Bonjour, bonsoir,
J'ai écrit ce texte en deux élans, ne m'attelant à cette tache que lorsque je me sentais réellement inspiré. Le fait de ne pas m'être forcé allait de pair avec sa raison d'être ; me détendre, et "verser" certaines idées qui me travaillaient, comme on s'en débarrasse dans les rêves. Concernant la drogue, je ne suis pas fin connaisseur, aussi ai-je fait quelques recherches. Pour une fois, ce texte ne répond à aucun AT... J'ai cependant l'intention de le faire partager à certaines connaissances dont je me suis inspiré pour créer les personnages. J'avoue aussi qu'il ne m'a pas entièrement satisfait, car pas assez "violent" (sûrement suis-je étrange...).
Sur un plan plus technique, je me suis efforcé de conserver une certaine continuité dans le récit et dans l'intensité (en évitant les ellipses, notamment, et en diluant les phases descriptives, moins nombreuses qu'à mon habitude, dans l'action). Vous me direz si j'y suis parvenu ? J'ai aussi eu des difficultés avec la "caméra" ; j'ai tenté de ne pas sauter sans cesse d'un scène à l'autre, comme on me l'avait déjà fait remarquer.
Merci d'avance à vous. =)

- C'était vraiment c'te fille, Morgiane ? T'en es sûre ? Merde alors... Elle m'avait pas l'air bien chanmé, t'sais. Ouais, si, p't'être un peu dark, mais normal, quoi, dans son trip, sérieux. Non mais là... Mais clair, ces trucs qui s'disaient sur ses vieux... J'aurais jamais d'viné qu'elle allait l'planter !
La fille, en réponse à cette litanie, se cala contre le mur de béton, avant de s'allumer une clope. Elle dut pour cela exécuter son geste à plusieurs reprises, le briquet étant quasiment à sec. Puis elle fuma, aspirant de grandes bouffées. Rapidement, une sorte de brouillard d'un gris sale enveloppa sa figure, mais, à la lumière du lampadaire, on distinguait toujours ses piercings scintillants. Lèvres, sourcils, tempes, nez... il était facile de retracer en pointillés les contours de son visage.
- Non mais sérieux...
Ray, le gars, était visiblement scié. On sentait cependant poindre autre chose, peut-être de la culpabilité, ou encore le désir de se convaincre qu'il n'avait rien à voir avec cette histoire.
- Qu'est-ce que t'attendait d'elle ? cracha la fille, mauvaise. T'façon, rien que son prénom de merde, Morgiane, ça donnait envie de se barrer.
- Te la pète pas trop non plus. Tu crois p't'être qu'c'est mieux, Angélique ?
Elle avait cessé de l'écouter. La main dans la poche, elle triturait un petit anneau de métal, de ceux que l'on trouve, parfois, sur les couteaux à cran d'arrêt artisanaux. Brusquement, elle le balança sur le bitume. L'objet produisit un tintement métallique. Alors, la fille fut prise d'un mauvais frisson.

Morgiane poussa la porte de l'appartement pour se couler à l'intérieur. Un instant durant, elle fut éblouie par cette lumière trop blanche que vomissaient les néons. Les yeux plissés, elle tenta de distinguer le gars qui organisait la soirée, celui-là même qui l'avait invitée, et pour lequel elle était venue. Le vacarme d'une batterie située quelques pièces plus loin heurtait rythmiquement ses tympans. Partout, des gens se mouvaient, en petits groupes ; ils fumaient ou parlaient, pour la plupart. L'âcreté de l'air lui brûlait les yeux. Il empestait à un point tel qu'elle en vint à se demander s'il s'agissait encore de tabac.
Elle avait ôté ses Vans à l'entrée, mais elle avait vite déchanté. Partout, au sol, gisaient des filtres de clope en pleine agonie. A croire qu'elle progressait dans un champ de mine. Et Justin qui ne daignait pas se montrer !
Elle se concentrait à tel point sur les éclats rougeoyants, histoire d'éviter de cramer ses chaussettes, qu'elle heurta une fille. Celle-ci, couverte de piercings, remonta vivement son baggy qui venait de perdre vingt centimètres.
- Oh, mais vas-y, te gêne pas, miss !
Miss... Elle aurait encore préféré "connasse", ou une insulte dans ce ton-là. Pour le coup, elle avait vraiment l'impression d'être prise pour une gamine. Or elle n'était absolument pas d'humeur.
- Va te faire foutre.
- T'es toute seule, bébé ? reprit la fille aux piercings, avec un mouvement de tête visant à remettre en place sa tignasse ébouriffée.
- Je suis avec Justin.
- Ah, manque de bol, lui il est avec sa meuf, Flora.
Merde ! Il s'était bien foutu de sa gueule, le con ! Mais aussi, qu'espérait-elle ? Ils ne se connaissaient même pas.
Enfin, plus précisément, lui ne connaissait seulement pas son nom ; elle, en revanche, n'ignorait rien de sa vie. Afin d'obtenir l'invitation, elle avait dû se démener... Subitement, elle eut envie de se tirer – et en vitesse.
- Eh oh, j'te parle.
- Va crever.
- Tu fumes ?
Visiblement, la fille aux piercings s'était radoucie. Sans répondre, Morgiane lui prit la clope des mains, avant d'aspirer une bouffée – manière de faire passer ce nœud amer qui lui obstruait la gorge.
- Il est où, Justin ?
La fille la toisa. Toutes deux mesuraient la même taille.
- Je suis Angel. On va boire, avant d'aller l'trouver. T'façon, là, il est occupé, j't'ai dit. Mieux vaut pas que tu le déranges quand il est avec sa bande de potes.
- 'Tin ! C'est quoi cette soirée ?
Angel ne répondit pas. Attrapant la manche de Morgiane, elle tira brusquement cette dernière en direction de la cuisine. Elles firent main basse sur une bouteille et engagèrent la conversation.
Justin avait bel et bien délaissé une partie de ses invités pour se retirer près de la baie vitrée, dans sa chambre. Seules les lueurs de la ville éclairaient la pièce. Les joues en feu, assis par terre, il tenait une fille par la taille. Il parlait fort. Flora lui en fit la remarque à trois reprises. Finalement, elle fit mine de se lever ; il la retint par le bras, sans trop savoir comme s'y prendre. Aussi se buta-t-elle tout à fait, avant de sortir. La fumée ne lui laissait d'autre refuge que la cuisine, source d'un salvateur courant d'air. Angel avait ouvert la fenêtre.
Lorsque Flora entra, Morgiane délirait à demi, faisant mine de se laisser tomber dans le vide.
La nouvelle venue se précipita pour la retenir, et fut repoussée sans délicatesse. Morgiane avait bu, elle aussi. Elle était sur le point de hausser le ton, habitée du net désir de passer ses nerfs sur Flora, lorsqu'elle s'aperçut qu'Angel quittait la pièce.
- Eh, Angel, tu vas où ? lança-t-elle.
- T'inquiète.
- Tu me dis, si Justin est libre, hein ?
- Ouais, t'inquiète, répéta Angel avec un agacement perceptible.
Elle claqua la porte. Un instant durant, Flora et Morgiane demeurent plantées là, bras ballants.
- Quoi, s'il est libre, Justin ?
Flora hésitait. Devant l'absence de réaction de Morgiane, elle ajouta :
- T'façon, il est avec ses potes. Tant qu'Angel se ramène pas, ça ira.
- Quoi, Angel ?
- C't'une fille que Ju' déteste à en crever. Son ex, aussi, juste avant moi.
Un grand sourire éclaira le visage de Morgiane. Elle ne put fermer sa grande gueule.
- Il va bientôt mourir, alors.
En un éclair, elle était passée d'une attitude ironiquement polie à de la jalousie amère. Ainsi, cette fille était Flora ?
- Pourquoi tu dis ça ? T'as vu Angel se ramener ?
- Bah, elle vient de sortir, quoi, mais à part ça...
- Tu déconnes ! C'était elle ?!
Flora sembla se hérisser, subitement. D'un ton rogue, elle lâcha :
- Et puis merde, qu'il se démerde avec elle.
Elle avisa une radio, dans un coin, la mit en marche sur une musique disloquée, laquelle vint se mêler au fond sonore déjà présent. Un petit groupe de gars entrait justement dans la cuisine, et entreprit de faire main basse sur la table et les chaises. Cela sembla décider Morgiane et Flora, qui sortirent d'un accord tacite dans le couloir. Elles rejoignirent la chambre de Justin.
La porte était fermée. Flora avisa un gars qui passait à côté d'elle d'une démarche mal assurée. A la main, il tenait une barre en métal, originellement un pied de lampe.
- Ah, Ray, t'étais bien avec Ju', tout à l'heure ?
- Ouais, péka ?
- T'sais avec qui il est, là ?
- Il est dedans ?
C'est alors qu'un cliquetis retentit, dans la serrure. On ouvrit ; c'était Angel. Ray partit.
- Qu'est-ce tu faisais là ?
Morgiane et Flora avaient parlé d'une même voix.
- Je me changeais, c'est quoi le problème ?
Effectivement, elle portait des vêtements de gars. Elle leur signifia que Justin n'était pas à l'intérieur. Morgiane l'ignora, et la bouscula pour entrer. Derrière elle, elle entendit Angel qui entraînait Flora à l'écart.
La chambre paraissait déserte. L'air empestait la fumée. Prise de vertige, elle se laissa tomber sur le lit. Elle sentit alors quelque chose, sous son ventre. De toute évidence, c'était des plaquettes. Sans réfléchir, elle s'en roula quatre. Tandis que la fumée envahissait ses poumons, elle se leva pour aller se poster devant la baie vitrée. La ville paraissait être un champ de bataille chaotique, calciné, que les lucioles auraient envahi.
Sa chaussette gauche était humide. Sans y prêter attention, elle frotta son pied contre l'autre jambe ; le liquide imbiba son jean. Elle jeta enfin un coup d'œil au sol.
La moquette beige avait viré au rouge sombre. Juste dans le coin de la pièce, tête sous le lit, gisait quelqu'un. Le cœur de la fille s'emballa. Elle respirait trop vite. Perdant l'équilibre, elle se cogna mollement à la vitre glacée, avant de couler jusque par terre. Elle transpirait, avait la sensation d'être glacée, puis de brûler, alternativement. Le monde devint rouge. Pourquoi ne parvenait-elle pas à vomir ? Juste ça, se débarrasser de tout son corps... Sa gorge s'obstruait, elle croyait asphyxier.
Justin, c'était Justin.
Quand elle entendit le cliquetis du verrou, elle crut que sa tête allait exploser. Elle plaqua ses mains sur ses oreilles. Elle voulait crever.
Angel s'approcha d'elle, peu rassurée. A la vue de la sueur dont Morgiane était trempée, ainsi que des restes de drogue, elle comprit qu'elle partait en bad. Elle l'attrapa par les épaules, la secoua.
- Merde, pète pas un cable, Morgiane, oh ! Pas maintenant ! J'voulais pas, pour Ju', j'voulais pas !
Elle aurait voulu crier qu'elle avait déraillé, qu'elle n'était pas en tort, que Justin, ce con, s'était mis avec Flora sans même lui dire qu'il la lâchait... Pourtant, ses pensées ne parvenaient pas à s'ordonner.
De la pénombre du lit, les yeux fixes de Justin s'accrochaient aux siens. Elle le vit, et tressaillit. Morgiane ne semblait pas l'avoir entendue parler.
- Morgiane ? T'écoutes ?
- Ouais... mais pitié, ferme-la, ferme-la...
A ce point, Angel hésita. Non pas que ménager Morgiane la préoccupât vraiment, mais elle avait peur de commettre la plus grosse connerie de la vie, quelque chose qu'elle ne se pardonnerait jamais.
Elle revit les yeux de Justin, immobiles et glauques.
De toute façon, elle était allée trop loin.
- Morgiane ? C'est toi qui... Enfin, c'est pas toi qui a frappé Ju', quoi ! Dis-moi pas ça !
Son ton sonnait faux, pourtant l'interpelée hoqueta. Elle paraissait complètement perdue, exsangue.
- Quoi... quoi... Ju'... qu'est-ce qu'il a ?...
- Il va pas bien, Morgiane. C'est toi, hein ? Morgiane.
- De quoi, moi...
Quelqu'un frappait à la porte. Angel se leva d'un bond pour aller ouvrir. Flora entra. Morgiane les vit vaguement se rapprocher d'elle, et par-là même du corps raidissant. Écarlates. Son monde était monochrome. Elle parvint à se relever. Son jean était trempé. Les deux filles avaient disparu. A chacun de ses pas, le long du couloir atrocement étroit qui menait à la cuisine, elle avait l'impression que sa peau se décollait de son corps. Était-elle faite de pierre ?
La fenêtre, à côté de l'évier, était toujours ouverte. Le cadre de bois avait été tout récemment défoncé à l'aide d'une barre de métal, la rendant d'autant plus dangereuse. La pièce était d'un noir poisseux. Des gens dormaient par terre, dont Ray. Morgiane trébucha un peu, les piétina. Enfin, elle atteignit le rectangle de vide.
C'était elle qui l'avait tué, Justin, n'est-ce pas ? Elle l'ignorait, peut-être même cela n'avait-il aucune importance. Tout plutôt que de souffrir comme ça encore une minute de plus. Elle aurait préféré qu'on lui injecte une bonne dose de morphine. Oui, c'était elle qui l'avait tué. Sa tête explosa.
- MORGIANE !
Penchée par l'encadrement de la petite fenêtre, à tel point qu'on se serait attendu à la voir basculer, Flora hurlait, des larmes plein les yeux. Elle avait déjà appelé la police. Angel, dans la salle de bain, vomissait tout ce qu'elle avait bu.
Encore une fois, la fille aux piercings tira la chasse. Ce bruit incessant ne parviendrait pas à la calmer. Elle balança la lame dans les chiottes, avant de se relever pour se laver les mains.
Il y avait juste la bague du couteau, enfilée à son doigt comme une vraie bague, qu'elle avait oubliée.
Fin.