Une autre histoire à points de vue multiples, bien qu'elle n'ait pas d'autres points communs avec Akya...
Je ne suis toujours pas satisfaite de cette nouvelle là, d'une part parce que ça ressemble trop à de la fantasy, et d'autre part parce que je l'ai gardé en tête longtemps avant de l'écrire, et je préfère l'image que j'en garde à sa version retranscrite.

(Et sans doute aussi parce que pour une fois la fin est compréhensible

)
Une fois de plus le titre est pifométrique.
Amaryde Une enfant sommeille. Elle est ma chair. La prunelle de mes yeux. Mon présent égoïste. Née de mon seul corps alors que l’étreinte de son géniteur n’était plus qu’un songe, un rêve éveillé où ses bras puissants m’enlaçaient avec passion sous l’œil éhonté de bruyants volatiles. Bergeronnettes et geais, mésanges et moineaux, j’avais cru qu’avec moi vous riiez du destin, et je n’ai rien écouté de vos stridents avertissements. Car dans les bois ancestraux vous m’aviez fait serment, de protéger ma fille tout autant que je vous chérissais. Plus perspicaces que moi, vous aviez vu dès lors ce que mes yeux fuyaient.
Et voilà qu’elle dormait, mon ange déchue du ciel, ses cheveux d’or bouclant sur le tissu grossier, n’ayant pu lui offrir le satin qu’elle méritait. Malgré les coups du sort j’étais parvenue à l’élever à l’abri du besoin, à surmonter les ragots et à préserver sa pureté, avec plus de ferveur que je ne l’avais fait de la mienne, je l’avoue. J’avais eu tant de peines que mon cœur vibrait de joie à la vue de ce sommeil paisible. Immérité, diraient ceux qui ne jurent que par la force déployée. Mais depuis toujours, j’avais pour elle d’autres projets. Elle prendrait ma place, elle avait pour les herbes un talent inné, fruit du labeur de ses yeux enfantins guettant mes allées et venues. Elle ferait une excellente guérisseuse, me succéderait au service de ma Dame, et sa beauté mystique la ferait remarquer, et épouser, qui sait, par quelque damoiseau puîné qui lui offrirait l’existence qui m’avait échappée, plus sûrement que le sanglot d’un poisson dans une épuisette lâche.
Et même si l’évidence parlait désormais contre elle, et qu’on niait son habileté à influer sur la vie, je ne désespérais pas qu’elle obtienne de ma Dame une seconde chance. Je ne serais pas allée jusqu’à soigner en son nom ceux qui se presseraient à sa porte, mais en secret, j’espérais que ma mort les plongerait dans un tel désarroi qu’ils n’auraient d’autre choix que de se fier à elle. Ce n’était pas mesquinerie de ma part, elle était douée, je le savais. J’étais fière et blessée, d’être seule à en être intimement convaincue. Le rêve que je caressais pour elle ne pouvait souffrir aucune contrariété. Je pensais qu’il se réaliserait aussi sûrement que le printemps succède à l’hiver.
Jusqu’à ce que, la recouvrant du drap qui délaissait sa frêle silhouette, l’horreur ne me saisisse en un étau glacé. Sur ses membres alanguis enivrés de sommeil, sa peau diaphane, à l’image de la lune qui veillait sur ses nuits, accusait de sombres meurtrissures. Le regard suspendu aux marques violacées, mon cœur pourtant solide oublia un battement. J’avais vu trop de sang pour frémir à sa vue, mais le spectacle de ma fille constellée d’ecchymoses valait tous les cortèges putrides, toutes les pestes, que ce monde eut connu. Chair lacérée, os brisés, gangrènes et draps maculés d’immondices, rien ne m’affectait plus. Et pourtant, mue par une fascination douloureuse, je soulevais le drap comme j’eus fait d’un linceul, feignant de l’ajuster encore. J’eus peine à embrasser d’un seul regard les coups innombrables. Se retournant, Micia croisa mon regard, de ses yeux d’aube légère qu’elle ne tenait pas de moi, et esquissant son plus doux sourire, elle rejoignit ses rêves avant qu’il ne mourut.
En cette nuit singulière, le Démon a germé dans mon âme, graine fertile remplaçant tous les enfants à naître que je n’aurais jamais. Sinon, comment mes doigts auraient-ils pu broyer les herbes assassines, les distiller avec une telle expertise, les mêler avec malice au miel qui les noierait ?
Le destin m’est cruel, je l’affronte avec les seules armes que je posséde. Mes doigts se raffermissent sur la coupe de poison, et je sais que je ne tremblerai pas. Lorsque je serai morte, c’est elle qu’ils choisiront dans un dernier recours.
Mon trésor, mon enfant. Tu goûteras au délice d’une juste vengeance. Puisse-t-elle t’épargner la douleur de ma perte.
Xan J’ai faim.Comment vaincre une idée fixe ?
J’ai soif.La remplacer par une autre avait son efficacité. Provisoire.
Ma gorge desséchée ne m’aidait pas vraiment à oblitérer les gargouillements dépités de mon estomac. Ressassant amèrement les faits qui m’avaient conduit ici, j’admettais que le temps écoulé apaisait ma colère, et que mes actes me paraissaient, non moins légitimes, mais plus déraisonnables.
Regrettais-je ? Aurais-je recommencé si tout avait été effacé et l’ardoise aussi vierge que les cuisses d’une prêtresse ? Sans la moindre hésitation, je le savais. Et pourtant, alors que mon regard errait sur les poutres poussiéreuses éraflant le tissu que la nuit étirait dans ma cellule de fortune, je savais aussi qu’à l’aube je jurerai l’inverse et que mon repentir égalerait celui d’une mauvaise fille à son mari cornu.
Je pensais que mon père approuverait. Il m’avait tant seriné que je n’avais pas à avoir honte de ma condition. Il avait toujours du respect pour la Dame et pour Amaryde, il paraissait même que je lui devrais d’être sorti vivant du ventre de Mère.
Oui, j’ai levé la main sur elle. Oui, c’est une fille. Mais je n’avais pas l’impression d’agir plus en lâche que lorsqu’elle et Esrada nous tendaient des pièges pendards aux heures de service. Combien de fois ai-je reçu des coups qui leur étaient destinés ! Combien de seaux renversés par leur faute et de chausses crottées ! Combien de nuits identiques à celle-ci, à prier pour une miche, gémir pour un peu d’eau ?
Quelque sympathie particulière qu’ait Esrada pour cette peste, elle n’en reste pas moins du même rang que moi. Si j’endure sans broncher ni rougir les remontrances de mon maître tout comme les corrections de mon père, puisse l’aversion que j’ai pour elle lui rappeler quel cul de basse-fosse est le sien, aussi mignon soit-il ! J’ai eu tort de faire justice moi-même, mais la Dame saura lui rappeler quelle place est la sienne, et que le gibet récompense les pies voleuses. J’ai aperçu l’éclat du rubis à son cou et cela me suffit. Qu’elle ose arborer sur un simple cordon de cuir le fruit de son larcin défie l’entendement, mais sa vanité la perdra, je le jure. Même Esrada saura. Je rêve, de l’indignation incendiant son regard de jade, de la rage déformant ses lèvres élégantes pour bannir à jamais son odieuse camériste. Hélas, j’ai peur que le procès ne s’éternise et que la jeune maîtresse ne parte avant sa fin.
Micia Quel bruit font les larmes qui meurent à leur naissance, embuant le tissu d’auréoles humides ? Aucun je l’espère. Je ne voudrais pas faire de peine à Mère. Je pensais pouvoir la sauver. J’avais vérifié trois fois les étiquettes aux écritures hésitantes, cueillies les racines qui chassent la fièvre et décapitées les fleurs qui taisent les maux des femmes à chaque lune nouvelle. J’imaginais revoir Esrada, souriante, rutilante dans son habit de noces, parée telle une princesse attendant son amant. J’ai tellement honte. Cela devait marcher. Je n’ai pas failli, mère.
Je quêtais ta gratitude, Esrada. Je désirais que tu emportes de moi, dans ta nouvelle demeure, le souvenir de ta petite sœur chérie. Je voulais que, plus tard, lorsque tu ferais tournoyer dans les airs le fruit de ton union, l’innocence d’un sourire te rappelle ce que nous avions partagé. Ne m’abandonne pas aux limbes du passé. Je ne veux pas être un souvenir parmi d’autres. J’ai toujours ta bague, tu sais, mais que garderas-tu de moi, qui n’ai rien à t’offrir ?
Le blâme est mérité. L’exil me tend les bras. J’aspire au départ, et le murmure des ragots s’agite dans mon sillage. L’heure est proche. Félicitations, grande sœur. Tu seras une épouse remarquable, je n’en doute pas. Et dans l’ombre des bois, si la fortune me sourit, je saluerai ton départ vers ton nouveau foyer. Au moins ne verras-tu pas les larmes noyer mes yeux.
Esrada Traîtres. Je vous hais. Vous n’aviez pas le droit. J’ai confessé mon désarroi, vous vous êtes joués de moi. Je ne veux pas me marier, je ne veux pas d’enfants, je ne veux pas voir sa main dans la mienne. Ni émotion, ni caprice dans ma résolution. Vous ne me sauverez pas. C’est un coup en plein cœur que vous m’avez porté, alors ne vous étonnez plus si mes membres vacillent.
Micia, pardonne-moi, puisses-tu me pardonner. La potion que tu m’as fait porter a abreuvé les plantes. Et pourtant je ne puis lâcher la coupe. Je la cache précieusement, comme le seul souvenir qu’il me reste de toi. Je ne pensais pas aux conséquences. J’étais furieuse, je le suis toujours. Je ne voulais pas guérir. Il m’a possédé, que lui faut-il ma main ? J’ai décidé de mon sort, a-t-il dit en riant grassement, lorsqu’il m’a prise à ta place, ignorant mon rang, alors qu’il te lorgnait sur le chemin de terre qui conduit au village, nous prenant toutes deux pour deux pauvres bougresses. Je n’aurais pas dû te suivre et pourtant, je n’arrive pas à regretter cela. Pardonne-moi, Micia, j’ai pour toi le respect que je n’aurais jamais pour lui. Voilà l’homme, le scélérat, la bête que j’épouse. J’aurais affronté l’opprobre et accepté le moins reluisant des chevaliers de Mère s’il le fallait, mais voici qu’il est bien né, et Mère ne veut pas vendre au rabais une enfant déflorée. Mon cœur saigne, et saigne d’autant plus que je ne te reverrai pas.
J’ai peur pour toi, et pour toi je serai forte. Si l’exil est ton lot qu’importe, j’exigerai de mon époux qu’il t’engage à notre cour bien que ce « nous » me coûte car il ne t’inclue pas. Je vivrai pour toi, Micia, car il me plaît de savoir que sans moi tu ne survivras pas. Je te préserverai de lui. Nous serons réunies, s’il te plaît de partager ma tour d’ivoire. Mais je t’en prie, je ne veux plus voir l’émerveillement étoiler tes yeux naïfs. Ce n’est pas un beau mariage, Micia.
Je serai forte. Mes doigts se resserrent sur le bol apporté il y a peu. Celui-là me sauvera, m’a-t-on dit. Je m’en veux. Je sais que tu aurais fait aussi bien que ta vieille mère. Je ne voulais pas te faire de mal. J’étais sotte, je pensais ma vie sans valeur alors qu’elle se monnayait dans mon dos. Mes doigts tremblent sur la coupe. Le bol est trop grand, la mixture fluide mais sirupeuse, et je renonce à en transvaser plus que l’équivalent de quelques cuillérées. Je repose ou laisse choir, tant mes gestes sont gourds, le bol à mon chevet. Je serai forte, Micia. Et je leur dirai, que c’est à ta coupe que j’ai bu. Je leur dirai…
Mais c’est si étrange, ce goût de miel.