souvent.

Je la connais. Ou plutôt, je connais son visage. Elle s’est probablement présentée, mais je ne me souviens pas de son nom. Je sais juste qu’elle a une tête exigüe*. Elle a toujours l’air de pincer ses lèvre devant tout le monde, et elle m’agace dès que je la vois.

- * Exigüe est-il le bon mot ? Je crois que ça veut dire pincé, ou étroit, mais je me trompe peut-être. C’est le problème quand on n’a pas l’Internet. Dans tous les cas, son visage est acariâtre, même si j’ai oublié ce à quoi ça correspond aussi. Je vais quand même continuer à dire exigüe.

“Oh, Miss Persua. Je ne savais pas que vous étiez toujours en ville.”

Persua. C’est ça. Elle s’appelle comme ça.

Persua rejette ses cheveux en arrière d’un air impérieux et acquiesce.

“Eh bien, j’étais en train de faire cette livraison à Remendia, mais dès que l’un de mes amis m’a dit qu’une requête de Magnolia attendait à la guilde, je suis évidemment revenue pour la faire.”

La réceptionniste eut l’air mal à l’aise.

“Tu… n’as pas terminé l’autre livraison ? Eh bien, je m’apprêtais à donner la requête à Ryoka. Elle est libre, et elle…”

“Elle a déjà fait une requête pour Magnolia cette semaine. Ce qui veut dit que cela devrait être mon tour de droit.”

La réceptionniste fronça les sourcils.

“Il n’y a aucun règle qui donne explicitement la priorité à d’autres coursiers. De plus, il faut que cette livraison soit faire le plus rapidement possible.”

“Et alors ?”

Encore un rejet de cheveux. Je remarque quelques-uns des “amis” de Persua - principalement de nouveaux coursiers des rues ou encore plus bas sur l’échelle sociale - en train de me regarder. JE les fixe jusqu’à ce qu’ils détournent le regard. Je ne les supporte pas. Dommage que Persua ne recule pas aussi facilement. Doublement dommage que sa voix soit aussi agaçante.

“Je peux facilement faire la requête de Magnolia. Ryoka n’a qu’à échanger avec moi.”

“Ça ne marche pas comme ça. À moins que Ryoka n’accepte, je ne peux pas simplement te la donner. De plus, comme je l’ai dit, c’est une livraison express. Je ne peux pas la donner à…”

“À quoi ?”

Persua regarde froidement la réceptionniste. Mais je complète le texte dans ma tête, probablement en même temps que tout le monde dans la Guilde.

À une coursière plus lente. L’une des plus lentes, pour tout dire. Persua a beau être une Coursière, elle est lente. Ou paresseuse. Pour tout dire, elle est les deux. C’est également une idiote, mais ce n’est que ce que j’ai pu observer. Elle ne prend pas autant de contrats longue-distance que les autres, et elle ne livre que des trucs légers comme des fleurs ou des lettres.

“Je veux juste dire que Ryoka est la coursière la plus rapide. Même Fals ne bat pas son record.”

“Oui, mais je suis sûre qu’elle va échanger avec moi, n’est-ce pas Ryoka ?”

Persua me jette un regard, puis détourne les yeux. Pétasse* passive-agressive.

-* Quel langage ! J’ai honte de moi. Principalement parce que je n’ai pas d’autre vocabulaire pour décrire quelqu’un comme elle. Je pourrais devenir vulgaire, mais j’ai juste envie de la cogner à l’arrière du crâne. Je dois résister à la tentation.

J’hésite. Je devrais donner la requête à Persua. Même si elle échoue, ça ne peut pas me retomber dessus. En fait, si elle a des ennuis parce qu’elle échoue, c’est encore mieux. Bien qu’elle se débrouillera sans doute pour échapper aux réprimandes.

Yup, je la déteste. Et je n’ai pas envie de céder à son harcèlement, surtout parce que je sais que la seule raison pour laquelle elle veut faire la livraison est l’argent facile et l’opportunité de faire sa sangsue avec Magnolia. Donc vous savez quoi ? Envenimons les choses.

“C’est urgent.”

Ce n’est pas ce que Persua veut entendre. Elle me jette un regard irrité.

“Et alors ? Je peux le faire.”

La réceptionniste regarde autour d’elle d’un air incertain.

“Si on ne peut pas l’apporter à Magnolia dans l’heure, la livraison ne sera plus bonne. Tu peux faire la course dans les temps ?”

“Oui.”

“Et moi aussi.”

La réceptionniste et moi-même lançons toutes deux un regard à Persua. Elle est déjà en train de suer, probablement d’avoir couru pour récupérer la requête à la cité.

“Vraiment ?”

Elle me fusille du regard. Mais je connais les corps, et je connais la course. Fille exigüe est en sueur, fatiguée, et elle a une forme de course terrible. J’ai aussi fait une course, mais contrairement à elle je sais conserver mon énergie. Je me tourne vers la réceptionniste.

“Donne-moi la requête.”

Le visage exigu de Persua se pinça encore plus, si c’était possible. Elle me poignarda du regard.

“Ce n’est pas juste. Tu as déjà fait une livraison. Je mérite celle-ci !”

“Persua, s’il te plaît.”

La réceptionniste est déjà en train de se débattre avec quelque chose sous le comptoir. Elle le soulève et me gratifie d’un sourire de soulagement. J’imagine qu’elle ne pensait pas que Persua pourrait le faire non plus.

“Voici la livraison. C’est emballé dans de la glace, donc essaie de ne pas trop le chauffer si possible. Tu sais où est la maison de Magnolia. Ils seront en train de t’attendre.”

Persua tapa du pied, en colère, alors que je faisais entrer la grosse boîte de métal dans mon sac à dos. C’est froid. Et c’est emballé dans de la glace qui fond, donc j’aurai un sac à dos mouillé à la fin de ma course. Mais ça vaut le coup, rien que pour la voir s’énerver.

“Je ne pense pas que ce soit une bonne idée.”

“Tant mieux pour toi.”

Si le regard pouvait tuer… mais le regard de Persua ne fait qu’agacer. Elle avance sur moi jusqu’à ce que mon nez brûle à cause de son stupide parfum. Elle me chuchote quelques chose d’un air furieux.

“Tu vas le regretter.”

“Oh, vraiment ?”

“Oui !”

Les gens, parfois. Je me détourne de Persua et l’entend faire un bruit semblable à celui d’un hamster furieux. Je regarde autour de moi et vois ses sbires, les coursiers, me fusiller du regard.

Qu’importe. Je n’ai vraiment rien à faire de leurs opinions ou du Code des Coursiers qu’ils revendiquent. Je suis ici pour faire mon boulot.

Je hoche la tête en direction de la réceptionniste.

“J’y vais.”

Je suis sortie avant que Persua ne puisse faire un autre commentaire. Vous ne pouvez pas le savoir, et je n’ai pas de miroir.

Mais je souris encore.



Ce coup-ci, c’est l’intendante qui ouvre la porte. Elle renifle avec dédain.

Je hoche la tête. Je suis hors d’haleine, fatiguée, et mon dos est très, très froid. Mais je me sens bien, parce que j’ai fait la course en seulement quarante minutes. C’est presque un record, et c’est au moins deux fois plus rapide que le meilleure score de Persua.

“Livraison pour Magnolia.”

“C’est Lady Magnolia.”

Voilà quelqu’un dont les regards peuvent vraiment tuer. Je hausse les épaules et détache mon sac à dos.

“Sceau ?”

“Attends.”

L’intendante me ferme la porte au nez alors que je me débats avec ma livraison trempée. Eh bien, on dirait que je ne papoterai pas avec Magnolia aujourd'hui. C’est un soulagement, pour tout dire. Je n’ai rien contre la noble excitable et pétillante, mais je préfère les servantes. Elles ont beau être abruptes et malpolies, au moins on parle moins.

Okay, le colis glacé est entre mes mains. J’attends aussi patiemment que je peux derrière la porte, puis entends une conversation étouffée. On dirait que des gens se disputent, puis j’entends une voix énergique familière.

“Sottises ! Ressa, comment peux-tu… évidemment que j’insiste pour que tu la laisses entrer ! Pieds sales ou non !”

La porte s’ouvre et une femme familière me salue. Comment des cheveux peuvent-ils rester aussi bouclés ? Je suis relativement certaine qu’ils n’ont pas de fers à friser à cette époque, mais les boucles blondes de Magnolia sont aussi stylisées que celles que je voyais chez moi.

“Je t’en prie, permets-moi de m’excuser pour l’impolitesse de ma servante. Entre, je t’en prie !”

J’hésite, et la servante - Ressa - debout derrière Magnolia a l’air mécontente.

“Je peux juste livrer le colis si vous avez le sceau…”

“Oh, je ne veux même pas en entendre parler ! Entre !”

Ressa fait la moue, et j’essaie de ne pas faire de même. Avec réticence, je pénètre dans le hall du manoir de Lady Magnolia et regrette l’absence de tapis pour m’essuyer les pieds. Magnolia m’adresse un sourire rayonnant tandis que Ressa peaufine son regard de mort dans son dos. Je suis assez sûre qu’elle ne souhaite pas voir mes pieds sales parcourir le sol de marbre. Je préfèrerais ne pas être là non plus, mais la livraison n’est pas complète tant que je n’ai pas récupéré le sceau.

“Par ici, je te prie. Tu peux le mettre dans la salle de dessin. Non, pas la secondaire, Ressa. La principale !”

Elle me guide jusqu’à une salle au sol recouvert de tapis. Là encore, j’hésite, mais il n’y a rien à faire. Le tapis est très doux, et mes pieds sont très sales, mais Magnolia n’en a cure. Elle lance des regards excités à la boîte de métal en train de me brûler les mains de froid et dégoulinant sur le tapis, et me sourit.

“Oh, ça a été rapide ! J’ai entendu dire que cela allait venir de la cité portuaire de Hazenbrad ! Tu l’as amené ici toi-même ?”

“Non. D’autres coursiers l’ont porté sur la majeure partie du chemin.”

“Eh bien, toi et les tiens m’avez certainement rendu un grand service ! Merci !”

Magnolia me tend le sceau d’argent et de saphir.

“C’est Ryoko, c’est ça ? Il est rare que je voie la même Coursière à intervalle si rapproché.”

Ryoka. Mais j’ai l’habitude que les gens prononcent mal mon nom. Je prends le sceau et le glisse dans ma bourse. Bien. Maintenant, comment sortir d’ici avec tact ?”

“Je dois y aller. J’ai d’autres livraisons.”

La vérité, c’est que je n’en ai pas d’autres, je suis surtout fatiguée. Mais je préférerais aller me coucher maintenant, et faire face aux coursiers jaloux demain.

Le visage de Magnolia se décompose.

“Oh, tu ne veux vraiment pas rester ? J’aimerais beaucoup partager cette délicieuse gourmandise avec toi - et tu as couru si longtemps et si loin ! Quand j’ai entendu dire qu’une coursière décollait d’Irlande*, j’étais certaine que cela te prendrait au moins une heure pour arriver ici !”

-* Oui, c’est la cité d’où je viens. Irlande. C’est bizarre qu’elle s’appelle comme un pays de mon monde mais là encore… pas vraiment. Il n’y a qu’un nombre de mots anglais limités, après tout.

“Mmh.”

Là encore, que répondre à ce genre de question ? “Oui, je suis extraordinaire, donnez-moi plus d’argent ?” C’est pour ça que je déteste parler aux gens.

“De plus, je n’ai jamais eu l’occasion de vraiment discuter avec toi les deux dernières fois. J’aimerais vraiment beaucoup converser avec toi - et te poser des questions sur ce choix particulier de cordonnerie, ou plutôt, son absence ! Es-tu sûre de ne pas vouloir rester un moment ?”

Magnolia tente de m’amadouer du regard, et les yeux de Ressa la servante me disent que je devrais faire ce qu’elle me dit et arrêter de suer et de salir les tapis tant que j’y suis.

J’hésite. Mais… je suis fatiguée et je n’ai pas envie de parler. Comme toujours. C’est vrai, Magnolia vaut mieux que Persua chaque jour de la semaine, mais son enthousiasme me fatigue. Donc je commence à me glisser vers la porte.

“Je suis désolée, mais je devrais vraiment y aller. Je suis très prise.”

Magnolia me sourit.

“Es-tu si pressée de partir ? Tu peux simplement me le dire si tu ne souhaites pas discuter.”

Je bondis* et la dévisage. Magnolia sourit.

-* Évidemment, pas au sens littéral du terme.

“Honnêtement, ma chérie. Ça se voit dans ton regard. Mais en-dehors de ça, je suis une [Lady], et la plupart d’entre nous obtiennent [Deviner les Intentions] plutôt tôt dans notre carrière. Et j’ai un niveau relativement élevé, en plus de cela. Donc, par conséquent, assieds-toi.

Je m’assieds. Je ne réfléchis même pas. Elle a parlé, et j’ai… okay, c’était quelque chose.

“Je voudrais discuter avec toi. Il est rare que je rencontre une jeune femme aussi intéressante que toi.”

Essaie de te relever. Non ? Okay, jambes. C’est moi votre chef. Debout. Debout.

Magnolia indique le fauteuil qui me retient prisonnière.

“Je t’en prie, assieds-toi ici. J’aimerais partager avec toi le colis pour lequel tu as travaillé si dur.”

Je suis toujours en train de me débattre avec mon corps paralysé. Magnolia me sourit de nouveau et s’adresse à sa servante aux aguets.

“Ressa ? Pourrais-tu me faire le plaisir d’ouvrir le colis ? Et je pense qu’il va nous falloir deux bols et des couverts. Je voudrais la porcelaine bleue aujourd’hui.”

“Très bien, milady.”

Ressa m’adresse en silence un regard menaçant. Probablement pour me dire de bien me tenir, puis elle sort de la pièce. Elle va probablement chercher des servantes en renfort. Ce qui me laisse avec Magnolia.

La femme potelée m’adressa un autre sourire charmeur. Pour la première fois, je la regardai telle qu’elle était, et non pas comme une lady riche et frivole. D’accord, elle était complètement stéréotypée avec ses vêtements colorés, ses bijoux hors de prix et a personnalité franchement facile à vivre, mais que diable venait-elle de me faire ? Était-ce une compétence ?

“J’espère que tu aimes le sucré, Miss Ryoka. Pardonne mon impolitesse, mais j’ai compris depuis longtemps qu’il vaut parfois mieux piéger les gens si l’on souhaite faire leur connaissance. Tu comprends ?”

“Mmh.”

“Je suis ravie que ce soit le cas !”

Alors, ça. Ça, c’était probablement du sarcasme. Bien, bien. On dirait que Magnolia a des couches. Ou du moins, son jupon en a. On dirait que je l’ai sous-estimée.

“Bien, reste assise là un instant. Je dois vraiment essayer ce délice, même si ‘j'ai bien peur qu’il ne soit en train de ruiner le tapis. Ah, baste, il fallait le changer de toute façon.”

Magnolia s’active dans la pièce. J’essaie de m’enfuir, mais mes jambes ne répondent toujours pas. Eh bien, bon sang. Elle est plutôt puissante. Ça vaut peut-être le coup de lui parler après tout.

Magnolia. Quelle femme insistante et agressive.

Je crois que je l’aime bien.



Lady Magnolia s’agita dans tous les sens dans la salle de dessin, ses servantes la suivant de partout pour limiter les dégâts. Elle était occupée à surveiller l’ouverture d’un gros tonnelet de métal, dont le contenu avait été recouvert de glace.

Ryoka était assise devant l’une des tables en fer ornementé, consciente de la présence d’un tapis sous ses pieds. Il n’était peut-être pas de Perse, mais c’était juste parce que la Perse n’existait pas dans ce monde. Dans tous les cas, il était cher, et il devenait de plus en plus sale avec ses pieds dessus.

Occasionnellement, les jambes de Ryoka se tendaient, mais elle restait assise, ce qui la frustrait grandement.

“Et voilà !”

Magnolia battit des mains de bonheur. Ryoka regarda les deux sangles de la boîte métallique s’ouvrir et la vapeur glacée qui s’en échappait. Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle avait apporté, et c’était donc avec intérêt qu’elle vit la servante plonger précautionneusement une cuillère à l’intérieur.

Ce qui en sortit était… blanc, mouillé, avec quelques éclats noirs perdus dans la texture crémeuse. Les yeux de Magnolia pétillèrent lorsqu’une autre cuillerée rejoignit la première dans le bol de porcelaine. Même les servantes regardaient la crème avec convoitise.

Pour être plus précis, la crème glacée.

Ryoka fixa la glace des yeux, bouche-bée.

Magnolia fit signe en direction de son invitée, et la servante hésita avant de poser le bol devant Ryoka. La jeune femme scruta silencieusement le filigrane d’or entourant la cuillère qu’on lui tendait. Elle baissa les yeux sur la crème glacée.

“Eh bien c’est une vraie gâterie.”

L’une des servantes tira un fauteuil pour Lady Magnolia et l’aristocrate s’assit en face de Ryoka. Elle accepta un autre bol et lui sourit.

“N’aies pas peur. Il s’agit d’un délice très rare que j’ai fait importer. C’est plutôt, plutôt cher, mais une fois que tu y auras goûté, je pense que tu penseras que cela vaut bien son prix.”

Ryoka hésita. Elle n’était pas sûre de devoir manger en premier, mais Magnolia agita la main.

“Oh, vas-y. Quel genre d’hôtesse serais-je si je ne te laissais pas la première bouchée ? Mais je dois toutefois te prévenir - c’est plutôt froid !”

Ryoka hésita, mais Lady Magnolia la dévisageait avec un enthousiasme sincère. Elle contrastait fortement avec les servantes derrière elle, qui affichaient toutes un regard de tueuses. Elle avait la nette impression que la situation tournerait au vinaigre si elle refusait.

Poussée par tous les yeux posés sur elle, Ryoka prit lentement une bouchée. Son expression ne changea pas d’un iota. Lady Magnolia cilla. Les servantes auraient bien marmonné, mais leur entraînement leur permit de garder des expressions précautionneusement neutres.

“Huh. De la crème glacée.”

Ryoka se maudit intérieurement. Elle n’avait pas prévu de dire cela à voix haute. Là encore, Magnolia cilla et sa bouche s’ouvrit délicatement.

“Eh bien. Tu sais ce dont il s’agit ?3

“... non ?”

“Ma chère, te souviens-tu de ce que je t’ai dit à propos de mes compétences ? Je sais que tu me mens. Mais comment se fait-il ? J’aurais juré que ce délice n’avait été inventé qu’il n’y a une semaine ! Je viens juste d’entendre dire qu’il avait été créé par un maître [Chef] du continent du nord. Mais tu y as déjà goûté, n’est-ce pas ?”

Elle pouvait dire la vérité, ou mentir et révéler la vérité. Ryoka haussa les épaules.

“Ouaip.”

Les servantes murmurèrent. Magnolia soupira, et goûta à son tour la crème glacée.

“Délicieux. Oh, mais pardonne-moi. Je n’ai pas pu m’en empêcher. Eh bien, voilà une surprise qui éclipse bien la mienne ! Je dois dire, je suis à la fois décontenancée et réjouie que tu connaisses cette gourmandise. Comment l’as-tu appelée ? De la “crème glacée” ?”

“On l’appelle autrement dans le coin ?”

“Je crois bien que cela s’appelle “gelato”, ou quelque chose de semblable. Mais j’aime plutôt bien ton nom ! C’est vrai que cela rappelle la crème, n’est-ce pas ? Mais le froid… et bien sûr la douceur sont incomparables !”

“Mhm.”

“Eh bien, il faut absolument que tu me dises comment tu connais cette sucrerie.”

“Uh, c’est plutôt commun dans mon pays natal.”

Magnolia haussa un sourcil délicat.

“Commun ? Es-tu sûre que… mais tu dis vraiment la vérité. Curieux.”

Ryoka s’agita sur son siège. Elle s’était mise dans le pétrin. Elle avait l’impression qu’on lisait dans son esprit. Même si Magnolia ne détectait que ses intentions et si oui ou non elle disait la vérité, la conversation était plus truffée de mines qu’un champ de bataille. Elle devait changer de sujet.

Prudemment, elle prit une autre bouchée. La crème glacée n’était pas aussi sucrée que celle de son monde mais la similarité était glaçante. Elle montra le tonnelet métallique.

“Uh, ça vous a coûté combien ?”

Ce n’était pas une question appropriée, à en juger par les regards furieux que lui lancèrent les servantes. Mais Magnolia ne sembla pas s’en formaliser.

“Eh bien, je déteste parler de ce genre de sujets dans une conversation civile, mais cette petite gourmandise a coûté soixante-dix pièces d’or, sans compter le prix de la livraison trans maritime et le coût de la livraison express jusqu'ici.”

Ryoka s’étouffa sur sa cuillerée de crème glacée et faillit casser la cuillère en deux avec ses dents. Magnolia agita une main.

“Oh, je t’en prie. Je sais que c’est beaucoup, mais un mets aussi délicieux ? Cela en vaut vraiment la peine.”

Silencieusement, Ryoka scruta le pot de crème glacée. C’était probablement la contenance d’un pot de glace qu’elle aurait pu acheter pour trois dollars au supermarché, dans son monde.

Inconsciente de ce qui se passait sous son crâne, Magnolia sourit de nouveau à Ryoka en prenant une nouvelle cuillerée de crème glacée dans sa bouche.

“J’ai bien peur qu’il ne nous faille manger rapidement avant que notre “crème glacée” ne fonde. Mais je suis sûre que nous pourrions papoter devant un thé ensuite. Et alors tu pourras me dire tout ce que tu sais de cette crème glacée, et d’où tu viens. Je dois dire que tes traits sont plutôt saisissants.”

L’expression de Ryoka ne changea pas, mais les yeux de Magnolia s’assombrirent.”

“Si tu préfères ne pas en parler, je comprendrai très bien.”

C’était difficile. Ryoka fronça les sourcils devant sa crème glacée à moitié fondue et prit le temps de réfléchir. Puis elle leva les yeux. Le sourire de Magnolia s’élargit.

“Oh ? Je sais qu’il est très impoli de parler de ce qu’ils se passe dans la tête de quelqu’un, mais tu viens d’avoir une sacré inspiration.”

“Yup. Je réfléchissais à la crème glacée.”

“Tu voudrais une autre cuillerée ?”

“Non. Mais j’en connais un rayon à ce sujet.”

Magnolia se pencha en avant, le regard brillant, Ryoka baissa les yeux sur son décolleté et crut comprendre en partie l’attraction que Magnolia exerçait sur les gens. Ou du moins, l’attraction qu’elle exerçait sur les Coursiers de sexe masculin.

“Vraiment ? J’ai bien peur de ne pas avoir réussi à dénicher la créature qui produit un tel délice. Sais-tu d’où cela vient ?”

“Mieux. Je sais la préparer.”
« Modifié: Hier à 19:20:00 par Maroti »

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Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #32 le: 14 février 2020 à 16:54:39 »
Suite à des problèmes familiaux, la traduction de 'The Wandering Inn' est interrompue jusqu'au mercredi 26 février, je m'excuse sincèrement du dérangement.

Hors ligne Maroti

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  • Traducteur de The Wanderin Inn par Piratebea
Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #33 le: 26 février 2020 à 12:35:04 »
1.03 R
Traduit par EllieVia

La vie pouvait être étrange. Certains jours, on courait, et d’autres jours on se retrouvait propulsée dans un autre monde avec rien d’autre qu’un iPhone et les vêtements sur notre dos. Parfois encore, on préparait de la crème glacée.
 
Mais c’est une journée exceptionnelle pendant laquelle Ryoka se retrouva à faire de la crème glacée chez une aristocrate, entourée de servantes, dans une cuisine qui aurait pu rivaliser avec n’importe quel décor d’émission culinaire cherchant à cuisiner des mets hors de prix en dépensant le plus d’argent possible.
 
Elle ne se sentait pas à sa place dans la pièce immaculée, à manier l’équivalent d’ustensiles de cuisines en inox. Ryoka était toujours pieds nus, et elle était douloureusement consciente des traces qu’ils laissaient sur le carrelage sans défaut. Non pas que Lady Magnolia ne semble en avoir cure.
 
La souriante lady du manoir était sur les talons de Ryoka, lui montrant avec excitation le contenu de sa cuisine amplement équipée. Elle ouvrit des placards et révéla à Ryoka des étagères et des étagères d’ingrédients exotiques qu’elle ne reconnaissait qu’à moitié. Du sucre, d’accord, c’était logique. Mais du sucre rouge ? Cueilli dans le désert ? Et ça, c’était normal comparé aux délices tels que la viande de Wyverne.
 
“Parfaitement répugnant. J’ai essayé un jour mais je n’ai pas supporté le goût. C’est très bon pour la santé, ou du moins c’est ce que l’on m’a dit, mais…”
 
Expliqua Lady Magnolia en indiquant le cuissot violacé posé dans une assiette sur une étagère. Ryoka fixa la viande luisante et se demanda intérieurement quel en était le goût.
 
L’étrangeté de la cuisine ne tenait pas tellement dans le fait qu’elle soit gigantesque, ou qu’elle ait tellement d’équivalents d’équipements modernes. Non, cela venait surtout du fait que la plupart des denrées étaient entreposées à l’air libre dans des étagères. Même les placards s’ouvraient sur des piles de lait, de beurre, et même de légumes frais stockés sans aucune forme de réfrigération.
 
Elle ne pouvait pas s’en empêcher. Ryoka devait poser la question. Elle interrompit Lady Magnolia qui était en train de lui présenter une sorte de gelée qui paraissait bouger toute seule.
 
“Et ces trucs-là ne finissent pas par pourrir ?”
 
Magnolia jeta un œil aux étagères tandis que les servantes fusillaient silencieusement Ryoka du regard.
 
“Ça ? Je ne pense pas, non. J’ai investi dans les meilleurs sorts de préservation et un [Enchanteur] vérifie tous les ans que les runes tiennent toujours. Mes chefs sont plutôt satisfaits de l’espace dont ils disposent, et j’en ai bien besoin étant donné toutes les délicieuses gourmandises que je leur fais faire.”
 
Ryoka scruta les minuscules runes gravées sur les côtés de chaque placard. Des runes de préservation ? Pratique. Elle se demanda à quel point cela était hors de prix.
 
“Ce n’est pas trop cher, étant donné la qualité du travail qui a été fait. Les mages pratiquent des prix très raisonnables. Il n’est pas rare que les auberges et certains grands commerces en disposent.”
 
Lady Magnolia sourit en voyant Ryoka relever vivement la tête pour la dévisager.
 
“Je ne lis pas dans tes pensées, ma chère. Il ne s’agit que d’une supposition éclairée et de quelques compétences. Je suis certaine que tu as entendu dire que la classe de [Lady] était une classe frivole, mais nous disposons de quelques astuces bien utiles en société.”
“Mmh.”
 
“Oh, tu es vraiment taciturne, n’est-ce pas ? J’ai rencontré des dragons plus avenants, mais soit. Faisons cette crème glacée ! Par quoi commence-t-on ?”
 
Magnolia attendit avec impatience tandis que Ryoka parcourait la cuisine du regard en tentant de se remémorer tous les ingrédients. Cela faisait longtemps que Ryoka n’avait pas confectionné de crème glacée. Elle avait presque oublié la recette, mais étant enfant…
 
“On aura besoin de sel, aussi. Une pincée. Et de vanille.”
 
“Bien sûr. Ressa ?”
 
L’intendante acquiesça et envoya les autres servantes chercher les différents ingrédients aux étagères correspondantes. Elle marqua une pause lorsque l’une des servantes lui apporta un fagot de gousses de vanilles soigneusement emballées.
 
“Ces gousses sont plutôt chères, milady.”
 
Lady Magnolia émit un son de dédain en balayant les réserves de Ressa d’un geste de la main.
 
“Oh, sottises, Ressa, ne sois pas rabat-joie. Je suis d’idée de fournir à Ryoka tout ce qu’elle me demandera si elle peut produire cette crème glacée.”
 
“Une gousse suffira.”
 
La servante tendit le bâtonnet de vanille desséché à Ryoka, qui le rompit en deux. Elle renifla la forte odeur qui s’en dégageait et commença à en extraire la vanilline.
 
“Maintenant, il faut que l’on chauffe le lait, le sel, et le sucre dans une grande casserole. Vous en avez une ?”
 
Lady Magnolia battit des mains tandis que Ressa, le regard noir, attrapait une grande marmite polie et la posait sur l’un des feux de la cuisine.
 
“Oh, je vois ! Tu prépares une crème sucrée ! Comme c’est charmant !”
 
En silence, Ryoka mélangea les ingrédients et finit par obtenir une crème anglaise d’un ivoire crémeux. Elle y plongea une cuillère et décida qu’elle était assez épaisse pour la transformer en crème glacée. Et maintenant ? Ah, oui.
 
“... Bordel.”
 
Ce coup-ci, le langage de Ryoka faillit lui faire gagner une claque à l’arrière de la tête. La main de Ressa tressaillit, et une petite veine se mit à palpiter sur son front.
 
“Qu’est-ce qu’il se passe ?”
 
“Je ne vais peut-être pas pouvoir la finir, finalement. J’ai oublié quelque chose.”
 
Lady Magnolia eut l’air consterné. Elle regarda le contenu de la casserole.
 
“Cela me semble très bien, au contraire, mais… manque-t-il un ingrédient ?”
 
Ryoka secoua la tête et montra la marmite.
 
“Il faut que l’on gèle cela. Ou plus exactement, qu’on le gèle lentement et en remuant.”
 
C’était un gros problème. Bien que ce monde soit équipé de sorts de préservation, Ryoka était certaine qu’ils n’avaient pas encore inventé les réfrigérateurs et la climatisation. Mais à sa grande surprise, Lady Magnolia rit et posa sa main sur son décolleté généreux de soulagement.
 
“Oh, c’est tout ?”
 
Magnolia agita une main légère. Elle se tourna vers l’une de ses servantes.
 
“Yvony, pourrais-tu être un amour et envoyer un message à la Guilde des Mages ? Dis-leur que j’ai besoin d’un [Élémentaliste] possédant les bases de la magie de glace.”
 
Médusée, Ryoka regarda Yvony, une servante blonde au teint parfait, s’incliner et trotter hors de la pièce.
 
“Elle va courir là-bas ?”
 
Lady Magnolia pouffa poliment et les autres servantes sourirent.
 
“Tout le monde n’a pas le pied léger des Coursiers. Non, elle va simplement me ramener… ah, merci Yvony.”
 
La servante est revenue avec un petit livre bleu à la couverture recouverte de dentelle d’or. Lady Magnolia l’ouvrit et montra les pages vides à Ryoka tandis qu’Yvony dévissait une bouteille d’encre et y plongeait une plume.
 
“Je t’en prie, regarde. Ceci est un livre magique. Qui fait partie d’une paire. Lorsque j’écris sur l’une des pages, l’autre livre copie immédiatement mon écriture. C’est un moyen plutôt ingénieux de communiquer sans avoir à recourir à un sort de [Télépathie] ou de [Communication longue distance] à chaque fois.”
 
Elle tendit le livre à Yvony et la servante écrit quelques lignes claires et concises sur le papier. Le livre brilla brièvement, puis la lumière disparut. Magnolia joignit les mains et se retourna vers Ryoka.
 
“Et maintenant, on attend. Un mage devrait être ici dans quelques minutes. La Guilde des Mages est plutôt prompte à réagir, et n’est par chance qu’à quelques rues d’ici. Devrions-nous nous retirer pour une tasse de thé ?”
 
Si elle avait eu le choix, Ryoka aurait refusé, mais le problème avec les propositions faites par une Lady est qu’elles n’en sont pas vraiment. Elle se retrouva rapidement assise à siroter le contenu d’une tasse de thé bien chaud en essayant de ne pas grimacer.
 
Son héritage nippo-américain lui criait d’au moins apprécier le bon thé, étant donné que ses grands-parents japonais avaient insisté pour qu’elle goûte le breuvage. Mais ses racines américaines et sa personnalité insistaient sur le fait que le café était la seule bonne façon de vivre. Malheureusement, elle n’était pas encore tombée sur ce breuvage donc elle continua à prétendre boire son thé en écoutant Magnolia faire la conversation.
 
“Je dois bien dire que je meurs d’envie de savoir ce qui te fait courir, Miss Ryoka. Si je puis me permettre de vous l’avouer - je ne vous le demande pas seulement par simple curiosité, mais parce que j’ai un petit pari en cours avec quelques autres Ladies de mon cercle de rumeurs à ce sujet.”
 
Ryoka marqua une pause. Elle était habituée à l’attention qu’attiraient ses pieds nus, mais c’était la première fois qu’elle faisait l’objet d’un pari.
 
“Vraiment ?”
 
“Comment, tu n’as pas réalisé que tu t’étais déjà construit une réputation ? Le conte de la Coursière aux traits exotiques apparue en plein milieu d’une rue bondée a beaucoup de succès, et c’était avant que tu ne deviennes la Coursière la plus rapide de la zone. Les gens se demandent pourquoi tu cours pieds nus. Cela fait-il partie d’une classe spéciale ? Ou est-ce un secret ?”
 
“Ce n’est pas un secret.”
 
Magnolia attendit, mais la jeune femme assise face à elle n’ajouta rien de plus. Elle s’éclaircit poliment la gorge.
 
“Alors… tu voudrais bien me dire pourquoi ? J’adorerais savoir.”
 
Lady Magnolia se pencha avec enthousiasme par-dessus son thé. Ryoka haussa les épaules. Même les servantes écoutaient en silence en s’affairant à accomplir des tâches superflues dans la salle de dessin.
 
Ryoka haussa les épaules.
 
“J’aime simplement courir pieds nus. Je déteste porter des chaussures.”
 
Son audience cilla. Ryoka haussa les épaules. Il n’y avait pas grand-chose d’autre à dire. Elle jeta un regard en coin aux servantes qui échangeaient des regards dans le dos de leur maîtresse. Ryoka se demanda négligemment à quel point elles échangeaient des ragots à la fin de leur service.
 
Un silence suivit la réponse de Ryoka, puis un rire le brisa. Lady Magnolia pouffa, puis se mit à rire doucement. Ce n’était pas un rire éclatant ou incontrôlé, comme tout chez elle, son rire était poli et raffiné. Mais il était sincère.
 
“Ma chère Ryoka Griffin, tu es la jeune femme la plus charmante que j’aie jamais rencontrée !”
 
Elle leva sa tasse et une servante aux aguets la remplit d’une nouvelle dose du thé sombre que Ryoka s’efforçait de ne pas ingérer.
 
“Une réponse simple, mais la personne en face de moi ne l’est pas. Je suppose que notre petit cercle de commérages va devoir annuler le pari. Que c’est intéressant. Eh bien en ce cas, maintenant que ma curiosité a été assouvie, devrions-nous faire un jeu en attendant l’arrivée de notre mage ?”
 
Ryoka hésita. Elle leva les yeux sur le visage de Magnolia et fronça les sourcils.
 
“... Quel genre de jeu ?”
 
“Oh, ma chère Ryoka, je t’en prie. Ne sois pas tant soupçonneuse. Je ne cherche pas à te soutirer des secrets - enfin, si, mais je ne te forcerai pas à dire des choses si tu n’en as vraiment pas envie. Je propose simplement un jeu de devinettes. J’y joue tout le temps avec mes amies pour trouver leurs petits secrets et dénicher des intrigues. Tu peux me poser une question, et je t’en poserai également une à laquelle, j’espère, tu répondras la vérité. Cela te paraît-il juste ? “
 
Ryoka haussa les épaules. Le sourire de Magnolia s’élargit.
 
“Eh bien, comme je t’ai demandé pourquoi tu courais pieds nus, pourquoi ne commencerais-tu pas par une question.”
 
Avec réticence, Ryoka réfléchit. Elle baissa les yeux sur son thé, leva les yeux au plafond, regarda les servantes, puis Magnolia. Enfin, elle haussa les épaules.
 
“Je n’ai pas d’idée.”
 
Le visage de Magnolia se décomposa.
 
“Pas même une ? Rien ne titille ta curiosité ? Je dispose d’une véritable richesse de rumeurs et de connaissances réelles.”
 
Là encore, Ryoka haussa les épaules. Ce n’était pas qu’elle ne pouvait pas trouver un million de questions à poser, c’était juste qu’elle ne souhaitait pas les poser à Magnolia. Et elle aimait bien la mettre mal à l’aise.
 
“... Pas vraiment. Pourquoi ne poseriez-vous pas une question ?”
 
Même si elle était clairement déçue, Lady Magnolia reprit immédiatement contenance.
 
“Eh bien en ce cas, j’aimerais beaucoup savoir d’où tu viens, Miss Ryoka Griffin. Voyons voir. Serais-tu originaire de l’un des continents du nord ?”
 
Ryoka haussa un sourcil.
 
“Lequel ?”
 
Magnolia eut l’air perdue.
 
“Lequel ? Eh bien, j’imagine… le continent principal. À moins que tu ne parles de l’une des îles ? Non - je parle du continent humain, Terandria. Viens-tu de là-bas ?”
 
“Nope.”
 
“Bien, bien. En ce cas, viens-tu de l’est ? Les Îles de Minos abritent une petite population humaine. Ou serais-tu insulaire ? Il y a beaucoup de gens exotiques dans les archipels, et leurs traits ne sont pas très éloignés des tiens.”
 
Ryoka secoua la tête. Elle en apprenait beaucoup.
 
“Jamais été là-bas.”
 
Magnolia fit la moue.
 
“Mes instincts sont complètement faux. Très bien. En ce cas, je n’y aurais pas pensé, mais… les archipels gelés ? Ou les étendues sauvages et inexplorées de ce continent ?”
 
“Non, et non.”
 
“Bon, alors viens-tu des terres du sud ? Je ne vois pas comment, mais tu as peut-être grandi dans l’une des tribus Gnolles ou dans une colonie Drake ?”
 
“Nope.”
 
Ryoka sourit. Magnolia la regarda en fronçant légèrement les sourcils.
 
“Je demande simplement une clarification - tu n’as pas grandi chez les Antiniums ? Ils ont plusieurs Colonies au sud et une à Liscor.”
 
Là encore, Ryoka secoua la tête. Magnolia tapota sa cuillère contre sa tasse, frustrée.
 
“Très bien. Mais si tu ne viens pas d’un des continents principaux… aha ! Tu as grandi à Wistram, l’île des mages ! Ou… ou dans les montagnes, avec les nains ? C’est un peu tiré par les cheveux, mais peut-être… tu as vécu en mer pendant ton enfance ?”
 
“Tout faux.”
 
Ryoka sourit. Autour d’elle, les servantes avaient un air soupçonneux, comme si elles la soupçonnaient de mentir à leur maîtresse. Mais Magnolia contemplait Ryoka avec une légère moue. Elle ouvrir la bouche, mais à ce moment quelqu’un frappa à la porte principale, poliment mais fermement.
 
Avec réticence, Magnolia détacha son regard de Ryoka. Elle posa la tasse de thé et se leva avec grâce.
 
“Hm. Ne faisons pas attendre notre mage.”
 
Ryoka était déjà debout, et elle suivit Lady Magnolia à la porte. Comme elle était derrière elle, elle ne vit pas l’ombre qui passa sur le visage de Magnolia avant que cette dernière recompose son expression en un sourire éclatant pour accueillir le mage de glace chez elle.
 

 
La crème glacée. C’était sucré, froid avec un peu de chance, et apparemment, était à peu près aussi addictif que les drogues dures pour ceux qui n’en avaient jamais eu auparavant.
 
Elle n’avait pas été certaine de sa recette, mais devant l’insistance de Lady Magnolia, Ryoka avait rempli une grande marmite de crème anglaise. Dès que le mage fut arrivé, ils étaient parvenus malgré quelques péripéties à transformer la crème en une gourmandise glacée. Lady Magnolia, ses servantes, et même le mage s’étaient joints à Ryoka pour déguster la crème glacée.
 
Par conséquent, l’énorme marmite était à présent vide et l’estomac de Ryoka n’était pas fier d’elle. Le mage était parti il y avait de cela à peine une demi-heure, serrant à la fois son ventre et sa tête. Il affichait toutefois toujours un grand sourire.
 
À l’étonnement de Ryoka, le mage avait été plutôt intéressé par la préparation de la crème glacée. C’était peut-être juste sa personnalité, mais c’était probablement également dû à l’enthousiasme contagieux de Magnolia. Elle avait assigné la tâche à une servante de prendre des notes sur les moindres faits et gestes de Ryoka lorsque celle-ci avait trouvé comment mélanger correctement la crème glacée.
 
Cela lui allait très bien au final parce que cela signifiait que Ryoka n’aurait pas à réexpliquer comment faire la crème glacée. Et maintenant que la crème glacée était finie, Ryoka pouvait enfin partir. Elle était à la dernière étape du processus - en train d’essayer de se débarrasser de Lady Magnolia à la porte.
 
“Je ne peux toujours pas croire que tu ne veuilles pas prendre au moins une marque de reconnaissance pour m’avoir enseigné cette délicieuse recette.”
 
Ryoka haussa les épaules alors que Lady Magnolia s’agitait. Les quantités sub-létales de sucre que la femme avait ingérées ne semblaient pas la ralentir comme les autres servantes et Ryoka elle-même. Même Ressa, la loyale intendante, semblait légèrement nauséeuse en redescendant de l’hyperglycémie et en réalisant à quel point elle avait mangé, mais Magnolia était aussi énergique que d’habitude.
 
Dans un soupir, Lady Magnolia abandonna le sujet, au grand soulagement de Ryoka. Elle avait refusé toute proposition de paiement. Cela lui semblait mal, surtout pour de la crème glacée. Magnolia avait enfin laissé tomber et Ryoka allait enfin pouvoir partir.
 
“Tu ne veux pas au moins prendre un peu de ta merveilleuse crème glacée avec toi ? Nous avons par chance plusieurs paniers enchantés avec des sorts de préservation. Je serais plus qu’heureuse de t’en faire cadeau.”
 
Ryoka hésita alors que Ressa toussotait en marmonnant au sujet de la dépense. C’était vraiment tentant. Pas la crème glacée - mais un panier magique semblait extrêmement utile. Mais là encore…
 
“Non, ça me va, merci.”
 
Lady Magnolia soupira, mais elle ne proposa rien de plus, au grand soulagement de Ryoka et de l’intendante. Ryoka finit de s’étirer la jambe qui s’était engourdie puis tendit la main pour ouvrir la porte. Ressa l’intercepta et lui ouvrit poliment la porte. Ses mains étaient gantées. Apparemment, cela faisait une grande différence entre ce qu’elle pouvait toucher, contrairement à Ryoka.
 
C’était le moment de courir. Mais Ryoka se tourna avant de franchir la porte et hocha la tête à l’intention de Lady Magnolia.
 
“Merci.”
 
“Au contraire, c’est moi qui devrais te remercier, Miss Ryoka. Mais si je peux me permettre une dernière question avant que tu partes ?”
 
Ryoka s’arrêta avec réticence devant la porte alors que Ressa la lui claquait au nez. Elle se tourna légèrement et regarda Magnolia.
 
“Viens-tu bien de quelque part dans ce monde ?”
 
Silence. Le visage de Ryoka ne changea pas, mais Magnolia sourit.
 
“J’espère que tu accepteras d’autres requêtes de ma part dans le futur. J’aimerais tellement discuter.”
 
Ryoka était partie avant que Magnolia ait terminé de parler.
 

 
Lady Magnolia regarda Ryoka trotter puis se lancer dans une course lente en atteignant le bout de la rue.
 
“Diantre, elle est vraiment rapide.”
 
Derrière elle, Magnolia sentit sans la voir Ressa acquiescer silencieusement. L’un des avantages d’être une [Lady] était la capacité de détecter les choses bien plus loin que ce que sa posture ou ses limites physiques laissaient paraître. Cela permettait également à Lady Magnolia d’afficher un certain degré de dignité à chaque instant, même si elle avait très mal à l’estomac.
 
Mais ce n’étaient que de menues préoccupations, et Magnolia les écarta donc de son esprit. Ses yeux suivirent Ryoka alors que la Coursière disparaissait au coin de la rue et elle tapota ses lèvres. Puis elle se retourna vers sa servante.
 
“Ressa, contacte la Guilde des Mages, je te prie, et dis-leur que je requière un sort pour ma personne ce soir.”
 
Ressa esquissa une révérence.
 
“Très bien, Milady. Quel sort requérez-vous ?”
 
“Hm. Le sort de communication longue distance. J’ai oublié le nom exact. Ils le connaissent.”
 
Ressa hésita. Elle inclina la tête.
 
“Si je peux me permettre, Milady…”
 
“Parle, Ressa.”
 
“Ce sort est… très cher, milady. Un sort de communication mineur ne suffirait-il pas ?3
 
“Non, j’ai bien peur que non. Le sort est cher, mais je paie ainsi le prix pour le secret et l’intimité. J’apprécie tes inquiétudes, chère Ressa, mais c’est ainsi. Envoie la requête.”
 
“Oui, milady.”
 

 
Je dois ralentir après m’être éloignée de quelques rues de la maison de Magnolia. Je pose les mains sur mon estomac et essaie de ne pas vomir.
 
“Bon sang.”
 
La crème glacée ne convient pas à mon corps, surtout si je dois courir. J’ai l'impression d’avoir un caillou dans l’estomac. Et pourtant, ça en valait probablement la peine. Si seulement cela n’avait pas été à la vanille*, la vie aurait pu être parfaite.
 
-* Si je dois manger de la crème glacée, elle doit être à la menthe et aux pépites de chocolat. La vanille reste la vanille. Mais j’adore la menthe. Et la menthe poivrée. Et la menthe verte. Je… j’aimerais beaucoup avoir du chewing-gum.
 
Alors que je me remets à marcher puis repasse à un petit trot, je pense à Magnolia, ou plutôt, à la personne la plus terrifiante que j’aie rencontrée dans ce monde. Apparemment, les gens de sa classe peuvent pratiquement lire dans les pensées, ou du moins connaître les émotions. Ce n’est pas une pensée réconfortante.
 
Bon sang. Elle a presque compris mes origines en quelques minutes. Quelle femme terrifiante.
 
C’était peut-être mal de le penser, mais en la rencontrant, je m’étais dit qu’elle n’était qu’un autre papillon social dodu sans cervelle. Mais… c’est ce qu’elle veut que les gens pensent d’elle. La vraie Magnolia est intelligente et vive. Il faudra s’en souvenir la prochaine fois que tu iras chez elle.
 
… ce qui ne sera pas avant un moment. Je sais qu’il va falloir payer le prix fort si Persua se débrouille comme elle veut, et de plus, j’ai maintenant de bonnes raisons de ne pas aller voir Magnolia à l’avenir.
 
“Yup. Plus de livraisons à Magnolia pour un bon moment.”
 
Mais ceci étant dit, je vais tout de même mener mon enquête sur elle. Je parie que Garia saura des choses sur elle - comment Magnolia s’est enrichie, si elle est mariée, tout ça. Connais ton ennemi, pas vrai ? Eh bien, Magnolia n’est pas mon ennemie, et j’aimerais que cela reste le cas.
 
… Garia. Son nom me rappelle quelque chose que je dois faire alors que je dévale une autre rue. Il y a de moins en moins de monde si tard dans la journée, mais je vois un autre Coursier disparaître à l’instant où je tourne au coin de la rue. Garia. Oh. Bien sûr.
 
Demain je dois faire cette livraison avec Garia. Ça ne va pas être agréable. Pas juste parce que l’on va devoir porter plus de vingt kilos sur le dos, mais parce qu’elle va vouloir me parler tout le long. Ce qui est très bien, C’est normal, et humain. C’est juste chiant à mourir.
 
Mais bon, j’ai promis, donc il n’y a rien d’autre à dire. Oublie ça, mais sans vraiment oublier. Au moins, je n’aurai pas à traîner à la Guilde des Coursiers trop longtemps pour trouver un boulot.
 
Je me demande s’il y aura des conséquences d’avoir fait de la crème glacée. Quelle idée ridicule mais… approfondissons tout cela. Hm.
 
Ce n’était probablement pas une bonne idée de partager la recette, mais cela a permis d’éviter que Magnolia ne me pose trop de question sur mes origines. Mais quels sont les tenants et les aboutissants de la divulgation de ce genre d’informations ?
 
Eh bien… si je dois deviner, cela voudra dire que la pauvre personne qui a inventé la crème glacée ne va pas devenir aussi riche que ce qu’elle ou qu’il espérait. Mais cela pourrait aussi mener à des changements dans la ville. La confection de la crème glacée est rendue exceptionnellement accessible, et grâce à la magie, facile à faire même à cette époque.
 
Cela veut-il dire que je vais bientôt en voir dans les rues ? Mais non… à moins d’avoir un mage à disposition, la crème glacée n’est pas facile à conserver. J’imagine que c’est la noblesse qui va surtout en profiter, avant que quelqu’un ne révolutionne la boîte à glace ou le frigo. C’est comme ça que ça marche, non ?  Ça dégouline, comme la crème glacée sur son cône.
 
J’en suis là de mon raisonnement lorsque je remarque les autres coursiers. Ils apparaissent en foule derrière moi et sortent d’autres rues. Dix… non, vingt Coursiers de rues apparaissent de nulle part et m’entourent. C’est tellement soudain que je ne pense pas à fuir avait d’être complètement encerclée.
 
Qu’est-ce qu’il se passe, bordel ? Soudain, je coure dans une foule et ils me poussent, me forçant à courir à leur rythme. J’en reconnais quelques-uns de la guilde, mais que font-ils ici ? Bon, dans tous les cas, quoi qu’ils fassent, c’est dirigé contre moi. J’essaie de me dégager de la foule, mais elle est trop dense.
 
“Dégagez.”
 
Ils m’ignorent. Evidemment. J’essaie de jouer des coudes vers la gauche, mais ils se regroupent et me rentrent dedans. Fort.
 
“Espèce de…”
 
Okay, je ne suis plus gentille, même si je ne l’ai jamais été. Je m’arrête soudain, et fait un croche-pieds à deux coursiers derrière moi. C’était une erreur, parce qu’ils s’étalent par terre et leurs chaussures me rentrent dans les pieds et les chevilles.
 
“Bordel.”
 
Gyaaaaaaah ! Ça faisait hyper mal ! Mais je suis libre, maintenant. Je veux vraiment vérifier mes pieds pour voir si leurs chaussures à la con m’ont arraché la peau, mais je n’ai pas le temps. Je me tourne et cours à gauche alors que le troupeau de Coursiers se retourne pour me suivre.
 
Ils me poussent à gauche, dans une ruelle. À ce stade, je suis vraiment énervée. Je pourrais devenir plus méchante, mais si je tente une bagarre contre autant de gens, ils me roueront de coups. Non, laisse tomber. Je les sèmerai dès que j’aurai franchi les portes de la ville. J’irai à Remendia et si d’autres se pointent, j'irai parler à la Garde. Ou à la Guilde des Coursiers.
 
Tout ce que j’ai à faire, c’est me séparer du groupe. Et c’est à la fois très simple et très compliqué. Ce qui est facile, c’est d’attraper une coureuse par l’épaule et de la pousser fort pour qu’elle rentre dans un mur. Ce qui est compliqué, c’est de me débrouiller quand ils essaieront de me cogner.
 
Mais rien ne se passe. D’un seul coup, le tas de Coursiers devant moi se sépare en deux. Plus que trois foulées et je serai libérée. Pourquoi donc se sont-ils…
 
Je le vois trop tard. Un pied se tend pour me faire trébucher, et bien que j’essaie de sauter par-dessus, il me fait quand même tomber.
 
Ow. Tout l’air sort de mes poumons. Okay, putain. Mais ils sont partis. Ce qui veut dire…
 
Un tremblement. Je le sens secouer le sol et lève les yeux. Trop tard. Un lourd chariot tiré par une grande mule dévale dans ma direction dans la petite ruelle.
 
Oh. Bien sûr.
 
Je roule, et vois un visage exigu familier me sourire alors que les autres Coursiers disparaissent dans les allées. Lève-toi. Lève-toi !
 
Le chariot dégringole dans ma direction alors que je me ramasse sur mes pieds. J’esquive à gauche, mais quelque chose me rentre dedans. On dirait que je viens de me prendre un mur d’air solide. De la magie. Je tombe au sol sous l’impact,
 
Je lève les yeux et vois les roues massives écraser les graviers dans ma direction. Tellement rapides. Et je suis couchée en plein dans son chemin.
 
Oh. Oui. J’avais presque oublié d’où vient ma haine du monde. Parfois j’oublie, mais on me le rappelle toujours au bout d’un moment. Ma haine du monde vient...
 
***
 
Des gens.
 
Cette fois-ci, je ne suis pas assez rapide.
 



Crack.
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Hors ligne Maroti

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Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #34 le: 29 février 2020 à 16:07:55 »
1.25

Ils portent le nom d’Ouvriers. C’est leurs désignations, leurs vies, et leurs rôles. Ils remplissent cette fonction avec succès. Un Ouvrier est beaucoup de choses. Un marteau pour construire et détruire des fondations, un couteau de boucher pour séparer la viande des os. Un Ouvrier travaille. C’est leurs buts.

Mais quand Klbkch ramena les douze Ouvriers, ils n’étaient plus les mêmes. Ils racontèrent aux autres Ouvriers durant leurs rotations et repos d’une étrange tâche qu’ils avaient réalisé. Ils parlèrent de la visite d’une ‘auberge’, d’une rencontre avec une étrange créature et du fait qu’ils avaient mangé de la délicieuse nourriture, et qu’ils avaient appris un ‘jeu’ nommé ‘échecs’.

Ces révélations étaient extrêmement troublantes pour les autres Ouvriers. Beaucoup s’entretinrent et décidèrent à l’heure la plus sombre de la nuit. Tout était incertain. Leur Reine ne s’adressait pas à eux, mais en faisant passer des messages depuis sa chambre souterraine. Ils n’avaient personne d’autres pour les guider, et donc les Ouvriers devaient délibérer entre eux.

Est-ce qu’il était possible que ce nouveau ‘jeu’ que les autres Ouvriers avaient ramené et les étranges bout de papier sur lequel ils écrivaient faisaient d’eux des Aberrations ? Tout semblait l’indiquer, mais le Prognugator n’avait pas éliminé les douze. Et donc cela ne devait pas être une Aberration. Et si leur Reine avait ordonné Klbkch d’amener les douze à jouer à ce jeu, alors ce dernier devait avoir une grande importance.

Par conséquent, le lendemain lors de la période de repos qui leur étaient accordés, les douze Ouvriers installèrent des échiquiers en utilisant les bouts de papier et des pierres et expliquèrent les règles du jeu aux autres Ouvriers. Puis des parties furent jouées.

Douze Ouvriers jouèrent contre les douze qui avaient visité l’auberge. Ils perdirent leurs parties. Mais les Ouvriers étaient intrigués, et certains exprimèrent leurs désirs de jouer. Ce nouveau jeu d’échec n’était pas une Aberration, et il était intriguant.

Cependant, durant la cinquième ronde de partie, une Aberration eut lieu. L’un des Ouvriers se leva de sa partie d’échecs et s’empara d’un couteau de boucher. L’individu-qui-n’était-plus-un-ouvrier retourna à l’échiquier et poignarda à mort son adversaire.

Avant que le Prognugator arrive, six autres Ouvriers furent tués et leurs membres furent utilisé pour décorer les tables.

***


Klbkch marcha dans la petite caverne, baissant la tête pour passer dans le petit tunnel qui l’avait amené jusqu’ici. La caverne avait beau être très sombre, cette dernière était illuminée par quelques regroupements de champignon lumineux tous les six mètres et permettaient à Klbkch de voir sans problème. Il s’arrêta et baissa les yeux à la tête décapitée d’un Ouvrier avant d’étudier l’ichor verte qui recouvrait le sol.

Un Ouvrier, ou du moins, quelque chose qui ressemblait à un ouvrier se tenait dans la pièce. Il tenait une lame dégoulinante dans deux de ses mains, et était en train de scier et trancher le cadavre d’un autre Ouvrier alors que Klbkch s’approcha.

« Tu as tué tes camarades Antiniums, Ouvrier. Comment expliques-tu tes actions ? »

L’Aberration se retourna et lâcha le bras qu’il venait de couper. Il leva ses lames de manière menaçante, mais Klbkch ne fit pas de mouvement en direction de ses épées.

« Je corrige les erreurs des autres. Ils jouent à des ‘jeux’ et vont à l’encontre de la volonté de la Colonie. Ils ne méritent rien d’autre que la mort. »

L’Aberration pointa les autres Ouvriers, qui se tenaient silencieusement contre un mur. Ils ne tressaillirent pas, mais restèrent silencieux et immobiles. Observant.

« Leurs vies n’est pas tienne à prendre. Tu es une Aberration. Tu es un échec. »

L’étrange Ouvrier secoua la tête.

« Je n’ai pas échoué. Mon n’esprit est intact. Mais je ne suis plus un Ouvrier. »

Il frappa sur son torse.

« Je suis. »

Klbkch s’arrêta.

« Alors prétends-tu encore servir la Colonie ? »

« Je refuse de servir. Je refuse de reconnaître la volonté de la Reine. Ses mots sont de la folie. De l’hérésie. »

Klbkch hocha la tête et dégaina ses épées.

« As-tu un nom ? »

L’Aberration secoua la tête avant de lever ses couteaux.

« Je refuse. Les noms sont sans valeur. L’Expérience est un échec. Je refuse. »

« Soit. »

L’Aberration chargea Klbkch et le poignarda deux fois avant d’être réduit en morceau. Il s’arrêta de poignarder uniquement après avoir été décapité et d’avoir ses membres tranchés. Et encore, son bras continua de s’animer sur le sol pendant de longues secondes avant de s’arrêter. Klbkch brûla les membres et ordonna aux Ouvriers de retourner travailler.

***


Les Ouvriers disposèrent de leurs camarades et s’occupèrent des blessés. Ensuite, vu qu’il restait encore dix minutes dans leurs périodes de pause, plusieurs d’entre eux jouèrent une autre partie en jeu Éclair.

Cette nuit, les parties d’échecs continuèrent. Tous les Ouvriers ne participèrent pas. Ce fut décidé que seul un quart des Ouvriers pouvait jouer à ce jeu pour éviter l’apparition de nouvelles Aberrations.

Les Ouvriers Désignés jouèrent quatre parties avant de commencer leur temps désigné de sommeil. Le jour suivant, ils délibérèrent entre eux et décidèrent que leur connaissance et capacités étaient trop limitées.

Par conséquent, que l’Ouvrier Désigné s’approcha de Klbkch il avait le support de tous les autres Ouvriers derrière lui. Il était le meilleur joueur, son ratio de victoire/défaite était de 54.692% et donc il avait été désigné pour faire la demande.

Klbkch n’était pas à son poste à cette heure du jour. Il s’était retiré dans ses quartiers personnels parmi les tunnels labyrinthiques, une pièce creuse faite de pierre et de terre proche de la surface. Il leva la tête en entendant frapper à sa porte. Quand il vit l’Ouvrier, il dégaina immédiatement ses épées.

« Indique tes attentions ou soit tranché. »

L’Ouvrier baissa sa tête en direction de Klbkch.

« Celui-ci demande un congé, Prognugator. »

Klbkch hésita. Il ne baissa pas ses épées.

« Pourquoi ? »

« Celui-ci souhaite visiter l’Aubergiste Solstice. »

Cette fois, Klbkch se releva. Il se dirigea vers l’Ouvrir Désigné et abaissa ses épées vers l’abdomen de l’Ouvrier.

« Dans quel but souhaites-tu visiter Erin Solstice ? »

« Celui-ci jouerait une partie d’échecs. »

« D’échecs ? »

Aucun des deux Antiniums cligna des yeux, ils étaient incapables de le faire, mais les antennes de Klbkch tressaillirent

« Explique-toi. »

« Celui-ci voudrait en apprendre plus sur les échecs avec l’intention de passer ses connaissances aux autres Ouvriers. Les Ouvriers perçoivent une limitation dans leurs développements après 416 parties jouées collectivement. »

Klbkch s’arrêta pour digérer cette information.

« Je vois. Ta requête sera prise en considération. Retourne à ton poste. Maintenant. »

L’Ouvrir Désigné s’inclina et s’en alla. Klbkch rangea ses épées dans son fourreau, regarda la porte, avant de se frapper le front avec l’une de ses mains. Puis il sortit de sa pièce pour aller faire un rapport urgent à sa Reine.

Dans l’heure, il avait quitté la ville, accompagné de l’Ouvrir Désigné.

***

Après deux jours de test, Erin devait faire face à la réalité.

« … Je ne sais toujours pas comment faire de la crème glacée. »

Tout ce qu’elle pouvait faire était un beurre sucré et bizarre. Elle regarda la casserole contenant la crème brûlée et les glaçons et se demanda si c’était encore comestible.

« Hum. C’est sucré. »

Erin lécha son doigt et décida que cela ferait bon ménage avec des céréales. Si elle avait des céréales. Enfin, il y avait ce truc qui ressemblait à du porridge, mais elle n’aimait pas le fait qu’elle devait autant mâcher pour le manger.

« Je vais peut-être le donner à Pisces. »

Erin fit couler son expérience ratée dans une jarre en verre avec tristesse. Les jarres étaient idéales pour tous. Vu qu’elle n’avait pas de tupperware et que les conteneurs les plus hermétiques étaient les jarres avec un bouchon, celle en verre avec un bouchon de liège ou de verre étaient ce qu’il y avait de mieux pour garder les produits frais.

« Dommage que je n’ai pas de runes de préservation. »

Erin grommela toute seule alors qu’elle leva la jarre de lait sur un comptoir. Elle avait demandé à Pisces combien cela lui coûterait de faire installer ces runes. Il lui avait donné un prix entre vingt et soixante pièces d’or, en ajoutant qu’elle allait devoir changer les cabinets si elle voulait être certaine que les runes restent intactes.

« C’est trop cher pour moi. Mais les réfrigérateurs coûtaient cher, pas vrai ? Mais il suffisait d’en acheter un c’était bouclé. Donc je pourrai économiser, si j’ai des clients. Une grosse foule un jour, silence radio le lendemain. Aujourd’hui aussi. C’est la vie, pas vrai ? »

La tête d’Erin se releva quand elle entendit la porte s’ouvrir.

« En parlant du loup. »

Elle leva sa voix.

« Prends un siège ! J’arrive dans un instant ! »

Erin regarda autour d’elle et jura. Elle n’avait pas de nourriture prête. C’était le midi, elle ne s’était pas attendue à avoir de la clientèle autre que Pisces, et ce dernier pouvait attendre une éternité. Mais il aurait déjà fait une remarque désagréable si c’était lui.

Elle ne pouvait rien y faire. Elle sortit de la cuisine en se dépêchant et vit une petite créature se tenir dans l’auberge. Il avait une peau verte et familière, des oreilles pointues, et des yeux rouges. Erin commença à sourire, avant de s’arrêter.

« Attends une seconde. T’es qui toi ? »

***


Les quatre Gobelins regardèrent depuis le couvert d’un plant de hautes herbes alors que la porte se referma. Ils observèrent, et virent les autres Gobelins encerclés l’auberge. L’un d’entre eux venait d’entrer, et les autres attendaient d’entrer derrière lui.

Les Gobelins cachés n’étaient pas en train d’attendre pour entrer. Plutôt, ils étaient en train de regarder la situation avec une sourde terreur dans leurs estomacs. Ils auraient aimé faire quelque chose. Crier peut-être. Mais cela n’était pas dans leur nature, et ils avaient peur.

Ils avaient été neuf, maintenant ils étaient quatre. Et ils avaient peur de faire un bruit et d’attirer l’attention des autres Gobelins qui entouraient l’auberge. Ils n’avaient pas le droit de se rendre ici. Ils avaient été neuf, et maintenant ils étaient quatre. Et ils avaient peur de devenir zéro.

Donc les quatre observèrent, impuissant. Celle qu’Erin appelait Loques serra une dague dans ses mains, mais elle sentit les bleus et os craqués qu’elle avait reçue suite au passage à tabac qu’ils avaient reçus la nuit dernière. Elle ne pouvait que regarder, ils étaient quatre.

Les Gobelins entourant l’auberge était quarante.

***

« Heu, salut. »

Erin regarda le grand Gobelin alors qu’il regarda l’intérieur de l’auberge. Elle était certaine qu’elle n’avait jamais vu ce Gobelin en particulier de sa vie. Il était plus large que le reste, plus grand, plus musculeux. Il portait aussi une épée courte à son taille, et non pas une dague ou un gourdin.

Le Gobelin leva la tête en direction d’Erin. Il était plus petit qu’elle par une bonne tête, mais il ne semblait pas intimider par sa taille. Au contraire, il semblait qu’il voulait être celui qui faisait l’intimidation.

« Ecoutes, je peux t’aider ? Tu veux à manger, ou quelque chose ? »

Normalement Erin lui aurait déjà offert une assiette sans tarder. Mais ce Gobelin en particulier n’était pas comme Loques et ses timides amis. Il y avait une agressivité qu’elle reconnaissait des gars de son monde qu’elle n’aimait pas du tout.

Le Gobelin regarda Erin et dit quelque chose. Il s’approcha d’elle, elle le toisa du regard.

« Pardon ? Qu’est-ce que tu… »

Il enfonça son doigt dans son estomac. En fait, son doigt était plus proche du pelvis d’Erin vu qu’il était plus petit, et désagréablement proche d’un autre endroit.

« Arrête. »

Il sourit, et s’apprêta à refaire le même geste quand Erin gifla sa main pour l’éloigner.

« Arrête. Dis-moi ce que tu veux, ou sors. »

Les yeux du grand Gobelin se plissèrent, sa main alla au pommeau de son épée courte. Erin fit un poing et lui montra.

« Essaye et je pète le nez, compris ? »

Il la regarda, puis, étrangement, sourit. Il tourna la tête et appela quelque chose dans ce langage gratteur par-dessus son épaule.

Erin leva les yeux alors que la porte s’ouvrit. Un Gobelin entra dans la pièce, puis un autre, et un autre, et un autre et…

Soudainement, il y avait beaucoup de Gobelins de son auberge. Beaucoup. Et soudainement, par pure coïncidence, Erin commença à frissonner.

« Bien. Tu as des… Amis. »

Encore plus de Gobelins remplirent son auberge. C’était un flot sans fin. Ils entourèrent le gros Gobelin, exactement comme un gang de… Gangsters. Ou, dans la tête d’Erin, un groupe de gamin qui suivait le plus hargneux et méchant d’entre eux.

Elle avait un mauvais pressentiment… Non, ce n’était pas qu’un pressentiment. Elle savait qu’elle était dans de mauvais draps.

Le gros Gobelin regarda autour de lui avant de ricaner et de cracher au seul.

Un grumeau de salive verte s’écrasa sur l’une des tables propres d’Erin. Juste à côté d’un échiquier. Le Gobelin l’observa et se dirigea en sa direction avant de prendre les pièces.

Elle pouvait courir. En vérité, Erin était presque certaine qu’elle pouvait les perdre. Si elle arrivait jusqu’à la porte  et qu’elle la claquait derrière elle, elle allait pouvoir mettre assez de distance pour qu’ils ne puissent pas la rattraper à cause de leurs petites jambes.

Erin s’approcha lentement d’une table, comme si elle était nerveuse. La tribu Gobelin la regarda, mais ils ne s’attendaient pas à ce qu’elle attaque. Ils savaient qu’ils avaient l’avantage numérique. Elle n’avait pas besoin d’être si proche de la porte pour fuir, il suffisait qu’elle soit à quelques pas de la porte pour…

Tap, Tap. Erin se retourna pour voir le gros Gobelin frappa l’une de ses pièces le plus fort possible contre l’échiquier en pierre. Il sourit, une brute avec un jouet à casser car ce n’était pas le sien.

Smack, smack. Il était en train de regarder Erin du coin de l’œil alors qu’il frappa la figurine taillée d’un cavalier Drakéide sur l’échiquier.

Erin vit des bouts fragiles de la pièce se briser. Elle ouvrit la bouche.

« Oi. Repose-moi ça. »

Le Gobelin grogna. Il lança délibérément le cavalier sur le sol. Les autres Gobelins regardèrent alors que leur chef écrasa la pièce de manière délibérer. Cette dernière se brisa en deux.

Erin regarda  la petite figurine de pierre réduite en miette. Elle leva les yeux vers le Gobelin souriant.

***

Les quatre Gobelins entendirent le son étouffé de quelque chose craquer en attendant à l’extérieur. Puis ils entendirent le silence.

La prochaine chose qu’ils virent fut le gros Gobelin passer à travers la fenêtre. Ils retournèrent à couvert alors qu’Erin sortit avec une chaise entre les mains.

Le gros Gobelin gronda en direction d’Erin et tenta de la frapper alors qu’elle s’approchait. Elle recula, avant d’écraser la chaise sur le dessus de sa tête. Elle perdit sa prise sur la chaise, mais cela ne la fit pas ralentir. Alors que le Gobelin essaya de se défendre, elle lui mit un coup de poing avant de bondir en arrière. Erin ne savait pas comment, mais quand il essaya de la charger elle se décala instinctivement et le fit s’effondrer avec un coup de pied dans le dos.

C’était comme de la magie. Ou comme… Une compétence. Combat de Taverne. Voilà ce que c’était. Erin n’avait jamais réellement frappé quelqu’un de sa vie, mais quand elle ferma sa main et l’envoya dans le visage du gros Gobelin, ce dernier s’effondra au sol.

Il était en train d’essayer de sortir son épée de son fourreau. Erin donna un coup de pied dans sa main pour le faire lâcher l’arme qu’il venait de dégainer et lui donna un autre coup de pied dans le visage. Il cria de douleur alors qu’elle ramassa la chaise et l’enfonça dans son estomac.

« Ça fait moins le dur maintenant ? Pas vrai ? »

Erin leva la chaise pour frapper le Gobelin une nouvelle fois. Elle se prépara à l’abattre sur…

Et quelque chose s’enfonça dans l’un de ses côtés. Erin se retourna, et vit un couteau planté dans son estomac.

« …Aie. »

Un Gobelin était derrière elle. Il regarda Erin avec horreur alors qu’elle se retourna. Un coup de poing l’envoya mordre la poussière, mais un autre Gobelin était à côté d’elle.

Stab

C’était une sensation sourde. Elle sentit sa peau se déchirer alors qu’il frappa son flan avec la lame. Erin hurla et le frappa avec la chaise suffisamment fort qu’elle sentit quelque chose se briser sous le coup. Mais un autre Gobelin était à ses côtés. La lame traversa sa jambe.

Elle ne le sentit même pas. Et c’était le plus terrifiant. Un autre Gobelin enfonça un couteau dans son dos, elle sentit la lame entrer, mais elle ne sentait pas la douleur. Et soudainement les Gobelins l’encerclèrent. Ils se déversèrent de l’auberge alors qu’Erin tentait de les éloigner. Et ils avaient tous des couteaux.

Stab. Stabstabstabstabstabstabstabstabstabstabstabstabstab…

Erin donna un coup de chaise et repoussa trois Gobelins. Elle donna un coup de pied et en fit voler un autre, un Gobelin reçu un coup de poing assez fort pour le mettre KO. Elle ne savait pas comment, mais elle était soudainement une bête de combat. Mais les Gobelins continuaient de venir et leurs couteaux s’enfonçait dans sa chair et elle ne ressentait rien

Deux autres Gobelins tombèrent sous les coups d’Erin avant qu’elle ne tombe. Elle n’avait pas trébuché. Elle était juste tombée, et elle vit le sang qui coulait sous elle. Erin voulut tendre la main pour le toucher, mais ses bras ne répondaient pas.

Le gros Gobelin se tenait devant elle. Quand s’était-il relever ? Il avait son épée courte en main et il était en train de la lever. Il grogna malgré son nez brisé. Et sa tête tomba.

Klbkch décapita le gros Gobelin d’un mouvement fluide de ses épées. Il s’avança pour protéger Erin alors que ses épées tranchèrent deux autres Gobelins. Il s’adressa à l’autre Antinium à ses côtés, l’Ouvrier tenant une pièce de papier entre ses mains.

« Je dois sauver Erin. Couvre-moi. »

L’Ouvrier  hocha la tête et laissa tomber ses bouts de papier. Il chargea les Gobelins qui se dispersèrent devant la menace inconnue. Erin leva les yeux et tenta de faire coucou de la main à Klbkch alors que l’homme-fourmi s’agenouilla à ses côtés.

« Restes éveillé, Erin. J’ai une potion. Reste en vie quelques secondes de plus. »

« Une autre p-potion ? »

Erin rit faiblement. Elle voulait dire ‘qu’il n’aurait pas dû’, mais sa bouche avait arrêté de marcher. Les mains de Klbkch fendirent l’air en direction de la sacoche accrochée à sa taille. Il déboucha une bouteille et en vida la moitié sur les jambes d’Erin, puis il lui fit boire l’autre moitié. Il fut obligé de tenir sa bouche ouverte car elle en était incapable.

Elle sentit le liquide nauséabond coulé dans sa gorge et quelque chose arriva dans son corps. Mais Erin n’y prêta pas attention. Elle avait l’impression d’être une spectatrice, un fantôme qui n’était pas véritablement attaché à la chose que Klbkch était en train de cajoler dans ses bras. Elle vit l’Ouvrier se battre alors que les Gobelins se remirent de leurs chocs. Elle le vit mourir.

L’Ouvrier n’avait pas d’arme. Il n’avait que des bouts de papier. Mais il chargea dans la masse de Gobelin, les giflant de ses quatre mains, les mordant, les frappant. Comme un enfant qui se battait.

Les Gobelins reculèrent devant la férocité de l’assaut, mais dès que l’Ouvrier se retrouva encerclé, ils s’abattirent sur lui.

Pendant une seconde, l’Ouvrier était en train d’attraper un Gobelin, la seconde suivante ils le recouvrirent. D'innombrables Gobelins s’empilèrent sur l’Ouvrier, le poignardant, frappant le moindre endroit qu’ils pouvaient atteindre. L’Ouvrier tomba au sol, mais il attrapa l’un des Gobelins par la jambe. Ses mandibules s’ouvrirent et il mordit.

Le Gobelin hurla et le poignarda dans l’œil. Les autres Gobelins le poignardèrent et le frappèrent avant de laisser la carapace brisée de l’Ouvrier gisant au sol. Ils s’éloignèrent tous de lui à l’exception d’un Gobelin qui hurlait toujours d’agonie en tirant sur sa jambe. Cette dernière se décrocha avec un craquement maladif alors que la jambe et la chair partirent des mandibules de l’Ouvrier pour révéler un os jaune.

Erin laissa sortir une bulle de sang avant de tousser. Quelque chose de chaud était en train de couler depuis ses jambes froides. Elle pouvait de nouveau les sentir et… La douleur. Mais elle pouvait les sentir.

Alors que les Gobelins encerclèrent l’humaine et l’Antinium, Klbkch se releva. Il dégaina ses deux épées et ses dagues avant de faire faire à la quarantaine de Gobelins ou presque.

« Approchez. »

Les Gobelins ne se firent pas attendre. Ils chargèrent, hurlant de furie. Klbkch les attendit et frappa avec ses quatre bras à la fois. Ses épées firent des arcs à travers l’air, puis à travers les têtes et membres alors que ses deux autres bras poignardaient avec précision et efficacité. Les premiers Gobelins qui l’approchèrent périrent sans avoir le temps de faire un pas.

Mais… Il y en avait tellement. Klbkch recula alors que les Gobelins continuèrent de venir. Il tourna à gauche et réduit deux Gobelins en charpie avec ses épées alors que ses deux autres bras poignardèrent un troisième Gobelin dans le cou. L’un d’entre eux parvint à courir sous sa garde et donna un coup de poignard dans sa jambe, mais il ne parvint qu’à entailler l’exosquelette. Klbkch le décapita, mais d’autres Gobelins bondirent sur son dos. Il s’ébroua comme un chien et les trancha pour se libérer.

Erin regarda à travers la brume de ses yeux. La potion était en train de couler dans ses veines, mais le vertige la rendait fatiguée. Elle ne pouvait pas rester éveillée. C’était comme si son esprit s’éteignait à intervalle régulière.

Elle continua de cligner des yeux. Ses yeux se fermaient, et puis sa tête se relevait. Il y avait plus de Gobelins réduit en pièce autour d’elle chaque fois qu’elle ouvrait de nouveau les yeux. Du sang tachait le sol et ses vêtements. Et Klbkch. Mais son sang était vert. Et il y en avait beaucoup.

Erin ouvrit les yeux et vit Klbkch chanceler alors qu’un Gobelin le poignarda dans le dos avec l’épée courte. L’Antinium se retourna et décapita le Gobelin, mais deux autres le frappèrent de l’autre côté. Même s’il tournait et qu’il s’avançait, même si ses épées les tenaient à distance, il ne pouvait pas se protéger de tous les côtés.

Pourquoi n’avait-il pas couru ? Il était encerclé. S’il avait son dos au mur il aurait pu les tenir à distance.

Oh. C’est vrai. Il la protégeait. Et cela voulait dire qu’il ne pouvait pas couvrir ses arrières.

La tête d’Erin s’abaissa. Les ténèbres reprirent leurs emprises. Puis elle rouvrit les yeux et vit Klbkch étendu au sol. Non, pas étendu. Il s’était effondré. Il était sur ses genoux. Il avait toujours ses épées, mais il ne pouvait pas se relever. Du sang vert coulait des blessures qui recouvraient son corps. Tellement de blessure.

Mais il s’était vengé pour ses blessures. Erin regarda autour d’elle et vit qu’elle était entourée de cadavres. Des bouts de Gobelins, des têtes, des membres. Le sang recouvrait tout ce qui pouvait être recouvert, même elle.

Neuf Gobelins encerclèrent Klbkch. Ils n’osaient pas s’approcher de l’Antinium, même s’il était effondré. Erin se demanda ce qu’il faisait. Oh. Ils attendaient qu’il meurt.

« Mademoiselle Solstice. »

C’était un chuchotement crissant. Erin regarda Klbkch. L’Antinium ne bougea pas, mais parla au sol alors qu’il utilisa une épée pour se maintenir droit.

« Tu dois fuir. Je vais te gagner quelques instants. »

Elle le regarda.

« Non. »

« Ne peux-tu pas bouger ? »

« Je peux sentir mes jambes. En partie. »

« Alors part. Une fois que la ville sera en vue, tu seras en sécurité. »

« Non. »

Il fit claquer ses mandibules.

« Je ne peux pas tuer le reste. Neuf Gobelins est trop pour moi… Je suis un échec. »

« Non. »

Erin répondit de manière automatique. Son cerveau n’était toujours pas en train de marcher.

« Non. Il n’y en a pas neuf. Il y en a treize. »

Klbkch leva la tête. Il vit quatre Gobelins bondir des hautes-herbes. Les autres Gobelins hésitèrent, ne voulant pas quitter Klbkch des yeux, et durant ce court instant le petit groupe de Gobelin les frappa dans le dos.

Les quatre Gobelins travaillèrent ensemble. Deux attrapèrent un Gobelin et le maintinrent alors que Loques le poignarda dans le visage alors que le dernier tenait les huit autres à distance. Il était armé avec un grand bâton et couvrait ses amis des autres Gobelins. Ils auraient fondus sur lui, mais Klbkch était sur leurs autres côtés et il se décala dès qu’ils bougeaient.

Loques et les trois autres Gobelins abandonnèrent le Gobelin mort pour flanquer les autres Gobelins. Ils feintèrent alors que Klbkch garda Erin et les autres Gobelins détournèrent leurs attentions pour leur faire face. Aussitôt, Klbkch lança une de ses épées et empala un Gobelin à travers le torse.

Alors que les sept autres Gobelins ennemis se retournèrent pour faire face à Klbkch, Loques et les trois autres Gobelins s’avancèrent et poignardèrent un autre Gobelin dans le dos. Ils fuirent en arrière alors que les autres Gobelins tentèrent de les frapper.

Des tactiques.

Les sept Gobelins reculèrent. Cela n’était pas censé se dérouler comme ça. Ils étaient venus pour tuer une humaine solitaire, même si elle était dangereuse, pas pour combattre de redoutables monstres insectoïde ou des membres de leurs espèces.

Ils s’éloignèrent de l’Antinium blessé. Il était clair qu’il ne pouvait pas bouger, et même s’ils étaient blessés, ils étaient toujours plus nombreux que Loques et ses amis. Loques et ses camarades reculèrent jusqu’à avoir l’auberge dans leurs dos, mais c’était toujours deux contre un.

Le Gobelin qui avait ramassé l’épée courte pointa Loques et hurla un ordre. Les sept autres Gobelins détournèrent le regard. Et l’un d’entre eux s’effondra avec un couteau à l’arrière du crâne.

Erin cligna des yeux en direction de sa main. Elle l’avait pris et l’avait lancé sans réfléchir. Et il avait atteint sa cible. Les Gobelins se retournèrent, choqués, et regardèrent Erin.

Elle se releva et frappa le Gobelin le plus proche avec un uppercut qui envoya sa tête en arrière. Ses jambes étaient comme de la gelée, mais elle marchait. Elle donna un coup de pied, et un autre Gobelin vola pour s’écraser contre le mur.

Deux autres Gobelins auraient foncés vers elle, mais cette fois Klbkch lança. Il manqua avec ses deux dagues, mais son épée toucha l’un des Gobelins verticalement et se coinça dans sa tête. Il s’effondra et Erin frappa l’autre Gobelin jusqu’à ce qu’il reste au sol.

Elle se retourna pour faire face aux trois autres, mais ils étaient déjà morts. Deux Gobelins retenaient le dernier qui hurlait alors que Loques le poignarda plusieurs fois dans le torse. Il convulsa avant de mourir.

Erin respira avec difficulté. Elle baissa les poings et ne remarqua même pas les deux autres Gobelins qu’elle avait frappé se relever et fuir. Loques et ses Gobelins partirent derrière eux, hurlant leurs cris de guerre perçant.

Lentement, Erin regarda autour d’elle. Les Gobelins étaient morts. Leurs sangs recouvraient tout ce qui pouvait être recouvert. Sa respiration était difficile. Elle avait l’impression qu’il n’y avait pas assez d’air dans ce monde. Le monde s’assombrit alors qu’elle tituba. Elle se serait volontiers assise pour perdre connaissance mais quelque chose bougea.

Klbkch. Il était effondré dans une mare d’ichor verte qui se mélangea au rouge qui l’entourait. Soudainement, le corps d’Erin était plein d’électricité et de panique. Elle courut pour le rejoindre. Il était en train d’essayer de se relever, mais son exosquelette était plein de trous. Il était en train de se vider.

« Oh mon dieu. Oh mon dieu, non. »

Klbkch cliqueta dans sa direction.

« Erin Solstice. Tu es en sécurité ? Bien. Ma Reine enverra… Des soldats viendront. Tu seras en sécurité. »

Il essaya de teindre la main vers elle. Erin l’attrapa avant de la relâcher. Elle essaya, sans succès, de recouvrir les blessures suintantes de ses mains, mais son sang coula entre ses doigts. Klbkch toucha ses cheveux et laissa sa main retomber.

« Magnifique. »

« Je ne peux pas… Comment j’arrête le saignement ? »

Il ne lui répondit pas. Klbkch soupira. Il regarda le ciel.

« Je vais mourir libre. »

Il tomba silencieux et immobile. Erin était incapable de dire s’il respirait. Elle mit sa main près de ses mandibules, mais elle ne pouvait rien sentir. Rien.

Elle regarda Klbkch. Il était en train de saigner. Elle devait arrêter le saignement. Elle devait le soigneur. Mais il avait utilisé sa potion.

Elle avait besoin d’aide. Elle avait besoin de Relc, ou de Pisces.

« Quelqu’un ! »

Erin regarda autour d’elle et hurla. Mais il n’y avait que des Gobelins morts.

« Aidez. Aidez-moi. »

Erin murmura. Elle regarda Klbkch. Il ne bougeait pas. Il s’était roulé en boule. Il saignait.

Elle devait trouver de l’aide. Elle le devait.

Erin trembla. Elle ne savait pas quoi faire. Elle devait… Elle devait…

Erin se gifla. Elle se gifla tellement fort que le monde se s’assombrit pendant un instant. Mais elle avait arrêté de trembler. Elle attrapa Klbkch et le souleva.

Elle le mit sur ses épaules comme un pompier le ferait. Elle avait appris à le faire en classe. Mais cela n’était pas idéal car Klbkch était plus épais par endroit. Elle le porta sur ses épaules malgré ça, il était léger. Était-ce la perte de sang ?

Courir. Erin était déjà en train de courir. Elle fonça le long de la colline avec Klbkch sur son dos. Du sang coula sur ses épaules et trempa ses vêtements. Du sang. Elle ne pouvait rien sentir du fardeau qu’elle portait sur son dos. Pas de pouls, pas de respiration. Que du sang.

Erin courut et courut. Son cœur était en train de sortir de ses poumons, et chaque respiration la brûlait. Elle sentit ses muscles se déchirer dans ses jambes. Mais elle continua de courir. Et elle sentit le sang couler lentement le long de son dos et sur l’herbe.

***


Sous Liscor, la Reine des Antiniums s’agita. Elle leva la tête à travers la terre et la roche. Elle le savait. Ses soldats étaient déjà en train de marcher à la surface à ses ordres. Mais il était trop tard pour stopper ce qui était en train d’arriver. Elle le ressentit.

« Klbkchhezeim? »

Hors ligne Maroti

  • Tabellion
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  • Traducteur de The Wanderin Inn par Piratebea
Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #35 le: 04 mars 2020 à 16:27:28 »
1.26

Le silence. Erin était en train de marcher à travers le silence. C’était un bruit statique dans sa tête. C’était le son des larmes coulant dans son cœur. C’était tout, et plus encore.

Elle marchait dans les ténèbres. De courts et étroits murs de terre l’entourait. Elle suivait une forme massive qui la menait à travers les tunnels.

Du bruit. Erin pouvait toujours l’entendre dans sa mémoire.


« Klbkch ?Appelez la Capitaine ! Allez chercher un [Soigneur], maintenant ! »


« Klb ? Mon pote ? Parle-moi. »


« … Humaine. Qu’est-ce que tu as fait ? »

Erin leva la tête. Elle se tenait dans une immense pièce caverneuse. En face d’elle, quelque chose était assis dans les ombres. La Reine des Antiniums sous Liscor.

La forme gargantuesque bougea. Erin ne pouvait pas voir, tout était si sombre. Mais elle entraperçut un corps massif et un abdomen gonflé et bulbeux. La gigantesque reine des Antiniums était si grande qu’elle était incapable de bouger.

La Reine leva une gigantesque patte. Elle n’était pas comme ses sujets qui étaient vaguement humanoïdes. La Reine était complètement insecte, et ses longs yeux facettés luisaient d’une sombre lumière d’un rouge orangé alors qu’ils étaient concentrés sur l’humaine qui se tenait devant elle.

« Ton nom est Erin Solstice. Je t’ai fait venir pour que tu m’expliques la mort de mes sujets. »

Erin regarda la Reine. Elle ne savait pas quoi faire. Son torse lui faisait mal, mais son cœur avait déjà été brisé. Ils avaient emporté son corps. Elle avait l’impression de mourir. Elle ne pouvait pas sentir la douleur, c’était tellement bien.

La Reine fit un geste en direction des deux géants silencieux qui se tenaient derrière Erin, flanquant la porte.

« Ne craint pas mes soldats. Ils ne te feront pas de mal. »

Erin jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Elle avait été attrapée au milieu de la confusion. Un groupe d’Antinium géants l’avait retiré des baraques de la Garde contre son gré et contre les protestations des gardes. Maintenant, ils la regardaient en silence.

Les deux gardes qui se tenaient au fond de l’immense chambre étaient des géants parmi les Antiniums. À l’inverse de Klbkch ou des Ouvriers, ces Antiniums étaient presque deux fois plus grands, avec des avant-bras massifs et des gantelets recouverts de pics tranchants formés dans leurs exosquelettes.

Le plus étrange, et le plus terrifiant, était qu’ils ne portaient pas d’armes. À la place, leurs quatre bras étaient tendus et semblaient être prêt à tout moment pour bondir vers Erin. Leurs mains… Erin vit que leurs mains n’avaient pas de véritables doigts, juste des moignons et des pics faits pour déchirer. Ces Antiniums étaient clairement des soldats, construits pour la guerre.

« Erin Solstice. Je te tiens responsable pour la mort de Klbkchhezeim. »

Erin regarda de nouveau la Reine. Elle ouvrit la bouche, mais ne savait pas quoi dire. Il n’y avait rien. Le silence qui l’habitait était trop grand pour les mots.

Mais elle devait parler.

« Je suis désolé. Je n’ai jamais voulu que cela arrive. »

La présence de la Reine l’écrasa. Sa voix, déjà profonde, se fit plus profonde encore.

« Est-ce tout ce que tu as à dire ? »

Erin secoua la tête.

« Je n’ai… Je ne peux pas suffisamment m’excuser. Klbkch… Il est mort en me protégeant. Il était un héros. Je suis désolé. »

La Reine regarde Erin silencieusement alors qu’Erin essuya ses yeux. Elle leva une jambe.

« Humaine. Tu ne comprends pas ce que je veux dire. La mort de Klbkch en elle-même m’importe peu. Les individus meurent au service du tout. Cela est naturel. Mais sa mort était gâchée… Inutile. On me dit qu’il a péri en combattant des Gobelins. C’est cela que je trouve inacceptable. »

« …Quoi ? »

« Klbkchhezeim était suffisant pour battre une centaine de Gobelins. S’il avait été seul dans sa défaite je serai en train d’éliminer sa mémoire de la Colonie à l’instant même. Cependant, sa sottise a grandement coûté aux Antiniums vivant dans la ville. »

Erin regarda la reine, choquée. En retour, elle sentit les gigantesques yeux de l’Antinium traverser jusqu’au plus profond de son être.

« Je suis déçue, Erin Solstice. J’attendais plus du jugement de mon Prognugator. Il avait une haute opinion de ta personne. Klbkch t’appelais une Humaine digne d’émulation. Mais je ne vois rien qui affirme ses propos. Je ne vois pas de raison pour laquelle il aurait gâché sa vie pour te sauver. »

Quoi ? La tête d’Erin était dans le brouillard. Qu’est-ce qu’elle disait ?

La Reine continua. Il était difficile de discerné une émotion dans son ton monotone, mais il y avait clairement un élément d’irritation dans sa voix.

« Mes Ouvriers jouent à des jeux lors de leurs repos. Ils gagnent des niveaux dans des classes inutiles qui ne sont pas nécessaires pour leurs travaux. Trois sont déjà devenus des Aberrations. Cette expérience n’est rien d’autre qu’un gâchis. Le jugement de mon Prognugator était une erreur. »

Erin lutta pour chercher ses mots.

« Il… Il était en train de faire ce que je lui ai demandé de faire. Il était en train d’aider. Il m’a sauvé la vie »

Elle sentit le regard titanesque se poser sur sa personne. Erin dut baisser les yeux. Elle ne pouvait pas soutenir son regard.

« Malgré tout, Klbkch est mort en tant qu’échec. »

La tête d’Erin se releva. Elle regarda la Reine.

« Retire ce que tu viens de dire. »

La présence de la Reine s’écrasa sur Erin, mais cette fois elle refusa de détourner le regard.

« Je ne le ferai pas. La bêtise de mon Prognugator a coûté Liscor et les Antiniums en ce jour. Il est mort en tant qu’échec. »

« Il était un héros ! »

Erin cria en direction de la Reine. Les gardes derrière elles s’agitèrent, mais elle leva une patte.

« Il est mort en vain, contre des ennemis qu’il aurait dût facilement vaincre. Il est mort en échec. »

« Non. Il est mort libre. »

La Reine s’arrêta. Elle baissa les yeux en direction d’Erin.

« C’est ce que Klbkchhezeim a dit ? Alors il est un imbécile en plus d’être un échec. Nous Antiniums ne sommes pas libres. »

Erin regarda la Reine. L’immense insecte la regarda, avant de détourner le regard. Elle bougea une patte avant en sa direction.

« Tu ne comprends pas. Toi, les créatures du monde du dessus ne peuvent pas comprendre tout ce que sont les Antiniums. Assez. Mon temps est précieux, et je suis en train de le perdre. »

Erin était en train de trembler. Les deux soldats Antiniums s’avancèrent vers elle, mais elle marcha en direction de la Reine.

« Pourquoi est-ce que tu m’as fait venir alors ? Pour me dire à quel point Klbkch était sans valeur ? Il ne l’était pas. Tu as tort. »

Les soldats l’attrapèrent brusquement. La Reine fit un mouvement, et ils la relâchèrent.

« Tu n’es pas ce que nous cherchons. Tu ne peux pas comprendre. Pars de ce lieu, Erin Solstice. J’ai beaucoup à faire. »

La Reine tourna lentement la tête en direction d’un mur lointain. Erin fut tiré hors de la caverne par les deux soldats. Elle voulait dire quelque chose, n’importe quoi, à la Reine des Antiniums. Mais elle ne trouva rien, son esprit était vide.

***

Erin marcha hors de l’entrée des tunnels des Antiniums pour ressortir dans la lumière du jour. Elle cligna des yeux, se protégeant d’une main. Les deux soldats Antiniums se tournèrent et partirent sans un mot. Elle était seule.

Pendant un instant. Alors qu’Erin regarda autour d’elle un Drakéide s’approcha d’elle. Il était le garde posté à la porte, celui aux écailles jaunes.

« Humain. La Capitaine te demande. Suis-moi. »

Erin emboîta le pas sans protester. Alors qu’elle marcha le long de la rue, elle se rendit compte que les gens la regardaient lorsqu’elle passait. Certains pointaient du doigt, d’autre reculaient.

Elle réalisa qu’elle était toujours recouverte de sang. Le sien, celui des Gobelins, et celui de Klbkch.

Le Drakéide jaune s’arrêta lorsqu’il réalisa qu’Erin ne le suivait plus. Il se retourna et ouvrit la bouche avec un air colérique jusqu’au moment où il vit Erin vomir. Silencieusement, il lui passa une bouteille d’eau et un chiffon. Erin essuya son visage et rinça sa bouche. Elle continua d’avancer.

***

La baraque des gardes étaient pleines de voix silencieuses et d’une voix qui ne l’était pas. Tous se turent quand Erin entra. Elle regarda autour d’elle, et vit une forme bousculer les autres gardes pour se frayer un chemin jusqu’à elle.

Deux Drakéides tentèrent d’attraper Relc, mais il les repoussa comme s’ils étaient faits de papier. D’autres attrapèrent Relc alors que ce dernier toisa Erin.

« Toi. »

Elle leva les yeux pour le regarder. Relc gronda en sa direction. Sa queue était en train de battre et ses poings étaient serrés à ses côtés.

« Je suis désolé. »

« Désolé ?Désolé ?Klbkch est mort en te protégeant. Tout ça parce que tu ne voulais pas tuer ces foutus Gobelins ! »

« Je sais. »

« Tout cela est de ta faute. »

« Je sais. »

Erin regarda le sol. Relc fit un pas en avant et les autres gardes se tendirent. Mais il n’attaqua pas. À la place, il prit une grande respiration et parla d’une voix tremblante.

« J’avais un bon partenaire. Il était un gars silencieux et un véritable idiot, mais il était l’un des meilleurs gars que je connaissais. Et puis il est mort parce qu’il a essayé de protéger une foutue humaine. »

« Je suis désolé. »

Relc plissa les yeux et toisa Erin.

« Je ne veux plus te voir ici. Et si tu reviens ici en courant pour demander de l’aide, je te poignarde dans l’estomac. Compris ? »

Erin leva les yeux en direction de Relc. Sa queue s’arrêta aussitôt quand il vit qu’elle essuyait les larmes de ses yeux.

« D’accord. Te gènes pas. »

Elle marcha jusqu’à un siège et se laissa tomber dedans. Des larmes recommencèrent à couler le long de ses joues. Relc hésita. Il se retourna et donna un coup de pied dans la chaise. Cette dernière explosa dans une pluie d’écharde.

Erin ne remarque presque pas les bouts de bois qui tombaient autour d’elle. Elle couvrit son visage avec ses mains, mais les larmes coulaient à travers ses doigts. Elle entendit une porte s’ouvrir, et une bruyante voix féminine.

« Toi ! L’humaine ! »

Erin ne bougea presque pas. Les autres gardes s’éloignèrent alors qu’une femelle Drakéide s’avança. Elle marcha jusqu’à Erin, baissa les yeux et craqua.

« Grâce à toi, le quatrième Garde le plus fort de la ville est mort. De plus, il est mort parce qu’il a gâché sa potion d’urgence sur toi »

Erin ne leva pas yeux.

« Qui es-tu ? »

« Je suis la Capitaine de la garde de Liscor. Klbkch était l’un de mes meilleurs Gardes Seniors. Sans lui, plus personne n’a le contrôle sur les Antiniums. »

« D’accord. Je suis désolé. »

La queue du Capitaine tressaillit.

« Vraiment ? C’est tout ? D’après ce qu’on m’a dit, Klbkch a dû te protéger d’un groupe de Gobelins. Tu n’es pas une citoyenne. Il aurait dû les laisser te manger. »

« Je suppose. »

Erin ne leva pas les yeux. La Capitaine plissa les yeux de colère et sa langue sortit durant un court instant. Elle siffla.

« La Garde Liscorienne n’aurait jamais dû s’intéresser aux affaires d’une étrangère. Tu ne vis pas dans l’enceinte de Liscor et tu n’es pas l’une de ses citoyennes. A partir de maintenant, la Garde cessera de patrouiller tes environs. »

La Capitaine de la Garde fusilla la jeune femme qui tenait sa tête entre ses mains du regard. Erin ne leva pas les yeux.

« Est-ce que c’est compris, Humaine ? »

Pas de réponse. La femelle Drakéide plissa les yeux de manière dangereuse.

« J’ai dit, est-ce que c’est compris, Humaine ? »

« Tu as fini ? »

Erin leva la tête. Ses yeux étaient rouges, mais elle avait arrêté de pleurer. Elle affronta le regard de la Capitaine sans sourciller.

La femelle Drakéide la regarda. Elle avait une cicatrice sur le côté gauche de son visage, ses écailles étaient bleues clairs. Ses yeux étaient jaunes et plissés de rage. Elle tint le regard d’Erin avait de se détourner avec dégout.

« Sors de ma ville. »

La Capitaine claqua la porte derrière elle. Erin regarda autour de la pièce et vers les autres gardes.

« Klbkch est mort en me protégeant. Il était un héros. Il s’inquiétait pour moi lorsque personne d’autre ne le faisait, et il m’a aidé même si je suis une humaine. Il était une bonne personne. Je suis désolé qu’il soit mort. »

Elle regarda en direction de Relc. Il détourna le regard.

Erin essuya ses yeux et sortit de la pièce.

***

Selys trouva Erin assise contre l’échoppe de Krshia au marché. L’humaine était roulée en boule et était en train de cacher sa tête entre ses bras.

« Salut ? Erin ? Est-ce… Est-ce que ça va ? »

« Va-t-en. »

Erin ne leva pas la tête, Selys hésita, avant de se rendre à l’échoppe.

« Salut Krshia. Hum, comment ça va ? »

La commerçante Gnoll renifla et hocha la tête en direction de Selys sans sourire.

« Mademoiselle Selys. Je vais bien, contrairement à Erin. Elle se repose, loin des mots cruels. Je te ferai partir si tu en as, d’accord ? »

Selys leva une main et sa queue trembla légèrement.

« Non, pas moi. Je voulais juste savoir comment Erin allait. J’ai, heu, entendu ce qu’il s’était passé. »

« Tout le monde en ville sait ce qu’il s’est passé. »

Krshia hocha la tête. Elle termina de ranger un bac d’oignon.

« L’heure est sombre. Certains portent le deuil, mais beaucoup sont en colère. La mort de Klbkch, c’est un mauvais signe pour la ville. Il était fort. Sans lui, il y aura des problèmes. Mais c’est à tort qu’ils font porter la faute à l’Humaine. C’est ainsi que moi et les autres Gnolls pensent. »

« Vraiment. Vraiment ? C’est surprenant. Je, heu, pensais que vous Gnolls en penserai autrement. »

Krshia haussa les épaules. Elle écrasa un oignon pourri et le jeta dans une poubelle derrière elle avec plus de force que nécessaire.

« Le sang et la mort. Ce n’est pas la faute d’Erin Solstice si Klbkch a fait le choix de se battre et de mourir. Ce n’est pas sa faute si les Gobelins ont attaqué, n’est-ce pas ? Nous ne blâmons pas ceux qui ne sont pas coupables. »

« C’est bien. »

Selys regarda Erin. Elle ne bougeait pas. Des larmes coulaient sur ses joues.

« Ecoute, Erin, je voulais te parler. Je sais que ce n’est pas le bon moment, mais je pense que tu ne devrais pas retourner dans ton auberge. Tu devrais rester là, au moins pour cette nuit. »

Erin ne bougea pas. Selys jeta un coup d’œil à Krshia. La Gnoll haussa les épaules de manière impassible. Selys essaya de nouveau.

« Je sais que tu te sens en sécurité dans l’auberge, mais après ce qui vient de se passer ça va être différent. Ce ne sont pas que les Gobelins. Si la Garde ne patrouillent pas les plaines, d’autres monstres commenceront à apparaitre. Sans protection, ou niveau élevé, tu ne vas pas survivre. »

De nouveau, le silence fut sa seule réponse. Mais Erin essuya ses yeux sur sa manche avant d’enterrer sa tête dans ses bras une nouvelle fois.

« Ecoutes… Je peux te trouver un boulot à la Guilde des Aventuriers en tant que réceptionniste. Certains ne vont surement pas apprécier, mais tu seras en sécurité et tu gagneras assez pour manger et vivre en ville.

Cette fois Erin bougea. Elle secoua légèrement la tête.

« Non. »

Selys ouvrit sa bouche, mais Krshia plaça une grande patte velue sur son épaule et secoua la tête. Elle s’agenouilla à côté d’Erin.

« Erin. Je regrette la perte de Klbkch. Il était une étrange créature, mais il était juste, n’est-ce pas ? Beaucoup dans la ville pleurent sa perte. Mais il ne voudrait pas que tu meurs. Et la mort t’attend si la Garde n’est pas là pour repousser les monstres. Tu dois le savoir. »

« Et ce n’est pas comme si tu vas devoir rester là pour toujours. Nous pouvons te chercher un endroit dans une cité humaine si tu veux vraiment partir. C’est juste un mauvais moment. Je sais que ce n’est pas ta faute mais les autres… »

« Je ne pars pas. »

« Ecoute, Erin, je sais comment tu te sens mais… »

« Je ne pars pas. »

Erin se leva. Ses yeux étaient rouges et gonflés à cause des larmes. Son nez était en train de couler alors qu’elle essuya son visage contre sa manche. Elle regarda Selys.

« Je retourne là-bas. »

« Ce n’est pas une bonne idée. Ces Gobelins sont peut-être toujours là-bas. »

« Ils sont tous morts. »

« Mais… Il y a des monstres. Reste ici. J’ai un appartement. Tu peux rester dormir ici, d’accord ? »

« Non. »

« Erin, s’il te plait. »

Selys voulait ajouter quelque chose, mais elle regarda par-dessus l’épaule et s’arrêta.

« Oh mon… »

Erin se retourna. La rue était devenue silencieuse. Tous les commerçants et les clients du marché étaient en train de regarder dans la même direction. Ils reculèrent lentement alors que la procession d’insectes noirs marcha lentement à travers le marché.

Ils n’étaient pas de soldats. Ils étaient de simples Ouvriers, mais ils étaient presque une centaine, marchant lentement en direction d’Erin. Le groupe s’arrêta a quelques pas d’elle alors que Selys recula derrière le comptoir pour rejoindre Krshia qui éternua.

Erin regarda les environs. Des Ouvriers aux corps noirs emplissaient la rue. Ils se tenaient devant elle. Soudainement, ils baissèrent tous la tête et l’Ouvrier devant elle lui adressa la parole.

« Ceux-là offrent des condoléances à l’Aubergiste Solstice. »

Selys murmura à Krshia et Erin d’une voix paniquée.

« Qu’est-ce qu’ils font. Ils ne devraient pas être là ! Que quelqu’un aille chercher la Garde ! »

Krshia donna un coup de coude à Selys.

« Silence. Ecoute. »

« Ceux-ci souhaitent à l’Aubergiste Solstice de se remettre des blessures qu’elle a reçus. Ceux-ci expriment leurs regrets face à sa souffrance. »

Erin le regarda stupidement.

« Pourquoi ? »

L’Ouvrier menant le groupe semblait confus.

« Cela fait partie de la tradition. Ceux-ci apprennent à exprimer du regret/tristesse/perdition face à la mort. »

« Mais je ne suis pas morte. Qu’en est-il de Klbkch ? Qu’en est-il de votre… Ami, l’autre Ouvrier ? Il est mort pour me protéger. »

L’Ouvrier pausa, avant de secouer la tête.

« Le Prognugator a fait son devoir. L’Ouvrier est mort en faisant son devoir. Il n’y a pas de deuil pour les carapaces brisées et les individus morts.  Ceux-ci expriment simplement leurs regrets face à l’échec de l’individu Klbkch à protéger. »

Erin le regarda.

« Donc vous dites que vous êtes désolé que j’ai été blessé ? »

« Ceux-ci expriment leurs regrets pour l’échec du Prognugator dans la protection de l’Aubergiste Solstice. »

« Ce n’était pas un échec. Ne… Ne dis pas ça. »

L’Ouvrier baissa de nouveau la tête.

« Celui-ci offrent ses excuses pour son erreur. »

« Est-ce que tu ne peux pas te sentir désolé ? Pour Klbkch ? Et pour ton ami ? »

« Celui-ci s’excuse. Mais celui-ci ne peux pas. Ceux-ci offrent leurs regrets à l’Aubergiste Solstice. »

Erin attendit. Mais l’Ouvrier garda sa tête baissée.

« C’est tout ? »

« Oui. Ceux-ci se disperseront vers le poste qui leur aient désignés. Pardonnez ceux-ci pour avoir déranger l’Aubergiste Solstice et les autres. »

D’un seul homme, les Ouvriers se tournèrent. Erin hésita.

« Attendez. »

Ils s’arrêtèrent, et se retournèrent. Elle fit une pause, et ferma les yeux. Elle prit une profonde inspiration, avant de regarder l’Ouvrier.

« … Viens dans mon auberge. Je vais te donner à manger, et tu peux jouer aux échecs avec moi. »

« Quoi ?Erin ! »

Selys tenta de l’attraper, mais Erin était déjà en train de bouger. Elle tendit la main et toucha l’Ouvrier sur l’épaule. Ce dernier se figea intensément.

« Tu dis que tu es désolé ? Je suis désolé. C’est de ma faute si Klbkch et l’autre Ouvrier sont morts. Et c’est une mauvaise chose. Même si tu ne peux pas le comprendre, je veux faire quelque chose. Laisse-moi t’aider. D’une manière ou d’une autre. »

L’Ouvrier hésita.

« Ceux-ci n’ont pas l’autorisation de quitter la ville sans permission. »

« Pourquoi pas ? »

« Ceux-ci ne sont pas conçus pour des actions indépendantes. Ceux-ci ne peuvent pas rester sans compagnie. »

« Alors je vais t’accompagner. Juste… Viens avec moi. S’il te plait ? Vous n’avez pas tous besoin venir. Pourquoi pas juste toi ? Quel est ton nom ? »

L’Ouvrier se figea. Tous les Ouvriers se figèrent. Erin les regarda avec curiosité. Selys prit une respiration paniquée et courut vers elle.

« Erin ! »

Selys attrapa l’épaule de l’humaine avec urgence. Elle murmura bruyamment dans l’oreille d’Erin.

« Tu ne demandes jamais leurs noms ! Ils n’en ont pas ! »

« Pourquoi pas ? »

L’Ouvrer trembla et regarda Erin. Selys leva une main alors que sa queue bougeait de manière paniquée.

« Ils n’en ont simplement pas ! »

« Celui-ci n’a pas de nom. Celui-ci n’est pas important. Celui-ci n’est pas un individu. »

« Tu peux l’être. »

«Erin ! »

Cette fois, Selys tenta d’attraper Erin et de la tirer. Erin repoussa ses mains.

« Pourquoi ? Qu’est-ce qui ne va pas ? »

Elle tapa son doigt contre le torse de l’Ouvrier.

« Tu es un individu. Tu es toi. Et l’Ouvrier qui est mort ? Il était quelqu’un. Klbkch était quelqu’un. Vous êtes tous important, et cela veut dire que quand l’un d’entre vous meurt, c’est quelque chose de terrible. »

L’Ouvrier secoua la tête alors que les autres Ouvriers s’éloignèrent de lui.

« Celui-ci n’est pas un individu. Celui-ci est incapable d’en être un. »

« Tu l’es. Tu ne comprends pas ? Vous êtes tous spécial. »

L’Ouvrier se figea, et il regarda Erin. Quelque chose changea dans ses yeux.

« Celui-ci… Je comprends. Celui-ci est devenu Je. »

Selys resta sans voix, l’horreur clairement affiché sur son visage. L’Ouvrier baissa les yeux vers ses mains avant de lever la tête.

« Je comprends le chagrin. Je comprends le regret pour la mort de l’individu Klbkch et l’Ouvrier. »

« C’est bien. »

Erin ne sembla pas remarquer les autres Ouvriers qui s’éloignaient. L’Ouvrier à qui elle s’adressait trembla. Ses mains se fermaient et s’ouvraient de manière mécanique et répétée. Selys et les autres Drakéides reculèrent instantanément. Krshia tendit lentement la main vers derrière le comptoir.

« Je. Je suis. Je suis devenu Je. Je ne comprends pas. »

Il regarda autour de lui, vers le ciel, vers Erin. Il trembla comme une feuille.

« Si celui-ci… N’est pas… Combien sont des Je ? Un individu ne peut pas exister… Les nombreux sont… Comment suis-je ? »

Il trembla. Erin posa la main sur lui.

« Je ne sais pas. J’essaye ne de pas y penser. Viens. Allons jouer une partie d’échec. »

Il la regarda. Selys était en train de trembler, et l’atmosphère dans le marché était tendue. Mais l’Ouvrier hocha la tête.

Erin se retourna.

« Je m’en vais. »

Elle commença à sortir du marché. L’Ouvrier la suivit, et le reste des Antiniums suivirent en formant une procession silencieuse. Selys regarda le dos d’Erin, les yeux écarquillés, avant de se tourner vers Krshia.

« Elle est folle. Ils vont la tuer. Ça va la tuer. »

Krshia hocha la tête.

« Oui. Il faut les suivre, n’est-ce pas ? »

« Quoi ? »

Selys laissa échapper un cri, mais Krshia avait déjà quitté son comptoir. Elle aboya quelque chose en direction d’un autre Gnoll et marcha dans la direction que les Antiniums avaient pris. Selys regarda les autres Drakéides aux yeux écarquillés et courut à la suite de Krshia.

***

L’Ouvrier marcha à la suite d’Erin, et ses comparses Ouvriers suivirent les deux en formant une masse silencieuse. Elle laissa les portes de la ville derrière elle, ignorant le Drakéide qui lui cria dessus. Elle marcha le plus vite possible, essayant de ne pas penser, de ne pas ressentir.

Derrière elle, l’Ouvrier trembla et tressaillit en marchant. Erin l’ignora, mais elle l’entendit murmurer alors qu’il marchait.

« Je. Je suis. Mais cela est mal. Tout est mauvais. Quand beaucoup deviennent un, c’est une Aberration. Je suis une Aberration. »

« Pourquoi ? Qu’est-ce qui ne va pas ? »

« Je ne peux pas être un individu. Je ne peux pas avoir de noms. Je ne peux pas choisir mes propres actions. C’est mal. »

« Klbkch le faisait. »

L’Ouvrier secoua la tête. Il ouvrit et ferma ses quatre mains de manière erratique.

« Il est un Prognugator. Je suis… J’étais un Ouvrier. Cela ne devrait pas être. »

Erin tourna la tête.

« Tu vas bien. Tu devrais être. C’est normal d’être une personne, et non pas une chose. »

« Je ne peux pas comprendre. Je suis une Aberration. Tout est une Aberration. Cette expérience… je ne peux pas l’accepter. »

« … Je suis désolé. Mais je voulais que tu ressentes quelque chose. »

« Je ressens. Je ressens tout ce qu’il y a à ressentir. »

« C’est bien. »

Erin continua de marcher. Mais l’Ouvrier s’arrêta. Il recommença à tressaillir, et son regard se figea sur la nuque d’Erin. Lentement, l’Ouvrier accéléra le pas jusqu’à être directement derrière Erin. Elle ne le remarqua pas, perdue dans ses pensées.

Dans le silence, l’Ouvrier tendit une main vers Erin en continuant de marcher derrière elle. Les autres Ouvriers regardèrent en suivant. Ils ne dirent pas un mot.

« Je ne sais pas ce que cela signifie d’être moi. »

Erin s’exprima en continuant de marcher. Elle ne savait pas comment l’expliquer à l’Ouvrier. Elle devait dire… Quelque chose. Lui dire comment cela était.

« Je ne sais même pas ce que c’est d’être humain. Tout ce que je sais c’est qu’il y a un grand vide dans mon cœur. Parce que Klbkch et l’Ouvrier sont morts. Je ne sais pas qui je suis ou ce que je suis en train de faire. Je suis juste… Triste. »

L’Ouvrier s’arrêta. Ses mains hésitèrent à la nuque d’Erin.

« Pourquoi ? »

Erin sourit. Des larmes coulèrent sur ses joues alors qu’elle marcha à travers l’herbe.

« Je suis, tout simplement. C’est comme ça que ça marche. Tu ne choisis pas d’être quelqu’un. Tu es, tout simplement. Même si tu n’es pas spécial. Même si tu ne veux pas être. Tu es, tout simplement. »

Il s’arrêta. Lentement, l’Ouvrier abaissa ses mains.

« Je ne comprends pas. Mais… Je suis. Et je suis triste moi aussi. »

« Bien. C’est… C’est bien. »

Erin renifla et essuya ses yeux et son nom. L’Ouvrier accéléra lentement jusqu’à être à ses côtés.

« Aubergiste… Erin Solstice. Je suis désolé pour la mort de Klbkch et de l’Ouvrier. Je regrette leurs morts et ta souffrance. »

« Merci. »

Ils marchèrent en silence. Éventuellement, l’Ouvrier parla de nouveau.

« Je ne suis pas un Ouvrier. Je suis un individu. J’aimerais avoir un nom. »

Elle le regarda.

« Je ne peux pas t’aider. Je ne suis pas… Je ne peux pas te donner un nom. Tu ne peux pas demander à ta Reine ? »

Il secoua la tête.

« Je… Ne le souhaite pas. Je dois avoir un nom. Ou est-ce que je pourrais en trouver un ? »

« Je ne sais pas. Tu ne peux en choisir un toi-même ? »

L’Ouvrier s’arrêta. Il tourna la tête vers Erin et hésita avant de hocher la tête.

« C’est ce que je vais faire. »

Elle attendit. Après une minute de marche, l’Ouvrier parla de nouveau.

« J’aimerais être connu comme ‘Pion’. C’est un nom adéquat pour cet individu. »

Erin hocha la tête avant de lui offrir un léger sourire.

« Salut, Pion. »

« Bonjour. Erin Solstice. »

« … Est-ce que tes amis seront comme toi ? »

Pion regarda par-dessus son épaule. Les autres Ouvriers regardèrent ailleurs. Il baissa la tête.

« Ils ont peur. Ils ne seront pas comme moi. »

« Il n’y a pas de problème. »

« Mais je leur ai expliqué ce que signifiait le regret lié à la perte d’un individu. Ils comprennent. »

« Vraiment ? C’est bien. »

Pion hocha la tête.

« Ils… Nous. Nous sommes tous tristes. »

« Je suis contente. »

Ils arrivèrent à l’auberge sur la colline, et au corps. Erin regarda le sang et s’effondra. Elle avait oublié qu’ils étaient encore là.

Pion l’attrapa avant qu’elle ne touche le sol. Il l’aida à se relever, et Erin s’assit alors que les autres Ouvriers encerclèrent l’endroit. Ils s’arrêtèrent en regardant les dégâts faits à l’auberge et les corps, et semblèrent prendre une décision. D’un même mouvement, les Ouvriers commencèrent à transporter les corps alors que d’autres creusèrent à plusieurs dizaines de mètres de l’auberge. D’autres entrèrent dans l’auberge et commencèrent à sortir le bois brisé.

Erin resta assis dans l’herbe et détourna le regard. Elle leva les yeux pour voir un Ouvrier s’empara d’un corps et le jeter à l’un de ses camarades. Puis elle vomit.

Éventuellement, Erin sentit quelqu’un taper sur son épaule. Elle leva les yeux, et vit que c’était Krshia.

« Erin Solstice. Je te cherchai, n’est-ce pas ?  Les Ouvriers, ils ont terminé leur nettoyage. »

Elle regarda, et c’était la vérité. L’endroit autour de l’auberge était propre. Même l’herbe avait été nettoyée avec de l’eau, et les Ouvriers se tenaient silencieusement autour de l’auberge. Ils la regardaient.

« Merci. »

Elle s’adressa à Pion, puis aux autres Ouvrier. Ils hochèrent la tête d’un même mouvement.

« Nous assistons pour maintenir l’ordre et préserver la paix. »

« Merci. »

Krshia regarda le panneau au-dessus de l’Auberge Errante. Elle regarda autour d’elle, et suivi Erin alors que l’humaine ouvrit la porte.

« Donc, c’est ton auberge, n’est-ce pas ? C’est mieux que je pensais. Digne d’être défendue. »

Erin hocha la tête. Elle regarda autour d’elle dans la pièce vide. Les Ouvriers l’avait nettoyé à la perfection ou presque. Toutes les chaises et tables cassées avaient disparues. Mais il y avait une chose à laquelle ils n’avaient pas touché.

Une pièce d’échec brisée gisait au sol. Erin marcha lentement vers elle. Cette dernière la regarda, un Drakéide prêt à frapper, une lance en main.

Elle baissa les yeux vers le cavalier brisé sur le sol, et ramassa la pièce en prenant sa base. Doucement, Erin la mit dans sa poche et regarda autour d’elle. Des Ouvriers silencieux remplissaient la pièce. D’autres regardaient à travers les fenêtres.

Ses yeux la piquaient, mais elle n’avait plus de larmes à pleurer. Erin nettoya ses yeux avant de se tourner vers l’échiquier.

Lentement, Erin s’empara de l’échiquier et le posa dans l’herbe à l’extérieur de l’auberge. Les Antiniums formèrent un grand cercle autour d’elle, et Pion se tenait au milieu de ce dernier à côté d’Erin. Elle s’assit, et plaça l’échiquier en face d’elle. Elle fit un mouvement, et Pion hésita, avant de s’asseoir en face d’elle.

Erin le regarda. Il était légèrement plus petit que Klbkch, plus maigre, et ses traits étaient mais accentués que ceux de Klbkch. En fait, il ne ressemblait pas du tout à Klbkch, et pourtant son cœur se serra en le voyant.

Lentement, Erin posa le cavalier cassé de son côté de l’échiquier. Pion réarrangea les pièces de son côté. Elle le regarda. Elle leva les yeux au ciel. Il était trop bleu, trop parfait pour une telle journée. Il ne faisait pas encore nuit.

Il devrait pleuvoir du sang. Le monde devrait être recouvert de ténèbres, et la terre aurait dû s’ouvrir pour l’avaler. Elle aurait dû être paralysée par la tristesse, mais Erin se sentait simplement vide. Elle ne comprenait rien. Ce n’était pas juste. Ce n’était pas bien.

Et elle ne pouvait rien y faire. Alors Erin bougea une pièce sur l’échiquier. Le cavalier brisé bougea en C3. Elle regarda Pion. Il la regarda en retour, et le reste des Ouvriers regardèrent avec lui l’humaine qui pleurait pour un Antinium.

Erin baissa la tête.

« Jouons aux échecs. »

Hors ligne Maroti

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  • Traducteur de The Wanderin Inn par Piratebea
Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #36 le: 07 mars 2020 à 15:27:09 »
1.27

Erin était assise sur le sommet de la colline herbeuse et jouait aux échecs. Cela rendait la vie plus facile. Lorsqu’elle jouait, elle pouvait oublier sa vie. Elle pouvait oublier la douleur.

Elle bougea ses pièces sur l’échiquier, s’arrêtant, considérant, bougeant, se retraitant, prenant des pièces. C’était une danse de stratégie et de perception dont elle avait appris les pas il y a bien longtemps. Mais les échecs étaient toujours différents. C’est pourquoi elle pouvait se perdre dedans.

Et pourtant, Erin faisait plus que de simples calculs. Un joueur d’échec jouait contre son adversaire, et à moins que ce dernier soit un ordinateur, ils lisaient l’autre joueur et dansait avec eux. Les jeux psychologiques faisaient partie des échecs, tout comme la plus basique des stratégies et la connaissance des coups fondamentaux. Mais Erin n’avait jamais joué face à un adversaire avec un esprit comme celui qui était assis en face d’elle.

Elle leva les yeux en direction des pièces de Pion. Il était en train de regarder l’échiquier, considérant son prochain coup. Quelque chose n’allait pas avec lui et ce n’était pas le fait qu’il avait un nom. Erin ne comprenait pas l’Antinium, mais elle comprenait les joueurs d’échecs. Et quelque chose s’était sérieusement mal passé pour lui.

Il était trop bon.

« Je ne comprends toujours pas. D’où viennent les niveaux ? Pourquoi tout le monde en a ? Pourquoi tout le monde montent de niveau quand ils dorment ? »

« Je ne sais pas, Erin Solstice. Ce sont les mystères de ce monde. Ils sont ce qu’ils sont, n’est-ce pas ? »

Krshia changea de position, assise dans l’herbe. Elle était assise avec Selys à l’intérieur du cercle d’Ouvriers Antiniums qui regardaient la partie, mais elle se trouvait à une respectable distance d’eux.  Elle était calme, du moins dans son observation de la partie entre Erin et Pion, mais Selys continuait de jeter des coups d’œil nerveux en direction des Ouvriers.

« D’accord. Mais si c’est le cas, pourquoi n’avons-nous pas des niveaux pour tout ce qui nous arrive ? Comme… marcher. Est-ce qu’il existe une classe de [Marcheur] ?

Krshia secoua sa tête.

« Marcher est quelque chose que nous faisons, et non pas quelque chose pour laquelle nous vivons, n’est-ce pas ? Seules les choses qui font nos objectifs et nos rêves forment des classes. »

« Mais est-ce que cela veut dire qu’il est possible d’obtenir une classe pour manger ? »

« Tu parles de la classe de [Gourmet] ? J’ai entendu dire que quelques riches marchands et nobles ont cette classe. »

« D’accord, je crois que je comprends. Mais les gens peuvent avoir plusieurs classes, pas vrai ? »

Selys hocha la tête. Elle était l’experte à ce sujet, apparemment. C’était probablement dût au fait qu’elle était réceptionniste. Erin fronça les sourcils, regarda un cavalier qui avait failli tomber dans un piège que Pion avait tendu. Comment avait-il fait pour devenir si bon ?

« En théorie, tu peux avoir autant de classe que tu veux. Mais dans la pratique, même la plupart des Aventuriers n’ont que trois ou quatre classes maximum. Ce n’est pas parce que tu es qualifié pour obtenir une classe que tu vas la débloquer. Elle doit devenir une partie inhérente de ta vie. »

« Oh, je vois. »

Selys s’arrêta. Sa queue était enroulée alors qu’elle était assise avec ses griffes poliment posées sur son giron. Erin avait remarqué que les Drakéides s’exprimaient avec leurs queues alors que leurs visages n’exprimaient rien du tout. Krshia, d’un autre côté, avait une parfaite poker face, et sa queue n’était pas si expressive.

« Heu, est…. Est-ce que personne ne t’a appris ça en grandissant, Erin ? Je veux dire, tout le monde sait ça. C’est la base. »

« Même les Antiniums ? Même les Ouvriers ? »

Pion leva les yeux de l’échiquier.

« Oui, Erin Solstice. Nous apprenons ce genre d’information peu de temps après notre éclosion. Tous les Ouvriers savent comment gagner un niveau, mais peu d’entre nous en gagnons. »

« Pourquoi ? J’ai gagné dix… Ouaip, dix niveaux ce mois-ci. »

Krshia et Selys s’échangèrent un regard. Même les Ouvriers firent bouger leurs antennes l’un vers l’autre.

« Sérieusement ? »

Erin leva les yeux et vit que Selys la regardait bouche bée.

« Quoi ? Je suis que Niveau 10. Ce n’est pas beaucoup, pas vrai ? »

« C’est vrai… Mais… Je veux dire, c’est vrai mais personne ne gagne des niveaux si rapidement ! Erin, normalement quelqu’un à besoin d’être l’apprenti d’une personne ayant la classe durant des années avant d’atteindre le Niveau 10. La plupart des jeunes… Enfin, la plupart des personnes de notre âge sont à peine au-dessus du Niveau 12 dans le métier qu’ils ont choisi. »

« Vraiment ? Ça semble si… Bas. »

De nouveau, Erin avait l’impression qu’elle était la seule personne du groupe qui pensait de cette manière.

« Enfin, le Niveau 100 est le plus haut, pas vrai ? Est-ce que ça ne veut pas dire que la majorité des gens atteignent… Je sais pas, le Niveau 60 ou plus avant de mourir ? »

Selys rit… Plus d’incrédulité que de politesse.

« Tu plaisantes, pas vrai ? »

Erin haussa les épaules. Elle bouge un autre pion avant de prendre un fou. Puis elle réalisa que c’était un autre piège. Elle allait perdre son autre cavalier.

« Est-ce que j’ai tort ? »

Krshia hocha la tête.

« J’ai connu de nombreuses vieilles personnes. Ils avaient tous des niveaux autour de la vingtaine, parfois la trentaine, n’est-ce pas ? Pas l’un d’entre eux n’avait atteint le Niveau 40. Peu d’entre eux avait atteint leur trentième niveau. Si je devais nommer ceux qui se trouvent au-dessus du Niveau 50, il n’y en aurait qu’une petite poignée par continent, n’est-ce pas ? »

« Donc quelqu’un qui se trouve au-dessus du Niveau 70, par exemple… ? »

Selys regarda Krshia. La Gnoll haussa les épaules.

« Je ne pense pas en connaitre un de vivant, quel qu’en soit la classe. J’ai entendu des légendes parlant de guerriers ayant atteints ce niveau, mais ce sont d’anciennes histoires. Le genre d’histoire où le héros affronte des armées seul ou abat des Hydres et des Krakens d’une main. Les gens ne gagnent pas autant de niveau. »

Erin hocha la tête.

« D’accord. Je crois que je comprends. Donc les gens gagnent des niveaux, mais pas tant que ça. Et tu peux avoir plus d’une classe, mais tu dois commencer au Niveau 1 avec cette nouvelle classe. »

Selys hocha la tête. Son hochement de tête était différent de celui d’Erin, son cou était plus long, donc elle mettait plus de temps à accomplir le mouvement.

« En effet. Si tu étais un [Maître Lancier] comme Relc et que, par exemple, tu commençais à te battre à l’épée, tu obtiendrais probablement la classe de [Guerrier] jusqu’à ce que tu sois assez haut niveau et avec suffisamment de compétence pour devenir un [Épéiste Meurtrier], un [Duéliste] ou quelque chose du genre. »

« Donc les classes changent de nom ? »

« Tu es sûre que personne ne t’en a déjà parlé ? »

« Klbkch m’en a expliqué une partie. »

« Oh. Hum. Oh je… Enfin, oui, les classes changent. C’est généralement le nom qui permet de représenter ta spécialisation ou… Ou si tu as un niveau plus élevé. Par exemple, des [Tacticiens] peuvent devenir des [Leaders] ou des [Généraux] ou garder la même classe selon leurs compétences. »

« Et… Je pense que je me souviens de ça. Les compétences définissent leurs classes, pas vrai ? Mais est-ce que cela veut dire que tout le monde a les mêmes compétences en montant de niveau ? »

« Non, elles sont différentes. »

Krshia regarda Erin. Ses yeux étaient plissés alors que son front était froncé dans une expression troublée. Erin n’y prêta pas attention. Elle pouvait voir que ce que les gens devinaient quand elle jouait aux échecs, et elle en apprenaient plus que ce qu’elle laissait savoir. Mais maintenant ? Cela n’avait pas d’importance.

« Tout le monde obtient des compétences différentes en montant de niveau. Souvent, ce sont les mêmes, mais certaines personnes les obtiennent à différents moment, ou obtiennent différentes variations… Tout est une question de besoin. Le besoin et la volonté déterminent les compétences que nous obtenons. »

« Et ce que nous faisons ? C’est ce qui détermine nos classes, qui déterminent ensuite comment nos gains de niveaux nous affectent et si notre classe change ou non. »

Selys semblait soulagé qu’Erin comprenne enfin.

« Exactement »

Erin regarda Pion. Lui et les autres Ouvriers étaient profondément concentrés sur l’échiquier.

« Est-ce que les Ouvriers ont beaucoup de niveaux ? Vous travaillez tout le temps, donc vous devez en avoir beaucoup ? »

Il s’arrêta et Erin remarqua quelque chose d’étrange. Tous les Ouvriers étaient concentrés sur l’échiquier, mais dès que Pion bougeait une pièce ils étaient soudainement tous en train de la regarder, ou de regarder ailleurs. Mais dès qu’elle bougeait une pièce, ils se reconcentraient de nouveau sur l’échiquier en ignorant tout ce qu’il y avait autour d’eux.

« Nous avons très peu de niveaux, Erin. Je suis moi-même un [Boucher] de Niveau 2 et un [Charpentier] de Niveau 1. »

« Quoi ? C’est… C’est parce que tu es jeune ou un truc du genre ? »

« J’ai vécu plus de la moitié de l’espérance de vie moyenne d’un Ouvrier. Les Ouvriers ne montent pas souvent de niveau. Certains ne gagnent pas de niveau du tout. »

Erin se retourna dans son siège d’herbe pour regarder Selys et Krshia. La Drakéide fit tressaillir sa langue de surprise. 

« Je… Ne savais pas ça. »

« De même. Mais ce n’est pas inattendu, n’est-ce pas ? Gagner des niveaux vient de l’apprentissage et des épreuves. Sans cela il n’y a pas de gain d’expérience. Si l’un fait la même chose sans changer, il ne gagnera pas de niveau. »

« Et c’est pourquoi tu gagnes tes niveaux si rapidement, Erin. Ouvrir une auberge toute seule… Cela doit être bien plus difficile que de travailler dans une auberge ou d’en racheter une. »

« Oh, d’accord. »

Cela avait été la chose la plus difficile qu’Erin avait faite de sa vie. Elle baissa les yeux vers son estomac et ses jambes en tailleur. Elles devraient être pleines de trous, ou recouvert d’innombrables cicatrices causées par des couteaux. Ouais, c’était différent qu’être une aubergiste en ville.

« Donc les Antiniums ne montent pas beaucoup de niveau ? Je suppose que Klbkch était une exception. »

« Une très grande exception. »

« Mais est-ce que cela veut dire qu’ils sont faibles ? Si la plupart des Drakéide de mon âge sont autour du Niveau 10 ou plus, pourquoi ne sont-ils pas bien plus forts que les Antiniums ? »

« Erin, as-tu vu les gigantesques Antiniums soldats qui patrouillent les tunnels ? J’en ai entraperçu un marchant dans les rues ce matin. »

Selys frissonna, sa queue tressaillit plusieurs fois.

« Ils n’ont pas besoin de niveaux, Erin. Ils sont déjà assez meurtriers comme ça. Si tu leur donne des niveaux élevés et la vitesse à laquelle ils peuvent être créés, les Antiniums pourraient avoir une armée incapable d’être stoppée. »

« Ouais, c’est vrai. Je suppose que les niveaux ne peuvent pas remplacer le nombre ou les muscles, pas vrai ? »

« En fait, c’est possible, mais c’est seulement s’il y a une grande différence de niveau. Relc, par exemple… Il est fort. Il pourrait probablement affronter beaucoup de ses soldats. Il ne va pas le faire, bien sûr ! Mais il est Niveau 32, je crois. C’est une incroyable différence par rapport à un [Guerrier] de Niveau 13. Est-ce que ça fait sens, Erin ? »

Erin bougea une autre pièce et vit comment la partie allait se terminer.

« Je crois que je comprends. Merci de m’avoir expliqué. »

« Je ne comprends pas pourquoi tu ne savais pas to… »

Selys fut coupée lorsque Krshia lui donna un coup de coude dans les côtes. Elle siffla au lieu de gémir et redressa son dos. Krshia se mêla à la conversation.

« Il est curieux que tu ne connaisses pas les niveaux, mais peut-être que ton peuple n’y croient pas de la même manière, n’est-ce pas ? »

« Ouais. Quelque chose du genre. Est-ce que gagner des niveaux est si important que ça dans la vie des gens ? »

« Certains appelleraient ça une religion. Certains, oui, certains vénèrent les niveaux. Personne ne vénère les dieux, Erin. Ils sont morts. Dans certains endroits gagner un niveau est prêché et ceux qui ont le plus haut niveau sont vénérés. J’ai entendu dire que chacun d’entre nous reçoit un niveau maximal, et qu’atteindre ce niveau signifie que nous avons atteint la fin de notre vie. »

Le silence tomba sur l’audience assise dans l’herbe. Erin se tourna et regarda Krshia.

« Sérieusement ? Certaines personnes croient en ça ? »

Le regard de Krshia ne broncha pas.

« Oui. »

« C’est stupide. »

Selys prit une inspiration surprise, mais Krshia hocha les épaules.

« Certains croient en cela, Erin. Et qui peut dire que cela n’est pas vrai ? »

« … Je suppose. »

Erin se retourna pour se reconcentrer sur le jeu et vit que Pion avait joué son tour. Elle fit tomber sur roi du bout du doigt.

« Je concède. Bon match. »

Pion inclina sa tête, et Erin retourna le geste.

« C’est une bonne partie, Erin. »

« C’était une très bonne partie ! »

Selys se releva et regarda les deux joueurs.

« Je ne m’y connais pas beaucoup, mais j’ai vu Olesm jouer. Tu es bien plus forte que lui, Erin. Et toi aussi… Hum… Pion. »

Il s’inclina et elle sursauta.

« Je ne fais qu’apprendre en regardant Erin Solstice. Elle est une experte. »

« Et c’est autre chose. Comment fais-tu pour être aussi douée, Erin ? Olesm dit que tu es la meilleure joueuse qu’il n’a jamais vue. Est-ce que tu es une [Tacticienne] de haut-niveau ? »

« Non. »

« Alors une autre classe, peut-être ? Ou est-ce que c’est une compétence rare ? »

« Non, c’est juste mes compétence. Pas ceux que tu obtiens en gagnant des niveaux. C’est mon talent pour le jeu. Je n’ai pas de niveau en dehors de ma classe d’[Aubergiste]. »

« Mais alors comment fais-tu pour être aussi douée ? »

Erin prit quelques instants avant de répondre. Elle réinstalla les pièces sur l’échiquier et le fit tourner. Silencieusement, Pion avança une pièce et elle contra. Une nouvelle partie commença, mais elle avait le même sentiment.

« J’y joue simplement depuis que je suis gamine, c’est tout. Tous les jours. Au début c’était juste un hobby, tu sais ? Quelque chose que je voyais les adultes faire, puis j’ai découvert que j’aimais bien ça. Quand j’ai gagné mon premier tournoi, j’étais au septième ciel. Et après ça j’ai continué de jouer. »

Selys regarda Krshia.

« Mais les échecs ont été inventés il y a qu’un… »

De nouveau, elle reçut un coup de coude dans les côtes et lança un regard noir à Krshia, puis elle regarda Erin avec un intérêt soudain. 

« Je suppose que c’est nouveau par ici. Mais les échecs existent depuis un bon bout de temps de là où je viens. »

Erin sourit brièvement.

« Depuis un sacré bout de temps. Et beaucoup de personnes aimaient y jouer de là où je viens. Il y avait des livres de stratégie, des leçons en ligne, des tuteurs… J’avais tout appris. Anecdote marrante. J’ai appris à jouer aux échecs les yeux bandés avant de savoir pédaler à vélo. »

Elle bougea une autre pièce. Après une seconde ou Pion regarda l’échiquier, il bougea sa reine et s’empara de la pièce. Elle fronça les sourcils et continua à jouer. Sa mémoire se mélangeait à la réalité.

« Je n’ai jamais été la meilleure. Mais j’étais douée. Vraiment douée. Pour mon âge ? C’était incroyable. Je jouais dans des tournois, je restais débout tard le soir pour jouer aux échecs… Mes parents me l’autorisaient. Ils savaient que j’avais un don. Donc j’étudiais les échecs dès que j’avais du temps livre, jouais contre des adultes, allait à des clubs d’échecs et aux tournois après les cours, et je continuais de gagner. Mais une fois que tu montes assez haut, tu commences à perdre. »

Comment maintenant. Exactement comme maintenant, et comme avant. Erin regarda l’échiquier et sentit qu’elle était dépassée. Elle bougea un pion et le vit mourir deux tours plus tard pour protéger sa reine.

« Ça arrive. Et ce n’est pas surprenant. Même un enfant qui est un génie ne peut pas battre un adulte qui a joué des milliers… Des dizaines de milliers de partie. Mais je me sentais écrasée après chaque défaite. Donc j’ai arrêté. »

« Tu as ar…Aie ! Arrête de me frapper ! »

Erin était en train de sourire, mais c’était passager. Toute son attention était dévouée à la partie qui se trouvait devant elle, et à sa parole.

« Quelque part… Je ne sais plus quand, j’ai perdu intérêt dans le jeu, ou peut-être que j’ai arrêté de m’amuser. Je ne sais pas comment l’expliquer. J’étais juste une gamine, mais je passais chaque instant éveillée à jouer à ce jeu stupide, allé au tournoi, étudier, gagner, perdre… Je ne vivais pas vraiment. Je ne jouais jamais avec mes amis. »

Elle bougea un pion. Les Ouvriers s’arrêtèrent, et puis Pion bougea une pièce.

« Quand j’ai réalisé ça, j’ai arrêté. J’ai simplement arrêté de jouer, j’ai jeté mon échiquier et mes pièces… J’ai fait des choses normales. Il m’a fallu des années avant que je regarde un échiquier de nouveau, et là je m’amusais en jouant. Mais je n’ai jamais voulu devenir un Grand Maître de nouveau. La pression, vivre uniquement pour un jeu… C’est trop. »

Pion prit sa reine avec, ironiquement, un pion. Cela était inévitable, mais Erin savait comment la partie allait se terminer.

« Je suppose que je suis juste une fille normale qui est plus forte que 99% du monde aux échecs. Mais ce dernier 1%. C’est un sacré gouffre. »

« Si cela est le cas, Mademoiselle Erin, je tremble en imaginant quelle sorte de génies vivent dans ton pays natal. »

A un certain point Olesm les avait rejoint, et Pisces aussi, et même trois des quatre Gobelin. Loques était assise dans l’herbe au milieu des Ouvriers, regardant la partie en silence. L’Antinium regarda les Gobelins avant de détourner le regard, mais Selys agrippa une dague à sa ceinture en fixant les Gobelins du regard et Ksrhia éternua. Mais tout le monde faisait la paix, même si cette dernière était fragile. Peut-être que cela était lié au fait qu’une pile de cadavres de Gobelins étaient enterrés dans une tombe anonyme quelques centaines de mètres plus loin.

« Je suis certain que tu ne penses pas de la même manière, mais je ne peux pas imaginer un meilleur joueur que toi, Erin. J’ai des compétences qui me permettent de jouer au jeu mieux que la majorité, mais je n’arrive pas à te battre même si j’essaye de toutes mes forces. »

Pisces hocha la tête, agréant. Erin sourit sans joie. Ils n’avaient pas vu comment les dernières parties s’étaient déroulées.

« Alors pourquoi je ne gagne pas de niveaux ? Je n’ai pas de niveau en tant que [Tacticienne], mais Pion m’a dit que les autres Ouvriers ont gagné un niveau dans cette classe. Les Gobelins ont aussi probablement gagné un niveau dans cette classe. »

Erin bougea une autre pièce et vit Pion hésita. Bien.

« Nous avons un système de rang dans mon monde. Les gens qui jouent aux échecs en tournoi ont un score qui monte et qui descend selon les victoires et les défaites. Un Grand Maître a environ 2600 points ou plus, et les joueurs vraiment incroyables ont tous plus de 2200 points. Si tu as autant de point, tu es pratiquement l’un des meilleurs joueurs de ton pays. »

Il décida de perdre un cavalier au lieu d’un fou. Erin fronça les sourcils. La partie se terminait. Comment était-il aussi doué ? C’était impossible. Elle avait l’impression de jouer contre…

Un Grand Maître. Mais c’était impossible.

« J’avais juste au-dessus de 2000 points quand j’étais enfant. C’est incroyable mais… Il y a quand même une grande différence entre ça et un Grand Maître. Si j’avais continué de jouer, je serais peut-être autour de 2400 en ce moment. Mais dans tous les cas, j’étais l’une des meilleures là où j’ai vécu. Dans ce monde… Je suis probablement la meilleure. Alors pourquoi est-ce que je ne gagne pas de niveau ? »

Olesm semblait troublée.

« … Je ne saurai dire. Cela n’a pas de sens. »

« Je peux le dire. »

Pisces hocha la tête alors que tout le monde le regarda. Il était toujours arrogant, mais son arrogance semblait muette, étouffée. Erin en était reconnaissante.

« Les classes sont basées sur ce que nous voulons atteindre. Et pourtant… Dans la même idée, ce que nous considérons sans importance ou trivial n’arrivent pas à nous faire gagner une classe que quelqu’un d’autre a obtenue. C’est un phénomène connu que j’ai étudié durant mon temps à l’Académie de Wistram. J’ai écrit une thèse sur… Enfin, cela pour dire, si tu ne considères pas les échecs comme autre chose qu’un jeu, tu ne gagneras pas de niveaux. »

Olesm et Selys regardèrent Pisces de manière incrédule.

« Un jeu ? Mais bien sûr que c’est un jeu. »

« Permettez-moi de reformuler ma déclaration. »

Pisces semblait agacé en cherchant une meilleure explication.

« Ce que je veux dire par cela est que si Maîtresse Solstice ne considère pas les applications tactiques des échecs… Comme, par exemple, que bouger des pions est similaire à organiser des guerriers… Elle ne gagnera pas de niveaux dans la classe de [Tacticien]. Pour commencer, l’expérience gagnée en jouant aux échecs est bien inférieure à celle qu’un stratégiste gagne en travaillant, donc si elle ne soucie pas du rapprochement entre le jeu de la guerre et le jeu des pièces… »

« Je ne gagne pas de niveaux. Logique. »

Erin fit tomber son roi du bout de doigt et soupira.

« Je perds. Encore. »

Elle s’allongea dans l’herbe et regarda le ciel coloré par le soleil couchant. Olesm et Pisces regardèrent bouche bée à Pion alors que ce dernier réorganisa l’échiquier avec soin.

« Comment est-ce que tu fais ? Personne ne devient aussi bon en si peu de temps. Même un génie ne peut pas jouer comme ça du premier coup. »

Pion baissa la tête devant le regard d’Erin.

« Mes excuses. Mais l’Aubergiste Solstice fait erreur. Celui-ci… Je suis désolé. Tu te méprends, Erin. En ce moment tu n’es pas en train de jouer contre moi, mais contre tous les Antiniums présents ici. »

Il gesticula autour du monticule où les innombrables Ouvriers, deux Drakéides, deux Humains, des Gobelins et une Gnoll étaient assis.

« La centaine joue d’un même esprit. Nous voyons une centaine de coups et les jouons tous dans le même tour. Nous pensons ensemble et jouons depuis un seul corps. »

Erin le regarda.

« Un esprit de ruche, une colonie. »

« Exactement. Nous pensons comme un. Telle est la nature des Antiniums. Même si… Cette nature a été compromise par l’expérience. Même si je suis un individu, cela est toujours ma vérité. »

« Et Klbkch ? Et l’Ouvrier ? »

« Nous avons ressenti leurs pertes, Erin. Nous savions leurs morts et leurs intentions au moment de leurs morts. Ils ne nous sont pas perdus. Même si leurs mémoires individuelles et leurs corps sont perdus à tous à l’exception de la Reine, les Ouvriers se souviennent. »

Erin arrêta de placer les pièces d’échecs sur l’échiquier. Elle regarda dans les yeux fragmentés de Pion, recherchant urgemment la vérité.

« De tout ? »

« De tout. »

« Et vous n’allez pas oublier ? »

Il secoua la tête.

« Nous sommes les Antiniums. Tant que l’un d’entre nous existe, nous ne mourrons jamais vraiment. »

Erin s’arrêta. Elle baissa les yeux avant d’essuyer ses larmes.

« J’aimerais que ça soit vrai. »

Selys s’agita sur l’herbe, avant de baisser la tête. Olesm racla sa gorge.

« Cela m’attriste de la dire, mais Klbkch était vraiment unique. Il était le premier, et l’unique, Antinium à être accepté en tant que membre de la Garde. Depuis que les Antiniums sont entrés dans la ville il y a huit ans de cela, il était celui qui faisait la liaison entre leur Reine et notre ville. Il est… Etait le représentant de leur espèce. »

« Je ne savais pas qu’il était si important. »

Krshia hocha la tête.

« Il était humble. C’était pourquoi beaucoup l’appréciait. Et maintenant il est parti. »

« Pas tant que les Antiniums vivent. »

Pion regarda les alentours avec quelque chose s’approchant de la défiance. Erin secoua sa tête.

« Mais il ne peut pas nous parler, Pion. Pour nous, il est parti. »

Il hésita.

« Je… Vois. J’ai le sentiment que bien est mal compris, mais je respecte ta peine. »

De manière gênée, il plaça son roi en position.

« Vas-tu jouer une autre partie, Erin ? »

« Est-ce que cela en vaut la peine ? Je ne peux pas gagner. Tu… Tu es plus fort que moi. »

Olesm et Pisces commencèrent à protester, mais ils furent couvert par le bruit de chaque Ouvrier cliquant leurs mandibules d’un même mouvement pour contredire ce qu’Erin venait de dire. Ils firent un lourd bourdonnement qui était silencieux de manière individuel, mais qui s’entremêlaient pour former le bruit d’une apocalypse d’abeille. Selys s’accrocha à la fourrure de Krshia.

« Nous apprenons beaucoup de chaque partie, Erin Solstice. S’il te plait, ne t’arrête pas de nous enseigner comment jouer. »

Erin sourit sans joie.

« Enseigner ? »

Elle n’avait pas l’impression que cela se passait comment ça. Elle avait l’impression de fuir tout ce qui s’était passé. Mais soit. Elle devait cela aux Ouvriers. Elle devait cela aux Antiniums. Donc soit.

Lentement, elle éloigna l’échiquier de Pion, repoussant ses mains.

« Arrêtes. Laisse-moi te montrer quelque chose. »

Elle fit tourner l’échiquier et bougea un pion blanc en avant.

« Ceci… Est une Partie Immortelle. »

Aussitôt, Pion arrêta de protester. Pisces et Olesm échangèrent un regard, et s’approchèrent. Loques était déjà assise à côté de l’échiquier. Erin bougea lentement le pion noir qui faisait face au pion blanc.

« Dans l’histoire des échecs, il y a beaucoup de parties célèbres que nous étudions parce qu’elles sont brillantes. Certaines personnes appellent d’autres parties des Parties Immortelles, et il y en a quelques-unes qui sont célèbres. Mais celle-là. Celle-là est la Partie Immortelle. Certains coups ne sont même plus considérés comme bons de nos jours, mais elle est quand même considérée comme l’un des pinacles de l’histoire des échecs de mon monde. »

Krshia prit une inspiration pincée, mais les mots d’Erin passèrent par-dessus l’audience alors qu’elle bougea lentement les pièces sur l’échiquier. Lentement, les deux côtés jouèrent l’un contre l’autre. Erin expliqua chaque gambit, chaque stratégie, attaques et contres en continuant le jeu.

« Le Gambit du Roi Accepté pour ouverture, puis le Gambit du Fou… Ici, il essaya le Contre Gambit de Byran avec le pion ? Et puis le côté blanc attaqua la reine avec un cavalier ici… »

Elle joua la partie qu’elle connaissait par cœur. Elle l’avait vu tellement de fois que cela était naturel pour elle. Les joueurs d’échecs regardèrent, les sourcils froncés, tentant de suivre la déroutante présentation. Mais les Ouvriers regardèrent l’échiquier, et alors qu’Erin entra dans la dernière phase de la partie, Pion parla.

« Nous pouvons voir la fin. »

Erin leva les yeux. Olesm et Pisces regardèrent Pion avec incrédulité.

« Montre-moi. »

Pion hésita, avant de tendre la main et d’avancer le pion blanc. Erin regarda l’échiquier et joua le coup suivant, mettant le roi blanc en échec avec la reine. Pion bougea le roi en diagonale, et la partie continua.

Une partie parfaite. Il joua la partie exactement comme dans la mémoire d’Erin. Dans le silence, elle fit tomber le roi noir et leva les yeux. Olesm et Pisces étaient en train de dévisager Pion comme s’il était soudainement devenu un monstre horrifiant.

« Bien. Maintenant joue contre moi. Une dernière fois. »

Silencieusement, Pion s’assit en face d’Erin et installa les pièces une nouvelle fois. Elle regarda l’échiquier. Elle était le côté blanc. Lentement, elle bougea un pion en avant.

« J’avais toujours peur de perdre quand j’étais enfant. Toujours. J’étudiais de toutes mes forces pour ne pas perdre. Peut-être c’était pourquoi je ne m’améliorais pas. Je pensais que perdre était quelque chose de terrible. »

Pion attendit, et étudia l’échiquier. Il bougea un cavalier en réponse. Erin murmura.

« Mais les échecs ? Les échecs ne font pas peur. Pas comparé à d’autres choses. »

Ce fut la dernière chose qu’Erin prononça. Elle essuya ses yeux larmoyants et mit son cœur de côté pendant un instant pour pouvoir jouer. C’était un soulagement. Cela était tellement plaisant de tout laisser de côté, et de tout laisser sortir en même temps. De souffrir et de jouer en même temps.

Elle pouvait sentir le sang pulser à l’arrière de son crâne. Le monde autour de l’échiquier disparu, et ce dernier grandit sous ses yeux. Chaque pièce consuma sa vision, et elle n’entendit que le click des pièces bougées. Ce sont était comme de la foudre dans sa tête.

Pion était assis en face d’elle, mais elle ne se concentra pas sur lui. Il ne pouvait pas être lut. Il ne pouvait pas être déstabilisé. Il y avait une centaine de lui pensant à chaque coup. Alors Erin joua. L’échiquier était son monde, les pièces faisaient partie de son âme.

Elle regarda son adversaire et vit un autre Antinium assit en face d’elle. Erin rêva en jouant. Elle était en train de jouer dans son cœur, dans les tréfonds de son être, dans les souhaits de ce qui aurait pût être.

Dans ce lieu, il n’y avait que la partie. Et Klbkch.

Erin était en train de pleurer en jouant. Ses larmes tombèrent sur l’échiquier et sur l’herbe. Elle joua et bougea des pièces avant de les perdre. Mais tout cela n’était qu’une partie d’un plus grand plan, un qu’elle ne pouvait pas voir, qu’elle ne pouvait pas comprendre. Elle pouvait comprendre les échecs. C’était facile. Mais elle ne pouvait pas comprendre le reste.

Elle prit les pions de l’ennemi. Elle prit ses tours, ses cavaliers, ses fous, et sa reine. Elle le traqua, l’attira dans des pièges et le repoussa dans ses retranchements tout en gardant ses pièces à l’abri, ou les donna pour le déchiqueter. Elle poussa, et poussa, jusqu’à ce qu’il n’ait plus rien.

Dans le silence de son sombre monde, Erin vit le roi tomber. Elle cligna des yeux, et l’instant se termina.

Pion inclina la tête. Erin entendit un bourdonnement dans ses oreilles, puis un reniflement. Elle regarda autour d’elle et vit qu’Olesm était en train de pleurer. Le [Tacticien] essuya ses larmes.

« Je ne… Je ne reverrai jamais… Je ne peux pas expliquer ce que c’est. »

Pisces était en train de couvrir ses yeux, les frottant avec le bas de ses paumes. Loques était en train de regarder, les yeux rouges, comme si elle n’avait pas cligné des yeux depuis in long moment.

« C’était… Une performance dépassant tout ce que j’ai vu. C’était pur ! J’étais incapable de voir comment cela allait se terminer ! Je ne pouvais pas prédire le prochain coup ! Comment est-il possible que tu ne sois pas une [Générale] ou… Ou une [Tacticienne] du plus haut calibre ? »

Erin secoua sa tête. Elle regarda l’échiquier.

« Ce n’est qu’un jeu. Je ne suis pas une tacticienne ou une guerrière. »

Elle regarda ses mains.

« Je suis juste une Aubergiste. Je ne veux pas être quelque chose d’autre. Je ne veux même pas l’être, mais je le suis. C’est tout. »

Elle se releva. Pion la regarda. Les Ouvriers la regardèrent. Elle croisa leurs regards et inclina sa tête. Elle essuya ses yeux et laissa ses larmes tomber dans l’herbe.

« Je suis désolé. »

Puis elle s’en alla. Erin marcha lentement à l’intérieur de son auberge et s’écroula sur le sol. Elle dormit, miraculeusement, dans les ténèbres de l’oubli et sans rêves.


[Aubergiste Niveau 11 !]

[Compétence : Force Inférieure Obtenue !]


[Compétence : Moment Immortel Appris]

Hors ligne Maroti

  • Tabellion
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  • Traducteur de The Wanderin Inn par Piratebea
Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #37 le: 11 mars 2020 à 22:34:28 »
R 1.04
Traduit par EllieVia

Ow.

Bordel.

Ow. Ow. Ow. Ow. Ouch. Ow.


C’est pour cette raison qu’on a inventé les antidouleurs. Putain. Arrête de bouger.
 
Tourne la page.
 
Il fait chaud. Pourquoi les gens de ce monde à la con n’inventent-ils pas la clim, bon sang ? Et la salle commune d’une auberge n’est pas le meilleur endroit pour lire en paix. Mais c’est toujours mieux que de rester dans ma chambre pour entendre des gens bourrés se cogner dans les murs du couloir ou coucher ensemble.
 
C’est pour cette raison que je déteste les gens.
 
Okay. Concentre-toi. Ignore-les. Qu’est-ce que ça dit ?
 
“... De l’incursion des colonies Antiniumes au sud du continent découla un an de guerre sanglante connue sous le nom de la Guerre de l’Incursion, ou plus généralement de la Première Guerre Antiniume, durant laquelle des centaines de milliers de soldats Antiniums établirent d’immenses colonies à travers les plaines australes, rasant des villes et forçant les tribus Gnolles à se replier dans les plaines les plus basses.
Initialement, les cités septentrionales et les confédérations alliées furent lentes à réagir à la vague d’Antiniums balayant les plateaux et les régions montagneuses accidentées du continent, sous-estimant les dangers d’une colonie Antiniume retranchée et les véritables effectifs cachés sous terre. Ce ne fut qu’après la perte de cinq cités que…”
 
GYAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH ! Mon pied !
 
Pourquoi, pourquoi, pourquoi fallait-il que cette chaise stupide se trouve juste là ? La douleur !
 
Merde. Est-ce que j’ai rouvert la blessure ? Voyons voir.
 
C’est difficile pour moi de me reculer suffisamment de la table pour regarder dessous, mais j’arrive à apercevoir la lourde gaze blanche. Elle est tachée de sang, mais pas plus que la dernière fois que j’ai vérifié. Merveilleux.
 
Et j’ai toujours mal. J’ai déjà eu des os cassés, mais jamais encore je n’avais connu ce niveau de douleur. Mais vue la blessure...
 
Ouais.
 
Bordel.
 
L’une des serveuse me regarde. Je lui rends son regard d’un air appuyé et elle se détourne. Je ne suis vraiment pas d’humeur pour ce type d’attention. Et penser à la douleur me donne envie de hurler à pleins poumons. À moitié de douleur, à moitié d’une rage sans nom. Donc. Retournons au livre.
 
Okay. Ignore la douleur. Que disait-il à propos des Antiniums ? Sont-ils toujours dans le coin ? Je tourne les pages.
 
Confédération d’états… alliance précipitée… sautons tout ça. Ah.
 
“Ce n’est qu’après la découverte de la faiblesse fatale des Antiniums que la guerre connut son premier revirement de situation. Forte de ses nouvelles tactiques, l’Alliance Australe se mit à utiliser des sorts longue portée pour assaillir les colonies Antiniumes et entraver leurs forces d’attaques.
 
Plusieurs colonies furent entièrement détruites avant qu’une trêve temporaire ne soit mise en place entre les Reines Antiniumes et les dirigeants des cités-États. Cette paix, toutefois, était ténue et ne dura que huit ans avant que les Antiniums n’attaquent de nouveau, entamant la Seconde Guerre de l’Incursion…”
 
Faiblesse. Ils avaient une faiblesse ? J’avais dû rater ce passage.
 
Voyons voir. Que pouvait-ce être ? Et pourquoi n’avais-je pas croisé ce peuple fourmi dans le coin ? Bon, ce sont des parias dans la plupart des sociétés, donc j’imagine que c’est pour cette raison. Mais ont-ils des caractéristiques intéressantes ou est-ce que c’est juste des espèces d’insectes bipèdes ?
 
Oh, voilà leur faiblesse.
 
Je laisse mon doigt s’attarder sur le passage en question lorsque j’entends une voix enthousiaste crier mon nom par-dessus le brouhaha de l’auberge. Oh. Oh non. Pas encore elle.
 
____________
 
Ryoka Griffin était assise au milieu d’une auberge. Ce n’était pas une auberge extraordinaire - juste l’une des nombreuses auberges de la cité humaine de Celum.
 
Elle lisait en fronçant les sourcils. Grâce à son talent, elle était capable de faire les deux actions à la fois. Elle était également assise seule, mangeant occasionnellement le contenu froid de l’assiette posée devant elle. Un verre de jus de fruit frais, embué par la condensation, devant elle. Au moins, elle buvait régulièrement, ce qui était nécessaire dans la chaleur dégagée par la foule pressée dans l’auberge.
 
“Salut, Ryoka !”
 
Une voix joyeuse fit taire le bruit de conversations ambiant et toutes les têtes se tournèrent vers la personne qui venait d’entrer dans l’auberge. Ryoka leva les yeux de son libre et repéra la fille en train de se frayer un passage dans sa direction. Son expression ne changea pas, mais son œil tressaillit.
 
“Salut Ryoka, comment vas-tu ?”
 
“Je vais bien, Garia.”
 
Garia Strongheart se glissa sur la chaise vide en face de Ryoka et lui adressa un sourire radieux.  Sa joie de vivre n’était pas réciproque. Ryoka leva brièvement les yeux sur Garia et retourna à sa lecture.
 
Sans se laisser décourager, Garia fit un signe à une serveuse et commanda l’une des boissons locales, un breuvage fort et légèrement alcoolisé qui était à la fois frais et plein de saveurs. Dommage, de l’avis de Ryoka, que les saveurs en question soient celles de la bière.
 
“Alors, comment vas-tu ? Ta jambe va un peu mieux ?”
 
Ryoka leva les yeux et la dévisagea d’un air mécontent.
 
“Devine.”
 
Le sourire de Garia vacilla.
 
“Est-ce que… est-ce que tu es allée voir la [Guérisseuse] dont je t’ai parlé ? Elle est très douée. Elle bosse avec nous autres Coursiers tout le temps.”
 
“Pas pu aider. L’os est trop abîmé.”
 
“Oh. Je suis désolée.”
 
“¨Pas ta faute.”
 
Ryoka était douée pour clore les conversations. Garia la dévisagea, et essaya de jeter un œil furtif à sa jambe enrubannée. Elle grimaça, et dissimula sa grimace en changeant de sujet.
 
“C’est un livre ?”
 
Ryoka leva les yeux de son livre. Elle la regarda fixement.
 
“... Oui.”
 
“Ça parle de quoi ?”
 
“D’Histoire.”
 
“Tu veux dire, l’histoire mondiale sur laquelle tu m’avais posé des questions l’autre jour ? Désolée de ne pas en avoir su plus.”
 
Ryoka secoua la tête.
 
“L’histoire des cités.”
 
“Oh. Et c’est, euh, intéressant ?”
 
“Pas vraiment.”
 
C’était fascinant. Ryoka n’était pas spécialement férue d’histoire, mais être transportée dans un autre monde faisait des miracles sur sa capacité à s’intéresser aux choses banales comme l’économie et la politique.
 
“Ça doit être chouette de savoir lire.”
 
L’envie dans la voix de Garia fit enfin lever la tête à Ryoka.
 
“... Tu ne sais pas lire ?”
 
Garia rougit.
 
“Pas trop. Je peux lire les panneaux et faire des calculs, mais… je veux dire, la plupart des gens ne savent pas trop lire. Pas des livres, ou des trucs coûteux dans le genre. Fals sait lire, par contre. Je l’ai vu lire des livres.”
 
Ryoka haussa les sourcils.
 
“Tant mieux pour lui.”
 
Là encore, Garia se trouva obligée de poursuivre une conversation majoritairement à sens unique.
 
“Où as-tu eu ce livre ?”
 
“Je l’ai acheté au marché. Pas trop cher.”
 
“Ah bon ? Je croyais que la plupart des livres coûtaient plusieurs pièces d’or… au minimum.”
 
“Certains se vendent pour des pièces d’argent. Dans tous les cas, ça me va.”
 
Ryoka fronça le sourcils en mordant dans une nouvelle tranche de jambon tiède. Le manque de bibliothèque dans la ville la forçait à acheter tous les livres qu’elle voulait lire, et certains étaient tellement chers que c’en était énervant. Mais elle n’allait pas s’engager dans une discussion sur l’économie avec Garia et alimenter la conversation.
 
Le problème avec Garia, c’est qu’elle était parfaitement capable de trouver des sujets toute seule. La fille regarda fixement la pile de livres sur la table.
 
“Tu vas tous les lire, alors ?”
 
“Je vais les lire.”
 
“Quoi, tous ?”
 
“Pas comme si j’avais autre chose à faire.”
 
Ryoka tourna délibérément une autre page.


_____________


J’aimerais vraiment qu’elle s’en aille. Ou pas ? Au moins, elle empêche les mecs bourrés de venir me draguer.
 
Je déteste ça. Je la déteste, je déteste cette auberge, et je déteste ce monde. SI je pouvais tout faire cramer je…
 
Probablement pas. Ou du moins, ce n’est pas elle que je hais. Donc peut-être détruire le monde mis à part quelques personnes.
 
Mais la douleur. Et l’ennui, n’oublions pas. Quelle tristesse de s’imaginer que le moment le plus intéressant de ma journée est la visite quotidienne de Garia.
 
Cela fait une semaine que j’ai eu mon “accident”. Encore une semaine et je risque sérieusement de péter un plomb. Mais ma jambe…
 
Bon sang. Si je pouvais tuer tous les putains de Coursiers de Rues de ce monde je le ferais d’un claquement de doigt. Même si je devais plonger mes yeux dans les leurs en les étranglant. J’aurai ma vengeance, je le jure.
 
Mais en attendant, comment diable vais-je pouvoir guérir ma jambe ? Comment, comment, comment ? Si c’est vraiment hors de portée de la plupart des magies…
 
Demande à Garia. Elle aura peut-être une meilleure idée, même si sa première a échoué. Ça vaut le coup d’essayer, et j’espère avoir assez d’argent pour me payer ce dont j’aurai besoin. Merde, elle parle depuis tout à l’heure et je n’ai rien suivi. Autant improviser.
 
Huh. Il y a une sacrée foule qui vient d’entrer. J’espère qu’ils ne voudront pas partager la table. Ils me disent quelque chose, cependant.
 
Qui c’est ? Une autre Cours…
 
Elle.
 
Tue-la. Plante-la. Brise ses os. Non. Si. Fais-lui mal. Éclate son crétin de visage en deux. Tue.
 
Tuetuetuetuetuetuetuetuetuetuetuetuetuetuetuetuetuetuetuetuetuetuetue…
 
________


Garia comprit que Ryoka n’avait pas entendu sa question la troisième fois où elle la répéta. L’autre jeune femme s’était figée sur place, regardant fixement quelque chose derrière l’épaule de Garia. Garia se retourna, regarda, et sut qu’il y allait y avoir du grabuge.
 
“Toi.”
 
Ryoka jeta sa chaise en arrière et bondit sur sa jambe valide. Persua lui adressa un sourire méprisant.
 
‘Oh, Ryoka ? Je ne t’avais pas vue. Quelle surprise de te voir dans cette auberge. Comment vas-tu ?”
 
C’était dur de sortir sa jambe de sous la table. Mais quand elle y parvint, Ryoka se dressa sur sa jambe valide et plongea sur Persua plus vite que quiconque n’aurait pu le prévoir. Elle ne l’atteint jamais, toutefois.
 
Garia attrapa Ryoka par l’épaule et la tira doucement en arrière. Malgré les efforts de Ryoka pour la faire lâcher prise, elle refusa de la lâcher et la traîna en arrière, loin de Persua, son sourire narquois et son troupeau de Coursiers de Rues.
 
“Lâche-moi.”
 
“Non, calme-toi Ryoka. Si tu démarre une bagarre, c’est toi qui auras des ennuis.”
 
L’expression sur le visage de Ryoka montrait que cela ne lui posait aucun problème, mais Garia savait compter. Il y avait au moins huit Coursiers derrière Persua, et ils avaient l’air prêts pour la bagarre. D’une main, elle tira Ryoka en arrière et la fit s’asseoir.
 
Cela aurait dû être difficile à faire, même avec une Ryoka blessée, mais Garia était plus costaude qu’elle n’en avait l’air. Et elle avait l’air d’une fermière capable de lever des bottes de foin d’une seule main.
 
En maintenant Ryoka sur sa chaise, Garia se déplaça de manière à s’interposer entre son amie et Persua.
 
“Pourquoi ne nous installerions pas tous ? Persua, toi et tes amis peuvent aller boire un coup ailleurs, d’accord ?”
 
Persua écarta les mains d’un air innocente et haussa le ton de sa voix d’une octave pour protester d’un air candide.
 
“Je ne comprends pas de quoi tu parles, Garia. Je disais juste bonjour à Ryoka qui a eu un petit accident. Ne peux-tu donc pas comprendre cela ? Ou est-ce que les choses vont trop vite pour que tu arrives à suivre ?”
 
Ce fut au tour de Garia de rougir, mais elle ne mordit pas à l’hameçon.
 
“Tu t’es bien amusée, mais je pense que tu devrais partir, Persua.”
 
Persua adressa à Garia et Ryoka un faux sourire d’une douceur maladive.
 
“Mais en tant que camarade Coursière, je veux faire savoir à Ryoka à quel point je suis terriblement désolée qu’elle se soit trouvée sur le chemin de ce chariot. Si seulement elle avait écouté ses camarades. Nous étions tous en train d’essayer de la prévenir, tu sais. Mais c’est Ryoka. Elle n’écoute jamais, pas vrai ?”
 
Garia sentait l’épaule de Ryoka trembler sous sa main. Cela devenait de plus en plus difficile de la maintenir assise, et c’était avant que Persua ne mentionne “accidentellement” à quel point il était affreux que personne n’ait été là pour aider Ryoka qui avait dû se traîner jusqu’à la baraque de garde la plus proche pour trouver des secours.
 
Ce qui aurait pu arriver alors, chacun devrait se l’imaginer. Persua était toujours en train de jubiler, inconsciente du danger, mais Garia pouvait percevoir Ryoka en train de regarder le couteau affûté posé dans son assiette. Les Coursiers de Rues derrière Persua étaient nombreux, mais ils s’attiraient des regards peu amènes de la part des autres clients réguliers de l’auberge qui semblaient prêts à se délecter d’une rixe si cela leur permettait de se débarrasser des intrus.
 
Garia était en train de peser le pour et le contre entre se faire poignarder et empêcher une bagarre, ou assister à la mort de Persua, malgré les conséquences qui suivraient.
 
Mais alors la porte s’ouvrit de nouveau, et un silence frissonna au-dessus de la foule. Si les Coursiers des Rues avaient amené avec eux bruit et chaos, le groupe qui suivit apporta le silence.
 
Les clients ordinaires de l’auberge, marchands, fermiers, commerçants et autres s’écartèrent précipitamment lorsqu’un Minotaure gigantesque et armé se fraya un passage dans la pièce. Il avait une énorme hache de guerre en acier attachée dans le dos, et il était suivi de cinq autres aventuriers : trois mages et deux autres guerriers, tous armés jusqu’aux dents.
 
Les Cornes d’Hammerad balayèrent la pièce du regard et repérèrent Ryoka et Garia à l’autre bout de l’auberge. Leur leader se dirigea immédiatement droit sur elles, marchant au milieu d’un espace libéré juste pour lui. Personne ne voulait se mettre en travers du chemin du Minotaure.
 
Persua se moquait toujours de Ryoka et Garia, n’ayant pas entendu les nouveaux venus arriver. Les Coursiers de Rues dans son dos regardaient les aventuriers d’approcher d’un air nerveux, mais ils ne bougèrent pas.
 
Le Minotaure du nom de Calruz s’arrêta devant les Coursiers et les fusilla du regard. Persua se retourna et laissa échapper un cri haut perché en voyant son visage. Il agita un pouce et les pointa du doigt.
 
“Vous. Les Coursiers. Dégagez.”
 
Les Coursiers de Rue échangèrent un regard puis s'écartèrent précipitamment du passage. Calruz renifla d’un air méprisant et leur passa devant sans ménagement.
 
Persua afficha un air dégoûté et se pinça le nez sur son passage. Mais lorsque l’une des mages la fusilla du regard, elle se recroquevilla aussi. Il y avait une différence de statut tacite entre les Coursiers et les Aventuriers, et dès qu’ils comprirent que les Cornes d’Hammerad étaient venus voir Ryoka, ils décidèrent de partir en vitesse.
 
Garia regarda, bouche-bée, les six aventuriers debout devant la table. Ils portaient tous une armure, ou des robes de haute qualité. Les deux guerriers debout derrière Calruz portaient des cottes de mailles scintillantes, et les mages étaient équipés de crosses luisantes et d’une baguette émettant des étincelles flamboyantes éthérées.
 
Ce dernier point inquiétait particulièrement l’aubergiste qui regardait la baguette d’un air nerveux, mais il n’émit pas d’objection à voix haute. Le grand guerrier humain moustachu à côté de Calruz hocha la tête à l’attention de Ryoka et lui adressa un sourire amical.
 
‘Ryoka Griffin ? Nous sommes la compagnie d’aventuriers des Cornes d’Hammerad. Tu nous as sortis d’une situation épineuse la semaine dernière. On peut s’asseoir ?”
 
Ryoka leva les yeux sur la compagnie. Elle n’eut pas l’air trop impressionnée.
 
“Vous me faites de l’ombre.”
 
Le vice-capitaine cligna des yeux. Il échangea un regard avec l’autre guerrier et les mages froncèrent les sourcils, mais le Minotaure éclata de rire.
 
“Hah ! Fougueuse ! Il est bon de voir enfin ce trait chez une Humaine !”
 
Il tendit une main massive et gantelée.
 
“Je suis Calruz des Bériades. Je suis capitaine des Cornes d’Hammerad, une compagnie d’aventuriers locale. Je te suis redevable, Ryoka Griffin. Pouvons-nous nous asseoir ?”
 
Ryoka cligna des yeux face à cette approche directe. Elle réfléchit un instant, puis, réticente, finit par hocher la tête, et serra la main de Calruz.
 
“Très bien.”
 
Immédiatement, les Cornes d’Hammerad se tirèrent des chaises et une autre table pour s’asseoir à côté de Ryoka et Garia. Calruz était obligé de rester perché sur sa chaise qui émettait des craquements de mauvaise augure sous son poids, mais il semblait relativement satisfait.
 
Une fois que tous les aventuriers se furent installés, une serveuse s’approcha et ils commandèrent à boire et à manger. Ryoka n’avait pas faim, et Garia, impressionnée par la tablée, était trop timide pour manger.
 
Entre les allers-retours des serveuses qui apportaient assiettes et boissons, le vice-capitaine se pencha en avant et s’adressa à Ryoka.
 
“Nous te devons une dette de gratitude pour la livraison que tu as faite pour nous il y a une semaine. Sans ça, nous aurions tous été tués par cette saleté de Liche. Grâce à toi, nous sommes parvenus à la tuer et à récupérer beaucoup d'artefacts magiques. Ceria a un nouvel ensemble de robe de mage et elle te le doit.”
 
L’une des mages acquiesça et désigna ses vêtements. Elle portait un assortiment de robes d’un bleu sombre brodés de symboles dorés aux ourlets du tissu luxueux.
 
Cela pouvait sembler crétin de porter un vêtement aussi cher dans une auberge, mais Ryoka remarqua que lorsque Calruz éclaboussa accidentellement la robe en se penchant pour attraper une chope, le liquide se contenta simplement se rouler le long du tissu et de tomber au sol. Elle fut immédiatement impressionnée et se demanda combien coûtait le tissu magique.
 
Garia regardait autour de la table avec des yeux ronds/
 
“J’ai juste entendu dire que Ryoka avait fait une livraison dans les Ruines. C’était important à ce point ?”
 
L’un des guerriers étouffa un rire.
 
“Une livraison ? Hah ! Elle a foncé droit devant la Liche qui nous avait coincés et a laissé les potions en plein milieu du champ de bataille ! Il lui lançait des boules de feu et des éclairs dessus, mais elle a même attiré ses tirs en partant - ce qui nous a laissé une chance de nous regrouper !”
 
Ryoka se tortilla, mal à l’aise, sous le regard béat de Garia. Le problème, dans une auberge, c’est que les gens écoutaient. Elle pouvait déjà voir que d’autres clients tendaient l’oreille pour écouter leur conversation. Elle haussa les épaules.
 
“Faisais juste mon boulot.”
 
“Ton boulot ? Aucun autre Coursier n’aurait pu réaliser un tel exploit. Tu nous as sauvé la vie.”
 
Elle avait du mal à croiser le regard sincère du vice-capitaine. Ryoka haussa les épaules et tritura son jambon lorsqu’il reprit la parole.
 
“Sans les potions, le mieux qu’on aurait pu espérer aurait été de battre en retraite sans perdre trop de membres. Dans les pire des cas, on aurait perdu la moitié de nos membres, et c’était à la condition que la Liche ne nous suive pas.”
 
Calruz acquiesça.
 
“Au lieu de cela, on a réussi à enfoncer le crâne de ce maudit squelette. Le trésor qu’on a récupéré a largement dépassé les coûts de l’expédition. Et pendant que le reste de notre groupe se remet de la bataille, nous sommes ici pour payer notre dette.”
 
Ryoka haussa les sourcils. Minotaures. Honneur ? Les deux termes ne semblaient pas très bien appariés, mais soit Calruz était une exception, ou alors les Minotaures avaient un sens du bien et du mal très prononcé.
 
Le vice-capitaine se racla la gorge d’un air embarrassé.
 
“Nous nous attendions à tomber sur toi, comme nous avions entendu dire que tu étais une Coursière populaire dans le coin. Mais quand nous avons appris pour ta blessure, nous avons décidé de passer te voir ici.”
 
Garia eut l’air surprise. Les Ruines d’Albez étaient loin pour quelqu’un qui n’était pas Coursier.
 
“Vous êtes venus jusqu’ici juste pour ça ?”
 
Calruz acquiesça d’un air impatient.
 
“Bien sûr. Qu’importe la distance ? Mais laisse-nous nous présenter correctement.”
 
Il donna un coup de coude à la mage assise à côté de lui. Elle sursauta et fusilla le Minotaure du regard. La mage hocha la tête en direction de Ryoka et Garia. Elle avait gardé son chapeau à l’intérieur, ce qui était probablement impoli, mais elle le retira et elles comprirent pourquoi.
 
Ses oreilles étaient légèrement pointues, et bien qu’elle eût l’air humaine, la mage paraissait légèrement différente du reste de ses compagnons. Ryoka remarqua que sa peau était… non pas plus pâle, mais subtilement plus vibrante. C’était comme si son corps était simplement plus réel et vivide que le reste du monde. C’était léger, mais plus Ryoka regardait, et plus la sensation s’amplifiait.
 
Ses yeux se dirigèrent sur le visage de la jeune femme. Là encore, ses traits étaient beaux, mais pas d’un seul point de vue esthétique. Ils possédaient une autre dimension qu’elle ne pouvait expliquer et qui s’ajoutait à la nature exotique du visage de la mage. Ryoka s’aperçut que ses yeux étaient jaune pâle, mais elle ne fit pas de commentaire.
 
La mage tendit une main et Ryoka la saisit. Elle n’était pas une elfe. Mais elle n’était pas humaine non plus.
 
Demie-elfe.
 
“Ceria Springwalker.”
 
“.. . Ryoka Griffin.”
 
“Je suis Garia Strongheart. C’est un plaisir de vous rencontrer.”
 
“De même.”
 
Le reste de la compagnie se présenta, mais Ryoka pensait toujours à Ceria. Elle serra machinalement des mains, hochant la tête d’un air impassible alors que la vice-capitaine ne tarissait pas d’éloges sur la manière dont elle les avait sauvés. Elle avait déjà oublié son nom.
 
“Bon, ça suffit maintenant.”
 
Déclara Calruz d’un ton impatient dès que tout le monde eût fini de se présenter. Il pointa du doigt la jambe de Ryoka qui dépassait bizarrement de sous la table.
 
“On n’est pas venus ici pour papoter. Nous sommes liés par notre honneur de payer notre dette, et c’est pour cela que nous sommes ici. Et tu es blessée. Comment est-ce arrivé ?”
 
“Me suis fait rouler dessus par un chariot.”
 
“Quoi ?”
 
Les aventuriers dévisagèrent Ryoka d’un air de franche incrédulité.
 
“Je voudrais bien le croire s’il s’agissait de quelqu’un d’autre, mais une Coursière ? Je croyais que vous étiez rapides.”
 
Ryoka haussa les épaules, peu encline à répondre, et regarda fixement son assiette. D’un air incertain, Garia s’éclaircit la gorge.
 
“Ce n’était… pas vraiment un accident.”
 
Elle devint rouge comme une pivoine lorsque tous les regards des Cornes d’Hammerad se tournèrent vers elle. Calruz tapota d’un doigt sur la table.
 
“Explique-nous, s’il te plaît.”
 
“Eh bien, je ne sais pas vraiment comment expliquer ça, mais Ryoka a en quelque sorte enfreint une règle tacite de la Guilde des Coursiers. Elle a fait cette livraison et ça a énervé pas mal de gens…”
 
“Et ils ont décidé de lui rouler dessus avec un chariot ?”
 
Le vice-capitaine dévisageait Garia d’un air incrédule.
 
“Tu es sérieuse ?”
 
“La plupart d’entre nous n’en avions pas entendu parler avant que cela n’arrive. Mais certains Coursiers des rues et Coursiers… ils font partie d’un groupe qui font appliquer les règles. Je veux dire, ce ne sont pas de vrais règles mais on y obéit tous.”
 
Garia sursauta lorsque le mug que tenait Calruz craqua et se brisa en morceaux sous sa poigne. Il balaya furieusement les éclats de verre d’un revers de la main et serra les dents.
 
“Quelle bande de lâches pathétiques. Je les défierais tous à un duel d’honneur si j’en avais l’occasion.”
 
Ceria secoua la tête en remettant son chapeau.
 
“La loi ne reconnaît pas les duels, et ils s’enfuiraient en courant si tu les regardais de travers dans tous les cas. On dirait que la Guilde des Coursiers est plus politisée qu’il n’y paraît… et on parle ici de politiques dangereuses, si c’est ce qui arrive à celles et ceux qui enfreignent les règles.”
 
Les autres aventuriers murmurèrent et grognèrent de dégoût.
 
“Les coursiers.”
 
“Des vide-poches qui vous poignardent dans le dos.”
 
“Valent à peine l’argent qu’on les paie pour les employer. Et avec leurs taux, je pourrais m’acheter une épée neuve !”
 
Garia semblait vouloir objecter face aux insultes, mais elle n’osa pas. Ils avaient piqué l’intérêt de Ryoka.
 
“Vous n’aimez pas les Coursiers ?”
 
L’un des guerrier secoua la tête.
 
“Toi, on t’aime bien. Et ton amie n’a pas l’air trop mal. Mais le reste d’entre vous ne sont que des ordures en ce qui nous concerne.”
 
“On n’est pas tous comme ça.”
 
Protesta faiblement Garia. Le vice-capitaine et les mages secouèrent la tête.
 
“Tu ne comprends pas, Miss, euh, Garia, c’est bien ça ? La plupart des Coursiers ne font pas de livraisons sur les champs de bataille, et les rares qui le font attendent la fin de la bataille. Même si on est sur le point de mourir, ils ne s’approchent pas avant que tous les monstres n’aient disparu. Et même alors, on doit payer le triple - voire le quintuple de ce qu’on devrait pour des zones qu’on a déjà nettoyées.”
 
“De plus, les Coursiers ne s’intéressent qu’à leur argent, et à rien d’autre. Ils ne s’arrêtent pas pour aider, même en cas d’urgence, sauf si on les paie. Même les aventuriers sont plus intègres que ça.”
 
Les Cornes d’Hammerad grognèrent, mais leur ire n’était pas dirigée en direction de Garia ou Ryoka. Ceria jeta un regard à Garia, qui semblait découragée, et s’éclaircit la gorge.
 
“Ce n’est pas pour dire que tous les Coursiers sont mauvais. Je sais que beaucoup d’entre vous font des livraisons rapides pour des prix raisonnables. C'est juste qu’il y a beaucoup de mauvais Coursiers dans vos Guildes, et c’est principalement à eux qu’on a affaire.”
 
Elle hocha la tête à l’attention de Ryoka.
 
“Ta jambe en est un exemple concret.”
 
Calruz souffla furieusement des naseaux en attrapant une autre chope, effrayant la serveuse.
 
“C’est intolérable. Une bonne Coursière ne devrait pas être handicapée. Vous. Les mages. Est-ce que l’un d’entre vous peut la soigner ?”
 
Ceria regarda la jambe de Ryoka tandis que les autres mages secouaient la tête en signe de dénégation.
 
“Aucun d’entre nous ne connaît de sorts avancés de guérison, Calruz. De plus, la fracture semble compliquée.”
 
Il grogna.
 
“Bon. Et une potion de soin ?”
 
Les mages grimacèrent. Le mage qui tenait la baguette qui faisait des étincelles secoua la tête.
 
“Oh, si. Si tu veux ressouder l’os, ça fonctionnera. Mais soigner de cette manière n’est bon qu’à court terme. J’ai déjà vu des combattants revenir avec des os ressoudés à l’envers, ou décalés par rapport au reste.”
 
“Est-ce que c’est juste un os cassé ?”
 
Ryoka secoua la tête et grimaça.
 
“L’os a été écrasé. Les esquilles sont dans la chair.”
 
Tous les gens attablés - et ceux qui entendaient la conversation - grimacèrent. Ceria, toutefois, acquiesça simplement et posa un doigt sur ses lèvres.
 
“Je me disais bien. S’ils voulaient vraiment te faire du mal, il fallait qu’ils te blessent suffisamment pour que tu ne sois pas en mesure de te soigner facilement.”
 
“Pourquoi est-ce que les potions ne marcheraient pas ? Elles soignent les blessures par lame en quelques secondes. Pourquoi pas les os ?”
 
Ceria haussa les épaules.
 
“Les potions de soin accélèrent simplement les facultés régénératrices de l’organisme. Mais c’est bien trop compliqué pour une potion. Dans ce genre de situation, les seules solutions sont le temps ou la magie.”
 
Ceria regarda Ryoka.
 
“Ce dont tu as besoin, c’est d’un [Guérisseur] de haut niveau... non, mieux, un [Clerc]. S’il y en avait encore, je veux dire. Un [Guérisseur] avec une classe de [Mage] serait l’idéal.”
 
Garia semblait perdue. Ryoka l’était aussi, mais son visage resta impassible.
 
“Quelle est la différence ? Je croyais que c’était tous les deux la même chose.”
 
Là encore, les mages secouèrent la tête. La mage équipée du bâton avec l’orbe luisante dont Ryoka avant oublié le nom répondit.
 
“La plupart des [Guérisseurs] n’utilisent que des herbes et des sorts mineurs pour soigner les blessures. C’est très bien, mais si tu veux soigner ta jambe, il te faudra de la véritable magie, pratiquée par un mage. Et un mage de haut niveau, avec ça.”
 
“Et combien ça me coûterait ?”
 
La mage hésita. Ceria répondit d’un air grave.
 
“Pour quelque chose comme ça… quelques centaines de pièces d’or, minimum. Et ce n’est qu’à la condition de trouver un guérisseur de haut niveau. Et ils sont rares.”
 
Un silence de mort tomba autour de la table. Calruz grimaçait d’un air sombre, et le vice-capitaine secoua la tête avec réticence à son attention.
 
“Dommage.”
 
Ryoka poussa sa chaise en arrière et se leva. Elle s’arrêta en grimaçant lorsque son pied blessé toucha le sol, mais se mit à boiter en direction des escaliers. Garia, affligée, l’appela.
 
“Où vas-tu, Ryoka ?”
 
La fille ne se retourna pas.
 
“Dormir. Je suis fatiguée.”
 
Instantanément, le vice-capitaine se leva d’un bond.
 
“En ce cas, permet-moi de t’aider à monter les escaliers.”
 
Ryoka regarda la montée d’escalier et lui lança un regard.
 
“C’est bon, je gère.”
 
“J’insiste. Je t’en prie, laisse-moi…”
 
“Non.”
 
Le vice-capitaine hésita. Son regard alternait entre les escaliers raides et la jambe de Ryoka, prise dans une attelle et une large couche de bandages. Elle carra sa mâchoire, têtue.
 
“Je n’ai pas besoin d’aide.”
 
“Mais…”
 
“Fous. Moi. La paix.”
 
Ryoka passa entre ses mains tendues et commença à monter les marches, péniblement. Elle avait sa méthode : elle les montait à l’envers de manière à ne pas avoir à bouger sa jambe blessée plus que nécessaire. C’était embarrassant et lent, mais son regard noir dissuada quiconque de l’aider.
 
Penaud, le vice-capitaine retourna s’asseoir à la table. L’autre guerrier lui tapota le dos. Garia s’excusa, gênée.
 
“Désolée. Elle est juste… peu amicale.”
 
“Je l’aime bien.”
 
Tout le monde regarda Calruz. Le Minotaure regardait Ryoka se balancer jusqu’en haut des marches avec approbation.
 
“Elle me rappelle les femelles de mon espèce. Féroces. Celles qui poignarderaient n’importe quel mâle offensant. Bien mieux que ces humaines niaises que je n’arrête pas de rencontrer.”
 
Il se leva. Le vice-capitaine le regarda d’un air inquiet. Ceria se pencha en avant et assena à Calruz un grand coup de poing dans le dos.
 
“Calruz. Je n’irais pas l’embêter si j’étais toi. Les femelles Humaines ne sont pas comme les Minotaures.”
 
Il souffla avec dédain.
 
“Bah. Il suffit d’un peu de courage et de fougue pour la conquérir.”
 
Il renversa sa chaise en arrière et se dirigea vers les escaliers. Le vice-capitaine semblait vouloir dire quelque chose, mais il rata le bon moment pour le faire. Calruz cria par-dessus son épaule.
 
“Ne m’attendez pas. Je vous retrouverai à la Guilde plus tard.”
 
Le reste des aventuriers regardèrent Calruz monter les marches et marmonnèrent entre eux.
 
“Est-ce qu’il faut qu’on aille l’arrêter ?”
 
“Si on essaie, on va se battre. Vous savez ce qui arrive quand il s’énerve.”
 
“Encore une auberge détruite ? On va encore perdre tout l’argent qu’on a gagné !”
 
Les yeux du vice-capitaine se plissèrent. Il vida sa chope et se leva.
 
“C’est inacceptable. Je monte.”
 
Ceria l’attrapa par l’épaule.
 
“Calme-toi, Gerial.”
 
Il la fusilla du regard.
 
“Tu le laisses y aller ? Tu es malade ?”
 
Elle secoua la tête.
 
“Calruz n’est pas idiot. Il connaît la loi. Il partira s’il n’est pas le bienvenu, mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Ryoka Griffin peut se débrouiller. Ou est-ce que tu as oublié pourquoi on est venus ici ?”
 
Il hésita, mais tout le monde dans la grande salle entendit alors le grondement sourd caractéristique de Calruz. D’en bas, Garia entendait la voix agacée de Ryoka. Elle ne la connaissait pas depuis longtemps, mais Garia pouvait deviner ce qu’elle disait.
 
Garia se mit à se ronger les ongles lorsque la voix de Calruz répondit ce qui semblait être une tentative de blague. Ryoka répondit quelque chose d’un ton sec mais il continua de parler.
 
D’un air incertain, Garia se leva. Aucun des aventuriers ne l’arrêta lorsqu’elle se dirigea vers les escaliers et leva la tête. L’humaine et le minotaure étaient debout devant la chambre, en train de se disputer. Ou du moins, Ryoka se disputait et Calruz… flirtait.
 
Ce qui était une très mauvaise idée, d’après Garia. Elle entendit Ryoka répondre vertement à Calruz.
 
“Dégage.”
 
Il répondit quelque chose, et elle le poussa. Comme il portait une armure et faisait au moins quatre-vingt-dix kilos de plus qu’elle, il ne bougea pas. Calruz captura la main de Ryoka dans la sienne. Garia vit Ryoka plisser les yeux.
 
Les clients au rez-de-chaussée entendirent tous les craquement, et le mugissement de rage de Calruz. De son poste d’observation, Garia vit et entendit Ryoka mettre un coup de poing en plein visage au Minotaure puis vit la silhouette de Calruz vaciller au-dessus des escaliers. Elle vit la silhouette massive du Minotaure reculer au ralenti sous l’impact. Il se rattrapa au mur, mais le bois se brisa sous son poids.
 
Si. Si Calruz n’avait pas insisté pour porter son armure de plates. Si Ryoka ne l’avait pas cogné aussi fort. Si l’auberge avait été plus récente, pas si vieille. Mais il n’y eut pas de si. Calruz bascula en arrière dans les escaliers dans un crash terrifiant de métal sur du bois, faisant éclater les marches en bois et défonçant le plancher là où il atterrit.
 
Tout le monde dévisagea le Minotaure étalé au sol alors qu’il gardait les yeux fixés sur le plafond. La moitié des clients de l’auberge étaient déjà en train de fuir, tandis que l’autre moitié attendait de voir le bain de sang qui allait suivre.
 
Au sommet de l’escalier, Ryoka leva son majeur, fit un doigt d’honneur au Minotaure en guise de salut, puis boita jusqu'à sa chambre. La porte claqua derrière elle.
 
Calruz cligna des yeux tandis que le reste des éclats d’escaliers pleuvaient autour de lui et l’aubergiste poussa un cri d’horreur. Il regarda Garia et le reste de sa compagnie d’un air perplexe. Puis il sourit.
 
“Puissante. Je l’aime vraiment beaucoup.”
 
« Modifié: Hier à 19:25:22 par Maroti »

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  • Traducteur de The Wanderin Inn par Piratebea
Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #38 le: 14 mars 2020 à 15:05:40 »
Malheureusement, l'Ecosse vient de prendre les mêmes mesures pour lutter contre le Coronavirus qu'en France. Cela veut dire que mes cours sont annulé et viennent d'être remplacé par des dissertations à rendre et que la majorité de mes examens viennent de changer de date. J'ai déjà utilisé mes chapitres d'avance, mais je vais devoir changer mon planning pour le mois de Mars.

Cela veut dire, pas de chapitre pour aujourd'hui, désolé! Je me rattraperai la semaine prochaine, j'espère.

Soyez prudent et lavez-vous les mains!

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  • Traducteur de The Wanderin Inn par Piratebea
Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #39 le: 25 mars 2020 à 15:18:19 »
R 1.05
Traduit par EllieVia

Ryoka s’effondra sur son lit à peine la porte claquée. Un mugissement emplissait ses oreilles et une vague noire semblait vouloir engloutir ses yeux.
 La douleur. Elle revenait.
 Elle serait volontiers restée allongée là, mais la douleur la força à bouger. Il n’y avait qu’un moyen de la soulager.
Ryoka tituba jusqu'à un coffre au pied de son lit. Elle commença à se débattre avec la poignée avant de réaliser qu’il était fermé à clef. La clef. Ou était la putain de clef ?
 
Les ténèbres l’entouraient et la douleur ne faisait qu’empirer. Ryoka avait à peine terminé d’ouvrir le verrou qu’elle eut un haut-le-corps et faillit vomir. Elle avait mal.
 
Dans le coffre se trouvaient un rouleau de bandages d’un aspect étrange et quelques potions vertes. Ryoka se rua sur elles et débouchonna une bouteille.
 
Adossée à son lit, elle étendit sa jambe blessée le plus possible. Les bandages étaient rougis de sang, à présent, et la chair commençait à enfler. Elle avait trop forcé.
 
Précautionneusement, manquant s’évanouir de douleur, Ryoka versa le liquide vert sur sa jambe et se retint de crier. Mais les effets furent instantanés.
 
La douleur… disparut. Pendant un instant, un merveilleux instant, Ryoka put se détendre. Elle regarda avec une sérénité béate sa jambe se dégonfler, la peau éclatée et les chairs torturées se refermer sous le bandage.
 
Mais son répit fut de courte durée. Quelques secondes plus tard, la douleur se réinstalla dans la zone. Une agonie mordante, terrifiante.
 
Les os. Les esquilles d’os qui ne pouvaient guérir. Ils perçaient ses chairs, empêchaient la guérison. Ryoka regarda fixement sa jambe. Elle lui faisait mal, mais beaucoup moins à présent. Du moins, pour le moment. Elle avait quelques heures devant elle, voire une demi-journée, selon ce qu’elle infligerait à sa jambe, avant que ses chairs se déchirent et que…
 
Le pansement était complètement trempé de sang, à présent, mais Ryoka n’osait pas le changer. Il était tout ce qui rattachait le reste de sa jambe à son corps.
 
De la magie. Elle la sentait agir sous les couches de tissu. La bande de tissu lui avait coûté quoi, dix pièces d’or ? Encore plus cher que les potions de soin. Mais les coutures étaient infusées de magie, ou du moins c’était ce que la [Guérisseuse] avait affirmé. Et elle le sentait. Le pansement était l’unique raison pour laquelle elle pouvait encore se déplacer, sans parler de garder sa jambe… en un seul morceau.
 
La magie dont le bandage était imbibé lui offrait de la stabilité, une structure, et empêchait que la blessure s’aggrave. Le pansement anesthésiait la zone sous son genou, et maintenait sa jambe en place, ce qui lui permettait de se déplacer. Et tant qu’elle continuait à appliquer la potion de soin toutes les heures, elle pouvait faire abstraction des dégâts.
 
Mais la magie finissait toujours par s’épuiser. Et alors sa jambe se remettait à enfler, et si elle la laissait faire trop longtemps, elle finirait par se gangrener.
 
Des bandages magiques et des potions de soin. Ryoka cogna sa tête contre le pied du lit. Ils maintenaient tout juste ses blessures sous contrôle, mais ne pouvaient pas les guérir. Ils n’étaient là que pour lui faire gagner du temps. Du temps, pour qu’elle puisse trouver un moyen de se soigner…
 
Ou perdre sa jambe
 
Elle ne sentait plus rien, à présent. C’était surtout le moignon écrasé juste au-dessus de sa rotule qui la mettait à l’agonie dès qu’elle bougeait. Mais son pied et la partie inférieure de sa jambe ?
 
Rien.
 
La [Guérisseuse] l’avait assurée que les deux morceaux étaient toujours reliés, et que la partie inférieure resterait vivante tant qu’elle continuerait de la tartiner de potion, mais il n’y avait aucune chance que cela guérisse tout seul. Les dégâts étaient trop importants.
 
Peut-être qu’un chirurgien pourrait la soigner. Un de son monde. Il aurait pu réaligner les os et les connecter avec des broches. Si elle avait eu accès à un hôpital, elle aurait eu une chance. Mais ici ?
 
Ryoka enfouit son visage dans ses mains. Garia ne cessait de suggérer de meilleures [Guérisseuses], ou parlait de ses blessures comme de quelque chose qui finirait par guérir avec le temps. Mais Ryoka n’avait pas ce temps-là.
 
“Qu’est-ce que tu ne comprends pas dans “os broyé” ?”
 
Garia ne comprenait pas. Mais elle n’avait pas vu la jambe de Ryoka quelques instants après l’accident. Elle n’avait pas vu à quel point ce n’était plus attaché, plus solide. Les aventuriers comprenaient.
 
Un os broyé. Un os brisé en mille morceaux. Pas une fêlure, ou une fracture. Ce n’était pas comme si on pouvait se contenter de rejoindre les deux bouts. La jambe droite de Ryoka n’était plus qu’une masse d’esquilles d’os sans espoir de jamais se ressouder.
 
D’un point de vue médical, la réponse était simple. Elle n’aurait pas eu d’autre solution jusqu'à l’époque moderne. Et même là… ses jambes n’auraient plus jamais été les mêmes. Ryoka savait ce qu’il fallait faire. Ils le lui avaient dit lorsqu’elle était assise, en état de choc, tandis que la [Guérisseuse] versait des potions sur sa jambe en tentant de préserver les chairs.
 
L’amputation. Soit ça, soit un sort qu’elle ne pouvait se permettre.
 
Pendant un instant, elle espéra que tout cela n’était que le fruit de son imagination. Elle avait acheté la bande chez la [Guérisseuse], dépensé toutes ses économies pour acheter assez de potions de soin pour la soigner jusqu’à aujourd’hui, et prié pour que sa jambe commence à guérir. Mais chaque jour s’écoulait dans le sang et la douleur, et aucun répit.
 
Personne ne pouvait l’aider. Ryoka le savait. Garia voulait l’aider, et même les Cornes d’Hammerad étaient passés la voir. Mais que pouvaient-ils faire ? Cent… non, des centaines de pièces d’or. Pourquoi les laisser s’inquiéter ? Pourquoi gaspiller de l’énergie à les rassurer avec des mots inutiles ?
 
Donc Ryoka faisait semblant de ne pas s’inquiéter et se débrouillait seule. Par fierté. Parce qu’elle ne voulait pas avoir l’air faible… parce que même cela, c’était de la faiblesse.
 
Parce que personne ne pouvait faire quoi que ce soit pour l’aider.
 
Ryoka posa sa tête sur son bras. La douleur. Oublie-la. Ils ont dit que ce serait rapide. Non. Mais c’est la seule option. Il lui restait… trois potions. Assez pour un jour ou deux. Et alors, elle n’aurait plus d’argent, ni de temps. À moins qu’elle puisse payer. Mais elle n’avait pas d’argent.
 
Elle connaissait bien quelqu’un qui avait des milliers, des dizaines de milliers de pièces d’or, pas vrai ? Bien sûr. Et c’était jouable. Il lui restait une chance.
 
Mais le prix à payer…
 
Ah, le prix.
 
Ryoka ferma les yeux. Damnation. C’était le prix. Et elle n’était pas encore sûre que sa jambe en vaille la peine.  Elle y avait beaucoup réfléchi. Et elle n’en était toujours pas sûre. Mais elle voulait savoir le prix. Et pour cela, elle devait négocier.
 
Donc ce que Ryoka faisait, en réalité, ce à quoi elle réfléchissait, assise dans une flaque humide de potion de soin et de sang, était à rien. Rien. Elle pouvait s’inquiéter, angoisser, et elle avait peur, et mal, mais il n’y avait rien qu’elle puisse réellement faire. Tout ce qu’elle faisait, en vérité, derrière tout cela, c’était attendre.
 
Attendre. Attendre qu’elle arrive. Attendre de faire un choix.
 
Dans son esprit, elle pouvait sentir le vent sur son visage et sentir le sol voler sous ses pieds. Dans son esprit, elle pouvait voir les conséquences de ses choix.
 
Un monde englouti par les flammes. Les morts empilés. La guerre, sans fin et putride. C’était le prix.
 
Ryoka ferma les yeux et tenta de retenir ses larmes.
 
____
 
Le temps que Garia parvienne à sortir de l’auberge et à revenir à la Guilde des Coursiers, c’était déjà le soir. Elle avait eu le temps d’absorber une grande quantité de liquides, principalement alcoolisés.
 
Garia avait une très forte tolérance à l’alcool, donc elle se contentait de tituber de temps en temps en trottinant jusqu’à la Guilde. Elle n’avait pas l’intention de faire de livraison, bien entendu : ce serait dangereux avec la lumière déclinante, même sans être en état d’ébriété, mais elle voulait récupérer son argent de la semaine. Ses fonds s’étaient brutalement amenuisés après qu’elle eut insisté pour payer son repas.
 
Elle avait laissé le reste des Cornes d’Hammerad dans l’auberge à moitié détruite, en train de boire et de réfléchir à des solutions pour Ryoka. Garia n’avait entendu parler des Cornes que comme d’une de ces bandes d’aventuriers pleine d’avenir, mais elle n’avait pas vraiment prêté foi aux rumeurs selon laquelle ils étaient tous liés par l’honneur comme leur leader.
 
Bon, tout le monde savait que les Minotaures étaient censés être honorables, mais c’était difficile à croire quand on en voyait un de près. Le serment d’un Minotaure était aussi fort que celui d’un Chevalier, en théorie, mais comment associer ça à leurs têtes de vaches et leurs tempéraments féroces ? Mais Calruz n’avait pas été trop violent - il avait même payé pour tous les dégâts qu’il avait causé.
 
C’était étrange. Garia pouvait probablement compter les non-humains qu’elle avait croisés, sans parler de rencontrer, dans sa vie sur les doigts des mains. Si loin au nord, on ne voyait pas d’autres races, pas même des Drakéïdes ou des Gnolls. Mais Calruz lui avait paru tellement… tellement humain.
 
Et il était amoureux de Ryoka. Et Garia n’allait pas réfléchir à ce détail. Au lieu de cela, elle allait ouvrir la porte de la Guilde des Coursiers sans s’étaler par terre et entrer.
 
La plupart des Coursiers levèrent les yeux puis ignorèrent Garia lorsqu’elle entra. Elle n’était pas spécialement influente dans la Guilde, mais les gens l’aimaient assez, et personne ne l’embêtait. C’était ce qui lui convenait. Passer inaperçue était plus sûr.
 
Garia remarqua un attroupement autour du comptoir de la réceptionniste, et son cœur se serra. Sa faible réputation impliquait aussi qu’on ne s’occuperait pas d’elle avant d’avoir réglé le problème en cours. Maussade, Garia était en train d’aller s’asseoir à une table lorsqu’une voix l’appela.
 
“Garia ! Comment se porte ma Coursière préférée ?”
 
Le coeur de Garia manqua un battement puis accéléra subitement lorsqu’elle reconnut la voix. Fals. Elle se retourna et lui adressa ce qu’elle espérait être un regard agacé.
 
“Je parie que tu dis ça à tous les Coursiers, Fals.”
 
“Juste à ceux que j’aime bien.”
 
Fals s’approcha et lui sourit. Il était beau et grand, et Garia aperçut plusieurs Coursières lui lancer un regard noir en le voyant s’avancer vers elle.  Elle essaya de ne pas lui rendre son sourire trop vite.
 
“Tu as fini tes livraisons pour aujourd’hui ?”
 
“Yup. Rien d’extraordinaire ; j’ai fait quelques allers-retours à Lindol, mais c’est tout. Et toi ? Tu viens prendre une requête de fin de soirée ?”
 
Garia secoua la tête en signe de dénégation.
 
“Je viens juste récupérer ma paie. Tu sais ce qu’il se passe ?”
 
Elle montra du doigt le groupe de Coursiers et de personnel de la Guilde des Coursiers agglutinés autour du comptoir, se disputant d’un air paniqué. Fals fit la moue.
 
“Tu ne vas pas y croire, mais Lady Magnolia a commandé une livraison il y a quelques jours. Le problème, c’est qu’elle ne veut qu’une seule Coursière pour le job. Devine qui ?”
 
Garia ne prit même pas le temps de réfléchir.
 
“Ryoka. Oh. Et que lui a répondu la Guilde ?”
 
“Oh, je ne connais pas les détails…”
 
Fals agita la main d’un air modeste, mais il jouait la comédie. Garia n’avait aucun doute qu’il savait parfaitement ce qui avait été dit, et avait probablement aidé à écrire la missive. Lui était l’un des Coursiers avec le plus d’influence de toutes les cités-États du nord et les Maîtres de Guildes locaux l’écoutaient.
 
“La Guilde a dit que Ryoka était indisposée. Nous n’avons cessé de proposer des Coursiers pour la remplacer, mais Magnolia a insisté qu’elle ne voulait que Ryoka. Et là… eh bien, on dirait qu’elle est venue en personne réclamer des explications il y a de cela quelques minutes. J’étais sur le point d’aller voir ce qu’il se passait. Tu veux venir écouter ?”
 
Garia hésita. Ce n’était sans doute pas très sage de se mettre sous le feu des projecteurs… mais là encore, c’était Fals qui menait la danse. Elle acquiesça donc et le suivit à travers la pièce.
 
Fals siffla en passant devant le panneau plein à craquer de demandes de livraisons. Il s’arrêta et pointa du doigt une anonyme que Garia reconnut.
 
“Wow. Regarde cette requête anonyme. La personne qui l’a mise offre vingt pièces d’or pour une livraison.”
 
Garia regarda plus attentivement la requête.
 
“C’est la même qu’il y a une semaine. Pourquoi n’a-t-elle pas encore été prise ? J’aurais pensé que tu sauterais sur l’occasion, Fals.”
 
Il secoua la tête.
 
“Tu plaisantes ? Je tiens à ma vie. Tu n’as pas vu l'adresse ? Les Grandes Passes. C’est un piège mortel pour n’importe qui.”
 
“Même pour toi ?”
 
Il fit mine de la regarder d’un œil noir.
 
“Même pour moi. Pour d’importe quel Coursier qui la prendrait. J’espère que personne ne sera assez stupide pour aller là-bas, mais avec cette récompense… Je pense qu’on risque d’en perdre quelques-uns.”
 
“Alors qui la fera ?”
 
“Sais pas. Peut-être un Courrier si la récompense continue de grimper. Mais même un [Coursier] avec un niveau décent n’est pas assez rapide pour éviter tous les monstres du coin. Peut-être que celui qui l’a postée abandonnera l’idée dans un mois ou deux.”
 
Il haussa les épaules.
 
“Mais honnêtement, même s’il doublait la récompense, aucun Coursier sain d’esprit ne se risquerait à faire ce genre de livraison. Le profit, c’est important, mais nos vies valent bien plus que ça.”
 
Garia se souvint des propos qu’avait tenu l’un des aventuriers. Elle fronça les sourcils.
 
“Fals ? Je sais que tu es l’un de nos meilleurs Coursiers, mais pourquoi n’y en a-t-il pas des plus vieux que toi ? Tu n’as que vingt-deux ans…”
 
“Vingt-trois. Je vieillis, Garia. Inutile de remuer le couteau dans la plaie.”
 
Elle rougit et essaya de ne pas bégayer.
 
“... Vingt-trois, alors. Mais pourquoi n’y a-t-il pas d’autres Coursiers ? Je sais que beaucoup d’entre nous meurent ou se font blesser, mais il devrait y en avoir plus, non ?”
 
Fals réfléchit à la question. Il soupira, et passa sa main entre ses boucles blondes.
 
“Nous n’avons pas plus de Coursiers expérimentés parce que personne ne vit vieux en faisant ce boulot. Nous sommes les seules personnes assez folles pour faire des livraisons. La plupart des gens changent de classes une fois qu’ils ont gagné suffisamment d’argent.”
 
“J’ai entendu dire que les Coursiers n’en ont qu’après l’argent.”
 
Fals la dévisagea d’un air sévère.
 
“Qui t’a dit ça, Garia ?”
 
Il n’attendit pas sa réponse.
 
“Qu’importe. Okay, d’accord, beaucoup de Coursiers veulent seulement gagner de l’argent. Mais c’est normal, non ? Les aventuriers, les commerçants, les marchands… même les nobles s’intéressent à l’argent. Pourquoi ne devrions-nous pas faire payer nos services et faire les bonnes livraisons en priorité ? On a un boulot difficile ! Et on risque nos vies tous les jours, fuyant les monstres, affrontant le mauvais temps, les catastrophes naturelles… c’est suffisant pour que la plupart des gens abandonnent dès la première semaine.”
 
Il se frappa le torse.
 
“Mais nous... Nous sommes des Coursiers. On n’abandonne pas ! Tous ceux qui dépassent la première année sont de véritables Coursiers, Garia. Nous sommes ceux qui maintiennent les cités du nord… non, le monde entier connecté. Sans nous, rien ne serait fait dans les temps. Donc si les gens nous traitent de grippe-sous, laisse-les faire. Nous avons notre propre honneur et on mérite chaque pièce qu’on reçoit, pas vrai ?”
 
Ses mots allumèrent une étincelle dans le cœur de Garia, et dans celui de tous les Coursiers à portée de voix. Elle acquiesça avec enthousiasme lorsque d’autres Coursiers se mirent à acclamer Fals.
 
“Ça, c’est notre chef des Coursiers !”
 
“Pas étonnant que tu sois le meilleur des cités !”
 
Persua apparut de nulle part et battit des cils à l’attention de Fals. Garia sursauta lorsque la jeune femme menue sourit et se mit à flatter Fals avec son troupeau de Coursiers des Rues, écartant Garia du chemin.
 
“Pas étonnant qu’ils t’appellent Fals au Pied Léger !”
 
Il sourit et secoua la tête.
 
“C’est un vieux surnom, les gars. Et puis, Ryoka est plus rapide. Je me demande si elle a une compétence particulière ?”
 
Le visage de Persua s’aigrit. Garia se gratta la tête.
 
“Maintenant que tu le dis… elle n’a jamais dit à quel niveau elle était. Mais elle doit être de haut niveau.”
 
“Bah, elle a beau être rapide, elle ne court pas en ce moment, pas vrai ? Et puis, elle est tellement désagréable. Qui voudrait d’une Coursière comme elle qui ne sourit jamais ?”
 
Garia grimaça sous le regard noir que lui lança Persua par-dessus l’épaule de Fals. Pour sa part, Fals fit la moue et se déplaça délibérément à côté de Garia, l’empêchant de se faire pousser plus loin.
 
“Oui, bon. À ce sujet. Je sais que Ryoka a enfreint quelques règles récemment, mais ‘est une bonne coursière. Et on a besoin de tous les Coursiers possibles.”
 
Il sourit à Persua, et la jeune fille soupira et rougit lorsqu’il croisa son regard.
 
“Donc… Persua. Je ne veux pas que toi ou tes amis aillent encore embêter Ryoka, d’accord ?”
 
Elle fit la moue et bouda, mais finit par adresser un sourire mielleux à Fals. Il se retourna avec une légère grimace qu’elle ne sembla pas remarquer.
 
“Tout ce que tu voudras, Fals. Non pas que nous ayons fait quoi que ce soit à Ryoka. Elle a juste eu un… accident.”
 
“Eh bien, faisons-en sorte que cela ne se reproduise pas, c’est clair ? On est tous du même côté, pas vrai ?”
 
Les autres Coursiers acquiescèrent et exprimèrent leur accord. Fals fit le tour de la pièce, serrant des mains et tapant des Coursiers dans le dos. Il finit par se débarrasser de Persua en sous-entendant qu’elle et ses sbires sentaient la sueur, et Garia et lui finirent par enfin se retrouver de nouveau seuls. Il soupira, mais sourit à Garia.
 
“Tu vois ce que je veux dire, non ? On ne peut pas se permettre d’être divisés. On doit se serrer les coudes, entre Coursiers.”
 
Garia le fusilla du regard. Elle chuchota du coin des lèvres.
 
“Tu sais qu’elle est à l’origine de l’accident. Tout le monde le sait.”
 
Il parut mal à l’aise. Fals donna un coup de pied par terre de ses pieds chaussés de coûteuses chaussures en cuir et soupira. Il se peigna les cheveux d’une main en répondant à Garia.
 
“Ryoka a enfreint une règle. Ils n’auraient pas dû aller si loin, mais je l’avais prévenue. On doit travailler ensemble, Garia. Même si l’un d’entre nous est plus rapide, c’est mieux de partager les richesses que d'entrer en compétition. Tu es nouvelle, mais tu l’avais compris. Ryoka, non. Et à présent… à présent, nous avons des ennuis avec Lady Magnolia et il nous manque une Coursière.”
 
Cette réponse mit Garia mal à l’aise. Elle grimaça et dévisagea Fals d’un air appuyé. Mais quand il croisa son regard avec un sourire piteux et haussa les épaules, elle rougit et détourna le regard.
 
“Je n’aime quand même pas ça. Persua est folle. Ryoka ne pourra pas courir pendant au moins un an ! Même avec des potions pour l’aider à guérir ! Tu as vu sa jambe ?”
 
Fals hésita.
 
“J’ai entendu dire que c’était juste une méchante fracture que les [Guérisseurs] ne peuvent pas soigner tout de suite. C’est pire que ça ?”
 
Garia eut l’air misérable en secouant la tête.
 
“Je ne sais pas. Je ne suis pas une experte, et elle l’a entourée d’un tas de bandages. Ils ont l’air magique, cependant, et… et j’ai rencontré une mage qui a dit que la seule manière pour elle de guérir était de payer des centaines de pièces d’or pour avoir un [Guérisseur] de haut niveau.”
 
Il siffla entre ses dents.
 
“C’est… non ! Je ne peux pas le croire ! Ils m’avaient dit qu’ils n’iraient pas…”
 
Garia interrompit Fals.
 
“Tu savais ? Tu savais et… Je n’arrive pas à croire que tu aies pu faire ça, Fals !”
 
Garia haussa la voix, incrédule. Elle avança sur Fals en serrant les poings. Il leva ses mains, sur la défensive, en reculant vers le comptoir.
 
“Je n’avais pas le choix ! Écoute, tu sais comment sont Persua et ses amis. Je leur ai dit de ne rien faire de drastique, mais même si je les avais arrêtés, un autre Coursier aurait organisé quelque chose. Tu connais les règles, Garia. Tu te souviens de Perial, quand il avait désobéi ?”
 
Garia se souvenait de Perial. Elle ne se souvenait plus de ce qu’il avait fait de mal, mais elle se souvenait qu’une bande de Coursiers avait jeté une des clous rouillés sur son chemin et l’avait forcé à courir dessus.
 
Fals ferma les yeux, fort, et les rouvrit. Il avait l'air fatigué.
 
“Okay. Ça change des choses. Écoute, Garia. Je… je vais parler au Maître de la Guilde quand je l’aurai vue de mes propres yeux. Persua est allé trop loin, même si Ryoka a enfreint les règles.”
 
“Ça ne guérira pas sa jambe.”
 
“Non, mais c’est tout ce que je peux faire. D’accord ? Et je n’ai jamais entendu parler d’une blessure qui demanderait un sort à plusieurs centaines de pièces d’or, Garia. J’irai voir Ryoka en personne, mais même si ses os sont trop cassés pour être soignés par une potion de soin, ça ne peut pas être si grave que ça, si ?”
 
“C’est grave.”
 
“On verra. Je connais plusieurs excellents [Guérisseurs] et même un [Mage] qui me doit une faveur. Si Ryoka est vraiment grièvement blessée, je ferai appel à plusieurs faveurs et je ferai en sorte que la Guilde aide. Elle sera sur pied à la fin du mois, je te le promets. Mais maintenant, peut-on aller voir de quoi il retourne ?”
 
Garia acquiesça. Elle se sentait soulagée après la promesse de Fals. Il tenait toujours parole. Elle le suivit jusqu’au comptoir au milieu de la foule qui s’écartait sur son passage. Fals s’adressa à la réceptionniste qui paraissait harassée.
 
“Qu’est-ce qu’il se passe ? Magnolia pose encore des problèmes ?”
 
“Des problèmes ? Oh oui, c’est sûr qu’on a des problèmes.”
 
La réceptionniste éclata d’un rire quelque peu hystérique.
 
“Lady Magnolia était là il y a une demi-heure. Elle est venue en personne se plaindre au Maître de Guilde, mais il était sorti ! Elle voulait savoir où était Ryoka, et quand elle a entendu dire qu’elle avait été blessée, elle n’était pas ravie. Elle a même suggéré qu’elle allait peut-être arrêter de passer par notre Guilde !”
 
Garia et Fals la dévisagèrent avec horreur. Lady Magnolia était l’une des clientes les plus importantes de la Guilde. Sans parler du fait qu’elle était influente. Les gens connaissaient son nom même à l’autre bout du continent.
 
“Elle voulait autre chose ?”
 
“Elle voulait savoir où était Ryoka en ce moment. Heureusement, on savait au moins son adresse donc elle était à peu près satisfaite, mais est-ce que cela suffira ? Si elle cesse de passer des commandes…”
 
Garia l’interrompit précipitamment.
 
“Attends, elle voulait savoir où était Ryoka ?”
 
La réceptionniste cligna des yeux. Normalement, Garia aurait été rapidement ignorée, mais Fals était avec elle.
 
“Oui, elle voulait savoir.”
 
“Et tu lui as dit ?”
 
La réceptionniste répondit sur la défensive devant le ton accusateur de Garia.
 
“Quoi ? C’est dans l’intérêt de la guilde de la satisfaire. Si elle veut savoir où se trouve un de nos Coursiers, on le lui dit.”
 
“Mais elle voulait Ryoka ! Et si elle sait où elle est, elle va aller la voir !”
 
Fals grogna et se tira les cheveux. Il regarda frénétiquement autour de lui, mais Magnolia était partie depuis longtemps.
 
“Tu as déjà rencontré Ryoka ? Tu te souviens de ce qu’il s’est passé quand elle a rencontré le Maître de Guilde ? Elle ne respecte personne ! Si Magnolia débarque, elle va probablement la faire sortir de sa chambre ! Ou… ou…”
 
“Lui mettre un coup de poing.”
 
Fals se tourna vers Garia.
 
“Non. Elle ne ferait pas ça. Personne ne serait assez fou pour frapper… elle ne ferait pas ça.”
 
Garia eut l’air nerveuse.
 
“Elle a cogné un Minotaure quand il a essayé d’entrer dans sa chambre ce matin.”
 
Fals et la réceptionniste pâlirent.
 
“On doit l’arrêter. Ou arrêter Ryoka.”
 
“Suis-moi !”
 
Garia fit volte-face et se rua hors de la Guilde, Fals sur ses talons. Elle n’était pas du genre à prier, mais Garia pria tout de même que Ryoka resterait courtoise, ou au moins acceptable, jusqu’à ce qu’ils arrivent. Elle n’avait toutefois pas beaucoup d’espoir.
 
Elle connaissait Ryoka.
 
________
 
Lady Magnolia était assise dans la petite chambre confinée de la Queue de Rat, une auberge modérément prospère de la cité de Celum. Elle n’était clairement pas à sa place ici. Pour commencer, sa riche robe rose pâle, lacée, à motifs, parsemée de broderies florales coûtait probablement plus cher que l’auberge en question.
 
Mais elle était assise sur le fauteuil bancal que l’aubergiste avait apporté en personne dans la chambre de Ryoka, et semblait parfaitement satisfaite tandis qu’elle discutait avec l’occupante de la chambre. Derrière elle, Ressa l’intendante était debout dans un coin de la pièce, ses yeux lançant des éclairs sur la pauvreté, la saleté incrustée sous le rebord de la fenêtre, et Ryoka elle-même.
 
“Ma chère, j’ai vraiment reçu un choc en apprenant que tu avais eu un accident. Ne veux-tu donc pas m’expliquer ce qu’il s’est passé ?”
 
“Je m’ennuyais donc j’ai joué au chat avec un chariot.”
 
“Tu es toujours débordante de réponses originales, n’est-ce pas Ryoka ? Je ne peux imaginer comment tu arrives à plaisanter face à une telle blessure.”
 
Non pas que Lady Magnolia ait réellement vu la blessure en question, songea Ryoka. Elle était allongée sur son lit, ses draps enroulés autour de sa jambe. Magnolia était entrée alors qu’elle se reposait, et Ryoka n’avait pas encore pu dérouler la housse de protection qu’elle avait improvisée pour sa jambe blessée.
 
En la voyant s’agiter, Lady Magnolia leva rapidement une main.
 
“Inutile de te redresser, Ryoka. J’imagine que tu dois souffrir énormément, même si tu utilises des potions de soin. Non, je voulais simplement te parler.”
 
“Me proposer un marché, vous voulez dire.”
 
Lady Magnolia cligna des yeux, mais son sourire sincère revint aussitôt.
 
“Tu comprends vite, à ce que je vois. Eh bien, oui, s’il faut le dire de manière aussi inélégante, je souhaite te proposer un marché. Quand j’ai entendu parler de ta blessure, tu peux être certaine que j’ai été époustouflée et plus qu’offensée - surtout que j’ai cru comprendre que l’événement en question était arrivé à deux pas de mon manoir après son départ.”
 
“Vous avez mis du temps à l’apprendre ?”
 
Une fois encore, le sourire sur le visage de Magnolia vacilla pendant un très bref instant avant de revenir, plus éclatant que jamais. Il aurait fallu être vraiment aux aguets pour le remarquer, et Ryoka l’était.
 
“La Guilde des Coursiers a été… très peu coopérative en ce qui concerne ton état, et pour me fournir une explication sur la manière dont tu as été blessée. Je continue à mener discrètement mon enquête, mais j’aurai mes réponses, fais-moi confiance. Mais ce n’est pas la raison de ma venue. Je souhaite…”
 
“Vous voulez me proposer un marché pour soigner ma jambe, pas vrai ?”
 
Ryoka déplaça discrètement son poids sur le lit tandis que Lady Magnolia clignait de nouveau des yeux avant de se remettre. Elle ignora la servante qui la fusillait du regard et se souvint qu’elle ne devait pas se montrer si impatiente. Cela aurait pu être drôle si elle n’avait pas eu si mal. Mais Lady Magnolia avait beau être une aristocrate rusée et une fine politicienne, elle n’était pas aussi imprévisible qu’elle voulait bien le croire. Dommage que rien ne semblait la dérouter.
 
“Eh bien en ce cas, laisse-moi passer directement aux détails, Ryoka. Je comprends qu’étant donné que tu es toujours blessée, les potions de soin ne fonctionnent pas. Et j’ai... disons une amie - capable de jeter [Reconstitution] ainsi que d’autres sorts d’échelon 6.”
 
Le visage de Ryoka demeura impassible alors qu’elle tentait de comprendre ce que cela voulait dire. Clairement, c’était impressionnant, mais que venait-elle de dire à propos de la magie ? Puis elle se souvint.
 
La Magie à Échelons. Elle contrastait fortement avec la magie indisciplinée, quoi que cela puisse être.  Mais d’après ce que Ryoka avait lu dans sa très brève introduction à la magie, la Magie Échelonnée organisait la magie en… échelons.
 
Ce qui signifiait qu’un sort accessible à tous les mages était considéré comme de la magie d’échelon 1 ou 0, alors qu’un sort d’échelon 2 était plus puissant, et requérait un meilleur mage et de plus longues années d’étude pour l’apprendre. L’échelon 3 était le maximum pour la plupart des mages, et ils ne connaissaient généralement qu’un ou deux sorts de ce niveau. Tout ce qui était plus haut était considéré comme de la magie extrêmement puissante, d’une force exponentiellement supérieure, tout comme la difficulté d’apprentissage.
 
Ce qui signifiait présumablement que l’amie de Magnolia était une mage incroyable, mais le livre disait que des mages de faible niveau pouvait jeter des sorts d’un échelon supérieur s’ils avaient assez de pratique et de temps. Ce qui voulait aussi dire que cette mystérieuse amie était probablement extrêmement puissante.
 
Les yeux de Ryoka se plissèrent. Magnolia lui adressa un sourire éclatant.
 
“J’imagine que je dois être impressionnée ? Mais si votre amie est si puissante, pourquoi ne puis-je aller la voir toute seule ?”
 
“Eh bien, elle est très occupée, comme on peut s’y attendre de quelqu’un ayant accès à ce genre de magie. Et je dois bien admettre… qu’il s’agirait d’un véritable exploit d’obtenir une audience avec elle, sans parler de la persuader de d’exécuter un sort aussi épuisant.”
 
“Mais vous pouvez le faire.”
 
“Disons simplement qu’elle me doit quelques faveurs.”
 
Ryoka leva les yeux au ciel.
 
“Et vous voulez quelque chose en retour. Venez-en au fait.”
 
Ressa rétorqua sèchement à Ryoka depuis son poste derrière Lady Magnolia.
 
“Soyez respectueuse ! Vous vous adressez à une Lady de l’une des cinq Maisons Fondatrices et…”
 
“Ressa, je t’en prie.”
 
Ryoka dénuda les dents pendant que Magnolia calmait sa servante. Elle regarda Ressa droit dans les yeux tandis que la servante à l’allure sévère tentait de la faire s’évaporer en fumée du regard.
 
“Est-ce que votre servante sait se battre ?”
 
Lady Magnolia cilla d’amusement.
 
“Ressa est relativement douée dans un grand nombre de matières, ma chère Ryoka. Parmi ces dernières se trouve en effet un talent pour gérer les invités aux manières fâcheuses, je dois bien l’admettre.”
 
“Et pour éliminer la vermine qui s’approcherait trop de ma lady.”
Lady Magnolia émit un tsk désapprobateur, mais Ryoka se contenta de déplacer son poids sur le lit.
 
“Allez-y, balancez le deal.”
 
Le regard de Ressa suggérait que si Lady Magnolia sortait de la pièce - ou se contentait de tourner la tête pendant une minute, la pièce connaîtrait une bonne dose de violence. Mais là encore, Magnolia agita une main nonchalante.
 
“Je n’essayerais pas, ma chère Ressa. Je crois bien que cela pourrait se retourner contre toi, et de plus, je ne pense pas que Ryoka Griffin bénéficierait d’une correction, quelle que soit la ferveur avec laquelle elle serait administrée, ni même que cela la rendrait plus humble.”
 
Le regard de Ressa suggérait qu’elle serait prête à essayer. Mais elle se retint et Ryoka reporta son attention sur Magnolia.
 
“Donc, si je n’accepte pas votre “offre généreuse”, vous serez… quoi ? Offensée ?”
 
Lady Magnolia éclata de nouveau de rire.
 
“Ma chère, je ne suis offensée que par ceux qui n’ont rien à m’offrir. Non, j’imagine qu’il faudrait vous donner beaucoup de mal pour que je ne ressente une véritable offense. Si vous refusez, je serai simplement…”
 
“Agacée ?”
 
“Déçue. Extrêmement déçue. Après tout, c’est dans nos intérêts à toutes les deux que tu te remettes à courir. Pour toi, il s’agit de ton gagne-pain, et pour moi… eh bien, je pense que tu serais beaucoup plus aimable si la douleur ne te rendait pas irritée et grognon.”
 
“Peut-être. Peut-être pas. Pouvez-vous simplement en venir au fait et me dire ce que vous voulez en retour ?”
 
Lady Magnolia soupira.
 
“Ryoka, je me dois de demander. J’ai un grand nombre de compétences, parmi lesquelles se trouve [Allure Amicale], et pourtant cela ne semble avoir aucun effet sur toi. J’ai traité avec des généraux obtus et des Dragons orgueilleux et obtenu de meilleurs résultats. Pourrais-tu m’expliquer d’où vient ton extraordinaire résistance ?”
 
Ryoka haussa les épaules.
 
“J’ai rencontré des gens plus charmants que vous. Et je ne les ai pas non plus aimés. Que voulez-vous ?”
 
Lady Magnolia fit la moue d’un air gentiment vexé.
 
“Eh bien. Je suis prête à payer le prix que demandera mon amie, quel qu’il soit, et de l’amener ici en un clin d’œil, même si je dois payer pour la téléportation. Mais je veux en effet quelque chose en échange, Ryoka. Rien de trop ardu… simplement des réponses à un certain nombre de questions brûlantes qui me pèsent.”
 
“Des réponses. Combien ?”
 
“Combien ? Ryoka, ma chère, il me semble que ce que j’offre mérite autant de questions que je le souhaite. Non pas que je veuille en faire un argument, mais soigner ta jambe sera coûteux. Que sont quelques réponses face à cela ?”
 
Ryoka secoua la tête en signe de dénégation.
 
“C’est beaucoup, pour moi.”
 
Pour une fois, Lady Magnolia parut décontenancée. Elle échangea un regard furtif avec sa servante.
 
“Alors qu’avais-tu en tête ?”
 
“Vingt réponses pour vingt questions.”
 
“Tu dois plaisanter. Ryoka, ma chère…”
 
“Je ne vous dirai pas tout. Je répondrai à un nombre limité de questions, mais pas à tout.”
 
Pour la première fois, Lady Magnolia parut sincèrement choquée. Elle chercha une relique.
 
“Tu sais, c’était peut-être naïf de ma part mais il me semblait en venant ici que je pourrais imposer mon prix pour cette aide discrète. Mais ti as déjà fixé un prix, à ce que je vois. Ryoka, est-ce que ta jambe vaudrait, disons, quatre cent questions ?”
 
Ryoka serra les dents.
 
“Pas plus de quatre-vingts… non, quarante questions.”
 
“... Je ne peux pas accepter cela. Même deux-cents questions… possèdes-tu donc des secrets tellement sinistres que tu doives y mettre un tel prix ?”
 
“Si vous le demandez, c’est que vous connaissez la réponse. Quarante questions. À prendre ou à laisser.”
 
Lady Magnolia souffla d’un air exaspéré.
 
“Je suis choquée. Vraiment. Et si je te prenais au mot ?”
 
Les yeux de Ryoka se plissèrent. Elle rejeta les draps et sortit d’un bond de son lit. Sa chair hurla de douleur, mais les bandages maintinrent sa jambe en place.
 
“La porte est juste là.”
 
Lady Magnolia ne bougea pas. Ses yeux étaient fixés avec horreur sur la jambe enrubannée de Ryoka, et même Ressa paraissait au bord de la nausée. Mais Magnolia était réellement sous le choc. Elle savait reconnaître la gravité d’une blessure.
 
“Ryoka. Comment peux-tu encore te déplacer avec cette jambe ?”
 
“Par magie. Duh.”
 
Lady Magnolia cilla. Elle leva les yeux et croisa le regard de Ryoka.
 
“Et combien de potions de soin as-tu utilisées jusqu’ici ?”
 
Ryoka haussa les épaules.
 
“Quarante ? Cinquante ? J’ai arrêté de compter.”
 
“Et tu es restée ici, sans aller voir un véritable [Guérisseur] ? Pourquoi ?”
 
“‘Pas assez d’argent.”
 
“Et tu n’es pas venue me voir ou demander mon aide parce que…”
 
“Si j’essayais de vous rejoindre, ils m’auraient encore roulé dessus.”
 
Lady Magnolia fronça les sourcils d’un air sombre.
 
“Personne n’oserait agresser un invité sur le pas de ma porte.”
 
Ryoka haussa de nouveau les épaules.
 
“Ça pourrait arriver. Et je ne veux pas perdre mes deux jambes.”
 
“Je ne peux pas croire… c’est bien plus qu’un acte de sabotage. Ceux qui t’ont fait ça voulaient réellement que tu perdes l’usage de ta jambe. Je pense que tu le sais ? Même un [Guérisseur] expérimenté serait presque incapable de sauver ta jambe.”
 
Ryoka sourit. Son visage était livide, mais elle resta dressée sur ses coudes.”
 
“Ils voulaient l’amputer tout de suite. J’ai dit non.”
 
“Et tu ne veux pas accepter mon offre ?”
 
Lady Magnolia dévisageait Ryoka. Ses yeux transperçaient son âme, cherchant la vérité. C’était ce qui effrayait Ryoka. Mais elle lui rendit son regard et secoua la tête.
 
“Quarante questions. C’est tout ce auquel je répondrai. Un nombre limité de réponses.”
 
Là encore, elle eut l’impression d’avoir réellement surpris Lady Magnolia en voyant la femme hésiter et considérer l’offre de Ryoka. Mais l’aristocrate finit par secouer la tête.
 
“Un bon joueur sait quand miser et quand abandonner. Mon offre tient. Réponds à toutes mes questions et ta jambe sera guérie avant la fin de l’heure, tu as ma parole.”
 
Ryoka se mordit l’intérieur de la lèvre jusqu’au sang et essaya de ne pas laisser paraître sa déception. Mais là encore, Magnolia devait déjà la ressentir, n’est-ce pas ? Mais elle ne dit rien. Au lieu de cela, Ryoka s’effondra sur son lit et plongea son regard sur le plafond.
 
Magnolia la dévisagea, encore sous le choc.
 
“Incroyable. Et tu refuses quand même. Quels secrets caches-tu qui valent un tel prix, Ryoka Griffin ?”
 
Ryoka ne répondit pas. Au bout d’un moment Lady Magnolia se leva.
 
“Très bien. Je pense que tu finiras par changer d’avis. J’attendrai tra réponse.”
 
Là encore, Ryoka ne répondit pas. Elle entendit un bruit de froissement, puis Magnolia pressa un objet froid et dur dans sa main. Ryoka leva légèrement la tête et vit qu’il s’agissait d’un médaillon étrange - de bronze ouvragé, qui ne semblait pas si coûteux, mais serti d’un précieux saphir bleu en son centre.
 
“Contente-toi de briser la gemme au centre et je saurai que tu acceptes mes conditions.”
 
Lady Magnolia dévisagea Ryoka qui était toujours allongée dans son lit. Elle ne leva même pas les yeux sur l’aristocrate. Au lieu de cela, Ryoka eut un sourire amer.
 
“Vous êtes dure en affaires, hein ?”
 
“Je joue avec les vies et les opportunités, ma chère Ryoka. Et je suis convaincue que c’est un pari qui en vaut la peine. Accepte mon offre.”
“Ne laissez pas la porte vous claquer dessus en sortant.”
 
Un autre silence, puis Ryoka sentit Lady Magnolia se diriger vers la porte. Ressa l’ouvrit pour elle, mais l’aristocrate resta sur le pas de la porte une longue minute.
 
“Une information peut-elle vraiment valoir un prix aussi élevé ?”
 
Ryoka finit par lever la tête. Elle vit Lady Magnolia la dévisager avec ce qui semblait être une inquiétude sincère. Ryoka sourit. Son front était couvert de sueur et elle était pâle sous son hâle. Elle ne souriait pas vraiment, non plus. Elle montrait simplement beaucoup de dents.
 
“Vous voulez ma confiance. C’est un prix trop élevé pour moi.”
 
Lady Magnolia réfléchit et ouvrit la bouche. Puis elle secoua la tête.
 
“J’attendrai. Mais hâte-toi, Ryoka. Tu n’as presque plus de temps.”
 
La porte se referma. Ryoka se retrouva seule. Elle se couvrit les yeux.
 
“Fait chier. Bon sang.”
 
__________
 
Je suis une idiote. Je dois couvrir mes yeux pour empêcher les larmes de couler. Je suis tellement une idiote stupide et bornée.
 
J’aurais dû accepter l’offre immédiatement. Non… même si Magnolia avait voulu que je devienne son esclave, ou sa servante, ou travailler pour elle pendant dix ans j’aurais accepté son offre en un clin d’œil.
 
Mais elle voulait que je lui dise la vérité. Merde. Putain de Magnolia et son instinct. C’est la seule chose que je ne puisse pas lui donner. Jamais.
 
Ma jambe est à l’agonie. Mais mon cœur est de glace. Et maintenant que l’offre m’a été donnée, le chemin est clair. Deux routes se dessinent devant moi, et un monde attend mon choix.
 
Est-ce que c’est trop théâtral ? Oui. Mais c’est vrai.
 
Lève-toi. J’ai besoin d’une autre potion de soin. Ma jambe me fait mal… il faut que j’aie les idées claires.
 
Je me lève et ouvre le coffre. La douleur transperce ma jambe. Trois potions de soin. Merde, encore. Je ne peux pas les gâcher. Pas si…
 
Bon, si je refuse, elles n’ont aucun intérêt. Elles sont peu efficaces, dans tous les cas. Mais ils m’ont dit que des potions plus puissantes feraient pousser chaque fragment d’os qui transperceraient alors ma peau, et ça détruirait ma jambe, et il n’y aurait plus de guérison possible.
 
Un truc du genre. Oh. J’aperçois au fond de mon coffre la seule chose que je possède réellement dans ce monde. De mon monde. Il est posé au fond de mon coffre. Inutile, sans batterie. Au moins, les écouteurs y sont toujours attachés, mais ils restent là encore inutiles sans électricité.
 
Je regarde le morceau de plastique et de métal posé au fond du coffre. Est-ce qu’elle l’accepterait à la place ? Mais je devrais quand même lui dire ce dont il s’agit, et ce serait potentiellement aussi dangereux que…
 
Non. Non, il n’a aucune valeur dans tous les cas. S’il y avait encore de la batterie je pourrais peut-être encore négocier mais là… non. Elle veut des connaissances. Et ce prix est simplement trop grand pour que je le paie.
 
“Le savoir.”
 
Le mot pourrit sur ma langue. Ça semble si bête, si facile à offrir quand on le dit comme ça. Et ce serait facile pour moi d’accepter de répondre à n’importe quel nombre de questions.
 
Sauf que Magnolia peut lire dans les pensées. Ou déceler les mensonges. Et elle est rusée, assez intelligente pour continuer à poser des questions. Si je lui donnais accès à des réponses illimitées, elle finirait par avoir toute la vérité.
 
Je pourrais mentir. Mais elle le sentirait si je n’avais pas l’intention de tenir ma part du marché. Piégée, encore.
 
Maudite soit ma fierté. J’allais la retrouver et l'implorer s’il le fallait. Le prix… j’y réfléchirais plus tard. Mais même si cela signifiait vendre un bout de mon âme ou des secrets de mon monde, je pourrais encore courir.
 
Mais… non. Je ne peux pas faire ça. Non, jamais. Parce que si elle pose des questions…
 
Si elle pose des questions elle saura pour mon monde. Et alors ? Ce n’est pas grave. Même si elle apprend son existence, est-ce qu’elle peut s’y rendre facilement ? Je ne crois pas que ce soit la question. Si quelqu’un était en mesure de voyager entre les mondes à sa guise, on serait déjà au courant. Peut-être qu’elle pourrait, mais on a des armes à feu, et notre technologie est bien plus avancée que la sienne.
 
Mais c’est bien le problème, pas vrai ? Nous avons la science, et si elle pose plus de questions, elle l’aura aussi. Pas seulement ce qui concerne l’hygiène ou les bactéries, mais ce qu’elle ne devrait jamais savoir. Des secrets, des bonds en avant qui transformeraient n’importe quelle nation en superpuissance en un instant.
 
La poudre à canon. Les armes à feu. Les armes bactériologiques. Comment utiliser la vapeur, l’électricité pour créer de l’énergie. Les moyens de locomotion. Tout, que ce soit les techniques d’interrogatoire ou la meilleure manière de construire un tank ou une bombe. Les armes nucléaires.
 
Est-ce que ça paraît crétin de dire cela comme ça ? Je suis incapable de faire une bombe nucléaire. Mais je sais ce qui entre dans la composition de la poudre à canon. J’étais la meilleure en chimie. Je sais exactement comment fonctionne une turbine, et je suis à peu près sûre de me souvenir de toutes les techniques du FBI utilisées illégalement contre les terroristes.
 
Bordel. C’est un choix moral, pas vrai ? Perdre ma jambe, ou révéler les secrets de la mort et de la destruction. Si c’était quelqu’un d’autre, je pourrais mentir, ou me contenter de demi-vérités. Mais elle peut lire dans mes putains de pensées. Et je sais exactement comment récupérer les ingrédients pour la poudre à canon. Et faire des armes à feu serait un jeu d’enfant, dans ce monde.
 
Lady Magnolia. Je ne sais rien d’elle. Juste des rumeurs et le fait que c’est une riche aristocrate, puissante, influente, et qui a un réseau important. Même si elle semble gentille - surtout si elle semble gentille - je n’ai aucun moyen de savoir si elle utiliserait ce savoir pour faire le bien ou le mal.
 
Non. C’est encore plus simple que ça.
 
Même si je pouvais lui faire confiance, le secret s’ébruiterait. C’est comme ça que ça marche. Elle voudrait une démonstration, et quelqu’un d’autre ferait le lien. Sa servante Ressa, peut-être. Tôt ou tard, les technologies tomberaient entre d’autres mains que les siennes. Et je serai responsable d’avoir apporté les armes à feu dans ce monde. Et il a beau n’être sans doute pas très loin de ce niveau de technologie…
 
“Belfast. Beruit. Phnom Penh. All flesh is grass.”*
 
·  Traduction : “Belfast. Beyrouth. Phnom Penh. Toute chair est comme l’herbe.”
 
Quand j’étais petite, j’étais allée au Newseum à Washington D.C. J’avais vu les images sur le mur. J’avais vu les enfants, les mourants et les morts. Mon père pensait que j’étais trop jeune pour comprendre.
 
Toute chair est comme de l’herbe. Le “Photographe de Guerre” de Carol Ann Duffy. Est-ce qu’apporter les capacités de la poudre à canon dans ce monde mènerait directement à une guerre immonde ? Non. Mais là où il y a la connaissance, il y a le pouvoir. Et même si elle utilisait ce pouvoir pour aider son pays, cela ne pourrait mener qu’à la guerre.
 
Le napalm. Un mélange de pétrole et de latex naturel ou synthétique. Ce ne serait pas très difficile de créer le même genre de substance. Pas pour quelqu’un avec l’influence de Magnolia.
 
Je veux courir. Je veux marcher de nouveau.
 
Je ne suis pas Walter White. Mais je me souviens de trop de choses. Trop de programmes de National Geographic ou autres documentaires sur le monde. Je n’ai pas une mémoire parfaite. Mais j’en suis trop proche.
 
Bordel. Je ne peux pas faire ça. Je ne veux pas être celle qui aura créé Hitler ou qui aura donné à une autre… femme blanche un fusil et un mandat pour conquérir le monde. Mais je veux courir.
 
Je ne trouve pas de solution. Je suis incapable de décider. J’ai attendu une semaine… une putain de semaine qu’elle vienne me voir. Dans la douleur et la peur. Et quand elle a fini par m’offrir ce dont je rêve, j’aurais dû sauter sur l’occasion. Mais j’hésite. Je me défile.
 
Je suis perchée au bord de l’abysse et je me demande si mon âme brûle déjà bien en enfer. Ce n’est pas juste. Tout ce que j’aie jamais voulu dans ma vie, c’est courir. Je ne veux pas perdre ma jambe. Je veux courir. Je veux vivre. Je veux marcher.
 
Je ne veux pas voir l’enfant assise toute seule. Je ne veux pas voir le vautour. Je ne veux pas que ce soit de ma faute.
 
Seule, je suis assise dans ma chambre, assise avec le destin de deux mondes entre mes mains. Ce monde, et mon monde. Je vis pour courir. Mes jambes sont ce qui me définit.
 
Le médaillon est froid entre mes mains. Je pourrais écraser la gemme en un instant. La broyer contre le plancher. Ce serait tellement rapide, tellement facile.
 
Je pourrais…
 
La porte s’ouvre. Je lève les yeux. Un visage mêlant rêve et perfection me regarde. Moitié perfection, moitié mortelle. Les choses les plus cruelles des deux mondes. Ceria Springwalker.
 
Elle hésite, puis entre dans la chambre. Je m’attends à des mots vides et des promesses plus creuses encore. Je m’attends à être abandonnée, ou à ne ressentir rien d’autre que le désespoir. Mais elle n’apporte rien de tout cela.
 
Elle m’offre le salut.
 
***
 
“Je sais que c’est grave.”
 
Ryoka est assise sur le lit. Ceria regarde sa jambe, puis détourne les yeux.
 
“J’ai déjà vu une blessure comme ça. Je sais que c’est presque impossible à soigner. Je ne suis pas sûre que ton amie ait réellement compris…”
 
“Non. Mais c’est sans importance. Elle ne peut pas m’aider. Et toi non plus.”
 
“Nous avons une dette envers toi. Tu ne le comprends peut-être pas, mais Calruz a engagé chacun des membres des Cornes d’Hammerad parce que nous croyons en l’honneur. Si nous pouvons t’aider, nous le ferons.”
 
Ryoka dénuda ses dents.
 
“Vous avez quelques centaines de pièces d’or ?”
 
“Non. C’est trop pour nous, pour être honnête. Même si on vendait nos armures et nos armes - et Calruz en serait capable, pour t’impressionner - je doute qu’on serait capable d’approcher un [Guérisseur] de ce niveau. Ils sont très occupés, la demande est constante. Des milliers de gens campent tous les jours devant la maison d’un [Guérisseur] célèbre à Tenbault, dans l’espoir qu’il s’occupera d’eux. Mêmes si on avait l’argent qu’ils réclament ce serait un miracle si on arrivait à décrocher une audience.”
 
Ryoka grogna. Sa main était crispée sur un médaillon que Ceria reconnut. Un simple sort était gravé dans la gemme en son centre. Elle ne fit aucun commentaire. Au lieu de cela, Ceria regarda Ryoka. Ryoka la dévisagea.
 
Ceria pouvait deviner ce que voyait la jeune femme. Une métisse, peut-être. Un souvenir de ce qui avait été perdu, ou peut-être qu’elle voyait simplement une mage, quelqu’un qui poursuivait des objectifs que peu comprenaient. C’était sans importance. Et pour une raison qui lui échappait, Ceria songea que la Coursière connue sous le nom de Ryoka Griffin n’avait pas le même regard que la plupart des gens. Mais le devoir était le devoir. L’honneur était l’honneur.
 
“Mon peu… Je n’ai pas confiance en la noblesse.”
 
Ceria lança à Ryoka un regard en coin, semblant espérer une confirmation. Ryoka grogna.
 
“Je n’ai confiance en personne.”
 
“Je sais que Lady Magnolia t’a offert… quelque chose. Je l’ai vue en venant ici. Tu veux sans doute accepter son offre, mais tous les marchés ont un coût. Et même si elle ne le dit pas, elle voudra quelque chose en retour.”
 
“Je sais.”
 
“Un sort est probablement le seul moyen de soigner ta jambe. Mais il existe d’une part la magie qu’elle t’offre, et… d’autres moyens.”
 
“D’autres moyens ?”
 
Ryoka dévisagea Ceria. Ses yeux parurent transpercer la demie-elfe. Ceria Springwalker avait vécu plus de soixante années, mais elle n’avait jamais vu quelqu’un avec un regard aussi désespéré que celui de Ryoka Griffin.
 
“Dis-moi.”
 
Ses yeux semblaient tracer un chemin directement vers son âme. Ceria prit une profonde inspiration.
 
“... Que penses-tu de la nécromancie ?”
 
« Modifié: Hier à 19:28:23 par Maroti »

Hors ligne Maroti

  • Tabellion
  • Messages: 44
  • Traducteur de The Wanderin Inn par Piratebea
Re : The Wandering Inn de Piratebea (Anglais => Français)
« Réponse #40 le: 28 mars 2020 à 19:30:01 »
Depuis le 28/03/2020, EllieVia rejoint le projet de traduction de The Wandering Inn, elle avait aussi commencé sa traduction en parallèle, et nous avons décider de joindre nos projets! A partir d'aujourd'hui, et pour ne pas perdre une partie de l'excellent travail qu'elle a fourni, tous les chapitres existant de Ryoka seront remplacé par les siens! Allez y jeter un œil!

De plus, plusieurs termes importants ont été revus et changés, et seront corrigé dans les jours à venir, la liste complète se trouve juste en-dessous!

Termes qui ont changés
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1.28
Traduit par Maroti

Après quelques jours, Erin conclut qu’elle avait trois types de clients. Le premier était les Antiniums, c’est-à-dire Pion et les Ouvriers. Il les amenait tous les jours, ou à chaque fois que le soleil touchait les pics des montagnes au sud.

Au sud. Apparemment, le soleil se couchait plus proche du sud que de l’ouest dans ce monde. Erin se sentait un peu bête de ne pas l’avoir remarqué plus tôt, mais pour sa défense, elle ne se baladait pas avec une boussole.

Mais les Ouvriers arrivaient toujours à la même heure, beaucoup ramenait des échiquiers fait de pierre et de papier. Apparemment, les Ouvriers recevaient bien une sorte de payement et utilisaient leur argent sur la nourriture et les échecs uniquement.

Erin était dérangée par ce fait, surtout vu le prix qu’elle avait mis sur les mouches acides. Mais Pion lui avait dit qu’avant ça, les Ouvriers ne clamaient jamais leurs salaires hebdomadaires. De plus, ils mangeaient comme des cochons, des cochons affamés avec un goût pour des mouches croquantes.

Mais malgré leurs obsessions avec la nourriture, les Antiniums étaient polis et silencieux, à l’exception des repas, et ils jouaient aux échecs. Dans un autre monde, Erin aurait été heureuse de les inviter chez elle tous les jours.

Le second type de clients qu’elle avait était les Gobelins. Ils étaient comme les Ouvriers, mais ils sentaient plus, ils étaient plus sales et payaient avec des pièces recouvertes de terre, de sang et parfois de…

Erin avait établi une règle dans son auberge. Les Gobelins devaient se laver dans le ruisseau, ou au moins faire trempette, avant de pouvoir rentrer. Même s’il n’y en avait pas beaucoup qui venait. En vérité, il n’y avait que Loks et sa troupe.

Et c’était une troupe. Ou un groupe. Ou un gang. Erin était certaine qu’elle était la chef de ce petit rassemblement, mais même si elle était à sa tête, c’était aussi clair qu’elle n’était pas la chef de sa tribu, s’il y avait toujours une tribu.

Occasionnellement, la petite Gobeline venait seule, mais elle avait généralement deux plus grands Gobelins qui la suivait. Ils étaient presque toujours blessés, pas gravement, mais avec de petites blessures qui laissaient suggérer des échauffourées et des combats. Erin se demandait si la raison pour laquelle elle ne voyait pas les autres Gobelins était parce qu’ils récupéraient de leurs blessures.
Dans tous les cas, Loks payait pour tous les repas de son groupe et mangeait en silence. Occasionnellement, elle jouait une partie d’échec, mais Erin avait la distincte impression que la petite Gobeline l’observait.

Ce qui ne la dérangeait pas, mais Erin était devenu plus… Méfiante ces derniers jours. Elle vérifiait constamment le nombre de Gobelin autour de l’auberge, et même si Loques venait seule, Erin ne laissait jamais un couteau ou une autre arme visible. Elle faisait aussi vider les poches des Gobelins avant d’entrer dans l’auberge.

Mais, même si les Gobelins étaient quelque chose qui faisait occasionnellement s’arrêter les Ouvriers et qu’Erin comptait les couteaux qu’elle avait dans sa cuisine, ils étaient des clients décents. Ils payaient, et c’était plus que ce qu’Erin pouvait dire du troisième type de client : Un mage agaçant.

« Est-ce que tu sais combien tu me dois pour tous ces repas ? »

Pisces leva les yeux, la bouche pleine de soupe. Il avala, s’empara d’un morceau de pain qu’il mâcha avant de répondre.

« Je suis à jamais reconnaissant pour ta bonté et ta tolérance, Maîtresse. Soit assuré que je payerai mes dettes en temps et en heure dès l’instant où j’acquiers la somme nécessaire. »

Erin planta ses mains sur ses hanches. L’auberge était vide à l’exception de Loks assise dans un coin, buvant bruyamment un autre bol de soupe.

« Tu continu de dire ça, mais est-ce que tu as de l’argent sur toi ? »

Pisces leva ses sourcils.

« Qu’est-ce que l’argent excepté un concept ? Si tu fais référence à la notion de l’argent, je suis riche en… »

« Des pièces. Est-ce que tu as de pièces ? »

« Pas en cet instant, non. »

Il haussa les épaules alors qu’Erin lui lança un mauvais regard, et retourna à sa soupe. C’était incroyable comment Pisces était capable d’avaler sa nourriture et donner l’impression de grimacer en même temps.

« Je sais que tu passes tes journées à étudier la magie, mais est-ce que ça te tuerai de trouver un emploi ? Tu pourrais alors payer pour tes repas au lieu de constamment quémander. Et tu pourrais payer quelqu’un pour laver ta robe ! »

Pisces baissa les yeux vers sa robe, tachée par ses voyages et sa nourriture. Elles étaient probablement blanches, mais l’utilisation constante et le manque d’entretien les avait rendues grises et tachées.

« Je ne vois pas où tu veux en venir. »

« Tes vêtements. Sont sales. »

Il haussa les épaules.

« Est-ce qu’ils émettent une sorte d’odeur désagréable ? »

« … Non. »

« De nouveau, la magie a éliminée une autre épuisante tâche ménagère. Quant au fait que je suis sans emploi, je te rappelle que je suis banni de Liscor dût à mon inclination en matière de magie. »

« Et parce que tu as volé de la nourriture et de l’argent en prétendant être un monstre. »

« Aussi, je suppose. Dans tous les cas, cela me force à rester éloigner de la Garde. Même aussi loin de la ville, je dois parfois éviter leurs épuisantes patrouilles. »

« En fait, tu ne vas plus être dérangé par ça. »

Erin soupira et jeta son torchon sur la table, juste à côté de Pisces. Il lui jeta un regard, avant de se concentrer sur elle à nouveau.

« Qu’est-ce que tu veux dire ? »

« Oh, ils ne vont plus patrouiller autour de l’auberge. Après… Après Klbkch… Enfin, cette stupide Capitaine a dit que la Garde ne patrouillera plus cet endroit. Et Relc ne vient plus par ici, donc je suppose que tu n’as plus à t’inquiéter de la Garde. »

Pisces répéta lentement les mots d’Erin.

« Ils ne patrouillent plus cette région ? »

« C’est ce que je viens de dire. »

Il se gratta le menton et jeta un coup d’œil à la fenêtre. C’était encore le matin, mais Erin avait fermé la plupart des volets. Le jour était anormalement frisquet, et elle n’avait pas envie de faire un feu.

« Cela est… Problématique. »

« Oh ? Pourquoi ? »

Pisces s’appuya contre le dossier de sa chaise et commença à s’occuper les mains avec sa cuillère. Il regarda le plafond, et Erin savait que cela voulait dire qu’elle allait recevoir un autre sermon. Résignée, elle s’empara du torchon et commença à nettoyer une autre table.

Loks était assise deux tables plus loin. Erin cligna des yeux alors que la Gobeline détourna rapidement le regard. Elle n’avait même pas entendu la petite Gobeline bouger. Est-ce qu’elle… Écoutait leur conversation ?

« La faune et la flore locale de la région autour de Liscor n’est pas le plus hostile des environnements, mais il y existe de nombreuses espèces de monstres qui pose une véritable menace, même pour moi. »

Erin jeta un regard vers Pisces.

« Même pour un grand et glorieux mage comme toi ? »

« Disons simplement que plusieurs espèces de la région dissuadent les aventuriers d’exercer leurs professions. Même si, après tout, les Drakéides et les Gnolls ne sont pas très intéressés par le métier d’aventurier. Mais sans la Garde pour réduire la population locale, cet endroit deviendra rapidement très dangereux. Je te suggérerai d’engager un moyen d’assurer ta protection avant que cela arrive. »

« Quoi, comme un garde du corps ? Je n’ai pas l’argent pour ça. »

Pisces secoua la tête.

« Je faisais référence aux brutes armées généralement connu sous le nom de videurs, mais tu soulèves un bon point. Je doute que beaucoup de personnes acceptent de venir aussi loin pour te protéger… Et même s’ils le feront, leurs prix seraient sûrement exorbitants. »

« C’est ce que je viens de dire. »

« Oui, mais dans tous les cas, trouver une manière de te protéger est hautement conseillé. »

« Je peux me battre. J’ai, heu, la compétence de [Rixe de Taverne], tu sais. Je peux totalement éclater une chaise sur la tête de quelqu’un. »

Pisces leva un sourcil et applaudit silencieusement. Erin lui lança un regard.

« C’est vraiment, ah, impressionnant. Cependant, je doute que ta prouesse avec une chaise en bois sera suffisante pour repousser autre chose qu’un Gobelin. Je crains que la plupart des créatures sont un peu plus solides que ça. »

Cette fois Erin et Loques lancèrent un regard à Pisces. Il ignora Erin, mais semblait prendre plus  de précautions avec Loks, qui avait bougé pour s’asseoir à la table voisine. Avec précaution, comme s’il s’attendait à ce qu’elle morde, Pisces agita l’une de ses mains en direction Loks qui leva les mains pour se protéger.

« Laisse-moi formuler ça d’une autre manière, Maîtresse Solstice. En des mots qui sont plus faciles à comprendre. Monstres, forts. Toi, faible. Qu’importe ton niveau, tu as seulement une classe d’[Aubergiste] qui a peu de compétence tournées vers la survie. »

Pisces prit une autre bouchée de pain avant de tendre le bras vers son verre alors qu’Erin était furieuse.

« Je ne suis pas totalement sans défense, tu sais. »

« Je n’ai jamais dit que tu l’étais. Mais il y a une différence entre combattre et se défendre. »

Il avait raison. En vérité, Pisces avait souvent raison, mais le problème était qu’il était tellement agaçant en ayant raison qu’Erin n’avait pas envie de l’admettre. Elle changea le sujet vers quelque chose dont elle voulait parler avec lui.

« Au passage, j’ai appris une nouvelle compétence après la… La partie. »

Pisces s’arrêta avec son verre aux lèvres.

« Oh ? »

« Son nom est [Instant Immortel]. Je n’ai pas la moindre idée de ce que ça fait. »

« Hum. »

Il fronça les sourcils et prit une grande gorgée, grimaçant au goût de l’eau.

« Je n’ai jamais entendu parler d’une compétence de la sorte dans les répertoires que j’ai épluché lorsque j’étais un étudiant. De plus, je n’ai jamais entendu parler d’une telle compétence. As-tu trouvé ce qu’elle fait ? »

« Nan. »

Pisces haussa de nouveau les épaules.

« Pour être franc, cette compétence semble être bien inutile. »

« C’est ce que je pense moi aussi. Mais est-ce que tu penses que ça a quelque chose à voir avec les échecs ? Vu que je l’ai probablement apprise en jouant. »

Il y pensa en buvant.

« C’est possible, même si les compétences qui se concentrent sur une seule tâche sont généralement plus faciles à identifier à leurs noms. Il est fort probable que tu es gagné cette compétence durant la partie. Mais sur ce qui est de son utilité ou la manière de l’utiliser… »

Il leva une main et termina son verre. Puis il fronça les sourcils et posa brusquement le verre sur le bar.

« N’as-tu pas d’alcool ? Ou si tu dois vraiment servir à boire, peux-tu avoir la politesse d’apporter du jus d'Amentus ? »

Erin leva les sourcils. Pisces pointa son verre vide du regard et elle suivit son regard, sans faire le moindre mouvement pour remplir son verre.

« Seuls les gens qui paient leurs ardoises ont le droit à du jus bleu. Et pour l’alcool… Je suis mineure, espèce d’idiot. Je n’ai que 20 ans. »

Pisces la regarda de manière incrédule et Erin lui rendit son regard de l’autre bout du comptoir.

« Une mineuse, je pensais que tu n’étais qu’une Aubergiste ? »

« Non ! Cela veut dire que je suis en dessous de l’âge de… »

Erin s’arrêta.

« … Laisse tomber. D’accord, ouais, je pourrais acheter de l’alcool, mais c’est cher. »

« Et coutume pour une auberge. »

Erin y pensa pendant une seconde, avant de vaguement se rappeler quelque chose.

« C’est vrai que j’ai la compétence de [Distilleure]. Je suppose que je pourrai… Faire de la bière ? »

De nouveau, le ton de Pisces était lacé de sarcasme.

« Ah. Je vois qu’avoir une compétence remplace le besoin d’avoir du houblon, des tonneaux, le processus de fermentation, la levure et bien sûr le grain nécessaire pour faire cette boisson. J’aimerais bien voir comment tu fais de la ‘bière’, et préviens moi quand tu auras décidé quel type de ‘bière’ tu vas vouloir créer. »

Erin lui lança un regard. Ce qui était étrange était qu’elle comprenait parfaitement ce que Pisces voulait dire. La compétence dans sa tête lui soufflait plein de choses folles, comme le temps nécessaire pour faire fermenter moût qu’elle allait obtenir après avoir ajouté de l’eau bouillante au grain, ainsi que tout ce dont elle allait avoir besoin. Et en vrai ? Il semblerait que faire de l’alcool était une véritable emmerde.

« Je peux aussi faire du vin. Le vin, c’est plus simple. »

Il secoua sa tête.

« Je fais confiance en ton opinion d’experte, bien sûr. Mais puis-je recommander que tu essayes ta boisson sur les Gobelins, ou peut-être sur les Antiniums, avant de les servir ? »

Cette fois, Loks enfonça son doigt dans les côtes de Pisces. Il jappa, tenta de la frapper, et manqua de tomber sa chaise. Il jeta un regard noir à Loques.

« Maîtresse Solstice, peux-tu, s’il te plaît, garder ton invitée loin de moi? Sinon je serais dans l’obligation d’utiliser ma magie pour régler ce problème par moi-même. »

Loques recula aussitôt de Pisces, alarmée. Erin croisa les bras et le regarda.

« Tu ne feras rien de la sorte tant que tu veux manger ici. Arrête d’embêter la Gobeline, et arrête aussi de les insulter tant qu’on y est. De plus, elle te battrai probablement dans un combat. »

« J’en doute fortement. »

Pisces murmura sombrement ces mots, mais il resta assis dans sa chaise et commença à avaler plus de soupe. Loks regarda délibérément dans la direction opposée des deux humains et prétendit être occupée à gratter des croûtes sèches sur ses côtes. Erin soupira. Des mages sensibles et des Gobelins indiscrets. Les Antiniums lui manquaient déjà.

«  Je comprends que les Ouvriers et les Gobelins voyagent en groupe et fuient les monstres, mais comment tu fais pour survivre dehors par toi-même ? »

Il haussa les épaules, boudeur.

« Tous les mages dignes de ce nom connaissent des sorts pour éviter de se faire repérer. [Invisibilité] est l’une de mes spécialités, par exemple. »

« Oh. D’accord. J’oubliais que tu pouvais faire ça. Alors, est-ce que tu connais beaucoup de sorts ? »

« Je suis adepte dans de nombreux domaines. Mais oui, [Invisibilité] est un sort du 4eme Échelon Magique que j’ai acquis après de longues études et en m’entrainant. Il est efficace dans presque toutes les situations. »

« Comme quoi, par exemple ? Espionner les gens ? Dis… Tu n’es jamais venu ici en étant invisible, pas vrai ? Parce que si c’est le cas… »

Erin fit un poing avec sa main. Pisces leva ses deux mains et grimaça.

« Loin de moi cette idée, j’ai quand même des standards que je respecte, de plus, tu es consciente que la plupart des mages utilisent les sorts de [Vision Lointaine] et [Scruter] pour espionner qui ils veulent sans impunités, n’est-ce pas ? »

« Quoi ? »

Erin le regarda avec horreur, et Pisces sourit légèrement.

« Est-ce vraiment si surprenant ? La plupart des résidences de la haute société et des bains ont des sorts pour se protéger de ce type d’intrusion. Mais ne craint rien… Il n’y a pas d’autres mages humains dans la région, à mon exception, et je suspecte que si des mages Drakéides existent, ils préféreraient observer leurs propres espèces. »

Erin frissonna.

« C’est la chose la plus flippante que j’ai jamais entendue. Vous les mages, vous êtes tous des pervers. »

Il semblait s’indigner de ses paroles.

« La magie est un art sacré, Maîtresse. Le fait que quelques individus l’utilisent à des fins néfastes est une petite conséquence qui ne peut pas être évitée. Mais pour tous ceux qui poursuivent les arts magiques, les bénéfices sont démesurés. Par exemple, je n’ai pas à m’inquiéter des attaques de monstres même si la Garde abandonne leurs patrouilles dans cette zone. »

« Donc tu es Monsieur Tout Puissant, hum ? »

« Tu as vu mon efficacité face aux mouches acides, n’est-ce pas ? »

Erin s’arrêta.

« Oh. Ouais. Tu étais plutôt cool là-bas. Hum, merci encore. »

Pisces agita sa main et se concentra de nouveau sur son bol de soupe. Erin pensa que ses joues étaient légèrement rosées. Elle sourit, avant de penser à autre chose.

« Pourquoi tu ne m’apprends pas de la magie ? J’effacerai ton ardoise si tu le fais. »

Le mage leva les yeux de sa soupe et regarda Erin.

« T’enseigner. De la magie ? Chère Maîtresse… »

Elle lui lança un regard.

« … Erin. Tu réalises que la magie n’est pas aussi simple qu’agiter une baguette et chanter quelques mots, pas vrai ? Devenir un mage de mon calibre demande des années, voir des décennies d’études intensive. »

« Je sais. »

Erin ne le savait pas, mais cela avait du sens. Mais maintenant qu’elle avait l’idée en tête, elle ne voulait pas la lâcher. La magie. Cela semblait si étrange et incompréhensible et pourtant…

« Mais, heu, tu ne peux pas m’apprendre un peu de magie ? J’adorerai apprendre. Je pense que les mages sont cools. J’étais un grand fan d’Harry Potter en grandissant, même si je pensais que Draco était plutôt mignon… »

Pisces jeta un coup d’œil à Loks qui lui rendit avec un regard vide.

« … Qui ? »

Erin rougit.

« C’est pas grave. Oublie ce que je viens de dire. Mais est-ce que tu vas m’apprendre quelque chose ? Ça n’a pas besoin d’être beaucoup. Je veux juste apprendre de la magie. »

Loques leva les yeux et arrêta de gratter ses croûtes. Erin sentit que la Gobeline s’approchait de plus en plus alors que Pisces considéra son offre.

« Et tu effacerais mon ardoise ? »

« J’effacerai ton ardoise et je commencerai à acheter de l’alcool. »

Cela sembla faire pencher la balance, et Pisces hocha la tête. Il se rassit dans sa chaise avec un air penseur et entonna avec sa voix importante.

« Soit. Très bien. Commençons avec le Test des Mages. Observe. »

Pisces leva un doigt qui commença à briller d’une lueur bleue-blanche. Il commença à tracer quelque chose dans l’air. La lumière suivit le tracé de son doigt en laissant des résidus éthérés. Erin plissa les yeux en le regardant, fascinée.

« C’est le test basique pour déterminer tes aptitudes. Je suis en train de dessiner… »

Le tracé de la douce lueur bleue était à moitié complet quand quelque chose interrompit la leçon de Pisces. Un flash de lumière éclata sous son nez. Pisces poussa un petit cri de surprise, perdit le contrôle de sa chaise, et s’écroula au sol.

Erin recula. Pisces s’agita au sol alors que Loques bondit de sa chaise pour se cacher sous une table.

« C’était quoi ça ? Fait le disparaître ! »

Quelque chose était en train de flotter devant Pisces. Il essaya de le repousser de ses mains, avant de s’arrêter en voyant ce que c’était. Lentement, il se releva et Erin vit quelque chose flotter autour de sa tête. Cela semblait être… Une luciole ? Une luciole faite de rouge et d’or… Non, plus comme une gamme de toutes ces couleurs, clignant et scintillant devant le visage du mage. C’était magnifique et mystérieux.

« C’est quoi ça »

Pisces se redressa. Il approcha lentement sa main, et la luciole devint des étincelles de lumières qui dansèrent autour de sa main. Il les regarda.

« C’est un sort de communication, mais je n’en ai pas vu un de la sorte depuis… »

Il s’arrêta, fronçant les sourcils. Les étincelles de lumière commencèrent à se condenser en d’étranges formes scintillantes. Erin plissa les yeux, mais les formes ne ressemblaient pas à des lettres. Ou… Est-ce qu’ils étaient des mots ? Elle n’arrivait pas à les décrire… Non, elle ne pouvait pas les comprendre.

Chaque étincelle se tordit et devint une rune ou un symbole, flottant dans la main du mage, mais Erin pensait qu’ils étaient aussi des mots. Mais est-ce qu’il était possible de transformer une lettre ou une forme en un véritable concept ? Et ils… Ils étaient douloureux à observer. Les yeux d’Erin la lançaient alors qu’elle essayer de comprendre les étranges formes magiques.

C’était comme s’ils n’existaient pas dans un monde normal et en trois dimensions. Et plus Erin les regardait, plus elle développait une migraine douloureuse et plus la douleur devenait vive derrière ses yeux. Elle dut détourner le regard.

Loks était désespérément en train d’essayer de regarder le message magique, mais elle semblait souffrir comme Erin, tenant sa tête et forçant ses yeux à rester ouverts avec ses doigts crasseux.

Seul Pisces semblait être capable de regarder les formes sans aucune forme de douleur. Il fronça les sourcils, et se leva.

« Je dois lire ceci. Je, ah, vais m’en aller. Merci pour le repas. »

« De… Rien. »

Erin protégea ses yeux et regarda la robe tachée et les sandales sales aller jusqu’à la porte, puis elle entendit de nouveau la voix de Pisces.

« … Qu’importe tes sentiments, tu devrais engager une sorte de protection. Les monstres et la faune les plus agressifs retourneront bientôt dans cette zone. »

Erin leva les yeux, avant de cligner alors qu’une des formes pulsa un message que son cerveau ne pouvait pas comprendre. Elle couvrit de nouveau ses yeux, et quand elle osa retirer sa main, Pisces avait disparu.

***

Des gardes du corps. De l’aide. Des videurs. De la sécurité. Des gens avec des bâtons pointus. Ils allaient des gens qui étaient doué dans une bagarre jusqu’aux aventuriers actifs ou à la retraite qui voulaient bien prendre un travail plus facile en échange d’un salaire.

Ils étaient coûteux, mais c’était mieux que de se faire poignarder à répétition ou manger par un monstre. C’était l’opinion de Pisces. Erin entendit à peu près la même chose quand elle posa la question à Selys.

Les deux jeunes femmes ou jeunes… Adultes femelles étaient en train de marcher à travers la place du marché de Liscor, faisant les boutiques. Erin était en train d’accompagner Selys, cette dernière ayant déjà acheté ce dont elle avait besoin chez Krshia.

C’était très étrange. D’une certaine manière, Selys était comme n’importe quelle autre jeune femme qui avait à peu près le même âge qu’Erin. La Drakéide suivait les dernières tendances, admirait les bijoux, achetait de la nourriture pour la semaine, et parlait joyeusement avec les marchands comme n’importe quelle jeune femme vivant sa vie.

Si Erin fermait les yeux elle pouvait s’imaginer qu’elle était de retour dans son monde. Mais quand elle regardait Selys, il était difficile d’ignorer les écailles, et la queue, et le sujet de la conversation.

« Ecoute Erin, je sais que tu veux rester dans ton auberge, mais ce n’est pas sûr. Engage au moins un aventurier bas niveau. Ils ne sont pas si forts,, mais je peux te trouver un bon deal. Peut-être que tu peux appeler ça une requête d’extermination perpétuelle. Alors la Guilde couvrirait une partie des frais. »

Erin secoua la tête en continuant de marcher dans la rue.

« Je ne vois pas pourquoi j’ai besoin de protection, Selys. Je n’ai pas vu de monstre récemment, même pas un Crabe-Rocher. La seule chose que je vois sont ses oiseaux-dinosaures dans le ciel ainsi que Loques et les Gobelins. »

« Ils sont déjà terribles. Mais tu n’as pas encore vu les monstres véritablement dangereux parce que la Garde les éloigne ! Ecoute Erin, je ne veux pas apprendre que tu t’es fait manger ou découper en petits morceaux. »

« Charmante image. »

« Merci. Mais la Garde est là pour notre protection Si tu ne te protèges pas… »

Selys s’arrêta, plissant les yeux. Elle et Erin commencèrent à ralentir leurs progressions. Il y avait une foule devant eux, principalement des Drakéides avec quelques Gnolls dans le lot.

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Une personne était en train de crier. Non, des personnes étaient en train de crier. Erin se mit sur la pointe des pieds mais elle ne pouvait pas voir au-dessus de la marée de personne qui la séparait de la scène. Puis, d’un coup, la foule s’ouvrit et plusieurs Drakéides s’engouffrèrent dans l’ouverture.

« Laissez passer ! »

Erin sauta sur le côté et regarda un groupe de quatre Drakéides armés sortir de la foule. Ils n’étaient pas des gardes, mais ils n’étaient clairement pas des civils.

« Des aventuriers. »

Selys murmura à Erin alors qu’elle la tira vers un bord de la rue. En effet, tous les piétons laissaient de l’espace pour les aventuriers Drakéides.

Les Drakéides crièrent, énervés, en direction de la foule derrière eux et commencèrent à s’avancer le long de la rue. Erin les regarda partir, et vit une silhouette familière sortir de la foule.

Relc poussa la foule et émergea de la mer de corps, sa queue s’agitant de manière colérique. Il se retourna, attrapa par le col un plus petit garde Drakéide qui semblait secoué.

« Stop ! »

Il hurla dans le dos des aventuriers Drakéides, mais ils l’ignorèrent. Furieux, Relc s’apprêta à les pourchasser, mais l’autre garde l’attrapa. Relc et le Drakéide se disputèrent furieusement.

Le regard de Selys passa des aventuriers à Relc de manière anxieuse.

« Ils ont dû se battre avec la Garde. Cela va causer des problèmes. »

Erin regarda Relc avec incertitude. Sa queue fouetta furieusement le sol alors qu’il continua de se disputer avec l’autre garde.

« Est-ce qu’il va les arrêter ? »

« J’espère pas. Les aventuriers et la Garde ne s’entendent pas. S’il le fait, cela aussi causé des problèmes. Enfin, il y aura déjà des problèmes à la Guilde, mais les arrêter ne ferait qu’empirer les choses. »

Selys regarda anxieusement alors que Relc semblait devenir de plus en plus furieux, malgré les efforts de l’autre garde pour calmer la situation. Il se libéra et commença à marcher à la suite des aventuriers qui étaient déjà hors de vue. Par coïncidence, son chemin le mena devant Selys et Erin.

Le Drakéide se figea en voyant Erin. Elle hésita, incertaine de ce qu’elle devait dire, voir si elle devait dire quoique ce soit. Avant qu’elle ne puisse se décider, Relc se retourna et marcha dans la direction opposé, traînant l’autre Garde sur le chemin. Il ne se retourna pas.

Selys relâcha sa respiration.

« Bien, c’était chanceux. C’est une bonne chose qu’il a décidé de ne rien faire. Je déteste voir des combats arriver dans le marché, surtout que nous n’avons pas terminé notre shopping. C’est une bonne chose que tu l’as calmé, n’est-ce pas, Erin ? Erin… ? »

Elle regarda le visage d’Erin. L’humaine était en train de frotter ses yeux. Les yeux de Selys s’élargirent et sa queue commença à tressaillir.

« Oh. Heu. Désolé. Je ne voulais… Enfin… Partons. »

Délicatement, elle prit Erin par le bras et l’éloigna. La foule regarda l’humaine avec curiosité, mais perdit intérêt maintenant que les aventuriers et Relc étaient partis. Seuls quelques Gnolls regardèrent le dos d’Erin, mais détournèrent rapidement le regard quand une certaine marchande Gnoll sortit de son étal et les regarda.

***


« Tiens. Prends une tasse de thé. »

Selys tendit une tasse fumante de quelque chose qui était doux-amer. Erin la sirota poliment et goûta ce qu’elle imaginait être une infusion de racines. Ce n’était pas si mauvais, et c’était chaud.

« Désolé pour ça. »

« … Y’a pas de mal. J’ai juste… je suppose que Relc ne s’attendait pas à me voir. Il semblait en colère. »

« Oui, en effet. »

Selys s’activa dans sa petite maison, allant chercher une autre tasse de thé aux racines pour elle-même alors qu’elle mit Erin à l’aise. La pièce dans laquelle elle avait amené Erin rappelait à cette dernière un appartement normal, à l’exception qu’il était plus ouvert et spacieux.  La chaise sur laquelle elle était assise avait aussi une taille différente, légèrement plus en hauteur que la normale.

Enfin, la femelle Drakéide prit un siège à côté d’Erin.

« Je suppose que c’est un autre accident avec les aventuriers. Je ne les ai pas reconnus, donc ils doivent probablement venir du sud. Et ceux que nous avons accueilli récemment, et bien, ils n’aiment pas obéir aux lois tant que ça donc la Guilde des Aventuriers a reçu beaucoup de plaintes récemment. »

« Hum. »

Erin avait presque oublié que Selys était une réceptionniste à la Guilde.

« Ils étaient tous des Drakéides. N’y a-t-il pas aussi des aventuriers Gnolls ? »

« Oh, quelques-uns. Mais c’était probablement une équipe entièrement faite de Drakéide. Les Gnolls… Enfin, les Gnolls n’aiment pas trop travailler avec les autres espèces. Et peu d’entre eux deviennent des aventuriers, donc nous en n’avons pas beaucoup. »

« Et qu’en est-il des humains ? Est-ce que beaucoup d’entre eux sont des aventuriers ? »

« Beaucoup. La majorité, en fait. Mais ce groupe vient du sud. »

« … D’accord ? »

Erin fronça les sourcils en regardant Selys. Selys fronça ses non-sourcils en retour.

« Ils viennent du sud, donc ils sont tous des Drakéides. »

« D’accord, d’accord. Parce que tous les Drakéides vivent dans le sud… ? »

Selys s’arrêta.

« …Erin. Est-ce que tu connais la géographie locale ? »

« Hum, non. »

Erin se tortilla dans son siège. Selys soupira, avant de sourire.

« Tu as vraiment besoin de faire plus attention. Attends un instant. »

Elle déposa sa tasse et s’agita dans sa demeure, parcourant différents tiroirs. Erin continua de siroter son thé jusqu’à ce que Selys retourne avec un bout de papier.

« Est-ce que tu sais quelque chose sur ce continent ? »

« Je sais que nous sommes sur un continent. C’est déjà pas mal ? »

Selys donna un coup de griffe taquin dans les côtes d’Erin. Cette dernière laissa échapper un petit cri de surprise et manqua de faire tomber son thé.

« Désolé, désolé ! J’oublie à quel point les Humains peuvent être tendre ! Désolé ! »

« Y’a pas de mal. »

Embarrassée, Selys prit une plume et ouvrit un pot d’encre.

« Attends, laisse-moi te montrer. Le continent sur lequel nous sommes s’appelle Issrysil… Enfin, les Humains ont un autre nom. Ça ressemble à ça, environ. »

Selys commença à dessiner sur un bout de papier, et traça une terre qui ressemblait vaguement à un triangle sur la partie supérieure, avant de s’amincir vers le centre et de vaguement prendre la forme d’une chaussure vers le bas. C’était plutôt ovoïde au final, mais c’est peut-être lié au talent de dessinatrice de Selys.

« D’accord, c’est rudement là ou tous les Humains vivent. Tu vois ? L’intégralité de la partie nord du continent à part l’endroit où les montagnes commencent. De là… À… là. »

Erin regarda le gigantesque gribouillage que Selys venait de dessiner autour de la partie nord du continent. Puis elle ajouta plusieurs petits triangles pour les montagnes à deux tiers de la carte, et une longue ligne s’étirant le long du continent, coupant le tiers supérieur de la partie basse.

« Et ici c’est Liscor. Tu vois, nous sommes le seul chemin à travers la chaîne de montagnes à part pour les Hautes-Passes ici… Et bien sûr, il y a aussi les routes côtières à l’est et l’ouest. »

Selys dessina des flèches à travers deux sections de la chaîne de montagne et entoura le petit point qui représentait Liscor. Le point était approximativement au centre de la carte, là où le continent était le plus étroit. Erin n’était pas douée en géographie, ou topographie, ou qu’importe ce que les cartes étaient, mais il semblait que Liscor était dans une sorte de vallée.

« Tu vois, c’est pourquoi Liscor est si important. Sans nous, toutes les marchandises devraient passer par la terre ou la mer en contournant l’intégralité du continent, ou en bravant les Hautes-Passes. Et ce n’est pas une bonne idée. »

« Ces Hautes-Passes sont dangereuses ? »

« Même pour les aventuriers de haut-niveau. Il y a de terribles créatures vivant dans le coin… Ils rendent les monstres locaux inoffensifs en comparaison. »

« Oh. Mais si tous les humains vivent au nord, qu’en est-il du sud ? Est-ce que c’est que… Les Gnolls et les Drakéides ? »

« Et les Antiniums, mais quelques autres espèces vivent ici. »

Selys secoua la tête alors qu’elle commença à marquer le bas de la carte.

« C’est ici que sont les six colonies Antiniums connues. Après ce point c’est leur territoire. Maintenant, ce n’est pas véritablement dangereux, mais personne ne s’aventure dans ce coin. Principalement parce que les Antinium là-bas sont différents de ceux de Liscor. Ils sont… Sauvages. »

« Sauvage ? »

« Je suppose que je veux dire… Enfin, c’est plus qu’ils sont hostiles au lieu d’être que terrifiants comme ceux ici. Je ne sais pas vraiment la différence, mais ceux qui sont ici ont une sorte de marché avec les cités du sud. Ils ne se battront pas et ils n’ont pas d’armée, mais les autres colonies… »

« Mauvaises nouvelles. Compris. »

« Aucunes cités ne veut faire du commerce avec eux. Même s’il n’y a pas beaucoup de commerce, avec tous les conflits qui sont constamment en train d’arriver là-bas. »

« Beaucoup de guerres ? Oh, attends. C’est là que se trouve votre armée, pas vrai ? »

« En effet. Ils sont toujours engagés par l’une des cités ou alliances qui apparaissent. Et il y en a beaucoup. »

Selys commença à furieusement marqué la partie inférieure de la carte avec des villes et des cercles.

« D’accord, ça se complique un peu, mais les gros groupes sont les Villes Emmurées là-bas, les Tribus Gnolls des plaines, et les ports et villes indépendantes dans ce coin. La plupart des habitants sont des Drakéides, c’est vrai, mais il y a d’autres races. Par exemple, presque un quart de la population dans ce coin sont des Gnolls. Nous avons quelques centaines d’humains là et là… Et de temps en temps, nous avons même des Tissés, des Centaures, des Selphides et des gens d’autres peuples, mais ce sont plus des individus que des communautés. Cependant, nous avons une bonne portion de Minotaure qui vont et viennent. »

Certaines races ne faisaient pas de sens pour Erin. Qu’est-ce qu’était un Tissé ? Ou un Selphide ? Ou…

« Qu’en est-il des Garous?  J’entends parler qu’ils vivent dans le coin, mais j’en ai jamais vu. A moins qu’ils sont exactement comme les Gnolls. Où vivent-ils ? »

« Partout et nulle part. Je suppose que tu peux en trouver plus parmi les Tribus Gnolls, mais ils ne leur appartiennent pas. Ils viennent d’un autre continent à l’est, mais ils sont pacifiques et il est facile de travailler avec eux. »

« Hum, est-ce qu’il y a d’autre type de personne comme vous. Qu’en est-il des Hommes-Lézards ? »

Selys prit un air renfrogné.

« Pas de lézards. Nous ne toléreront pas leurs espèces dans les villes, de toute façon.»

Erin regarda la carte. Selys termina de la dessiner et sourit à Erin.

« Alors, est-ce que tout ça fait sens ? »

« Oui, je pense. Tu as bien expliqué, mais la carte me fait mal aux yeux. »

« Hey ! Qu’est-ce qui ne va pas avec ma carte ? »

Selys baissa les yeux vers le cafouillis confus de gribouillis et de point sur le bout de papier.

« …Oh. »

Erin tenta de rester sérieuse, et échoua. Elle rit, et après quelques instants Selys commença à rire avec elle. Voilà un peu de bonheur.

Une fois qu’elles se calmèrent, Selys pointa l’un des points près de Liscor.

« La plupart des aventuriers viennent de Lyszen. Je parie que ce n’est que le début, et qu’on aura même quelques humains dans le lot, mais pas avant quelques jours. En tout cas, la raison pour laquelle tous les aventuriers sont ici c’est à cause de ces nouvelles ruines. Tu en as entendu parler ? Apparemment, ça serait une sorte de temple souterrain, et il serait immense ! »

Erin se rappela entendre parler des ruines, mais cela semblait être un lointain souvenir.

« Oh oui. C’est un sacré morceau, pas vrai ? »

Selys hocha sérieusement la tête.

« C’est très important. Nous recevons beaucoup de marchands, d’aventuriers, et de business venant avec eux. Mais bien sûr cela veut dire qu’il y aura plus de troubles quand ils vont se battre avec les Antiniums, ou briser la loi. J’ai entendu dire que la Gard met les bouchées doubles et maintenant que Klbkch est… »

Elle s’arrêta et tenta de faire marcher arrière.

« Hum, ce que je veux dire c’est que sans, sans assez de gardes… »

« Je comprends. »

Erin tapota Selys sur l’épaule.

« Donc il va bientôt y’avoir beaucoup d’aventuriers ? Je vais peut-être bientôt avoir un peu de clientèle dans mon auberge. »

« Seulement si tu peux te protéger. Comme je te le disais, Erin… »

« J’ai besoin de protection. Compris. »

Erin soupira.

« C’est trop bizarre. Je suppose que je me suis habitué à l’auberge et à la région, tu vois ? Je n’ai pas encore vu de monstres, donc je ne peux pas vraiment m’inquiéter. »

« Enfin, tu es dans l’ancien emplacement de plusieurs villages. »

Selys avoua en faisait quelques croix autour de Liscor.

« Ils ont tous été abandonnés ou détruit par le temps, surtout après le Nécromancien. »

« Pisces ? »

« Qui ? Non, pas cet humain. Le Nécromancien. Il remonte à quelque temps et… Enfin, nous avons perdu beaucoup de terre autour de Liscor. Mais l’endroit où tu te trouves est relativement en sécurité. Mais si tu vas à quelques kilomètres dans n’importe quelle direction, tu peux tomber sur beaucoup de trucs étranges. »

Erin était intriguée et commença à étudier la seconde carte que Selys était en train de dessiner.

« Vraiment ? Je suppose que je n’ai jamais… Huh. Tu sais, je ne suis jamais vraiment partie explorer. Je veux dire, à part pour trouver l’auberge et quelques autres endroits, je ne me suis pas vraiment éloigné. J’ai commencé à réparer l’auberge et… Ouais, je ne suis pas vraiment allé plus loin. »

Selys secoua la tête.

« Tant mieux. Certains endroits sont vraiment dangereux. Je veux dire, c’est pas évident car ce n’est pas la bonne saison, et que la Garde fait le ménage, mais j’ai entendu des histoires. »

« Du genre ? »

« Oh, tu connais les aventuriers. Ils parlent toujours de trésors et de trouver des artefacts dans des caves ou des trucs du genre. Mais ceux du coin sur toujours pauvres, donc je n’y prêterai pas attention. La plupart rampent discrètement vers la ville peu de temps après avoir dépassé ton auberge et c’est pourquoi aucun d’entre eux n’a osé s’aventurer dans les ruines. Ils attendent des aventuriers plus compétents pour ouvrir la voie avant de s’y engouffrer. »

« Donc ce que tu me dis c’est qu’il y a beaucoup de terres inexplorées dans le coin ? »

« Je suppose que c’est vrai si tu sors des sentiers battus. Mais qui risquerait de s’aventurer là-bas. »

Selys s’arrêta, réalisant ce qu’elle venait de dire, et lança un regard suspicieux à son amie. Erin resta de marbre.

« Erin… »

« Quoi » ? »

« Non ! C’est trop dangereux ! Ne soit pas stupide ! »

« Je veux juste voir ce qu’il y a autour de l’auberge. Je ne vais pas m’éloigner. Et je prendrai mes jambes à mon cou si je vois quelque chose. »

« Non. Je ne te laisserai pas partir seule. »

« Oh, allez. Je serais prudente. Je marcherai que quelques kilomètres dans toutes les directions, d’accord ? Mais je ne sais vraiment pas ce qui se trouve autour de l’auberge. J’ai envie d’explorer un peu. »

« Erin… »

« Ça va aller, je te le promets, Selys. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer ? »

Toc, toc. Erin décida de toucher du bois et frappa ses doigts contre la table.

« Tu vas te faire blesser ! Ou tuer ! »

« Il n’y a rien dehors qui puisse me faire du ma… Qui puisse m’attraper. »

Toc. Toc.

« Nous étions en train de parler du fait que tu as besoin de protection ! Sans Relc ou Klbkch… Erin, tu te souviens des Gobelins ? Il y a bien pire dehors ! Crois, je travaille avec des Aventuriers, je sais de quoi je parle. »

« Rien ne va se déranger pour pourchasser une humaine solitaire dans une auberge au milieu de nulle part, j’en suis certaine. »

Toc. Toc.

« Pourquoi est-ce que tu continus de faire ça ? »

 


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