Le Monde de L'Écriture

05 Septembre 2010 à 02:59:41
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Auteur Fil de discussion: Toutes les poupées s'appellent Clara  (Lu 149 fois)
stilograf
Plumelette

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« le: 26 Octobre 2009 à 16:18:28 »

Toutes les poupées s’appellent Clara



Il était grand, il était beau. Mais il ne sentait pas le sable chaud. Il ne sentait rien. Ou plutôt si ; une discrète odeur de savonnette, luxe rare en ces temps de privation.
Il a retiré sa casquette qu’il a glissée sous son bras et s’est approché de la petite fille, assise sur la première marche de l’escalier. Il s’est penché vers elle en souriant : 
- Bonjour ! Comment t’appelles-tu ?

Elle n’a pas répondu. Maman dit toujours qu’une petite fille bien élevée ne doit pas répondre aux inconnus qui lui adressent la parole. Même lorsqu’ils sourient. Même lorsqu’ils sentent bon la savonnette.  Sans lever la tête, elle  a continué à coiffer sa poupée.
- Tu ne veux pas me dire ton nom, mais tu peux au moins me dire le nom de ta poupée…

Honnête proposition ; pas de  consigne maternelle à ce sujet. Elle a levé les yeux vers l’homme :
- C’est  Clara. C’est ma poupée…

L’homme s’est accroupi et après avoir déganté sa main droite, a entrepris de lisser les cheveux de crin noir. Il a ri.
- On dirait qu’il lui manque des cheveux à Clara. Est-ce qu’elle est malade ?
- Non. Elle va très bien. Mais c’est parce qu’elle est un peu vieille. C’est tout.
- Elle ne doit pas être bien vieille puisque c’est ta fille ! 
- C’est pas ma fille c’est ma poupée !  Et elle est vieille parce c’est la poupée de ma maman, de quand elle était petite…
- Ah ! C’est une poupée de famille alors ! Et où est-elle ta maman ?
- Je sais pas… Par là…


Elle a fait un geste vague qui ne désignait ni la droite ni la gauche ; ni le bas ni le haut.
L’homme a porté la main à l’intérieur de son lourd manteau de laine et en a extirpé un portefeuille de cuir avachi. Après avoir déganté son autre main, il en a sorti une photographie qu’il a tendue à la fillette :
- Tiens ! Tu vois, elle, c’est ma fille à moi ! Et  regarde bien ! Elle a presque la même poupée que toi…
- Et comment elle s’appelle, sa poupée ?
- Je crois qu’elle s’appelle Clara aussi…
- Peut-être que toutes les poupées s’appellent Clara alors…

- Peut-être, oui…

Mais elle a réfléchi.
- Non… Ca se peut pas !  La poupée de Louise,  elle s’appelle Emilie… Alors ça se peut pas…
- Non,  tu as raison, ça se peut pas. C’est dommage ! Ca serait bien si toutes les poupées du monde s’appelaient Clara…
- Oui, mais ça se peut pas…

La fillette a poussé un soupir et a recommencé à coiffer sa poupée. Puis elle a relevé la tête et demandé :
- Et ta…votre fille, comment  elle s’appelle ?
L’homme a ri encore :
- Tu sais, tu peux me dire tu ! Moi,  je veux bien te dire son nom, mais il faut que tu me dises le tien ! Ma fille s’appelle Eva. Et elle a six ans !
- Elle est  grande ! Moi, j’ai cinq ans !
- C’est grand aussi, cinq ans, tu sais !  ! Et comment t’appelles-tu ?

Quelques secondes ; quelques battements de cils. Juste pour dissoudre les dernières objections,  puis elle a dit :
- Je m’appelle Elisabeth !
- C’est très joli, Elisabeth  !  Dans mon pays, il y a beaucoup d’Elisabeth !
- Où il est votre pays ?
- Je ne sais pas… Par là…

Il a fait un geste vague qui ne désignait ni la droite ni la gauche ; ni le bas ni le haut. Puis il a remis ses gants et s’est redressé.
- Tu veux qu’on joue à un jeu, Elisabeth  ?

Elle a un peu hésité. Toujours à cause de Maman. Mais elle comprendrait bien, Maman,  quand elle lui expliquerait qu’il était très gentil, le papa d’Eva.
- Je veux bien, oui, mais tu sais jouer à des jeux toi ?
- Bien sûr ! Avec Eva, je joue à plein de jeux !
- Cache-cache ?
- Cache-cache, oui !
Anne s’est redressée avec un éclair de joie dans les yeux.
- C’est toi qui t’y colle !

Il l’a regardée, l’air interrogatif.
- C’est moi qui quoi ?
- C’est toi qui t’y colle !  Tu mets ta tête dans tes mains et tu comptes jusqu’à cinquante sans regarder ! Tu sais pas jouer ?
- Ah ! Si bien sûr ! Mais quand je joue avec Eva, on appelle ça faire le loup. Celui qui compte et qui cherche, c’est celui qui fait le loup. 

Elisabeth l’a regardé avec ravissement.
- Ah, c’est bien ! Maintenant je vais dire comme toi ! Faire le loup c’est mieux que de dire c’est toi qui t’y colle ! Ca fait plus peur !

L’homme s’est assis sur la première marche de l’escalier, a mis la tête dans son bras replié et a commencé à compter :
- Une…deux…trois…
- Tu regardes pas, hein  ! Tu triches pas !
- Je ne triche jamais !


La petite s’est éloignée en courant. L’homme n’a pas triché.
- Quarante-huit… Quarante-neuf… Cinquante ! Attention… Le loup te cherche maintenant ! Et s’il te trouve, toi, tu as un gage !

Il s’est relevé. D’un regard panoramique expert, il a  examiné la petite cour pavée et a répété :
- Attention !

Puis, sans hésiter, il s’est dirigé vers le sombre réduit où madame Rameau range les poubelles tous les matins. Il a regardé derrière les lourds bacs de métal. Personne. Il a regardé à nouveau vers la cour. Le local à vélos, bien sûr !
- Je sais où tu es !

Il n’a pas eu besoin de rentrer dans la petite pièce sombre  pour apercevoir la fillette tapie derrière les bicyclettes.
- Ca y est ! Je t’ai trouvée, Elisabeth !

La petite s’est redressée en riant. L’homme l’a prise dans ses bras pour l’aider à s’extirper de sa cachette. 
- C’est quoi mon gage ?
- C’est une surprise ! Ferme les yeux !
- Ca y est !
- Tu gardes bien les yeux fermés, hein ? Tu ne triches pas !
- Comme toi ! Je ne triche jamais !


L’homme a remis sa casquette sur sa tête. Toujours portant l’enfant émerveillée, il est passé sous la voûte d’entrée du vieil immeuble.
Il s’est approché d’un des camions et a embrassé Anne dans les cheveux.
- Je peux ouvrir les yeux, maintenant ?
- Non ! Pas encore !


A l’une des sentinelles casquées, il a tendu l’enfant et ordonné d’un simple geste du menton qu’il l’y installe avec les autres petites étoiles jaunes du jour.
- Zu Befehl,  Herr Hauptsturmführer !

Le capitaine SS est retourné dans la cour, ses bottes claquant sec contre les vieux pavés. Sur la première marche de l’escalier, il a ramassé la poupée Clara et l’a apportée dans le  petit local sombre. Celui  où madame Rameau range ses poubelles tous les matins.

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ernya
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« Répondre #1 le: 26 Octobre 2009 à 21:28:11 »

( autant prendre les bonnes habitudes dès le début, n'oublie pas de poster le lien et le titre de ton nouveau texte dans l'index prévu à cet effet Clin d'oeil)

arf. Je m'attendais à un truc glauque, pas exactement à cette chute mais ce n'est guère mieux. Mais comme c'est pas du tout attendu, c'est parfait.J'ai trouvé ça bien écrit, je ne vois pas trop quoi relever hormis deux-trois trucs

L’homme s’est accroupi et après avoir déganté sa main droite, a entrepris de lisser les cheveux de crin noir.
je trouve que cette phrase accroche un peu
déjà le "après avoir" je trouve ça un peu long, ce genre de formulation me fait toujours penser à une traduction latine Mr Green
enfin c'est surtout le passé composé après "après avoir" qui me gêne en fait, un passé simple passerait peut-être mieux ?
en fait en règle générale, j'ai pas trop aimé tous tes passés composés mais je soupçonne que tu y tiens

- Et ta…votre fille, comment  elle s’appelle ?
je trouve ça pas naturel du tout cette correction
à cinq ans le vouvoiement n'est pas vraiment respecté, si ?
je pense qu'elle l'aurait tutoyé sans se poser de questions Mr Green

voilà donc j'ai bien aimé content


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« Répondre #2 le: 26 Octobre 2009 à 21:54:55 »

Ah. Ouah. Super texte !
Le titre m'a intriguée. On s'attendait bien à une histoire de petite fille, et puis quand on tombe dessus, pas de surprise. Bien écrit mais pas forcément énormément d'intérêt. N'empêche que la chute, sans être extraordinairement surprenante, marque beaucoup. Personnellement, je m'attendais à un kidnappeur, un violeur ou je ne sais quoi. Mais le coup des SS est encore plus percutant et on reste limite encore plus atterré que si notre hypothèse implicitement formulée avait été vérifiée. La longueur est chouette, on se laisse rapidement emmener par le dialogue simple mais réaliste (j'aime bien comme les pensées et la façon de voir de la fillette sont rendues).
Bref, j'ai beaucoup apprécié te lire.
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« Répondre #3 le: 26 Octobre 2009 à 21:55:32 »

Merci de tes observations... je suis là pour ça ! Juste deux réactions aux tiennes .  
J'ai effectivement choisi le passé composé, certes un peu lourdingue, mais qui  s'est imposé pour son côté rapport de police que je trouvais en adéquation avec le sujet.

Vouvoiement : il était de règle à cette époque dans les rapports enfant/adulte, a fortiori chez une petite fille qu'on peut imaginer "formatée" par ses parents pour être le plus discrète possible...

J'apprécie le sel de la comparaison avec la version latine...   Sourire
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« Répondre #4 le: 05 Novembre 2009 à 15:37:42 »

Quelle chute !

Comme les autres, je peux dire que je ne m'y attendais pas du tout - oui, nous sommes trop formatés par les conseils de nos parents inquiets, on ne peut plus penser à un homme qui vous adresse la parole comme à autre chose qu'un violeur potentiel, c'est triste tout de même.
En tout cas, le contraste qu'il y a entre cette chute et le reste du texte, marqué de légèreté enfantine et naïve, est très bien construit et mené jusqu'au bout. Le tout est très fluide à la lecture. Je n'ai pas été particulièrement dérangée par les passés composés, ce me semble. Il y a juste de "tu... vous" qui m'a également fait un peu buter, étant donné l'âge de la fillette. Même si on lui a dit en long, en large et en travers de vouvoyer les gens, je la vois mal se corriger au milieu d'une phrase comme elle le fait. Donc soit elle le vouvoie dès le début, soit elle oublie - ce qui serait peut-être pire encore, car le tutoiement est une marque de confiance, le signe qu'elle pense pouvoir baisser sa garde.
Bref, un très bon texte à mon goût, qui m'a beaucoup plu. La thématique amenée par la chute est souvent traitée avec trop de pathos ou de volonté de condamner et de diaboliser, or je trouve que ce que tu en fais est au contraire très équilibré, sans doute parce que la narration ne commente absolument pas ce qui est en train de se dérouler. C'est, je pense, le meilleur choix. content
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« Répondre #5 le: 08 Novembre 2009 à 21:14:03 »

Ben moi j'ai pas pensé à un violeur, mais à son père ou à son grand père. Bon quand il l'a embarqué j'me suis quand même dit qu'il allait lui faire des trucs louches, mais c'est tout. En tout cas j'aime beaucoup, et les passés composés me plaisent aussi, ça donne au texte une impression plus photographique, plus originale qu'avec des passés simples. "elle a fait ça, puis elle a fait ça", c'est comme si les actions se suivaient sans être totalement liées, et ça colle bien au vocabulaire enfantin en plus, donc c'est cool. La correction pour le passage ne me dérange pas non plus, si on lui a bien appris qu'il fallait vouvoyer les gens, surtout les inconnus, elle peut commencer a dire "tu" parce qu'elle l'aime bien et reprendre après. Elle a l'air plus confiante comme ça, mais en sachant qu'elle doit pas et ça rend la chute encore meilleure.

Juste un petit truc qui m'a dérangée, elle est appelée Elisabeth tout le long, sauf deux fois ou tu l'appelles Anne. Elle peut mentir, mais ça ne va pas avec la confiance, et ça n'est pas dit, donc c'est un peu étrange. Sinon j'adore
« Dernière édition: 08 Novembre 2009 à 21:18:06 par Aislinn » Journalisée
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« Répondre #6 le: 11 Novembre 2009 à 15:40:30 »

Glop. La chute file des frissons dans le dos...
Juste une question, pourquoi de l'italique pour les dialogues ?

Bon, sinon, je trouve ça très bien écrit, mais je n'ai pas grand chose à rajouter par rapport à ce qui a déjà été dit...
Je n'avais pas remarqué les passés composés au départ, je ne trouve pas ça choquant.
Ah oui, il y a cette histoire de prénom, qui m'a fait tiquer. Changement d'avis de ta part ? Ou elle a menti ? Je suis d'accord avec Aislinn, si c'est un mensonge, c'est bizarre.
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« Répondre #7 le: 11 Novembre 2009 à 17:57:52 »

Le "tu...vous" m'a pas choqué mais j'ai tilté sur le prénom.
Je ne m'attendais pas à ce qu'elle mente. (Genre une petite règle maternelle "pas le droit de mentir, même aux inconnus"  Clin d'oeil )

Vu que j'avais dû lire la première ligne du premier commentaire, je m'attendais aussi à un truc genre violeur ou ravisseur, et à ce qu'il lui propose des bonbons ou je ne sais quoi.  Très souriant
Je m'attendais aussi à ce que ça puisse être son futur beau-père ou un membre inconnu de sa famille qui tente de faire connaissance sur terrain neutre.

J'ai beaucoup aimé le style, l'allusion au pays qui prend son sens à la fin, qui est vachement triste par ailleurs.
Journalisée

"Je suis la serveuse du bar Chez Régis ! Ou un leprechaun maléfique barrant l'entrée d'un escalier imaginaire..."

Et puis la Nuit seule.
Et rien d'autre, et plus rien de plus.

Avant l'hiver, Léa Silhol
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