Sur l'astre abandonné
Un sillage de lumière fend soudain l'unité du ciel. Un coup de peinture or sur toile azur. Presque simultanément, un grondement vient jouer sur les cordes de mon système nerveux et je vibre à l'unisson de ce nouveau départ ; de ce spectacle pourtant si familier des spatio-cargos qui, petit à petit, permettent à la vie de s'échapper de la Terre. Tout mon être applaudit cette révérence finale, tirée sur un monde qui ne sera bientôt plus.
Car oui, dans cinq minutes, cinq petites minutes, Harvey détruira notre belle planète bleue.
Il n'est pourtant pas foncièrement malveillant, le Harvey ; simplement, nous nous trouvons sur son chemin, et le sort qui l'a taillé comme un colosse a également omis de le doter de la moindre cellule grise, ou d'un quelconque système de freinage d'urgence. L'un ou l'autre aurait été accueilli comme un prodige salvateur mais, malheureusement pour nous, les météoroïdes sont ainsi faits, et il ne nous reste pas d'autre choix que de fuir.
L'évacuation a commencé il y a déjà deux ans de cela. À cette époque, seuls les riches pouvaient se le permettre ; les premiers cargos débordaient de luxe et limitaient les passagers. Maintenant que les nantis se sont tous envolés, ils contiennent de la vie à en craquer, et les conditions y sont désastreuses. Tassés comme dans un bus en heure de pointe sur un trajet de plusieurs mois : personne n'aurait accepté cela avant l'annonce de la catastrophe. Mais la donne change quand la survie est en jeu.
En quelques mois, les lancements sont devenus plus nombreux que les heures sonnées au clocher voisin. Des milliers de nouveaux cargos naissent chaque jour sur toute la surface de la Terre, tandis que les anciens vont et viennent, pleins puis vides, jusqu'à l'épuisement de la population. Ou plus certainement jusqu'à l'extinction de la population, car il ne nous reste que très peu de temps, et nous sommes encore nombreux ici-bas.
Ma famille, elle, vit déjà là-haut. Je n'attends que de la rejoindre. Un bout de mon cœur est parti avec eux – avec Willem, mon génie de père, avec Charlotte, ma mère aussi bon vivant que généreuse, avec Edward, mon petit frère, qui est si grand maintenant – et cela me fait drôlement souffrir. C'est une peine que je n'aurais jamais pensé subir un jour.
Voilà pourtant qu'elle subsiste depuis des jours.
Assis sur le muret, devant la maison, je balance mes jambes au rythme des secondes qui passent. Et je souris bêtement, pensant à Ed enfant, qui balançait les siennes sur sa chaise trop haute pour lui.
Ils m'avaient dit de ne pas bouger, qu'ils reviendraient, mais je sais que j'ai le droit de remuer les jambes, ou même la tête si j'ai envie. C'était simplement une façon de parler, du sens figuré. Parce que oui, je comprends les subtilités désormais. Je ne prends plus tout au pied de la lettre, et je sais que les lettres ne portent pas de chaussures. Willem me l'a appris.
Comme tout ce que je sais.
Comme je sais qu'il reviendra me chercher, car il me l'a promis. Sa parole est ce qu'il y a de plus précieux pour moi. Une parole d'évangile. C'est sa parole qui dicte ma vie, comme celle de Dieu guide son troupeau dans les livres saints. Ma vie à moi n'est pas écrite, elle est prononcée, elle est guidée par la voix de Willem, le père que l'on m'a attribué lors de ma conception. Celui qui m'a commandé sur internet, celui qui me commande. Celui que j'attends.
Je sais qu'il viendra, c'est l'évidence même, sinon il briserait sa promesse ; et cela est inconcevable. Il ne reste tout juste que quelques minutes avant que je ne vole en éclat avec tout ce qui m'entoure, mais il viendra. Il trouvera un moyen. Je n'en doute pas.
Le doute n'est pas permis.
Je ne suis pas programmé pour douter.
Cela ne veut pas dire que je sais tout, non, on ne m'a pas conçu si arrogant ; je me pose même beaucoup de questions, mais ce n'est pas à moi d'y répondre. Ce n'est pas moi qui fait le monde. Ce n'est pas à moi de décider de ce qui est ou de ce qui n'est pas. Soit je sais, soit je ne sais pas ; c'est aussi binaire que cela. Comme les chiffres qui parcourent mes circuits. On pourrait en conclure que je suis limité, que je n'atteindrai jamais la complexité des êtres humains, mais lorsque l'on compare nos modes de fonctionnements, nous sommes finalement tous réduits à nos impulsions électriques. Qui, gérées dans notre centre nerveux, génèrent nos actions et nos émotions.
Pour être franc, je trouve cela admirable ; presque miraculeux si cela n'était pas aussi extraordinairement ordinaire, car présent dans toute forme de vie consciente. Et oui, j'ai beau être un robot, un androïde, un tas de ferraille, moi aussi je m'extasie.
Je m'émerveille devant les brins d'herbe qui frémissent au pied de la maison, devant les crocus roses et violets qui poussent dans le jardin de maman, devant le souvenir du rire joyeux d'Ed. Assis sur mon muret, sans rien à faire qu'attendre, je scrute avec un sincère ravissement la lente croissance des arbres. Leurs membres qui s'allongent, leurs bourgeons qui s'ouvrent et leurs feuilles qui se déploient. Les insectes qui volent dans leurs bras levés au ciel, qui grillonnent au soleil, qui nourrissent les oiseaux de leur mort soudaine. Ça, c'est le monde autour de moi, que je vois. Puis il y a celui, immense, qui se déroule sous mes pieds. La terre qui s'étend, qui se répand, celle qui couve toutes les graines à naître, qui nourrit celles qui ont germé, qui recueille ce qui est tombé ; la terre qui dessine les collines et les vallées, qui creuse les océans, voyage sous les vagues et ressurgit en continents de l'autre côté de l'eau, de l'autre côté des eaux, jusqu'à revenir derrière moi, tout autour de moi. Une terre qui ne fait qu'une, qui unit tout ce qu'elle abrite, tous ceux qu'elle abrite. Sans frontière. Et le ciel infini au-dessus de tout ça.
Moi, dans cette vastitude, je suis microscopique. Infime. Mais je suis là, et c'est épatant.
Quel déchirement cela sera lorsque Willem viendra enfin me chercher ! Ce petit bout de planète qui dérive fièrement dans l'espace me manquera tellement...
Encore une minute et toute échappatoire sera impossible. Plus aucun frémissement de vie n'animera le défunt paysage. Tout ici bas cessera d'exister, mais pas moi. Pas moi. Je serai là-haut. Là-haut avec Willem. Avec maman et Ed.
Prise d'une convulsion viscérale, la Terre se met à trembler. Je tremble. Comme si nous sentions tous les deux que la fin était finalement là. Un feu d'artifice de spatio-cargos illumine le ciel. Les coups de pinceaux couleur lumière se croisent en tous sens, tracés frénétiquement par un peintre fou, comme autant de messages d'adieux aux condamnés. Ce sont les derniers. Les retardataires. Ils pullulent dans mon champ de vision. J'imagine un instant ceux que je ne vois pas, tout autour du monde, et le vertige me prend. Tant d'âmes qui s'envolent, s'éparpillent dans le vide salutaire de l'espace. Ça grouille. Ça se percute. Ça tombe dans d'atroces fracas.
De la Terre, une clameur monte. Une complainte diffuse, qui s'amplifie, s'intensifie, pour devenir une même mélasse de désespoir engluant l'humanité. Une couverture de terreur, tissée de milliers de voix éparses, enveloppe le monde moribond.
Dernière berceuse funèbre avant de dormir pour de bon.
Moi, je souris. J'ai de la chance. J'aime. Je suis aimé. Et on vient me chercher.
Dans moins d'une seconde, je serai en route pour ma nouvelle maison.
Je me demande si les étoiles brillent davantage vues de là-haut.