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Coin écriture => Aventures au long cours => Sur une année - défi Bradbury => Discussion démarrée par: Alex_Amazighe le 11 juin 2019 à 15:07:13

Titre: Les épines de la rose
Posté par: Alex_Amazighe le 11 juin 2019 à 15:07:13
Bonjour ! Voilà une nouvelle que j'avais envie de partager avec vous pour avoir vos impressions.


Les épines de la rose ont-elles été créées pour en protéger le cœur ? Ce cœur si voluptueux, mêlant la chaleur du parfum à la beauté de ses couleurs multiples selon les espèces. Il est pourtant si facile de l’étêter…

C’est dans la rosée du matin que j’ai senti les frémissements d’une onde, alors que j’élevais doucement ma conscience hors de mon sommeil bleu parcellé d’éclats d’or. Elle avait accompagné ma nuit. Les esprits ont-ils entendu mon appel sourd contre cette solitude accablante ? L’espérance était de nouveau à mes côtés. Je pense avoir fait un rêve prémonitoire comme cela m’arrive de temps à autre.

Il me tardait de me remettre à mes pinceaux. Je devais finir plusieurs toiles avant de pouvoir exposer et d’après le déroulement de mes actions oniriques, je devais la rencontrer au cocktail de bienvenue.

Je me mis alors en tête de faire son portrait tel que je l’avais aperçu. Son visage ovale présentait des traits fin. Une bouche pulpeuse mais pas trop, juste ce qu’il fallait de sensualité, un nez médian, bien proportionné et en harmonie avec sa physionomie, des yeux légèrement bridés, d’une teinte claire, dans les tons vert d’eau, des sourcils fins et bien dessinés. Les cheveux étaient raides et souples, brillants, quelques mèches avaient été laissées libres et le reste de la coiffure était remisé en sorte de chignon.

Je la croquais dans une pause où le regard était franc, demandant à ce qu’on perce le mystère de sa personnalité, légèrement tourné vers le côté droit.

Je passais ainsi ma journée à peaufiner ma toile, son portrait me satisfaisait. Et puis, cette femme si désirée par mes soins aurait la surprise de se voir parmi ma première exposition alors que je ne la connaissais physiquement pas. Je pense que cela pourrait créer la surprise et une amorce de dialogue entre nous. J’étais en effervescence à cette idée.

Seulement, j’avais mis tant de passion à réaliser cette œuvre que je me trouvais assécher pour d’autres sujets. Je décidais donc de reprendre de très anciens croquis que je n’avais jamais finalisés et me décidais à les coucher sur un support. Je ne suis pas très satisfait de cet arrangement, mais je m’en accommode, à défaut d’inspiration véritable. Tant pis pour le vernissage des tableaux, il attendra, je suis quelque peu en retard sur le timing.

C’est avec impatience que j’attends l’heure de départ du cocktail. Tous mes espoirs se portent vers l’inconnue.

Une heure passe, rien. J’entends quelques éloges obséquieuses, quelques critiques constructives également d’une oreille distraite. Son portrait tranche avec le reste de ma production et amène quelques questions singulières. Je reste évasif tout en précisant que ce tableau est la clef d’un secret que je garde jalousement.

Au bout de deux heures, il était donc environ 21h00, mon cœur se mit à cogner dans ma poitrine. Elle s’approchait de moi avec une démarche féline. Je ne sais pas pourquoi alors une sourde angoisse m’enserrait la gorge. La peur de l’inconnu peut-être car après tout je ne savais rien d’elle.

Certains invités l’avaient repéré aussi. Ils voulaient lui faire barrage. Je me dirigeais donc vers elle jusqu’à l’atteindre enfin.

La magnificence de son sourire…

Je faisais le vide autour d’elle pour être sûr que nous resterions tous les deux un peu seuls.

« C’est amusant, me dit-elle, je vous connais aussi.
-   Comment cela ? C’est ma première exposition et les articles parus dans les journaux ne montrent pas de photo de moi.
-   Il existe parfois des chemins de la connaissance qui ne sont pas soumis aux règles de la communication traditionnelle. »

Elle avait tout dit d’un clin d’œil venu s’adjoindre à ses paroles. Elle semblait m’avoir percé à jour, ce qui me procurait à la fois de la joie et une incroyable sensation de gêne.

« Le lieu n’est pas propice à la découverte de ces voies dont vous parlez, pourrions-nous nous revoir dans un endroit plus tranquille ?, lui proposais-je alors.
-   Avec plaisir ! »

Nous prenions donc rendez-vous pour la semaine suivante. Mon attention se fixait sur ses lèvres que j’aurais bien aimé effleurer du bout des miennes…

La semaine fut longue et harassante. Mes nuits étaient agitées, parfois érotiques avec elle, mues par le désir de l’aimer charnellement, parfois cauchemardesques car elle me fuyait à la fin de combats épiques dont je ne comprenais pas le sens. En tous cas, je ne cessais pendant les jours alanguis d’ennui de me promettre de la chérir. Elle me manquait tellement ! Il y avait une douceur infinie qui ressortait de ses traits, ce que je recherchais chez toute femme. Je me sentais glisser sans appel vers un sentiment amoureux. Il y avait en elle un écho à mon univers.

Elle est agent d’artistes. Elle connaît donc parfaitement bien le milieu dans lequel j’évolue et pourrait me permettre de laisser tout le côté commercial de ma profession pour que je m’adonne pleinement à mon art. Ce que j’ai toujours rêvé de bâtir, elle m’en offrait une opportunité à saisir.

Je ne me souviens pas de l’avoir quitté une seule seconde du regard. Mon insistance, loin de la déranger comme chez certaines personnes, la mettait apparemment plus à l’aise pour me parler. D’ailleurs, en discutant plus avant avec elle, c’est comme si nous nous étions connus de longue date. Nous partagions les mêmes goûts en matière de peinture fantastique et plus encore, son peintre favori était Jérôme Bosch. J’ai toujours été fasciné par lui et par la minutie présente dans ses toiles.

Je ne voyais pas le temps passé. Il m’a été difficile de la quitter et c’était manifestement réciproque. Nous nous promettions de nous revoir plus souvent pour élaborer une stratégie marketing et développer la vente de mes tableaux sur internet.

Je lui avais avoué mon désir le plus secret : avoir la reconnaissance de mes pairs, ce qui n’était pas encore le cas.

Finalement, nous avons vite collaboré. Mon amour pour elle grandissait chaque jour un peu plus : elle était à la fois ma complice et ma muse, identique par certains côtés et complémentaire. La femme parfaite.

Elle accédait même à mes désirs secrets : un jour, elle s’est complètement dévêtue et j’ai réalisé d’elle une peinture de nue, allongée sur mon divan un peu à la manière des anciens, comme l’Olympia de Manet. Sa pose avait le même parfum de scandale qu’à l’époque…

Elle semblait parfaitement heureuse. Elle me couvrait d’attentions. Je crois que je ne me suis jamais senti aussi bien qu’à cette période. Tout était purs instants de bonheur. Je commençais à me faire une solide réputation.

« Tu pourrais produire des toiles plus sulfureuses avec des thèmes piochés dans les différents aspects démoniaques des religions, qu’en dis-tu ? Ce serait le succès garanti et cette série te serait propre, me proposa-t-elle un jour, enthousiaste.
-   Je ne suis pas très chaud pour représenter le mal incarné sur mes tableaux ma chérie. Il irait de mon âme, il me semble »

Ce fut le début d’une fêlure entre nous. Elle représentait régulièrement le sujet sur le tapis, en me précisant que j’étais à un tournant de ma carrière et qu’il fallait absolument que je me démarque avec force et brio.

N’obtenant pas ce qu’elle voulait malgré son insistance, elle s’éloigna quelques temps de moi. Et je me sentais perdu, peut-être un peu trahi aussi par celle en qui j’avais toute confiance.

Son absence me dévorait. Elle jetait comme une lourde pesanteur sur mes jours. La souffrance m’obnibulait sans cesse. Je me mis à peindre les œuvres les plus sombres de ma vie. Je la peignais alors en vouivre… puis en Hécate, puis en démone, se dépeçant tour à tour de son innocence artistique. Mais alors que l’énergie du désespoir m’inspirait un peu plus chaque jour, je me mis à craquer de toute part en versant de chaudes larmes devant mes dernières productions. Plus jamais ce ne serait comme avant. Toute la relation, mes sentiments, tout cet amour que j’avais déployé pour elle se muait en quelque chose de glauque. Jamais je ne retrouverai le bonheur qu’elle seule avait su me procurer. De ce jour, je décidais de ne plus rien peindre. Je me laissais aller à n’être qu’un corps, vide d’âme, errant des jours entiers dans les rues de Paris sans but ni envie. Elle était mon goût pour la vie. Même là. Comment accepter la séparation ? Je ne le pouvais pas. Elle m’obsédait en fait. Je pris donc la décision de la recontacter et de lui montrer mes dernières œuvres.

Elle les trouva sublimes. Elle me demanda cependant mon accord pour les mettre en ligne sur la galerie d’art virtuelle que nous avions créé. Avec amertume et désarmé devant sa douceur, je lui donnais l’autorisation. Et effectivement, ces toiles se vendaient très vite. Surprise ! Le public aimait donc…

Qui était-elle en définitive ? A qui avais-je vendu mon âme… ?

Ma vie est devant mes yeux. Elle.