Toutes les poupées s’appellent Clara
Il était grand, il était beau. Mais il ne sentait pas le sable chaud. Il ne sentait rien. Ou plutôt si ; une discrète odeur de savonnette, luxe rare en ces temps de privation.
Il a retiré sa casquette qu’il a glissée sous son bras et s’est approché de la petite fille, assise sur la première marche de l’escalier. Il s’est penché vers elle en souriant :
- Bonjour ! Comment t’appelles-tu ?
Elle n’a pas répondu. Maman dit toujours qu’une petite fille bien élevée ne doit pas répondre aux inconnus qui lui adressent la parole. Même lorsqu’ils sourient. Même lorsqu’ils sentent bon la savonnette. Sans lever la tête, elle a continué à coiffer sa poupée.
- Tu ne veux pas me dire ton nom, mais tu peux au moins me dire le nom de ta poupée…
Honnête proposition ; pas de consigne maternelle à ce sujet. Elle a levé les yeux vers l’homme :
- C’est Clara. C’est ma poupée…
L’homme s’est accroupi et après avoir déganté sa main droite, a entrepris de lisser les cheveux de crin noir. Il a ri.
- On dirait qu’il lui manque des cheveux à Clara. Est-ce qu’elle est malade ?
- Non. Elle va très bien. Mais c’est parce qu’elle est un peu vieille. C’est tout.
- Elle ne doit pas être bien vieille puisque c’est ta fille !
- C’est pas ma fille c’est ma poupée ! Et elle est vieille parce c’est la poupée de ma maman, de quand elle était petite…
- Ah ! C’est une poupée de famille alors ! Et où est-elle ta maman ?
- Je sais pas… Par là…
Elle a fait un geste vague qui ne désignait ni la droite ni la gauche ; ni le bas ni le haut.
L’homme a porté la main à l’intérieur de son lourd manteau de laine et en a extirpé un portefeuille de cuir avachi. Après avoir déganté son autre main, il en a sorti une photographie qu’il a tendue à la fillette :
- Tiens ! Tu vois, elle, c’est ma fille à moi ! Et regarde bien ! Elle a presque la même poupée que toi…
- Et comment elle s’appelle, sa poupée ?
- Je crois qu’elle s’appelle Clara aussi…
- Peut-être que toutes les poupées s’appellent Clara alors…
- Peut-être, oui…
Mais elle a réfléchi.
- Non… Ca se peut pas ! La poupée de Louise, elle s’appelle Emilie… Alors ça se peut pas…
- Non, tu as raison, ça se peut pas. C’est dommage ! Ca serait bien si toutes les poupées du monde s’appelaient Clara…
- Oui, mais ça se peut pas…
La fillette a poussé un soupir et a recommencé à coiffer sa poupée. Puis elle a relevé la tête et demandé :
- Et ta…votre fille, comment elle s’appelle ?
L’homme a ri encore :
- Tu sais, tu peux me dire tu ! Moi, je veux bien te dire son nom, mais il faut que tu me dises le tien ! Ma fille s’appelle Eva. Et elle a six ans !
- Elle est grande ! Moi, j’ai cinq ans !
- C’est grand aussi, cinq ans, tu sais ! ! Et comment t’appelles-tu ?
Quelques secondes ; quelques battements de cils. Juste pour dissoudre les dernières objections, puis elle a dit :
- Je m’appelle Elisabeth !
- C’est très joli, Elisabeth ! Dans mon pays, il y a beaucoup d’Elisabeth !
- Où il est votre pays ?
- Je ne sais pas… Par là…
Il a fait un geste vague qui ne désignait ni la droite ni la gauche ; ni le bas ni le haut. Puis il a remis ses gants et s’est redressé.
- Tu veux qu’on joue à un jeu, Elisabeth ?
Elle a un peu hésité. Toujours à cause de Maman. Mais elle comprendrait bien, Maman, quand elle lui expliquerait qu’il était très gentil, le papa d’Eva.
- Je veux bien, oui, mais tu sais jouer à des jeux toi ?
- Bien sûr ! Avec Eva, je joue à plein de jeux !
- Cache-cache ?
- Cache-cache, oui ! Anne s’est redressée avec un éclair de joie dans les yeux.
- C’est toi qui t’y colle !
Il l’a regardée, l’air interrogatif.
- C’est moi qui quoi ?
- C’est toi qui t’y colle ! Tu mets ta tête dans tes mains et tu comptes jusqu’à cinquante sans regarder ! Tu sais pas jouer ?
- Ah ! Si bien sûr ! Mais quand je joue avec Eva, on appelle ça faire le loup. Celui qui compte et qui cherche, c’est celui qui fait le loup.
Elisabeth l’a regardé avec ravissement.
- Ah, c’est bien ! Maintenant je vais dire comme toi ! Faire le loup c’est mieux que de dire c’est toi qui t’y colle ! Ca fait plus peur !
L’homme s’est assis sur la première marche de l’escalier, a mis la tête dans son bras replié et a commencé à compter :
- Une…deux…trois…
- Tu regardes pas, hein ! Tu triches pas !
- Je ne triche jamais !
La petite s’est éloignée en courant. L’homme n’a pas triché.
- Quarante-huit… Quarante-neuf… Cinquante ! Attention… Le loup te cherche maintenant ! Et s’il te trouve, toi, tu as un gage !
Il s’est relevé. D’un regard panoramique expert, il a examiné la petite cour pavée et a répété :
- Attention !
Puis, sans hésiter, il s’est dirigé vers le sombre réduit où madame Rameau range les poubelles tous les matins. Il a regardé derrière les lourds bacs de métal. Personne. Il a regardé à nouveau vers la cour. Le local à vélos, bien sûr !
- Je sais où tu es !
Il n’a pas eu besoin de rentrer dans la petite pièce sombre pour apercevoir la fillette tapie derrière les bicyclettes.
- Ca y est ! Je t’ai trouvée, Elisabeth !
La petite s’est redressée en riant. L’homme l’a prise dans ses bras pour l’aider à s’extirper de sa cachette.
- C’est quoi mon gage ?
- C’est une surprise ! Ferme les yeux !
- Ca y est !
- Tu gardes bien les yeux fermés, hein ? Tu ne triches pas !
- Comme toi ! Je ne triche jamais !
L’homme a remis sa casquette sur sa tête. Toujours portant l’enfant émerveillée, il est passé sous la voûte d’entrée du vieil immeuble.
Il s’est approché d’un des camions et a embrassé Anne dans les cheveux.
- Je peux ouvrir les yeux, maintenant ?
- Non ! Pas encore !
A l’une des sentinelles casquées, il a tendu l’enfant et ordonné d’un simple geste du menton qu’il l’y installe avec les autres petites étoiles jaunes du jour.
- Zu Befehl, Herr Hauptsturmführer !
Le capitaine SS est retourné dans la cour, ses bottes claquant sec contre les vieux pavés. Sur la première marche de l’escalier, il a ramassé la poupée Clara et l’a apportée dans le petit local sombre. Celui où madame Rameau range ses poubelles tous les matins.