De l’eau. Encore et toujours de l’eau. Gabriel avait beau chercher de tous les côtés, pas un seul morceau de terre n’apparaissait dans ce désert bleu-gris. Et cela commençait à l’agacer sérieusement.
Un oiseau plongea sous les yeux du jeune mousse, resta quelques secondes en apnée et fusa vers le ciel dans une gerbe de gouttelettes scintillantes, un poisson encore frétillant de vie dans le bec. « Pauvre poisson… », ne pouvait s’empêcher de penser le garçon.
- Gabriel !
L’interpellé sursauta, se retourna et manqua de s’étaler de tout son long lorsqu’une vague plus puissante que les autres vint s’écraser contre la coque du grand voilier. Le solide marin qui faisait face au garçon le rattrapa d’un ample mouvement du bras. Gabriel marmonna un vague merci.
- Je ne te paie pas pour que tu regardes les oiseaux ! Si j’ai insisté auprès du Vieux pour que tu intègres l’équipage, c’est pour que tu travailles !
Voyant la mine sincèrement désolée et effrayée du mousse, le marin se radoucit. Il savait bien que Gabriel n’était pas là de son plein gré. La mère lui avait tout expliqué : le rêve du gosse de devenir fermier, les quatre enfants à nourrir avec le salaire du père, ce même père emporté par une vague plus sournoise que les autres au cours d’une pêche, son ambition de devenir capitaine et sa vie brisées en quelques minutes, les espoirs du fils déçus lorsqu’il se vit obligé de chercher à s’embarquer sur un voilier en partance pour le Chili pour ramener quelques malheureuse pièces. Puis les jours passés en ville, sur le port, n’importe où pourvu qu’un marin passât et puisse engager le gosse. Lorsque cette rencontre se fit enfin – soulagement pour la mère, pleurs pour le fils –, lui, maître d’équipage à bord de l’Europe, avait accepté de prendre Gabriel sous son aile et persuadé le capitaine de l’embarquer…
C’était ce même garçon qu’il avait de nouveau sous les yeux, tétanisé et penaud sous ses courtes boucles blondes. Non, décidemment, il ne pouvait pas vraiment lui en vouloir.
- Va donc voir aux cuisines si le Coq n’a pas besoin de toi…
Gabriel ne se le fit pas dire deux fois et courut aux cuisines, trébuchant à chaque pas sous l’œil amusé du bosco.
*
Devait-il rester ici ? Lui voulait partir, mais sa mère, que dirait-elle ? Et le « patron », que penserait-il ? Tous trois savaient bien que le garçon était là contre son gré. Mais il avait accepté. En maudissant tous les dieux de la Terre, mais il avait accepté…
*
Pestant intérieurement contre le charbon qui lui faisait des mains plus noires que la nuit, Gabriel enfournait des quantités invraisemblables de minerai dans le fourneau. Le cuisinier avait donné des instructions très claires : le tas de charbon dans son intégralité devait avoir trouvé sa place dans le foyer une heure avant celle du dîner… sous peine de se voir priver de repas si la tâche n’était pas effectuée dans les temps. Ce qui, du moins les vingt premières minutes, avait motivé Gabriel, la perspective de devoir se passer de manger lui ayant donné des forces supplémentaires...
Trois heures plus tard, le gros homme vint inspecter le travail du garçon. Lequel ne sentait plus ses bras, en avait plus qu’assez du charbon, et se retenait à grand peine de clamer tout haut ce qu’il ruminait tout bas, à savoir un chapelet de malédictions et autres imprécations peu reluisantes à en faire pâlir de jalousie le Diable en personne. Tout en essayant vainement de débarrasser ses mains de la suie qui les recouvrait
et de prêter au Coq un coup d’œil inquiet si jamais le travail ne lui avait pas paru correct.