Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

18 novembre 2019 à 00:05:06

Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateurs: Aube, Miromensil, Chapart, Claudius) » Le Tchikan

Auteur Sujet: Le Tchikan  (Lu 1082 fois)

Hors ligne elodie janssens

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Le Tchikan
« le: 05 décembre 2017 à 13:52:38 »
En bon père de famille, Li Shang se lève tous les jours à cinq heures du matin. Il mange le petit déjeuner que son épouse lui a préparé. Ils discutent du programme de la journée. Monsieur Li insiste pour que leur fils prenne des cours particuliers. Il s’inquiète que les lacunes du garçon en sciences pourraient avoir sur ses choix de carrière et son avenir.
Son épouse trouve que c’est une très bonne idée. Elle prendra rendez-vous avec le directeur de l’établissement scolaire pour lui demander conseil. Elle débarrasse la vaisselle sale. Son mari remarque qu’une mèche de cheveux s’est détachée de son chignon. Il s’approche d’elle et d’un geste tendre, il caresse la joue de sa femme.
–   Tes cheveux ses sont détachés, dit-il.
–   Ah oui ? Merci chéri.
Madame Li file à la salle de bain se recoiffer avant d’aller réveiller Mako. Le gamin est propre et habillé en moins de dix minutes. Il rejoint son père à la cuisine. Monsieur Li embrasse toujours son fils avant de partir au travail.
Au milieu des passants qui arpentent les trottoirs et des voitures qui bouchonnent les rues, monsieur Li marche d’un pas vif. Il grimpe une volée d’escaliers et arrive sur le quai du métro aérien. Il grimpe à l’avant du troisième wagon. C’est l’heure de pointe. La rame est bondée. Monsieur Li trouve une place assise, mais lorsqu’il aperçoit une femme enceinte, il se lève immédiatement et lui offre sa place.
Arrivé au bureau, monsieur Li enchaîne les réunions de travail, les rendez-vous avec des clients... Ensuite, il doit se rendre sur un chantier de construction pour s’assurer du bon déroulement des travaux. Il lui incombe de vérifier le respect des plans par le maître d’œuvre. En cas d’erreur, en tant qu’architecte, il serait tenu pour responsable par le cabinet qui l’emploie. Son employeur est pointilleux, le client exigeant. Il en va de l’honneur de monsieur Li de veiller à ne pas entacher la réputation de son employeur.
Il discute depuis une demi-heure avec le maître d’ouvrage, lorsque son téléphone sonne. Habituellement, pendant les heures de travail, monsieur Li ne répond pas aux appels d’ordre privé. Mais son épouse insiste et monsieur Li s’excuse un instant auprès du constructeur.
–   Allô, Suki ? Il y a un problème ?
–   Je suis désolée de te déranger en plein travail, mais je viens d’appeler l’établissement scolaire de Mako. Leur conseiller insiste pour nous rencontrer tous les deux et il nous a donné rendez-vous ce soir.
–   Bon, je vais voir ce que je peux faire. Ne t’inquiète pas. A quelle heure avons-nous rendez-vous ?
–   Après les cours, à dix-huit heures.
–   Très bien, je te rejoindrai sur place. Merci chérie.
–   Passe une bonne journée Shang.
Monsieur Li voit le programme de sa journée chamboulé. Il vit ce genre d’imprévu comme un marcheur recevrait un caillou dans sa chaussure, douloureusement. Mais pour son fils unique, ce père de famille est prêt à tous les sacrifices, y compris repousser une réunion de travail au lendemain.
Ainsi, après la visite du chantier, monsieur Li regagne le bureau, annonce la mauvaise nouvelle à ses collègues, reçoit l’autorisation de son patron pour prendre le reste de sa journée et court vers la sortie de l’immeuble. Il grimpe quatre à quatre les marches vers le métro aérien, mais la fermeture automatique sonne et les portes se ferment sous son nez.
Tandis que la rame démarre, sur le quai d’en face, une autre arrive. La foule se disperse. Dans les reflets d’une vitre, monsieur Li remarque une jeune fille. A deux pas derrière lui, elle s’assied sur un banc, serre les jambes, y pose son sac à dos et farfouille dedans.
Monsieur Li est hypnotisé. La scène lui rappelle son épouse, la jeune Suki, étudiante en comptabilité. Elle portait un uniforme semblable : une chemise blanche dont elle ouvrait les deux boutons du haut dès la fin des cours, la cravate grise glissée dans une poche, une jupe à plis noire, des collants gris qui s’arrêtent en haut des cuisses et des chaussures noires vernies.
Il lui semble que c’était hier, son premier amour, leur première nuit –de noces.
La sirène retentit, les portes se ferment, la vitre emporte avec elle les traits de la jeune fille. Monsieur Li est perdu dans ses pensées, seul avec ses souvenirs d’innocence et de virginité.
Enfin le métro à destination du quartier centre arrive. Dans six minutes et trois arrêts, il atteindra la station Sôseki où l’attendra son épouse.
Monsieur Li se ressaisit et entre dans le wagon. Toutes les places assises sont occupées et beaucoup de gens encombrent l’allée, serrés les uns contre les autres. Un chien n’y retrouverait pas son maître. Lorsque le métro démarre, le sol vibre et la foule gesticule. Monsieur Li semble perdre l’équilibre. Ses doigts heurtent une jeune fille qui le dévisage. C’est elle, l’étudiante assise sur le quai.
Quelques passagers descendent, beaucoup d’autres embarquent. La sonnerie et les portes closes.
Monsieur Li se retrouve contre l’étudiante. La promiscuité des transports transforme les hommes. Elle qui reste figée, oppressée par la foule immobile. Personne ne les voit.
Lui qui caresse du bout des doigts la peau claire sous le chemisier. Elle qui endure cette humiliation silencieuse. Des visages fermés, le déni des passagers.
Il pense à sa femme, à la tache de sang sur les draps, sa main effleure un morceau de tissu. Les plis se froissent. La jeune fille serre les dents. La foule est aveugle.
Il faufile une main sous sa culotte, empoigne ses fesses. Elle veut s’enfuir. Il y a trop de monde, des épaules tendues, des dos tournés, des têtes détournées…
Il se délecte de sa peau fraîche. Elle se sent sale. Les autres ne semblent pas comprendre ce qu’il se passe. C’est un fléau quotidien.
Il imagine la tache qu’elle fera sur le lit de son mari. Elle est perdue. Si sa famille l’apprend, ce sera le déshonneur.
Puis une voix mécanique annonce l’arrêt Sôseki. Monsieur Li remercie la jeune fille. Il quitte le wagon, longe le quai. Là, son épouse l’attend. Monsieur Li sourit à sa femme et pose un baiser sur sa chevelure.
« Modifié: 05 décembre 2017 à 20:20:44 par elodie janssens »

En ligne Claudius

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Re : Le Tchikan
« Réponse #1 le: 05 décembre 2017 à 16:27:19 »
Deux petites fautes d'inattention relevées :

Monsieur Li voit le programme de sa journée chamboulée  - chamboulé (le programme)

A deux pas derrière lui, elle s’assied sur un banc, sert les jambes, - serre (serrer pas servir).


J'ai lu ton texte avec intérêt, au départ d'une journée ordinaire, le train-train,  presque monotone, et cet intermède, cet écart de conduite,  poussé par le subconscient, ce qui m'a fait sourire (jaune) c'est qu'il remercie la jeune fille (on est japonais ou pas !) .

J'ai aimé ces chassés croisés entre lui et elle dans ce wagon, l'indifférence de la foule, tout ceci est bien mené.

Puis je me suis posé la question, pourquoi le Tchikan, maintenant je sais ! Comme quoi les japonais ne sont pas si parfaits qu'on pourrait le croire, et j'ai lu ton texte d'autre manière.

 :mrgreen: :mrgreen:
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Hors ligne elodie janssens

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Re : Le Tchikan
« Réponse #2 le: 05 décembre 2017 à 19:19:44 »
Bonjour Claudius !
J etais impatiente de connaitre ton avis... et je ne suis pas deçue.  ;D
Oui ces japonais sont tres polis. Ils disent toujours merci. Meme apres un acte aussi monstrueux. Pour info, je me suis inspirée d'un témoignage et de faits réels. Donc tout est véridique. D'où le choix de narration. On imagine pas ce qui va se passer.
Et merci pour le relevé des coquilles. Je suis une grande distraite ! ;)
Bonne soirée.

En ligne Claudius

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Re : Le Tchikan
« Réponse #3 le: 05 décembre 2017 à 20:36:49 »
Waouh Elodie, tu me flattes et je suis touchée que mon avis soit aussi attendu !  :-[

Je crois que c'est le plus beau compliment que l'on ait pu me faire dans ce forum !

Ce que j'aime ici c'est que de lire presque tous les textes, c'est un plaisir, apprendre à chaque instant de styles différents, de gens différents, parfois compliqués, parfois simple (comme je suis), un bonheur pur.

J'aime t'a façon d'écrire, c'est fluide, ça se suit sans souffrir de complexe d'infériorité   :mrgreen: (si Alan me lit je suis mal !) et c'est génial, et pourtant tu sais dire, expliquer, transmettre ton message.

 :coeur: :coeur:

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Hors ligne elodie janssens

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Re : Re : Le Tchikan
« Réponse #4 le: 05 décembre 2017 à 20:46:48 »
J'aime t'a façon d'écrire, c'est fluide, ça se suit sans souffrir de complexe d'infériorité   :mrgreen: (si Alan me lit je suis mal !) et c'est génial, et pourtant tu sais dire, expliquer, transmettre ton message.

 :coeur: :coeur:

ROoo lalaalalaaa  :-[  :coeur: :coeur: :coeur: :coeur: :coeur:

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Re : Le Tchikan
« Réponse #5 le: 05 décembre 2017 à 20:50:55 »
Bonsoir elodie janssens , première réaction que je vais faire donc j'espère ne pas te froisser à cause de mon manque d’expérience .

-Tout d'abord , j'aime beaucoup ton style d'écriture , je me suis très bien imaginé les images dans ma tête ce qui facilitait encore plus la compréhension du texte .
-Je pense que ton histoire se passe en Asie (je veux pas dire de bêtise mais je dirai la Chine) , pour moi l'Asie est un très bon point d'imagination et d'influence , très facile de s'en inspiré et le rendu et tout autant magnifique.
-Le thème est d'actualité , on va pas se cacher mais il est très bien placé , très bien décrit , surtout vers la fin , avec des phrases courtes et brève comme pour accentuer le moment et le drame des actions de Monsieur Li.
-La Chute !! : je ne m'y attendais pas du tout , sincerement je pensais plus a un problème de famille avec son fils et puis non ! Renversement de la situation juste incroyable .

Je te conseil de continuer sur ton style très beau à mon goût , bonne chance pour la suite et j'espère voir bientôt d'autres de tes textes !!  ;)

Hors ligne elodie janssens

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Re : Le Tchikan
« Réponse #6 le: 05 décembre 2017 à 22:14:57 »
Bonjour kwayjr. Je bénéficie de ton tout premier commentaire. Waouw tu me flattes. Je suis contente que tu aies aimé mon style. Merci pour ton si gentil commentaire. A+

Hors ligne elodie janssens

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Re : Le Tchikan
« Réponse #7 le: 06 décembre 2017 à 15:02:50 »
Bonjour Jobear.
Effectivement, monsieur Li est chinois. Et je te confirme qu'il s'agit bien d'une problématique récurrente et omniprésente en Chine, d'où mon intérêt pour ce sujet.
Merci du passage.
à+

En ligne Claudius

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Re : Re : Le Tchikan
« Réponse #8 le: 08 décembre 2017 à 08:02:56 »
Bonjour Jobear.
Effectivement, monsieur Li est chinois. Et je te confirme qu'il s'agit bien d'une problématique récurrente et omniprésente en Chine, d'où mon intérêt pour ce sujet.
Merci du passage.
à+

Oups, j'ai parlé de japonais (référence au livre de Kumi Sasaki) mais Li est chinois ?  :mrgreen: :mrgreen:
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Re : Re : Re : Le Tchikan
« Réponse #9 le: 08 décembre 2017 à 11:59:37 »
Oups, j'ai parlé de japonais (référence au livre de Kumi Sasaki) mais Li est chinois ?  :mrgreen: :mrgreen:
Et oui !
Mais t'inquiète ! J'ai volontairement oublié de préciser le pays parce que mon texte est aussi une dénonciation plus générale du harcèlement dans les transports. Et les chinois n'en ont pas le monopole.
Ils auraient pu s appeler Marie et Ferdinand, sauf que Ferdinand aurait oublié de "dire merci".  :mrgreen:

 


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